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Fiction et histoire. La Sorciere de Jules Michelet.

Michelet veut etre la voix de ceux qui en sont prives afin de reparer l'injustice d'une histoire evenementielle centree sur les hauts faits des grands personnages--histoire qui a longtemps escamote l'action du peuple, sa sourde resistance pendant des siecles, bien avant 1789. Pour cela, il revolutionne l'historiographie. A cet egard, La Sorciere presente des particularites interessantes : Michelet choisit de nouveaux objets d'etude : non les faits historiques mais les reves, les illusions. II invente une ecriture de l'histoire doublement regie et par un modele archeologique, et par un modele genetique. Elle procede donc a la fois a un decouvrement et a une genese : decouvrement de strates cachees (et les metaphores spatiales sont donc nombreuses), genese politico-sociale (dans un temps long) des fictions de la sorcellerie. Dans cette ceuvre, l'historique reside dans les fictions d'un imaginaire collectif, jusque-la depreciees, dans la longue duree et non dans les evenements historiques. La fiction est a la fois un objet d'etude et un moyen au service d'une ecriture paradoxale de l'histoire qui utilise des procedes romanesques pour mettre au jour une verite.

La specificite de La Sorciere est soulignee par Michelet lui-meme lorsqu'il ecrit dans une note : << [...] voici mon peche ou m'attend la critique. Dans cette longue analyse historique et morale de la creation de la Sorciere jusqu'en 1300, plutot que de trainer dans les explications prolixes, j'ai pris souvent un petit til biographique et dramatique, la vie d'une meme femme pendant trois cents ans >> (296) (1). La fiction vient donc en lieu et place de l'analyse et de ses longueurs. Michelet invente une ecriture qui fait un travail archeologique en retrouvant et en reconstituant les motivations profondes de la sorcellerie occultees jusque-la par l'histoire et par le pouvoir politique ou religieux toujours mefiant a l'egard de l'imagination populaire, qui parvient en effet dans les premiers siecles du Moyen Age a sauver les dieux du paganisme : << Par la legende, il les baptise, les impose a l'Eglise meme >> (47). Puis, ce sont les croyances et superstitions de la Sorciere qui prennent le relais lorsque l'Eglise fait passer sous son controle les legendes des saints. L'historien du peuple--heritier a certains egards de la Sorciere du Moyen Age--cherche a son tour a s'approprier la puissance des fictions (2) sans pour autant adherer a celles qu'il rapporte, sans perdre le sens critique qui caracterise la science.

Transgressant un partage traditionnel entre le vrai et le fictif, Michelet accorde un role inattendu a la fiction dans la science historique : elle contribue a la resurrection du passe. Mais celle-ci est en fait une reinvention revolutionnaire et fondatrice : la fiction fait l'Histoire (avec un H majuscule). L'histoire du combat entre la feodalite et le serf, le recit de la revolte des femmes reintegrent les siecles noirs du Moyen Age dans la grande epopee du peuple qui aboutira a 1789, et dans la conscience des hommes, dans leur savoir du passe. Dans le devenir aussi, et Michelet veut y donner un role au peuple meme si 1789 a echoue. Pour cela il est conduit a inventer une nouvelle histoire qui opere une revolution epistemologique dont la portee sera politique. Il cherche une forme de parole desalienee et demystifiante qui s'opposera donc aux legendes du christianisme. Cette parole est assumee par le << je >> de l'historien, sujet d'un discours historique particulier en ce qu'il permet a Michelet--comme nous le verrons plus loin--de s'identifier a l'Histoire et de la parler. Il en est a la fois le regard (3) et la voix. Ainsi le recit fictionnel est-il pris dans le discours englobant d'un historien qui se sent tellement implique dans ce qu'il relate (parfois avec de brusques passages au present) qu'il semble en etre le temoin et voir en direct ce qu'il raconte. Cette enonciation acquiert une force qui cree un effet d'authenticite. Ainsi la fiction, enveloppee par le dire d'un << Je-Histoire >>, entre au service de la verite historique. Elle ne s'oppose plus a l'histoire. Bien au contraire elle a pour charge de dire une verite de l'histoire (ignoree jusque-la) et de lui donner une figuration. En effet, la tAche de l'historien est de ressaisir ce qui echappe, condition indispensable a une prise de conscience historique, qui releguera en arriere un passe pacifie. Michelet l'explique, des 1842, dans son Journal. Il a un devoir a l'egard des morts auxquels il doit procurer une juste place :
   Il leur faut un (Edipe qui leur explique leur propre enigme dont
   ils n'ont pas eu le sens, qui leur apprenne ce que voulaient dire
   leurs paroles, leurs actes, qu'ils n'ont pas compris. Il leur faut
   un Promethee et qu'au feu qu'il a derobe les voix qui flottaient
   glacees dans l'air se remettent a parler. Il leur faut plus. Il
   faut entendre les mots qui ne furent jamais dits [...]. Il faut
   faire parler les silences de l'histoire, ces terribles points
   d'orgue ou elle ne dit plus rien et qui sont justement ses accents
   les plus tragiques. Alors seulement les morts se resigneront au
   sepulcre, lis commencent a comprendre leur destin, a ramener les
   dissonances a une plus juste harmonie (4).


Cet extrair convoque deux fgures mythologiques : (Edipe, figure du savoir, et Promethee, figure de l'humanite revoltee, de l'humanite sujet. La fonction de l'historien ainsi definie--<< entendre les mots qui ne furent jamais dits >> et << faire parler les silences >>--nous aide a comprendre le role de la fiction lorsqu'il faut retrouver ce qui n'a jamais.ete dit, donc jamais consigne dans aucune chronique. On comprend aussi l'importance du discours et le recours frequent aux prosopopees qui synthetisent avec vigueur la signification d'une situation comme lorsqu'il s'agit de resumer l'esprit du christianisme naissant et le debut de la repression. Michelet fait parler la nouvelle foi : << Dieux anciens, entrez au sepulcre. Dieux de l'amour, de la vie, de la lumiere, eteignez-vous ! Prenez le capuche du moine. Vierges, soyez religieuses. Epouses, delaissez vos epoux ; ou, si vous gardez la maison, restez pour eux de froides soeurs. >> (49) Les prosopopees degagent avec vigueur ce qui a pu passer inapercu, la resistance sourde du peuple a l'oppression, comme dans cet extrait ou la Liberte s'adresse au Pouvoir : << Va ton chemin, passe, Empereur, tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma borne encore plus. Tu passes et je ne passe pas ... >> (59).

Michelet met au point une ecriture de l'histoire qui depossede les seigneurs et les rois plus efficacement qu'une revolution reelle. Dans La Revolution francaise--dix ans plus tot--il avait montre comment la mort du roi lui avait donne une seconde vie legendaire plus dangereuse pour la Revolution parce que son execution l'avait transforme en nouveau Christ, en une figure religieuse, une figure de l'incarnation. Cette legende etait responsable du nouvel essor de la contre-revolution. Michelet expliquait aussi l'echec de 1789 par le retour du refoule chretien chez les revolutionnaires eux-memes : le retour de l'idee de GrAce--opposee a l'idee de Justice--avait refonde une nouvelle forme d'arbitraire : le Comite de Salut public et la Terreur. Ainsi, en vient-il a penser que la veritable revolution--celle qui peut reussir durablement et devenir fondatrice--, c'est une revolution des structures mentales, des modes de pensee, une revolution des structures de l'imaginaire que seule l'ecriture de l'histoire peut accomplir. C'est a cette tache qu'est ralliee la fiction.

Cette revolution n'a pas besoin de guillotine mais d'historiens--d'historiens capables de penser differemment l'histoire et de lui donner une puissance critique, d'assurer la substitution du peuple au roi, d'inventer de nouveaux recits fondateurs, ce que Michelet a tente avec les Legendes democratiques du Nord en 1854, et tentera a nouveau, en 1864, avec La Bible de l'bumanite ; mais aussi capables d'eduquer le peuple en lui permettant de ressaisir de maniere critique son passe, de percevoir les signes lointains de sa gestation en tant que sujet de l'histoire, de reconnaitre enfin dans ses efforts anciens tout ce qui lui a manque pour assurer son succes.

La Sorciere a bien ce role en 1862. Ce livre s'attache a l'histoire des mentalites populaires dans la longue duree, a ce qui se trame sous la victoire apparente de la feodalite. Grace a la figure de la Sorciere se nouent fortement l'epistemologique et le politique. La Sorciere, attentive aux choses du monde et a leur pouvoir (a celui desplantes en particulier) incarne une autre modalite du savoir (une premiere ebauche de raison scientifique) et en meme temps une revolte sociale et politique car son action sur le reel est deja un premier acte d'insoumission. Elle est a la fois un objet d'etude dans le cadre d'une histoire des mentalites et elle est aussi--dans la premiere partie du livre--l'ancetre de l'historien. Car elle aussi est << l'ennemi du pretre >> (32). On peut donc comprendre la position tres particuliere de l'historien qui entretient un rapport de sympathie avec son objet d'etude. La Sorciere << a deja, ecrit Michelet, des traits du Promethee >> (32). Avant lui, elle demystifie le legendaire chretien qui aliene le peuple, le detourne de l'action en lui proposant l'imitation du Christ (5) et la negation de la nature (6). La sorcellerie accomplit un retour a la nature (7)--elle remplace la figure du Christ (8) par celle de Satan--et annonce le renversement du Moyen Age et de l'oppression morale et religieuse par un esprit a la fois revolutionnaire et scientifique. La plus << grande revolution que font les sorcieres, le plus grand pas a rebours contre l'esprit du moyen age >>, c'est ce que Michelet appelle << la rehabilitation du ventre et des fonctions digestives >> (112) : << Elles professent hardiment : "Rien d'impur et rien d'immonde." L'etude de la matiere fut des lors illimitee, affranchie. La medecine fut possible >> (112). La sorcellerie, telle que la presente Michelet, correspond a une mutation de la facon de penser et du rapport avec le monde : elle accomplit une veritable revolution epistemologique bien avant la Renaissance. Michelet metamorphose ce qu'il y a en apparence de plus archaique dans l'histoire des religions--la superstition--en force de progres ! La Sorciere fait figure de liberatrice et d'alliee des fonctions vitales--si importantes pour Michelet qui a remplace la religion par une sorte de spiritualisme vitaliste (9) : il substitue a Dieu la vie devant laquelle il avoue, dans son Journal, eprouver << un sentiment profond de devotion indienne >> (22 juillet 1856) (10). Il projette sur la sorcellerie (a ses debuts du moins) sa propre conception. La Sorciere ne meconnait donc pas le sacre mais le situe ici-bas.

La fiction a donc aussi cette fonction : restituer a une forme archaique sa positivite en montrant ce qu'elle effectuait de nouveau dans l'histoire. La sorcellerie a reenchante le monde--le merveilleux a donc sa place dans le recit (11--), revalorise l'immanence qui abrite a nouveau--apres la fin du polytheisme antique--le mystere. Elle se trouve donc associee aux contes de fees, nouvelles legendes du sacre (et non plus legendes religieuses) qui se developpent des le Moyen Age alors que tres vite se tarit << la grande creation de la legende des saints >> (63), qui dans les premiers siecles avait permis au peuple de garder un moyen d'expression. Au Moyen Age, la Sorciere est une ennemie de l'interieur : elle est redoutee par le Pretre comme << pretresse de la Nature >> (32). Et elle joue un role dans l'histoire, dans la Renaissance et meme dans l'evolution de l'Eglise : << L'universite criminelle de la sorciere, du berger, du bourreau, dans ses essais qui furent des sacrileges, enhardit l'autre, forca sa concurrente d'etudier. >> (39) Avec elle, survivent certaines valeurs du polytheisme antique, mais elle travaille surtout au devenir. En cela aussi elle ressemble a l'historien qui sous le Second Empire est un exile de l'interieur qui travaille pour plus tard. Tous deux vivent une periode noire ou l'histoire est problematique, silencieuse.

Le livre s'ouvre et s'acheve sur deux scenes similaires : l'une concerne la Sorciere au debut, l'autre l'historien a la fin. Dans la premiere, Michelet decrit--au present--la Sorciere : elle << regarde le couchant ; mais justement ce couchant sombre donne longtemps avant l'aurore (comme il arrive aux pics des Alpes), une aube anticipee du jour. >> (32) La seconde, a la fin du livre, acheve l'histoire de la sorcellerie, apres le recit de la decadence de la Sorciere qui n'a jamais reussi a atteindre la conscience de son oeuvre et s'est alienee en faisant de Satan un nouveau Dieu a rebours (12). Michelet imagine alors une scene similaire et en meme temps inverse du coucher de soleil qui ouvrait le livre. Mais cette fois, c'est le regard de l'historien qui est au centre et le texte rejoint le present de l'ecriture. Dans la rade de Toulon entre six et sept heures du matin, Michelet regarde le lever du jour sur la Mediterranee :
   [...] la transparence prodigieuse de l'eau permettait de voir et
   d'entendre a des distances incroyables. Je distinguais tout a deux
   lieues. Les moindres accidents des montagnes lointaines, arbre,
   rocher, maison, pli de terrain, tout se revelait dans la plus fine
   precision. J'avais des sens de plus, je me trouvais un autre etre,
   degage, aile, affranchi. (286)


Il faut encore citer les dernieres lignes du livre qui relatent un lever du jour tres lent : << On sentait un progres, de lents et de doux changements. Une grande merveille allait venir, eclater et eclipser tout. >> (286) L'attente de ce que Michelet appelle la << transfiguration prochaine >> rachete la nuit qui devient << nuit divine >> parce que preparatoire. Le lieu de l'historien-Promethee, c'est donc la << nuit divine >> dans ce recit d'un lever de soleil qui devient tout a la fois la metaphore du travail historique et la metaphore du devenir, les deux etant indissolublement liees pour Michelet. Et Michelet suggere par cette scene une philosophie de l'histoire : une pensee des petits changements dans l'obscurite plus que de la dialectique. Le lieu de la Sorciere-Promethee, c'est aussi l'obscurite. Au debut du livre, Michelet pose une etrange question mais qui revele une spatialisation du temps dans l'histoire-revelation : << D'ou date la Sorciere ? >>. Reponse : << Des temps du desespoir >> (35). << Ou >> se substitue a << quand >> et le Moyen Age est ainsi transforme en espace de revelation du sens, le travail de l'historien etant d'eclairer cette obscurite. Michelet construit alors une serie de lieux (masures et decombres, lieux << isoles, mal fames >>, 33) (13) et de scenes typiques et hors du temps (14), non datees, mais situees dans l'espace d'un village type ou dans la lande (lieu traditionnel de sorcellerie, deja decrit par Barbey d'Aurevilly dans L'Ensorcelee), et une serie de petits recits qui allegorisent le sens de l'histoire--des recits proches du conte parfois, comme celui-ci : << Un matin [la femme] s'eveille et, sans mettre la main a rien, elle trouve le menage fait. >> (67) C'est la premiere aide qu'elle recoit de Satan. Le recit ressemble a un conte mais il est enserre dans le discours de l'historien qui dit par ces petites histoires la souffrance, le desespoir, les desirs, la resistance des femmes, la force compensatoire de l'imagination.

Car l'objectif de l'historien est bien de faire, comme l'ecrit Jacques Ranciere, un recit du sens de l'histoire (15) et non avant tout un recit d'evenements meme s'ils ne sont pas totalement absents. Mais ils ne sont pas au service d'une histoire evenementielle (et on sait l'interet de Marc Bloch ou de Lucien Febvre, historiens de l'Ecole des Annales, pour Michelet). La fiction a donc un role d'objectivation. La biographie d'une Sorciere imaginaire, qui aurait vecu pendant trois cents ans, donne a l'histoire du Moyen Age une forme a la fois epique--la sorciere lutte contre la feodalite et la sorcellerie aboutit a la Jacquerie (125)--et tragique car Michelet raconte la Passion de la Sorciere (Christ a rebours) et << l'universel martyre du Moyen Age >> (284). Elle octroie forme et sens a ce qui s'eprouvait dans le silence, elle transforme l'histoire en Histoire et lui donne une voix, qui se confond souvent avec celle de l'historien. En effet, l'objectivation du sens de l'histoire par la fiction est indissociable d'une subjectivation de l'histoire et de la construction d'une instance d'enonciation particuliere : le Je-histoire (16). Michelet cherche une presence a l'histoire qui le conduit a inventer une pratique particuliere : << Methode intime : simplifier, biographer l'histoire, comme d'un homme, comme de moi. Tacite dans Rome n'a vu que lui, et c'etait vraiment Rome (17) >>. Le personnage allegorique de la Sorciere incarne toute la souffrance du peuple et favorise jusqu'a un certain point l'identification fictive de l'ecrivain (et du lecteur). Le Moi de l'historien vibre en sympathie avec ce que vivent la Sorciere et le peuple. Toutefois l'identification n'est jamais complete et definitive car l'historien sait prendre du recul et voir aussi les dangers de la sorcellerie, ce qui retient Michelet sur la pente du legendaire. L'historien a donc aussi et en meme temps une position de surplomb. De fait, dans La Sorciere, le << je >> de l'historien a une position double : de participation (et le << je >> se transforme souvent en << nous >> lorsque Michelet parait revivre l'histoire des hommes du passe qu'il raconte (18)) et de jugement qui prend parfois la forme de la deploration. Il est alors dans une situation assez comparable a celle du choeur de la tragedie grecque (19). On le voit par exemple lorsqu'il deplore le declin du paganisme que la Sorciere sauve et auquel elle reste fidele en depit des injonctions du christianisme : << Que sa fidelite lui coute ! ... Reines, mages de la Perse, ravissante Circe ! sublime Sibylle, helas ! qu'etes-vous devenues ? et quelle barbare transformation ! ... >> (32) Ou encore lorsque l'historien, tel un prophete, predit la catastrophe a ceux qui veulent nier la vie et l'amour pour la gloire du christianisme : << Cette tentative de piete impie pourra faire des miracles etranges, monstrueux ... Coupables, tremblez ! >> (49) Par dela le bien et le mal, la sorcellerie est alors une reaction inevitable a l'oppression mais en meme temps deja une forme de resistance monstrueuse ...

La sorcellerie est la forme que prend l'indicible de l'histoire : une souffrance inouie qui aboutit a un mouvement de revolte refoule, dont la seule expression possible est la sorcellerie. C'est pour objectiver ce qui se trame silencieusement dans l'obscurite de siecles douloureux et loin des grandes batailles et des hauts faits que Michelet emploie des procedes romanesques balzaciens : la typisation et la dramatisation (20). Celle-ci lui permet d'une part de donner la parole a ceux qui ont en ete toujours prives et d'autre part de construire une scene qui allegorise les transformations historiques comme le long dialogue de la femme et du Diable (90) qui aboutit a la fondation d'une Eglise a rebours, premier stade d'une degradation de la sorcellerie.

Comine Balzac attribuait a la fiction un autre role, que ne pouvaient remplir les << seches et rebutantes nomenclatures de faits appelees histoires (21) >>, et projetait de faire << l'histoire des moeurs >>, delaissee par les historiens, Michelet s'attache a un objet d'etude que le siecle des Lumieres avait relegue hors de l'histoire parmi les aberrations de l'esprit humain (22). Tous deux cherchent la source cachee du mouvement historique. Comme Balzac, Michelet traverse les surfaces et les apparences pour lire le reel par en dessous et en decouvrir la face cachee, le mouvement interieur, la raison interne et invisible a laquelle le recit doit donner une visibilite. Il partage avec Balzac une conception de la fiction exploratoire qui cherche une intelligibilite dans les profondeurs du reel.

Michelet s'attache a celle des mentalites et des croyances car il cherche une autre verite sous le recouvrement qu'operent les discours et chroniques officielles mais qu'opere aussi l'esprit humain lorsqu'il n'a pas la liberte de se decouvrir et de parler haut ses souffrances. Dans La Sorciere, la fiction permet de faire une archeologie de l'imaginaire medieval. Elle rend visible et lisible un sens cache de l'histoire, elle retrouve sous les faits les plus aberrants la logique qui lesa produits et reconstitue la configuration epistemologique dans laquelle ils ont leur place. L'histoire acquiert donc une profondeur : le travail historique, tel que le concoit Michelet dans La Sorciere, se situe a un autre niveau que celui de la surface des evenements datables. Dans l'Avant-Propos de La Comedie humaine, en 1842, Balzac avait lui-meme defini son projet en se presentant comme un << archeologue >> qui cherchera << les raisons ou la raison >> des effets sociaux visibles : il veut << surprendre le sens cache >> et le << moteur social (23) >>. Des 1829, la premiere oeuvre publiee sous son nom--La Physiologie du mariage--faisait de Mephistopheles la figure de cet ecrivain, explorateur des dessous. Dans La Sorciere, Michelet trouve une intelligibilite de l'histoire dissimulee dans les recoins les plus obscurs de l'imaginaire collectif et apparemment les plus marques d'irrationalite.

Paule Petitier rappelle la transformation qui caracterise l'epistemologie romantique dans le livre de Michel Foucault, Les Mots et les Choses : une << conversion de l'episteme occidentale en une intelligibilite de la production, de la generation, de l'invisible (24) >>--dont il nous semble que l'oeuvre meme de l'archeologue des savoirs n'est pas tout a fait exempte. Les oeuvres--celles de Michelet et de Balzac par exemple--peuvent donc nouer des relations qu'il faudrait appeler interepistemologiques. C'est sans doute dans la perspective d'une archeologie des savoirs (25) que peuvent s'expliquer ces rapports qui unissent deux poetiques narratives, celle du romancier et celle de l'historien (26).

La Sorciere s'attache aux mentalites, aux subjectivites, a une autre realite--celle de l'imaginaire--qui pourrait paraitre peu historique a cote des faits que l'on appelle habituellement historiques. Dans la profondeur des reves, des aspirations et des croyances des sorcieres, l'historien cherche la refraction d'une realite sociale. Les croyances--et meme celles qu'on peut juger absurdes au XIXe siecle comme celles de la sorcellerie--ne sont pas moins interessantes pour l'historien et comportent une part de verite. En effet la realite de l'imaginaire n'est pas deconnectee des realites economiques, sociales et politiques, et c'est meme cela que la fiction d'une Sorciere qui souffre pendant plusieurs siecles permet de mettre au jour. C'est parce que Michelet rattache son histoire des mentalites a des conditions concretes d'existence, conditions economiques et servitude, aux souffrances vecues par les serfs et en particulier par les femmes, que le recit prend la forme d'une biographie fictive et relate precisement a l'aide de scenes parlantes les difficultes vecues par les gens de l'epoque. C'est ainsi que la sorcellerie acquiert une dimension politique et profondement historique : par la sorcellerie le peuple essaie desesperement et paradoxalement de ressaisir ce qui lui a echappe, la maitrise de son destin, la possibilite d'etre un sujet.

Michelet deconstruit donc les symbolisations de la sorcellerie (le sabbat, le Diable a cornes) pour en devoiler l'origine profonde et la veritable signification politique : << Sous l'ombre vague de Satan, le peuple n'adorait que le peuple. >> (130) Le fondement de la sorcellerie n'est donc pas aussi religieux qu'on a bien voulu le dire. La fiction reconstitue les discours et les croyances mais permet aussi de comprendre leur genese en les replacant dans le processus historique global (une lutte du peuple contre la feodalite) : l'imaginaire a une verite historique.

Dans La Sorciere, Michelet reflechit d'ailleurs sur la verite des fictions collectives et sur le choix d'un objet d'etude paradoxal pour un historien, lorsqu'il explique la part de verite qu'il reconnait aux contes de fees :
   lis marquent une epoque poetique, entre le communisme grossier de
   la villa primitive, et la licence du temps ou une bourgeoisie
   naissante fit nos cyniques fabliaux.

      Les contes ont une partie historique, rappellent les grandes
   famines (dans les ogres, etc.). [...]

      Le desir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un
   tresor qui finira ses miseres, y revient souvent. (64)


Les fictions populaires, contes, legendes apportent un temoignage indirect sur la situation sociale et politique. Car la verite ne reside pas tant dans les faits racontes et les enonces de la fiction que dans les relations entre les hommes et le monde dans lequel ils vivent--relations que les fictions populaires permettent de deviner. Bref, il y a de l'historique dans la fiction (27). Les contes parlent de l'horreur et de la violence qui regnent dans les chateaux : Barbe-Bleue et Griselidis << en disent quelque chose >> (70). Ils sont l'envers de l'histoire (28) et permettent de la faire du point de vue des vaincus.

La fiction contribue donc bien a la construction d'une verite de l'histoire--une verite qu'il ne faut pas confondre avec l'exactitude des faits--et elle asa place a deux niveaux : elle devient objet d'etude dans le cadre d'une histoire des mentalites (qui ne refoule pas les croyances et les contes hors du champ de l'histoire) ; elle permet a l'historien d'emprunter ses procedes au roman pour mettre au point une nouvelle ecriture de l'histoire. A ce niveau, la fiction montre dans l'obscurite les lueurs d'espoir alors que l'histoire officielle, << avec ses scribes tous ecclesiastiques, n'a garde d'avouer les changements muets, profonds, de l'esprit populaire >> (97).

Le recours meme a la fiction est un geste politique car c'est le choix politique d'un mode d'expression populaire : << Le peuple ne suit pas volontiers la dialectique, les longues demonstrations logique. Il raisonne avec beaucoup de force et de finesse, mais sans mettre au-dehors l'artifice du raisonnement. Ses formes de predilection sont concentrees, elliptiques, rapides, pleines de sousentendus. Il emploie moins le syllogisme que l'induction sommaire, l'exemple ou la parabole. Il donne volontiers aux idees des formes narratives ... Aux formules il substitue des faits (29) >>. Enfin, ajoutons que la fiction est traditionnellement liee a la resistance dans les representations de la periode romantique (30). Dans La Sorciere, le Pouvoir fait taire le peuple et lui barre l'acces a l'histoire, l'empeche de laisser la moindre trace : << Defense d'inventer, de creer. Plus de legendes, plus de nouveaux saints >> (56). C'est alors que le Moyen Age desespere, lorsqu'au tournant de l'an mille, l'Eglise mefiante de ce qui du paganisme pouvait passer dans le culte des saints, ote au peuple le pouvoir de la fiction : << Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il, sinon de mugir et de beler, avec l'innocent compagnon qui ne nous dedaigne pas [...]. Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-memes. >> (57)

L'historien est du cote de << ceux qui n'ecrivent pas >> (97) et qui n'ont eu d'autres moyens d'expression que l'invention de croyances mais dont les seules traces ecrites ont ete laissees par les inquisiteurs qui luttaient contre cette ultime possibilite de parole. D'ou l'importance de la fiction qui d'une part rend la parole aux pauvres dans les scenes dialoguees et qui d'autre part rend audible le sens politique de la sorcellerie. D'ou l'importance aussi d'un recit dont l'authenticite tient surtout a la position de l'historien qui se sent du cote du peuple, capable donc d'imaginer et de sentir ce que les serfs ont pu vivre, et qui, comme Satan ou la Sorciere, a le pouvoir de redonner la parole aux muets. Car l'un des objectifs de la sorcellerie etait--selon Michelet--de remedier au silence de la femme qui souffre, de la << petite muette >> (97), de la veuve qui n'ose dire son besoin d'amour et que la Sorciere compatissante soulagera : << Je le dirai pour toi ... >> (97)

Si Michelet s'appuie sur des documents (le Malleus de Spengler par exemple, cite au debut du chapitre II dans le deuxieme livre) et sur des faits reels et celebres, surtout pour la periode classique (l'affaire Gauffridi, les possedees de Loudun, le proces de la Cadiere), la part d'invention est importante, surtout dans le premier livre. Il invente une intrigue et tous ses episodes : l'apparition du petit demon qui soulage la Femme dans ses taches menageres, l'enrichissement et le pouvoir de la Sorciere, la jalousie de la chatelaine soutenue par ses chevaliers, la disgrace de la Sorciere obtenue du Seigneur, sa robe dechiree en pleine eglise, l'abandon du mari qui avait pourtant profite de sa prosperite ... Les differents episodes de l'intrigue n'ont jamais eu lieu (ils ne sont pas vrais) mais donnent pourtant acces a une verite de l'histoire : a son sens. C'est parce que l'historien tel que le concoit Michelet fait parler l'histoire et surtout ses silences que le recours a la fiction est indispensable et ne s'oppose pas a la verite.

Meme dans le second livre, bien different du premier en ce qu'il raconte quelques affaires reelles, Michelet theatralise les scenes relatees par les documents utilises, en invente d'autres qui permettent de bien expliquer les motivations psychologiques ainsi que le ferait un romancier de l'epoque, en utilisant les savoirs de son temps--savoirs medicaux et savoirs psychiatriques--comme dans ce passage sur Madeleine de la Palud, abusee par son confesseur Gauffridi dans ses jeunes annees :
   Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'apercut de
   son malheur, de cet amour inferieur et sans espoir de mariage.
   Gauffridi, pour la retenir, dit qu'il pouvait l'epouser devant le
   Diable, s'il ne le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en
   lui disant qu'il etait le Prince des magiciens [...]. Ce qui est
   sur, c'est que l'enfant, tiraillee entre deux croyances, pleine
   d'agitation et de peur, fut des lors par moments folle, et certains
   acces la jetaient dans l'epilepsie. Sa peur etait d'etre enlevee
   vivante par le Diable. (178)


Les procedes qui permettent de creer l'effet de vraisemblance sont les memes que dans le domaine romanesque. L'omniscience du narrateur eclaire les motivations psychologiques des personnages tout en leur donnant une ambivalence et une epaisseur. Le discours narratif transforme l'affaire de sorcellerie en roman de moeurs. Le discours narratif elabore une interpretation des faits qui s'appuie sur des savoirs divers--medecine, psychiatrie, sciences naturelles (31)--, savoirs partages (par les lecteurs de l'epoque).

Parfois, fiction et savoir s'unissent dans un imaginaire de l'histoire qui donne une puissance mythique a l'historique. Ainsi, extrapolant a partir de maladies de peau, frequentes au XIIIe siecle, Michelet raconte le developpement de la sorcellerie medievale comme le resultat d'une << grande fermentation >> generale (106) (32) et une rebellion de la force de vie trop comprimee : << N'ayant nul epanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet de l'esprit, la seve de vie refoulee se corrompit elle-meme. Sans lumiere, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres efflorescences. >> (106) Le savoir physiologique (33) sous-tend un recit dont les sujets sont la fermentation, le mal, la lepre, la maladie. Michelet invente une mythologie dans laquelle les dieux et heros sont remplaces par de grandes forces qui lui permettent de dire en termes physiologiques les desordres sociaux (34), de figurer ce sens de l'histoire qui est reste irrepresentable jusqu'a la Revolution a cause d'une culture oppressive, dominee par une religion hostile a la nature, une religion de l'ordre et le refus de la vie. Mais s'il degage une intelligibilite de la sorcellerie--retournant en partie le negatif en positif--il montre en meme temps qu'elle est aussi le symptome d'un mal social--tout le texte est structure par la metaphore organiciste du corps social (35)--qui ne pouvait s'exprimer directement sous une forme sociale et politique et qui a finalement mine de l'interieur la sorcellerie : reaction contre un mal social, force de resistance, la sorcellerie finit tout de meme par etre contaminee et par l'alimenter davantage, surtout lorsqu'elle est recuperee par l'Eglise et le Pouvoir qui trouvent avantage aux grandes mises en scene des proces et des executions pour tenir le peuple dans la crainte et la soumission.

Loin d'inventer de nouvelles histoires et legendes, la fiction a donc plutot un role critique et desymbolisateur (36) qui s'exerce a la fois contre la feodalite mais aussi contre la sorcellerie. Aussi ne peut-on pas considerer que Michelet procede par un simple retournement du negatif. La Sorciere montre comment la religion et la feodalite (d'abord fondees sur un accord librement consenti et un echange equilibre) sont detournees au profit des plus forts et comment les belles idees cachent tout simplement une volonte de domination et de profit materiel. Mais la fiction deconstruit aussi les croyances de la sorcellerie pour devoiler leur sens profond qui est social et politique. Si l'on peut etablir des rapprochements entre la Sorciere et l'historien, ils se distinguent cependant bien sur ce point : Michelet n'utilise pas la fiction pour inventer simplement un legendaire a rebours et l'opposer au christianisme. Le legendaire de Michelet (tel qu'on peut l'etudier dans Les Legendes democratiques par exemple) opere plutot un deplacement et un transfert de pouvoir (au profit du peuple) qu'un retournement. Certes, l'historien, a certains egards, semble etre le descendant de la Sorciere. Nous avons vu que tous deux sont des exiles et des resistants de l'interieur. Ajoutons que l'acuite du regard rapproche aussi la Sorciere de l'historien. Elle possede une force qui << lui illumine l'esprit >> : << Tendue, vive et aceree, sa vue devient aussi percante que [des] aiguilles, et le monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme verre. >> (99) Elle est du cote du peuple et permet a ceux qui sont prives de parole de se defendre et d'exister. Elle semble preter sa parole a ceux qui n'ont pas de voix, et se rapprocher sur ce point aussi de l'historien. Mais elle ne leur rend pas la parole (elle parle a leur place) et qui plus est, elle est symboliquement elle-meme silencieuse a la fin de l'ouvrage : << [...] la Sorciere ne dit rien >>, ecrit Michelet dans l'Epilogue (284). L'historien se demarque d'elle radicalement et il a un tout autre role (37), en ce qu'il restitue au peuple le sens de son passe douloureux afin de lui eviter toute nouvelle alienation. Inversement, faute de parole et de conscience, la sorcellerie se denature progressivement--et le livre raconte un declin et un echec d'une forme de resistance qui d'une part ramene une nouvelle forme de Grace, a rebours : l'election par Satan, et qui, d'autre part, se banalise, se commercialise et se laisse recuperer par l'Eglise et le Pouvoir.

Pour Michelet, la constitution d'une communaute democratique ne peut pas advenir par l'adhesion sans conscience a des croyances, a des mythes. D'ou l'importance de cette histoire de la sorcellerie qui lui reconnait une valeur en tant que premiere manifestation de revolte mais qui analyse aussi la complexite du phenomene et sa derive anti-democratique. De chapitre en chapitre, le jugement se fait de plus en plus critique. L'objet d'etude est tenu tout a fait a distance, lorsque Michelet juge la diffusion du satanisme a partir du XVIe siecle : << Le Diable est maintenant populaire et present partout. Il semble avoir vaincu. Mais profite-t-il de la victoire ? [...] Oui, sous l'aspect nouveau de la Revolte scientifique qui va nous faire la lumineuse Renaissance. Non, sous l'aspect ancien de l'Esprit tenebreux de la sorcellerie. Ses legendes, au seizieme siecle, plus nombreuses, plus repandues que jamais, tournent volontiers au grotesque. On tremble, et cependant on rit. >> (160) La fiction surexpose ce qui fait l'objet de la critique. Michelet construit un recit desymbolisateur qui deconstruit les recits utilises (recits des inquisiteurs, histoire des sorcieres) et qui montre de surcroit la force parfois alienante des recits (La Cadiere tourne la tete de ses compagnes par ses recits). La communaute democratique ne peut se fonder que sur le partage de recits desymbolisateurs, sur un partage du sens qui peut conduire--il est vrai--dans les autres oeuvres de Michelet, a la constitution d'une nouvelle mythologie republicaine (dont les grandes figures sont la France, la Nation, Jeanne d'Arc), dont la nature est profondement differente : les nouvelles figures mythiques incarnent alors un sens rationnel de l'histoire pleinement objective dans une conscience nationale.

Le sens de l'histoire n'apparait bien que dans la longue duree, lorsque l'historien au-dela des faits decourageants et des periodes sombres peut percevoir une tendance plus generale. La fiction d'une Sorciere qui a vecu pendant plusieurs siecles permet de traiter cette nouvelle mesure du temps. Michelet fait magistralement la demonstration que la longue duree, dont il est l'un des inventeurs, ne met pas fin a l'histoire-recit mais renforce au contraire davantage sa narrativite qui a une force de revelation du sens de l'histoire, comme on le voit dans ce passage sur la disette endemique ou le recit synthetise sous forme de prolepse l'histoire de plusieurs siecles : << De la eclatera plus tard la danse epileptique du quatorzieme siecle. Maintenant, vers le douzieme, deux faiblesses sont attachees a cet etat de demi-jeune : la nuit, le somnambulisme, le jour, l'illusion, la reverie et le don des larmes. >> (65)

Mais il faut remarquer la coexistence de deux regimes d'ecriture de l'histoire dans La Sorciere. Dans la seconde partie, la degradation de la sorcellerie, qui perd son sens historique premier, amene le retour de l'histoire chronique des petits evenements, et le sens se perd dans les meandres des intrigues personnelles et des dereglements psychiques. La sorcellerie n'est plus alors que la maladie de tout le corps social. Historien de la sorcellerie, Michelet sait degager de ses fables et superstitions un sens historique sans pour autant crediter ses fictions d'une verite litterale. De plus, si la sorcellerie est une forme de resistance politique et contribue a une revolution epistemologique, elle est aussi le symptome d'un mal social et elle trouve des reponses--une forme de parole--qui finissent par devenir alienantes et ne favorisent pas l'emergence veritable d'une conscience. La parole orale du peuple dans ses superstitions vaut mieux que la parole morte et oppressive de l'ecriture liee au pouvoir, mais il n'en reste pas moins que c'est l'historien qui donne aux legendes et superstitions populaires une valeur en les ressaisissant dans un recit qui ne sombre pas dans le legendaire--le recours a des savoirs qui mettent a distance le legendaire ou le recours a l'ironie et a l'humour (38)--en sont la preuve.

LISAA--Universite Paris-Est

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(1.) Les references dans le texte renverront a l'edition etablie par Paul Viallaneix. Paris : Garnier-Flammarion, 1966.

(2.) Sur ce point voir l'article de Corinne Saminadayar-Perrin, << Pouvoir du recit >>.

(3.) << Mais un matin, qu'ai-je vu ? Est-ce que j'ai la vue trouble ? >> (58) Uhistorien semble etre le temoin d'une usurpation de pouvoir, fondamentale pour l'histoire des siecles suivants.

(4.) Journal, 30 janvier 1842 (I, 377).

(5.) La critique d'une religion de l'inaction qui nie le futur est explicite dans le Journal : << [...] le christianisme voit tout dans le passe, croit tout consomme et n'enseigne que l'imitation du Christ >> (II, 122).

(6.) << Les premiers chretiens [...] maudissent la Nature elle-meme. >> (La Sorciere : 45)

(7.) Car il y a deux natures chez Michelet : la mauvaise nature, celle qu'il percoit dans son Introduction a l'histoire universelle comme un obstacle a la liberation de l'homme, celle contre laquelle il faut donc lutter parce que ses fleaux entravent le progres ; la bonne nature, qui a l'inverse, d'un autre point de vue, peut avoir un role positif, comme on le voit dans La Sorciere, lorsqu'il s'agit de l'opposer aux forces de la mort, c'est-a-dire a l'oppression de la religion et de la feodalite. Michelet entend alors dans la nature la voix du desir, de la vie. Ajoutons qu'il s'est tres tot interesse aux sciences naturelles et correspondait avec Felix Pouchet.

(8.) Michelet est mefiant a l'egard de la figure du Christ et meme de sa recuperation dans la politique : on ne trouve pas chez lui le Christ sans-culotte de George Sand (dans Spiridion) et il se demarque du messianisme de Mickiewicz. Franck Paul Bowman montre d'ailleurs bien que la transformation du Peuple en Messie laique de l'Histoire lui permet en fait d'eliminer la representation religieuse et coupe court a son transfert dans le domaine politique (<< Michelet et les metamorphoses du Christ >> : 826-851).

(9.) Voir les travaux d'Edward Kaplan, et en particulier << La religion ecologiste de Michelet : catechisme, hagiographie, communion >> : 77-92.

(10.) Michelet fait allusion au pantheisme indien, auquel il consacrera plus tard un chapitre dans La Bible de l'humanite (1864). Il se montrera alors fascine par la spiritualite indienne qui ne separe pas le divin de la nature et confond l'esprit avec la vie du monde : << L'herbe n'est pas une herbe, ni l'arbre un arbre, c'est partout la divine circulation de l'esprit. >> (31)

(11.) Voyez par exemple l'histoire du << follet espiegle >> qui << fait le bonheur de la maison >> (68).

(12.) Comme dans son Histoire de la revolution francaise, il montre l'avortement d'un mouvement positif et le retour du refoule chretien chez les revolutionnaires eux-memes qui fait l'echec de la revolution en l'engageant dans la voie de l'arbitraire, de la Grace et du Comite de Salut public, il montre, dans La Sorciere, comment la sorcellerie partie d'un mouvement de revolte en vient a se devoyer parce que la Sorciere se met a croire a ce qu'elle a invente et s'aliene alors a la superstition en oubliant la revolte. Parce que le Pouvoir tire partie de la sorcellerie grace aux proces qui tiennent le peuple dans la crainte, parce que le clerge finit par l'utiliser (170) car elle favorise son libertinage.

(13.) << Ou est-elle [la Sorciere] ? aux lieux impossibles, dans la foret des ronces, sur la lande, ou l'epine, le chardon emmeles, ne permettent pas le passage. La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l'y trouve, elle est encore isolee par l'horreur commune ; elle a autour comme un cercle de feu >> (36).

(14.) Michelet defend ce procede lorsqu'il imagine un dialogue du serf et du seigneur qui le prive de sa liberte. Nulle chronique ne l'a consigne, il est invente et n'a jamais eu lieu a l'identique puisqu'il s'agit d'une scene au cours de laquelle le seigneur enonce la loi feodale dans toute sa brutalite et l'applique aussitot au paysan transforme en serf : << [...] tu epousas Jacqueline, petite serve de mon pere ... Rappelle-toi la maxime : << Qui monte ma poule est mon coq. >>--Tu es de mon poulailler. Deceins-toi, jette l'epee ... Des ce jour tu es mon serf. / Ici, rien n'est invention. Cette epouvantable histoire revient sans cesse au Moyen Age >> (59).

(15.) Les Noms de l'histoire : 100.

(16.) A ce propos, Jacques Seebacher remarque : << au fur et a mesure que l'histoire s'ecrit, a l'image de la conscience de l'historien, l'individu s'identifie tellement a son livre qu'il finit par ne plus exister >> (<< Michelet >> : 462).

(17.) Journal, 27 octobre 1834.

(18.) << Quelle chute ! Mais est-ce serieux ? On nous avait dit d'etre jeune.--Oh ! le pretre n'est plus le peuple. Un divorce infini commence, un abime de separation. >> (56-57) Ou encore ce passage : << Quand les Sarrasins, les Northmans, nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux ? >> (57)

(19.) Ainsi en est-il par exemple lorsque le narrateur deplore la fin du paganisme et des sibylles.

(20.) Dramatisation que la preface de 1833 a l'Histoire de France soulignait deja : il voulait considerer la France << dans son developpement chronologique, dans l'unite croissante du drame national >>.

(21.) << Avant-Propos >>, La Comedie humaine : 9.

(22.) L'Esquisse d'un tableau historique des progres de l'esprit humain (1793) de Condorcet exclut les croyances de l'histoire des progres.

(23.) La Comedie humaine : I, 10.

(24.) Introduction a La Sorciere de Jules Michelet. L'Envers de l'histoire : 12.

(25.) J'emprunte mon expression au livre de Michel Foucault, L'Archeologie du savoir.

(26.) Pour autant cela ne peut faire oublier les dissemblances. Pour Balzac, la proclamation des droits de l'Envie (sous la Revolution) inaugure une revolution qui se poursuit en plein XIXe siecle par une guerre sociale et le dechainement des ambitions personnelles. Pour sa part, Michelet, republicain et progressiste, s'efforce (tant bien que mal pendant la periode de l'Empire) de trouver une autre raison dans l'histoire.

(27.) Expliquant la fascination des historiens du XIXe siecle pour les legendes, Claude Millet va meme jusqu'a dire qu'ils reconnaissent l'efficacite de la fiction sur le reel (Le Legendaire au XIXe siecle : 128).

(28.) J'emprunte l'expression a Paule Petitier (La Sorciere de Jules Michelet. L'envers de l'histoire).

(29.) Janvier 1848, Cours au College de France : 349.

(30.) On le voit aussi chez Nerval qui, dans Angelique (Les Filles du feu), lutte par la fiction contre l'amendement Riancey (promulgue sur l'impulsion du parti de l'Ordre), qui, en 1850, obligeait les journaux a acquitter un droit de timbre prohibitif pour en publier.

(31.) Michelet donne parfois ses sources : ainsi il renvoie a Claude Bernard dans une note apres avoir utilise l'une de ses idees importantes: << Si le ventre est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau aidant sans cesse a lui preparer le sucre de digestion, ne travaille pas moins pour lui >> (La Sorciere : 112).

(32.) Sur ce point, voir l'article de Muriel Louapre : 47-70.

(33.) Ce qui fait dire a Jacques Seebacher (a propos du Peuple ou le meme savoir est utilise) que Michelet est le << Bichat du tissu historique, le Broussais de l'irritation sociale >> (<< Le cote de la mort ou l'histoire comme clinique >> : 811).

(34.) Les maladies de la peau bien reelles, dont li est question dans le chapitre << Satan medecin >>, renvoient a une maladie metaphorique, celle du corps social. Mais Michelet s'acharne a fonder sur un raisonnement scientifique ce glissement et explique la maladie reelle par une sorte de somatisation generalisee : la contrainte morale et politique refoule la force de vie et provoque dans les corps une fermentation (106). Paul Petitier a montre aussi le rapport du physiologique et du politique dans l'Histoire de France pour l'episode de la revocation de l'edit de Nantes (<< La verite sort de l'histoire. Jules Michelet, Louis XIV et la revocation de l'edit de Nantes (1660) >> : 17-34).

(35.) Sur le role de l'organicisme comme modele d'intelligibilite dans l'histoire (et d'autres domaines aussi) au XIXe siecle, voir Judith Schlanger, Les Metaphores de l'organisme.

(36.) Je reprends ce mot a Michelet lui-meme. Il emploie le mot << desymbolisation >> par exemple a propos du mouvement dialectique qui libere les valeurs humaines de progres de toute representation religieuse (voir par exemple, Journal, I, 382 18 mars 1842). Voir aussi sur ce point l'article de Franck Paul Bowman, << Symbole et desymbolisation >> : 621-636.

(37.) Un role d'educateur selon Paul Viallaneix : l'histoire est une voix royale qui donne a l'ecrivain un pouvoir considerable (La Voie royale. Paris : Flammarion, 1971).

(38.) Voir l'etude qu'en fait Eric Bordas : << L'ironie humoresque dans La Sorciere >>, La Sorciere de Jules Michelet. L'envers de l'histoire : 71-84. Nous ne citerons qu'un exemple qui resume l'evolution de la sorcellerie dans le chapitre << Satan se fait ecclesiastique--1610 >> : << Satan, lui-meme gentilhomme, par-dessus ses trois cornes, porte un chapeau, comme un Monsieur. Il a trouve trop dur son vieux siege, la pierre druidique, il s'est donne un bon fauteuil dore >> (172).
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Author:Seginger, Gisele
Publication:The Romanic Review
Date:Nov 1, 2009
Words:7976
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