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Goebel, Michael. Paris, capitale du tiers monde. Comment est nee la revolution anticoloniale (1919-1939).

Goebel, Michael. Paris, capitale du tiers monde. Comment est nee la revolution anticoloniale (1919-1939). Paris, Editions La Decouverte, 2017. 447 p. Traduit de l'anglais par Pauline Stockman.

Ce livre s'attache a rechercher les origines du tiers monde post-imperial dans le brassage des emigres non europeens qui se cotoient a Paris durant l'entredeux-guerres. On attribue a l'economiste-demographe Alfred Sauvy l'invention en 1952 de l'expression <<tiers monde>> pour designer les pays decolonises ou en cours de decolonisation qui n'appartenaient pas aux deux mondes qui se partageaient l'univers apres 1945, soit le capitalisme et le socialisme. L'auteur soutient que le tiers monde et l'ere de la conference de Bandung trouvent leurs racines dans l'anticolonialisme international qui germe a Paris dans les milieux de migrants au cours des annees 1920 et 1930. Pensant a Ho Chi Minh, Messali Hadj et Zhou Enlai, entre autres, il remarque que de nombreux dirigeants nationalistes et leaders postcoloniaux sont formes en Occident, dans ce microcosme d'echanges cosmopolites.

Le nationalisme anti-imperial, promoteur d'un ordre mondial nouveau post-imperial, serait issu des contacts, reseaux et interactions entre activistes presents dans ce carrefour international qu'est le Paris de l'entre-deux-guerres. Ces echanges jouent un role de moteur et de courroie de transmission pour la formulation de revendications nationalistes. Dans ce contexte d'interfecondation parisienne, les similitudes se degagent et l'imperialisme n'apparait plus comme des injustices isolees mais comme un systeme. Les differents conflits deviennent susceptibles d'analyse a travers un prisme mondial. L'argument central de l'auteur est qu'il faut traiter l'histoire de l'opposition a l'imperialisme sous l'angle de l'histoire sociale de l'immigration, laquelle serait l'ancrage de l'histoire intellectuelle de l'anti-imperialisme.

Le titre de l'ouvrage peut paraitre criard. L'editeur en est-il responsable? La version anglaise etait intitulee Anti-Imperial Metropolis. Internar Paris and the Seeds of Third World Nationalism. Sentant sans doute le besoin de se distancier de son titre, ce qui est peu commun, l'auteur affirme des l'introduction qu'il est excessif et anachronique de qualifier Paris de capitale du tiers monde et qu'il serait incorrect de situer l'apparition du tiers monde avant la Seconde Guerre mondiale. Quant au sous-titre, il ne suggere pas que Paris soit l'unique point d'origine de la revolution anticoloniale (p. 10-11). Affranchi des considerations publicitaires, le sujet est ainsi ramene a ses justes proportions.

Confrontes dans la societe d'accueil aux iniquites diverses, a l'inegalite salariale, a la differenciation juridique et a la surveillance policiere en tant que non-citoyens, les sujets coloniaux et les ressortissants de pays non europeens constituent des associations d'entraide et groupes de defense pour leurs besoins quotidiens de leurs communautes. Ceux-ci se politisent dans un sens anti-imperialiste a la faveur d'evenements internationaux, tels la conference dtels la conference de paix a Versailles, la guerre du Rif et l'invasion de l'Abyssinie. La quete de droits par des immigres tenus en situation d'inferiorite, malgre les principes republicains hautement proclames, se double d'aspirations nationales et de revendications de souverainete populaire pour les pays d'origine. Aux preoccupations immediates a caractere social s'ajoutent les considerations nationales de nature geopolitique. Les futurs dirigeants nationalistes Nguyen The Truyen, Ho Chi Minh, Zhou Enlai, Messali Hadj et Lamine Senghor entament leurs activites politiques comme porte-parole de leurs communautes (<<entrepreneurs ethno-politiques>>) dans le Paris de l'entre-deux-guerres.

Les espoirs souleves par Woodrow Wilson ayant ete decus, le << moment wilsonien >> etant passe, de nombreux anticolonialistes se tournent vers le communisme, adversaire declare de l'imperialisme. L'initiative vient plus d'eux que du Parti communiste francais, de prime abord embarrasse par une problematique nationale incommode a gerer sur le plan theorique de la lutte des classes et du point de vue pratique du ralliement des ouvriers francais, sans oublier que la plupart des communistes en Algerie provenaient de la communaute europeenne hostile au nationalisme algerien. Or la theorie leniniste rattache socialisme et anti-imperialisme, et les injonctions du Komintern amenent le PCF a preter attention a ce lien. Dans la mouvance communiste sont formees en 1921 l'Union intercoloniale et en 1927 la Ligue contre l'imperialisme et l'oppression coloniale (ou Ligne anti-imperialiste). Komintern et partis communistes europeens en viennent a etre plus <<nationalistes>> et moins sceptiques que les anti-imperialistes non europeens envers les alliances avec les nationalistes bourgeois dans les pays colonises. L'auteur rappelle que l'Etoile nord-africaine etait davantage preoccupee par l'amelioration des conditions de vie, l'extension des droits civils au sein de l'Etat imperial francais et l'abolition du Code de l'indigenat que par l'autodetermination et la souverainete nationale. Ce sont les communistes, a l'occasion du congres anti-imperialiste de fevrier 1927 a Bruxelles, qui incitent Messali Hadj a proner l'independance de l'Algerie, fait marquant dans l'histoire de ce pays. <<La conjonction entre les contacts en metropole et le parrainage communiste consolida donc l'idee que l'imperialisme constituait un systeme mondial et non une serie de cas d'exploitation locale disparates et non relies entre eux. C'est de cette idee que naquit la notion d'histoire commun du tiers monde. >> (p. 276)

La these du livre est que la solidarite anti-imperialiste remonte a l'entre-deux-guerres et que les sejours dans le creuset parisien en sont le socle social. L'histoire de la transition d'un monde d'empires a l'ordre post-imperial d'Etats-nations doit etre relue a la lumiere d'une histoire sociale des migrations. Paris s'apparenterait a un lieu d'interconnexion et un foyer de dissemination. Parallelement, l'auteur souligne l'importance du communisme qui, en federant des anti-imperialistes de diverses origines, agit comme catalyseur des contacts transnationaux et des echanges intercoloniaux.

Ce livre jette la lumiere sur un recoin peu explore de l'histoire des nationalismes anticoloniaux, meme si le passage a Paris de dirigeants nationalistes vietnamiens, chinois et algeriens n'est pas inconnu. L'etude se distingue par la coherence de l'argumentation, la gamme de themes abordes et l'abondance de l'information recueillie, notamment par la mise a contribution des sources policieres francaises. Un flou persiste neanmoins. Les relations nouees a Paris jouent dans l'avenement du tiersmondisme un role que l'auteur a le merite d'eclaircir. Mais est-il decisif, comme la tonalite du livre le laisse entendre? L'auteur reconnait que d'autres influences sont presentes. Rappelons aussi les cas, tel celui du nationalisme egyptien, ou la demande d'independance est precoce et non associee a des sejours a Paris ou ailleurs. In fine, la these de l'ouvrage est recevable, a condition de ne pas forcer la note.

Samir Saul

Universite de Montreal
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Author:Saul, Samir
Publication:Urban History Review
Article Type:Book review
Date:Sep 22, 2017
Words:1030
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