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Grosses mises, meprises, mainmises: regard sur la litteratie.

En theorie, la litteratie est un concept elastique. Dans la realite aussi, elle est comme un elastique : un outil pour garder les choses en ordre et a leur place -- mais qui peut aussi << claquer >> et revenir en arriere en laissant des marques si on n'a pas la bonne << prise >>. Telle qu'on la definit de maniere conventionnelle, la litteratie renvoie aux competences en lecture et en ecriture et implique une forme de familiarite avec des manieres de faire et de penser. Plus encore, elle fait reference a la maniere dont les lecteurs s'orientent en fonction des messages qui les environnent. En tant qu'universitaire specialisee dans le domaine de la rhetorique et qui examine de pres les proprietes de persuasion du langage, j'ai passe beaucoup de temps a observer comment les textes quotidiens font appel a certaines formes d'alphabetisme et exigent certaines formes de reponses. Et je suis toujours en compagnie interdisciplinaire. Objet d'un immense interet academique, les discussions sur l'alphabetisme ont emerge de plusieurs disciplines, telles que les sciences naturelles (Halliday et Martin 1993), les sciences humaines (Schieffelin et Gilmore 2000 ; Bourdieu 1991), les sciences de l'education (Apple 1995 ; Fairclough 1989 ; Lemke 1995 ; Shor 1992, 1999), la rhetorique et la creation litteraire (Bazerman 1994 ; Bartholomae 1986 ; Bizzell 1992), les etudes en communication (McLuhan 1964 ; Ong 1982), ainsi que les filieres de langues et litterature, definies au sens large (Gee 1996 ; Graff 1979, 1987 ; Kaestle et al. 1991).

Quelles que soient leurs denominations, les specialistes de l'alphabetisme questionnent la vie sociale et l'evaluation de la connaissance -- ainsi que la definition meme de la litteratie. Ils ont repousse la signification de l'alphabetisme au-dela de la simple acquisition ou maitrise de facultes particulieres, et la considerent a present comme un phenomene contextuel et incertain. Ceux qui travaillent en ce domaine (Graff en particulier) ont remis en question le postulat selon lequel l'alphabetisme serait constitutif du progres social et qu'il serait forcement en correlation avec un monde plus democratique et plus stable. Nombre d'entre eux ont examine le role de l'education formelle dans la reproduction des structures du pouvoir et du savoir dominant. Dans la lignee de ce regard critique, plusieurs (comme Pratt 1992) etudient les litteraties critiques, ou nouvelles formes d'alphabetisme, qui emergent des espaces de lutte et d'oppression. Ceux qui ont ete contraints de se conformer a un systeme de signes dominant ont produit des apercus percutants sur la connexion existante entre l'alphabetisme et l'identite dans les espaces de confusion et de subordination (Englund 2002 ; Hoffman 1989). Des auteurs comme Deborah Cameron (qui se penche sur le phenomene social de << l'hygiene verbale >>) s'interrogent egalement sur la lamentation traditionnelle qui consiste a croire en un declin de l'alphabetisme et a le redouter, dans la conviction que nous irons tous en enfer << dans un panie >> ... Et, tandis que l'on rattachait toujours la litteratie a sa racine etymologique, la lettre, les analystes de textes se sont mis a s'interroger sur son allegeance a l'ecrit, et a theoriser l'alphabetisme sous l'angle d'autres modes de communication, autrefois negliges, comme l'oral (Ong 1982), le visuel (Barthes 1977 ; Kress et van Leeuwen 1996) et le technologique (Taylor et Ward 1998 ; Tuman 1992).

Se maintenant dans cet environnement interdisciplinaire de la litteratie, ce numero thematique d'Ethnologies rassemble des articles d'auteurs travaillant dans les domaines de l'ethnologie, de l'education, de l'art et du design, de l'analyse rhetorique et discursive, ainsi que des etudes feministes. Ils examinent de pres des textes legislatifs tels que la Loi sur le multiculturalisme canadien, montrant en quoi les formes de litteratie sont multiples et dependent de l'orientation de chacun sur les textes quotidiens -- ce ne sont pas des choses que l'on << obtient >> ou << auxquelles on arrive >> (Reid et Nash). L'un des articles (Labrie) decrit la maniere dont les images mentales -- les manieres de lire le monde -nous aident a conferer un sens aux choses dans nos vies quotidiennes.

D'autres explorent l'aptitude a << lire >> des images materielles, concretes -- les autochromes d'une famille autochtone du debut du XX<< siecle (Skidmore) ou les paquerettes sur les tee-shirts de Body Shop (Goldrick-Jones). Une auteure (Taylor) illustre comment, dans un cours universitaire de redaction, la situation marginale d'une etudiante conferait a celle-ci un mode de comprehension critique particulierement sophistique. Dans une etude ethnographique, une auteure (Belisle) reflechit a l'experience personnelle qu'a constitue pour elle le fait de motiver de jeunes adultes a l'ecriture dans un environnement non-academique, tandis qu'une autre (Kozar) lance le sujet du genre et la maniere dont, en interagissant dans un espace museal, quatre femmes qui suivaient un programme d'alphabetisation se deroulant dans un musee ont pu penetrer dans de nouveaux espaces de connaissance.

Ces essais invitent a une veritable fete. Mais quels que soient leur sujet ou leur origine disciplinaire, ils en reviennent tous a un theme similaire -- la litteratie en tant qu'activite specifiquement humaine. Et c'est ce sur quoi je vais me pencher ici.

La litteratie en tant qu'activite humaine

Quand je pense a l'alphabetisme et a l'humanite, je me souviens d'un passage en particulier du roman de Percy Janes, House of Hate [La maison de la haine]. Dans cette histoire situee a Terre-Neuve, implacable (et parfois etrangement drole), nous rencontrons le patriarche Saul Stone, dont la famille passe l'essentiel de son temps a se maintenir a l'exterieur de la peripherie de la conscience de Saul (ou hors de la portee de son bras depuis le fauteuil de la cuisine), faute de quoi il les bat de maniere insensee ou bien les tue, par degres, de la seule force brutale de sa parole. Le passage ci-dessous m'est toujours reste, en grande partie parce qu'il indique la faille qui surgit comme un seisme dans le pouvoir de Saul sur son jeune fils, emouvant, intellectuellement precoce (et pour cette raison souvent ridiculise et incompris), JuJu -- le narrateur du livre. A la fin de sa deuxieme annee, JuJu revient a la maison apres l'ecole et, avec une certaine conscience empirique de sa valeur en tant que personne, tend fierement son bulletin a son pere pour qu'il le signe :
 Il ne fit que bailler d'un air indifferent en direction de ma
 feuille et, avec un etrange sourire mi-timide mi-coupable, me dit :
 << T'as bien travaille, hein ? >>

 << Oui, j'ai bien travaille. Excellent. Regarde ! >>

 << Mont' a ta mere >>.

 Dans l'espoir d'obtenir une plus grande reaction de sa part, je
 poussai mon crayon dans sa main, lui disant que le maitre avait dit
 qu'il devait signer mon bulletin sur la ligne du bas. A nouveau il
 se rencogna maladroitement en arriere et indiqua d'un mouvement du
 menton que je devrais le porter a Maman pour qu'elle s'en occupe.
 Je le regardai pendant un long moment, embarrasse et blesse,
 pendant qu'au meme instant un doute pointait dans mon esprit. Il me
 sembla possible, d'apres la maniere incomprehensible dont il avait
 regarde mon bulletin et la mollesse malhabile de sa prise sur le
 crayon, que Papa lui-meme pourrait bien ne pas savoir lire ni
 ecrire du tout ! Lorsque, plus tard, ce soupcon se confirma, il me
 fallut beaucoup de temps et une bonne dose de meditation pour
 m'habituer a l'idee que, dans un domaine au moins, j'avais du
 pouvoir sur lui, une aptitude et un moyen d'agir dans le monde dans
 lesquels non seulement mon pere ne me surpassait pas, mais dans
 lesquels il n'avait aucune part.

 Ce fut comme si tout l'univers en mouvement avait change de vitesse
 ... Peu apres cette revelation de son ignorance, Crawfie et moi
 avons commence, comme les autres, a appeler Papa << le Vieux >>
 (140-141) (2).


Il n'est pas anodin que, dans une discussion sur l'alphabetisme, le nom de famille de Saul soit Stone [pierre] -- dans le jeu de mains d'enfants, la pierre << bat >> les ciseaux, mais le papier (signifiant ultime du texte et porteur de la lettre) << bat >> la pierre. Ce jeu, au bout du compte, etablit une hierarchie (qui vient en premier) et l'on pourrait bien dire la meme chose de l'alphabetisme (3).

Jeu de mots a part, il me semble que ce passage procure un bon point de depart pour comprendre la litteratie, les manieres critiques et incorporees dont dispose chacun pour comprendre et evaluer le monde des symboles avec des symboles. Tout d'abord, la litteratie met les corps en jeu. La litteratie, en ce sens, se rapproche beaucoup de la notion d'habitus d'Aristote, idee developpee par le sociologue francais Pierre Bourdieu (1991), les dispositions durablement inculquees que nous developpons au cours de nos vies, qui signalent notre aisance et nos aptitudes dans le monde. Saul n'a pas de prise inculquee et aisee sur le crayon, ce sont jusqu'a ses mains qui sont insensibles au jeu de l'ecriture. La litteratie est fonction de l'ordre social et de la hierarchie (prenez au hasard n'importe quel theoricien de l'alphabetisme, vous trouverez cette preoccupation). Saul reconnait son manque a l'interieur de cette economie de l'apprentissage formel et, a l'interieur de cet ordre social, ressent de la culpabilite et de la timidite vis-a-vis de ce que son fils represente. JuJu ressent lui aussi un changement dans son propre pouvoir, quand le tyran de la maisonnee se reconfigure sous ses yeux. En clair, l'alphabetisme implique l'identite et la perception de la valeur de soi et de l'autre -- l'illettrisme de Saul, signe de capital symbolique reduit, incite les garcons a rompre quelque peu leur lien familial avec lui, l'appelant << le Vieux >> (ce qui est aussi un coup porte a l'age et a la masculinite) au lieu de << Papa >>.

<< L'animal utilisateur de symboles >> : litteratie et identite

Cet instant entre Saul Stone et son fils montre la litteratie, ainsi que je l'ai suggere, comme l'essence meme d'une activite humaine. Toujours interesse a l'humanite, Kenneth Burke -- rhetoricien, poete, commentateur social et autodidacte -- offre quelques points de depart (compris comme des generalites et, de son propre aveu, forcement incomplets) dans son poeme << Definition of Man >> [Definition de l'Homme] (plus tard, << Definition of Human Being >> [Definition de l'Etre humain]). Ce poeme, de l'aveu general, pourrait bien ne pas etre aussi lyrique que d'autres, mais j'ai pense qu'il pouvait etre utile pour donner sens aux choses, en depit peut-etre d'un certain manque d'euphonie de la part de Burke ici.
 L'Homme est
 L'animal utilisateur (createur, gaspilleur) de symboles
 Inventeur du negatif (a qui le negatif fait la morale)
 Separe de sa condition naturelle par les instruments de son
 invention
 Aiguillonne par l'esprit de hierarchie (ou mu par le sens de
 l'ordre)
 Et pourri de perfection (1966: 16) (4).


La premiere ligne de ce poeme, << L'Homme est l'animal utilisateur (createur, gaspilleur) de symboles >>, nous permet d'entrevoir l'un des aspects de la litteratie, a savoir le lien existant entre l'usage de symboles et notre construction identitaire (et ces symboles peuvent etre oraux, ecrits, gestuels, etc.). C'est aujourd'hui un lieu commun dans les discussions universitaires que de reconnaitre l'aspect symbolique de nos realites, mais cela peut etre aussi comme << regarder au fond du gouffre ultime par-dela les choses >> (Burke 1966 : 5) pour comprendre dans quelle mesure la signification que nous avons de nous-memes dans ce monde se retrouve reellement dans nos symboles.

La connexion entre l'usage des symboles et l'identite (les consequences vecues de la litteratie) n'a nulle part ete articulee de maniere aussi poignante que dans l'autobiographie d'Eva Hoffman, redactrice au New York Times, dans son ouvrage Lost in Translation [Perdu dans la traduction (5)], l'histoire de l'emigration d'Hoffman de Cracovie a Vancouver a l'age de quatorze ans. Ayant perdu l'acces aux symboles confortables et aux connexions intuitives qu'ils permettent avec le monde, elle affronte une crise d'identite, une depossession du langage qui la coupe de la spontaneite, de la richesse de la connexion inconsciente avec le monde que beaucoup d'entre nous, qui respirons dans des choses familieres, tenons pour acquis.
 Le pire sentiment de perte survient la nuit. Quand je suis allongee
 dans un lit etranger dans une maison etrangere ... J'attends ce
 flux spontane de langage intime qui etait ma conversation nocturne
 avec moi-meme, ma maniere de dire a mon ego ou etait alle le ca.
 Rien ne vient ... En anglais, les mots n'ont pas penetre jusqu'a
 ces niveaux de ma psyche d'ou une conversation privee pourrait
 emerger. Ce laps de temps avant le sommeil etait le moment ou mon
 esprit devenait a la fois alerte et receptif, ou les images et les
 mots s'elevaient jusqu'a la conscience, reformulant ce qui etait
 arrive durant le jour ... devidant le fil de mon histoire
 personnelle. A present ... le fil etait rompu (1989 : 50) (6).


La litteratie donne la securite, le bien-etre et la dignite -- elle permet une forme particuliere de conscience et un perpetuel commentaire de nous-memes. C'est peut-etre ce desir de securite qui nous fait travailler si fort pour garder les choses en place, pour les garder en securite et contenues dans des categories rassurantes -- meme si cela signifie une definition restreinte de la litteratie elle-meme.

Cameron Reid et Rachel Nash, dans leur etude detaillee, << Microliteracy and the Discourse of Canadian Multiculturalism >>, interrogent ce besoin d'ordonnancement et de confinement dans la maniere d'envisager la litteratie et offrent une alternative aux definitions conventionnelles qui se centrent sur << des codes fixes et des ensembles stables d'aptitudes >>. Usant, aux fins de leur etude, des outils de l'analyse du discours, ils considerent la maniere dont la litteratie se positionne en fonction de la situation de chacun relativement aux textes, sur les << orientations nourries et predefinies envers le discours multiculturel >>. (On peut percevoir ici la filiation avec Bourdieu 1991 ; Foucault 1969 ; Halliday 1978 ; et d'autres.) Ils soutiennent qu'il n'existe pas de forme unique de litteratie multiculturelle au Canada, mais plutot un accueil de differentes orientations relativement aux textes multiculturels, variete que Reid et Nash denomment << microlitteraties >>. En observant le changement survenu dans le langage du multiculturalisme au cours des trois dernieres decennies, les auteurs examinent l'evolution historique de ce qu'ils appellent la << litteratie multiculturelle >>, les orientations et comprehensions changeantes qu'ont les Canadiens du multiculturalisme en fonction du discours multiculturel. A l'instar du necessaire << flux de langage intime >> d'Hoffman dans le passage cidessus, d'importants artefacts comme la Loi sur le multiculturalisme canadien sont devenus parties integrantes de la conscience coutumiere (et dans ce cas nationale) de chacun -- et au Canada ces discours se sont de plus en plus repandus, comme le font remarquer Reid et Nash.

Leur commentaire est particulierement frappant en ce qui concerne le conservatisme grandissant et la reduction du discours multiculturel actuel (ce qui constitue une distanciation d'avec le langage plus radical des annees 1970 et 1980). Ils en concluent que le fait d'imposer instamment le multiculturalisme dans des textes comme cette Loi -- ainsi que dans des textes mediatiques, scolaires et, comme ils le signalent, << jusque sur les murs des toilettes >> -- a nourri l'apathie et reduit la sensibilite critique envers l'ideologie du multiculturalisme en general. Bien que la plupart des Canadiens ne prennent pas le temps de reellement lire le texte de loi lui-meme, de tels discours n'en sont pas moins emergents et reproduisent la maniere dont les nations se racontent en general (et racontent la difference en leur sein) ; et de telles attitudes, validees par les textes en circulation, affectent la legislation et la politique publique subsequentes.

Bien qu'il ne concerne pas directement la litteratie, l'article de Vivian Labrie tourne neanmoins autour des marges de ce sujet de maniere originale, en parlant d'images mentales et de schemas de differents contes populaires qui se frayent un chemin dans l'expression ecrite et dans la vie quotidienne. Dans son exploration de la maniere dont le monde exterieur et le monde mental entrent en connexion, on peut saisir en quoi l'idee des humains createurs de symboles de Burke -- et notre commune identification aux symboles -- se relient a la conceptualisation que fait Labrie de la maniere dont nous comprenons notre monde a travers les themes de nos contes. Dans son etude du << Fil d'or >>, Labrie reflechit a la maniere dont un conte a circule et est devenu signifiant dans la vie de ceux qui l'avaient ecoute. Elle interroge la maniere dont une image mentale peut apporter du sens a la vie et realise qu'il se trouve une composante topologique dans la signification des contes : ici, des histoires << de traverses et de miseres >>. Dans un autre exemple, elle approfondit une image -- celle d'escaliers roulants montant et descendant qui symbolisent la richesse et la pauvrete -- image qui avait surgi d'une discussion publique sur la pauvrete. Image puissante qui a stimule l'imagination sociale, ce symbole, comme l'illustre Labrie, a eu un impact considerable : il a d'abord ete utilise dans une declaration a l'Assemblee nationale de Quebec, puis utilise par le vice-president de cette meme Assemblee, puis a agi sur la concertation des participants a un congres de l'UNESCO.

Elle ecrit que les images creent un espace d'imagerie referentiel qui devient un << lieu commun >>, une maniere de voir partagee qui mene a la modelisation des problemes et a penser dans les termes de cette modelisation. Une fois de plus, nous voyons le lien etymologique entre la litteratie et la lettre se compliquer du fait que le partage d'une image apparait plus puissant que les mots. Ces contes, nous dit Labrie, peuvent s'appliquer a la vie, son article etablissant d'intrigants paralleles entre les contes et la << cartographie de la realite >>, une connexion entre les histoires et les concepts qui peuvent etre utiles a la comprehension et a l'agir dans le monde reel.

Tandis que Labrie explore l'idee des << images mentales >>, Amanda Goldrick-Jones examine les images et symboles concrets adoptes par les activistes feministes et profeministes canadien(ne)s pour commemorer les quatorze jeunes femmes tuees lors de la fusillade de l'Ecole Polytechnique a l'Universite de Montreal. Dans les etudes sur la litteratie, des semioticiens du social tels que Gunther Kress et Theo Van Leeuwen (1996) ont explore ce mode de communication, le visuel, mode qui fut longtemps, disent-ils, subordonne au langage. En reponse a ce qu'ils percoivent comme un deficit de connaissance dans notre monde aux multiples modes de communication, ils ont redige une grammaire pour << lire les images >>. Des analystes du discours comme Sonja Foss (1996) ont etudie la maniere dont les images s'amalgament a un document, etudiant leur disposition dans le texte et la maniere dont, par la, elles produisent du sens. Goldrick-Jones utilise une approche similaire du discours visuel dans lequel elle etudie les rapprochements visuels et/ou les themes, << cartographiant leurs rencontres a l'interieur de contextes particuliers et relevant leurs relations avec des themes associes, voire opposes ... [afin d'] obtenir des eclaircissements sur les motifs discursifs >>. Elle se penche sur la campagne du ruban blanc -- choix des hommes profeministes de Toronto pour s'opposer a la violence faite aux femmes -- autant que sur le choix de la rose sur fond de dentelle du YWCA du Canada, celui des rubans et badges mauves des femmes activistes ainsi que celui de la paquerette effeuillee du Body Shop du Canada. Dans son analyse nuancee d'un sujet fascinant, Goldrick-Jones releve les tensions qui environnent une participation masculine a un forum feministe (avec leur campagne du ruban blanc) et observe en quoi les images creees par les femmes et mises en circulation par les femmes sont cruciales, car elles permettent aux femmes << de gouverner le discours portant sur la violence qui leur est faite >>. Cet article plonge dans des preoccupations cles des etudes sur l'alphabetisme, la preoccupation de savoir qui est ecoute et qui doit articuler sa propre experience (en bref, des questions de pouvoir). Celles-ci sont au centre des etudes sur la litteratie et nous donnent une idee des enjeux de la fabrication des symboles et de leur reconnaissance. De la, la question suivante.

<< Aiguillonne par l'esprit de hierarchie >> : litteratie et pouvoir

Burke, dans sa definition, emet l'idee que les etres humains sont aiguillonnes par l'esprit de hierarchie (ou mus par le sens de l'ordre). Il signale ce qui est inherent a la nature humaine, organiser la vie, au moyen de symboles, en divisions de haut et bas, plus haut et plus bas, centre et marge ; les etres humains sont pousses a ordonner la vie en fonction de hierarchies particulieres, des hierarchies moralisantes et souvent culpabilisantes. Nos structures sociales impliquent des divisions en certaines positions (et par extension en certains accents, lieux et choix de consommation) porteuses de davantage de capital social ou de valeur que d'autres. Et, bien sur, si l'on parle de hierarchie, on s'engage dans les sujets du pouvoir, de la domination, du poids de l'autorite et des structures du bien et du mal, d'exactitude et d'erreur, ou bien des manieres appropriees ou inappropriees de faire les choses. Certains specialistes de l'alphabetisme (tels que Lemke 1995) reconnaissent le role que tient le langage -- et les symboles en general -- dans la formulation de la realite et postulent que l'on doit encourager les etudiants a lire le monde attentivement pour percevoir ses presupposes et ses structures de domination souvent invisibles.

Catherine Taylor, dans son article << Critical Literacy and the Un/ Doing of Academic Discourse >>, explore a la fois cette connexion intime entre le mot et le monde et les voies par lesquelles les symboles, souvent, reproduisent les hierarchies sociales en servant les membres dominants de la societe. Elle se base sur le travail du pedagogue bresilien Paolo Freire (qui a developpe le terme litteratie critique et a fonde sa propre ecole de pensee) et sur le travail de Michel Foucault (particulierement ses points de vue sur le pouvoir et la connaissance) pour discuter des moyens par lesquels les pedagogues peuvent encourager les etudiants a s'alphabetiser de maniere critique, << a apprendre a decoder la nature politique du langage : a montrer en quoi l'injustice et les interets particuliers s'y trouvent legitimes, comment il enseigne aux gens marginalises a se sentir inferieurs et demunis >>. La litteratie critique, en questionnant les selections faites (ou pas faites) dans les textes, est menee par la croyance que les pratiques alphabetisees -- regarder reellement le mot et non a travers lui -- peuvent entrainer un changement social et une autonomisation des etudiants n'appartenant pas a la culture dominante, qu'elles peuvent, effectivement, transformer l'ordre social et compliquer les hierarchies existantes.

Durant l'ete 2001, Taylor avait eu l'opportunite de proceder a une approche de la litteratie critique dans son cours universitaire d'ecriture, en enseignant dans un cours de mise a niveau pour des etudiants n'appartenant pas a la culture dominante, dans le centre de Winnipeg. Ce que demontre Taylor de belle maniere, avec ses exemples de lectures et d'examens pour le cours et les reponses d'une etudiante, est qu'une position marginalisee permet des apercus perspicaces sur ces endroits des textes ou << les omissions, les elisions et les euphemismes ont pour effet de reduire au silence les groupes marginalises et de detourner l'attention dont leurs propres preoccupations auraient bien besoin vers la grande affaire de glorifier ceux qui sont deja dominants dans la societe >>. Permettre aux etudiants de faire des recherches et d'ecrire sur des sujets qui avaient un sens pour eux a constitue le moyen de poursuivre le developpement de leurs competences deja acquises en litteratie critique. Dans cet article, Taylor exprime son admiration pour ses etudiants et sa fascination pour les voies par lesquelles, dans leurs derniers examens, ils ont pu s'approprier les conventions de l'ecriture academique pour rediger des travaux << d'intense preoccupation personnelle >>.

Le pouvoir est egalement, sans nul doute, une preoccupation centrale du travail de Colleen Skidmore lorsqu'elle etudie deux photographies d'une famille autochtone -- la mere, le pere et la fille -- prises par un immigrant allemand durant l'ete 1914 sur la rive de la riviere Saskatchewan nord, a Edmonton. La rencontre des regards entre photographe et photographies vaut la peine d'etre signalee, etant donne le contexte environnant la politique territoriale entre les Cris et les groupes europeens en general. En lisant la riche et dense mise en contexte historique qu'etablit Skidmore autour des autochromes (plaques de verre de 5x7 pouces), j'ai ete frappee par les consequences devastatrices et les injustices criantes issues des systemes de litteratie divergents appliques aux negociations territoriales entre les Cris et les representants de la Couronne. Cette faille entre les litteraties confere un nouveau sens a la phrase << perdu dans la traduction >> : les Cris ont perdu leurs terres a cause du glissement qui s'est produit dans la traduction. Michael Finday, aine de la Premiere nation du Lac Witchekan (cite dans l'article de Skidmore) revele que

il n'y avait aucune personne pour encadrer les activites des gens qui traduisaient. Des changements ont ete faits. Des choses qui n'avaient jamais ete dites ou meme mentionnees ont ete imposees a notre peuple dans la version anglaise du Traite (IWGIA 1997 : 73) (7).

Non seulement le lecteur de l'article de Skidmore ressent-il les dynamiques de pouvoir associees aux systemes de litteratie, mais il lui est aussi donne (comme dans l'article de Goldrick-Jones) de lire une image -- demonstration des multiples modes de la litteratie. Skidmore lit les autochromes (les postures, les regards detournes, les qualites picturales et esthetiques, etc.) pour ce qu'ils disent a la fois des photographies et du photographe. << Les images >>, ecrit Skidmore, << se trouvent presenter l'histoire que la culture euro-colonialiste racontait sur elle-meme, une histoire dans laquelle les Autochtones autant que les immigrants etaient parties integrantes >>.

<< Separe de sa condition naturelle par les instruments de son invention >> : l'alphabetisme comme outil d'autonomisation

La litteratie n'est pas seulement un lieu de lutte et de contestation, elle est aussi un outil, << un instrument de notre propre fabrication >> pour se realiser dans la vie. En adoptant ce point de vue en ce qui concerne l'alphabetisme, Rachel Belisle, dans son article, << Education non-formelle et contribution a l'alphabetisme >>, discute de l'importance de la litteratie en tant << qu'equipement de vie >> (pour employer un autre << burkisme >>) en presentant une analyse descriptive des resultats obtenus au cours de sa recherche ethnographique dans les services d'emploi communautaires de Quebec, principalement en emploi des jeunes. Elle examine la contribution de l'education non-formelle a l'alphabetisme de jeunes adultes ne disposant que d'une formation scolaire limitee en lecture et en ecriture. En interpretant les resultats de l'Enquete internationale sur l'alphabetisation des adultes, Belisle fait remarquer que les activites de lecture et d'ecriture de la vie courante sont essentiels a la litteratie, mais que beaucoup de ces jeunes adultes ont des attitudes negatives envers l'ecriture. Cependant, les participants a son etude se sont davantage impliques dans l'ecriture plus celle-ci se reliait a l'oralite, puisque l'echange oral leur permettait d'entrer en interaction avec les experiences et le travail des autres. Ces jeunes adultes lisaient aussi pas mal a voix haute, puisque, de meme, cette pratique permettait des relations plus etroites entre les participants. Comme pour les etudiants de la classe de Catherine Taylor, plus les examens ecrits portaient sur leur propre experience de vie, plus ces jeunes se sentaient surs d'eux lors de ces examens. Ils se sentaient egalement plus surs d'eux lorsqu'ils redigeaient des epreuves ecrites portant sur des taches concretes et des situations specifiques, mais Belisle les a trouves moins a l'aise avec l'ecriture abstraite. (De telles observations amenent a l'esprit les travaux de 1982 d'Ong sur l'abstraction et l'oralite.) Belisle conclut que les projets communautaires -- l'ecriture nonacademique -- peuvent permettre a ces jeunes de s'exprimer ainsi que de reconsiderer l'ecriture, qu'ils associaient auparavant a leur propre echec scolaire. Cependant, ces jeunes ne sont pas reellement incites a explorer les usages de l'ecriture a l'exterieur de << l'ecole >> et de son lien social avec les milieux communautaires.

Seana Kozar, comme d'autres universitaires avant elle (par exemple Labrie 1987), reconnait le role que peuvent jouer les ethnologues dans la promotion de l'alphabetisme. Les ethnologues considerent la maniere dont les expressions traditionnelles sont connectees a la comprehension de la vie quotidienne et de l'education non-formelle et la maniere dont elles influencent celles-ci (une connexion demontree, par exemple, par Labrie et Belisle dans ce numero). Dans son article, << Folklore and Literacy: A View from Nova Scotia >>, Kozar signale le role d'habilitation que joue l'alphabetisme, vision qui s'accorde a la comprehensions qu'a Burke des etres humains en tant que createurs d'instruments (et du langage en tant que variete d'outil). Bien sur, l'alphabetisme est plus que cela, reconnait finement Kozar, mais elle signale, tres justement, la qualite d'autonomisation -- en fait, la qualite necessaire -- de l'alphabetisme: << dans une economie qui privilegie le mot (electronique), [l'alphabetisme] devient une composante essentielle de la survie >>.

La travail ethnographique de Kozar, issu d'un projet pilote finance par une bourse du CRSHC pour valoriser l'alphabetisme au Canada, engageait une equipe de femmes a << lire >> -- non des images ou des mots -- mais un lieu, dans ce cas, le musee de la maison Shand, residence d'autrefois de la riche famille Shand de Windsor, Nouvelle-Ecosse. J'ai trouve particulierement interessant l'engagement de Kozar dans la notion de << lieu >>. Kozar argumente le fait que le lieu etait central a la comprehension de la litteratie dans cette etude : les participantes, quatre femmes, reagissaient a la localisation physique de leur apprentissage (le musee), mais s'engageaient aussi dans l'alphabetisme a partir d'un certain emplacement social (qui faisait intervenir les notions de classe, de genre et de ce que les gens consideraient comme interessant et utile de savoir). En fait, elles ont pris plaisir a << posseder >> cet espace tous les vendredis matins.

Ces femmes, qui pouvaient ne pas s'etre senties toujours tres fortes dans leur vie de tous les jours, se sont liees aux differents artefacts du musee -- qu'il s'agisse de l'architecture << rococo >> de l'epoque victorienne, de l'histoire du cyclisme (passe-temps de l'un des habitants d'autrefois), ou des noels victoriens -- sur des modes subversifs. Elles sont volontiers entrees dans << le monde de pouvoir traditionnellement masculin des outils et de la menuiserie >>, dans le domaine historiquement << masculin >> du cyclisme et dans les formes de resistance des femmes de l'epoque victorienne. A travers leur engagement dans l'histoire, sur le ton de la conversation et sur le mode de la collaboration, ces femmes ont trouve des << lieux communs >> avec le passe et des moyens d'articuler leurs interets dans le present. J'ai ete saisie par l'un des apercus de Kozar en particulier, lorsqu'elle emet l'hypothese que l'interet de l'une des femmes pour les exces des noels victoriens pourrait indiquer son desir de << possession >>, par le biais de la comprehension et de la recherche, de ce qu'elle ne pouvait pas posseder en realite. Et la litteratie, ainsi consideree, peut-etre vue comme une guerison -- non plus seulement une source de douleur et d'alienation.

Ce qui m'amene a la fin de cette conversation. Grosses mises, mainmises, meprises, prises de vue -- ce sont les prises variees sur la litteratie dans ce numero. Je vous invite a prendre plaisir a ce que ces articles ont a offrir -- un voyage a travers les litteraties canadiennes, passees et presentes.

References

Apple, Michael, 1995, Education and Power. New York, Routledge.

Barthes, Roland, 1977, << Rhetoric of the Image >>. Dans Image, Music, Text. New York, Hill and Wang : 32-52.

Bartholomae, David, 1986, << Inventing the University >>. Journal of Basic Writing 5 : 4-23.

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Tracy Whalen

University of Winnipeg

(1.) Le terme anglais usuel << literacy >> est tres englobant et recouvre une gamme de concepts etendue ; il n'a pas d'equivalent en francais. C'est la raison pour laquelle nous employons dans cette version francaise differents vocables : alphabetisation, alphabetisme, ou bien le neologisme specialise << litteratie >>, en fonction des differentes notions afferentes (n.d.T.).

(2.) Notre traduction du texte original cite p. 7.

(3.) Apres avoir lu le rapprochement que j'avais fait entre Saul Stone et l'alphabetisme, Pauline Greenhill m'a parle d'un autre livre evoquant a la fois des pierres et l'alphabetisme. Dans le roman a suspense de Ruth Rendell, A Judgement in Stone (!), une gouvernante, Eunice Parchman, est arretee pour le meurtre des membres de la famille Cloverdale qu'elle a tues parce qu'ils avaient decouvert << qu'elle ne savait ni lire ni ecrire >>. Il doit y avoir un lien sous-jacent ici, entre les pierres et l'illettrisme.

(4.) Notre traduction du poeme cite p. 9

(5.) Perdu dans la traduction aussi le double sens du mot << translation >> qui en francais perd sa connotation de deplacement, dans l'espace autant que dans le langage (n. d. T.).

(6.) Notre traduction de la citation de la p. 9.

(7.) Notre traduction de la citation de la page 14.

HIGH STAKES, MISTAKES, AND STAKING CLAIMS: TAKING A LOOK AT LITERACY

Literacy is an elastic concept, theoretically. In lived experience, it's like an elastic, too: a tool for keeping things tidy and in place--and one that can snap back and leave marks if one doesn't have the "right" grip. Conventionally defined, literacy refers to competence in reading and writing and implies a kind of at-homeness with symbols and ways of doing and thinking. More than that, it refers to how readers orient themselves relative to the messages around them. A rhetoric scholar who looks closely at the suasive qualities of language, I spend a lot of my time looking at how everyday texts call upon certain kinds of literacy and response. And I keep interdisciplinary company. A topic of considerable academic interest, discussions about literacy have arisen from many disciplines, for example, the natural sciences (Halliday and Martin 1993), the human sciences (Schieffelin and Gilmore 2000; Bourdieu 1991), education (Apple 1995; Fairclough 1989; Lemke 1995; Shor 1992, 1999), rhetoric and composition studies (Bazerman 1994; Bartholomae 1986; Bizzell 1992), media and communication studies (McLuhan 1964; Ong 1982), and language and literacy programmes, broadly defined (Gee 1996; Graff 1979, 1987; Kaestle et al. 1991).

Whatever their terminologies, literacy scholars question the social life and valuation of knowledge--and the very definition of literacy, itself. They have pushed the meaning of literacy beyond, simply, the acquisition or mastery of particular skills and now consider literacy a context-bound and slippery phenomenon. Those working in the area (Graff in particular) have questioned the assumption that literacy is socially progressive, that it necessarily correlates with a more democratic and stable world. Many have examined formal education's role in replicating power structures and dominant knowledge. In connection with this critique, many (like Pratt 1992) study the critical literacies, or new forms of literacy, that emerge from spaces of struggle and oppression. Those forced to conform to a dominant literacy system have offered powerful insights into the connection between literacy and identity in spaces of confusion and subordination (Englund 2002; Hoffman 1989). Writers like Deborah Cameron (who examines the social phenomenon of "verbal hygiene") question, too, the complaint tradition, that is to say, the belief in and fear of declining literacy, the conviction that we're all going to hell in a handbasskit (my error intentional...). And while literacy used to be closely tied with its etymological root, letter, textual analysts are now questioning this allegiance to the written word, theorizing literacy in other, formerly neglected, modes of communication, like the oral (Ong 1982), the visual (Barthes 1977; Kress and van Leeuwen 1996), and the technological (Taylor and Ward 1998; Tuman 1992).

In keeping with literacy's interdisciplinary environment, this special Literacy issue of Ethnologies includes pieces from authors working in the fields of folklore, education, art and design, rhetoric and discourse analysis, and women's studies. They examine closely such legal texts as the Canadian Multicultural Act, showing how literacies are multiple and involve one's orientation to everyday texts--they are not something one "gets" or "arrives at" (Reid and Nash). One paper (Labrie) describes how mental images--ways of reading the world--help us make sense of things in our everyday life. Others explore the literacy of reading concrete, material images--autochromes of an early twentieth century Aboriginal family (Skidmore) and daisies on Body Shop T-Shirts (Goldrick-Jones). One writer (Taylor) illustrates how, in a university composition course, a student's marginalized position allowed for a particularly sophisticated critical literacy. In one ethnographic study, an author (Belisle) reflects on the role of personal experience in motivating writing amongst young people in a non-academic environment, while a second (Kozar) engages with the question of gender and how interacting within a museum space allowed four women attending a museum-based literacy program to enter new knowledge spaces.

These essays offer a veritable feast. Whatever their topic or disciplinary origin, however, they all come back to a similar theme--literacy as a specifically human activity. And that is my focus here.

Literacy as Human Activity

When I think about literacy and humanness, I recall a particular passage from Percy Janes' novel, House of Hate. In this relentless (and yet at times strangely comic) Newfoundland book, we meet Saul Stone, the patriarch of a family that spends most of its time trying to stay just outside the periphery of Saul's consciousness (or the swing of his arm from the kitchen cot), lest he beat them senseless or kill them, by degrees, with the brute force of his words. The passage below has always stayed with me, in large part because it signals a tiny, seismic shift in power between Saul and his heartbreakingly young, intellectually precocious (and therefore much derided and misunderstood) son, JuJu--the narrator of the book. At the end of second grade, JuJu comes home from school and, with empirical evidence of his value as a person, proudly hands his father a report card for him to sign:
 [H]e only gaped indifferently at my sheet and with a strange smile
 half-shy and half-guilty said: "You done good, hey?"

 "Yes, I done good. Excellent. Look!"

 "Show y'mudder." In hope of getting more reaction from him
 than this, I thrust my pencil into his hand, telling him the
 teacher said he had to sign my report on the bottom line. Again he
 drew back awkwardly and indicated with a jerk of his head that I
 should take it over to Mom for her to deal with. For a long moment
 I stared at him, puzzled and hurt, while at the same time a
 momentous suspicion was dawning on my mind. It seemed to me
 possible, from the uncomprehending way he had eyed my report and
 the unbusinesslike limpness of his grip on the pencil, that Dad
 himself might not be able to read or write at all! When later this
 suspicion became a confirmed fact, I needed a good deal of time and
 pondering to get used to the idea that in one way at least I had
 power over him, or a skill and a means of dealing with the world in
 which my father not only did not surpass me but in which he had no
 share at all.

 It was as if the whole universe in its motion had changed gears...
 Shortly after this revelation of his ignorance, Crawfie and I
 began, like all the others, to refer to Dad as the Old Man
 (140-141).


It's appropriate in a discussion of literacy that Saul's family name should be Stone--in the children's game of hands, stone "beats" scissors, but paper (the ultimate signifier of text and the carrier of letters) "beats" stone. The game is ultimately about establishing hierarchy (who goes first) and one could say much the same thing about literacy. (1)

Word play aside, this passage, it seems to me, provides a good starting place for understanding literacy, one's critical and embodied ways of understanding and critiquing the world of symbols with symbols. Literacy, first of all, involves bodies. Literacy in this sense has much to do with Aristotle's notion of habitus, an idea developed by French Sociologist Pierre Bourdieu (1991), the inculcated and durable dispositions we develop over our lifetimes that mark our comforts and competencies in the world. Saul does not have an inculcated, comfortable grip on the pencil, his very hands lack a feel for the writing game. Literacy depends on social order and hierarchy (pick any literacy theorist, you'll find this concern). Saul recognizes his lack within the economy of formal learning, and within this social order feels guilt and shyness in front of what his son represents. JuJu feels his own power change, too, as the tyrant of the household is reconfigured in front of him. Literacy, clearly, involves identity and perceived value of self and other--Saul's illiteracy, a sign of reduced symbolic capital, causes the boys to sever, in part, their familial connection to him, calling him "the old man" (a shot at age and masculine prowess, too) instead of "dad."

"The Symbol Using Animal...": Literacy and Identity

This moment between Saul Stone and his son shows literacy, as I have suggested, to be a very human activity. Ever interested in humanness, Kenneth Burke--rhetorician, poet, social commentator and autodidact--offers some beginning thoughts (meant to be generative and, by his own admission, necessarily incomplete) in his poem, "Definition of Man" (later, "Definition of Human Being"). This poem may not be as lyrical as some, admittedly, but is useful for making sense of things, I've found, despite Burke's somewhat stannous ear.
 Man is
 The symbol-using (symbol-making, symbol misusing) animal
 Inventor of the negative (or moralized by the negative)
 Separated from his natural condition by instruments of his own
 making
 Goaded by the spirit of hierarchy (or moved by a sense of order)
 And rotten with perfection (1966: 16)


The first line from his poem, Man is/the symbol-using (symbol-making, symbol-misusing) animal offers some insight into literacy, particularly the link between symbol use and our construction of identity (and these symbols can be oral, written, gestural, etc). It is now a commonplace in academic conversations to acknowledge the symbolicity of our realities, but it can be like looking "over the edge of things into an ultimate abyss" (Burke 1966: 5) to understand to what extent our sense of ourselves in this world really comes back to our symbols.

Nowhere has the connection between symbol use and identity (the lived consequences of literacy) been as poignantly articulated as it is in New York Times editor Eva Hoffman's autobiography, Lost in Translation, the story of Hoffman's emigration from Cracow to Vancouver at the age of fourteen. Without access to comfortable symbols and the intuitive connections with the world they bring, she faces a crisis of identity, a dispossession of language that cuts her off from spontaneity, from the luxury of unselfconscious connection with the world that many of us breathing in the familiar take for granted.
 The worst losses come at night. As I lie down in a strange bed in a
 strange house... I wait for that spontaneous flow of inner language
 which used to be my nighttime talk with myself, my way of informing
 the ego where the id has been. Nothing comes... In English, words
 have not penetrated to those layers of my psyche from which a
 private conversation could proceed. This interval before sleep used
 to be the time when my mind became both receptive and alert, when
 images and words rose up to consciousness, reiterating what had
 happened during the day... spinning out the thread of my personal
 story. Now... the thread has been snapped (1989: 50).


Literacy offers security, well-being and dignity--it allows for a particular kind of consciousness and a running commentary with ourselves. It's perhaps this desire for security that makes us work so hard to keep things placed, to keep things safe and contained in comforting categories--even if this means a contained definition of literacy itself.

Cameron Reid and Rachel Nash, in their closely-considered study, "Microliteracy and the Discourse of Canadian Multiculturalism," question this urge for placement and containment in understandings of literacy and offer an alternative to conventional definitions that centre on "fixed codes and stable skill sets." Bringing the tools of discourse analysis to their study, they consider how literacy centres on one's position relative to texts, to one's "patterned and sustained orientations to multicultural discourse." (Here, one can sense the tradition of Bourdieu 1991; Foucault 1969; Halliday 1978 and others.) They argue that there is no one single multicultural literacy in Canada, but rather a host of different orientations relative to multicultural texts, a variety of what Reid and Nash term "microliteracies." Looking at the change in multicultural language over the past three decades, the authors examine the historical evolution of what they call "multicultural literacy," Canadians' changing orientations and understandings of multiculturalism relative to multicultural discourse. Like Hoffman's necessary "flow of inner language" in the passage above, important artefacts like the Canadian Multiculturalism Act become part of one's habituated (in this case, national) consciousness--and in Canada these discourses have becoming increasingly widespread, as Reid and Nash point out.

Particularly striking is their commentary on the growing conservatism and reductiveness of current multicultural discourse (which is a departure from the more radical language of the 1970s and 1980s). They conclude that the instantiation of multiculturalism in texts like the Act--and in texts in the media, in schools, and, as they point out, "on bathroom walls"--has fostered apathy and reduced critical sensitivity towards the ideology of multiculturalism, generally. While many Canadians will not sit down and actually read the Act itself, such discourses nonetheless come out of and reproduce the way nations story themselves generally (and story difference within it)--and such attitudes, prompted by circulating texts, affect subsequent legislation and public policy.

Vivian Labrie's article, while not directly about literacy, nonetheless turns around the edges of this subject in an original way, talking about mental images and the patterns of various folk tales, which find their way into written expression and into ordinary life. In her exploration of how the outside world and the mental world connect, one can see how Burke's idea of human beings as symbol makers--and our shared identification with symbols--relates to Labrie's conceptualization of how we understand our world through the themes in our tales. In her study of "Le fil d'or," Labrie reflects on how a tale has circulated and has become meaningful in listeners' lives. She asks how a mental image can bring meaning to life and realizes that there is a topological component in the meaning of tales: here, stories of "crossings and miseries." In another example, she elaborates upon an image--that of ascending and descending escalators symbolizing wealth and poverty --that appeared in a public discussion on poverty. A powerful image that stimulated the social imagination, this symbol, as Labrie illustrates, had considerable impact: it was first used in a declaration to the National Assembly of Quebec, then used by the vice-president of this Assembly, and then engaged participants at a UNESCO congress.

She writes that images create a referential imagery space that become a "common place," a shared way of looking that leads to modelizing problems and to thinking in terms of these models. Once again, we see the etymological link between literacy and letter being complicated as the sharing of an image seems more powerful here than words. These tales, Labrie tells us, can find an application in life, as the paper makes intriguing parallels between tales and the "mapping of reality," a connection between the stories and concepts that can be useful in understanding and acting in the real world.

While Labrie explores the idea of "mental images," Amanda Goldrick-Jones looks at actual symbols and images adopted by Canadian feminist and profeminist activists to commemorate the shooting deaths of fourteen young women at the University of Montreal's Ecole Polytechnique. In literacy studies, social semioticians like Gunther Kress and Theo Van Leeuwen (1996) have explored this mode of communication, the visual, one, they claim, long subservient to language. In response to this perceived knowledge deficit in our multimodal world, they have formulated a grammar for "reading images." Rhetoricians like Sonja Foss (1996) have studied how images cluster in a document, studying patterns in text and how these realize meanings. Goldrick-Jones uses a similar visual rhetoric approach in which she studies visual clusters and/or themes, "charting their occurrences within particular contexts, and noting their interrelationships with associated or even opposing themes... [to] gain insights into a rhetor's motives." She reflects on the white ribbon campaign--the choice of Toronto profeminist men to oppose violence against women--as well as YWCA Canada's rose-and-lace choice, women activists' purple ribbons and buttons, and The Body Shop Canada's broken daisy. In her nuanced discussion of a fascinating topic, Goldrick-Jones notes tensions surrounding men's participation in a feminist forum (with their white ribbon campaign), and observes how the images created by women and circulated by women are so crucial because they allow women "to govern the discourse about the violence committed against them." This paper engages with key concerns in literacy studies, concerns about who gets listened to and who gets to articulate their own experience (in short, questions of power). These are central to literacy studies and give some indication of the stakes involved in making symbols and having them recognized. Hence, the next section.

"Goaded by the Spirit of Hierarchy": Literacy and Power

Burke, in his definition, surmises that human beings are goaded by the spirit of hierarchy (or moved by a sense of order). He points to the inherent nature of human beings to organize life, through symbols, into divisions of up and down, of higher and lower, of centre and margin; human beings are driven to order life according to particular hierarchies, hierarchies that are moralizing and often guilt-provoking. Our social structures involve divisions with some positions (and by extension some accents, locations, and consumer choices) carrying more social capital or valuation than others. And, of course, when one speaks of hierarchies, one engages with issues of power, domination, authority, pain, and structures of right and wrong, of correctness and error, with appropriate and inappropriate ways of doing things. Literacy scholars (like Lemke, 1995) recognize the role that language--and symbols, generally--play in shaping reality and how one might encourage students to read the world carefully for its often invisible assumptions and structures of domination.

Catherine Taylor, in her piece "Critical Literacy and the Un/Doing of Academic Discourse," explores both this intimate connection between the word and the world and the ways in which symbols often replicate social hierarchies by serving dominant members of society. She draws upon the work of Brazilian educator Paolo Freire (who developed the term critical literacy and founded this school of thought) and the work of Michel Foucault (especially his insights concerning knowledge and power) to discuss the means by which educators can encourage students to become critically literate, "to learn to decode the political nature of language: exposing how injustice and vested interest are legitimized in it, how it teaches marginalized people to feel inferior and helpless." Critical literacy, with its questioning of the selections made (or not made) in texts, is driven by the belief that literate practices--really looking at the word and not through it--can bring about social change and empowerment for non-mainstream students, can, in effect, transform social orders and complicate existing hierarchies.

In the summer of 2001, Taylor had an opportunity to take a critical literacy approach in her academic writing classroom when she participated in an access program for non-mainstream students in the core area of Winnipeg. What Taylor beautifully demonstrates, with her examples of course readings and assignments and the responses of one student, is that a position of marginalization allows for astute insights into those places where "textual omissions, elisions, and de-emphases had the effects of silencing marginalized groups and shifting much-needed attention away from their concerns to get on with the business of glorifying those already dominant in society." Allowing students to research and to write about topics that had meaning for them constituted a means of drawing upon the already-developing competences they had in critical literacy. Taylor expresses in this article her admiration for and fascination with the ways in which her students, in their final papers, were able to appropriate the conventions of academic writing to write of "projects of intense personal concern."

Power is undoubtedly a central concern in Colleen Skidmore's work, too, as she studies two photographs of an aboriginal family--a mother, father and daughter--taken by a German immigrant in the summer of 1914 on the bank of the North Saskatchewan River in Edmonton. The meeting of gazes between photographer and photographed is noteworthy, given the existing context surrounding land politics between Cree and European groups, generally. While reading Skidmore's richly textured historical context for the autochromes (5x7 inch glass plates), I was struck by the devastating consequences and outright injustices that came out of the differing literacy systems brought to land "negotiations" between Cree and Crown negotiators. This fissure between literacies gives new meaning to the phrase "lost in translation": the Cree lost their lands because of the slippage in translation. Elder Michael Finday of Witchekan Lake First Nation (quoted in Skidmore's paper) reveals that

there was no person to monitor the activities of the people who were translating. Changes were made. Some things that were not said or even mentioned were imposed upon our people in the English version of the Treaty (IWGIA 1997: 73).

Not only does a reader of Skidmore's article get a sense of the power dynamics associated with literacy systems, but she also (as in Goldrick-Jones' paper) gets a reading of an image--a demonstration of multimodal literacy. Skidmore reads the autochromes (the postures, averted gazes, the aesthetic pictorial qualities, etc.) for what they say about both the photographed and the photographer. "The images," Skidmore writes, "are found to present the story Euro-colonialist culture was telling about itself, a story in which both Aboriginals and immigrants were integral."

"Separated from his natural condition by instruments of his own making": Literacy as Empowering Tool

Not only is literacy a site of struggle and contestation, but it is also a tool, "an instrument of [our] own making," for getting life done. In keeping with this stance regarding literacy, Rachel Belisle, in her article, "Education non formelle et contribution a l'alphabetisme," discusses the importance of literacy as "equipment for living" (to insert another Burke-ism) as she reflects on the descriptive results obtained from her ethnographic research into Quebec community employment services, mainly in youth employment. She examines the contribution of non-formal education to the literacy of young people who have limited academic training in reading and writing. Drawing from the results of the International Inquiry on Adults' Literacy, Belisle points out that the activities of reading and writing in ordinary life are essential to literacy, but that many of these young people have negative attitudes towards writing. The participants in her study became more engaged with writing, however, the more it related to the verbal because verbal exchange allowed them to interact with the experiences and work of others. These young adults also read aloud a fair bit, as this practice, similarly, brought about closer relationships amongst the participants. Like the students in Catherine Taylor's class, these youth felt more confident about the writing assignments the closer the writing related to their own life experiences. They felt confident, too, about writing assignments that related to realistic tasks and specific situations, but Belisle found that the young people felt less at home with abstract writing. (Such observations bring to mind Ong's 1982 work on abstraction and orality.) Belisle concludes that community projects--non-scholarly writing--can allow these young people to speak and also to reconsider writing which they associated before with their own school failure. However, these young people are not really encouraged to explore the uses of writing outside "school" and its social link in the community milieux.

Seana Kozar, like other scholars working before her (for example Labrie 1987), recognizes the role folklorists have to play in promoting literacy education. Folklorists consider how traditional expressions connect with and influence understandings of contemporary life and non-formal education (a knowledge demonstrated, for instance, by Labrie and Belisle in this issue). In her article, "Folklore and Literacy: A View from Nova Scotia," Kozar points to the enabling role of literacy, a view that accords with Burke's understanding of human beings as instrument-makers (and language as a species of tool). Of course, literacy is more than this, as Kozar astutely recognizes, but she points, quite rightly, to the empowering--in fact, necessary--quality of literacy: "in an economy that privileges the (electronic) word, [literacy] becomes a basic component of survival."

Kozar's ethnographic work, which came out of a pilot program sponsored by a "Valuing Literacy in Canada" SSHRC grant, involved a team of women "reading"--not images or words--but place, in this case, the Shand House museum, former residence of the prosperous Shand family of Windsor, Nova Scotia. I found Kozar's engagement with the notion of "place" to be particularly interesting. Kozar argues that place was central to understanding literacy in this study: the interactants, four women, responded to the physical setting of their learning (the museum), but also engaged with literacy from a certain social location (involving class and gender and what people view as being significant to know about). In fact, they took pleasure in "possessing" this space every Friday morning.

These women, who may not have always felt empowered in their everyday lives, engaged with the various artefacts of the museum--whether it be gingerbread architecture, or the history of cycling (a pastime of one of the former residents), or Victorian Christmas--in subversive ways. They engaged with "the traditionally male world of power tools and carpentry," the historically "male domain" of cycling, and Victorian women's resistance. Through their engagement with history, collaboratively and conversationally, the women found "commonplaces" with the past and a means of articulating their interests in the present. I was particularly taken with one of Kozar's insights, as she speculates that one woman's interest in the excesses of a Victorian Christmas may have signalled her desire to "possess," through understanding and research, what she did not have in reality. And literacy, thus considered, can be seen as healing--not only a source of pain or alienation.

Which brings me to the end of this issue's conversation. High stakes, staking claims, making mistakes, taking pictures--these are the various "takes" on literacy in this issue. I invite you to take pleasure from what these essays--a trip through Canadian literacies, historical and current --have to offer.

References

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Tracy Whalen

University of Winnipeg

(1.) After reading the connection I'd made between Saul Stone and literacy, Pauline Greenhill told me about another book that involves literacy and stones. In Ruth Rendell's mystery novel, A Judgement in Stone (!), the housekeeper, Eunice Parchman, is arrested for the murder of the Cloverdale family. She had killed them "because they had discovered that she could not read nor write." There might be a trend here involving stones and illiteracy...
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Article Details
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Author:Whalen, Tracy
Publication:Ethnologies
Article Type:Essay
Geographic Code:1CANA
Date:Mar 22, 2004
Words:10515
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