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Hiroaki Umeda: creature de l'onde.

Hiroaki Umeda etait de retour au festival Temps d'image (1), apres un premier passage en 2012. La piece qu'il a presentee cette fois etait plutot courte, mais d'une intensite visuelle suffisante pour laisser une impression durable. Intensional Particle releve assez brillamment le pari d'une immersion totale du corps du danseur dans l'environnement visuel cree par l'artiste. Sur un arriere-fond se confondant avec le plancher oo il evoluait, des ondes, blanches sur tableau noir, apparaissent. Se modifiant au gre du temps de la performance, elles seront houles, vagues, vortex, contre-courants. C'est qu'elles sont en fait dependantes des mouvements memes du corps du danseur. Elles en sont l'echo, recueillant, depuis un ecran loge derriere Hiroaki Umeda, des donnees provenant de son corps, de ses mouvements. On comprend des lors la forte impression que nous eprouvons de voir un corps en osmose totale avec les mouvements ondoyants de la scene, images generees par ordinateur.

En plus, Hiroaki Umeda danse d'une maniere qui s'integre parfaitement a l'environnement genere. Il orchestre souvent ses mouvements comme si le tout emanait du sol meme, comme s'il y trouvait sa force et son energie, les pieds bien ancres au sol, ondulant son long torse. Le pantalon bouffant qu'il porte, double d'un chandail plus moulant, accentue cet effet sinueux. En fait, l'amplitude et la cadence de ses sinuosites corporelles sont telles qu'on se demande parfois comment il fait pour ne pas se perdre dans le mouvement, comment son corps peut resister, sans exceder a lui-meme, sans osciller jusqu'a la trepidation incontrolee. On craint presque la mise en orbite, le decollage, la deportation dans une realite physique parallele.

En plus, passe cela, le danseur se meut bien peu. Je veux dire par la que, sauf pour cet ondoiement, il decolle peu du point qu'il occupe. Ce n'est qu'imperceptiblement qu'il en vient a quitter le cote jardin de la scene pour migrer tranquillement vers la droite, toujours fortement ancre au sol. Pourtant, ce faisant, il cree une sorte de force exponentielle. Les lignes derriere lui et sous lui gagnent en intensite, demarrees et actives depuis les premiers moments de la danse. C'est un peu comme un caillou lance dans une mare d'eau. Du simple jet qui inaugure le mouvement des ondes, on ne peut anticiper leur devenir en vagues plus prononcees a l'autre extremite du point d'eau. De son corps bougeant, le danseur inaugure un monde de mouvements; c'est son big bang, le debut d'une expansion interminable. A l'occasion, il recommence un mouvement et l'effet demultiplie ce qui est deja commence et qui s'etait aussi accentue. En plus, un effet de sublime se degage de l'ensemble. Les mouvements evoquent--sans les camper de facon stricte--des formes naturelles. Devant ces lignes en mouvement et en torsion, on pense horizon, cascades, chutes, maelstrom, balancement d'etoiles, quasars, trous noirs, revolutions elliptiques. La force numerique d'animation met le tout en orbite, fomente des eres diverses, des moments grandioses dans l'histoire d'une creation qui se veut rappel et reprise de la grande creation originelle. Celle-ci veut toutefois, en quelque sorte, celebrer le potentiel du numerique et du virtuel. Le createur tient ici a nous faire croire que, dans sa force animante, le virtuel peut tout, jusqu'a refaire ce grand test originel dont nous sommes la consequence. Intensional Particle se ressent de cette volonte; elle se veut mise a jour continuelle, force evolutive en action. Les lignes du debut ne se sont-elles pas developpees jusqu'a devenir deplacements celestes, constellations tournantes ?

Au sein de cet univers, le danseur ne se montre pas sous ce jour de createur premier. Il se confond plutot dans le tout. Il n'est rien de plus qu'un autre element de cet ensemble. Il y est completement absorbe, devenu accessoire de scene parmi les autres, ondulant telles ces ondes dont il est paradoxalement a la fois le createur et le semblable. D'ailleurs, la projection est faite de maniere a ce que le danseur ne puisse creer d'ombres ou etre trop lacere par la lumiere. Il ne se distingue finalement que tres peu de son environnement digital, devenu lui aussi pixel, c'est-a-dire picture element ou plutot scenic element. Elle evolue comme s'il ressentait les effets de ce qu'il a cree et s'y conformait, faconne lui-meme par sa creation, dans une sorte de choc en retour deja anticipe, prevu.

On recoit cette egalite des elements sceniques comme une sorte d'equipotence par laquelle, finalement, le spectacle devient l'occasion d'affects numerises. Les lignes et hachures projetees sur une scene devenue ecran, formes reduites et epurees de formes naturelles, travaillent a une expression non figurative. Le corps et l'humain ainsi travailles par le virtuel sont egalement, a l'instar de tout le reste, soumisa une continuelle miseajourdes effets sceniques et images.

Triomphe des effets numeriques, cette creation est une sorte de machine cybernetique, mise en action puis laissee a elle-meme, se deroulant selon un ordre immuable. Si elle se presente comme une simulation et une reprise de la Creation, elle en offre une vision moins humaniste, ramenee a un purfonctionnement machinique, codifie. Elle illustre en plus une certaine jubilation devant ce que peut le numerique. En cette Intensional Particle, c'est a une certaine presomption ideologique, une soumission devant ce que peut le numerique, que nous faisons face. Comme si l'intention etait bien moins presente dans cette operation qui met la minuscule et inessentielle particule elementaire en action, depuis une creation qui genere ses effets a l'aune du numerique. Il est assez confondant de penser que celui qui est a l'origine de ce spectacle-installation a mis en marche un modele de creation qui, au final, l'assimile et le reduit a un element aleatoire, mis a jour tel un programme informatique, dans un univers qui se deploie presque sans lui, sans autre moment declencheur qu'un geste inaugural et qu'un programme appele a reagir a celui-ci.

(1) Hiroaki Umeda, Intensional Particle, premiere nord-americaine a l'Usine C (Montreal), dans le cadre du festival Temps d'image, du 18 au 20 fevrier 2016.

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Author:Campeau, Sylvain
Publication:ETC Media
Geographic Code:9JAPA
Date:Jun 15, 2016
Words:1108
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