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Epilogue.

Introduction

Emmanuel Stip: Cher Docteur Migneault, je suis ennuye, car je ne trouve personne dans notre entourage qui ait accepte de produire un epilogue pour aider au denouement de ce recueil sur cinquante ans de psychiatrie au Quebec, a travers notre Departement universitaire. Je ne voudrais pas d'une peroraison qui est la derniere partie d'un discours structure. Je souhaiterais plutot un <<Epilogue du Fou du Roi>>. Votre contribution pourrait etre pertinente du fait de sa franchise, sa subversion, sa filiation, son besoin de laisser quelque chose, sa position du Marcel Saucier de la psychiatrie (Saucier, 2005), du Wolinsky de la relation humaine, du Singe de Gibraltar, de l'empecheur de tourner en rond, de l'anarchiste de la Beauce, du catholique devant les vierges, de l'emu des amities, du comedien devant l'Arte, du danseur dans la mauvaise taverne, du Michel Onfray du DSM, de l'hedoniste des corridors de securite, de l'ex-Frere Gaucher et archiviste Jolifou a l'aube du crepuscule. Je voudrais les propos d'une tete tournee vers un cinquantenaire. Un epilogue c'est, selon Larousse, ce qui termine, conclut une action longue et embrouillee.

Comment s'est passee votre residence en psychiatrie? Est-ce que Prevost et Hawai, vous ont sauve?

Oui, litteralement, comme le Quebec vous a sauve, mon cher Emmanuel, n'est-ce pas? Vous l'avez avoue, vous-meme, en 1995, dans l'Album-Vie, autour de Julien Bigras (Migneault, 1995). On l'a reconnu, aussi, en 1987, entre psys volants et itinerants, en region, dans un colloque intime (Boisvert et Migneault, 1986). <<De la necessite d'aller voir ailleurs si l'on y est>>, nous disions-nous, unanimement. Dominique Bedard y assistait.

L'Universite de Montreal, entre 1960 et 1963, en Medecine, m'a accueilli, apres l'expulsion, avec deux autres etudiants, de l'Universite Laval, pour activites journalistiques: on y avait introduit une filiale du Mouvement laique de langue francaise, deja fonde, a Montreal. Un recteur laic etait deja prevu a Montreal. C'etait une belle facon, pour l'Universite de Montreal, de servir une lecon d'ouverture et de realisme a l'Universite Laval. On n'avait place aucune restriction de participation au Carabin, le journal etudiant ou autre forme d'expression (Migneault, 1962).

Le sejour, a Prevost, oo j'avais prevu aller, des le debut de mes etudes medicales, en plein <<renouveau psychiatrique>> quebecois et <<debarquement de la psychanalyse>>, en sus--Jean-Yves Roy dixit (Roy, 1977) --, entre 1963 et 1965, fut, pour moi, une experience d'ouverture des oeilleres, des horizons et des questionnements. Apprenant l'existence d'un programme tres riche de formation, au Queen's Hospital, a Hawai, a travers des residents en psychiatrie de McGill, j'ai decide de sortir du curriculum de l'Universite de Montreal, apres deux annees, au lieu de trois: j'en ai paye le prix fort, au retour, au Quebec, avec interdiction d'aller, en France, chez Delay, en quatrieme annee de residence: le Centre hospitalier Robert-Giffard (CHRG), m'a accueilli, avec reticences, pour le moins, du Departement universitaire de psychiatrie de Quebec, grace a des interventions de psychiatres de Quebec : je vivrai, au CHRG, durant plus de huit ans, jusqu'en 1975, des experiences cliniques et humaines fantastiques.

Aucun ressentiment, mais surement des lecons a tirer au niveau de la pertinence de certaines decisions de departements universitaires quebecois de psychiatrie, l'histoire de Jacques Voyer (Voyer, 2002), entre autres, etant tout aussi, sinon plus, probante, que la mienne. Tout cela s'eclaircira mieux a travers les autres questions et reponses: les experiences determinantes de Prevost, d'Hawai et de Quebec, se fecondant l'une l'autre, avec confrontations destabilisantes, mais structurantes, m'ont surtout <<sauve>>, a mon avis, et avec le recul des annees, de mon etat d'innocence et de la grandiose naivete d'epoque.

S'il fallait denoncer quelque chose de nos cinquante ans de psychiatrie, au Quebec, par quoi commencerions-nous?

Denoncer, ca ne m'interesse pas. Deplorer certaines choses, si, mais surtout essayer de m'expliquer, a moi-meme d'abord, et ensuite aux autres. Comme le Fou en salle d'isolement. Chez moi, F imprinting du vocation-metier-profession de la relation d'aide, avec ses grandeurs et pieges, s'est fait tres tot, dirait Lorenz ou Alfred Adler, insistant sur l'importance de la position, dans la famille.

Troisieme d'une famille de quatre enfants, <<fils a maman>>, les deux freres plus vieux, en rivalite, j'ai suivi l'injonction maternelle: etre gentil, ne pas donner de trouble, aider le plus possible, comme la mere en donnait elle-meme l'exemple, prendre soin de la soeur cadette, etc. Meme chose chez les freres du Sacre-Coeur, a Limoilou, Quebec, en quartier populaire, que j'ai beaucoup apprecies. Presents en Haiti, les freres nous sensibilisaient beaucoup aux Missions. On nous associait, discretement, a un eleve qui avait des difficultes. Une premiere belle experience d'entraide et de solidarite, avec conscience precoce que nous etions privilegies de pouvoir avoir acces a l'instruction, a l'ecole et qu'il fallait partager.

Meme chose au cours classique, chez les peres eudistes, entre 1950 et 1957, dans le meme quartier, un externat moins <<cote>>, dirait-on aujourd'hui, que le Seminaire de Quebec ou le College des Jesuites, a la <<Haute-Ville>>: une sensibilisation precoce a la <<stratification>> sociale, des gens et des institutions, cette diversite de milieux d'enseignement permettant aussi des passages, de l'un a l'autre, en cas d'expulsions, pour des motifs parfois banals. Par ailleurs, on y retrouvait, dans cet externat, beaucoup de liberte d'expression, d'activites parascolaires, dont du theatre assez libre, pour l'epoque.

On rencontrait les peres, dans leur bureau-chambre, pour <<direction spirituelle>> et surtout des discussions : on en sortait souvent avec des livres, parfois a l'index, a l'epoque. Des professeurs laiques completaient l'equipe d'enseignants, en philosophie, en litterature, en science: ils etaient tres bien integres. En bref, une zone de relative liberte d'expression dans une capitale nationale conservatrice et timoree. Le journalisme estudiantin y etait actif, des les etudes secondaires. Age quod agis, avions-nous choisi, comme devise des finissants, en 1957 <<Nous avions beaucoup recu, il nous fallait maintenant beaucoup donner>>, disions-nous, deux <<retraites de vocation>> venant sceller ce devoir et engagement civique, avec relents de ferveur religieuse, meme si on ne pratiquait deja plus, pour la plupart.

On comprend que Dominique Bedard n'a pas eu de difficulte a me convaincre, moi et d'autres, d'aller <<en mission>>, disait-il, tres serieusement, en 1967, dans Charlevoix avec Bernard Jean, dans mon cas : Jacques Potvin en Beauce, Marcel Lemieux a l'Annonciation, Roland Saucier, Jacquelin Cossette, Pierre Martel et autres, ailleurs, en region. C'etait l'epoque. Pas besoin de baton ni de carotte. Un defi et souci civique, un gout d'exploration, de mise a l'epreuve de soi. J'avais decide d'y consacrer une dizaine d'annees: une sorte de service civique autogere: je l'ai fait avec beaucoup de plaisir et de fierte, une ecole de confiance en soi.

Encourager, faciliter les moyens, pour les jeunes gens, en formation, de vivre des experiences destabilisantes, voire eprouvantes, mais enrichissantes, dans la tradition ou l'esprit de l'antique moratorium, n'estce pas la le role fondamental d'une equipe de formation, collegiale ou universitaire? Les encourager et les aider a aller voir ailleurs s'ils y sont ... et surtout ne pas se desoler, s'ils ne reviennent pas.

L'approche humaniste, globale, systemique, dirait-on a Palo Alto, je l'ai adoptee, bien avant de la voir mieux illustree, plus savamment decrite et etoffee, en troisieme annee de residence, a Hawai, en 1966, apres deux annees d'immersion psychodynamique et psychanalytique, a Prevost (1963-1965), plus axee sur l'individu, son monde interieur, ses zones meconnues et sombres.

Cette quatrieme annee, en 1967, a Quebec, avec stage en neurologie et rappel de l'organicite et des erreurs diagnostiques, en psychiatrie, constitua une bonne lecon de vigilance et d'humilite. Introduction de l'art-therapie, avec une psychologue, dans les locaux liberes par l'abandon des comas insuliniques, avec integration des productions (picturales et autres), dans les reunions cliniques et les plans de traitement, ce qui semble devenir une tendance dans certains milieux de soins psychiatriques, actuellement: l'importance de l'expression artistique sous toutes ses formes, autant pour les patients que pour les intervenants. Ne pas faire taire personne en dedans de soi, dirait Jacques Ferron.

Le nouvel esprit du renouveau et de reforme psychiatrique s'y faisait sentir et voir, au CHRG. De 1967 a 1975, des ma certification, mandate par l'hopital de Baie Saint-Paul, avec maintien des liens avec le CHRG, j'ai pu faire l'experience d'un travail en region, a Haute-Rive BaieComeau, en clinique externe, trois jours par semaine, avec support de differents milieux hospitaliers de la region de Quebec, selon le type de patients, que je revisitais avant leur retour dans leur region. Impression d'une pratique coherente et humaine.

Le travail en equipe multidisciplinaire s'imposait de lui-meme, a l'epoque, avec des rapports de confiance et de respect: c'etait un facteur de survie, pour un psychiatre, relativement seul, avec 30 ou 40 000 personnes, une equipe de l'Hopital Sacre-Coeur, a Quebec, desservant la clientele de pedopsychiatrie, de facon itinerante, aussi. Si le psychiatre <<prend tout en charge>>, il se brule rapidement.

La relation d'aide est une constante mise a l'epreuve de soi. Le travail sur notre propre etat d'innocence, de notre <<bonte>> presumee, l'etude critique, systematique et systemique, de nos bonnes intentions, de nos approches, de nos attitudes et strategies therapeutiques, de nos modeles de distribution des soins psychiatriques, etc., s'impose, de facon continue et globale: assez curieusement, c'est ailleurs, a Hawai surtout, <<dans la filiere du plaisir>>, selon un directeur d'un departement universitaire de psychiatrie, avec la violence americaine et vietnamienne en toile de fond, que j'y ai ete le plus crument confronte: l'analyse transactionnelle (Berne, 1998, 1971) (Watzlawick, 1975) ne s'arrete pas seulement a la dynamique du patient : elle y implique autant celle du therapeute, de l'etablissement, du contexte social, politique, economique. Gregory Bateson observant les dauphins, cette annee-la, a Hawai, evoquait meme une necessaire <<ecologie de l'esprit>> (Bateson, 1977).

Ce questionnement critique a continue, au CHRG, sous forme de diverses visites, avec un confrere, Pierre Dorion, au Quebec, a Hamilton, aupres de Marcel Lemieux, et en France, dans les annees 70. En resume, en rappel et survol de ma trajectoire psy, autant en formation qu'en pratique, ce qui me frappe le plus, c'est la difficulte de la remise en question: une sorte de deficit generalise, a des degres divers, de la fonction reflexion critique, d'abord en chacun de nous, puis au niveau de l'Association des medecins psychiatres du Quebec (AMPQ) et de ses congres, dans les diverses ressources communautaires, dans les etablissements hospitaliers, incluant les instituts universitaires en sante mentale (IUSM).

Les departements universitaires quebecois de psychiatrie (les quatre) devraient, a mon avis, y etre particulierement sensibilises et s'en preoccuper, de cette reflexion critique, les autres organismes mentionnes ayant des objectifs et taches plus prioritaires, vivant diverses pressions et soumises a ses dynamiques promotionnelles complexes, voire particulierement astreignantes: un sujet delicat a aborder ailleurs, bien sur, que lors d'un <<Gala de 50e anniversaire>>.

Cela etant dit, le bilan global de la psychiatrie quebecoise, du cote <<francophone ou anglophone>>, pour utiliser une distinction qui devrait disparaitre ou fondre, a mon avis, est tres bon. La fierte est de mise, sans triomphalisme. En bref, Quebec psy sait maintenant faire et dire, pour taquiner l'ami Jean-Yves Roy qui s'en inquietait vivement, en 1969.

Grace enfin a la collaboration des collegues du CHRG, qui m'ont libere des taches cliniques durant une annee, j'ai pu y faire une experience sabbatique, en 1975--Le Groupe Orleans--une sorte de prolongement et d'aboutissement de mes experiences en expression, sous formes variees, avec un groupe restreint de patients, internes et externes, venant a un centre de jour que j'animais, seul, mais ouvert a divers stagiaires.

Ce rapprochement plus etroit, avec ces patients, en centre de jour, que je voulais faire, comme un educateur, pour mieux connaitre les patients dans leur quotidien et leurs univers interieurs, m'a conduit a une certaine destabilisation. Je me souviendrai toujours du regard perplexe de Jean-Yves Roy ... qui m'a fait comprendre que je devais reagir, reprendre une juste distance. C'est a ce moment-la que j'ai moimeme produit une tapisserie, le groupe executant une oeuvre collective significative sur un mur d'un batiment, dans le jardin de l'hopital; les limites relationnelles, des patients, entre eux, se sont manifestees. La distinction entre <<eux et moi>> s'est dissoute a tout jamais. J'en conserve des traces indelebiles. On ne va jamais plus loin avec le patient que la oo l'on va, avec soi meme.

Desirant me rapprocher de Montreal, oo je voulais vivre l'experience d'une pratique a la Clinique communautaire de Pointe SaintCharles, reliee a l'Hopital Douglas, que je desirais aussi connaitre, j'ai repondu d'abord a un appel urgent de l'equipe de l'hopital de Granby et du docteur Denis Doyon, de l'Hopital Charles-Lemoyne, qui avait <<ouvert>> et qui <<couvrait>>, a la fois l'equipe de Saint-Jean-d'Iberville et celle de Granby. Ce fut une facon salutaire, pour moi, de revenir a la clinique, apres l'experience enrichissante et destabilisante, au CHRG.

J'ai travaille a l'hopital de Granby, de 1976 a 1981, deux psychiatres du Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke (CHUS) prenant la releve et <<ouvrant>> un departement permanent de psychiatrie, a Granby. Une autre belle experience de travail d'encadrement d'une dizaine de personnes tres competentes et de collaboration interetablissement, a partir du departement universitaire de psychiatrie de la region.

Dominique Bedard, avouait, en prive, un peu vexe, qu'il n'avait jamais reussi a introduire de discussions serieuses autour de ce concept d'une periode initiale de <<service civique>> pour les psychiatres qui selon lui, devraient donner l'exemple a l'ensemble des specialistes. Emmanuel et son equipe, a partir de son experience personnelle, en region et ailleurs, pourraient lancer ou relancer cette discussion. J'ai retrouve cet esprit de <<disponibilite civique>>, dans les annees de retraite progressive, entre 2002 et 2014: depannages periodiques, participation a des organismes publics, comme le tribunal administratif du Quebec (TAQ), l'Indemnisation des victimes d'actes criminels (IVAC), etc., souvent en manque d'effectifs.

J'ai senti le besoin, en 1978, de faire un bilan personnel, avec les pionniers du <<renouveau psychiatrique>> au Quebec (Dominique Bedard, Jacques Mackay, Marcel Lemieux, entre autres (Migneault, 1978). Dominique Bedard, avec le recul d'une quinzaine d'annees, y voyait globalement beaucoup plus un <<renouveau>> qu'une <<revolution >> des mentalites et attitudes : Jacques Mackay ne cachait pas son malaise eu egard au <<au cote dogmatique de la psychanalyse, la negligence par la psychanalyse et la psychiatrie des pathologies plus severes, etc.>>: il redoutait l'emergence, comme en education, d'un <<systeme public et prive ... en duplication ... un dossier noir>>, disait-il.

Ce parallele entre l'organisation, en education et en sante, est toujours aussi fondamental et n'a jamais vraiment ete remis en question, au Quebec, par aucun parti politique ou corporations professionnelles. Le <<partenariat prive-public, semi-public ou prive d'interet public, etc.>>, semble bien installe, selon Jacques Mackai, avec couts importants, perte d'energie, duplication, competition. Comme dirait Eric Berne, quand la fragmentation, le chaos persiste, c'est que tout le monde en retire des benefices et y trouve son compte.

Marcel Lemieux, l'ex-surintendant de l'Annonciation, visite a Hamilton, en 1974, avec Pierre Dorion, <<recupere par la mafia de McGill, en 70 et expedie comme un mercenaire a Hamilton>>, disait-il de lui-meme, en souriant, etait assez amer et critique, a l'egard de la Revolution tranquille, au Quebec, surtout dans le domaine scolaire et de ladite revolution psychiatrique. Cette revolution <<ne peut aller plus loin a cause de l'individualisme des psychiatres quebecois, leur defaitisme, leur incapacite a s'organiser, leur chialage, la peur de l'etranger, etc.>>, disait-il. <<Il faudrait s'organiser a l'anglaise>>, preconisait-il. Dominique Bedard reconnaissait et soulignait assez souvent, lui aussi, le <<dynamisme anglophone>> et deplorait le <<conservatisme francophone>> particulierement perceptible dans la region de Quebec, selon lui.

J'ai rejoint le Centre hospitalier Douglas, de 1981 a 2002, un milieu tres dynamique et qui s'est tres bien adapte a la realite quebecoise, a mon avis: j'ai ete affecte, entre autres, aux soins internes et externes pour le secteur de Pointe Saint-Charles: on y fait la preuve, comme a Pinel d'ailleurs,--peut-etre le fleuron de la psychiatrie quebecoise le plus connu internationalement--, que les services en sante mentale, peuvent etre tres bien fournis, sans distinctions de langue, de religions, de cultures.

Dans cette optique, un seul IUSM aurait suffi et aurait ete preferable, a mon avis, sur l'ile-de-Montreal, avec divers campus, comme l'Universite du Quebec a Montreal (UQAM)? Une autre belle occasion manquee, pour la psychiatrie quebecoise, a mon avis, de donner l'exemple ... et de mettre le Quebec <<en peloton de tete>>: meme raisonnement, a mon avis, pour les deux megas-centres hospitaliers, le Centre hospitalier de l'Universite de Montreal (CHUM) et le Centre universitaire de sante McGill (CUSM) qu'Arthur Porter, apres une annee d'observation, considerait, en public, avant qu'on ne le fasse rapidement taire, et qu'il se tire lui-meme dans les pieds, que c'etait une decision etonnante, voire aberrante, dans le <<Gros Village quebecois>> (7 millions), <<un demi-grand Chicago>>: <<La competition est a l'international, pas entre etablissements locaux, avec division des effectifs medicaux et de recherche, etc.>>, disait-il, a une reunion de l'Association des jeunes medecins.

Un sujet <<Titanic>>, a mon avis, maintenant fige dans le beton: les interets corporatistes individuels et sociopolitiques predominent, a mon avis. Yves Lamontagne a pose certaines questions judicieuses, a l'epoque, mais il n'a pas creuse le sujet, a ce que sache. Maintenant construits, j'espere qu'il y aura une <<passerelle>> entre ces deux gros bateaux. Un beau defi, pour la psychiatrie et pour Emmanuel et son equipe.

La Danse autour du Fou, entre la compassion et l'oubli, soulignee par Hubert Wallot en 1998, continue, quinze ans plus tard, a mon avis, sous des aspects differents--La Peur, la Sainte-Frousse--autant chez les patients, que chez tous les intervenants, dans le vaste consortium de la sante (physique et mentale), de plus en plus organise, technoimposant, incluant chez les psychiatres qui en tirent profit, constitue toujours, a mon avis, l'<<acteur>>, <<le personnage>> le plus dissimule, dirait-on en langage transactionnel.

On choisit, en psychiatrie, et aussi en medecine, des approches et lieux de pratique pour eviter cette <<peur>> inavouable: un sujet tres complexe et delicat. D'autant plus que la Grande Frousse societale, depuis une couple de decennies, semble s'etre elargie et deplacee <<dans le nuage WiFi>>, pour reprendre le terme des cyberneticiens, dans le vaste contexte societal et ecologique mondial.

A part ca, comment ca va? Et les pistes?

S'endormir, vous et moi, les uns, les autres, les uns sur les autres, comme s'il y avait trop de monde sur terre, cherchant une oasis, s'endormir sur l'image de decapitations, au nom de divers absolus, en etre rendus la, apres des centaines d'annees de lumieres, de decouvertes scientifiques, technologiques, psychologiques, psychiatriques ... C'est notre lot, a tous. La psychiatrie y est et y sera de plus en plus confrontee, quelle le veuille ou non, comme a toute la crise planetaire.

Harold Searles (2014) pense que nous avons un contentieux important a regler, avec Mere-Nature. Pierre Dansereau l'illustre et le confirme, a sa facon. Les prochains congres et colloques, en psychiatrie, devraient peut-etre se tenir pres des marais, comme la pratique d'ailleurs, plutot que dans des hotels, et devraient de plus en plus faire place a la pensee et a l'apport des biologistes, a mon avis.

La psychiatrie n'a jamais vraiment decide des changements de modeles de soins : elle les subit, s'y adapte. Murphy, Kovess, Valla nous l'ont rappele, en 1982, comme R. Castels (1984), sociologue, et cela me semble de plus en plus vrai.

Un autre bilan fort interessant, auquel il faudrait revenir, avec mise a jour, c'est celui propose par Jean Parratte, en 1991 : Psychiatrie en mutation au Quebec. Une franchise et des propos crus, comme chez Eric Berne. Parratte mentionne explicitement les questions monetaires (revenu brut annuel des psychiatres a 108 000 $ en 1989, etc.)

Il faut venir d'ailleurs pour soulever un tel sujet tabou. Eric Berne disait, en intimite, qu'il est plus facile d'avoir acces aux fantaisies autoerotiques et suicidaires les plus intimes, aux butees, etc. des gens que d'avoir acces a leurs rapports a l'argent, un puissant aphrodisiaque, avec le pouvoir: le veritable conflit d'interets et le conditionnement fondamental de l'activite du psychiatre, clinicien ou conferencier, s'y revelent, selon lui. En cours d'annee, il faudrait peut-etre reprendre ce bilan de la psychiatrie quebecoise : L'AMPQ fete son 50e anniversaire de congres, en 2016.

Comme disait Montaigne, partant sur son cheval, il faut toujours partir avec une couple d'idees a creuser. Je t'en laisse, deux, mon cher Emmanuel, l'une serieuse et l'autre plus festive. Bruno Cormier, utopiste, qui, apres l'experience difficile de la communaute therapeutique, dans une prison americaine, durant six annees, de 1966 a 1972, ecrivait et confiait la meme chose a G. Paradis, de l'Ecole de criminologie, en mai 1975 (document inedit, mais disponible) <<qu'il avait peut-etre opte pour la psychiatrie par lachete>> ... <<J'aurais peut-etre ete mieux de rester en litterature et ecrire ...>> Des ecritures dechirantes, elogieuses et eclairantes sur l'art, la litterature et sur soi. Bruno Cormier disait aussi, un peu depite, que l'on devrait peut-etre viser l'objectif plus realiste d'essayer <<d'arriver a se cotoyer et a vivre ensemble sans trop se detester>>. C'est peut-etre la piste contemporaine a explorer, la psychiatrie pouvant servir de guide ou d'eclaireur?

Sur le plan festif, je suggere, en 2017, un Grand Ralliement de Reconciliation avec Soi-meme d'abord et avec l'Autre, une Grande Amnistie et Nouveau Depart, sur fond de kizumba et autres musiques, organises par les quatre departements universitaires de psychiatrie quebecoise, comme contribution au 375e anniversaire de la Fondation, dans la <<violence>>, de Ville-Marie.

Quant a la <<violence>> et a <<La Grande Frousse>> et ses nombreux avatars, priere de revisiter, pres du CHUM et de la Prison des patriotes, la Place d'Armes, le Monument a Maisonneuve et la Cathedrale : du vrai Breughel, en plein Montreal. Resituer tout cela dans le contexte de <<Toute l'histoire du monde: de la prehistoire a nos jours (Barreau, Bigot, 2005) oo tronent, selon ces auteurs, <<La Violence et la Peur>>.

Foi et Lumiere, mon cher Emmanuel et salutations a toute ton equipe. Il y a bien cinquante ans, j'etais resident en psychiatrie dans votre departement.

REFERENCES

Barreau, J.C., Bigot, G. 2005. Toute l'histoire du monde: de la prehistoire a nos jours. Paris, France: Le livre de poche, Fayard.

Bateson, G., 1977. Vers une ecologie de l'esprit. Paris, France: Seuil.

Berne, E. 1998. Des jeux et des hommes. Paris, France: Stock.

Berne, E. 1971. Psychiatrie et psychologie a la portee de tous. Paris, France : Fayard.

Boisvert, D., Migneault, P. 1986 : Etre psychiatre en region. Baie-Comeau, Canada : Centre de protection et de readaptation de la Cote-Nord (CPRCN).

Castel, R. 1984. La psychiatrie dans notre societe. L'Evolution psychiatrique, 49(3), 719-729.

Cormier, B. 1975. The watcher and the watched. New York, NY : Tundra Books.

Migneault, P. 1995. Album-Vie: Sacre Julien, Sapres Bigras. Verdun, Canada: Editions Douglas.

Migneault, P. 1962. Socialisation, medecine sociale, medecine socialisee. Montreal, Canada: Montreal Medical.

Migneault, P. 1978, La Revolution tranquille et la revolution psychiatrique au Quebec. Quebec, Canada: Le Reseau, collection Jolifou, CHRG.

Murphy, H.B.M., Kovess, V., Valla, J.P. 1982. Aspects socioculturels du choix d'un modele de soins en psychiatrie. Confrontations psychiatriques, 21, 281-300.

Parratte, J. 1991. Psychiatrie en mutation au Quebec. L'Information psychiatrique, 67(8), 707-822.

Roy, J.-Y. 1977. Etre psychiatre. Montreal, Canada : L'Etincelle.

Saucier, M. 2005. Matin de guerre, preface et lecture CD audio de Richard Desjardin. Montreal, Canada: Les 400 coups.

Searles, H. 2014. L'environnement non humain. Paris, France: Gallimard.

Voyer, J. 2002. Que Freud me le pardonne! Montreal, Canada: Libre Expression.

Wallot, H. 1998. La danse autour du fou, entre la compassion et l'oubli, preface de Camille Laurin. Beauport, Canada: MNH.

Watzlawick, P., Weakland, J., Fisch, R. 1975. Changements, paradoxes et psychotherapie. Paris, France: Seuil.

Pierre Migneault (a)

(a.) M.D., FRCP, retraite.
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Author:Migneault, Pierre
Publication:Sante Mentale au Quebec
Date:Sep 22, 2015
Words:4293
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