Printer Friendly

Expression d'une souffrance sociale en milieu rural senoufo et ethnoethique.

RESUME - ABSTRACT -- RESUMEN

Expression d'une souffrance sociale en milieu rural senoufo et ethnoethique

Le groupe nyarafolo, rattache au peuple senoufo, est installe en zone de savane au nord de la Cote d'Ivoire. Jusqu'a present, les travaux anthropologiques sur la societe senoufo ont parle a son sujet d'un ethos d'endurance, particulierement reperable dans le processus initiatique et la conception du travail. Cette contribution veut interroger l'existence d'un ethos de souffrance dans cette societe en accordant une legitimite aux categories indigenes et particulierement aux sources orales. Ce faisant, elle veut egalement mettre en evidence des problemes deontologiques qui se posent a tout chercheur dans le cadre d'une reflexion qui cherche a construire un regard anthropologique sur la souffrance. Par le biais de l'analyse de discours de jeunes cultivateurs, elle evoque la necessite pour la discipline anthropologique de sortir d'une approche purement descriptive et contextuelle de la souffrance afin de s'acheminer vers une ethnoethique transcendant les particularismes culturels.

Mots cles : Lorillard, cultivateurs senoufo, Cote d'Ivoire, anthropologie de la souffrance, ethos, discours, ethnoethique

Aspects of Social Suffering in the Senufo Rural Communities and Ethnoethics

The Nyarafolo people -- a Senufo-related population -- lives in the savannah zone in the North of Ivory Coast. Anthropologists focussing on the Senufo people bave noticed so far the high value placed on endurance, drawn from the study of their initiation rites and their work ethic. The aim of this study is to question the << ethos of suffering >> by acknowledging the legitimacy of the natives' experience, particularly in their oral tradition. We will also question the research methodology used in the studies dealing with suffering from an anthropological point of view. Through the analysis of young farmers' discourse, we suggest the necessity for anthropologists to move away from a strictly descriptive and contextual approach of suffering and to consider a study of ethnoethics, beyond cultural particularisms.

Keywords : Lorillard, Senufo Farmers, Ivory Coast, Anthropology of Suffering, Social Suffering, Ethos, Discourse, Ethnoethics

Expresion de un sufrimiento social en medio rural senufo y emo-etico

El grupo nyarafolo, ligado al pueblo Senufo, se encuentra instalado en la zona de la sabana del norte de la Costa de Marfil. Hasta ahora, los trabajos antropologicos sobre la sociedad Senufo han hablado de un ethos de resistencia, sobre todo localizable en el proceso iniciatico y en la concepcion del trabajo. Esta contribucion desea interrogar la existencia de un << ethos del sufrimiento >> en dicha sociedad, otorgando legitimidad a las categoffas indigenas y en particular a las fuentes orales. Al hacer esto, se desea asi mismo plantear los problemas deontologicos que se plantea todo investigador en el marco de una reflexion que trata de construir una vision antropologica del sufrimiento. Utilizando el sesgo del analisis del discurso de jovenes cultivadores, evoca la necesidad para la disciplina antropologica de abandonar un enfoque puramente descriptivo y contextual del sufrimiento con el fin de dirigirse hacia una etno-etica trascendiendo los particularismos culturales.

Palabras clave : Lorillard, cultivadores senufo, Costa de Marfil, antropologfa del sufrimiento, ethos, discurso, etno-etica

Introduction

Le peuple senoufo couvre un large territoire reparti entre plusieurs pays : Cote d'Ivoire, Burkina Faso, Mali et Ghana. Le sous-groupe nyarafolo, au sein duquel ce travail de recherche a ete realise en grande partie, est installe au nord de la Cote d'Ivoire, autour de la ville de Ferkessedougou, dans une zone enclavee au coeur d'un paysage de savane. Du fait qu'ils vivent au sein d'une societe rurale les Nyarafolo sont majoritairement agriculteurs et sedentaires.

Entre 1998 et 2006, je suis regulierement venue habiter au sein d'un village nyarafolon (1), Fonikaha, afin de mener un travail de recherche sur la litterature orale de ce peuple. Des le debut de cette enquete, en partageant la vie des habitants de ce village de petite taille, j'ai ete frappee par leurs discours : ils etaient ponctues d'evocations sur la souffrance. Au depart, il s'agissait de remarques spontanees exprimees en francais sur le destin du peuple senoufo. << Les Senoufo sont nes pour la terre, nes pour souffrir >>, me disait-on, ou bien << Si tu nais Senoufo, tu supporteras beaucoup >>. Apres plusieurs retours effectues en milieu rural senoufo, alors que je me familiarisais avec la langue nyarafolo, je me suis apercue de la pregnance d'une categorie precise, furogo, qui renvoie a la notion de souffrance, dans les enonces produits par mes interlocuteurs.

La signification de cette categorie, furogo, est proche du sens que nous donnons au terme souffrance en francais. Il s'agit d'un concept dont la signification oscille entre souffrance et fatigue. Selon les situations d'enonciation oo cette notion parait, ce terme peut renvoyer a une fatigue physique et/ou a une souffrance morale.

Ainsi, pour signifier qu'il se rend dans son champ, un cultivateur peut dire : << je vais cultiver dans mon champ >>, mais aussi : << je vais me fatiguer dans mon champ >>, en faisant appel au terme furogo. Les artisans, et particulierement les forgerons, affirment que le travail du fer necessite que l'homme sache supporter le forgeage, la chaleur, la fatigue/souffrance. Cette notion est egalement presente dans les discours qui evoquent les evenements douloureux qui emaillent l'existence.

D'un individu qui vit dans un profond denuement, on peut dire : << il est dans la souffrance >> (2). Lorsqu'une maladie accable quelqu'un, la personne a la possibilite de s'en plaindre ainsi : << la maladie me fatigue/me fait souffrir >> (3). Lors des funerailles, on echange une salutation particuliere avec la famille endeuillee : << je vous salue sur la souffrance >> (4), expression que l'on pourrait egalement traduire par : << je vous salue pour la souffrance >>.

Au-dela de ces discours quotidiens, on constate que la souffrance impregne les chants, les contes et les proverbes. Cette notion irrigue l'ensemble des paroles metaphoriques issues de la litterature orale. Dans les recits historiques des anciens, elle apparait comme une donnee incontournable de la memoire collective. Elle est presente dans les repertoires de chants, feminins notamment, oo elle se pose comme une notion qui impregne discretement toute destinee, de la naissance a la mort.

Les jeunes font particulierement appel a furogo, la souffrance, pour decrire leur sentiment de marginalisation et d'invisibilite sociale dans la Cote d'Ivoire contemporaine. Cet ethos apparait donc aussi comme le reflet d'une << souffrance sociale >> (5) et d'une interiorisation de la violence politique au quotidien : en majorite cultivateurs ou ouvriers agricoles, les hommes et femmes que j'ai pu rencontrer lors de cette etude se depeignent le plus souvent comme des individus socialement devalorises, << invisibles >>, << anonymes >>. Leur position par rapport a l'Etat les amene a se considerer eux-memes comme appartenant a une frange dominee ou mineure de la societe globale. Cette logique, interiorisee et incorporee, est de plus en plus conscientisee et exprimee.

De surcroit, la valorisation de la souffrance n'est pas reperable seulement dans les strategies discursives. Elle est egalement inscrite dans les rapports sociaux : tout au long de son existence, un individu nyarafolo est confronte a des epreuves fondatrices qui lui imposent de savoir domestiquer ses sens et incorporer la douleur. Si les rites initiatiques sont a cet egard particulierement marquants, d'autres pratiques qui apparaissent comme des epreuves implicites permettent aux hommes et aux femmes de cette societe de supporter, de maitriser ou de conjurer le malheur.

Durant mes sejours dans le nord de la Cote d'Ivoire, dans un village nyarafolo, j'ai pris acte de l'importance de cette notion de souffrance dans les discours -- qu'il s'agisse de chants, d'autres genres appartenant a la litterature orale, d'entretiens, mais aussi de discussions plus informelles -- et dans les pratiques -- apprentissage du travail et attitudes de la vie quotidienne, epreuves et rituels d'endurcissement. La presence de cette notion valorisee, furogo, dans la vie sociale et la litterature orale m'a poussee a emettre l'hypothese qu'il existe dans la societe senoufo un << ethos de souffrance >>. Par ethos, je me refere a un ordre normatif interiorise qui regit les conduites (6). Cette acception sociologique renvoie a la definition qu'en donne Pierre Bourdieu, et particulierement a l'existence d'une dimension interiorisee et inconsciente de preceptes ethiques, laquelle contribue a former une :

[D]isposition generale et transposable qui, etant le produit de tout un apprentissage domine par un type determine de regularites objectives, determine les conduites << raisonnables >> et << deraisonnables >> pour tout agent soumis a ces regularites.

Bourdieu 2000 : 259

Travaillant sur la conception senoufo de la souffrance, et particulierement sur la souffrance discrete et ordinaire qui impregne le quotidien des hommes et des femmes dans cette societe, je me suis penchee sur les strategies discursives des jeunes qui mobilisent la notion contextuelle de furogo afin de temoigner du sentiment de marginalisation lie a une << souffrance sociale >>. Loin d'etre de simples plaintes, ces discours portent en eux une forme de critique qu'il importe de deceler.

Cette contribution voudrait, apres avoir pose les problemes relatifs au choix d'un sujet aussi delicat en anthropologie et particulierement au sujet de la societe senoufo, presenter et analyser les discours de ces jeunes nyarafolo qui font un usage social et politique de la souffrance, afin de proposer une reflexion plus large sur l'ethnoethique. Il ne s'agit pas ici d'isoler les valeurs morales que les jeunes nyarafolo convoquent dans leurs discours mais de les replacer dans leur contexte social et politique d'emergence, et ainsi d'acceder a la dimension intersubjective de l'ethique, au sujet de laquelle Arthur Kleinman ecrit : << D'un point de vue anthropologique, l'ethique en tant qu'experience interpersonnelle est cruciale parce que les valeurs sont ancrees dans nos conditions sociales >> (Kleinman 2006 : 165, ma traduction). Le cheminement sera le suivant : seront tout d'abord presentees les questions deontologiques que pose la construction d'un regard proprement anthropologique sur la souffrance et leur possible lien avec l'ethnoethique en tant qu'elle transcende les identites locales et les principes moraux individuels (Kleinman 2006). Puis, j'evoquerai avec quelles precautions j'ai pu penser la question de l'existence d'un ethos de souffrance dans une societe longtemps objectivee dans la litterature coloniale et postcoloniale comme l'essence meme de la paysannerie endurante, fermee et conservatrice ; avant de montrer finalement en quoi les discours des jeunes nyarafolo, qui mobilisent la souffrance afin de decrire leur sentiment de marginalisation, permettent de penser l'articulation entre la description d' une souffrance circonscrite a un ethos culturel et la reflexion sur la necessite pour l'anthropologie de s'acheminer vers une approche ethnoethique.

La question de la souffrance en anthropologie : Un sujet << suspect >> ou valorise?

Les sciences sociales semblent s'etre constituees et autonomisees en prenant soin de differencier leur objet de celui de l'etude de la morale. La recherche d'une certaine reconnaissance institutionnelle a pousse les peres fondateurs de la discipline sociologique a ecarter les phenomenes psychologiques de l'etude du monde social. Dans Les regles de la methode sociologique, Durkheim definit les faits sociaux comme des choses en prenant soin de souligner qu'ils ne peuvent avoir l'individu pour substrat (Durkheim 1937 : 4). Les faits sociaux sont exterieurs a l'individu et s'imposent a lui par la contrainte :

Est fait social toute maniere de faire, fixee ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte exterieure, ou bien encore, qui est generale dans l'etendue d'une societe donnee tout en ayant une existence propre, independante de ses manifestations individuelles.

Durkheim 1937 : 14

Tout au long de l'introduction de l'ouvrage qui definit dans ses grandes lignes la methode sociologique, Durkheim bute sur la question embarrassante des etats qui affectent l'individu :

Voila ce que sont les phenomenes sociaux, debarrasses de tout element etranger. Quant a leurs manifestations privees, elles ont bien quelque chose de social, puisqu'elles reproduisent en partie un modele collectif ; mais chacune d'elle depend aussi et pour une large part, de la constitution organico-psychique de l'individu, des circonstances particulieres dans lesquelles il est place. Elles ne sont donc pas des phenomenes proprement sociologiques. Elles tiennent a la fois aux deux regnes, on pourrait les appeler socio-psychiques. Elles interessent le sociologue sans constituer la matiere immediate de la sociologie.

Durkheim 1937 : 10

Cette posture macrosociologique durkheimienne est par la suite nuancee par Mauss, qui etablit avec prudence une passerelle entre le champ de l'anthropologie et celui de la psychologie, en montrant que ces deux demarches possedent un objet d'etude commun, l'etude du symbolique (Mauss 2003 : 294). Ce faisant, Mauss elargit le champ de l'anthropologie a celui des representations collectives dont il donne quelques exemples : << idees, concepts, categories, sentiments collectifs et expressions figees des emotions et des sentiments >> ou encore << rires, larmes, lamentations funeraires >> (Mauss 2003 : 289).

Dans un ouvrage recent synthetisant des contributions diverses sur la place du corps et des affects au sein de la discipline anthropologique, l'anthropologue Alexandre Surralles ecrit a juste titre :

Reste a savoir pourquoi la dimension affective a ete ignoree par l'anthropologie bien qu'elle possede des facultes si puissantes. Dans le repertoire des sujets qui interessent les anthropologues, la rubrique des affects est en effet l'une des moins fournies. Sensations, emotions, sentiments ou affects, l'anthropologie les a generalement consideres comme relevant de la psychologie, des categories asystematiques ou encore des objets indescriptibles. En dehors de l'ecole Culture et personnalite, il a fallu attendre les annees 1980 pour que certains de ces traits deviennent un objet de recherche delibere ; c'est le cas par exemple des emotions. Elles jouissent aujourd'hui d'une attention grandissante, en particulier aux Etats-Unis, et il existe un large eventail d' approches.

Surralles 2004 : 59-60

De nos jours, la frontiere entre l'analyse des faits sociaux globaux et celle des representations individuelles les plus intimes s'estompe. Depuis l'eclatement des sciences sociales, issu de la periode contemporaine, les thematiques relatives aux affects et aux emotions abondent au sein des travaux de chercheurs en anthropologie ou en sociologie, si bien que l'etude de la souffrance n'apparait plus marginale et se pose presque comme un champ de recherche en soi, valorise et valorisant. Francoise Heritier elle-meme note qu'une nouvelle posture prenant en compte le corps et les affects s'etend a l'ensemble du champ des sciences sociales :

On constate avec interet a l'heure actuelle que, au moment meme oo anthropologues et ethnologues integrent dans leurs analyses globales le corps pulsionnel et le systeme relationnel (corps et affects d'un cote, relation et structure de l'autre) et se posent la question de cette integration sur le plan de la cognition, d'autres disciplines dans les sciences sociales travaillent dans le meme sens.

Heritier et Xanthakou 2004 : 13

Longtemps negligee en anthropologie, la souffrance est donc en voie de devenir un objet legitime au sein de cette discipline. D'autres thematiques s'y fraient un chemin, que l'on peut << connecter >> a cette notion de souffrance : le tragique, le desastre, la douleur ... Seminaires, colloques et ouvrages participent a elaborer un regard proprement anthropologique sur ces questions.

Plusieurs etudes recentes font de la souffrance un angle d'attaque legitime pour aborder une societe. Aux Etats-Unis, Arthur Kleinman, Veena Das presentent avec Margaret Lock au Canada une serie de recherches sur le theme du Social Suffering. Leur approche pluridisciplinaire synthetise des contributions tres diversifiees sur la souffrance liee a des situations de violence politique extreme. En definissant les individus qui ont vecu des situations de violence politique comme des << Social Sufferers >>, et pas comme des << patients >> ou des << victimes >>, ces chercheurs evitent deux ecueils : celui de la medicalisation de la souffrance, d'une part, qui va de pair avec une forme de psychologisation obliterant les causes sociales du traumatisme, et celui de la victimisation, d'autre part, qui denie aux individus leur capacite a agir sur leur histoire (Desjarlais et Kleinman 1994 : 57). Les notions de souffrance et de violence sont abordees, dans les travaux impulses par le Social Suffering, dans leur dimension intersubjective, comme des questions sur lesquelles le monde social imprime sa marque (Das, Kleinman et Lock 1997 : xiii). Plutot que de concentrer leurs recherches sur les aspects intimes et incommunicables de la douleur liee au traumatisme, les chercheurs du Social Suffering tentent de comprendre la dimension collective et complexe du traumatisme en le replacant dans son contexte historique, social et politique d'emergence.

En France, Christophe Dejours a egalement etudie cette notion de souffrance sociale dans le contexte de la precarisation du monde du travail (Dejours 1998). Dans La misere du monde, Pierre Bourdieu (1993) avait auparavant coordonne une serie de recherches sur les multiples douleurs inscrites dans le quotidien des francais, generees par les inegalites sociales. Il montrait ainsi comment la souffrance ordinaire perdurait dans un pays qui avait depuis longtemps fait reculer la grande misere. Ces differentes perspectives anthropologiques ou sociologiques sur la souffrance temoignent de l'engouement que suscite un tel sujet au sein du vaste champ des sciences humaines.

Didier Fassin ecrit a propos de cette presence insistante de la souffrance au sein des recherches anthropologiques recentes :

De meme que la souffrance ne peut guere etre mise en cause sous peine d'accusation de cynisme, de meme les anthropologues qui l'etudient semblent aujourd'hui echapper a toute contestation.

Fassin 2004 : 29

Dans ce contexte, la description du monde social prend un tour << compassionnel >> et la voix de l'anthropologue glisse vers la morale en ce qu'elle se destine, poursuit Fassin dans le meme passage, a << decrire les afflictions des domines >>.

Mais cette mutation de la position du chercheur est-elle veritablement problematique? Ne peut-il pas devenir legitimement porte-parole d'une souffrance rendue invisible ou deliberement occultee? D'un cote, pour certains auteurs critiques face a une conception essentialiste de la << souffrance sociale >> (Fassin 2004, par exemple), plutot que de s'impliquer dans une anthropologie militante, il importe d'examiner ce que les systemes sociaux identifient comme << souffrance >> et d'etudier comment chaque societe construit culturellement sa conception du tolerable et de l'intolerable, du supportable et de l'insupportable. D'un autre cote, pour les auteurs du Social Suffering, la dynamique de la souffrance extreme engendrant des bouleversements qui remettent en cause les fondements des societes, elle implique de ce fait d'indeniables positionnements politiques (Renault 2008 : 50). Cette posture trouve des echos chez certains anthropologues persuades qu'on ne peut plus eluder la question de l'engagement ethique des chercheurs a l'heure oo les travaux de ces derniers nourrissent une forme de << politique de la representation >> -- pour le moins problematique -- autour des notions de violence et de souffrance sociale (Scheper-Hugues 1995).

En toile de fond, on voit donc se dessiner une forme de debat opposant les tenants d'une approche constructiviste de la souffrance, qui peut deboucher soit sur une forme de relativisme (chaque societe regit ses conceptions du supportable et de l'insupportable, l'anthropologue ne peut que decrire ces systemes de representation sans poser de jugement de valeur), soit sur une approche plus dynamique et impliquee, qui, sans ceder pour autant a une ideologie universaliste globalisante, prend en compte la question politique transversale dans les diverses situations de souffrance sociale comme un veritable enjeu ethique. En effet, le risque de la premiere posture epistemologique n'est-il pas d'enfermer le chercheur dans une approche purement descriptive de la << souffrance socialement construite >>, glose aux accents morbides?

L'anthropologie soucieuse de batir une veritable ethnoethique, au sens d'une ethique qui transcende les constructions culturelles de la souffrance, se fonde souvent sur des experiences extremes de violence politique, de guerre, de grande pauvrete, lesquelles se traduisent par des faits objectifs : un phenomene de chomage qui s'accroit, une famine qui s'etend ou se prolonge, des actes de violence, un nombre de morts precis, par exemple. Les experiences de terrain << extremes >> provoquent souvent chez le chercheur une forme de << faillite >> de la pensee et le poussent a s'engager (Pirinoli 2004). Ce sentiment a ete le mien en Cote d'Ivoire. En effet, au coeur d'une guerre ou face a une situation de grande precarite, l'anthropologue peut-il decemment ou legitimement garder une position << descriptive >> sans jamais s'interroger sur les fondements normatifs de l'ethique?

Cependant, des lors que l'anthropologie veut sortir d'une sorte de << phenomenologie de la souffrance >> pour s'acheminer vers une forme d'ethnoethique, elle doit faire face a de nombreuses resistances : sur le plan academique tout d'abord, mais egalement dans la vie sociale et institutionnelle oo subsiste un phenomene d'<< invisibilisation >> de la souffrance en vue de la reproduction des rapports de domination (Renault 2008). Ces questions ont traverse ma demarche de recherche sur la presence de la souffrance dans la litterature orale nyarafolo.

Etude de l'existence d'un << ethos de souffrance >> dans la societe senoufo : precautions, concepts et contexte

La litterature anthropologique, sans veritablement parler de valorisation de la souffrance chez les Senoufo, fait etat d'un << ethos d'endurance >> present dans cette societe. Nicole Sindzingre et Andrasz Zempleni montrent ainsi que l'ethique de l'endurance est une composante essentielle de la conception de la maladie et de la logique etiologique (Sindzingre et Zempleni 1981 : 281).

Il est des travaux qui se fondent sur une analyse precise du poro, processus initiatique senoufo connu pour son caractere secret et extremement douloureux, dans lequel M. Houseman voit un scheme exceptionnel pour un possible rapprochement entre initiation et torture (Houseman 1999 : 79). Des 1959, dans son article sur le poro des Dieli, l'administrateur Gibert Bochet fait ressortir, par le biais d'une description minutieuse, la double dimension--physique et morale--des epreuves du poro :

De l'aveu des interesses, les epreuves purement physiques leur sont moins penibles que ces moments d'abandon oo ils sont laisses apres qu'une savante mise en scene les a contraints de remettre en question leur optique traditionnelle et a cree un certain desarroi. En meme temps ces epreuves concourent a l'amoindrissement des facultes de resistance que peuvent presenter les jeunes gens possedant les plus fortes personnalites.

Bochet 1959 : 70

Andrasz Zempleni, ayant lui-meme ete initie au poro senoufo nafara, donne une vision saisissante de la penibilite des epreuves endurees par les neophytes dans l'enclos du sinzang, le bois sacre oo se deroulent les operations initiatiques (Zempleni 1993). En centrant son analyse sur Kafolo, mere acariatre du sinzang qui impose a ses << enfants >> des pratiques tres douloureuses, il propose une reflexion sur le statut singulier de cette entite. Il ajoute que selon les Senoufo, l'episode dans le bois sacre ne constitue que l'un des maillons d'une chaine d'epreuves qui s'etend a l'existence toute entiere :

Pour les Nafara, l'experience du poro--qui dure toute la vie--est un nangalag, terme que l'on pourrait rendre par << souffrance initiatique >> s'il ne sous-tendait pas aussi l'idee de l'errance et du paiement. [...] les taches rituelles du poro sont appelees << travaux de la mere du sinzang >> et, comme on les chante au moment de son kafo (7), << ils sont nombreux comme des grains de fonio >>.

Zempleni 1996 : 37

Dans une contribution qui interroge precisement le sens initiatique de la souffrance, Andras Zempleni explique que lors de ses enquetes, pour ses interlocuteurs senoufo, son identite a ete associee a celle d'un revenant ou, plus exactement, a celle d'un << mort qui est revenu >> : en effet, un vrai blanc auraitil pu << aimer le poro >>, supporter la souffrance du poro? (Zempleni 1990 : 77 ; 1996 : 41)

Au-dela de cette analyse de la souffrance initiatique, on peut noter les travaux de Marianne Lemaire qui s'interessent a la conception senoufo du travail. Sa these s'attache a montrer que les travaux que les Senoufo considerent comme veritables sont ceux qu'ils rangent dans la categorie indigene faliwi, qui exigent de la personne qui s'y attele un effort fondateur--plus important que le travail en lui-meme--ainsi qu'une profonde souffrance : << Le travail agricole est une ecole du savoir-faire, du savoir-souffrir, du savoir-dire la souffrance et du savoir-lutter >> (Lemaire 2000 : 309). Elle ajoute plus loin : << Lorsque le cultivateur senoufo peine dans son champ, son travail devient pour lui faliwi, effort poursuivi pour lui-meme, volonte en tant que telle dans une orgueilleuse indiference a ses fins >> (Lemaire 2000 : 326).

Cette vision du monde serait au mieux exaltee dans les concours de culture, lieux de la rivalite par excellence. Ces concours, agricoles, consistaient autrefois en une concurrence au sein des travaux champetres oo on elisait un << champion de culture >>, tegban, le cultivateur le plus puissant et le plus apte a vaincre ses camarades par sa rapidite a effectuer des sillons sur le champ. En reajustant la categorie du travail a celle des faliwi senoufo qui paraissent empreints de rivalite, Lemaire explique que le labeur agricole a pour corollaire la peine et est donc necessairement impregne de souffrance : souffrance qu'exaltent et attisent les musiciens accompagnateurs du travail en vue de susciter chez le cultivateur la rage de vaincre, l'envie de << mettre son coeur a l'epreuve et d'endurer l'ardeur du soleil >> (Lemaire 1999 : 43).

Parallelement a cela, tout en developpant cette analyse sur le lien entre travail et souffrance dans la societe senoufo tyebara, Lemaire montre de maniere decisive que les administrateurs coloniaux, en survalorisant l'ethos d'endurance des Senoufo et en dressant ainsi un << portrait du Senoufo en travailleur >>, << pacifique jusqu'a la passivite >>, se sont mepris sur la veritable conception du travail dans cette societe, en occultant sa dimension agonistique. Or, ce discours des administrateurs coloniaux qui a fait << du Senoufo >> une victime, un << vaincu de la vie >> -- pour reprendre les mots de Delafosse -, a trouve des prolongements dans la litterature anthropologique et jus.que chez les intellectuels senoufo euxmemes (Launay 1999 ; Lemaire 2001). A l'origine, tel qu'il a ete edifie par les administrateurs coloniaux, ce tableau etait surtout base sur des axes de reflexion quelque peu caricaturaux : sur l'opposition irreductible entre les ethnies senoufo et dioula, d'une part, et sur la prise en consideration des << caracteres >> moraux des Senoufo, caracteres brosses a grands traits, d'autre part -- lesquels sont emprunts de jugements de valeur (Launay 1999 ; Lemaire 2000, 2001), et s'accompagnent d'une thematique quasi-religieuse : pacifisme, harmonie, humilite, ferveur. En insistant sur la notion de souffrance chez les Senoufo, ne risque-t-on pas de renforcer ce stereotype construit par la litterature coloniale?

Afin d'eviter le piege de telles projections, il parait important de revenir au contexte de cette etude, qui peut ainsi eclairer l'angle d'attaque choisi pour aborder la societe senoufo. Lors de cette enquete, j'ai eu acces a une multitude de donnees produites au sein de la litterature orale. Comme je l'ai rapidement constate, il ne s'agissait pas d'une litterature orale reifiee ou tournee vers la repetition. Les discours de mes interlocuteurs etaient tres fortement permeables au contexte qui se jouait alors en Cote d'Ivoire, marque par la souffrance sociale, l'instabilite politique et la crise economique. De plus, etant donne ma position dans l'espace social, j'etais tres concretement confrontee aux souffrances du quotidien, plus qu'aux souffrances institutionnalisees du processus initiatique. Cette posture a favorise chez moi une attention particuliere a la dimension cachee de la vie sociale, a ce que j'ai nomme la << souffrance discrete >> (8), pourtant bien inscrite dans les rapports sociaux.

Le fait de parler << d'ethos d'endurance >>, comme l'a souvent fait la litterature anthropologique, m'apparaissait dans ce contexte precis insuffisant pour cerner la dimension a la fois sociale mais aussi discrete, voire intime, de la souffrance dont j'etais temoin. Plus largement, l'expression << ethos d'endurance >> ne renvoyait pas selon moi aux categories de la langue nyarafolo. En raison de la polysemie de cette notion valorisee que l'on nomme furogo, y associer le terme << souffrance >> me semblait moins restrictif et plus respectueux des propos de mes interlocuteurs.

Usages sociaux de la souffrance : Expression d'un sentiment de marginalisation

Au cours de differents sejours dans le nord de la Cote d'Ivoire, dans un village nyarafolo oo je suis venue regulierement habiter, j'ai pu constater que les usages sociaux de la souffrance affleurent particulierement dans les paroles de jeunes qui tentent de vivre du travail de la terre. Les discours sur la souffrance et la pauvrete auxquels j'ai pu avoir acces ont ete enregistres au depart dans des situations d'enonciation peu naturelles, par le biais d'entretiens non directifs. Progressivement, au fil de mes enquetes, la relation avec mes interlocuteurs a change : oubliant que je suis sur mon << terrain >>, je ne suis plus en quete de la << bonne version >> d'un chant ou d'un entretien et nos discussions, plus informelles, sont aussi plus personnelles. C'est dans ce contexte que j'ai pu echanger des propos significatifs avec des jeunes cultivateurs.

De plus en plus, ceux-ci se reclament d'une identite subalterne ou minoritaire (9). Ils disent appartenir a une zone oubliee, a une enclave coupee des projets de developpement impulses par le gouvernement ou les ONG. Leur conscience d'appartenir a une frange << dominee >> de la societe se lit dans leurs propos et surgit des lors qu'on aborde la question, toujours douloureuse, du rapport a l'Etat. Afin de decrire les consequences de la pauvrete, les jeunes agriculteurs utilisent des expressions et des mots qui reviennent regulierement : la << souffrance >>, le << manque de moyens >>, l'impuissance face a des logiques gouvernementales plus ou moins obscures. Ils montrent aussi comment la pauvrete s'inscrit dans une hexis corporelle :

Marie, nous, on doit s'accroupir pour cultiver! Avec la houe, nos reins se fatiguent quand on s'accroupit pour cultiver, c'est a cause du manque de moyens qu'on vit comme ca, qu'on endure cette souffrance ... Certains cultivent leurs propres parcelles, d'autres cultivent les terres de leur pere, ils cultivent avec lui par manque de terres ...

Souleymane, cultivateur, 18 ans

Ici le gouvernement dit qu'il aide les paysans : si tu cultives du coton, alors il te donne de l'engrais. Quand ton coton a donne la recolte, tu dois rembourser la dette. Quand on vient t'acheter le coton, tu t'apercois que tu es en << impaye >>! Le mais, les legumes du jardin, tu peux essayer d'aller en vendre au marche ... Pour le mais tu vois que tu gagnes 100 francs! Mais tu es oblige de vendre car tu n'as rien. Tu es en colere, tu pourrais renverser ton produit a terre ... Le gouvernement se four des paysans.

Kiffori, Cultivateur, 33 ans

Au-dela de ces remarques concretes sur leurs conditions de vie en tant que cultivateurs, les jeunes Senoufo evoquent aussi les dysfonctionnements des structures associatives qui sont censees les representer aupres du gouvernement. Selon leurs propres mots, ces intermediaires ne font qu'alimenter un systeme injuste et clienteliste qui entretient leur pauperisation :

Meme dans une association comme la cooperative, c'est ce systeme, toi qui t'es donne du mal pour cultiver ces produits, celui qui est dans les bureaux, il y trouve un plus grand interet que toi! Au-dessus de nous, ils ne nous disent jamais la verite. S'ils vendent le produit a 500 ils te disent 100! Toi le cultivateur, tu ne peux qu'accepter, patienter. Tu n'as pas d'autre pouvoir. Ceux que nous autorisons a vendre nos produits, ils ne nous disent jamais la verite, cela cree des palabres (10) entre nous. La souffrance que tu endures, celui qui est assis dans les bureaux, est-ce qu'il la connait? Certains fonctionnaires que nous avons places au-dessus, ce sont eux qui << coupent notre tete >>. Nous, les cultivateurs, nous souffrons en vieillissant. Nous souffrons pour obtenir quelque chose a manger.

Kiffori, cultivateur, 33 ans

Pour ces jeunes agriculteurs, les structures etatiques participent d'un vaste systeme de corruption. Les cooperatives sont en particulier percues comme des pieges asservissant les paysans. Voici un court extrait d'un autre entretien realise avec de jeunes cultivateurs senoufo du sud du Mali (11). Comme le laissent penser ces paroles, differentes perceptions de la souffrance s'affrontent dans l'espace social. Toutefois, il existe un marquage corporel de la pauvrete, interiorise et partage par la majorite des cultivateurs. Les jeunes soulignent a nouveau l'inscription de la souffrance dans leurs corps, signe de la penibilite du travail :

Douyeri : Les vieux disent qu'avant, ils cultivaient sans engrais chimique mais que le mil etait bon! Aujourd'hui, la terre est sterile. C'est parce qu'on a trop cultive les sols, ou parce qu'on met trop d'engrais dans la terre ... C'est comme lorsque tu es malade, tu prends un medicament a chaque fois, au bout d'un moment, ce medicament est dans ton sang, il ne te fait plus rien! Et puis, l'engrais est tellement cher! L'avenir des paysans sera tres difficile!

Karim : Marie, ce sont les << fatigues de l'Afrique >> qui parlent!

Douyeri : Mais c'est de la fatigue que vient la connaissance ... Si tu n'as jamais souffert, est-ce que tu peux connaitre quelque chose?

Karim : Oui, mais nous on se fatigue trop en travaillant. On prend la terre, on la souleve avec la grande houe. Eh! Ton dos te fait mal! On cherche des hommes << venus d'ailleurs >> pour nous aider a cultiver nos produits ...

Douyeri : Oui, nous cherchons des gens qui pourraient nous aider a developper nos cultures. Pour le dos, c'est pas grave, mais si au moins on avait un bon prix apres la recolte. Mais on n'a pas de bons prix. Bon, il n'est pas facile pour les paysans de s'entendre sur un prix. Imaginons, si on fixe un prix unique, moi, j'ai un credit que je dois rembourser rapidement. Quelqu'un de riche qui << bouffe >> a cote de moi, il peut respecter ce prix unique. Mais moi je suis presse de rembourser mon credit! Il est difficile de s'entendre << en brousse >> parce qu'on a trop de dettes ... Cultiver ici en Afrique, c'est plus que de la fatigue. Il n'y a pas de mots.

Entretien, mai 2005

Ce qui est interessant dans cet entretien, c'est qu'il oppose l'ethos de souffrance d'autrefois, interiorise et systematise, a l'ethique actuelle qui de plus en plus s'enonce comme ethique, plus encore comme morale explicite, et fait l'objet d'une rhetorique << nostalgique >> -- si tu n'as pas souffert, tu ne peux rien connaitre ... A ce sujet, on peut se referer a l'analyse de Bourdieu :

La norme abstraite et transcendante de la morale et du droit ne s'affirme expressement que lorsqu'elle a cesse de hanter les pratiques a l'etat pratique : l'apparition de l'ethique comme systematisation explicite des principes de la pratique coincide avec la crise de l'ethos qui est correlative de la confrontation objective de manieres d'etre ou de faire objectivement systematiques. Les principes les plus fondamentaux ne peuvent rester a l'etat implicite qu'aussi longtemps qu'ils vont de soi : l'excellence a cesse d'exister des qu'on se demande si elle peut s'enseigner, c'est-a-dire des que la confrontation des manieres differentes d'exceller contraint a dire ce qui va sans dire, a justifier ce qui va de soi et a constituer en devoir-etre et en devoir-faire ce qui etait vecu comme la seule maniere d'etre et de faire, donc a apprehender comme fonde sur l'institution arbitraire de la loi, nomo, ce qui apparaissait comme inscrit dans la nature des choses, phusei.

Bourdieu 2000 : 300

Il est important de remarquer que la mise en discours de la souffrance est aussi mobilisee a des fins pragmatiques. Les jeunes cultivateurs ont de multiples contacts avec des organismes de developpement qu'ils pensent affranchis du lien avec l'Etat, ONG notamment. Ils cherchent d'ailleurs a favoriser ce type de relations afin, disent-ils, de << developper leurs cultures >> et de s'inscrire dans le marche des projets de l'aide sous une forme quelconque. La souffrance devient un element de definition d'une identite legitime face aux organismes de developpement. Loin d'etre tue ou interiorisee pour mieux etre depassee a travers une valorisation de la maitrise de soi, a l'instar de ce qui se faisait avant dans cette societe rurale, la notion de souffrance est exhibee et verbalisee. Au-dela du sentiment de marginalisation dont elle temoigne, elle devient a l'occasion un argument strategique qui permet a ces cultivateurs d'acceder a des projets, lesquels leur procurent certains avantages sans pour autant leur conferer des droits supplementaires ou une veritable visibilite sur le plan politique.

Etant generalement les interlocuteurs des organismes humanitaires, ces cultivateurs nyarafolo a l'origine de microprojets accedent a des discours neufs sur la pauvrete qu'ils integrent tout en se les reappropriant. Ainsi, ils disent vouloir << faire sortir les parents de la souffrance >>, << en finir avec la fatigue et la misere >> ... La souffrance d'hier, qui permettait d'acceder a la maitrise de soi, devient dans ce nouveau contexte une peine sterile et sans profit dont il importe de se plaindre et, a terme, de se defaire.

Les differents propos qui suivent, ceux d'un cultivateur age, montrent que, contrairement a ce que l'on pourrait penser a priori, l'ethos de la souffrance maitrisee, encore partiellement en vigueur dans l'espace social, s'enonce aussi comme un ethos en crise dans la bouche des anciens :

Avant, si tu entendais dire qu'un homme etait << fort dans la houe >>, c'est que c'etait son pere qui lui avait appris a travailler dans les champs.

Comme tu entrainais ton enfant dans le champ, pour le rendre dur, quelqu'un d'autre entrainait son enfant de la meme maniere. Quand on se rassemblait par groupe d'entraide, on melait les enfants deux par deux. Aucun enfant ne voulait que l'autre puisse le battre! Avec tout le courage que t'avait transmis ton pere, tu te disais que tu voulais battre ton camarade. C'est celui qui manque de courage qui fait des palabres sur le champ ... Il ne s'agit pas d'avoir la force de cultiver, il faut l'intelligence, la maniere ... Il faut maitriser la maniere pour devenir un grand cultivateur.

Avant, on souffrait ... Aujourd'hui, c'est l'intelligence qui te permet de manger ... Nos enfants ont trouve la solution, ils cultivent avec des boeufs. Si les vieux avaient ete intelligents, ils auraient du commencer ca il y a longtemps. Nous ne serions pas << en retard >>. Nos enfants sont intelligents et ils se debrouillent : il y a les machines. Ce que la machine peut faire en un jour, un village entier ne peut pas le faire ... L'homme ne doit pas vieillir avec sa houe dans la main. L'homme ne doit pas travailler la terre jusqu'a mourir avec sa houe dans la main.

Sungalo Soro, cultivateur. 65 ans

On constate que les anciens adoptent une posture semblable a celle des jeunes : en retracant l'ethos en vigueur autrefois, en valorisant la durete du corps et du coeur face aux difficultes imposees par le labeur agricole, ils bricolent avec les valeurs d'aujourd'hui, vehiculees par les organismes de developpement. Le tiraillement entre les valeurs d'endurance qui fondent encore pour partie l'accomplissement individuel dans la societe senoufo et la conscience d'appartenir a une identite mineure, celle de cultivateurs devalorises, provoque chez eux une gamme de sentiments ambivalents. Toutefois, en depit de ces nuances, beaucoup d'entre eux insistent sur leur sentiment de mener une existence anonyme et d'occuper une position peripherique dans l'espace social.

On peut comparer les representations que ces agriculteurs se font d'eux-memes a celles des ouvriers agricoles bresiliens dont Nancy Scheper-Hugues decrit le quotidien dans les plantations du nord-est bresilien, quotidien marque par la violence ordinaire :

De meme, les habitants de l'Alto parlent de leur corps constamment maltraite, mutile, perdu et << disparu >> dans les espaces publics anonymes que sont les hopitaux, les prisons, les morgues et le cimetiere public. Ils se designent eux-memes comme etant les << anonymes >>, les << sans-corps >>, les << rien du tout >>, ou encore les << gentinba >>, les petites gens de Bore Jesus da Mata. Ils parlent de leur invisibilite collective, du fait qu'ils ne figurent pas dans les recensements publics, ni dans aucune statistique etatique ou municipale. Quantites negligeables dans la vie, les gens de l'Alto le sont encore dans la mort.

Scheper-Hugues 1994 : 70

Dans l'espace social nyarafolo, les jeunes se vivent egalement -- ou du moins le disent-ils par differents discours -- comme des << invisibles >>. De leur point de vue, l'Etat opere une sorte de phenomene insidieux de denegation de leur existence politique en les << exilant de l'interieur >>.

Or, ce sentiment minoritaire appelle des reponses variees. Si certains jeunes se disent condanmes a subir un destin marque par la resignation, d'autres entrent dans une logique de colere, voire de violence. Le conflit en Cote d'Ivoire, qui a provoque l'adhesion plus ou moins volontaire des jeunes Senoufo a la rebellion dans le nord du pays, n'est pas etranger a ces problematiques.

Je voudrais a present relier les strategies discursives de ces jeunes cultivateurs a la problematique theorique posee par cet article. Plus precisement, j'aimerais evoquer la necessite -- pour une anthropologie qui se veut impliquee de s'acheminer vers une forme d'ethnoethique qui transcende les contextes d'emergence de la souffrance sociale.

En effet, lorsque j'ai eu acces a la production de ces discours des jeunes nyarafolo, je n'ai pas seulement ~te frappee par le fait qu'ils font un usage social de la souffrance. J'ai aussi du prendre acte que la souffrance dont ils temoignent n'a rien d'exotique. Certes, ces discours decrivent une souffrance d'ailleurs, qui s'incarne dans des symboles culturels specifiques : metaphores contenues dans la langue, postures du corps, etc. Mais cette inscription dans un contexte specifique n'epuise pas sa signification. Il s'agit d'une souffrance inscrite dans des necessites economiques et des logiques pragmatiques, lesquelles sont reperables dans d'autres societes, occidentales notamment.

En parlant de leur representation minoritaire dans l'espace public, de leur sentiment de se sentir exiles dans leur propre pays ou bien de vivre une forme de denegation de leur vie en tant que citoyens, les jeunes agriculteurs de cette societe portent une parole qui depasse leur existence propre. Ils evoquent des realites qui peuvent trouver des echos chez d'autres peuples ou groupes, minoritaires ou pas. La souffrance de ces jeunes est traduisible et communicable, et en cela elle appelle a conduire une reflexion sur l'ethnoethique.

Il est vrai que chaque societe fonde son economie morale, produit des schemes de perception sur ce qu'elle rend supportable et insupportable, tolerable et intolerable, bon ou mauvais. Toutefois, si la souffrance, qui apparait de prime abord comme une figure extreme de l'incommunicabilite, peut etre communiquee, comment ne pas imaginer qu'il soit possible de concevoir un niveau de l'ethique qui puisse transcender les differences culturelles et pretendre a une application universelle, et ainsi nous rappeler qu'en depit de nos differentes constructions culturelles de la douleur, nous appartenons a la meme espece?

Conclusion

Dans cet article, j'ai cherche a proposer une modeste reflexion sur l'ethnoethique en me basant sur une experience de terrain menee au nord de la Cote d'Ivoire, dans un contexte de souffrance sociale. En premier lieu, il m'a paru important de montrer comment la souffrance, objet longtemps considere comme suspect en sciences sociales, s'est peu a peu fraye un chemin en anthropologie jusqu'a devenir un sujet valorise au sein de cette discipline. Cette breve recontextualisation m'a permis de faire ressortir la complexite de la construction de cet objet d'etude au sein du projet anthropologique et les debats qu'elle souleve ou fait ressurgir de maniere plus ou moins explicite. Chaque societe regit-elle ses conceptions du supportable et de l'insupportable? Si tel est le cas, quelle est la pertinence d'une approche purement descriptive de la souffrance en anthropologie? A l'inverse, l'anthropologue doit-il s'engager, s'impliquer, prendre position sur le plan ethique ou politique?

Pour avoir experimente un travail de recherche sur un << terrain mine >>, je me situe dans une demarche qui consiste a replacer l'ethique au centre du debat des lors que l'on travaille sur une situation de crise sociale, politique ou economique. Or, ce desir d'ethique ne peut selon moi rester une affaire de << bon sens >> ou d'arrangement individuel avec la morale : il en appelle a une reflexion collective au sein des sciences humaines en vue d'une eventuelle << tension >> vers un horizon universel.

Les propos des jeunes cultivateurs senoufo presentes dans cet article, loin de n'exprimer que des plaintes ou des paroles brutes ou disparates, sont eclairants a plus d'un titre. Ils temoignent d'un ethos culturel et de sa dimension interiorisee et incorporee, tout en devoilant a quel point cet ethos peut etre en crise ou en mouvement. Leurs propos font foi d'une forme de liberte d'expression face aux instances politiques de la societe globale qui excluent ces jeunes et semblent les exiler de l'interieur. Mais ce qui est surtout frappant dans ces discours contemporains sur la souffrance, c'est que s'ils comportent une dimension identitaire, ils ne s'y restreignent pas. Les jeunes cultivateurs senoufo savent s'en extraire pour porter un message qui les depasse. Ils entrent en resonance avec d'autres logiques et strategies discursives, ailleurs que dans le monde rural senoufo. La critique politique qui en emane, critique qui peut s'exprimer par differents biais -- paroles, corps marques -- en appelle a une reflexion sur la dimension intersubjective de l'ethique dans le contexte d'une souffrance sociale forte ou extreme. Les paroles que j'ai pu recueillir aupres des jeunes cultivateurs nyarafolo n'ont fait que me ramener a cette idee fondatrice et paradoxale dans laquelle s'enracine le regard anthropologique : au fond, il n'y a pas d'alterite.

Referenees

AUBERTIN C., 1983, << Histoire et creation d'une region "sous-developpee", le Nord ivoirien >>, Cahiers ORSTOM, serie Sciences humaines, 19, 1 : 3-57.

BOCHET G., 1959, << Le poro des Dieli >>, Bulletin de I'IFAN, 8, 21 : 61-102.

BOURDIEU P., 1993, La misere dt<< monde. Paris, Seuil.

--, 2000, Esquisse d'une theorie de la pratique. Paris, Seuil.

DEJOURS C., 1998, Souffrance en France. Paris, Seuil.

DESJARLAIS R. et R. KLEINMAN, 1994, << Ni patients ni victimes, pour une ethnographie de la violence politique >>, Le commerce des corps, Actes de la recherche en sciences sociales, 104 : 56-63.

DUBRESSON A., 1987, << Discours et pratiques de l'amenagement du territoire en Cote d'Ivoire >> : 123-140, in E. Terray (dit.), L'Etat contemporain en Afrique. Paris, L'harmattan.

DURKHEIM E., 1977 [1937], Les regles <<te la methode sociologique. Paris, Presses universitaires de France.

FASSIN D., 2004, << Et la souffrance devint sociale >>, Critiques. Frontieres de l'anthropologie, 680-681 : 16-29.

HERITIER F. et M. XANTHAKOU, 2004, Corps et affects. Paris, Odile Jacob.

HOUSEMAN M., 1999, << Quelques configurations relationnelles de la douleur >> : 77-112, in E Heritier, De la Violence 11. Paris, Opus.

KLEINMAN A., V. DAS et M. LOCK, 1997, Social Suffering. Berkeley, University of California Press.

--, 2001, Remaking a World, Violence, Social Suffering and Recovery. Berkeley, University of California Press.

KLEINMAN A., 2006, What Really Matters. Oxford, Oxford University Press.

LAUNAY R., 1999, << Stereotypic Vision : The Moral Character of the Senufo Colonial and Postcolonial Discourse >>, Cahier d'Etudes africaines, 34, 2 : 271-292.

LEMAIRE M., 1999, << Chants de l'agon, chants du labeur : travail, musique et rivalite en pays senoufo (Cote d'ivoire) >>, Le Journal des Africanistes, 69, 2 : 35-65.

--, 2000, Representations du travail en pays senoufo o'ebara, these de doctorat, Universite de Paris X-Nanterre.

--, 2001, << Portrait du Senoufo en travailleur. Les Senoufo dans l'imaginaire colonial et postcolonial >>, Ethnologies comparees 2, consulte sur Internet (http://recherche.univ-montp3.fr/mambo/cerce/r2/m.l.htm), le 26 aout 2009.

LORILLARD M., 2006, << La pauvrete, un mal discret? >>, Tsantsa, 11 : 34-42.

--, 2007, << De la souffrance en milieu rural senoufo (Afrique de l'Ouest) >>, these de doctorat, Universite Bordeaux II.

MAUSS M., 2003 [1950, 1924], << Rapports reels et pratiques de la psychologie et de la sociologie >> : 281-310, in M. Mauss, Sociologie et anthropologie, 10e edition. Paris, Presses universitaires de France.

PIRINOU C., 2004, << L'anthropologie palestinienne entre science et politique : l'impossible neutralite du chercheur >>, Anthropologie et societes, 28, 3 : 165-185.

RENAULT E., 2008, Souffrances sociales. Philosophie, psychologie et politique. Paris, La Decouverte.

SCUEPER-HUGUES N., 1994, << Mourir en silence. La violence ordinaire d'une ville bresilienne >>, Le commerce des corps, Actes de la recherche en sciences sociales, 104 : 64-80.

--, 1995, << The Primacy of the Ethical : Proposition for a Militant Anthropology >>, Current Anthropology, 36, 3 : 415-417.

SINDZINGRE N. et A. ZEMPLENI 1981, << Modeles et pragmatique, activation et repetition : reflexions sur la causalite de la maladie chez les Senoufo de Cote d'Ivoire >>, Social Science and Medecine, 15B : 279-293.

SURRALLES A., 2004, << Des etats d'ame aux etats de fait. La perception entre le corps et les affects >> : 59-75, in F. Heritier et M. Xanthakou (dit.), Corps et affects. Paris, Odile Jacob.

WEBER M., 1964 [1920, 1906], Ethique protestante et esprit du capitalisme. Paris, Plon.

ZEMPLENI A, 1990, << Le scorpion et le revenant >> : 71-77, in A. Zempleni, Pour Jean Malaurie. Paris, Plon.

--, 1993, << L'invisible et le dissimule, du statut religieux des entites initiatiques >>, Gradhiva, 14 : 3-14.

--, 1996, << Savoir taire. Du secret et de l'intrusion ethnologique dans la vie des autres >>, Gradhiva, 20 : 23-41.

Marie Lorillard

Laboratoire ATOTEM

(Anthropologie des traditions orales et du temps)

Universite de Bordeaux H

Place de la Victoire

33000 Bordeaux

France

lorillardmarie@yahoo.fr

(1.) La majorite des donnees presentees ici proviennent d'un long travail de terrain effectue en milieu rural nyarafolo au nord de la Cote d'Ivoire. Toutefois, durant l'annee 2002, lorsque le conflit a commence en Cote d'Ivoire, le village oo j'effectuais d'ordinaire mes enquetes s'est retrouve completement enclave et donc tres difficile d'acces. Pendant une annee, j'ai donc du reorienter mes recherches vers le sud du Burkina Faso et le Mali, toujours en milieu rural senoufo. Je suis retournee en Cote d'Ivoire par la suite, pendant la crise politique.

(2.) << Wu.filrogo ni >>.

(3.) << Yaama pe mu furo >>.

(4.) << Mi ye fo furogo ne >>.

(5.) Cette expression renvoie aux travaux de Margaret Lock, Arthur Kleinman et Veena Das qui relient la souffrance au contexte social et politique dans lequel elle prend racine (Das, Kleinman et Lock 1997). Leur demarche interroge egalement la maniere dont les acteurs creent des reponses sociales inventives face a la realite complexe du traumatisme (Das, Kleinman et Lock 2001). A propos de la deconstruction de cette expression, par contre, voir Fassin (2004).

(6.) Cette definition rappelle la conception weberienne de l'ethos comme ensemble interiorise de principes qui regissent la conduite (Weber 1964).

(7.) Terme qui designe le rituel de sortie de la promotion initiatique impliquant une performance chantee de la part des inities (Zempleni 1996 : 37).

(8.) J'ai tente d'expliquer ce champ de recherche dans ma these ainsi que dans un article recent (Lorillard 2006, 2007).

(9.) A travers les agissements de l'Etat colonial et jusque dans le contexte postcolonial, les Senoufo ont ete catalogues comme les representants d'une identite non pas forcement numeriquement peu representee, mais susceptible d'occuper une place dominee dans l'espace public. A la thematique de l'exclusion est rattachee le mythe d'un grand nord ivoirien marque depuis toujours par la pauvrete, lequel a ete entretenu par les elites politiques post-coloniales (Aubertin 1983 : 49 ; Dubresson 1987 : 126). Ce mythe est aujourd'hui reutilise par le discours des forces rebelles au coeur de la guerre qui dechire la Cote d'Ivoire contemporaine.

(10.) Cette expression signifie dans un parler franco-africain le fait de provoquer une dispute.

(11.) Je retranscris ici un fragment d'entretien recueilli en mai 2005 aupres d'agriculteurs maliens, lors d'une journee de travail de leur groupe d'entraide. En effet, pour pallier le manque de mecanisation, les hommes d'une meme classe d'age peuvent se reunir sur le champ de l'un d'eux pour l'aider a labourer ou a effectuer des buttes qui permettent de fertiliser la terre, a l'aide de la grande houe. La pratique de l'entraide, autrefois fortement institutionnalisee, subsiste de maniere residuelle.
COPYRIGHT 2009 Universite Laval
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2009 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Title Annotation:anthropological research on suffering, work ethic of Senufo farmers
Author:Lorillard, Marie
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Critical essay
Geographic Code:6COTE
Date:Sep 1, 2009
Words:9074
Previous Article:La morale de l'interdiction de la clitoridectomie en pays kikuyu.
Next Article:Une anthropologie de la bioethique: contexte local et experience vecue de l'avortement versus discours bioethique en moldavie: note de recherche.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2019 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters