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Frere Marie-Victorin, Lettres biologiques: recherches sur la sexualite humaine, presentees par Yves Gingras.

Frere Marie-Victorin, Lettres biologiques : recherches sur la sexualite humaine, presentees par Yves Gingras, Montreal, Boreal, 2018, 275 p. 30 $

En histoire des sciences, Yves Gingras jouit d'une credibilite a toute epreuve. Or il presente la correspondance du frere des Ecoles chretiennes (FEC) comme un materiau pouvant servir a l'etude historique de la sexualite humaine en lien avec la diete (M. Foucault) catholique. J'emprunte volontiers cette voie en renvoyant le lecteur a ma note critique d'Elizabeth Abbott, Histoire universelle de la chastete et du celibat (Fides, 2001), ce qui evitera de nombreuses references (EHR, 2003). Trente-quatre lettres du religieux a son epistoliere et confidente Marcelle Gauvreau, collaboratrice du chercheur, forment le corpus documentaire dit << biologique >>. En moyenne, trois lettres par annee, ecrites entre 1933 et 1944, soit jusqu'au deces accidentel de Marie-Victorin (M.-V.).

En contexte catholique, les correspondants sont assujettis a la continence imposee aux adultes non maries. Dans le cas du frere, l'engagement est solennel. Comme tous les celibataires, Marcelle a egalement recu la consigne d'abstinence : en theorie, tout plaisir recherche doit etre avoue en confession, car il entrame la damnation s'il n'est pas pardonne.

M.-V fait lire de la prose erotique et parfois pornographique a la jeune femme. Marcelle en est stimulee au point d'eprouver l'orgasme. Durant l'entre-deux-guerres, la mode feminine, la rhetorique publicitaire et le cinema alimentent une montee de l'erotisation. Marcelle croit les <<jeunes filies [...] pretes a toutes les folies>> a la sorde de la salle de projection. Le correspondam en rajoute : << Vous pouvez aussi croire [...] que les hommes, dans les salles de cinema, se masturbent devant l'image de leur fiamme>> (p. 207-208).

La confidente s'inquiete de ses pulsions. Que doit-elle reveler au confessionnal? <<Second confesseur>> autoproclame, M.-V. enonce sa conception de la chastete :
   S'il fallait que serrer les cuisses et etirer le corps fut un
   crime, on ne pourrait pas vivre n'est-ce pas ? Et si [l'excitation]
   peut etre calmee par une tranquille action du doigt, il n'y a pas
   de mal a cela, meme si la titillation volontaire du clitoris amene
   l'orgasme regulier.

   [...]

   Mon enfant, ce qui est mal, [...] c'est de forcer la nature malgre
   elle, par des manoeuvres plus ou moins violentes, a se mettre en
   etat d'erection. L'apaisement, au contraire, est une chose qui
   s'impose. Je pense, cependant, que vous avez raison de ne pas
   adopter le soulagement par penetration vaginale. Il y aurait risque
   de prendre une habitude tyrannique [...] (p. 238).

   Et plus loin :

   Done, vous acceptez ma theorie, ou plutot ma definition de la
   chastete. Pratiquez cela, dans votre etat [de celibataire], et
   soyez bien tranquille. Dieu vous aimera car vous serez telle qu'il
   vous fit, equilibree de corps et d'esprit. Vous, manquer a la
   chastete bien comprise ? Je ne vous en crois pas capable, (p. 245).


Lorsque Marcelle raconte son premier orgasme survenu a l'age de 17 ans, le congreganiste questionne : <<A vez-vous eu l'idee de vous confesser de cela? [...] Je suppose qu'aujourd'hui [elle a plus de 30 ans], ayant organise votre vie en toute religion et raison, cela n'entre plus beaucoup en ligne de compte dans vos confessions>> (p. 217). Adepte d'une sublimation detendue, le religieux denonce le rigorisme : comment veut-on que les jeunes <<a qui Fon a fait croire que tout ce qui est entre la ceinture et les genoux est <<la partie du diable>> (j'ai entendu precher cela dans les classes!) arrivent a equilibrer la nature et la morale ! >> (p. 179). L'educateur qui s'interroge sur la separation des sexes a Fecole comme dans la vie adulte, met cependant en garde contre l'enfermement dans la jouissance : <<Rien d'impur dans la chair en soi. Elle ne devient impure que lorsqu'elle echappe a notre controle, qu'elle nous mene, qu'elle introduit le desordre dans notre vie, cause les jalousies, les haines, detourne de la charite. Tout cela n'accompagne-t-il pas le eulte de la chair ?>> (p. 163). Voila pourquoi Marcelle ne doit pas s'abandonner <<a la folle joie qui abolit le controle sur soi-meme>> (p. 165). Le savant ne s'inquiete pas de ce que ses experiences tactiles aupres des prostituees de La Havane lui procurent des sensations agreables. En 1940, il relate: <<Devant Lydia, nue sur le lit et offerte a mon inspection, [...] j'ai ejacule insensiblement, chose tres rare chez moi--deux ou trois fois seulement dans ma vie>> (p. 166).

Dans cette correspondance scientifique mais aussi spirituelle, Marcelle est souvent invitee a prier. S'ils se sentent attires l'un vers l'autre, l'union physique n'aura lieu qu'apres lamort (p. 161). M.-V. n'apas instrumentalise la foi de sa confidente pour satisfaire ses desirs. Aucune tentative de seduction de la part du religieux. Au final, affirme Gingras, << le botaniste est demeure profondement devot et a choisi de transformer cet amour en une amitie absolue>> (p. 15), comparable a celle de Jean-Paul II et de Teilhard de Chardin avec des femmes dont ils etaient amoureux (p. 13-14).

Les depressions episodiques du savant sont-elles la consequence d'une sublimation mal assumee? Peut-etre que oui, peut-etre que non. Freud croyait la sublimation possible sans danger pour l'equilibre psychique a condition que l'energie pulsionnelle detournee soit investie dans une cause humanitaire, scientifique ou artistique. Pour le fondateur de la psychanalyse comme pour son disciple Wilhelm Reich, Dieu n'est rien d'autre qu'une illusion, generatrice de nevrose. Contrairement a son maitre, Reich croit la sublimation nefaste. Elle engendrerait colere et violence chez les individus, guerres civiles ou conflits armes entre nations. La sexologie est a ce jour tiraillee entre ces extremes. Nous savons par ailleurs qu'apres Freud, l'apparition d'une nouvelle nevrose dite narcissique n'est pas la resultante de l'abstinence, mais celle d'une activite sexuelle boulimique (Christopher Lasch, Le complexe de Narcisse, Laffont, 1980).

Marie-Victorin est en rupture avec son epoque. Vingt ans apres sa mort, les traites de morale catholique s'appliqueront a dedramatiser les pratiques autoerotiques occasionnelles. Faisant etat de l'education recue au temps ou <<le tabou des choses sexuelles>> etait <<absolu>>, opposant <<vie genitale et saintete>>, ou suggerant que <<l'Acte sexuel n'est qu'un Peche permis>> (p. 58), le religieux rappelle que le plaisir est un don de Dieu, escomptant que ses parents l'ont compris ainsi: <<Orna mere, sainte queje venere,je te proteste que quand je pense a toi, et que je te vois dans mon reve, dans le grand lit de chene, sous le crucifix, belle et desirable, sexe offert a l'amour, ou ralant sous l'etreinte creatrice, tu es encore pour moi la Sainte queje prie>> (p. 59).

Publiees les unes a la suite des autres, les lettres biologiques peuvent donner l'impression d'une certaine morbidite. Or, M.-V. s'attarde episodiquement a la sexualite humaine, sans se detourner de sa mission en botanique, jointe a la promotion des sciences naturelles au sein de la nation canadienne-francaise. En plus de son assistanat, apres une formation universitaire en sciences, Marcelle Gauvreau a consacre sa vie a l'Ecole de l'Eveil qu'elle a fondee en 1935 et dirigee jusqu'a sa mort (1968). Cette ecole privee cultive l'amour de la nature aupres des enfants de 4 a 7 ans.

En terminant sa presentation, Gingras laisse la parole au botaniste. Son amitie avec Marcelle est un <<mariage de l'ame>>. Ils ont contracte une << union mystique infiniment plus etroite que le plus ardent des mariages selon la chair>>. Leur amitie est <<restee toute belle et toute pure, c'est la preuve qu'elle etait voulue par Dieu, et benie de Lui >>. Le frere emet le vceu suivant : [que le bon Dieu] << nous reunisse bientot de corps comme nous sommes sans cesse reunis par l'ame, en attendant que la-haut nous trouvions un petit coin [...] ou personne ne songera a trouver mauvais qu'un homme comme moi et une femme comme vous n'aient qu'un seul coeur et une seule ame>> (p. 35). Au jugement de l'editeur, les lettres <<sont admirables par leur style, leur verite et leur grande tendresse>> (p. 36). Je fais mienne cette interpretation.

Serge Gagnon

Professeur retraite, UQTR
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Author:Gagnon, Serge
Publication:Historical Studies
Article Type:Book review
Date:Jan 1, 2019
Words:1300
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