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Evenement, identite et histoire.

Fruit d'un colloque tenu en 1990, ce livre, comme nous en avertit Claire Dolan, n'est pas a classer sous le titre Actes de colloque. Il est a la fois bien plus et bien moins. Bien plus parce que les participants du colloque y reconnaitront les themes abordes par les conferenciers en plus elabore. Les textes, tres bien fouilles, qui nous sont ici offerts, apporteront des informations precieuses i tous ceux que ces questions interessent en meme temps qu'ils contribuent a la reflexion sur la problematique de l'ensemble du volume; bien moins aussi car les discussions qui entourerent chacune des communications, riches d'idees stimulantes, ne pouvaient malheureusement pas etre rendues ici. Le livre apporte le resultat de quinze contributions dont la majorite, onze, portent sur la France (la Provence, Chartres et Paris), les autres traitant de cas americains et canadiens. Ces contributions sont reliees entre elles par la problematique qui les unit, a savoir chercher a unir evenement et identite par la mediation du traumatisme.

Des l'abord, on risquait de se heurter a un probleme de definition. Trois des auteurs abordent la question fondamentale: qu'est-ce qu'un evenement? Pour Pierre Gregoire ("Notion d'evenement et plans de reference: l'individu, les systemes d'information et l'histoire-memoire"), il faut bien distinguer le fait divers de I'evenement. Ne doivent etre retenus comme des "evenements" que les faits qui, "creant une situation de rupture (plus ou moins traumatique mais suffisamment derangeante) chez l'individu qu'il affecte ... devient alors inducteur de passions" (p. 172). L'evenement qui acquiert un sens pour l'histoire est donc uniquement celui qui a suffisamment induit les passions pour devenir un point de reference dans la formation de l'identite du groupe qui en a fait l'experience. Mais, comme le rappelle Noel Coulet ("Evenement, memoire, oubli: l'assaut contre la Juiverie d'Aix en 1430"), l'evenement n'existe "que par sa relation" (p. 225). La question se pose en effet a savoir pour qui l'evenement est-il un point de reference? Evenement pour les uns, telle situation n'aura ete qu'un fait banal pour les autres. Ainsi le sac de la juiverie d'Aix-en-Provence entra-t-il "dans l'historiographie juive" definitive alors que la communaute chretienne, une fois obtenue l'amnistie, oublia cet <<incident>>, meme si les textes le rappellent encore pendant une quinzaine d'annees, et s'exorcisera elle-meme, en inversant les evenements. La meme dichotomie est remarquee par Gabriel Audisio ("L'execution des Vaudois de Provence, avril 1545: les faits et la memoire").

Pour Jacques Mathieu cependant ("Un evenement fondateur: la decouverte du Canada. Le personnage de Jacques Cartier et son evolution"), "l'evenement (n')est (qu')une realite abstraite" qui regroupe "un easemble de faits passes' dont seul le bdan importe (p. 255). L'etude de l'importance accordee a Jacques Cartier illustre bien cette approche. Celui-ci ne commence a devenir un personnage fondateur et donc createur de sens qu'au [XIX.sup.e] siecle apres la celebre phrase de Lord Durham sur ce "peuple sans histoire et sans litterature." Les heros de l'histoire peuvent donc se transformer selon le developpement des interets de l'histoire.

La definition de l'evenement n'etait pas la seule difficulte rencontree par les congressistes. Plusieurs auteurs ont en effet place leur contribution sous le signe du traumatisme. Mais le sens de celui-ci n'est pas plus facile a atteindre que celui d'evenement. On comprend cependant que l'evenement traumatique doit etre celui qui modifie l'identite d'un groupe social et altere sa facon de se percevoir et de reagir aux evenements exterieurs. Pour des societes soumises aux guerres et aux fluctuations d'une economie d'Ancien Regime, on pense spontanement, comme source possible de traumatisme, aux sidges, aux epidemies ou aux famines. Plusieurs auteurs abordent en effet ces aspects mais avec des resultats qui parfois etonnent.

Faisant le tour de quelques sieges qui ont affecte la vie des Marseillais, Ellery Shalk ("Evolution and the Traumatic Event in the History of Marseille from the Fifteenth to the Eighteenth Century') montre qu'un seul d'entre eux, l'entree de Louis XIV A Marseille en 1680, constitua un veritable traumatisme pour la ville en ce qu'il en modifia la configuration politique. L'Auteur fait remarquer que cet evenement est le seul qui n'ait pas ete provoque par les Marseillais eux-memes. Faut-il s'en etonner? Un changement brutal impose de l'exterieur ne perturbe-t-il pas davantage la vie des comunautes qu'une evolution nee de l'interieur et des lors plus previsible? C'est en tout cas ce que semblerait confirmer la contribution de Christian Maurel sur le sac de la ville par les Aragonnais en 1423 ("Fractures et renouveau d'un organisme urbain medieval: la societe marseillaise a l'epreuve du sac des Aragonnais, 1423"). Dans ce cas comme dans celui de l'entree de Louis XIV, Marseille, disent les auteurs, fut modifiee par les evenements, modifications perceptibles dans l'urbanisme de la ville mais aussi dans la structure politique avec l'arrivee de figures nouvelles et une transformation des rapports politiques de la ville avec la Maison d'Anjou. Mais on sent entre ces auteurs la difficulte a en venir a une definition acceptable pour tous du traumatisme puisque Ellery Shalk, a propos de ce meme sac pretend que "in the long term it really seems to have changed little in Marseille's history" (p. 28).

Mais un sirge uniquement apprehende ou meme totalement evite peut egalement induire dans la population, soumise au stress de l'attente, un choc dont on se demandera a bon droit s'il constitue un veritable traumatisme. Ainsi le siege de Paris evoque par Christine Metayer ("La menace de disette, la peur de soulevements et le sens traumatique d'un evenement: le cas du blocus parisien de l'hiver 1649"), permet-il de se poser la question dans la mesure ou la disette n'aura jamais lieu malgre les exces monopolistiques des boulangers et dans la mesure egalement ou il ne semble pas que la ville de Paris ait pris des mesures a long terme pour eviter le renouvellement de tels exces a l'avenir. On ne sait pas non plus s'il en est reste, dans la conscience collective, un ressentiment particulier a l'egard des boulangers. Comment alors mesurer le traumatisme?

Par ailleur, Andre Sanfacon ("Evenement, memoire et mythe: le siege de Chartres de 1568"), illustre bien comment l'evenement evite peut avoir, dans l'imaginaire collectif, un sens assez important pour se transformer en mythe. Ainsi, le siege de Chartres par les Huguenots en 1568 au terme duquel la ville ne fut pas prise, devint neanmoins un evenement symbole, digne de commemoration jusqu'en ce [XX.sup.e] siecle, de la purete de Chartres, digne de Notre-Dame et de sa cathedrale, puisqu'elle demeura inviolee par les Protestants.

Quant aux epidemies de peste dont a tant souffert l'Occident a partir de 1348 et dont nous aurions spontanement tendance a les considerer comme de veritables evenements traumatiques, le temoignage des sources nous enseigne la aussi a etre tres prudents. Elisabeth Carpentier avait deja montre, en analysant le cas d'Orvieto, la difficulte de cerner le "traumatisme" d'une ville dont les elus reagissent avec une placidite etonnante aux vides crees parmi eux par la maladie. Les articles de ce volume ou il est question de la maladie confirment cette approche. Les pestes de 1580 ou de 1720 (Shalk) ne constituerent pas pour la ville de Marseille un frein au developpement de l' economie ou de la vie sociale. Ce qui ne veut pas dire que les attaques de la maladie n'y furent pas rudes ni que les sequelles en furent rapidement effacees. L'exemple apporte par Lucie Larochelle ("La peste de 1521 a Aixen-Provence ou la capitale decapitee") montre que le passage de la maladie provoqua des modifications de l'equilibre social mais ne constitua pas veritablement un traumatisme en ce qu'il n'entraina aucune "modification durable des rapports de pouvoir" (p. 91).

Tres riche d'informations de toutes sortes, ce volume a donc de quoi nous faire reflechir serieusement sur ce qui permet a des socittes de se forger une identite. Comme l'ont rappele fort justement Serge Courville et Normand Seguin ("L'evenement approprie"), un fait divers ne devient evenement que par son contexte. La territorialite et l'alterite jouent ici une fonction fondamentale. Ce qui fait l'evenement c'est davantage le sens que lui ont donne les groupes qui en ont fait l'experience que sa materialite objective, et il sera, selon les circonstances, soit eleve au niveau du mythe, soit rejete dans l'oubli.
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Author:Angers, Denise
Publication:Canadian Journal of History
Article Type:Book Review
Date:Apr 1, 1993
Words:1361
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