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Fragmentation des economies nationales: l'economie des personnes recourant au << don >> alimentaire au Quebec comme observatoire.

RESUME

Plutot que d'envisager comme ineluctable la fragmentation des economies nationales constatee dans plusieurs recherches, cet article etudie l'economie des personnes recourant a l'aide alimentaire afin de mettre au jour, selon les milieux sociaux et a l'echelle individuelle, l'appropriation sociale des transformations socioeconomiques dans les pays developpes. Un modele de description de la circulation de biens sociaux a la fois comme forme de reciprocite (suivant les trois obligations de Mauss) et comme action sociale reciproque (selon la conception des relations sociales et de la memoire de Halbwachs) rend compte de l'organisation de la diversite des formes de circulation vecues.

Mots cles: Sabourin, Brochu, don, reciprocite, economie, memoires sociales, sociographie

ABSTRACT

Rather than to consider as unavoidable the fragmentation of the national economies observed in different studies, this article Iooks at people resorting to tood banks. It allows us to update the appropriation of socioeconomics transformations in developed countries at these people's social environment scale as well as at their individual scale. A description model of goods circulation as a form of reciprocity (according to the three obligations as defined by Mauss) and as a form of reciprocal social action (according to Halbwachs' conception of social relationships and social memory) brings to light the various organization schemes of these forms of reciprocity, as experienced by the subjects.

Keywords: Sabourin, Brochu, Gift, Reciprocity, Economic, Social Memory, Sociography

RESUMEN

En lugar de ver como ineluctable la fragmentacion de las economias nacionales constatadas por varias investigaciones, este articulo estudia la economia de las personas que recurren a la ayuda alimentaria con ci fin de ilustrar, de acuerdo con los medios sociales y con la escala individual de la apropiacion social, dichas transformaciones socioeconomicas en los paises desarrollados. Un modelo descriptivo de la circulacion de bienes sociales en tanto que formas de reciprocidad que respeta las tres obligaciones de Mauss, y de la accion social reciproca segun la concepcion de las relaciones sociales y de la memoria de Halbwachs, describe las diferentes organizaciones de la diversidad de formas de circulacion experimentadas.

Palabras clave: Sabourin, Brochu, donacion, reciprocidad, economia, memorias sociales, sociografia

Fragmented National Economies The Economy of People Resorting to Food Banks in Quebec as an Observatory

Fragmentacion de las economias nacionales La economia de las personas que recurren a la << donacion >> alimentaria en Quebec en tanto que observatorio

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Les pays dits developpes ont connu a partir des annees 1980 la resurgence du <<don>> alimentaire, aussi bien en Europe qu'en Amerique du Nord (Poppendieck 1998; Rymarsky et Thirion 1997; Richies 1987). A la meme periode au Quebec se mettaient en place des banques alimentaires articulees a un reseau de plus de 1 000 organismes communautaires effectuant une redistribution sociale sous plusieurs formes : soupe populaire, octroi de colis, cuisine collective, centres d'hebergement. Les intervenants de l'aide alimentaire estimaient que la demande en denrees avait double entre 1990 et 1995 (Cote et Rouffignat 1995 : 5). Pendant la decennie suivante, une periode de croissance economique, l'enquete annuelle de Banque alimentaire Canada permettait de deduire que la demande d'aide alimentaire avait augmente de 6 %. Les derniers bilans montrent une nouvelle croissance consecutive a la crise economique de 2007: une plus grande proportion des travailleurs a faible revenu (de 6 % en 1989 a 14,5 % en 2008), et de familles qui ont pourtant deux parents susceptibles de contribuer au revenu familial ont recours a de l'aide alimentaire. Pour 2009, l'augmentation est de 18 % du nombre d'usagers, dont 9,1% le font pour la premiere fois (1).

De conjoncturelle, l'aide devient structurelle, ce qui apparait tres problematique pour de nombreux intervenants sociaux. Les nouvelles banques alimentaires quebecoises la/ques -- en opposition a la conception du << don religieux traditionnel >> -- craignent les effets de la mise sur pied de leur propre circuit de <<don>> (2). Les intervenants apprehendent l'emergence d'une sous-economie de la pauvrete. Leurs questionnements sur l'autonomie et la dependance des personnes aux <<dons >> alimentaires montrent a quel point la reciprocite egale du marche demeure la principale reference ideologique pour eux.

Cette generalisation rapide de l'aide alimentaire marque-t-elle un point de rupture? Est-ce l'indice d'une fragmentation des economies nationales a la mesure des processus sociaux generaux que sont la mondialisation economique, l'affaissement de la redistribution etatique ainsi que le delitement des formes de reciprocite resultant d'une individuation economique ? Une ample litterature a fait etat des processus de rationalisation des economies nationales, de la delocalisation des industries et de l'invention de l'emploi flexible (Gabriel-Tremblay 2008) caracteristique de ce <<nouvel esprit du capitalisme >>, pour reprendre le titre de Boltanski et Chiapello (1999). En meme temps, d'autres recherches constatent une modification sous plusieurs formes de la redistribution sociale etatique vers un retrecissement du soutien aux populations en difficulte : notamment la desinstitutionalisation des personnes souffrant de problemes de sante mentale, ainsi que les restrictions d'acces a la securite du revenu et a 1'assurance-chomage (3).

Le rapport Deux Quebec dans un (Conseil des affaires sociales 1989) est une etude exceptionnelle, dans laquelle un large spectre de donnees reliees a l'administration publique avait permis de montrer la disparite au Quebec des conditions sociales des personnes de milieux qui se sous-developpent par rapport a ceux qui se surdeveloppent. Il revient a Enzo Mingione (1991), d'avoir pose explicitement cette hypothese de la fragmentation des societes developpees. Dans une perspective neopolayienne, il tente d'expliciter -- a partir d'une description des formes de reciprocite et d'association relatives aux relations de parente et d'alliance de chacune des regions italiennes -- comment sont amenagees les <<tensions>> issues de la mondialisation economique, lesquelles produisent une fragmentation de l'espace national en deux Italie. Cependant, Mingione constate le caractere insatisfaisant de la notion de << tension >> du marche dans son modele conceptuel (Mingione 1991: 26; Maggatti et Mingeone 1994). Ces difficultes theoriques posent la question des conditions sociales qui font que ces transformations socioeconomiques contemporaines sont subies comme un determinisme naturel et ineluctable par les populations. Autrement dit, cela nous incite a mieux comprendre l'appropriation sociale de l'economie a l'echelle des personnes, des groupes et des milieux sociaux. Le present article vise precisement a definir ce concept d'appropriation sociale de l'economie et a en proposer une operationnalisation a partir d'un observatoire: celui l'economie du <<don>> alimentaire qui se met en place dans differents milieux sociaux quebecois a partir des annees 1980.

De Mauss a Halbwachs : l'appropriation sociale de l'economie

Une analyse de la problematique du don en anthropologie et en sociologie dans le cadre restreint de cet article n'etant pas envisageable, nous devons nous limiter ici a enoncer quelques reperes theoriques de notre etude de la circulation.

Comme on peut l'observer en etudiant l'aide alimentaire au Quebec, le << don >> est une categorie de sens commun correspondant a une diversite de representations ideologiques qui elles-memes designent une heterogeneite de formes de circulation des biens sociaux a definir (4). Ainsi que plusieurs anthropologues l'ont avance -- et en premier lieu C. Levi-Strauss a propos du hau chez Mauss -- ces representations ne sont pas des explications des formes de circulation. Elles sont elles-memes a expliquer (Godelier 1996; Racine 1997). La notion de reciprocite a ete travaillee et retravaillee depuis Mauss et a donne lieu a differentes acceptions. Pour notre part, nous nous situons dans la mouvance de la synthese que propose L. Racine, qui figure comme une contribution importante a la formalisation et surtout a l'extension du concept de reciprocite (5) a de multiples formes de circulation: elementaires et complexes, directes et indirectes, negatives et positives, qui permettent d'identifier les situations relativement restreintes oo le don unilateral est en cause. Les debats contemporains sur l'<<enigme du don>>, pour reprendre l'expression de M. Godelier, mettent en jeu le statut des composantes ideelles (valeurs et croyances) dans les formes de circulation, ainsi que leur traitement du point de vue methodologique: elles sont de l'ordre du symbolique (selon la theorie de Levi-Strauss), ou de l'imaginaire des valeurs et des croyances (Godelier 1996; Racine 1997), ou encore visent la systematisation d'ideologies judeo-chretiennes et humanistes. Nous voulons ici proposer une autre vision de ces composantes ideelles : celles de memoires sociales, ouvrant la porte a des formalisations de schemes sociocognitifs constitutifs des formes de circulation sociale.

Le concept d'appropriation sociale de l'economie trouve son inspiration dans les travaux issus de la contribution de Mauss et de Halbwachs a l'etude de la << psychologie collective >> (Marcel 2004) menant a une reformulation de la notion de durkheimienne de morphologie sociale (Sabourin 1997). Halbwachs pose que la morphologie sociale ne peut etre decrite qu'en reconstituant le rapport entre traces materielles, rapport etabli par les operations de memoires, qui sont elles-memes des categories et des raisonnements sociaux elabores dans les relations sociales (Halbwachs 1938: 116). De la, sa sociologie de la memoire distingue differents statuts de l'ideel. S'il y a une memoire de l'experience, il y a aussi une memoire dans l'experience sociale: des representations actives elaborees dans l'interaction sociale, et necessaires a celle-ci (Halbwachs 1938: 128); ce que nous pourrions appeler une connaissance <<operatoire>>, a la difference de celle, reflexive, correspondant a l'enonce des valeurs et des croyances par les individus. La memoire collective de Halbwachs (1950) montre comment ces representations actives, qui inscrivent les etres dans le monde, elaborent des zones sociales, c'est-a-dire des espaces ou temps sociaux figurant comme indexation immanente aux interactions sociales. L'experience humaine est l'objet d'une appropriation sociale au sens d'une continuelle assimilation et readaptation des categories de connaissance et des raisonnements sociaux (Halbwachs 1925: 115), processus intensifie par la diversite des relations sociales modernes, notamment a l'echelle individuelle.

En reciprocite avec les trois obligations de Mauss decrivant les formes de circulation des biens sociaux, Halbwachs offre une conceptualisation en termes d'action sociale reciproque (6) (Simmel 1981 : 90), la constitution sociosymbolique des relations sociales -- y compris les formes de circulation sociale -- qu'il etudie (Halbwachs 1950: 103). Nous pensons qu'il nous faut articuler les deux niveaux d'analyse vises par les concepts de reciprocite et d'action sociale reciproque, afin de rendre compte des formes de circulation dans l'aide alimentaire.

A la difference des modeles abstraits et explicites de la science, l'appropriation et son pendant -- l'expropriation sociale -- referent aux possibilites et limites d'apprehension de l'experience par des categories et raisonnements sociaux figurant comme modele concret de connaissance (Houle 1987) et relevant d'une structuration implicite. Autrement dit, l'apprehension des existants dans la circulation (etres et objets) induit des espaces/temps sociaux d'interaction. Leur mise au jour releve d'une methodologie de l'etude de cas (Sabourin 1993), fondee sur une sociologie de la connaissance (Ramognino et Verges 2006) qui considere la connaissance comme mise en forme de l'experience (7).

Ce concept d'appropriation sociale avance une explication de la differenciation des rapports a l'economie entre des milieux qui sont en proximite geographique. Les memoires sociales impliquees dans la reciprocite permettraient selon nous de situer les valeurs et croyances ideologiques comme une autonomisation et une idealisation des formes de circulation aux fins de leur transmission, car en pratique -- comme le montre la description de la circulation dans l'aide alimentaire -- de multiples formes de reciprocite (directe et indirecte, positive et negative) sont mises en rapport plutot que de former un systeme unitaire. L'appropriation sociale vise donc a modeliser ces processus sociaux cognitifs mettant en lien plusieurs formes de circulation dans l'existence contemporaine, sur les plans synchronique comme diachronique. Nous allons constater que si le don unilateral peut etre defini comme une prestation qui s'effectue sans etre a meme de prevoir un moment de retour au moment oo elle se realise, ce qui sera retourne -- qui fera ce retour -- constitue une forme de circulation qui demeure concue comme exceptionnelle, socialement circonstanciee, et qui prend place parmi une diversite de formes de reciprocite dans l'existence des usagers de l'aide alimentaire. Son explication doit tenir compte des modalites d'articulation de la diversite des formes de circulation dans les pratiques sociales.

L'aide alimentaire dans deux regions du Quebec: la Mauricie et l'Estrie

Notre etude de l'economie de l'aide alimentaire s'est deroulee en plusieurs etapes (Sabourin, Hurtubise et Lacourse 2000). Elle a debute par l'etablissement d'un partenariat avec la Federation des Moissons du Quebec. Puis, nous avons realise une premiere enquete en 1995-1996 sur l'etendue et les modalites de la distribution alimentaire au Quebec. Nous avons choisi de delimiter cette enquete a deux regions quebecoises (Mauricie et Estrie), pour plusieurs raisons: premierement, nous voulions saisir la generalite du phenomene d'aide alimentaire a l'echelle quebecoise, jusqu'alors plutot associee a l'environnement des plus grandes agglomerations urbaines (Montreal et Quebec); deuxiemement, l'etude des regions nous permettait d'observer l'aide alimentaire dans differents milieux sociaux: les grandes agglomerations urbaines de Sherbrooke comme de Trois-Rivieres, les centres importants, mais peripheriques a ces agglomerations (Cap-de-la-Madeleine, Magog, Shawinigan), ainsi que des petites villes a proximite du milieu rural (8). Ces grandes villes regionales presentaient un taux de chomage eleve par rapport aux autres villes quebecoises et canadiennes.

L'analyse de cette premiere enquete de 1995-1996, au cours de laquelle nous avons rencontre plus d'une centaine de responsables d'organismes, nous a permis de decouvrir de nouvelles banques alimentaires, ainsi que des organismes et reseaux de distribution paralleles aux banques alimentaires de la Federation des Moissons, et meme d'observer l'aide alimentaire occasionnelle offerte par les voisins et paroisses. La deuxieme enquete, de 1997 a 1999, avait pour but d'etudier l'appropriation sociale des usagers de l'aide alimentaire du point de vue de leur identite sociale, de l'economie et de la politique. Pour ce faire, et afin de reconstruire cette appropriation sociale, nous avons elabore plusieurs niveaux d'observation de la relation d'aide alimentaire. Nous avons reconstruit -- a partir d'une documentation sociohistorique et statistique d'observation des lieux urbains et d'entrevues aupres d'informateurs-cles -- les espaces sociaux de pauvrete dans les differents milieux afin d'operationnaliser sur le plan territorial le triage social entre les <<productifs et les improductifs >>. Puis, l'observation directe participante et non participante des lieux d'aide alimentaire nous a permis de decrire les interactions sociales qui s'y deroulent et de nous faire connaitre des usagers, avant de proposer a certains d'entre eux de participer a des entrevues individuelles ou collectives dans le cadre de l'etude (9). Pour des raisons de confidentialite, nous avons attendu dix ans avant de publier les resultats de cette recherche. Une restitution des resultats aux personnes et groupes a d'abord ete faite selon une conception de l'ethique dans, plutot que seulement de la recherche que nous avons eu l'occasion d'exposer ailleurs (Mondain et Sabourin 2009).

Une analyse comparee de l'aide alimentaire comme relation produisant une resocialisation ou une relation quasi marchande

Aux fins de cet article, parmi l'ensemble des lieux d'aide alimentaire, nous avons selectionne l'agglomeration urbaine de Trois-Rivieres dans la Mauricie afin de contraster deux modeles concrets d'appropriation sociale de l'economie. En fait, la morphologie sociale de l'aide alimentaire est plus complexe (10). L'agglomeration urbaine de Trois-Rivieres, qui est composee de trois principales villes fusionnees en 2001 -- Trois-Rivieres, Trois-Rivieres-Ouest et le Cap-dela-Madeleine -- permet d'observer ces deux modeles. Historiquement, la ville de Trois-Rivieres a ete un centre des industries du bois de la region de la Mauricie. En 1930, on presentait cette ville comme la capitale mondiale de l'industrie papetiere (Trepanier et Cossette 1984). La ville de Cap-de-la-Madeleine connait une industrialisation differente, celle d'industries etrangeres au milieu, mais dans le domaine du textile. Trois-Rivieres-Ouest, quant a elle, emerge a partir de l'implantation de l'Universite du Quebec a Trois-Rivieres a la fin des annees 1960. L'histoire de Trois-Rivieres en fait aussi un chef-lieu religieux, du fait que de nombreuses congregations religieuses sont etablies depuis longtemps. Ce n'est pas sans tension avec ces communautes et les paroisses du diocese que va se constituer dans les annees 1980 une banque alimentaire laique, Moissons Mauricie. Les nouveaux organismes communautaires qui assurent les services d'aide alimentaire demeurent identifiables a un enracinement religieux catholique ou protestant bien que, dans la plupart des cas, il n'y ait pas de proselytisme religieux. Par ailleurs, cette historicite religieuse connait des mutations importantes dans certains groupes inspires de la theologie de la liberation, par le biais d'echanges avec des intervenants sud-americains des reseaux religieux catholiques des Ameriques.

Les mouvements de syndicalisation vont entrainer une amelioration de l'ensemble des conditions de vie des travailleurs au XXe siecle, mais avec des differences notables. Les employes de l'industrie papetiere de Trois-Rivieres sont beaucoup mieux remuneres que les employes du domaine du textile du Cap-dela-Madeleine. La fermeture des entreprises du papier (11) modifie considerablement les conditions de vie dans l'agglomeration de Trois-Rivieres. Ainsi, le centreville et le quartier ouvrier attenant de Sainte-Cecile deviennent des espaces identifies a la pauvrete. Les donnees sociodemographiques permettent d'observer une decroissance marquee de la population de Trois-Rivieres pendant cette periode (-2 % entre 1991 et 1995), decroissance bien moindre au Cap-de-laMadeleine (-0,8 % pour la meme periode) tandis que Trois-Rivieres-Ouest connait une croissance importante de sa population (+14 %). Les donnees sociodemographiques sont differenciees entre les espaces de pauvrete des deux villes: le pourcentage de familles monoparentales, par exemple, est le double dans certains secteurs de recensement de Trois-Rivieres par rapport aux quartiers consideres comme pauvres de la pointe du Cap-de-la-Madeleine (12).

La creation des organismes et des services d'aide alimentaire lors de la resurgence des annees 1980 va se faire a Trois-Rivieres a partir d'initiatives exterieures a l'espace de pauvrete. L'Armee du Salut s'installe au centre-ville, tandis que des catholiques nantis vont creer Les artisans de la Paix dans le quartier Sainte-Cecile. A quelques kilometres de la, en traversant la riviere Saint-Maurice tout en longeant le fleuve Saint-Laurent, nous trouvons un milieu ouvrier qui est devenu l'espace identifie a la pauvrete au Cap-de-la-Madeleine. La resurgence des organismes et des services se fait sous une toute autre impulsion. Ce sont des organismes de defense des droits (des locataires des appartements publics, des assistes sociaux, etc.) qui, avec l'aide d'organisateurs communautaires, vont creer Ebyon, un organisme liant activites d'alphabetisation et de soupe populaire qui le demarque des organismes de Trois-Rivieres. Il s'agit de la seule soupe populaire entierement gratuite, les deux autres demandant une contribution minimale. L'entrevue avec le pretre seculier qui la dirige contraste aussi avec les discours religieux des representants des autres organismes. Le don unilateral est concu en reference a la theologie de Mere Teresa, selon laquelle il faut donner, non pas a tous en meme temps, mais plutot a une ou quelques personnes afin de les <<sortir>> de la pauvrete et ainsi constituer un effet d'entrainement, de sorte que ces personnes puissent donner aux autres. Cette conception du don s'articule a une analyse sociopolitique de la pauvrete qui refere aux doctrines de la theologie de la liberation.

Reciprocites et don unilateral

L'horaire journalier de la soupe populaire au Cap-de-la-Madeleine debutait le matin par la reception des marchandises apportees de differentes sources (de Moissons Mauricie, mais aussi des supermarches de la ville, qui etaient sollicites par un membre d'une congregation religieuse a la retraite agissant comme benevole), et se poursuivait avec la preparation du repas decide par la chef cuisiniere, en collaboration avec l'equipe de benevoles -- dans certains cas, des usagers ou des anciens usagers. Une fois le repas prepare, les benevoles dinent tot, avant l'ouverture des portes vers 11h30, heure a laquelle entrent les personnes qui attendent dans le couloir principal a l'interieur de l'organisme. Quatre jours par semaine, ce sont entre 80 et 120 personnes qui viennent prendre leur repas, pendant 1 h 30 environ.

Lors du deroulement quotidien des repas, on constate un processus systematique de redistribution sociale des denrees alimentaires entre les usagers, un phenomene que nous n'avons observe dans aucune autre soupe populaire des deux regions que nous avons etudiees :

Le monde, il se parle de table en table. Ils mangent puis apres ca, bye bye. Si y [ils] ont des restants [de denrees], ils l'offrent a l'autre. Ca, j'ai trouve ca tres genereux de leur part.

Femme, 18-30 ans

A la deuxieme table a droite de la salle s'asseyait tous les midis un vieil homme surnomme le <<grand-pere>> de la soupe populaire. Les gens allaient deposer a cote de lui ce qu'ils ne mangeaient pas de leur plateau : desserts, petits pains, fruits. Ainsi, a la fin du repas, sa table etait couverte de denrees ; il quittait la soupe populaire a la fermeture. En l'interrogeant, nous avons decouvert que cet homme vivait dans un espace de pauvrete enclave entre les centres d'achats de la ville de Trois-Rivieres, un lieu oo il n'y avait pas d'aide alimentaire. Il rapportait ainsi ces denrees pour les redistribuer aux familles du milieu. Cette redistribution se constituait dans la dynamique des relations entre usagers. Les personnes usageres s'echangent des biens et des services de tout genre, et contribuent comme benevoles a des organismes a proximite, bien qu'ils vivent aussi des situations de reciprocite negative (comme des prets non rembourses). Contrairement a ce qu'on observe chez les personnes qui recourent a l'aide alimentaire a Trois-Rivieres, les usagers de la soupe populaire au Cap-de-la-Madeleine se saluent en dehors des lieux, plutot que de feindre de ne pas se reconnaitre pour ne pas etre associes a l'aide alimentaire.

Dans le centre-ville de Trois-Rivieres, la dynamique sociale est differente. Les usagers de l'Armee du Salut et des Artisans de la paix nous ont mentionne que la frequentation de la soupe populaire rythmait leur vie en l'absence de travail, mais aussi des relations de consommation qui occupaient une part significative de leur temps lorsqu'ils etaient employes. Pour eux, frequenter l'aide alimentaire se compare a une relation marchande: <<c'est aller dans un lieu qui a l'air d'un restaurant et oo on paye une part, aussi minime soit-elle, du repas >> (homme, 45-60 ans).

La frequentation de ces lieux d'aide alimentaire est souvent le seul moment oo les personnes ont des interactions sociales dans la journee. On y trouve un reconfort affectif en parlant avec les autres. Par ailleurs, ces interactions sociales se limitent generalement au lieu, elles entrainent peu de formes de reciprocite a l'exterieur et elles ne sont pas concomitantes avec une implication benevole dans l'organisme ou dans un organisme a proximite. A l'interieur de la soupe populaire, on retrouve en majorite des personnes qui vivent seules et forment des petits groupes tres compacts qui ont peu de relations et d'affinites les uns avec les autres. C'est un trait general de la morphologie de la vie sociale que nous avons retrouve dans les organismes d'aide alimentaire des centres-villes des agglomerations urbaines les plus importantes; cela rend compte du caractere restreint des formes de reciprocite qui se nouent entre les usagers dans leur ensemble. Cette morphologie sociale deconcerte souvent les intervenants qui associent les milieux populaires avec une certaine solidarite sociale.

Reciprocite et representations actives dans les formes de circulation Nous etions particulierement attentifs aux discours des personnes ayant recours a plusieurs lieux d'aide alimentaire, afin de voir comment elles les differenciaient. Une entrevue avec une jeune fille de 18 ans de Trois-Rivieres et qui faisait plusieurs kilometres a bicyclette, meme l'hiver, pour se rendre a la soupe populaire du Cap-de-la-Madeleine a permis de souligner ce qui lui apparaissait << special >> dans ce lieu: <<On ne jette rien dans cette soupe populaire, meme pas une tranche de pain>>. En participant a la soupe populaire avec des benevoles ages de 17 a 75 ans, nous avons observe des pratiques d'economie oo la valeur d'usage des denrees alimentaires ou des autres biens s'avere preponderante. La circulation des biens se fait avec l'idee que leur usage social soit pleinement realise. Nous avons constate le caractere intergenerationnel de ces pratiques qui donnent lieu a differentes representations ideologiques: epargner en utilisant completement un bien, autoproduire des biens, reparer ses biens et ceux des autres, appliquer les pratiques les plus nouvelles du recyclage ecologique dans le cadre de la soupe populaire.

A cette representation active de l'usage s'articulent des pratiques du don comme prestation unilaterale. Il y a don en ce sens que la personne qui donne ne peut prevoir au moment oo elle effectue cette prestation un retour, en termes de biens ou de services, tant du point de vue de la nature de la contre-prestation que des personnes qu'elle impliquera. Les personnes qui donnent croient cependant <<qu'un jour cela [leur] reviendra d'une facon ou d'une autre >> (femme, 30-45 ans). Cette conception du don se differencie de la conception religieuse traditionnelle parce qu'elle est circonstanciee a des moments, des periodes et des situations de la vie d'une personne, au lieu d'etre consideree comme une fatalite ineluctable et durable. Nous avons eu l'occasion d'entendre de plusieurs sources un contre proverbe populaire venant s'opposer au proverbe dominant critiquant le <<don>>, et qui dit: <<Pourquoi donner un poisson a une personne ? Ne vaut-il pas mieux donner une canne a peche pour qu'elle puisse elle-meme pecher son poisson ? >>. Le contre-proverbe etait: <<A quoi sert une canne a peche quand on est sous l'eau ?>>. Quand on est en situation de pauvrete, il est possible que l'on soit inapte au travail. Le fait que la soupe populaire du Cap-de-la-Madeleine soit gratuite a pour consequence qu'en aucune maniere les usagers ne sont identifies, interroges ou tries de sorte a correspondre a des criteres les rendant eligibles au don alimentaire. Par ailleurs, c'est dans ce meme milieu que nous avons pu le plus souvent observer des usagers passer du statut de receveur au statut de donneur a travers une trajectoire de recours a l'aide alimentaire qui resulte en une resocialisation au milieu. C'est une consequence de l'intensite des relations de reciprocite de toute sorte qui se nouent entre les usagers de la soupe populaire et qui attenuent fortement, dans les semaines qui suivent, le sentiment de << honte >> resultant de la frequentation et de l'identification sociale comme receveur d'aide dans l'espace de pauvrete.

Avant d'approfondir cette economie de la valeur d'usage en termes d'appropriation sociale, comparons-la avec l'aide alimentaire qui se developpe comme une relation de service quasi marchande, une reciprocite inegale consistant, par exemple, en un prix minime (1/4 de la valeur) demande en echange d'un repas dans une soupe populaire. Pour ces usagers le << don >> alimentaire fait partie d'une representation active de l'ordre de l'economique. On recourt a l'aide alimentaire afin de degager des sommes qui pourront servir a acquerir un tant soit peu l'impression d'un rapport de consommation marchand, rapport que l'on avait a l'epoque oo on etait salarie (avoir la tele par cable, meme si cela signifie aller a l'aide alimentaire et se priver de telephone, par exemple). Un parent aura recours a l'aide alimentaire pour ses enfants. Il s'agit d'epargner de l'argent afin d'acheter des biens et de payer des sorties scolaires aux enfants pour que ceux-ci ne soient pas victimes d'une selection sociale de leurs pairs.

Dequalifies du point de vue de leurs capacites productives, les usagers de ces relations quasi marchandes proposent souvent la formulation de positions vertueuses rendant acceptable la reception du <<don >>. Nous avons entendu de nombreuses fois les usagers de l'aide alimentaire repeter en debut de rencontre des formules qui leur ont ete dites lors des entrevues avec les intervenants: ils ne sont pas discrimines par les autres; ils sont de ceux qui ne boivent pas d'alcool, ne fument pas, n'ont pas d'auto, s'occupent de leurs enfants, et se montrent actifs pour se sortir de leur situation, etc. ; et pour cette raison, il est justifie qu'ils recoivent de l'aide alimentaire. A defaut de reciprocite materielle directe, il faut, selon ces normes, un engagement reciproque dans l'economie a la suite du <<don >>. En fait, les usagers procedent a une autodiscrimination renvoyant a la notion bien connue de << bons pauvres>>. Ce rapport aux normes socioeconomiques dominantes qui sont les seules reconnues (l'idealisation des normes d'employabilite et de productivite economique) suppose l'expropriation de leurs capacites sociales et de l'historicite de leur milieu. D'oo la question centrale, que nous allons aborder, de l'appropriation sociale par les usagers de leur vecu dans l'economie.

L'appropriation et l'expropriation sociale de l'economie

Nous allons au cours de cette derniere partie approfondir la notion d'appropriation sociale de l'economie par l'entremise de deux recits de vie qui nous permettent d'observer comment est vecu le triage socioeconomique menant a l'economie du <<don >> alimentaire.

<<Si je ne peux vous le vendre, je vais vous le donner!>>. Voici le slogan de la << vente de garage >> de la chef cuisiniere a la soupe populaire du Cap-de-la-Madeleine. Elle a fait avec ce slogan la premiere page du journal regional. Le recit de vie de cette personne est exemplaire parce qu'il est significatif d'une appropriation sociale de l'economie de son milieu (13) : cette economie oo les biens sociaux circulent selon I' usage dont nous avons parle precedemment. Elle raconte le deroulement de cette << vente >>:

On avait reuni le plus de monde possible pour que ca fasse une grosse vente de garage; pis en meme temps, on reunissait la famille. C'etait comme un party de famille, comprends-tu ? La, au debut, toute la famille s'echange qu'est-ce qu'on veut acheter, ca c'est officiel, la, t'sais ! Mais apres ca, la, on se met a vendre. Pis, la, j'avais emmene [prenom de son fils] avec ses vieux tonkas, y voulait vendre ses vieux tonkas. Fait que la, y en avait une douzaine a peu pres, fait que la on en vend, on en vend, mais [prenom] lui, y m'a tellement vu donner que l'enfant qu'y voyait que ca l'interessait pis qu'y avait pas d'argent, il y donnait ! T'sais ! Y a un monsieur qui arrive, c'etait tranquille, la, pis j'vas le chercher l'autre bord de la rue, pis j'y dit : venez monsieur, venez monsieur, on lait une grosse vente de garage, pis j'ai dit: on vous vend de tout, pis pas cher, pis j'ai dit, si on vous le vend pas, on vous le donne ! Je vous le dis, on vous le donne !

Femme, 30-45 ans

Si vous etes a meme d'acheter des biens parce que vous avez de l'argent, vous devez payer le juste prix; mais si vous n'avez pas d'argent et que vous pouvez en avoir un usage on vous le donne. Mais comment distinguer les personnes qui peuvent acheter de celles qui ne peuvent pas ? En observant et en discutant avec eux, nous dira cette personne. Ceux qui contestent un juste prix sont des brocanteurs qui, de toute facon, sont bien souvent identifiables par le fait qu'ils ont un camion pour ramasser les meilleurs bas prix.

Le recit de vie de cette personne a l'exemple de sa pratique de <<vente de garage >> montre des comportements socioeconomiques et des raisonnements articulant -- selon des situations sociales qu'elle specifie par ses categories de sens commun -- des echanges marchands et des circulations reciproques et unilaterales relatives a la valeur d'usage des objets; l'usage social des biens venant subordonner une circulation marchande qui demeure necessaire par ailleurs, pour accumuler afin d'alimenter la distribution sociale fondee sur l'usage (14). Cette personne, qui a vecu pendant une periode de sa vie sur la securite du revenu, a developpe en parallele des activites de vente de vetements et de recuperation d'anciens bijoux qui lui permettent de faire face a sa situation d'appauvrissement. Avec ces ressources, elle a pu aussi accueillir regulierement chez elles les enfants du quartier pour les nourrir, jusqu'a garder << gratuitement>> pendant deux ans un enfant dont la mere toxicomane ne pouvait subvenir aux besoins. D'usagere de l'aide alimentaire, elle est devenue benevole, puis employee et, par la suite, apres la reussite d'un cours de cuisine, responsable de la cuisine d'une institution. Nous avons cherche a saisir ce qui l'avait amenee a percevoir cette pluralite de formes de circulation et a lui faire expliciter ses pratiques en fonction des situations sociales rencontrees.

Une premiere capacite sociale consiste a pouvoir lire tres finement, avec plusieurs distinctions, les formes de circulation des biens dans son milieu. Elle nous decrit a partir des << ouvroirs >> -- les friperies que tiennent les differentes paroisses -- les groupes socioeconomiques de sa ville, en mettant en evidence la nature des relations s'etablissant entre les femmes nanties et leurs << clienteles >>. Dans son parcours de vie, elle fait etat d'un travail dans une residence de personnes agees oo elle pose des questions sur la vie racontee par celles-ci, comparant leur conception de la vie a la sienne. Une pluralite des facons d'etre emerge de cette experience. Une autre capacite sociale consiste a comprendre en quoi, dans certaines circonstances, sa socialisation -- bien que vue comme celle d'un milieu <<pauvre >> -- lui confere des competences equivalentes ou meme superieures aux normes dominantes. Ainsi, elle nous raconte qu'elle aurait du echouer son cours de cuisine du fait qu'elle n'arrivait pas a comprendre la regle de trois, une habilete sociale <<elementaire >> de l'employabilite en cuisine. Dans le deroulement de son cours, le professeur a demande aux etudiants de faire une recette dont il a donne les ingredients et la preparation. Notre repondante decide, sur la base de son savoir, d'effectuer la recette d'une facon qui defie les regles du professeur. A la degustation a l'aveugle, le professeur designe son plat comme etant le meilleur. Elle lui revele alors qu'il est fabrique autrement. Plutot que de l'exclure, l'enseignant reconnait la valeur de son savoir empirique et en tient compte dans l'evaluation de son apprentissage. Ce recit met en evidence la capacite de notre repondante a s'interroger sur les fondements et limites des normes sociales. C'est la genese d'un rapport critique a l'economie dominante, notamment en ce qui concerne la course a la consommation qu'elle observe chez d'autres et ne concoit pas, pour sa part, comme etant un but en soi. Selon elle, il est bien d'acheter des biens que l'on utilise, mais on ne doit pas acheter pour speculer sur ces biens si ce n'est pour pouvoir operer une redistribution sociale. On n'achete pas des biens inutiles ou ostentatoires. Il y a donc une limite a la consommation, qui repose sur cette categorie operatoire de l'usage, categorie que nous avons aussi retrouvee au fondement de l'economie de la parente au Quebec (Sabourin 1994). Meme si elle a davantage d'aisance maintenant qu'elle occupe un emploi, notre repondante ne desire pas quitter son milieu.

L'expropriation sociale de l'economie: les memoires sociales absentes

Dans les lieux de l'aide alimentaire concue comme une relation de service nous rencontrons des personnes qui corroborent la lecture stereotypee des etres, des groupes, des milieux productifs et improductifs. L'emergence de cette vision manicheenne de l'economie ne peut se faire que par une expropriation de l'historicite de l'economie quebecoise dont la construction sociale manifeste pourtant une diversite : on en veut pour preuve l'importance du secteur cooperatif et de l'intervention de l'Etat dans l'economie par rapport aux autres economies nord-americaines, ou encore le developpement exceptionnel des activites syndicales au Quebec en comparaison avec l'ensemble de l'Amerique du Nord. Cette expropriation de la memoire des experiences socioeconomiques concorde avec la montee, dans les annees 1980 au Quebec, de l'ideologie neoliberale, laquelle a contribue a invalider la valeur des experiences anterieures (15). Expliquer la transmission ou la non transmission des memoires de ces experiences sociales demanderait d'autres recherches sociographiques.

Plus la distance sociale est forte entre l'espace identifie a la pauvrete et l'inscription sociale precedente de la personne qui recourt au << don >> alimentaire, plus cette situation entraine un etat de crise existentielle et, par consequent, une transformation du rapport au monde et a l'economie. Nous avons rencontre un homme qui est passe en moins de deux ans du statut d'individu des plus << productifs >> (il etait entrepreneur et directeur d'usine) a celui de receveur d'aide alimentaire, a la suite de problemes de sante mentale consecutifs a plusieurs ruptures dans sa vie professionnelle et familiale.

Issu d'une famille d'industriels, notre homme se definit en fonction de sa performance economique, que ce soit par le biais de la hausse de productivite de l'entreprise qu'il a dirigee, ou encore de son role d'entrepreneur exemplaire, qui incitait ses pairs a developper leur creativite et a ameliorer leurs performances lors des congres dans son secteur d'activites. Propagandiste, il a le sens de la formule-choc. Il nous raconte les evenements qui, comme directeur d'entreprise, vont l'affecter au point de coincider avec le debut d'une depression nerveuse qui va mener a la perte de son emploi: << Quand t'as eu une depression nerveuse, on ne veut plus t'engager comme directeur d'usine >>. Il nous dit que lorsqu'il etait performant economiquement, le monde se presentait comme etant separe entre les gens <<economiques>> -- qui ont droit d'exister -- et, litteralement, le << monde des infrahumains >> -- les improductifs dont on ne doit pas tenir compte. Quand une fonctionnaire de l'aide sociale lui demandait d'engager une personne qui vivait de la securite du revenu, il lui repondait impitoyablement << De faire brouter les "vaches" dans les champs >>. Il nous raconte le jour oo il s'est luimeme retrouve devant cette fonctionnaire de la securite du revenu : << Elle a dit, a propos des maudites vaches, "tu vas aller brouter dans le champ toi aussi" >>.

Le discours de cette personne socialisee dans une logique economique de marche -- elle qualifie son education de tres << categorique >> -- exprime bien que dans un tel univers productiviste, la seule justification de la distribution des richesses est le travail, qui n'est <<evaluable>> qu'en termes economiques. Les maitres mots de son education sont: <<il faut se prendre en main>>, <<il ne faut pas attendre des autres>>. La relation a l'aide alimentaire developpee par cette personne passe d'abord par une relecture du passe oo le recit fait etat, a la lumiere de l'experience presente, de constats d'actions dont il est responsable, et qu'il regarde maintenant comme des horreurs, ainsi que l'expriment ses rires convulsifs (16): congediement d'un employe parce qu'il va a la toilette; retribution de certains employes a des salaires tres bas, dont un qui, aux prises avec un divorce et une faillite, sera retrouve pendu dans l'entreprise; machine que l'on n'arrete pas, malgre les demandes au president de la compagnie afin de retrouver les doigts tronconnes d'un employe, etc. Il se rememore aussi certaines experiences familiales en termes d'echec, malgre sa richesse d'alors, echec interprete comme la suite logique d'un comportement productiviste mene jusque dans ses relations personnelles: <<J'apportais un gros salaire a ma femme et je faisais le travail dans la maison, pourquoi elle ne m'aimait pas ?>>. Partant de ce cadre de pensee et d'action, l'aide alimentaire apparait alors comme un univers en soi que l'on n'arrive pas a situer, mais qui est devenu necessaire pour retablir son equilibre personnel: le reconfort affectif trouve dans la participation a une activite d'aide alimentaire.

La trajectoire sociocognitive de cette personne consiste en un passage de l'ethnocentrisme economique - oo la distinction etre productif/etre improductif est analogue a celle qui existe entre humain et infrahumain -- a une reconnaissance de la necessite de l'existence <<d'un monde dans un monde >>: l'aide alimentaire, et plus generalement le << social >>, au sens des services sociaux. Ce qui est remarquable dans cette entrevue, c'est qu'elle permet d'observer en quoi l'activite d'aide alimentaire recoupe les rapports de domination economique structurant la societe quebecoise :

C'est a la suite d'un echec que je me suis retrouve la [a l'aide alimentaire]. Moi [ma vie], c'est l'inverse de ca [l'aide alimentaire] ! C'est completement le contraire, mais les deux sont bons. La region que je viens, la plus prospere d'Amerique, maintenant, apres deux ans, je suis en mesure de comprendre les deux cotes, c'est-a-dire que, il y a deux genres d'individus et il y a les [gens dans le] milieu, ceux qui peuvent s'adapter a l'un et a l'autre [<< l'economique et le social>>], mais tu peux avoir les deux extremes. Et c'est bon d'avoir les deux extremes parce que la societe ne sera jamais parfaite, alors il n'y aura jamais seulement des super-performants, a moins que les drogues dans le futur reussissent a manipuler le cerveau de telle facon qu'y doublent l'utilisation de nos cellules, que ca double, ca triple, ca quadruple l'utilisation de nos cellules. Mais on parle du moment present, les vingt prochaines annees si l'on veut. La realite, c'est qu'il y a des super-performants et il y a des anti-performants. C'est pas qu'ils veulent etre anti-performants. C'est pas qu'ils veulent pas, c'est ca qu'y sont. On peut pas rendre intelligent quelqu'un qui l'est pas, y sont pas fous, mais j'veux dire ...

Homme, 45-60 ans

Cette representation de l'economie peut sembler paradoxale, voire extreme. Elle permet pourtant d'observer d'un point de vue socialement localise un phenomene general, celui de la selection economique des personnes et des groupes sociaux dans le processus d'accumulation entre les <<performants>> et les << non performants >>, dans une societe percue comme constituee de ces deux extremes. L'autre extreme, celui des non performants, est ici represente par les personnes rencontrees a la soupe populaire. Par ailleurs, la frequentation de l'aide alimentaire permet a cette personne de retrouver cet equilibre, c'esta-dire de rendre legitime et comprehensible un etat de <<maladie>>, d'oo sa consideration du caractere therapeutique de rencontrer des << non performants >> qui l'introduisent a une dimension lacunaire de son existence: les relations sociales concues comme des relations affectives. Ce qui est particulierement problematique dans son rapport au monde et a l'economie, c'est le caractere manicheen, incommensurable des deux espaces sociaux. Manicheen puisque, selon les categories et les pratiques d'accumulation, les pratiques de redistribution sociale n'ont ici aucun statut ni legitimite. Nous voyons alors s'exprimer une conception naturaliste de la vie sociale, une division entre les performants et les non performants, qui donne lieu a une generalisation en termes d'<< intelligents >> et << non intelligents >>: un ordre biologique des choses sociales. Un troisieme groupe est bien mentionne: ceux qui peuvent s'adapter aux deux mondes, mais cette capacite est pensee comme pour les autres en termes d'etat naturel. Ce modele concret de connaissance ne permet pas de saisir un principe de structuration qui rendrait possible une reinscription de cet etre dans l'economie. Il nous dit qu'il ne peut plus etre dirigeant d'entreprise en etant sur la liste noire des << depressifs >> et que de toute facon, il ne pourrait plus traiter aussi durement ses employes, ce qui lui apparait necessaire pour etre << performant >> ; il ne peut non plus vivre dans le monde des << non performants >> de par sa nature de << createur >> de richesses.

Substantifiees dans la constitution des etres, les qualites de productifs et d'improductifs deviennent antagoniques au lieu de constituer un espace d'alteration et d'alterites entre ces poles de normes socioeconomiques. Cette distinction se territorialise: en tant qu'entrepreneur regional, il fait une liste des villes productives et des villes improductives. Cette lecture en termes de triage social repose pour celui qui connait le developpement sociohistorique de la region sur une expropriation de la memoire sociale des experiences socioeconomiques regionales. Dans d'autres recherches, nous avons pu mettre en evidence des amenagements sociaux sur une longue periode qui ont permis une accumulation concurrentielle a des entreprises tout en assurant une distribution sociale et meme, dans certains cas, la participation des entreprises a des activites de redistribution sociale. L'entreprise Forano inc. (1873-1980) et la ville de Plessisville en sont un exemple remarquable (Sabourin 1993, 2010). Nous avons pu constater en rencontrant le personnel de la corporation de developpement economique regional cette meme absence de memoire des experiences socioeconomiques regionales. Pique de curiosite, on nous demande de parler de ce developpement economique dans plusieurs entreprises de la region de Plessisville, developpement qui a genere des surplus importants sans que soient verses de dividendes aux actionnaires pendant cinquante ans. Mais qu'a-t-on fait de cet argent, nous demande-t-on ? Les surplus ont servi a developper des activites industrielles afin de creer des emplois dans le but de reproduire et de developper les relations de parente et d'alliance qui constituent l'economie du milieu. L'etonnement manifeste devant notre reponse nous a permis de constater que non seulement cette experience socioeconomique n'etait pas connue, mais egalement que les raisonnements sociaux sur lesquels elle reposait ne s'etaient pas transmis.

Conclusion: triage socioeconomique et fragmentation des economies nationales

Nous pouvons affirmer que l'economie des usagers de l'aide alimentaire nous a permis de constater les fortes limites de l'appropriation sociale de cet etat de fragmentation de l'economie quebecoise, sauf dans certains milieux restreints oo sont transmis des savoir-faire, des raisonnements sociaux et des formes de reciprocite diverses allant jusqu'au don unilateral, circonstancie socialement, permettant de faire face ainsi que de relativiser le triage social et les normes socioeconomiques dominantes.

Des pistes de recherche peuvent etre degagees de ces constats empiriques, qui invitent a mieux articuler la description des formes de reciprocite a celle des memoires sociales dans une conception renouvelee de la morphologie sociale presagee par Mauss et Halbwachs. La fragmentation sociale des economies <<developpees>> pose comme jamais auparavant la question de savoir s'il est juste d'affirmer que letre humain <<produit>> de la societe pour vivre (Weber 2007), selon la croyance que ce sont ceux qui creent des richesses economiques et les distribuent qui <<donnent>> naissance aux societes nationales ou aux autres formes sociales; ces demieres apparaissant si residuelles et arbitraires -- plutot que stmcturantes de la vie humaine et de son economie -- qu'elles se fragmentent pour ne reconnaitre que l'economique comme espace de vie. Notre etude montre que cette question ne se pose pas abstraitement, mais bien concretement, par le biais des capacites sociales -- a l'echelle individuelle et collective -- qui permettent de produire une diversite de formes de reciprocite dans les pratiques comme dans la connaissance. Ces capacites sociales permettent ensuite de constituer une organisation, c'est-a-dire une appropriation, de ces formes de reciprocite. L'etude de la situation des populations recourant a l'aide alimentaire constitue pour nous un observatoire permettant d'elaborer une appreciation de la capacite generale de la societe actuelle a produire pour vivre.

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Paul Sabourin

Departement de sociologie

Universite de Montreal

C.P. 6128, succursale centre-ville

Montreal (Quebec) H3C 3J7

Canada

paul.sabourin@umontreal.ca

Paul Brochu

Departement des sciences humaines et sociales

Faculte des arts et des sciences

College universitaire de Saint-Boniface

200, avenue de la Cathedrale

Winnipeg (Manitoba) R2H 0147

Canada

pbrochu@ustboniface.mb.ca

(1.) Depuis 1995, Banques alimentaires Canada tait des enquetes aupres des organismes qui distribuent ses denrees. On peut consulter le questionnaire et ses resultats pour l'annee 2009 sur son site (http://www.cafb-acba.ca/main4.cfm ?id=107188AA-B6A7-8AA06FCE2A34E8F201F3), consulte le 29 juin 2010.

(2.) Voir a ce sujet Collectif pour un Quebec sans pauvrete (2005) oo l'on estime que la non-indexation des prestations d'aide sociale de base a resulte en une perte de 30 % de leur valeur entre 1985 et 2005.

(3.) D'oo les guillemets, lorsque le << don >> recouvre ces representations, et l'absence de guillemets lorsqu'il designe l'acte de donner comme une forme limite de la reciprocite, prise au sens d'une prestation unilaterale, qui, au moment oo la personne l'effectue ne permet pas a celle-ci de predire si elle beneficiera d'un retour.

(4.) << La reciprocite se definit en effet par le fait de rendre, que ce lait entraine avec lui obligation, preference ou simple habitude ; la remise peut etre differee pour un temps plus ou moins long, et il n'est pas necessaire qu'elle se fasse directement au donateur>> (Racine 1986: 97).

(5.) Le concept d'action reciproque vise la constante interdependance et interconnexion des conduites sociales;une relation sociale se definissant comme une suite de conduites impliquant les memes personnes dans le temps.

(6.) Ce n'est pas uniquement ce qui est dit, mais comment les discours font etat d'un usage social du langage revelateur d'une socialisation, c'est-a-dire de la localisation sociale issue de l'inscription dans une morphologie sociale.

(7.) Nous ne mentionnerons pas le nom de ces petites villes pour des raisons de confidentialite.

(8.) Pour une description detaillee de cette demarche methodologique, voir Sabourin et al. (2000: 48-69).

(9.) Nous aurions aussi pu proposer une analyse des milieux oo l'aide alimentaire est issue d'une historicite syndicale et met en lumiere un echange inegal fonde sur une valorisation du travail des usagers, assortie de conditions particulieres de travail adaptees a leurs capacites sociales.

(10.) L'ancienne entreprise papetiere Wayagamack est rachetee par un consortium de Kruger et de Rexfor, societe d'Etat filiale de la Societe generale de financement (SGF) en 1981. En 1992, la Canadian International Paper (CIP) ferme ses portes et 1 200 employes perdent leur travail. La meme annee, la compagnie Tripap, propriete d'Unilbret, ferme a son tour, mettant 200 employes au chomage. Pendant cette periode, la ville de Trois-Rivieres a porte le titre peu enviable de capitale nationale du chomage, avec un taux de sans-emploi de 10,8 %.

(11.) Pour une analyse detaillee des donnees sociodemographiques, voir la section 4.2.1.4 de Sabourin et al. (2000: 149).

(12.) Nous avons effectue avec cette personne une entrevue de type recit de vie se deroulant sur plusieurs seances afin d'etre en mesure de lui faire expliciter les categories et raisonnements tacites constituant ses pratiques socioeconomiques.

(13.) L'usage social des biens vient decouper un domaine a l'economie comme activite sociale specifique mais different de l'economique, c'est-a-dire du marche.

(14.) Nous pensons ici au statut residuel donne a la configuration originale de l'economie quebecoise par les intellectuels signataires du Manifeste pour un Quebec lucide, disponible sur Internet (http://www.pourunquebeclucide.info/site/default.htm), le 29 juin 2010.

(15.) Bien que la realisation de cette entrevue constitue visiblement une certaine souffrance pour cette personne, et que nous avions mentionne qu'elle pouvait l'arreter a tout moment ou encore eviter de parler d'evenements qui pouvaient la troubler, cette personne considerait, comme elle l'avait fait toute sa vie, qu'elle se devait temoigner de son experience avec un franc-parler, ce qu'elle faisait couramment avec les autres usagers de l'aide alimentaire. Le chercheur est donc intervenu a plusieurs reprises afin d'eviter que la personne qui conduisait l'entrevue ne sollicite un discours introspectif qui puisse mettre en cause la personnalite du repondant.

(16.) Alterations et alterite ici designent la possibilite de plusieurs formes d'objectivation sociale de l'economie presentes simultanement dans la representation des personnes et dans les espaces organisationnels (Sabourin 1993), lesquelles rendent possible une evaluation des etres selon plusieurs ordres de grandeur sociale.
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Author:Sabourin, Paul; Brochu, Paul
Publication:Anthropologie et Societes
Geographic Code:1CQUE
Date:May 1, 2010
Words:9673
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