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FRANCUS EN NORMANDIE. UNE EPIGRAMME LATINE DE JACQUES DE CAHAIGNES POUR LE PUY DE CAEN (1574).

LA PREMIERE RECEPTION DE LA FRANCIADE

Dans un chapitre sur la premiere reception de La Franciade par les poetes francais suite a la parution de l'edition originale en septembre 1572, D. Bjai signale fort utilement l'usage que fait Amadis Jamyn, poete et secretaire fidele de Ronsard, de la matiere puisee au texte de son maitre lorsque le poete chaourcien s'aventure, s'inspirant de la Franciade qu'il connait fort bien, a composer ses propres vers. Une prosopopee de Catherine de Medicis, intitulee "Epistre envoyee par la Royne Mere au Roy de Pologne son fils," evoque en effet la figure centrale de l'epopee ronsardienne pour comparer son eloignement de la ville de Troie au depart d'Henri d'Anjou vers la Pologne. "De meme que l'abeille vendomoise a butine les fleurs de la litterature classique, ecrit D. Bjai, de meme le poete moderne peut-il desormais faire son miel de la reserve de topoi que lui offre La Franciade" (386). Ce constat ne vaut pas uniquement pour Amadis Jamyn, comme le montre plus loin D. Bjai, mais rend compte d'une veritable mode d'imitation et d'emulation, en pleine vigueur pendant les mois ecoules apres la publication initiale du grand poeme de Ronsard si longuement attendu du public lettre. Meme la mort brutale de Charles IX, le souverain dedicataire et heros mythifie de l'oeuvre, survenue fin mai 1574, n'a guere empeche poetes, orateurs et organisateurs de fetes publiques de faire bon usage des quatre livres d'hendecasyllabes imprimes sur les presses parisiennes de Gabriel Buon dans les jours qui suivirent la Saint-Barthelemy.

D'une grande diversite en effet sont ces emplois faits de La Franciade, dont les traces ecrites et documentaires, recensees de facon peu exhaustive encore aujourd'hui, temoignent de l'engouement reel que les contemporains du poete ont eprouve pour ce texte inacheve a travers lequel Ronsard avait espere realiser le reve de grand epopee francais que Joachim Du Bellay et bien d'autres avaient appele de leurs voeux (Himmelsbach 29-41; Meniel 19, 89). Ces manifestations ne se limitent pas aux productions d'ordre strictement "litteraire," ce qu'une lecture des livrets des entrees solennelles qui ont marque les debuts du regne d'Henri III permet d'observer. Ainsi, le petit opuscule intitule Discours de l'entree faicte en Avignon, a tres noble et illustrissime prince, Monseigneur le Cardinal de Bourbon Legat, le 26 octobre 1574, que signe le jeune poete langrois Pierre Constant, fait etat d'inscriptions sur l'architecture ephemere preparee pour l'evenement, puisees directement au poeme ronsardien et modifiees pour la presentation visuelle (Nassichuk, "La Franciade a Avignon"). La celebre entree lyonnaise de Henri III, qui se deroula debut septembre 1574, fut elle aussi l'objet d'une publication commemorative, dans laquelle le poete et polygraphe Gabriel Chappuys evoque les aventures de Francus. (1) Dans une contribution recente, P. Usher a bien mis en evidence l'interet des peintres du dernier quart du seizieme siecle, et des premieres annees du siecle suivant, pour l'epopee dont la critique moderne a longtemps debattu en termes de "reussite" ou d' "echec" (145). Ainsi, bien que le cycle de Toussaint Dubrueil sur La Franciade fut commande par Henri IV aussi tardivement que 1594, le peintre se montre toujours fidele, suggere ce critique, au texte de 1572.

L'EPIGRAMME DU MANUSCRIT 101 DE LA COLLECTION MANCEL

Parmi les textes et documents litteraires qui portent la trace d'un "echo" rendu a La Franciade lors des festivites publiques montees en France dans les premieres annees apres sa publication, il convient maintenant d'ajouter une epigramme qui apparait a la page 254 du manuscrit 101 de la Collection Mancel, actuellement domiciliee au Musee des Beaux-Arts de Caen. Ce manuscrit autographe recueillit la part majeure des oeuvres du medecin et humaniste caennais Jacques de Cahaignes, auteur prolifique en plusieurs domaines, connu principalement aujourd'hui pour sa precieuse Centurie d'illustres citoyens de la ville de Caen a son epoque. Outre les traites medicaux, les traductions de pieces theatrales et de poesies, les poesies occasionnelles adressees a des contemporains, les livrets d'entrees solennelles, les commentaires de theses et les oraisons publiques que cet homme de lettres normand comptait a son actif, le manuscrit 101 comporte, releguee dans ses dernieres pages, une section de seize epigrammes latines que l'auteur affirme avoir presentees lors des concours des palinods mariaux a Caen et a Rouen (Cahaignes 249-64). Au sein de cette meme section terminale du manuscrit, on compte egalement six epigrammes destinees aux juges des concours, pour les remercier aux moments oU ils ont bien voulu adjuger a l'auteur l'un des deux premiers prix reserves a la categorie de l'epigramme latine. Ces epigrammes associees aux palinods sont numerotees et datees par la main de l'auteur du manuscrit, chacune etant suivie en guise de signature de la mention "Jacobus de Cahaignes."

Les epigrammes presentees aux puys mariaux normands tendent a s'elaborer dans la stricte fidelite a deux exigences formelles strictes, inscrites directement dans les statuts de l'universite de Caen, selon lesquelles chaque piece doit: 1) etre composee d'hexametres dactyliques et 2) compter precisement trente vers. (2) A cette contrainte formelle s'ajoute une deuxieme exigence, concernant cette fois le contenu des poemes. Les auteurs du celebre et ancien Puy de la Conception a Rouen sont appeles a confectionner des poemes a l'eloge de la Vierge Marie, notamment pour glorifier la "purete" immaculee de la Conception et la souveraine difference de la mere de Dieu, femme unique car libre depuis toujours des atteintes du peche originel (Hue). A Caen, oU le palinod pour la fete de la Vierge est sensiblement plus jeune qu'a Rouen, lie a l'universite de la ville et concue a l'imitation de l'evenement rouennais (Gros, Le poete 146-48), les poetes suivent en general cette meme ligne thematique (Malas-Semboloni, "L'organisation"). Dans les deux concours, les auteurs d'epigrammes latines cherchent a faire figurer la splendeur de la Vierge a travers la description d'une manifestation naturelle ou mondaine qui soit susceptible, par son caractere merveilleux ou insolite, de laisser deviner l'influence de la grace mariale. Souvent les poetes cherchent des details merveilleux de la Nature, dont l'enigme souvent etonnante appelle des explications surnaturelles. Leurs travaux inventifs refletent parfois de veritables exploits d'erudition, les poetes puisant des motifs dans les textes les plus rares de l'Antiquite prechretienne et de l'humanisme greco-latin ou, parmi les ouvrages contemporains, dans les traites encyclopediques du monde naturel (Gros, "Le gai savoir du Puy normand"). Une fois le motif choisi, la virtuosite des poetes consiste a le presenter d'une maniere qui fasse transparaitre la figure sublime de Marie.

Dans le cas qui nous concerne, le poete entreprend, non sans hardiesse, de faire apparaitre l'histoire entiere du heros de Ronsard, prise dans ses grandes lignes narratives, comme l'illustration eclatante d'un destin conduit sous les yeux favorables de la mere de Dieu, suivant un developpement construit sur le paradigme de son exemple imparable. L'epigramme de Jacques de Cahaignes se divise en trois parties distinctes, clairement demarquees dans le manuscrit, les deux premieres par le retrait qui apparait au debut du vers 15 pour distinguer ces deux principaux "paragraphes," la troisieme par l'inscription Allusio qui interrompt la sequence a la suite du vers 27 en annoncant que les trois derniers vers apportent l'eclaircissement definitif de l'ensemble. Notre analyse montrera que l'auteur caennais, loin de proposer un simple resume de "l'intrigue" de l'epopee ronsardienne, s'appuiera en realite sur un passage precis, notamment l'exposition contextuelle que le poete vendomois attribue a Jupiter aux vers 33-156 du premier chant.

FRANCUS, FIGURE MARIALE

La partie initiale du poeme, qui comprend donc les premiers quatorze vers, dessine le contexte mythologique dans lequel l'action de la Franciade se deroulera. Cette description se lit comme un veritable catalogue d'atrocites commises par les Grecs contre les adversaires Troyens, ancetres de la race des Valois. Sous la contrainte des exigences formelles propres au concours des palinods, Jacques de Cahaignes s'efforce d'inserer autant de renseignements que possible dans une espace rigoureusement delimitee, afin de bien preparer la voie a la description du miracle marial. Si l'emploi de noms propres n'est pas rare ici, il use frequemment aussi de periphrases breves et de figures de style, telles le zeugme, aptes a favoriser la concision syntaxique. Il s'agit pour lui de peindre a grands traits, tout d'abord, une fresque de la defaite sanglante de Troie. La premiere phrase de ce poeme, qui compte sept vers entiers, se termine sur le constat--deja miraculeux--de la survie du jeune Francus, seul rescape du sac ultime de la ville de Pergame. Ce premier developpement contient ainsi le germe de ce qui deviendra ensuite, sous la plume de Ronsard, les lecteurs de la Franciade le savent, le recit d'un destin triomphal:
   Traxerat Aeacides spumantibus Hectora bigis,
   Hostili fuerat jugulata Polyxena busto,
   Rex Thracum insontis Polydori sanguine terram
   Polluerat, dederat letho Pyrrhusque Polytem,
   Deiphobum Atrides, Paridem Telamonius heros.
   Astyanax super unus erat, quem Juppiter unum
   Conderet ut Francos Reges a caede levar[e]t. (3)


Le foisonnement onomastique et referentiel, ainsi que l'emploi repete de verbes conjugues au passe anterieur (Traxerat ... fuerat ... Polluerat ... dederat ...) aux quatre premiers vers, prete a ce debut une solennite de ton qui correspond tout a fait a la mission que l'auteur lui assigne: rememorer pour le lecteur cultive les noirceurs lugubres de la deconfiture apparente d'une race et d'une civilisation entiere, racontee aux derniers chants de l'Iliade et au deuxieme chant de l'Eneide. Une telle pratique de l'enumeration rappelle aussi le discours retrospectif que Ronsard fait prononcer a Jupiter dans les premiers moments de la Franciade, lorsqu'il se souvient a regret de la violence horrible du sac de Troie, qu'il n'hesite pas a reprocher a son epouse, Junon, au milieu d'un conseil des dieux. (4) La matiere lexicale que deploie ici Cahaignes temoigne, quant a elle, de souvenirs precis de la narration virgilienne, presentee dans la voix d'Enee lui-meme, de la violence meurtriere qui se dechaine a l'interieur du palais royal. (5)

Ensuite, dans la seconde moitie de cette partie expositoire, l'auteur abandonne brusquement l'effet solennel de la modalite enumerative en cherchant a rappeler un geste precis, toujours d'inspiration virgilienne, raconte des ce meme discours de Jupiter et fondateur de toute la suite de l'action des quatre livres de l'epopee francaise. Aux vers 107 a 140 du premier livre de la Franciade, en effet, Jupiter raconte comment il a derobe le jeune Astyanax a la furie de Pyrrhus, lui substituant une "image feint" (133) que l'agresseur porta aussitot au sommet d'une haute tour et lanca "pie contre-mont au travers de la rue / A chef froisse" (138-39). Afin de rappeler cet element central aux auditeurs et juges du palinod, Jacques de Cahaignes s'autorise un developpement plus descriptif, apte a saisir de pres le detail de la situation:
   Atque alium Franci peragentem imitamina, graiis
   Obtulerat. Sic ille caput, sic membra gerebat,
   Et ne forte dolus faciesque efficta pateret
   Addiderat vocem, quam (si venisset ad aures)
   Esse putes Franci, crassasque obtunderat auras.
   Hunc ubi praecipitem Pyrrhus demisit in undas
   Vicimus (exclamat) cecidit Priameia proles. (6)


Loin de se contenter de calquer la source virgilienne, l'auteur de l'epigramme use ici d'un substantif qui n'est pas atteste dans l'oeuvre du poete de Mantoue. Le pluriel du mot imitamen apparait notamment chez Ovide, lorsque l'auteur des Metamorphoses note que les ombres aux enfers se livrent a des gestes qui leur rappellent leur vie d'autrefois. (7) Dans un passage des Fastes, Ovide deploie la meme forme pour designer l'imitation rituelle de la danse que les Curetes et Corybantes ont effectuee pour cacher les cris du petit Zeus/Jupiter. (8) La repetition anaphorique (sic ... sic) au deuxieme vers cite met bien en evidence l'intention d'arreter le regard du lecteur sur un evenement singulier, celui notamment de la substitution surnaturelle qui sauve la vie au jeune fils d'Hector.

Ce deuxieme developpement au sein de la premiere partie de l'epigramme se distingue de celui qui le precede en ce qu'il consiste dans trois phrases completes, au lieu de tenir en une seule sequence enumerative. Le ralentissement du debit correspond a l'affinement du regard desormais fixe, a la fois sur l'evenement narratif d'inspiration virgilienne et sur un passage precis dans le texte de Ronsard. Cahaignes termine cette premiere section de quatorze vers sur une declamation triomphale de Pyrrhus qui croit voir s'eteindre la race de Priam. Dans le passage correspondant chez Ronsard, oU celui-ci raconte que le fils d'Achille jette le simulacre de Francus depuis "le haut d'une tour" (I, 135), Jupiter declare sechement, a la fin d'un paragraphe typographiquement demarque au sein des premieres editions, que "le Grec fut de [s]a ruse trompe" (I, 140). Une nouvelle petite sequence de six decasyllabes annonce ensuite la survie, divinement agencee, de celui qui fut destine a fonder la maison royale de France:
   Car Francus vit, et maugre toute envie
   De ses poumons va respirant la vie
   Dedans Buthrote, en ces champs, oU la voix
   Vit prophetique es chesnes Dodonois,
   Pres d'Helenin son oncle et d'Andromache
   Qui sans honneur par les tourbes le cache. (Ronsard I, 141-46)


Cette declaration marque la fin du recit de Jupiter qui, tel un prologue dramatique, met le lecteur bien au courant des evenements passes dont l'ensemble fournit tout contexte a l'action a venir. L'emploi qu'il fait, partout dans ce passage, de verbes conjugues au present de l'indicatif signale en effet la cloture de la "mise a jour" que le recit expositoire est cense apporter au debut de l'epopee. Ronsard emprunte ainsi l'autorite de Jupiter en lui attribuant le recit, tout a fait merveilleux, des grandes lignes de la descendance troyenne, qui contient notamment le detail crucial de la substitution surnaturelle d'un vain simulacre a la place du jeune prince fils d'Andromaque.

C'est aussi sur ce passage du poeme de Ronsard que s'arrete Jacques de Cahaignes lorsqu'il compose son epigramme en l'honneur de la Vierge sur une reference a l'epopee francaise parue vingt mois auparavant. Imiter la voix de Jupiter faconnee par le poete vendomois, lui permet d'adopter la perspective "divine," celle de l'autorite omnisciente qui reconstitue les evenements de l'histoire a partir de son placement celeste. Aussi ouvre-t-il la deuxieme "partie" de l'epigramme avec une declaration ferme sur l'antique erreur de Pyrrhus, formulee au present de l'indicatif a l'imitation du passagesource puise chez Ronsard:
   Nescia mens veri, mens heu quam caeca futuri
   Pyrrhe tua est, vana ludit te Juppiter umbra.
   Vivit adhuc Francus, qui nunc ignotus in arvis
   Chaoniis degit, sed in ipso flore juventae
   Victor ad occiduas gentes, Rhenumque feretur,
   Inde petet gallos, urbis nova moenia ponet
   Cui dabit aeternum Paridis de nomine nomen. (9)


Sans se permettre de calquer de formules trop celebres dans ces vers, Cahaignes fait usage d'une langue aux resonances virgiliennes. Son emploi de l'adjectif toponymique Chaonius, a titre d'exemple, evoque des expressions analogues rencontrees dans l'Eneide, sans reproduire directement de formules empruntees au poete romain. (10) D'autres expressions presentent la traduction de formules attestees dans le texte francais. Ainsi, l'emploi de l'adjectif ignotus reflete l'effort de l'humaniste normand pour evoquer le propos des vers 150-51 du texte de Ronsard: "Je ne veux plus qu'il languisse en paresse / Comme incogneu..." Au vers suivant, le syntagme in ipso flore juventae renvoie directement a la description physionomique du jeune homme que le poete vernaculaire attribue a Jupiter: "Desja la fleur de son age croissant..." (149).

Il convient de noter que la conjugaison des verbes au present de l'indicatif, dans les quatre premiers vers cites, fait correspondre cette declaration du poete precisement au temps present de l'enonciation narrative dans le recit ronsardien. Une difference significative separe toutefois la source epique et l'epigramme latine. Car alors que la voix de Jupiter demeure encadree chez Ronsard par le contexte narratif qui fera surgir a divers moments une variete de voix humaines et divines, celle du poete de l'epigramme, qui concourt aux palinods normands ne renvoie qu'implicitement a ce meme tissu narratif de l'epopee francaise. Depourvue de la reference contextuelle et narrative qui la subsume, la voix du poete marial se refere, dans ce poeme compose deux ans apres la premiere publication de la Franciade, a la fois aux evenements racontes par le recit epique developpe par Ronsard et aux realia contemporains de l'enonciation meme de l'epigramme. Ainsi, lorsqu'il glisse du present de l'indicatif au futur, dans les trois derniers vers cites (feretur ... petet ... ponet ... dabitur), le poete deploie les modalites referentielles du "futur historique" en se referant aux evenements a venir dans la suite narrative de la vie de Francus telle qu'elle se constituera sous la plume de Ronsard. Mais, dans les vers immediatement suivants, qui achevent cette deuxieme partie de l'epigramme latine, le meme temps verbal sert deja a designer le successeur de Charles IX :
   Illius antiqua de stirpe cadentibus annis
   Henricus latio commistus sanguine surget,
   Qui prima nondum tinctus lanugine malas
   Sceptra Polonorum capiet sibi debita fato,
   Gallorumque reget fratris successor habenas :
   Jura utrisque feret, sceptrumque perenne tenebit. (11)


Encore dans ces vers qui designent l'heritier du roi commanditaire et dedicataire de la Franciade, tout laisse croire que Cahaignes suit de pres le passage modele preleve au poeme de 1572. Ainsi, l'ablatif cadentibus annis situe a la fin de l'hexametre n'est pas sans rappeler l'usage que fait Ronsard de l'adjectif verbal ("son age croissant") dans une position semblable. Une reminiscence du vers du I, 148 de la Franciade--"Va d'un poil d'or son menton jaunissant"--semble informer la composition de l'image au vers 24 de l'epigramme, le poete latin deployant l'accusatif malas pour designer les joues au lieu du "menton" et l'ablatif lanugine comme referent du "poil" a l'instar de Virgile. (12) Dans son usage de la construction ablative antiqua de stirpe, censee evoquer les splendeurs de la lignee des Valois, Cahaignes demeure proche du passage choisi dans Ronsard, ou l'on trouve en effet une formule analogue: "Tige future d'une race si belle" (154). Meme l'anticipation prophetique du double "sceptre" d'Henri III, roi de France et de Pologne, correspond de pres a un element rencontre dans le portrait du jeune Francus qui, "sans Sceptre et sans honneur" (151) attend l'avenir que son destin lui assigne. Enfin, le mot meme du "destin" chez Ronsard - "Je veux qu'il aille ou son destin l'appelle" (153)--ne passe pas inapercu de Cahaignes qui n'hesite pas a preciser que ce double sceptre n'est rien de moins que l'obligation du destin (fato) envers le l'heritier royal de Charles IX. La perspective alteree, imposee brutalement par la mort prematuree de "Charles le Grand" premier dedicataire de l'epopee ronsardienne, n'empeche pas l'epigrammatiste des palinods normands de suivre rigoureusement le texte de sa principale reference dans la confection de l'eloge marial.

Ces premiers vingt-sept vers de l'epigramme contiennent un developpement fonde sur la mise en contexte a partir des grandes lignes de l'histoire homerique (vv. 1-7) et un rappel de l'evenement central qui favorise la continuite de la lignee d'Hector jusqu'a la derniere generation de la monarchie des Valois, notamment la substitution d'une "vain[e] image" a la place d'Astyanax lors du sac de Troie (vv. 8-14), suivant la narration attribuee par Ronsard a Jupiter lui-meme. Les vers qui suivent s'inspirent directement des derniers moments du recit du pere des dieux, aux vers 141-56 du premier chant de la Franciade. S'appuyant de sa connaissance precise des poetes antiques de la generation d'Auguste, et notamment de Virgile, Cahaignes elabore aux vers 15-27 de l'epigramme une veritable "mise a jour" de la ligne narrative arretee en 1572, fondee cependant sur une imitation du texte de Ronsard qui demeure proche de l'original.

Pris dans leur ensemble, tous ces details livrent un "portrait" de Francus, de son histoire et de son destin, qui doit constituer une figure de la Vierge. Jacques de Cahaignes voit dans le heros ronsardien une illustration de la faiblesse victorieuse, arrachee a la mort par un miracle divin. Aussi les trois derniers vers de l'epigramme, separes de l'ensemble par le sous-titre qui annonce leur fonction technique, celle de l'eclaircissement moral des vers qui les precedent, designent-ils explicitement le parallele que le poete percoit entre les origines de l'humanite et celles de la lignee royale de France:
   Allusio.
   Juppiter ut solum Priami de sanguine Francum
   Sic Deus Adami de successoribus unam
   Eripuit letho Mariam, flammaeque furenti. (13)


Ainsi, le fragile enfant Francus, sauve par Jupiter des flammes et de la violence meurtriere de l'ennemi, constitue pour le poete des palinods une figure de la douceur mariale qui finit par dompter les plus violents des suppots de Satan. Seule la prevoyance divine se porte garante de la survie du fils d'Hector, car meme les qualites heroiques dont il herite de son pere ne suffiraient pas a le soustraire a la violence meurtriere qui fauche sans exception tous les autres membres de sa race. C'est bien de cette meme maniere que Marie, nee de la race des hommes, fut depuis l'origine des temps preservee de la tare du peche charnel.

Lorsqu'il presente la matiere de La Franciade aux auditeurs du Puy de Caen, Jacques de Cahaignes choisit de resumer l'histoire entiere de la lignee d'Hector jusqu'a son aboutissement en France a l'epoque des Valois. Pour ce faire, il suit de pres le discours expositoire prononce par Jupiter au debut du premier chant de l'epopee de Ronsard. Sa fidelite a ce fragment du texte l'amene par moments a en traduire des vers, des expressions, des mots cles, en s'appuyant sur sa connaissance precise des textes poetiques de l'epoque d'Auguste, notamment de Virgile chez qui il puise nombre d'expressions analogues a celles du poete vendomois. Meme le destin tragique de Charles IX ne detourne pas le poete normand de cette pratique de l'imitation textuelle, mais le conduit plutot, a la maniere des poetes contemporains qui inscrivent le nom d'Henri III dans l'hommage qu'ils rendent a la vision dynastique soigneusement elaboree par le grand poete de cour, a incorporer dans son eloge de la Vierge une mention du roi a la "double couronne" de France et de Pologne. En reunissant ainsi, sous l'egide de la devotion mariale, les traits des epopees imperiaux de Ronsard et de Virgile et les peripeties les plus recentes survenues dans la maison de Valois, Jacques de Cahaignes s'inscrit dans une tradition palinodique bien etablie, selon laquelle les poetes des Puys mariaux "se veulent l'emanation de la communaute urbaine et se font l'echo de ses plus vives aspirations, rappelant au souverain la charge qui lui incombe en sa qualite de garant du bien public" (Devaux 393).

THE UNIVERSITY OF WESTERN ONTARIO

OUVRAGES CITES

Bjai, Denis. La Franciade sur le metier. Ronsard et la pratique du poeme heroique. Droz, 2001.

Cahaignes, Jacques de. Oeuvres de Jacques de Cahaignes, medecin caennais. (1548-1617). Collection Mancel, Musee des Beaux-Arts de Caen, manuscrit 101.

Cahaignes, Jacques de. Elogiorum civium Cadomensium centuria prima, authore Jacobo Cahagnesio. Jacques Le Bas, 1609.

--. Eloges des citoyens de la ville de Caen. 1re Centurie; par Jacques de Cahaignes, professeur du Roy en medicine ne l'universite de Caen. Traduction d'un curieux. Le BlancHarde, 1880.

Devaux, Jean. "Litterature et politique au coeur de la cite: des puys marials aux chambres de rhetorique." Premiere poesie francaise de la Renaissance. Autour des Puys poetiques normands. Champion, 1999, pp. 373-93.

Gros, Gerard. "Le gai savoir du Puy normand." Premiere poesie francaise de la Renaissance. Autour des Puys poetiques normands, edition de Jea-Claude Arnould et Thierry Mantovani. Champion, 2003, pp. 295-306.

--. Le poete, la Vierge et le prince du Puy. Etude sur les puys marials de la France du Nord du XIVe siecle a la Renaissance. Klincksieck, 1992.

Guery, Charles. Palinods ou Puys de Poesie en Normandie. Imprimerie de l'Eure, 1916.

Himmelsbach, Siegbert. L'epopee ou la 'case vide. ' La reflexion poetologique sur l'epopee nationale en France. Max Niemeyer, 1988.

Hue, Denis. La poesie palinodique a Rouen (1486-1550). Champion, 2002.

La Rue, Gervais de. Memoire historique sur le palinod de Caen. A. Hardel, 1841.

Malas-Semboloni, Odile. "L'organisation du Puy de Caen d'apres le manuscrit d'Estienne du Val de Mondrainville." Premiere poesie francaise de la Renaissance. Autour des Puys poetiques normands, edition de J.-C. Arnould et T. Mantovani. Champion, 2003, pp. 395-406.

--. "L'instauration du Puy de Palinods a Caen." Reforme, Humanisme, Renaissance, vol. 48, Juin 1999, pp. 45-57.

http://www.persee.fr/doc/rhren_0181-6799_1999_num_48_1_2259

Meniel, Bruno. Renaissance de l'epopee. La poesie epique en France de 1572 a 1623. Droz, 2004.

Nassichuk, John. "La Franciade a Avignon. Le livret de l'entree du cardinal de Bourbon, le 26 octobre 1574." Verite et fiction dans les entrees solennelles a la Renaissance et a l'Age classique, edition de John Nassichuk. Hermann, 2009, pp. 189-208.

--. "L'imitation de Ronsard sous la plume de Gabriel Chappuys: l'entree lyonnaise de

Henri III." Les arts du spectacle III. Honore Champion, 2006, pp. 123-54.

Ovide, Les Metamorphoses. Texte etabli et traduit par G. Lafaye. Les Belles Lettres, 1999.

Ronsard, Pierre de. Oeuvres completes. Edition critique, avec introduction et commentaire par Paul Laumonier. Vol. 16, "La Franciade." Nizet, 1983.

Usher, Phillip J. Epic Arts in Renaissance France. Oxford UP, 2014.

Virgile, Eneide. Texte etabli et traduit par Jacques Perret. Les Belles Lettres, 2002.

(1) Pour une analyse detaillee de ce texte, voir Nassichuk, "L'imitation de Ronsard."

(2) Voir sur ce point La Rue (61); Guery (32); Malas-Semboloni, "L'instauration."

(3) "Avec ses doubles chars ecumants le fils d'Eaque avait tire Hector, / Polyxene avait ete egorgee pres du bucher ennemi, / Le roi des Thraces avait souille la terre du sang de l'innocent / Polydore, a la mort Pyrrhus avait donne Polites, / L'Atride Deiphobe et Paris le heros de Telamon. / Astyanax surtout etait l'unique, que Jupiter conduisait / Seul pour qu'il soulage les rois Francs de ce massacre" (Cahaignes 254).

(4) "La forcenoient deux tygres sans mercy / Le grand Atride, et le petit aussy / Joyeux de sang: le carnacier Tydide, / Et le superbe heritier d'Aeacide, / Le grand Ajax seigneur du grand bouclier." (Ronsard, I, 47-51).

(5) Comparer Virgile II: "lamque adeo super unus eram, cum limina Vestae / Servantem et tacitam secreta in sede latentem / Tyndarida aspicio..." (567-69).

(6) "Et aux Grecs il avait offert un autre qui effectuait l'imitation / De Francus. Celui-la portait comme lui la tete, comme lui le corps, / Et pour que sa ruse, son visage feint, ne souffre de defauts, / Il y avait ajoute la voix, laquelle, si jamais elle etait parvenue a tes oreilles, / Tu la croirais celle de Francus, qui avait frappe les airs epais. / Lorsque Pyrrhus l'a precipite sur les ondes, / 'Nous avons gagne !' s'exclame-t-il, 'morte est la descendance de Priam'" (Cahaignes 254).

(7) "Parsque forum celebrant, pars imi tecta tyranni, / Pars aliquas artes, antiquae imitamina vitae, / Exercent." (Met. IV, 444-46).

(8) "Res latuit, priscique manent imitamina facti" (Fastes IV, 211).

(9) "Un esprit ignorant de la verite, esprit helas bien imprevoyant, / Pyrrhus, est le tien, d'une vaine ombre Jupiter te trompe. / Francus vit encore, qui pour l'heure passe ses jours, inconnu / Au milieu des champs de la Chaonie, mais dans la fleur de sa jeunesse / Il se portera conquerant jusqu'aux peuples de l'Occident et du Rhin, / De la il cherchera les Gaulois, dressera les murs nouveaux d'une ville / A laquelle il donnera un nom eternel du nom de Paris" (Cahaignes 254).

(10) Comparer Virgile III: "Chaonios.campos" (334) et Stace VI: "Chaoniumque nemus" (99).

(11) "De la souche ancienne de celui-ci apres de longues annees / Un Henri surgira melange au sang de la race latine, / Qui avant meme qu'un tendre duvet lui touche les machoires, / Saisira pour lui-meme le sceptre des Polonais que lui doit le destin, / Et successeur de son frere tiendra les renes des Francais. / De chacun il soutiendra les lois et tiendra perpetuellement le sceptre" (Cahaignes 254).

(12) Comparer Virgile X: "Tu quoque, flaventem prima lanugine malas." (324).

(13) "Tout comme Jupiter du sang de Priam sauva le seul Francus, / Aussi Dieu arracha Marie, seule des descendants / D'Adam a la mort et a la furieuse flamme" (Cahaignes 254).
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Author:Nassichuk, John
Publication:Romance Notes
Article Type:Excerpt
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2018
Words:4586
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