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Entre terre natale et terre d'accueil. Comment explorer les limites et les difficultes a lier une position clinique et une preoccupation citoyenne dans les soins psychiques aux demandeurs d'asile ... ?

Les soins psychiques apportes aux demandeurs d'asile, victimes de traumatismes extremes et intentionnels engagent une clinique particuliere, qui necessite pour le therapeute d'etre vigilant a une preoccupation citoyenne. Toutefois, l'apport psychanalytique, quand il ne se suffit pas a lui-meme est fondamentale pour comprendre ce qui s'adresse d'un sujet a un autre, du transfert et du contre-transfert. La presence d'un mediateur culturel (interprete), loin de polluer la relation therapeutique, l'enrichit au contraire, car elle ouvre un processus " d'objectalisation ". Neanmoins, si l'exil reste avant tout subjectif, une attention particuliere doit etre portee au contexte des politiques d'immigration des pays accueillants et au contexte conflictuel des pays d'origine. En effet, c'est la qualite du" va et vient " psychique entre le groupe d'accueil et le groupe d'origine support des processus de re- symbolisation, qui protege de l'effondrement des liens intra et inter-subjectifs. Dans ces conditions, le therapeute occupe de surcroit une position de " passeur". Fondamentalement, cependant, il sera question de " l'humaine condition ".

ABSTRACT

Psychic care of refugee claimants, victims of extreme and intentional trauma engages a particular clinic requiring that the therapist remains vigilant to concerns of citizenship. However, the psychoanalytical contribution, when by its self insufficient, is fundamental to understand what is addressed from one subject to another, in transference and counter-transference. The presence of a cultural mediator (interpreter), far from polluting the therapeutic relation, in the contrary, enriches it, in finding a process of objectalisation. Nevertheless, if exile remains before anything subjective, one must pay particular attention to the context of immigration policies of the host country and to the context of conflict of the country of origin. Indeed, it is the quality of this psychic << to-and-fro >> between the host group and the native group, a support of the re-symbolization process that protects the collapse of intra and inter-subjective links. In these conditions, the therapist occupies moreover a position of << passeur >>. However, what is fundamentally addressed is the question of 'human condition'.

RESUMEN

Las curas psiquicas procuradas a los demandantes de asilo victimas de traumas extremos e internacionales requieren una clinica particular que necesita de la atencion del terapeuta a una preocupacion ciudadana. Sin embargo, el aporte psicoanalitico, cuando no es suficiente en si mismo, es fundamental para comprender lo que se envia de un sujeto a otro, de la transferencia y contratransferencia. La presencia de un mediador cultural (interprete), lejos de contaminar la relacion terapeutica, la enriquece porque abre un proceso de "objetalizacion". Sin embargo, si el exilio permanece ante todo subjetivo, se debe prestar una atencion particular al contexto de las politicas de inmigracion de los paises de acogida y al contexto conflictual de los paises de origen. Asi, es la calidad del "vaiven" psiquico entre el grupo de acogida y el grupo de origen, apoyo de los procesos de resimbolizacion, lo que protege del derrumbamiento de los lazos intra e inter subjetivos. En estas condiciones, el terapeuta ocupa cada vez mas una posicion de "pasador". Sin embargo, sera fundamentalmente una cuestion de "condicion humana".

RESUMO

Os cuidados psiquicos prestados aos solicitadores de asilo, vitimas de traumatismos extremos e intencionais, contam com uma clinica especial, que demanda ao terapeuta ser vigilante a uma preocupacao cidada. Entretanto, o carater psicanalitico, quando nao basta por si so, e fundamental para compreender o que e apropriado a uma pessoa e a outra, da transferencia e da contra-transferencia. A presenca de um mediador cultural (interprete), longe de poluir a relacao terapeutica, pelo contrario, enriquece, visto que ela abre um processo de "objetivacao". Nao obstante, se o exilio e, antes de mais nada, subjetivo, uma atencao particular deve ser dada ao contexto das politicas de imigracao dos paises de acolhimento e ao contexto conflituoso dos paises de origem. De fato, e a qualidade do "vai e vem" psiquico entre o grupo de acolhimento e o grupo de origem de apoio dos processos de re-simbolizacao, que protege do desmoronamento dos elos intra e inter-subjetivos. Nessas condicoes, o terapeuta ocupa uma posicao de "passante". Fundamentalmente, entretanto, sera questao da "condicao humana".

Between native country and host country. Exploring the limits and difficulties in linking clinical position and citizenship concerns in the psychic care of refugee claimants ?

Entre la tierra natal y la tierra de acogida ?Como explorar los limites y dificultades para vincular una posicion clinica y una preocupacion ciudadana en las curas psiquicas de los demandantes de asilo ?

Entre a terra natal e a terra de acolhimento. Como explorar os limites e as dificuldades a relacionar uma posicao clinica e uma preocupacao cidada nos cuidados psiquicos aos solicitadores de asilo ?

Pour une bonne part, les personnes qui viennent solliciter l'asile dans nos pays occidentaux, reputes libres et sans conflits, fuient des situations de conflits. Elles ont, la plupart du temps, ete deliees de leur ancrage social et soumises a des attaques repetees de leurs objets et representations culturels. De ce fait, elles sont menacees de deculturation, dont elles tentent de se deprendre en se deplacant en direction d'un monde suppose plus accueillant, qui en tout cas exerce sur eux la promesse seductrice d'un Eden qui viendrait masquer l'ombre du rejet de la terre d'origine. Elles projettent confusement sur ce monde l'idee qu'il pourrait tolerer leur propre culture, parce qu'elles l'imaginent comme suffisamment ouvert, voire degage des "eventuels retrecissements ethniques" dont elles ont ete l'objet. C'est un monde "civilise", developpe, productif, ouvrant largement a des possibilites de travail, monde de la puissance economique qu'elles idealisent ainsi; meme si par ailleurs, elles ont une vague idee des difficultes qui les attendent. Mais ce qu'elles trouvent, c'est la deception, laquelle augmente le deuil de l'univers natal et renforce la depression liee a l'exil. Aussi peut-on faire l'hypothese que le devenir de l'exile, de l'immigre va etre conditionne par la maniere dont il va se positionner par rapport a ce nouveau monde. Cependant, il y a un malentendu, qu'on percoit dans la maniere de raconter le monde et de se raconter soi-meme. Le recit des migrants raconte le monde de la circulation des hommes, comme le monde de la globalisation raconterait celui de la marchandise (1). Mais le recit des hommes se heurte aux frontieres ; et alors que les marchandises circulent au gre de leur fabrication la plus rentable, les hommes ne peuvent pretendre aux memes droits. Ils sont taxes de " misere du monde qu'on ne pourrait pas toute accueillir". Reste que les demarches qu'ils entreprennent pour obtenir l'asile ravivent l'intensite des traumas subis et de ce fait leur Moi se retrouve dans une situation traumatique. Pour ceux qui nous sollicitent, le vecu de cette situation devient presque aussi catastrophique que la catastrophe initiale et a ce titre demande que l'accueil therapeutique soit amenage quand il est sollicite. Le premier amenagement, en tout cas celui qui est essentiel porte sur la question de la langue.

Les demandeurs d'asile sont en effet des personnes etrangeres a notre langue et de ce fait, la necessite qu'on doit leur accorder de parler dans leur langue maternelle implique d'associer aux soins, des interpretes. Ces derniers bien que n'ayant pas de formation psychologique, et pour peu qu'on ne soit pas pollue par une position trop orthodoxe ont une fonction de prendre soin du patient en exil sur laquelle le therapeute peut s'appuyer. Dans la majorite des cas, ils (elles) sont issus de la meme communaute ou d'une communaute approchee du demandeur d'asile et a ce titre partagent des elements de culture commune. Ils agissent ainsi comme d'eventuels mediateurs culturels, ce qui peut ouvrir un mouvement d'objectalisation, qui permet une issue possible au traumatisme, puisque ce qui se transmet a un meme (l'interprete) est destine a un autre (le therapeute). Ce mouvement s'exprime par ailleurs d'une langue a une autre, non pas dans une traduction mot par mot mais dans une veritable interpretation qui lie des contenus culturels pour leurs donner un sens partageable. La langue n'est pas en effet un calque de la realite, elle est une facon de comprendre le monde. Toute langue est en effet une interpretation du monde (exemple: le compagnon en francais est celui qui partage le pain, en arabe, celui qui partage le sei). Plus globalement cependant, comment accueillir la demande de soins psychiques des demandeurs d'asile ? Comment accueillir des personnes qui font etat de conflits, de guerre dans leur pays d'origine pour demander l'asile et dont la plainte psychique est en lien avec ces situations. Question complexe qui ne releve pas seulement d' une simple position soignante, mais oblige le soignant a etre tres attentif au contexte et a ne pas se derober d'une preoccupation citoyenne. Du coup, cette activite soignante engage une clinique qui peut apparaitre comme particuliere et specifique.

Mais pour commencer, j'avancerai quelques considerations critiques sur le TSPT

Je me tiendrai a l'ecart d'un discours que je ne partage pas : s'il y a de la guerre, il y a obligatoirement du traumatisme ou plus communement du TSPT (trouble de stress post traumatique) ; meme s'il est vrai que des attaques intentionnelles produites par des hommes sur d'autres hommes (civils), caracteristiques des conflits modernes (auparavant seules les armees combattaient), ces attaques engagent des effets traumatiques qui semblent couper le temps en deux : un temps d'avant et un temps d'apres l'evenement traumatique. Il me faut tout de suite preciser que dans cet ordre des choses, l'evenement traumatique est confondu avec le trauma qui lui est un evenement psychique. Or, a un meme evenement traumatique, les personnes ne vont pas reagir de la meme maniere et la vie de chaque sujet ne commence pasce jour-la, meme si c'est peut-etre a partir de ce jour-la que le sujet a inflechi sa vie du cote de l'exil (ce sera le cas de ceux dont il sera question dans ce texte. Ils sont, a la fois demandeurs de soins et de " consolation ").

Le TSPT se presente comme l'exportation du traumatisme dans toutes les cultures, il ne decrit que des symptomes effectivement reperables chez des sujets traumatises et produit de coup de l'ideologie victimologique. Le TSPT ne prend pas en compte le fait que celui qui a ete traumatise, qui a connu la mort de pres, l'horreur, l'effroi, l'impensable, l'indicible ... celui-la a aussi une histoire. Cette histoire est a la fois singuliere et collective; et c'est cette histoire collective que l'on a du mal a entendre si notre ecoute est trop arrimee a une orthodoxie de la psyche individuelle. Dans ce cas, un des risques est de psychiser tout de suite,,par exemple evacuer i'effroi par un diagnostic et ne pas le recevoir. A l'inverse on ne peut entendre que l'histoire collective, ce qui est la pente des approches psychosociales dites anglo-saxonnes ; dans cette conception, le sujet se fait raconter une histoire du traumatisme qui n'est que celle projetee sur le groupe dont il fait partie. Il peut alors reprendre difficilement sa propre histoire, pris dans des programmes de rehabilitation a base communautaire, par exemple.

Dans ces deux extremes, le contre-transfert n'est pas travaille comme porteur de notre position de clinicien, accueillant occidental, appartenant a une partie du monde relativement pacifiee ; le risque etant de produire de l'ideologie sur les autres : les indifferenciant, les homogeneisant parce que nous les pensons comme trop differents de nous. Nous les excluons du coup du socle commun civilisateur, ce qui ne fait que repeter la precedente exclusion declenchee par l'evenement traumatique produit intentionnellement.

Quelle position clinique adopter alors face a ales traumatismes intentionnels ?

Passe ce double ecueil, l'un du trop de psychisme individuel, l'autre du trop collectif, peut s'engager une clinique (que je qualifie avec d'autres, de passeur) d'une grande exigence professionnelle. On ne peut, en effet, echapper a cette question, en rien romantique, qui demande a chacun de nous, s' il traite ou considere l'autre comme un objet ou un appareil psychique, ou comme un sujet de l'humaine condition. (Bien entendu cette appartenance a l'humaine condition comprend les appartenances communautaires, si tant est qu'elles restent souples). Fondamentalement, cette exigence invite a creer et maintenir les conditions de l'ecoute de la souffrance d'un autre, sans se reduire mutuellement et correlativement a un statut de victime ou de sauveur, ou a etre le support d'une psychopathologie traitee par un specialiste. Le souci de se maintenir sujet est la condition de tout accompagnement possible de l'experience traumatique. En effet, la violence de ces traumatismes, intentionnellement produite par d'autres, a porte atteinte a la confiance fondamentale, aux processus de liaison et aux liens intersubjectifs, en d'autres termes a l'estime de soi et des autres. Cette souffrance invalidante, cette " psychopathologie " generee par la violence produit une rupture dans les echanges sociaux de tout genre et voue a l'isolement, au silence et a la peur, voire a l'effroi. Elle produit une effraction du pare excitation, entame le pacte narcissique; d'autant que le plus souvent l'utilisation de la cruaute a ete centrale. C'est dire que les sujets traumatises sont soumis a une entreprise deliberee de destruction de l'enveloppe psychique, par rupture des liens permanents entretenus entre les faits psychiques et les univers referentiels. En d'autres termes les sujets ont ete reduits a de simples objets.

L'extremisme qui caracterise ces situations presente aussi une particularite, celle de mettre en danger tout sujet, d'autant qu'il s'inscrit le plus souvent dans une strategie precise de "demoralisation" des populations agressees. Le fait de vivre dans la crainte d'une agression qui peut viser n'importe qui, a n'importe quel moment, le constat que cette agression a pu provenir d'un voisin, ou d'un membre de la communaute familiale elargie, maintient chacun dans un climat de terreur. Les victimes racontent volontiers que, au moins au debut des conflits, l agresseur n'etait pas forcement identifie precisement mais qu'un voisin ou quelqu'un en qui ils avaient confiance s'est brusquement revele comme agresseur. On est saisi dans ces situations par l'exacerbation du " narcissisme des petites differences ". Pour exemple, il y a quelques annees, j'ai ete amene a travailler pendant la guerre en ex- Yougoslavie, en supervisant pendant cinq ans un dispositif d'aide psychologique aux refugies et deplaces et j'avais recueilli les temoignages suivants :
   Karol, un homme de Vukovar, me raconte que, dans l'obscurite de
   l'entrepot-prison oa lui et ses compagnons etaient entasses apres
   le siege puis la prise de la ville, il reconnait dans le changement
   de tour de garde la voix de son voisin de palier le plus proche,
   qui prenait son tour de garde. Au matin, ce dernier lui a assene
   plusieurs coups de crosse de fusil sur la tete, parce que Karol
   faisait etat de ce voisinage pour tenter d'obtenir une
   liberation ... ailleurs, ales enfants d'un village de Bosnie
   centrale nous transmettront leur stupeur: celle d'avoir decouvert
   que leur instituteur etait le principal meneur d'un groupe
   d'agresseurs qui organisait, sur la place du village, la
   deportation de leurs peres (2).


Dans ces deux temoignages, on sent bien en quoi les relations de confiance, celles qui s'etablissent sur une quotidiennete partagee ont pu etres attaques puisqu'on ne pouvait meme plus s'en prevaloir pour etre sauve. Certains temoignages de femmes qui ont ete systematiquement violees, ou d'hommes sur qui ont ete commis des mutilations et des abus sexuels dans des camps de detention, revelent ces memes etats de stupeur. Ils reconnaissent souvent, dans leurs agresseurs ales personnes qu'ils connaissaient auparavant, lesquelles ne s'en cachaient pas d'ailleurs, comme si ces derniers ne pouvaient, a leur tour, les reconnaitre qu'en retournant en haine, ce qui pouvait apparaitre auparavant comme des relations de simple voisinage.

Quelle est la nature et quels sont les effets de la situation traumatogene?

On sent bien dans ces conditions qu'il va s'agir de partager la situation traumatogene sans pour autant se tenir defensivement a distance. Comment rechercher " une suffisamment bonne " position psychique, d'identification et de retrait, c'est-a-dire de differenciation de sa propre subjectivite? En effet si celle-ci n'est pas celle de l'autre, elle devient alors partageable. Reste alors qu'il faut travailler a la contrepartie de l'effet traumatique chez les soignants, tant les contenus douloureux, persecuteurs et idealises qui sont << deposes projetes >> chez eux, peuvent rendre difficile, voire insupportable le travail d'ecoute et de soutien. Comment recevoir, accompagner, resymboliser, co-elaborer l'eprouve traumatique. Comment ne pas en desapproprier l'autre ? Comment faire face a ce reel siderant qui s'impose ? Reel siderant qui s'impose tellement qu'il arrive a faire penser que les personnes traumatisees sont sous influence. Aussi, la question de la position du clinicien se pose t-elle au regard de cette influence, tant il peut etre aussi identifie par le sujet traumatise comine un agresseur potentiel si cette position est vecue comme << un faire dire >>. Il faut bien se representer que le simple fait de poser des questions, ou meme d'interpreter, peut etre vecu comme une forme de manipulation mentale propre a l'agresseur. Il faut donc se garder de forcer a parler. Par contre, des relations d'alliance peuvent etres recherchees hors d'une excessive compassion ou d'une empathie manicheenne afin de faire vivre un debut de resolidarisation citoyenne qui permettra au sujet traumatise de percevoir que le therapeute partage, a la fois quelque chose de la situation traumatogene et une opinion commune sur l'intentionnalite de l'agresseur. Ceci peut lui permettre de verifier que tout n'a pas ete atteint par la logique de l'effraction traumatique et qu'il peut, en tant que sujet, se relier a un autre sujet semblable et different, sans que tous et tout soient soumis a l'identification a la theorie du persecuteur.

Aussi, du cote du clinicien, est-il important de relier ces situations traumatiques aux evenements d'ordre collectif qui les ont produites, aux causes sociales et politiques, aux phenomenes de deviance ou de perte de normes dont elles ont ete issues. L'interet d'une telle position qui doit etre prudemment maniee est de remobiliser dans un premier temps chez le sujet traumatise, une sorte de violence feconde qui s'appuie sur le principe vital; et dans un deuxieme temps de verifier que sa propre violence peut s'exprimer sans pour autant qu'elle detruise le therapeute.

Un tel dispositif implique evidemment un reamenagement de la pratique clinique habituelle: le therapeute n'est plus tout a fait en position d'amener le patient a subjectiver une experience non integree, il lui faut penser aussi avec ce dernier la maniere dont li a ete pense et agi par son agresseur. Nous sommes alors bien neanmoins centres sur une pratique et une theorie de soin qui s'appuient sur l'interaction. La difficulte de cette approche est patente et necessite evidemment un cadre pour la penser et des tiers, pour l'elaborer, ne serait-ce que pour contenir les depots psychiques douloureux places chez les therapeutes. J'ajoute que cette pratique de therapeute est tres proche d'une vraie position de temoin d'une humanite partageable, et non temoin d'un temoignage qui s'exacerberait jusqu'a en deposseder la victime.

La particularite de cette clinique est qu'elle se presente souvent au debut comme une clinique du recit ne serait-ce que parce que le recit exige par les autorites francaises, precede et engage la demande d'asile. Travail du recit donc, qui a condition de maintenir l'ecart de non-immediatete de la communication et une certaine opacite constitutive et residuelle de l'autre, permet que se devoile un sens possible de la situation traumatique. Cependant, une des particularites du trauma est qu'il va rejoindre dans le psychisme l'originaire du sujet et fait resurgir eventuellement les angoisses d'aneantissement, de morcellement et d'effondrement. Georges Devereux va jusqu'a evoquer des manceuvres de renonciation a l'identite comme defense contre l'aneantissement, d'oo la prudence a maintenir quant au diagnostic (3).

A ce titre les enveloppes psychiques primaires peuvent etre demantelees (psychiques et psychosociales), les limites entre soi et les autres entre le dedans et le dehors peuvent etre perforees, comme peut etre entamee voire detruite l'efficacite symbolique. On voit bien 1a les risques d'episodes psychotiques, dans la depersonnalisation, dans la desintrication des images du corps, dans les sensations d'etrangete, dans la sideration de la memoire et encore une fois dans les effets antisymboliques, oo le corps seul devient le lieu de representations pathogenes a travers les multiples plaintes somatiques. Le corps fait signe a defaut de faire sens ... prend valeur de rappel traumatique. Rene Kaes dans son article << La troisieme difference >> soulignait que ces situations reactivent des mouvements psychiques proches de ceux qui sont decrits par Spitz dans << l'angoisse du huitieme mois>> devant l'inconnu, oo le visage de l'etranger est signe de l'absence de la mere. << Nous pouvons faire a minima une experience proche de la depersonnalisation ... le recours a la symbolisation somatique trouve ici son occasion : le corps devient l'ultime recours pour faire signe, au lieu de faire sens. De telles situations prennent valeur de rappel traumatique ... nous sommes effrayes par des objets bizarres a forte valeur effractive. (4)>> Dans ces conditions, on comprendra que la fonction clinique peut prendre valeur d'enveloppe psychique, le clinicien devenant porte-parole du <<holding>> (portage psychique) et du <<handling>> (portage corporel). Aussi, la position soignante reste-t-elle complexe, d'autant que le therapeute doit tout de meme se decentrer des evenements traumatiques pour comprendre avec le sujet ce qu'ils sont venus eventuellement repeter d'un desordre psychologique anterieur. Le risque evidemment serait de trop psychiser, comme je le signalais precedemment, mais l'enjeu est bien de resituer le sujet dans sa propre histoire.

Voici un premier exemple clinique

A l'issue d'une seance avec un homme d'origine bosniaque demandeur d'asile, et apres qu'il ait quitte le bureau, en pleurs, l'interprete que je connais depuis plus de dix ans, bouleversee par ce qui venait de se passer, m'interpelle comme ayant opere une sorte de << reduction psychiste>>, de psychologiser en quelque sorte. Son reproche, complice et amical, au demeurant, cherche a reperer chez moi dans ma position de therapeute, une attenuation des causalites politiques et sociales qui auraient provoque la souffrance psychique de cet homme. Il a a peu pres 35 ans et une bonne dizaine d'annees auparavant, arrete et emprisonne dans un camp de << concentration >> serbe, il aurait subi des tortures et des violences a caractere sexuel. En outre, il a perdu sa femme et son enfant et devant l'inanite de ses recherches, il en a conclu qu 'ils etaient morts. (Son recit vient immediatement mobiliser chez moi les souvenirs d'autres recits : ceux des refugies bosniaques rapportes lors des seances de supervision d'un dispositif clinique sur la cote dalmate en Croatie. De ce fait, j'identifie assez bien le camp dont il parle dans la region de Foca et Gorazde en Bosnie centrale). Plus tard, il s'est remarie, il a deux petites filles en bas age, et semble avoir entrepris une errance a travers l'Europe pour aboutir et rester aux Pays-Bas pendant deux ans ou sa demande d'asile a ete rejetee. Le choix de ce pays semblant etre lie a la presence du tribunal international.

Cela fait trois mois que nous le voyons regulierement et il ne cesse de nous adresser des plaintes revendicatives sur l'hebergement qui lui est propose depuis son arrivee a Lyon et des plaintes somatiques qui l'invalident dans sa position d'homme. Il est tres critique par ailleurs sur le traitement medicamenteux psychiatrique qui lui a ete prescrit aux Pays-Bas. Il ne le prend plus parce qu'il l'eteint completement, lui faisant revivre un vecu d'impuissance. L'evocation que nous avons pu partager lors des seances precedentes au sujet de sa detention dans le camp le transporte dans un etat oo s'amalgament la douleur, la terreur et l'effroi. Il cherche son souffle dans ces moments-la, mais comme s'il alimentait une forge qui brulerait tout, en particulier le temps oo il se perd et il nous perd. La << situation extreme >> qu'il a vecue apparait comme une experience sans fin, sans limites qui ne cesserait de se consumer ; et c'est a partir de cette representation que l'idee sourde en moi que le leu chez cet homme devait couver depuis longtemps ... bien avant la situation traumatique extreme qu'il nous expose. Il me transmet par ailleurs un tel vecu de desespoir, une telle dysharmonie entre son allure physique de grand costaud et sa detresse psychique d'enfant abandonne, que je me risque a l'interroger sur l'existence de ses parents. Il ne s'y prete pas volontiers, mais finit par se presenter comme le petit dernier d'une fratrie de quatre, ayant seize ans de difference avec sa soeur ainee. Son pere, qui travaillait en Allemagne, revient en Bosnie pour combattre, mais il est tue au tout debut de la guerre. Sa mere est elle aussi decedee, mais il a besoin de repasser par l'evocation des tortures au camp pour nous apprendre qu'en fait, elle est morte quand il avait neuf mois. Il a ete eleve par sa soeur ainee et une tante paternelle elle aussi decedee, le pere pourvoyant aux besoins de la famille depuis l'Allemagne. Il precisera qu'il a eu somme toute une enfance puis une jeunesse, heureuse, voire sans limites ; l'interprete, de meme origine que lui, ayant l'intuition de demeles avec la police de son pays, avant et apres sa detention et les tortures ; il en apportera la confirmation plus tard.

Je me forge peu a peu une representation d'un sujet chez qui le traumatisme extreme repete une situation traumatique infantile qui s'origine dans le deces de la mere puis quelques annees plus tard dans celui de la tante ; l'absence de pere pendant l'enfance et la jeunesse semble problematique, il ne le voyait qu'a l'occasion de ses retours annuels pendant les vacances ; le dernier retour s'averant fatal. En outre, l'image de la soeur ainee, substitut maternel, est polluee par le conflit, car bien avant celui-ci, elle avait fait un mariage dit << mixte >>, ayant epouse un homme d'une communaute devenue hostile a la Bosnie. Elle vit par ailleurs en ex-Yougoslavie et pourrait toutefois etre un recours refuge si elle n'habitait pas un territoire autre que celui de la Bosnie.

C'est donc cette incursion que je sollicite dans l'histoire de cet homme avant la situation extreme qui me vaut de la part de l'interprete cet amical reproche de << reduction psychiste >>. Il n'est evidemment pas question pour moi de nier que ce type de situation extreme produit un vecu d'impasse subjective, tant la revolte est vaine, et qu'il n'y a pas d'objet de recours externe concevable. Force dans une logique de la contrainte qui se repete, le sujet se sent aneanti, mis hors humanite, delie du << contrat narcissique >>. Il est mis dans une espece d'etat d'exception paradoxal, <<hors la loi>> ou du moins d'une loi qui ne serait pas partageable car elle n'est que l'expression du principe de plaisir double de cruaute de la part des bourreaux. La consequence peut en etre qu'audela de la perte de confiance en l'autre, le sujet s'inscrive pour survivre dans une logique de desocialisation oo pourront dominer justement des conduites anti-sociales. Par ailleurs, la figure de la castration en relation avec le sexuel peut etre centrale (en particulier chez cet homme, des vecus et des plaintes de separation du corps en deux : au-dessus et en dessous de la taille) mais aussi celle (la castration) qui concerne la limite inexorable imposee a l'homme que l'on veut detruire alors qu'il veut vivre. Dans ce sens, il invoque souvent des sensations de coupure oo il ne sent plus le bas de son corps qui se derobe mais expose ainsi une coupure de soi-meme oo il n'est connecte qu'a la douleur provoquee par les actes extremes qu'il a subis : n'etre plus que cela au detriment de l'ensemble de son experience subjective. Bien evidemment c'est le clivage qui vient s'imposer, non pas seulement celui qui le couperait du vecu abominable de la torture que celui qui le couperait de l'experience de ses liens anterieurs. Le sujet n'est plus que sa douleur, accroche a elle comme au bastingage d'un bateau pris dans la tempete, sidere par la brulure qui a devaste son estime de soi. Mais ce dont le sujet peut se cliver aussi, c'est en quoi le traumatisme extreme vient oberer (forclore) les traumatismes anterieurs. Ce clivage, il peut le transporter chez les soignants si ces derniers ne s'accrochent qu'a la dflagration traumatique et en particulier dans les situations de demande d'asile quand cette demande est portee et argumentee a partir de l'experience traumatique.

Nous sommes confrontes alors, tant que nous ne sommes pas identifies comme differents des instructeurs de la demande d'asile, a des sujets qui ne tentent pas de controler le retour interne des vecus de la situation traumatique, voire qui l'alimentent comme le feu qui couve et qui ne demande qu'a repartir. Nous pouvons alors nous retrouver lies a un paradoxe qui est que cette figure de l'autre que nous serions censes occuper soit sans arret transpercee par le recit des atrocites subies, ligotes par le sujet dans une position revendicatrice (legitime au demeurant) de demande de reparation par l'acceptation de l'asile.

C'est la oo la position soignante devient complexe, tant elle doit etre attentive dans le contexte traumatique expose a la subjectivite du sujet. Or le peu que nous savons, c'est que le sujet ne peut traiter seul l'impact traumatique extreme en l'occurrence. Il doit passer pour ce faire, par un autre sujet et l'empathie de cet autre sujet pour metaboliser cette experience. Cette empathie qui peut s'appuyer sur une sollicitude temperee est ce qui permet l'accompagnement, l'exploration, et l'eprouve de ce que les sujets agresses n'ont pu supporter de sentir dans la situation extreme elle-meme. Les sujets se sont sentis reduits a l'etat d'objet, et rejetes hors de l'humaine condition.

Samira est une jeune femme bosniaque que je vais recevoir avec la meme interprete un mois apres son arrivee a Lyon avec son mari. Elle inquiete les accueillants du centre de refuge oo ils sont heberges, tant elle manifeste de la terreur quand elle croise des hommes. La nuit, les hurlements qu'elle pousse, provoques par ses cauchemars qui la dressent sur son lit, reveillent les voisins qui s'en plaignent. Ces manifestations paroxystiques sont probablement amplifiees par les procedures de recit que mobilisent la demande d'asile et la situation de <<familiere et inquietante etrangete >> occasionnee par l'hebergement collectif regroupant des communautes de refugies.

Elle a vingt-trois ans maintenant. La decision de s'exiler s'est precipitee dix ans apres la fin du conflit (les accords de Dayton mettant fin au conflit datent de decembre 1995), alors que la maison qu'elle avait finie par occuper avec sa famille dans sa bourgade natale de Bosnie devait etre rendue a une famille serbe. Leur propre maison a quelques centaines de metres ayant ete brulee par les milices serbes lors du conflit. A cette epoque, jetee a la rue par l'incendie, sa famille fut rassemblee avec d'autres par les agresseurs et emmenee dans un centre de detention. La, alors qu'elle a une dizaine d'annees, elle est violee devant toute la communaute. Un de ses freres aines qui tentait de la soustraire de l'agression est decapite sur le champ. J'entends immediatement l'immense culpabilite qu'elle doit eprouver dans sa conscience de survivante paradoxale. Cependant cette precision factuelle tragique ne viendra qu'apres plusieurs seances oo j'accepte de recevoir de maniere repetitive ses eprouves d'angoisse a la vue des hommes du foyer d'accueil. Ces derniers reapparaissent la nuit dans ses cauchemars en grandeur disproportionnee. Elle parle de geants agresseurs a figure monstrueuse qui l'entourent en vociferant, sorte de <<fantomes dans la chambre d'enfant >> qui font surgir des terreurs d'aneantissement, d'ecartelement et d'effondrement. Je les entends comme des traces internes d'une situation extreme qu'elle ne peut controler et qui envahissent autant sa vie diurne que nocturne. Ce sont evidemment des reves traumatiques. Je me fais l'hypothese que ces reves sont des reproductions a l'identique d'une scene d'horreur deja vecue, scene dont elle tait l'issue. Ces geants sont proportionnellement des adultes pour un enfant, il n'y a pas vraiment de symbolisation, de travail de transformation propre au reve. Psychiquement epuisee, somatiquement defaite par des douleurs importantes aux vertebres cervicales, elle me fait craindre une possible decompensation que la necessite du recit pour la demande d'asile pourrait precipiter. Aussi vais-je maintenir pendant plusieurs seances un ecart de non-immediatete de la communication de la situation traumatique, voire une certaine opacite jusqu'a lui formuler une hypothese ayant valeur de proposition d'alliance. Je me risque a lui dire que je la pense sous emprise d'hommes ayant commis sur elle des actes hors de la communaute humaine ... contre nature humaine ... et que ce negatif radical la hante au point qu'ils continuent a avoir prise sur elle ! Je crois avoir ajoute des mots au sujet de leur triomphe omnipotent, sans limites.

Cette formulation va l'effondrer en pleurs, mais lui permet d'evoquer une sorte de honte extreme ressentie dans son environnement en Bosnie, honte qui l'aurait poussee a partir, apres qu'elle se soit mariee a un jeune coreligionnaire qu'elle dit aimer profondement, tout en le maintenant a distance sur le plan des rapproches sexuels decrivant une phobie du contact et une vie pulsionnelle neutralisee. Pour ma part, j'etais jusqu'alors assez decontenance par une apparente froideur operatoire qui me faisait penser a un enfant << eleve a la dure >> de maniere un peu fruste, jusqu'a ce que je lui livre mon hypothese sur ce qu'elle aurait subi. Vint alors le temps du recit des scenes traumatiques, soutenu sur le plan emotionnel par l'interprete de meme origine qu'elle, lui proposant ainsi une espece de << cote a cote >> psychique que j'eus besoin d'accompagner parfois en me deplacant aussi de la position de face a face pour lui tenir l'avant-bras. Ce double etayage corporel m'apparut cependant necessaire pour soutenir ce dont cette jeune femme avait besoin pour se tourner vers les autres et tenter de partager le vecu de la situation traumatique. Nous pumes ainsi l'accompagner en l'aidant a maintenir des zones de tact, de discretion sur l'extreme brutalite des evenements afin de se preserver d'un eventuel envahissement et de preserver aussi chez elle la maniere dont elle avait probablement cherche a se soigner elle-meme en se mariant par exemple, contractant une union qui apparaissait comme blanche sur le plan sexuel.

Le cote a cote psychique

Je rappelle la preoccupation constante dans ce genre de situation qui doit etre celle du therapeute, de ne pas << faire dire >>, le soignant pouvant etre identifie comme un agresseur potentiel par le sujet traumatise ; le simple fait de poser des questions, ou meme d'interpreter pouvant etre vecu comme une manipulation mentale propre a l'agresseur. Il faut donc se garder de forcer a parler ... tant notamment le reel siderant qui s'impose peut faire penser que les personnes traumatisees restent sous influence.

Cependant, la qualite de l'interprete est de soutenir une fonction mediatrice. Porteur du contexte culturel, social, politique du sujet, porteur d'un implicite qui permet a ce dernier de revivre un lien pha tique, il est source eventuelle d'un attachement retrouve. Cet attachement dans l'alliance qu'il mobilise peut depolluer le sujet de l'idee qu'il se serait fait comme quoi le contexte culturel dont li est issu est globalement contamine par la cruaute. Il est vrai a contrario que l'interprete peut etre percu comme etant eventuellement aussi du meme monde que les agresseurs, et entretenir durablement chez les sujets traumatises des vecus de mefiance et de persecution.

Le soignant doit sentir cela assez finement, d'autant qu'il est amene a intervenir dans une situation qui a son histoire, et s'il est vrai que le contexte social et politique de la situation traumatique va se livrer rapidement, ce qui est de l'ordre de l'histoire du sujet demande a etre mobilise a son rythme. Chaque sujet pris au meme titre que d'autres dans une meme situation extreme va avoir une maniere particuliere de reagir. Il va la ressentir de maniere personnelle, aussi faut-il etre attentif au fait que l'explication politique et sociale ne recouvre pas son propre ressenti. Il va par ailleurs organiser sa propre strategie de survie, selon une << logique >> qui decoule de la maniere dont il s'est construit jusquela. Il sent <<du dedans >> ce qu'il a vecu, alors meme que la detresse dans laquelle il se trouve peut nous faire penser qu'il est dans une impasse. L'impasse serait aussi de proposer nos solutions, celles que notre savoir et nos theories du soin imposeraient, le risque etant de soumettre passivement le sujet a nos ideaux. En outre, ce genre de traumatisme est tellement << impensable >> que seule l'attention accordee a l'experience (psychique) permet d'en rendre compte.

L'homme que j'evoquais precedemment me disait bien que ce n'etait pas de medicaments dont il avait besoin, mais de me voir plus souvent. Je l'ai compris comme la reconnaissance d'une situation pouvant l'aider a trouver un sens possible a son extreme souffrance mais aussi lui rendre une humanite de base. Reprend-il contact avec luimeme, avec son histoire infantile par exemple, meme si cette histoire que je sollicite est douloureuse, il est trop tot pour le dire ? Il faut toujours s'attendre cependant a etre mis dans une place de persecuteur. Samira, quant a elle, au decours des seances oo elle evoque la scene traumatique, nous apporte un reve nouveau qui se repetera. Elle dorme naissance a un bebe dont elle dit qu'il est protege par ses parents. Quand je lui demande comment elle l'interprete, c'est comme si, ditelle, elle recouvrait une position de femme (adulte precise-t-elle) ; pour ma part, je pense qu'elle commence a balbutier un travail psychique de transformation interieure, comme un processus reparateur. Nous l'avons ressenti aussi avec l'interprete comme un cadeau qu'elle offrait au couple soignant de meme age que ses parents, comme un partage d'une experience subjective qui pouvait commencer a se re-symboliser. A quelles conditions cela est-il possible ? Probablement qu'a partir de cette position de temoin empathique que j'ai occupee, etayee par le contact consolant de l'interprete, elle a pu s'autoriser a mettre en mots, mettre en recit ce que l'experience extreme avait sidere ... en precisant que c'etait la premiere fois qu'elle en parlait. En d'autres termes, elle peut commencer a re-habiter son etre, se re-situer dans son histoire, d'avant et d'apres la situation extreme, mais plus tout a fait dans une coupure dont la beance n'etait jamais cicatrisable. Un traumatisme estil jamais cicatrisable d'ailleurs ? L'enjeu psychique de la survie qui en decoule passe probablement par le recours a d'autres raisons de vivre, sans annuler la blessure. Dans ces situations, le therapeute est << porteur d'affects>>, d'autant qu'il a ete dans la position de recevoir la parole souvent violente des sujets traumatises. Derriere l'indifference parfois decrite de ces derniers (que j'ai qualifiee precedemment << d'apparente froideur operatoire>>) se cache en fait une hyper attention a l'autre qui guetterait les affects provoques par leur histoire. C'est une maniere de verifier l'effet de l'horreur provoquee par leur recit (Un an plus tard, ayant obtenu l'asile politique avec son mari, Samira donnera naissance a un garcon.) En fait, confortons-nous dans l'idee que ce que nous apportons de plus precieux au sujet, c'est la possibilite de ne plus etre seul face a ce qu'il eprouve.

Reparation et travail psychique

La clinique des demandeurs d'asile est particuliere et difficile; souvent le temps est compte, tant ils risquent a tout moment d'etre renvoyes d'oo ils viennent, et ils y sont particulierement soumis en France. Cette particularite du temps fait que cet autre recit qui leur est demande, par les organismes de l'Etat, pour etablir la validite de leur demande d'asile peut faire flamber les symptomes de la souffrance psychique. Le corps fait signe a defaut de faire sens, la souffrance les rend malades et peut donner l'impression parfois d'une pathologie psychiatrique gravissime non contextualisable par des accueillants et des intervenants non prepares, non habitues a de telles manifestations. Le risque est d'en renvoyer l'origine au seul evenement traumatique et de croire que la seule revendication de reparation est suffisante pour lever l'impact de la scene traumatogene. C'est le biais qu'emprunte la victimologie quand elle suppose que la reparation permet de mieux supporter le prejudice subi, d'en attenuer le malheur. Le travail psychique est d'un autre ordre, il tend vers une transformation interieure qui s'apparente au deuil (5) comme processus reparateur pour revenir a la vie et vivre avec sa blessure. C'est dire que c'est la capacite de vivre qui est mise a l'epreuve, malgre tout ce qui a ete brise en soi, en remobilisant ce qu'il y a de veritablement humain en soi. Dans ces situations extremes, la demande d'asile, est evidemment politique. Ces personnes projettent plus ou moins confusement dans l'octroi de l'asile une certaine facon de leur rendre justice et une maniere de les restaurer socialement. C'est comme une chance qui leur est offerte de re-vivre dans un autre contexte qu'elles idealisent comme non persecuteur. Toutefois, si l'oeuvre de justice est fondamentale, accompagnee d'un travail de restauration sociale, le travail du clinicien, en tant qu'il ouvre au partage d'une experience subjective agit justement la oo le sujet a ete expulse de l'humaine condition.

En d'autres termes le travail psychique opere par les personnes en exil, tend vers une transformation interieure qui mobilise un travail de separation comme processus reparateur pour revenir a la vie et vivre avec sa blessure. Cependant et compte tenu de la situation de l'asile en France, force est de constater que demander le statut de demandeur d'asile est moins le commencement d'un retour a la vie que le debut d'un nouveau cauchemar. Les issues suicidaires sont possibles, comme les decompensations ou aggravations somatiques, signes de la perte de tout horizon. Plus rien ne fait sens, dans ce dedale d'attentes, de procedures contradictoires, de dossiers interminables ... Tombent cependant comme un couperet a l'illusion d'etre proteges des decisions de reconduite a la frontiere.

Ainsi une autre jeune bosniaque, sensiblement du meme age que la precedente, que je rencontre a sa demande dans le meme cadre et qui vient d'accoucher d'une petite fille a la maternite de l'Hotel Dieu a Lyon, me declare, alors que son recours a ete rejete : << je n'ai meme pas la possibilite de mentir ... J'ai tout dit, avec votre aide ... Je ne vois pas ce que je pourrais inventer de plus fort pour etre entendue >>. Refugies avec son jeune mari, ils ont fui eux aussi la Bosnie, dix ans apres les accords de Dayton. Ils ont en effet essaye de recuperer la maison familiale, a cheval sur une ligne de separation du conflit intercommunautaire, et a cette occasion, elle s'est fait violer par plusieurs individus alors que son mari est roue de coups et assomme. Bien evidemment, elle connait ses agresseurs, issus d'un voisinage hostile mais intouchable ; nous sommes la encore dans les soubresauts de la purification ethnique. Terrorises, ils s'enfuient et rejoignent a Lyon une soeur et sa famille ayant obtenu l'asile precedemment. Enceinte de 4 mois a l'epoque, elle perd son premier bebe, et quand elle vient me voir, elle est de nouveau enceinte de 4 mois, sideree, aneantie, empechee de penser par la collusion des dates. Elle ne peut se deprendre de l'idee qu'elle va perdre ce nouveau bebe, au summum d'une angoisse amplifiee par le rejet de la premiere demande d'asile. Dans un travail au plus pres, avec l'aide de l'interprete, je vais l'accompagner pas a pas dans cette grossesse, allant meme, dans les derniers temps, jusqu'a lui donner mon numero de telephone portable et nous communiquerons tant bien que mal dans un sabir mi-anglais, mi-francais par SMS. Elle accouchera finalement en retard (je pensais : <<elle le garde au chaud>>), la nuit precedant une seance que nous devions avoir, et me telephonera a l'heure dite (de la seance). Je suis passe la voir a la maternite, avec un peu de retard sur l'horaire, pour conserver le cadre tout en changeant de lieu, prenant en compte son coup de telephone a l'heure de la seance.

Mais quelques jours avant son accouchement, elle a ete convoquee a Paris pour son recours, et elle est de nouveau entendue pour une persecution dont elle dit etre l'objet et qui doit etre officiellement jugee comme << vraisemblable >>. Les officiers de l'O.F.P.R.A (Office francais de protection des refugies et apatrides) ont alors pour mission de faire le tri parmi tous les recits de vie devastees par des meurtres, des viols, des tortures, des massacres et juger de leur credibilite. Quinze jours apres son accouchement, elle recoit une reponse defavorable et a ce titre, ne pourra rester dans le foyer qui l'accueille avec son mari et son bebe et a partir duquel des soins au bebe peuvent etre organises. Que dire de plus, repete-t-elle, pour compenser << ce manque de credibilite >>. Elle ajoute : << L'ideal serait que mon mari trouve n'importe quel travail aupres d'un patron qui declarerait a la prefecture qu'il n'a trouve aucun Francais pour occuper ce poste. >>

A ce titre, il deviendrait un immigre provisoire, comme lorsqu'on importait la main-d'oeuvre qui a contribue a faire les Trente Glorieuses ; il est en effet prevu que << la carte de sejour peut toujours etre retiree, lorsque l'une des conditions exigees pour sa delivrance n'est plus remplie par son titulaire >>, par exemple au gre des besoins du marche du travail. Derriere, on voit poindre l'ideal extreme franco-francais de l'entre soi, et le fameux droit du sang, il faut naitre francais, de parents francais, pour etre francais. Cette these exclut dans le meme temps le pouvoir de la parole et engage du coup le therapeute dans une position citoyenne puisqu'elle exclut l'humain qui ne se fonde pas de sol et de sang, mais de culture, d'actes et de paroles dans un rapport essentiellement symbolique qui se constitue pour une collectivite comme pour un sujet. Or, c'est bien a ce rapport symbolique a la France, terre d'asile, que se referent entre autres, les nombreux refugies qui demandent l'asile territorial. De tout temps cependant, les possibilites d'obtenir l'asile politique dans une autre communaute, dependaient evidemment totalement des rapports de force. Aussi, au-dela de l'alternative morale entre l'egoisme et l'altruisme, ne sommes-nous donc tous pas, en tant que citoyens, confrontes a une question d'anthropologie politique. Si nous y sommes receptifs, cette question infiltre la position clinique.

Liens entre position citoyenne et position clinique

Comment face a des manoeuvres ou des derives d'homogeneisation globalisante, soutenues par le liberalisme dominant peut-on promouvoir et preserver un pluriculturalisme enrichissant ? On revient la au sens profond de l'asile : offrir un abri a plusieurs cultures a partir d'une citoyennete multiculturelle oo les cultures sont cultivees comme organisatrices et non opposees diametralement, ce qui dans ce cas attaque la continuite. C'est en effet, de la qualite du lien avec la culture d'origine que va dependre la << survivance >> d'une instance groupale pouvant reassurer le narcissisme. Ce va et vient entre le groupe d'origine et celui de l'accueil pouvant creer une resymbolisation, qui protege de l'effondrement du lien social, risque qui court dans les experiences de migration.

A son arrivee sur le territoire francais le sujet en exil, demandeur d'asile est le plus souvent accueilli dans des lieux collectifs d'hebergement (CADA par exemple : Centre d'accueil des demandeurs d'asile) ou dans le meilleur des cas un travail de re-socialisation, de remise en liens peut s'effectuer. Ce travail necessaire au demeurant bute assez souvent sur les particularites culturelles, sur l'autoprotection que le groupe familial ou le groupe d'appartenance opere, par peur de la contamination ou par defense contre l'agression que peuvent constituer les procedures de demande d'asile. La souffrance psychique peut y etre difficilement traitee au risque d'entretenir la confusion entre un espace d'hebergement et un espace de soins. Au pire elle peut etre entendue comme polluant l'acces a l'asile, ou comme l'expression d'une trop grande difference teintee d'etrangete. Il peut y avoir en outre un effet << caisse de resonance >> due a une trop grande promiscuite des familles et des groupes, ou a l'inverse une banalisation dans l'equivalence ideologique qui s'etablirait entre etranger et <<traumatise fou >>. Or la parole voire les actes de tout sujet meritent d'etre entendus comme aussi l'expression d'un conflit entre un << moi d'ailleurs >> et un << moi d'ici >> en construction, meritent d'etre compris comme l'expression d'un travail de separation qui s'amorce. A cet egard des sentiments de persecution ne sont pas necessairement l'expression d'une pathologie paranoiaque, ni la tristesse ou meme une certaine discretion relationnelle comme l'expression d'une depression melancolique, pour se garder encore une fois du diagnostic.

D'une maniere generale, ces prises en charge s'inscrivent dans la necessite d'offrir des lieux d'ecoute separes des lieux d'hebergements, des cadres physiques et psychiques securisants a fonction contenante oo les sujets peuvent s'exprimer aussi dans leur langue maternelle, avec des interpretes dans une relation de confiance. Quand cette relation fonctionne bien, elle introduit un mouvement positif d'objectalisation, dans cette parole adressee pour un autre (le therapeute) a un meme (l'interprete). Sandrine Denis, une collegue psychologue de l'association Appartenances que je preside, detaille cette relation de la maniere suivante: << La prise en charge des migrants necessite parfois un amenagement de notre dispositif de travail. Je pense, en particulier, aux difficultes de communication liee a l'absence de langue commune. L'introduction d'un interprete, d'un tiers donc, s'avere alors primordiale, mais n'est pas sans poser question. Le travail avec les interpretes permet d'accueillir la difference et de construire, au fil des entretiens, une culture commune. La presence de l'interprete permet d'apaiser les fantasmes d'empietement, d'englobement d'une culture par l'autre. L'interprete est un espace transitionnel, a la fois pour le migrant et pour le soignant. Il symbolise le semblable et le different pour chacun d'eux. Il occupe une position de mediateur culturel eclairant les sous-entendus, les implicites contenus dans toute culture. Il inscrit une parole singuliere, porteuse de l'histoire particuliere d'un individu, dans un arriere-fond groupal. L'interprete symbolise l'amenagement possible entre deux contextes : culturel mais aussi temporel, entre un avant et un apres. Il represente le tissage culturel, permettant de s'adapter sans etre tout a fait autre (6). >> La fonction clinique passe donc par la prise en compte du contexte culturel de la personne, elle doit de surcroit etre attentive aux representations de la maladie et du soin, vehiculees par ce contexte culturel.

Contexte culturel et historique

En meme temps, ne faut-il pas tenir compte aussi des liens historiques existants entre le pays d'origine et le pays d'accueil. C'est la qu'il nous faut replacer l'acces aux soins psychiques des demandeurs d'asile (des sujets migrants plus generalement) dans un contexte plus global. Ce contexte pese incontestablement sur le devenir de ces personnes (dans le cadre de la Bosnie en particulier, les pays occidentaux peuvent etres tenus pour responsables du non-respect du droit des personnes a vivre en paix dans une entite geographique oo des accords ont ete signes sous leur egide).

Cependant, l'ouverture de l'Europe a des flux migratoires considerables, en provenance des pays pauvres, des ex-colonies, voire des exzones d'influence ou de domination (proche et Moyen-Orient, sud-est asiatique) ou, avec l'elargissement de l'Union europeenne, de l'Europe orientale, vers les pays riches, met de plus en plus en evidence l'absence de veritable politique d'immigration dans la majorite des pays ouest-europeens, d'oo les graves crises politiques qui secouent nos societes. Les politiques d'asile ont de ce fait ete considerablement transformees dans un sens restrictif. Pendant ce temps, concernant l'immigration, le deficit conceptuel de notre modele democratique se creuse; peu est elabore par exemple pour penser une autre facon d'accueillir des populations qui ne peuvent pas forcement ou ne veulent pas renoncer a leurs identites et s'assimiler voire a s'integrer comme l'ont fait certaines vagues anterieures d'immigration. En tentant de rester dans le pays d'accueil, elles ont un effet profond qui peut etre paradoxal sur lui. Elles vehiculent avec elles un modele social particulier, qui est si on tient compte de l'histoire, celui par exemple de la societe coloniale ou l'inegalite sociale etait surdeterminee en inegalite ethnique. De ce fait l'identification ethnique est forte; il n'en reste pas moins que l'immigration nouvelle doit etre pense autant comme une realite individuelle, qu'une realite collective.

Cela implique sur un autre plan que les politiques d'accueil, voire d'assimilation doivent porter la dimension, la reconnaissance des identites bafouees et humiliees. Dans ce sens, les notions d'identite culturelle, de differenciation et de reconnaissance sont essentielles. Elles ouvrent, si on les entend, a l'idee de citoyennete multiculturelle et a une politique de reconnaissance, qui depasse l'assimilation. Nous concevons bien que la voie est etroite. En effet, si a l'exclusion, il faut repondre par plus de justice, de droits de securite, d'integration avec une politique plus egalitaire, comment moduler l'egalitarisme pour qu'il ne devienne pas uniformisant et qu'il tienne compte de l'identite culturelle. La reconnaissance de cette derniere entrainant la differenciation. Dans Paix et proximite, Levinas essayait de penser la difference dans l'egalite : << Il est necessaire de se demander ... si l'alterite n'a pas un caractere d'absolu ... si la paix alors, au lieu d'etre le resultat d'une absorption ou d'une disparition de l'alterite, ne serait pas au contraire le mode fraternel d'une proximite a autrui (7). >>

On ne peut mieux formuler la citoyennete multiculturelle et son corollaire : comment creer paix et solidarite dans une << polis >> fracturee entre des allegeances divisees, des identites fragmentees, la oo la peur de l'autre est un obstacle a la recherche de l'integration. Au-dela des volontes politiques, financieres, institutionnelles, cette reconnaissance de responsabilite vis-a-vis de l'autre, de l'etranger, de l'immigre ne peut se faire sans la penser comme constitutive de notre propre humanite.

Il ne suffit pas cependant de penser l'humanite comme commune, les modalites actuelles d'uniformisation, d'homogeneisation pouvant aller dans ce sens, alors meme qu'elles servent a proteger d'angoisses archaiques de differenciations et de separation, sinon a attaquer les liens du monde social en le parcellisant au benefice d'une organisation marchande globalisante. Non, il faut penser au contraire a amenager des dispositifs d'echanges, a construire l'alterite, et s'interroger sur les processus d'identification-desidentification qui permettent autant l'accueil territorial, que l'accueil psychique. Cependant une perspective historique rend les choses encore plus compliquees. On peut se demander en effet si globalement dans les configurations actuelles des mouvements d'immigration, les pays d'accueil (en particulier ceux de l'ouest-europeen) ne sont pas ceux qui furent impliques soit directement, soit indirectement par benefices secondaires, dans les processus de destructivite des pays d'origine. Avec d'autres, je pense que cette incidence pese et qu'il y a dans la violence pretee aux etrangers (meme si elle est parfois reelle) comme un retour de la violence et de l'humiliation infligee la-bas, aussi bien dans des generations presentes que dans les precedentes ; et infligees ici, dans la mise en chomage et en assistance de population massivement importees pour developper l'industrie de nos pays. En d'autres termes, comment se faire une place dans les pays d'accueil, d'une generation a l'autre au prix d'une construction psychique fictivement clivee qui protegerait des scandales de l'histoire, ceux qu'on voudrait passer sous silence.

Le therapeute passeur

Ainsi du point de vue du therapeute du sujet migrant, confronte a sa souffrance psychique, comment peut-il partager quelque chose du sentiment d'exclusion sans se poser la question de ce qui est passe sous silence en sachant que sous le silence, il y a de la violence ?

Les migrations ont ete (et sont) un evenement psychique et un evenement culturel. Je souscris totalement a la distinction que fait Rene Kaes dans son article <<La troisieme difference>>, oo il distingue les etrangers ayant maintenu leurs mutuelles differences et ceux s'etant abandonnes a la confusion. Il ecrivait : << Il y a deux sortes d'etrangers ; ceux auxquels la culture, un code, un ordre symbolique est reconnu. Un principe, une origine commune les tiennent ensemble dans leurs differences ; ceux-la ne sont pas dans la confusion. Les autres sont hors de cet ordre, dans l'incoherence, dans l'infra humain, dans l'abandon et la dereliction (8). >>

Reste que pour tout etranger, assez mal accueilli par les temps qui courent, qui tente de demontrer son appartenance a un monde qui l'exclut, qui peut chercher tant bien que mal avec opportunisme parfois, a devoiler ce silence; comment peut-il se faire reconnaitre une specificite dans un monde qui tend a nier les differences ? (en particulier en France, avec la creation d'un ministere de l'Immigration, de l'integration et de l'identite nationale). En d'autres termes, pour autant que la souffrance d'un autre (etranger) est difficile a partager, il faut au moins trouver des espaces symboliques dans le champ social, espaces forcement reducteurs et inadequats, mais vecteurs cependant de reperes identifiants. Ces espaces vont se deployer sur des fantasmes transferentiels et contre-transferentiels qui peuvent lier l'accueilli et l'accueillant meme si une certaine inadequation peut se faire entendre entre les representations du monde de l'accueilli et celui de l'accueillant. Cette inadequation a probablement quelque chose a voir avec l'inquietante etrangete qui destabilise le familier, qui represente l'heterogeneite et qui peut etablir des ponts de passage entre les alterites. Entendre le trauma du sujet et celui de son groupe d'affiliation est une experience qui detruit notre rationalite. En ce sens, ne faut-il pas accepter d'etre deconstruit ou que nos theories soient deconstruites. Primo Levi dans Si c'est un homme, notait la chose suivante : << Un homme epuise, nu, sans chaussure, pense et sent differemment. Et c'est un homme qui defie notre impuissance et nous identifie a son mode de penser et de sentir (9).>>

Pour ne pas nous retrouver egare dans une impasse, essayons de prendre cette phrase de Primo Levi comme une metaphore d'un evenement qui serait inassimilable par l'accueillant mais aussi comme quelque chose d'injecte du dehors dans le dedans. Devant de telles experiences, nous savons que dans la clinique, nous pouvons nous defendre en utilisant des outils de pensee privilegies, ceux qui protegent notre libre exercice dans notre monde que nous pensons comme non exterminable ou ce qui maintient en nous l'illusion de notre invulnerabilite ; a moins de considerer cette clinique particuliere comme un exercice de passeur (10) qui noue le monde exterminable au monde non exterminable comme si l'un et l'autre se devoilaient. Meme appartenance, ou double appartenance qui peut promouvoir cependant une co-construction, une reconnaissance commune de cette part d'humanite qui s'oppose a la violence des destructions imperialistes ou des reductions integristes ou communautaires. Il s'agit ni plus ni moins de re-habiter le monde, ce qui n'est pas son monde (celui de l'exile), ni le mien, mais un monde qui recueille la culture de l'un et de l'autre. L'histoire de la transmission chez les heritiers de la 2e et 3e generation des migrants est reussie quand elle s'etaye sur une alliance exogamique avec des identifications du pays d'accueil et qu'inversement, la culture du pays d'accueil recueille celle du migrant.

Je rappelle l'hypothese que je formulais au debut de ce texte : le devenir de l'exile, de l'immigre est conditionne par la maniere dont il se positionne par rapport a son nouveau monde ; cette position va osciller entre en faire partie integrante, le rejeter ou etre quelque part egare entre ces deux situations. Si la migration n'est pas une maladie, il n'en reste pas moins que cette clinique particuliere du migrant souffrant va etre une clinique de la liaison -- deliaison, a condition d'etre attentif a la depression (d'exil) qui peut engendrer une tension generatrice d'angoisse pouvant etre tout autant pathogene que feconde mais en cela peu differente de tout processus de separation ... avec ceci de particulier que peut s'opposer un <<moi ancien>>, celui de l'origine, avec un <<moi ailleurs >>, celui de cet ici du pays d'accueil.

Dans ce sens, l'attention portee au sujet montre que l'exil reste avant tout subjectif: il y aurait autant d'experiences d'exil que d'exiles et cette attention peut etre fondatrice de la possibilite de revivre. Cependant, c'est de la qualite du lien avec la culture du << moi ancien >> que va dependre << la survivance >> d'une instance groupale pouvant reassurer le narcissisme. Janine Altounian dont la reflexion soutient le fil de ces dernieres lignes, en parle comme << une mise en place dans la reciprocite pour reconstruire sur pilotis les bases precaires d'une vie possible, parmi les normalement vivants du monde oo les exiles ont echoues (11) >>. Ce va et vient entre le groupe d'origine et celui de l'accueil peut creer une re-symbolisation qui protegerait de l'effondrement du lien social, ce risque qui court dans les experiences de migrations.

Notre place est probablement par-la, passeur, interprete de ce processus de re-symbolisation en se gardant de trop de fascination pour la culture de l'autre, ce qui la mettrait du cote du << paradis perdu >> mais en ouvrant en nous un espace de reception a l'etrangement familier (le notre, le leur ?), c'est-a-dire faire mediation pour re-symboliser. Reste qu'il faut etre attentif au sujet, pour soutenir son travail de subjectivation et de re-appropriation de son experience et ouvrir a des alliances avec la culture d'accueil dans une reciprocite, avec des groupes eventuellement, pour faire vivre l'intersubjectivite en se gardant de la communautariser.

Conclusion

Je crois pour finir, qu'il nous faut aussi etre attentif a un travail de passeur dans notre propre interiorite. Passage entre deux tendances qui s'affrontent en nous, deux tendances contradictoires qui nous habitent sans cesse, pour peu qu'on y soit sensible ou qu'on leur prete une place.

L'une, celle du propre, du familier, du proche, de l'intime, du natal.

Et l'autre, celle de l'autre, de l'alterite, du lointain, de l'etrange, de la traduction, du nomadisme ... pour reprendre ce qu'ecrit Eduardo Gomez-Mango dans <<La place des Meres>>: <<le recit de l'exil est souvent en lui-meme une errance ; et la pensee qui pense l'exil est elle-meme exilee (12) >>.

A ce moment-la, l'experience de la reconnaissance de l'un par l'autre, de soi par l'autre, de l'autre par soi et de l'alterite en soi est engagee. Cet engagement est au centre du travail therapeutique en general et avec les exiles en particulier. Il vise a ce que persistent les conditions d'une vie psychique permettant de continuer a se penser humain ...

Cependant une interrogation se pose toujours: comment faire la part chez le sujet en situation migratoire entre l'eventuelle souffrance psychique induite par une errance depersonnalisante, et ce qui se degage des effets de rupture, de la rencontre avec des societes postmodernes qui produisent un universalisme uniformise (masque de l'ethnocentrisme occidental)? Dans le meme temps, un certain engouement pour les particularismes communautaires, parce qu'ils peuvent representer une aide par rapport aux phenomenes d'errance peut se reveler comme un obstacle. La direction clinique du travail psychotherapique reste le travail d'individuation et l'acces a l'alterite. Claude Levi-Strauss soutenait que la diversite culturelle etait la condition du developpement de l'humanite. En termes actuels, il faudrait pouvoir penser a la fois differenciation et metissage. Cependant, un des enjeux du travail clinique reste de savoir preserver la possible reconstruction du sujet, ou proposer au sujet un lieu d'etre dans un rapport a l'autre ... Ceci suppose-t-il l'invention de dispositifs pratiques particuliers ? Pas tout a fait forcement, sinon en laissant cours a une certaine generosite, une espece de supplement d'ame dont nous avons besoin aujourd'hui pour faire vivre des pratiques theoriques, cliniques et sociales de l'interculturel ... comme des manieres qu'auraient des hommes et des femmes de cultures differentes de s'opposer, et d'echanger, mais de changer aussi par le processus oo ils se reconnaissent au lieu de se detruire ou s'ignorer. Cela suppose de re-habiter le monde, non pas comme un << chez soi >>, point d'orgue de la philosophie hegelienne, mais comme une sorte de << chez nous >>.

References

ALTOUNIAN, J., 2000, La Survivance, Traduire le trauma collectif, Dunod, Paris.

DENIS, S., 2004, Refugie, psychologue, interprete. Specificite d'un dialogue a trois, Le Journal des psychologues, 217, 33-34.

DEVEREUX, G., 1967, La renonciation a l'identite, defense contre l'aneantissement, Revue francaise de psychanalyse, 2009, Petite bibliotheque Payot, Paris.

GOMEZ-MANGO, E., 1999, La place des meres. Connaissance de l'inconscient, Gallimard, Paris.

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LEVINAS, E., 1984, Paix et proximite, Les cahiers de la nuit surveillee, Verdier, Paris.

MAQUEDA, F., 2008, Rivages identitaires, Exercices de passeur, Editions Le journal des psychologues, Revigny sur Ornain.

MAQUEDA, F., 1998, Carnets d'un Psy dans l'humanitaire, Paysages de l'autre, Eres, Toulouse.

MILANOVIC, B., 2006, L'ennemi mortel de la mondialisation, Le Monde, edition du 12 septembre 2006.

Notes

(1.) Branko Milanovic dans une tribune du journal Le Monde du 12 septembre 2006, rappelle que : << la mondialisation est synonyme de libre circulation des capitaux, des marchandises, de la technologie des idees et, surtout des personnes. Toute forme de mondialisation se limitant aux trois ou quatre premieres des cinq libertes tout n'en omettant que la derniere est incomplete et precaire [...] Or la construction d'une enceinte autour du monde riche progresse a bon rythme. Les efforts pour contenir les deplacements des personnes levent le voile sur le point faible de la mondialisation : le fosse se creuse entre les revenus moyens des differents pays. Plutot que de voir les pays pauvres ne prosperer plus vite que les pays riches (comme le voudrait la theorie economique), on assiste en general a la tendance inverse. Cet important desequilibre encourage les migrations, d'autant plus que les gens sont desormais bien mieux informes qu'autrefois sur les conditions de vie dans les autres pays. Si traverser une frontiere signifie qu'ils multiplieront leurs revenus et vivront mieux, alors, ils continueront a tenter leur chance. C'est pourquoi les frontieres les plus agitees sont celles qui separent les populations dont les ecarts de revenus sont les plus larges. Si la mondialisation, qui a tant enrichi les pays deja nantis, poursuivait sa course, les gouvernements devront trouver les moyens d'augmenter les revenus de facon plus equitable. Sans quoi, l'enceinte qui entoure le monde riche risque d'accroitre les reactions contre la libre circulation des biens et des capitaux, ainsi que l'instabilite politique ponctuee de terrorisme. La repartition equitable des richesses mondiales par les pays aises ne doit pas etre consideree comme un acte de charite, mais de defense d'interets bien compris >>.

(2.) F. Maqueda, 1998, Carnets d'un Psy dans l'humanitaire. Paysages de l'autre, Eres, Toulouse, Prix Psychologie 1998.

(3.) G. Devereux, 1967, La renonciation a l'identite, defense contre l'aneantissement, Revue francaise de psychanalyse, 2009, Petite bibliotheque Payot. Paris.

(4.) R. Kaes, 1987, La 3e difference, Sexe, Generation, Culture, Revue de psychotherapie psychanalytique de groupe, Eres, Toulouse, 5-28.

(5.) En fait, l'exil peut provoquer une experience traumatique cumulative. Si c'est le travail de deuil qui vient en premier lieu, il s'agit plutot d'un deuil de la separation que d'un deuil d'un etre cher. Si la deception quant au pays d'origine prevaut, les multiples liens abandonnes sont teintes d'ambivalence. Dans l'exil, il n'y a pas de notion d'irreversibilite, car on peut toujours penser retourner vivre un jour dans son pays. En d'autres termes, peut-on penser faire le deuil d'un objet dont on sait qu'il est toujours vivant, quoique contamine, meme si partir d'un endroit, c'est en perdre la sensation, dans un vecu d'intemporalite. En fait dans l'exil, l'objet est seulement disparu et oscille entre des representations extremes d'idealisation ou de rejet d'un <<enfer>>.

(6.) S. Denis, 2004, Refugie, psychologue, interprete. Specificite d'un dialogue a trois, Le Journal des psychologues, 217, Mai, 33-34.

(7.) E. Levinas, 1984, Paix et proximite, Les cahiers de la nuit surveillee, Verdier, Paris.

(8.) R. Kaes, 1987, La 3e difference, article cite.

(9.) P. Levi, 1987, Si c'est un homme, Julliard, Paris.

(10.) F. Maqueda, 2008, Rivages identitaires. Exercices de passeur, Editions du Journal des psychologues, Revigny sur Ornain.

(11.) J. Altounian, 2000, La Survivance, Traduire le trauma collectif, Dunod, Paris.

(12.) E. Gomez-Mango, 1999, La place des meres, Connaissance de l'inconscient, Gallimard, Paris.

Francis Maqueda, Psychologue clinicien. Psychotherapeute, a Sante mentale et Communautes, Villeurbanne. Membre de la consultation pour les demandeurs d'asile de Medecins du Monde, Lyon. President d'Appartenances, Lyon.
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Author:Maqueda, Francis
Publication:Sante Mentale au Quebec
Date:Sep 22, 2010
Words:12236
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