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Eric Dussault, L'invention de Saint-Germain-des-Pres.

Eric Dussault, L'invention de Saint-Germain-des-Pres (Paris: Vendemiaire, 2014), 256 p.

Avec L'invention de Saint-Germain-des-Pres, Eric Dussault nous offre un ouvrage vulgarise inspire de sa these doctorale en histoire. Dussault postule que l'on connait peu l'histoire veritable de Saint-Germain-des-Pres, ce quartier du 6e arrondissement de Paris. A propos de l'historiographie qui le precede, l'auteur ecrit: <<qu'ils soient historiens, ecrivains, temoins ou eux-memes germanopratins [habitants de Saint-Germain-des-Pres], leurs ecrits sont empreints d'une profonde et durable nostalgie>> (p. 12). Cette nostalgie sert de ciment pour edifier le mythe d'un quartier qui a connu, apres 1945, une vitalite intellectuelle et artistique exceptionnelle. L'auteur vise plutot a nous convaincre que Saint-Germain-des-Pres a ete, apres la Seconde Guerre, un <<microcosme parisien parmi tant d'autres>> (p. 208).

Pour ce faire, une approche comparative soutenue aurait ete necessaire. Or, l'approche de Dussault est tout autre. Ce dernier veut nuancer le mythe d'un <<age d'or>> par le recours a de multiples citations. Au total, le corps de l'ouvrage contient 197 pages, dont 148 sont pourvues de citations en exergue. Ces citations proviennent notamment d'archives policieres, d'entrevues menees par l'auteur ainsi que d'une vaste recension de films, de romans et d'articles de journaux.

Dans le premier tiers de l'ouvrage, l'auteur detaille les etapes de la fabrication d'un mythe. Si l'on en croit ce mythe, Saint-Germaindes-Pres a ete le chef-lieu de l'avant-garde culturelle parisienne et francaise apres 1945. Plusieurs temoignages ont decrit ce quartier comme etant l'epicentre parisien du jazz, des cafes, de la boheme, de la jeunesse, et de l'intelligentsia existentialiste. Le mythe a ete popularise par des films comme Les tricheurs, par des journalistes du quotidien parisien Samedi-Soir et par un reportage du magazine americain Life, publie en 1947. Depuis les annees 1950, << [a] force d'entendre dire que les annees 1940 et 1950 a Saint-Germain-des-Pres ont ete extraordinaires, la memoire collective a fini par adherer a la legende>> (p. 13). Fait a noter, l'ouvrage ne contient aucune enquete qui pourrait appuyer ce constat.

Dans la partie centrale de l'ouvrage, Dussault presente des faits en peripherie du mythe de l'age d'or. Des sources policieres sont utilisees pour nous rappeler que des avortements illegaux etaient pratiques a Saint-Germain apres la Seconde Guerre. A cette epoque, ce quartier etait aussi le lieu de predilection des rencontres homosexuelles a Paris. Enfin, Dussault fait preuve d'une fine connaissance du milieu parisien du jazz. Il detaille notamment la feroce competition que se livraient les musiciens pour jouer dans les caves.

Le mythe de l'age d'or de Saint-Germain est en partie vrai. Par exemple, apres la Seconde Guerre, des caves etaient vacantes et disponibles dans le quartier et celles-ci ont ete transformees en clubs de jazz prises par de jeunes troglodytes. Or, l'auteur souligne que le jazz n'etait pas necessairement le type de musique le plus populaire dans les clubs de la <<rive gauche>> de la Seine. Effectivement, la mythification du quartier a laisse peu de place a la nuance.

La conclusion de l'ouvrage se consacre aux fonctions commerciales du mythe de l'age d'or. L'auteur fait etat des stratagemes employes par certains ambitieux, comme Juliette Greco et Anne-Marie Cazalis, qui ont instrumentalise le travail des journalistes pour mousser leur propre carriere. Ce sont les commercants qui ont surtout beneficie du mythe. Des endroits comme le Cafe de Flore ont largement profite de la publicite <<gratuite>> offerte par des journaux, des films et des romans. Aujourd'hui, la valeur de l'immobilier dans Saint-Germain le situe au deuxieme rang des quartiers parisiens en la matiere. Cette bulle immobiliere est largement tributaire de la <<legende>>.

En somme, Dussault relativise l'age d'or de Saint-Germain-des-Pres. Pour defendre l'ambitieuse premisse de l'ouvrage--Saint-Germain est un quartier parmi tant d'autres--l'auteur etiquette souvent sans nuance une bonne partie des sources invoquees. Dussault se pose en historien realiste face a une historiographie qualifiee de nostalgique. Par exemple, un memoire de maitrise au sujet quasi identique a celui de l'ouvrage est congedie en un paragraphe puisque son auteure serait une nostalgique, et sans que Dussault nous propose les apports de ce travail a son analyse. Ce meme jugement moral--apposer l'etiquette de nostalgique--est utilise pour qualifier les dires de temoins qui ont vecu l'age d'or. Prenons l'exemple d'Anne-Marie Cazalis et d'Eric Ollivier. Cazalis est celle qui a incite plusieurs journalistes a visiter les caves de jazz a Saint-Germain. Pour elle, l'age d'or du quartier <<n'a dure que quelques mois--un an peut-etre>> (p. 188). Le romancier Eric Ollivier est d'avis contraire, lui qui a frequente le quartier apres 1945 et qui a ecrit un roman a ce propos. En 2009, il declarait que la recreation a dure plusieurs annees a Saint-Germain au sortir de la Seconde Guerre.

Ce type de temoignages contradictoires est frequent dans l'ouvrage. Qui croire? Cazalis ou Ollivier? Pour Dussault, les gens comme Ollivier qui appuient l'idee d'un age d'or sont la plupart du temps taxes de nostalgiques: <<Tous ont la conviction que "c'etait mieux avant">> (p. 204). Ceux qui comme Cazalis nuancent la legende ne recoivent pas cette etiquette. L'auteur nous dit plutot que Cazalis <<ecrit franchement>> (p. 200) quand celle-ci nous relate sa jeunesse, alors qu'elle voulait mousser sa carriere et celle de Greco en fabriquant la renommee de Saint-Germain. Nous aurions aime davantage de nuances dans la presentation de l'historiographie et des sources consultees. Celles-ci nous semblent parfois empreintes de nostalgie, mais non depourvues de rigueur dans la description d'une autre vision de la realite que celle detenue par l'auteur. La posture classique de l'historien voulant injecter au mythe une dose de realite montre ici ses limites.

Raphael Gani

Universite d'Ottawa
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Author:Gani, Raphael
Publication:Urban History Review
Article Type:Book review
Date:Sep 22, 2014
Words:917
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