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Entre psychopathologie et religion/spiritualite: le sens << guerisseur >>.

Cette note de recherche se situe a la confluence de deux types d'ecrits en sante mentale. D'un cote, un nombre croissant de recherches questionnent la frontiere entre la psychopathologie et l'experience spirituelle ou religieuse. De l'autre, le sens donne a l'experience est considere essentiel au retablissement des personnes ayant des troubles psychiatriques. Cette note presente les recits de deux personnes avec un diagnostic psychiatrique, des sens qu'elles ont donnes a leur experience (puisant dans le mysticisme et la conversion spirituelle) et des manieres dont elles les ont integrees pour un retablissement complet. L'experience directe de dimensions invisibles du monde et les << savoirs >> que les personnes en tirent sont fondatrices de leur repositionnement.

This research note explores the space opened by two literatures. On the one hand, a growing number of studies address the frontier between psychopathology, religion and spirituality. On the other hand, the capacity to give a meaning to the experience is considered a crucial component of the recovery of people with psychiatric troubles. This note presents two narratives of persons diagnosed in psychiatry, the meanings they give to their experience (as mysticism and spiritual conversion) and the ways they have integrated them for a complete recovery. Direct experiences of an "invisible world" and knowledge gained from them are at the foundation of a new position in the world.

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Le sens donne a l'experience est considere comine un element important du processus de retablissement, terme que le champ de la sante mentale prefere a celui de << guerison >>. La notion de retablissement est issue de recits de << survivants (2) >>, d'etudes longitudinales et d'intervenants psychosociaux qui, tous, ont remis en cause la chronicite et le destin ineluctable de la << maladie mentale >> (Rodriguez et al. 2006). Mal definie, elle apparait comine une notion << fourre-tout >>, a la fois ensemble de significations, valeur, paradigme et politique pour le changement (Bonney et al. Stickley 2008). Davidson et ses collaborateurs (2005) montrent la coexistence d'une perspective strictement clinique selon laquelle le retablissement concerne la diminution ou la disparition des symptomes, d'une approche (je dirais politique) mettant l'accent sur le retablissement de l'exclusion sociale, du stigma, des etiquettes, des restrictions, des droits civils, de la discrimination, de la culpabilite et de la honte (Bonney et Stickley 2008) et, enfin, d'un processus individuel. De ce dernier point de vue, le retablissement est un cheminement profondement personnel de changement et de travail sur soi, sur ses attitudes, ses valeurs, ses sentiments, ses competences et ses projets de vie qui aboutit a une vie gratifiante et donne un sens nouveau a l'existence en depit de la maladie et des symptomes eventuellement persistants (Corin 2002; Rodriguez et al. 2006; Lauzon et Lecomte 2002; Spaniol et al. 2002; Karlsonn 2009). La spiritualite participe tres souvent de ce repositionnement (Spaniol et al. 2002) et le sens donne a l'experience, comme vecteur d'une redefinition identitaire, lui est crucial (Judge et al. 2008 : 98 ; Spaniol et al. 2002 ; Corin 2002). Toutefois, ce sens est encore largement conditionne par les paradigmes medicaux et psychosociaux (Spaniol et al. 2002).

Dans leur etude pionniere portant sur 183 entendeurs de voix dont 48% sans problemes psychiatriques, Romme et Escher (1993) ont souligne que le sens donne aux voix et la capacite de le partager socialement constituent un critere essentiel qui distingue les entendeurs de voix sains de ceux avec des troubles psychiatriques. En 1993, leur etude laisse place a de nombreuses interpretations (religieuses et mystiques, parapsychologiques, karmiques ou metaphysiques) tandis qu'en 2009, l'eventail interpretatif s'est retreci et une perspective psychologique domine les 50 recits de retablissement.

Cette note de recherche prolonge les conclusions des ecrits sur le retablissement et celles de Romme et Escher en mettant en exergue l'importance du sens donne a l'experience dite hallucinatoire. Elle presente les recits de deux personnes hospitalisees en psychiatrie pour un episode qu'elles considerent dans une perspective mystique ou spirituelle. Elle s'inscrit dans les debats contemporains en sante mentale entourant la distinction du spirituel/religieux et du pathologique. Cependant, elle ne vise pas leur demarcation objective, mais se situe au contraire a leur frontiere en explorant l'experience et les sens qui lui sont donnes. Dans le sillage de l'anthropologie medicale, elle s'interesse a la narration, a l'experience subjective de la maladie et du sens qui lui est donne, a la realite vecue.

Le debat dans le champ de la sante mentale

En 1994, sous l'impulsion de Lukoff, Lu et Turner (1992), une nouvelle categorie est creee dans le DSM-IV (l'outil diagnostic nord-americain et anglo-saxon en sante mentale) afin de distinguer l'experience spirituelle et religieuse de la maladie mentale. Cette modification est majeure. Elle renoue avec la prise en compte du religieux en sante mentale qui, selon Dein (2005), a ete progressivement occulte au XIXe siecle pour devenir tabou durant la majeure partie du XX, a la fois en psychiatrie et en psychologie (3). Ce rejet est explique par le cadre de pensee positiviste, la difficulte a mesurer l'experience religieuse et la declaration de Freud concernant le caractere psychopathologique de celle-ci (Dein 2010; Heriot-Maitland 2008).

La forte preponderance du spirituel et du religieux parmi les personnes presentant un trouble de sante mentale est attestee par de nombreuses etudes, le plus souvent quantitatives (voir par exemple la synthese de Koening 2009). Huguelet et ses collaborateurs (2006) notent par exemple que la majorite des 100 participants a leur recherche (des personnes suivies en consultation externe pour schizophrenie) rapportent que la religion est une dimension importante de leur vie. En outre, 16% ont des hallucinations qui refletent leurs croyances religieuses. Toutefois, seuls 36% en parlent a leur psychiatre. Un grand nombre d'ecrits psychologiques considerent la religion et la spiritualite comme des strategies adaptatives aux troubles mentaux, comme des ressources qu'il est possible de mobiliser a des fins de retablissement (par exemple Huguelet et al. 2006; Koening 2009). En consequence, des professionnels en appellent a l'implantation de soins spirituels (Culliford 2004 ; Coyte 2010 ; Dura-Vila et Dein 2009).

Par ailleurs, les deux types d'experiences presentent de nombreuses similitudes (Eeles et al. 2003 ; Sanderson et al. 1999) et posent le probleme de leur discrimination. Parmi les denominations variees de l'experience religieuse (mystique, extatique, sacree, renaissance, paranormale, sortie hors corps, flux, transcendance et conversion) (Bartocci et Dein 2005), la transformation spirituelle et le mysticisme (et leurs differences d'avec la psychopathologie) retiennent particulierement l'attention.

La transformation spirituelle et le mysticisme

L'interet pour la transformation spirituelle decoule des travaux de Stanislas Grof et de son epouse Christina (1989) sur les etats modifies de conscience, qui sont a la source de la proposition de Lukoff et de ses collaborateurs (1998). Ces travaux participent de la psychologie transpersonnelle, interessee au developpement de la conscience, qui prend comme premisse la nature profondement spirituelle de l'humain et la capacite de transcender les limites du corps-ego pour une apprehension plus vaste de la realite (4) (Collins 2008). Ce developpement passe parfois par des crises, des changements brutaux et chaotiques que Grof et Grof (1989) ont nommes << spiritual emergency >>, jouant sur la double signification de << emergency >> comme << emergence >> et << urgence >> (Grof 2002). Ces emergences spirituelles sont connues de diverses traditions : experiences mystiques, eveil de la kundalini (5) dans les traditions orientales, initiations chamaniques, etats de possession, experiences paranormales, ouverture psychique, spiritisme, experiences paroxystiques (Grof et Grof 1989 ; Grof 2002). Elles se caracterisent par de nombreux phenomenes tels que des visions, la sensation de presence energetique, le fait d'entendre des voix, la perte de contact avec le monde materiel et la fusion avec l'univers, la connexion avec le monde animal et vegetal, les memoires passees, les sorties de corps, et la capacite soudaine de parler plusieurs langues (Collins 2008). En outre, les personnes peuvent ne plus fonctionner socialement durant ces crises spirituelles, ce qui aggrave les risques de diagnostic de troubles mentaux. La crise spirituelle toutefois amene une transformation profonde de la personne, voire sa guerison, et une conscience accrue par l'apprehension directe de la nature divine de la realite. Grof (2002) precise que les etats diagnostiques comme psychose ne sont pas tous des emergences spirituelles et peuvent effectivement relever d'une pathologie biologique.

Comme le rappelle Dein (2010), le mysticisme se caracterise par le sentiment fort d'une revelation, ineffable. L'experience est transitoire, avec un retour rapide a la pensee sociale consensuelle (contrairement a la psychose) et au-dela de la volonte de la personne qui ne peut la susciter deliberement. Elle comporte une dissolution de la barriere entre soi et l'absolu et peut donner une vision de la realite bien au-dela de ce que la critique rationaliste peut accepter (Dein 2010). Sa description se trouve dans les textes des mystiques religieux (notamment saint Jean de la Croix, sainte Therese D'Avila, saint Francois d'Assise), mais aussi dans les textes sur la folie ; toutefois, cette derniere est vecue negativement. Au-dela de ces differences, le contenu et la forme des experiences sont similaires, incluant des delires apparents, des changements radicaux de croyances, des hallucinations visuelles et auditives, des comportements etranges et le retrait social (voir Dein 2010 et les etudes sur lesquelles il s'appuie).

Dura-Vila et ses collaborateurs (2009 ; 2010), demarquent << la nuit obscure de l'ame >>, expression provenant d'un poeme du pretre carmelite saint Jean de la Croix qui evoque la solitude et la desolation associee a crise spirituelle, ainsi que la depression pathologique bien que toutes deux expriment les memes symptornes. Pour les personnes qui la traversent, cette nuit correspond a un processus de maturation spirituelle qui permet l'unification ultime et l'acces au veritable amour spirituel. Les auteurs concluent que le cadre interpretatif l'emporte sur les symptomes et assure une transformation de la vie pour le mieux (Dura-Vila et Dein 2009). Ils confirment l'importance de la dimension subjective et interpretative de l'experience, ce que reprennent les deux recits qui suivent.

Les recits

Les deux recits presentes ici sont issus d'une recherche postdoctorale (6) en cours portant sur les experiences dites hallucinatoires de personnes ayant recu un diagnostic psychiatrique et d'autres sans problemes de sante mentale, les sens qui leur sont donnes et leur integration dans la vie des gens. Les participants ont ete recrutes par bouche a oreille et devaient repondre aux criteres d'avoir vecu des experiences dites hallucinations significatives et de leur avoir donne un sens (le type de significations etant laisse totalement ouvert). D'autres participants (dont le parcours n'est pas presente ici) ont ete rejoints par une invitation diffusee par le Reseau des Pairs aidants du Quebec. En moyenne, deux entrevues semi structurees de deux heures chacune sont conduites avec chaque participant (au nombre de 21 au moment d'ecrire ces lignes, parmi lesquels 6 avec un diagnostic psychiatrique). Ces experiences debordent largement le mysticisme ou la transformation spirituelle et couvrent une large gamme interpretative. Dans cette note toutefois, je m'en tiens a ces deux dimensions.

Travis, 63 ans (7)

Travis est issu d'une de ces vieilles familles de la Nouvelle-Angleterre qui selon lui se considerent comme le Peuple elu de Dieu. Protestante a l'origine, sa famille s'est convertie a la religion unitarienne a la generation de ses grands-parents, au moment ou ce type de conversion etait courant. Travis definit la religion unitarienne comme humaniste, rationnelle, s'enorgueillissant de celebrer le doute. La religion est un sujet important dans sa famille ; son pere, qui s'affirmait contre le dogme mais etait respectueux des Eglises, etait d'ailleurs journaliste au Washington Post, specialiste des religions. A treize ans, Travis est confronte a une religion chretienne fondamentaliste du fait de ses voisins mormons. Il lit la Bible et de nombreux ecrits religieux.

A seize ans, Travis connait sa premiere experience homosexuelle avec son compagnon de chambre dans une ecole privee prestigieuse. Aux Etats-Unis, a l'epoque, l'homosexualite est une maladie mentale, un crime et un peche. Les autorites de l'ecole, mises au courant par son partenaire repentant, les separent et leur imposent de voir un psychiatre. Pendant deux ans, Travis est torture par les tentatives de son psychiatre de le guerir de cette maladie honteuse qui, selon lui, va ruiner sa vie, le priver d'emplois et d'amis. Travis considere que ces seances l'ont rendu fou, preparant le terrain a sa psychose a dix-huit ans et cette experience traumatisante marquera a jamais ses rapports avec la psychiatrie. A l'ete 1963, a l'age de dix-sept ans, Travis vit une extase. C'etait
   ... ma premiere hallucination schizophrenique. Et c'etait une vraie
   hallucination parce qu'en meme temps, c'etait aussi une vision
   beatifique. [...] Une extase. Une experience religieuse comme ca,
   c'est ineffable, vous ne pouvez pas la decrire. Meme avec des
   metaphores. Si je vous dis que mon ame est sortie de mon corps. Ce
   sont des mots. Parce que vous n'avez pas eu cette experience.
   J'espere [rire]. Alors l'ame sort du corps et on atteint une
   extase. Vraiment. Une extase enorme. Et puis on voit. On voit le
   royaume de Dieu. Et c'est comme si un voile d'ange couvrait la face
   de Dieu. Parce qu'on ne voit pas Dieu. [...] Et on sent l'eternite.
   C'est ca. C'est l'eternite qu'on sent. C'est ca, la verite supreme.
   [...] Une des connaissances que j'ai eues, c'est que ce monde dans
   lequel nous visons vous et moi, c'est ca l'illusion. C'est Dieu qui
   est reel. Et la verite supreme, c'est que cette terre ici, notre
   monde a nous, est ephemere et passagere.


L'experience ne dure que quelques secondes ou quelques minutes, mais elle est profondement transformatrice. Travis se promet de croire a cette hallucination jusqu'a la fin de sa vie : << J'ai eu le privilege de voir la verite supreme, la verite transcendante >>. De cette experience, il garde une foi inebranlable. Mais que faire d'une telle experience ? Comment servir Dieu ? Et vers qui se toumer pour le lui expliquer et le guider ?

A dix-huit ans, il decouvre que Paul Tillich, l'un des theologiens les plus influents de l'epoque, vient donner un sermon a Boston. En Tillich, il voit un semblable, le seul a pouvoir comprendre et expliquer son illumination. I1 redige en hate un essai de vingt-sept pages decrivant sa vision beatifique qu'il utilise comme preuve phenomenologique de l'existence de Dieu. I1 fait lire son essai a Tillich qui lui propose, dans un sourire complice, de revenir le voir lorsque celui-ci sera acheve. Travis rentre chez lui et se met frenetiquement a finaliser ce texte qu'il pensait pourtant acheve. C'est la qu'il derape. Alors que le premier texte est sain et articule, le second est << un delire total >>, de plus en plus confus, refletant l'etat d'esprit dans lequel rentre le jeune homme. Deux jours apres, un de ses amis, tres inquiet, alerte les autorites de Harvard ou il etudie alors et Travis est emmene de force a l'hopital.

Commence alors cette periode sombre de sa vie qui va durer quinze mois et qu'il associe a sa << nuit obscure de l'ame (8) >>. Le premier mois, Travis est toujours tres confus, dans un delire psychotique dans lequel se cotoient des idees sexuelles bizarres, une paranoia totale et des composantes mystiques. Il est en outre assomme par une medication puissante. Apres un mois, Travis redevient lucide et se dit qu'il est a l'hopital a cause d'un psychiatre et de la fragilisation de son etre par les atteintes repetees a son identite sexuelle profonde. Sa premiere resolution est de survivre, de sortir de cet hopital, de vivre sa vie selon ses propres criteres, une vie libre. Cette decision temoigne de l'audace et de l'assurance de Travis, face a des psychiatres qui tenteront de lui assener des verites contraires. Ils lui repetent qu'il est totalement fou, l'un des pires qu'ils aient vu, qu'il n'aura jamais une vie normale, qu'il devrait renoncer immediatement a son projet d'etudier a Harvard. Mais Travis est convaincu du contraire et ne partagera jamais ses motifs et ses experiences avec les psychiatres. << J'avais raison. J'etais assez intelligent pour savoir la cause de ma psychose. Et la solution >>. Le temps lui donnera raison.

Travis tient son assurance de ses connaissances theologiques et insiste sur le fait que les psychiatres, ignorant tout de la theologie, n'ont pas les competences pour poser un jugement sur son illumination. Cette derniere est en outre une source de confiance, car
   s'Il [Dieu] s'etait revele a moi, c'etait un signe qu'il allait me
   soutenir et que je pourrais compter sur lui. Alors je crois, j'ai
   une certaine foi qui m'a permis de faire des choses merveilleuses
   dans la vie. Parce que cette foi en Dieu est aussi une forme de
   confiance en soi-meme.


Ainsi, sa premiere force lui vient d'avoir tenue pour vraie cette experience que les psychiatres qualifiaient de delire. I1 est egalement soutenu par sa mere qui, malgre sa connaissance du pronostic defavorable lie a la schizophrenie du fait de sa formation d'infirmiere, l'encourage a vivre sa vie et son homosexualite. Elle lui a raconte, lorsqu'il avait treize ans, que son oncle paternel, un homme qu'il admire profondement, a connu un episode schizophrenique dans sa jeunesse. I1 a ete hospitalise, mais s'en est sorti totalement et a eu par la suite une vie riche et influente. Cette histoire et son issue heureuse le confortent dans sa certitude et sa resolution de s'en sortir lui aussi. A l'hopital, il noue egalement une amitie tres forte avec une autre patiente qui l'aide a vivre ces mois d'enfermement. Enfin, le dernier coup de pouce viendra de l'assurance medicale de ses parents qui, apres treize mois, ne veut plus couvrir les frais d'hospitalisation. Travis est transfere dans un autre hopital oU on lui offre la possibilite de cesser sa medication. Il accepte et deux mois plus tard, il est enfin libre. ++++ Sa premiere decision est d'oublier le mysticisme et << ces folies qui l'ont conduit a la psychiatrie >> et de vivre sa vie. II s'inscrit a l'Universite Harvard et vit a Harvard square, le quartier hippy de Boston a l'epoque. La, l'homosexualite et l'experience psychiatrique ne sont pas des handicaps, meme plutot un attribut seyant d'une jeunesse qui conteste la guerre du Vietnam et vit l'epoque du Peace and Love. li y noue des amities et des relations amoureuses bisexuelles fortes et il est entoure de gens qu'il aime et qui l'aiment. Citant la lecon principale de la Bible, Travis insiste sur le fait que << c'est l'amour qui guerit >>, pas les pilules. Pourtant, en depit de cette vie heureuse, Travis, une fois son diplome en poche, veut quitter les Etats-Unis. Officiellement, il part pour protester contre la guerre du Vietnam, mais au fond de lui, il sait qu'il veut mettre de la distance avec son passe psychiatrique.

Les huit annees suivantes vont se derouler dans differents pays d'Europe. Travis dira << qu'il est plus facile d'etre etranger la oU on est vraiment etranger >>. La, sa folie et sa marginalite passeront plus facilement inapercues. Ainsi, c'est l'ouverture sur le monde et sur les autres, << a la fois paradoxale et salutaire pour un schizophrene >>, qui va parachever cette guerison. Il connaitra une rechute, breve. Il migre finalement au Quebec oU il obtient un doctorat et travaille depuis. Au moment de l'entrevue, il est en couple avec un homme depuis treize ans et vit dans une petite ville.

Il oscille d'ailleurs entre rationalisme et mysticisme. Du premier, il apprecie les idees et l'univers intellectuel. Le second lui a donne la foi et la priere qu'il n'a jamais interrompue. Il assiste a la messe a certaines periodes, encore qu'il soit tres critique de l'Eglise comme institution. Il a decouvert avec le temps que certains choix qu'il a faits dans sa vie etaient lies a Tillich (par exemple d'aller vivre en Allemagne).

Travis souligne que son experience est qualifiee << d'hallucination schizophrenique >> par la psychiatrie moderne et de << vision beatifique >> par le mysticisme chretien, li insiste sur le fait que l'experience reste la meme, les cadres interpretatifs changent selon les epoques. Et s'il accepte le vocabulaire contemporain, il ne porte pas de jugement de valeur sur lui. Il note que la schizophrenie peut aussi etre une experience fondatrice, riche de sens et de creativite. Il marque une difference neanmoins entre l'episode qui l'a conduit a l'hopital, de << folie >> perceptible par l'entourage, et l'illumination apres laquelle li reste normal pour les autres. Sur le plan personnel, Travis n'est pas fier de la premiere et souhaiterait l'oublier, tandis que la seconde est pure, belle, extatique. Mais toutes deux sont du meme ordre et s'inscrivent dans le meme champ interpretatif. Dans le cadre de la psychiatrie, il a reussi sa schizophrenie comme en temoigne son parcours. Dans le cadre du mysticisme, il a vecu deux phases (l'illumination et la noirceur) d'une experience globale qu'il a depassee pour parvenir a cette vision unifiee qui integre la foi et le rationalisme.

Travis n'en a pas totalement tini avec son experience : certaines questions mystiques le taraudent parfois, notamment l'annonce de l'Apocalypse et la venue d'un Messie. Son point de vue etant << heretique >> par rapport au christianisme, li peut difficilement se rapprocher des theologiens contemporains. Conscient de l'anti-religiosite d'un Quebec qui se deprend encore de la Grande noirceur, il se montre discret sur sa culture religieuse et sur sa foi. Alors li garde quelques certitudes pour lui et poursuit sa vie.

Nicolas, 43 ans

Nicolas, ne en 1967, grandit entre un pere << anti-soutane >> et une mere catholique pratiquante. Il accompagne sa mere a la messe et apprecie l'atmosphere generale de l'eglise bien que le dogme et les rites lui importent peu. Il y developpe un lien avec le sacre et peut << partir >> dans ses pensees et ses prieres, dans un mouvement interieur qui le regenere et le purifie (Nicolas n'utilise pas ce terme, mais indique qu'il sortait de la messe comme d'une ablution). Il cesse d'accompagner sa mere a l'adolescence, preferant l'appartenance au groupe de pairs.

Nicolas experimente tres jeune des sorties hors corps. A quatre ans, alors qu'il est eveille sur son lit, li voit soudain une sorciere qui l'emporte sur son balai et lui fait faire des tours de la piece. Des experiences de deplacement astral (avec une dimension etherique de l'humain, alors que le corps ne bouge pas) dans la maison durent le temps de son enfance et s'interrompent a l'adolescence pour reprendre

alors qu'il est jeune adulte dans une periode de stress. Le voyage astral lui donne des sensations tres physiques : li sent la vibration dans ses cellules lorsqu'il quitte son corps et se sent passivement transporte vers la porte de sa chambre, la cuisine, le plafond par exemple. Avec le temps, il apprend qu'il peut controler ses deplacements par la pensee, sans jamais provoquer le phenomene qui, lui, est totalement involontaire. Lors des voyages astraux, le corps est dans une forme de paralysie (9). Nicolas ne trouve personne a qui parler de ses experiences et tente de trouver des reponses dans les livres portant sur le sumaturel (encore qu'aucun a l'epoque ne mentionne les sorties hors corps) et la vie apres la mort. Il lit egalement la Bible. Cependant, aucune de ses lectures ne le prepare a vivre ce qui va suivre.

A vingt-quatre ans, un avenir prometteur s'ouvre a lui : une magnifique fiancee, un emploi important, une voiture rutilante nouvellement acquise. En quelques mois, cet avenir s'effondre et il est precipite dans l'abime. Ses fiancailles sont rompues, il doit gerer la situation financiere d'une entreprise qui va finalement sombrer dans la faillite, dans laquelle son pere avait investi de fortes sommes, et il est enfin extremement preoccupe par l'attitude de son pere face a sa mere, et ses infidelites (il a des reves du Jugement dernier de son pere par exemple). Durant cette periode, il alterne entre la douleur morale liee a ces difficultes et des etats de grande felicite.

Avec le recul, Nicolas s'apercoit que les periodes de stress et de surmenage stimulent les experiences non ordinaires qu'il connait. Dans ce cas, la tension est extreme. Un soir, au volant de sa voiture, il se met a prier intensement. Peu apres, il fait un reve dans lequel il se sent d'abord piteux a cause d'orgies sexuelles et change totalement d'etat d'esprit en ressentant une presence qui touche son front avec le sien. Nicolas connait deux sensations physiques. La premiere est celle de l'extase liee a la rencontre avec un etre spirituel, une experience qu'il a vecue a plusieurs reprises et qui est << comme deux energies qui fusionnent >>. La seconde, pas desagreable, ressemble a une operation au front. Apres cette nuit-la, une migraine persistante disparait et toute la douleur morale, la << deprime >>, la culpabilite et la sensation << d'etre plus ou moins a cote de sa vie >> s'effacent. L'experience est puissante et transformatrice. Il adopte des le lendemain un mode de vie tres sain,
   9. Il apprend bien plus tard qu'un oncle paternel avait parfois de
   telles sensations qu'il appelait << le lourd >>.


voire ascetique, abandonne l'alcool, les gras, le sexe et se defait rapidement de ses possessions materielles. << C'est mon corps qui me le demandait. Energetiquement, ca me le demandait >>. A son reveil ce matin la, << je n'etais pas en depression ; j'etais comme un coeur ouvert >>.

Commence alors ce que Nicolas appelle sa neuvaine mystique, un etat de felicite intense et de joie de vivre. Il se decouvre de nouvelles facultes sensitives. Il ressent l'isolement, la solitude et le manque d'amour d'une auto-stoppeuse. Il lui communique de maniere telepathique que Dieu l'aime et repete son message jusqu'a ce que, soudain, la jeune fille se transforme: ses masques tombent, ses joues ruissellent. (Dans un etat normal, cette strategie ne fonctionne pas, il l'a testee plus tard). Au meme moment, un autobus scolaire passe avec des enfants qui leur font de larges sourires. A l'Oratoire Saint-Joseph, dans la chapelle Saint- Andre, lui revient le projet de travailler pour aider les sans-abri, un projet qu'il a toujours repousse du fait de la faible remuneration. Cette fois, il se sent au contraire libre et serein, sans peur de l'insecurite financiere, avec une grande soif de vivre sa vie, quitte a le faire dans la difference. Il va a la rencontre des itinerants, cree des liens, entend leur histoire. Il lit dans un livre qu'il peut demander des lecons de sagesse avant de s'endormir et en recoit une chaque nuit avec reveil a 4H44 pour qu'il puisse s'en souvenir et l'integrer. Une de ces lecons l'incite a suivre son coeur pour trouver le bur de son existence et de croire a la loi de l'attraction (attirance des situations favorables lorsqu'une intention est clairement manifestee). Dans un reve, il vir l'eclatement de son ego pour laisser place au << Je >> dans toute sa splendeur. A aucun moment cependant, il ne pense etre un elu de Dieu ou l'incarnation d'une figure catholique legendaire. En fait, ses sorties de corps passees l'ont deja ouvert a des possibilites non ordinaires et l'ont rendu humble face a elles.

Cette joie est assombrie par des periodes d'angoisse, lorsqu'il est seul chez lui et qu'il ressent de la culpabilite face a ses parents qui vont mal. II lui arrive d'etre terrorise par un orage, une fenetre qui claque, et de se blottir dans son lit. A quatre heures du matin, le telephone sonne, il decroche et li entend des voix metalliques, presque demoniaques. Son entourage s'inquiete pour lui et tente de l'aider. Une tante religieuse avec laquelle il a beaucoup d'affinites l'appelle, l'ecoute et le refere a un pretre. Ce dernier lui offre une seance de reiki (une forme de canalisation et de transmission d'energie sans contact direct) au cours de laquelle il sent une energie tres forte autour du sexe. Apres la seance, un elan le pousse a embrasser le pretre pour un echange de souffle de vie, un mouvement qu'il interrompt rapidement et s'excuse, confus d'une eventuelle homosexualite. Sur ce plan, il sera rassure peu de temps, en rompant son voeu de chastete avec une nouvelle voisine. Avec le recul, Nicolas considere avoir echange un baiser tantrique avec le pretre et declenche son ouverture sexuelle, sur le plan energetique, avec sa voisine. Selon lui, cette ouverture, combinee avec celle du coeur qui a precede, va permettre la montee de la kundalini.

Peu apres ces evenements, Nicolas a une vision, << le film de la creation >>. Il voit d'abord une enorme boule de lumiere palpitant d'amour dans le neant. Par intuition mystique, il comprend qu'il s'agit du premier jour de la creation et, dans son coeur, li ressent l'amour de Dieu. Sa voix interieure lui enjoint de se calmer. Alors le Dieu de sa vision expulse le germe de l'Univers et le film zoome sur la terre. Des revelations sont transmises a Nicolas par le haut de sa tete. Au debut, elles sont simples et il les note. Mais rapidement, leur rythme s'accelere et elles deviennent de plus en plus complexes, avec des equations mathematiques. Il voit ensuite l'avenement de l'Homme et un flux ininterrompu circule de Dieu vers celui-ci vers la matrice de la terre et tous les etres, animaux, vegetaux, cours d'eau qui la peuplent. Or Nicolas ne voit pas seulement cet homme nouvellement cree : il l'est. Et les mots lui manquent pour poursuivre sa description. Il est subjugue par une decharge d'amour, en fusion avec Dieu comme il l'a ete lors de sa premiere extase. II sent ce << flux trop puissant pour ses neurones >> et, incapable de l'arreter, il panique. Il appelle son pere et lui demande de lui parler, de n'importe quoi, de sport.

Son pere s'execute et, terriblement inquiet, lui donne rendez-vous a Montreal. Nicolas prend le volant en ayant perdu tous ses reperes et avec des facultes motrices alterees. Totalement desoriente, il finit par faire appeler son pere pour lui demander de venir le chercher. Ce dernier le ramene a la maison familiale. II y passe quinze jours, inerte et sans force. Finalement, il entend qu'un centre pour sans-abri est menace de fermer et decide de lui apporter son aide.

La, il fait la connaissance de Franciscains qui ceuvrent aupres des itinerants et l'hebergeront quelques jours. En serrant dans ses bras un itinerant amnesique, son coeur se rouvre soudainement. La croix d'un pretre a proximite et l'evocation de saint Francois provoquent une decharge electrique de tout le corps qui se termine en une << extase et une vision >>, la derniere, d'une longue chaine d'hommes et de femmes, du sommet a la base, sans oublier le plus petit. Il est empli d'un nouvel elan de joie et s'effondre en larmes aupres de l'itinerant.

Les etats de felicite alternent avec l'anxiete et un soir, il pense se jeter par la fenetre. II se rend a l'hopital psychiatrique. La, il vit une << nuit de l'ame >>, une sorte de << trepas psychique >> avec un coeur ferme, deserte par les sentiments eleves. Il recoit un diagnostic de troubles bipolaires dans lequel il ne se reconnait pas et refuse la prescription medicamenteuse, malgre les menaces de son psychiatre qui lui predit des psychoses et des hospitalisations a repetition. II accepte un anxiolytique qu'il prend un temps, a tres petite dose au besoin. Apres sa sortie, il lui faudra environ dix-huit mois pour retrouver son energie et reprendre pied dans sa vie.

L'experience de Nicolas a ete tellement forte qu'il s'y est completement abandonne. Mais elle l'a conduit a l'hopital psychiatrique, << une claque >> enorme ou il a risque de se desintegrer eta vecu le desespoir. A partir de la, il ne veut plus vivre cette ouverture du cceur et fait des choix qui l'ancrent dans la vie materielle avec par exemple un emploi tres remunerateur dans le domaine de la communication. Neanmoins, il ne succombe jamais au materialisme et privilegie des experiences professionnelles qui le nourrissent (quittant par exemple cet emploi lorsqu'il estime n'etre plus motive que par le salaire).

Nicolas decouvre les ecrits de Stanislav Grof sur l'emergence spirituelle quinze ans apres son hospitalisation et se reconnait immediatement. Il a connu les episodes de pression cranienne desagreables, les perceptions de sons internes et d'une lumiere interieure, les mouvements thermiques au sein du corps, l'anxiete qui l'habite lorsqu'il se retrouve seul chez lui, le sentiment de depersonnalisation, les etats de transes et de conscience paranormale, l'acceleration de la pensee. A cette liste s'ajoutent la reduction des besoins physiques en termes de sommeil et de nourriture et l'acces a de grandes revelations. L'experience a ete puissante et transformatrice avec une augmentation de son sens moral et humaniste. Il decouvre que la transmission de connaissance sous forme d'idees elevees, de theoremes mathematiques et de symboles archetypaux a ete decrite par Krishna, la montee de la kundalini par le Livre des morts tibetain. Nicolas realise egalement que tous les saints ont connu ces fulgurantes ouvertures du coeur, le fantasme de sauver les ames de l'enfer, l'impulsion de l'ascetisme et les visions transformatrices. Il comprend le caractere initiatique de l'experience, la mort pour mieux renaitre et integrer de nouvelles dimensions a sa vie. Ce constat le sort de la stigmatisation et lui donne une autre perspective que celle d'avoir ete victime d'une hospitalisation psychiatrique.

Soudain le sens de son experience, qui jusque-la etait un faux pas honteux connu de quelques intimes uniquement, lui apparait et sa vie prend une nouvelle dimension. Il integre la spiritualite a l'engagement social et travaille d'abord dans un organisme communautaire pour les itinerants, puis dans un autre en sante mentale. Il ressent a nouveau cette ouverture du coeur et l'accepte, d'autant qu'il s'y sent en securite et non plus menace de << decoller >>. Cette ouverture nourrit profondement sa nouvelle relation amoureuse, son ancrage dans la famille recomposee a laquelle il appartient maintenant et elle lui permet une veritable empathie dans les milieux ou il oeuvre. Toute sa vie s'en trouve considerablement amelioree avec un ancrage dans la vie physique, corporelle, quotidienne et sociale plus fort. Sexuelle aussi puisque l'ouverture qu'il a connue a ete nourrie par la suite par ses relations suivantes. Nicolas est critique des personnes qui ne vivent que dans la spiritualite. Pour lui, l'ancrage dans la vie est important.
   L'idee la-dedans, c'est que la vie est la. J'en ai des frissons en
   te le disant. C'est tellement beau. C'est tellement une experience
   enrichissante [celle de la vie]. Mais il faut que tu la vives, il
   faut que tu y goutes. Mais quand tu peux y gouter avec la notion
   qu'il y a quelque chose ailleurs, puis que tu vibres, la tu es
   connecte. Et tu peux vraiment rendre ta vie utile pour d'autres et
   pour toi. [...] A ce moment-la, tu as une spiritualite qui est
   vibrante.


Nicolas souligne le cote intime, ineffable, de l'experience. L'avoir experimentee lui donne non seulement la foi, mais pratiquement un savoir. Il sait qu' << il y a autre chose >>, sans pouvoir le definir precisement. C'est comme d'etre a l'oree d'une foret. On sait qu'elle existe, mais on ne l'a pas parcourue. Dans tous les cas cependant, il souligne la grande distance qui separe de tels savoirs avec le paradis depeint par la religion chretienne.

Conclusion

Dans ces recits, l'experience est ambivalente, source d'une hospitalisation traumatisante et fondatrice a la fois. Elle est consideree comme une maladie mentale par la psychiatrie et les psychiatres qui vont tenter de convaincre leurs patients de leur diagnostic. Ils s'appuient pour cela sur des constats << objectifs >> : il existe effectivement des comportements problematiques, des << symptomes >>, une zone de << derapage >> qui conduit potentiellement a l'hospitalisation, ce dont Nicolas et Travis sont conscients. C'est d'ailleurs pour cette raison que l'un et l'autre decident de se distancier de leur experience pour eviter les risques de rechute, lis ne sont donc pas necessairement dans un etat de deni, qualificatif generalement accole aux personnes qui ne se plient pas aux prescriptions medicales. Pourtant, tous deux sont convaincus que le diagnostic psychiatrique est errone et ils refusent la medication qui l'accompagne. L'histoire va leur donner raison et, contrairement aux predictions psychiatriques, ils ne seront plus hospitalises. Ces deux recits n'invalident pas les descriptions objectives de la maladie mentale. Ils ne signifient pas, evidemment, que tous les diagnostics de delires mystiques par exemple sont errones, lis confirment pourtant la fragilite et la complexite du diagnostic psychiatrique et temoignent, comme le demandent Lukoff et ses collaborateurs (1998), en faveur d'une plus grande prudence et circonspection.

Ce n'est pas dans les << faits >>, mais dans le sens qui leur est donne que se joue le debat. En effet, Travis et Nicolas ont accepte leur << derapage >>, le comportement visiblement << non ordinaire >>, mais ils lisent ou relisent leur experience dans une autre perspective interpretative, respectivement mystique et spirituelle. Une perspective qui est essentielle a leur retablissement : elle constitue une des cles de la resilience de Travis a l'hopital et provoque un changement qualitatif dans la vie de Nicolas quinze ans plus tard. L'experience n'a pas change ; le sens qui est lui donne varie.

Plus important encore, cette perspective interpretative alternative est ancree dans leur experience. Integree sous des formes positives, cette derniere est source d'une tres grande force et fonde la foi et la confiance inebranlables de Travis ainsi que la spiritualite incarnee de Nicolas. Le sens << guerisseur >> n'est ni abstrait ni mental, ni le fruit de croyances ou de representations sociales simplement acquis ; il est inscrit dans l'experience individuelle. I1 possede la profondeur, la force et la puissance interpretative que confere l'experience directe, ineffable et resolument individuelle. C'est cette capacite a se relier a cette experience, a en extraire et en integrer le sens qui est guerisseuse. Ces resultats sont coherents avec les conclusions de Romme et Escher (1993) sur l'importance du sens comme facteur departageant les entendeurs de voix avec ou sans problemes psychiatriques et, de maniere generale, avec l'appel general a la prise en compte du sens dans le processus de retablissement. Or c'est precisement cette tentative qui est systematiquement cassee dans le milieu psychiatrique ou elle est qualifiee de deni, de non-acceptation de la maladie mentale.

Enfin, pour Travis et Nicolas, cette experience donne acces a un savoir different de celui du rationalisme et du materialisme, un savoir sur le monde, sa creation et sa dimension divine. Ce savoir les conforte dans leur posture meme si elle s'inscrit en porte-a-faux avec la psychiatrie et le rationalisme dominants et il met en scene des dimensions longtemps occultees de l'humain et du monde.

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Veronique Beguet (1)

Universite du Quebec a Trois-Rivieres

(1.) Cette note de recherche a grandement beneficie des commentaires judicieux de Carl Lacharite, Deirdre Meintel, Geraldine Mossiere et Travis, puis des evaluateurs externes. Je les remercie tous ici. Dans un souci ethique, le texte a ete donne pour lecture aux participants concernes afin qu'ils puissent y reagir avant sa publication : Travis a corrige certaines erreurs factuelles tandis que Nicolas a simplement donne son leu vert.

(2.) Le temoignage de Patricia Deegan (1988) constitue l'un des textes pionniers aux Etats.Unis. Au Quebec, quelques personnes retablies ont publie leur histoire (Dole 2000 ; Langlois 2004,) ou l'utilisent lors de conferences (Vigneault).

(3.) Comme le souligne un evaluateur, le spirituel n'a pas ete totalement exclu de la psychologie durant cette periode avec notamment l'apport de la psychologie humaniste des les annees 1950 (Rogers, Moreno, Lowen). Si les approches humanistes concernent egalement les personnes avec des troubles psychiatriques, elles ne se centrent cependant pas sur cette dimension. C'est pourquoi elles ne sont pas presentees ici.

(4.) Grof appelle << etats de conscience holotropique >> ces perceptions sensorielles profondement modifiees mais non alterees par des defaillances organiques, et induites par diverses pratiques incluant un travail sur la respiration, la meditation, la priere et autres pratiques spirituelles, les techniques sonores ou la danse, l'isolation sociale et sensorielle, le jeune, les privations, les substances psychedeliques (Grof 2002).

(5.) Selon les yogis Indiens, la kundalini est une force cosmique qui, chez l'humain, se loge a la base de l'epine dorsale dans le corps subtil entourant et animant le corps physique. Lorsqu'elle est eveillee, cette energie se deploie, comme un serpent, a travers tous les chakras (les centres d'energie) et provoque leur ouverture (Grof 2002).

(6.) Cette recherche a ete rendue possible par une bourse du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada. Elle a recu un certificat d'ethique de l'Universite du Quebec a Trois-Rivieres.

(7.) Les prenoms sont fictifs, les ages sont ceux des personnes au moment de l'entrevue.

(8.) Rappelons que, selon Dura-Vila et ses collaborateurs (2009, 2010), cette nuit obscure de l'ame renvoie plutot a des symptomes depressifs que psychotiques. Mais pour le jeune homme de dix-huit ans, son questionnement concernant Dieu est bien au coeur de sa crise et l'hospitalisation constitue la periode la plus sombre de sa vie.
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Title Annotation:two case studies on patients experiencing religious conversion/mysticism and psychiatric disorders; includes brief summary in English
Author:Beguet, Veronique
Publication:Ethnologies
Article Type:Critical essay
Date:Mar 22, 2011
Words:7283
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