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Eric Gagnon, Les promesses du silence. Essai sur la parole.

Eric GAGNON, Les promesses du silence. Essai sur la parole. Montreal, Liber, 2006, 135 p.

Le silence est devenu chose rare, c'est sur cette inquietude que s'ouvre cet ouvrage ; inquietude face a l'<< emballement linguistique >> qui caracterise notre temps. Jamais societe n'aura produit autant de discours sur elle-meme et pour elle-meme : << La parole est devenue bavarde, ecrit l'auteur, pas seulement abondante et multiple, mais incapable de s'arreter, de trouver un terme ; incapable d'entendre, occupee qu'elle est a se repeter >> (p. 13). Elle se deverse en continu, se recouvre et s'oublie aussitot. Paradoxalement sa survalorisation (comme bien de consommation) la mene a sa plus radicale precarisation (entre dispersion et indifference).

Eric Gagnon ouvre ici une reflexion sur la parole, mais une parole sensible, responsable et perissable ; passeuse de sens par ce qu'elle dit, mais aussi simplement parce qu'elle a lieu. Pour etre vraie, elle a besoin de silence ; d'un silence qui l'environne, la nourrisse et la suspende. C'est dans cette oscillation qu'elle prend corps, comme dans les allers et retours qu'elle parcourt de soi a l'autre. La parole est marquee de discontinu, se cherche, s'epuise ou peine a se formuler, c'est ce que notre culture contemporaine tend a vouloir occulter, obsedee qu'elle est par le bruit et l'information plethorique : du discours en continu. En cinq variations, l'auteur propose de rendre compte de modes particuliers de la parole, de lieux et de temps singuliers << oo elle peut commencer, se derouler et se retourner sur elle-meme, prendre conscience de sa precarite et de sa necessite >> (p. 15) ; cinq espaces de circulation du sens que sont l'enseignement, le politique, la fiction litteraire, l'amour et la souffrance.

L'enseignement initie a << l'experience du monde >>. Sous le signe du cercle, la parole circule et se repete inlassablement, creusant le desir de la pensee par la question, ce vide prealable. Avec la question, la parole advient, se deplace, se partage et s'enrichit ; loin d'etre << pleine >>, elle porte l'incertitude d'etre recue et comprise et se refonde indefiniment. Cette parole est dynamique, << moitie a celuy qui parle, moitie a celuy qui ecoute >> (Montaigne, cite par l'auteur), et participe a l'elaboration d'un sens commun qui est aussi la possibilite de la memoire ou encore de la responsabilite. Parler, c'est etre non seulement responsable de sa parole, mais aussi de celle de son interlocuteur et de la parole en general. C'est au politique que revient idealement le devoir de garantir l'ecart necessaire au dialogue en permettant la coexistence et le chevauchement de visions differentes ; mais l'instrumentalisation actuelle de la parole reduit considerablement sa signification, la limitant par la neutralite a son efficacite. La profusion de l'information tend a ecraser tout echange de sens, a amenuiser l'ecart entre la question et la reponse. Pourtant, l'ecart dans lequel se loge la parole ; << cet ecart que la parole creuse et cherche a combler en meme temps >> (p. 15), s'il n'est pas maintenu comme la possibilite d'une dynamique, mene a la rupture du sens, mais aussi de la parole. La litterature, la fiction sont des recours possibles pour tenter de renouer ou bien de consommer definitivement cette cessation ; elles creusent l'ecart, en explorant limites et conditions de toute parole sur le monde. La fiction est, elle aussi, un art de la question et du doute : elle est << une autre de ces experiences de la communication qui commence la oo les conditions lui manquent >> (p. 79). Elle se confronte a la propre vacuite du dire, de se dire et rejoint en cela la parole amoureuse et ses mouvements silencieux ; la promesse se dit et se redit constamment permettant de croire en la parole, d'avoir confiance en l'autre, tout en sachant qu'elle ne l'atteint ni ne le saisit jamais vraiment. Toute proche du silence, la parole amoureuse << interroge et se retient de le faire >> (p. 93), entre absence et presence. Lorsque l'ecart se creuse au point de ne plus pouvoir etre parcouru, quand aucun signe ne peut etre emis ou traduit, le silence devient cet etat de souffrance oo toute parole devient inutile ou douloureuse ; la encore la souffrance est une question mais qui ne recoit aucune reponse.

L'ecriture d'Eric Gagnon--essentielle, urgente et mesuree--, trace un chemin transversal et singulier sur des terres que l'on pourrait croire epuisees d'avoir ete trop parlees. Et pourtant, cet essai lumineux, fluide, douloureux dans sa lecture par moment tant il agite ; ouvre les horizons d'un phenomene qui est cruellement le notre : ce que nous sommes avec nos mots. Entre soulagement et inquietude, un livre rare.

Mylene Hernandez (iconoclastein@gmail.com

Centre d'Anthropologie Sociale (Toulouse)

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Portugal
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Author:Hernandez, Mylene
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Book review
Date:Jan 1, 2007
Words:817
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