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Ecriture viatique et fiction litteraire: voyageurs et 'secretaires' autour du Journal de Montaigne (1).

Instruire et amuser (ce qu'Horace appelait utile et dulce) ont ete traditionellement les buts de toute ecriture, et de l'ecriture viatique en particulier, qui depuis ses debuts vise a (r)enseigner le lecteur ("lectorem delectando pariterque monendo") sur un monde ou une aventure digne d'etre connue. Lorsque l'ecrivain de voyages ne cherche que le dulce, c'est a dire la sensibilite de son lecteur, son texte touche au plaisir de l'imaginaire; s'il ne se penche, au contraire, que sur l'utile, l'ouverture sur une realite jusque la peu connue, il ecrira un manuel de voyage, riche de remarques objectives, mais sans aucun interet pour un lecteur qui chercherait des emotions. (2) Francesco Vettori avait bien compris cette enigme, aussi priait-il son public d'excuser les licences qu'il avait prises en ecrivant le recit du voyage qu'il avait fait en Allemagne en 1507. Sans ces libertes, son Viaggio aurait ete un liste honnete, mais monotone, de ses activites quotidiennes: "in questi miei scritti non sia altro che giunsi, venni, arrivai, parti', cavalcai, cenai, udi', risposi e simil cose le quali, replicate spesso, a il lettore danno fastidio" . Naturellement, assurait-t-il son lecteur, tant que les enjolivures de l'ecrivain ne regardaient que les accidents de la narration sans toucher a la substance, la veritable relation de voyage ne serait pas encore atteinte par le virus de la fiction litteraire. C'est ce que d'ailleurs, un siecle plus tard, Francesco Belli avouait avoir fait:
 Io non niego pero che non sia lecito avantaggiare ed abbellire un
 tal poco le cose con qualche aiuto di concetti e dilicatezza di
 stile: non essendo cotali fregi piu alla fine che gli ornamenti
 nelle donne, che non le rendono piu belle in sostanza, ma piu
 aggradevoli in apparenza. Per altro, sendo stato il viaggio
 continovo o pochissime volte interrotto, non sara meraviglia che io
 tocchi appena gli oggetti e accenni gli avvenimenti. [ ... ] Tocchero
 adunque le cose vedute e udite: e se talora introdurro qualche cosa
 che paia diversa e lontana dalla materia, non sara che per fecondar
 la sterilita della stessa. (4)


A l'epoque de Belli, l'ecriture viatique entretenait deja des relations etroites avec le roman, mais pour Belli il ne s'agissait que d'ajouter de la couleur a la paleur des details ordinaires. Les lecteurs du XVIIe siecle qui cherchaient dans les recits de voyage moins la verite historique que le gout de "devorer avec plaisir" des livres qui les eussent amuses ou distraits acceptaient volontiers l'offre de Francois Bertaud qui leur proposait "des choses aussi curieuses qu'il y en ait en pas une histoire et d'aussi agreables qu'il y en ait en aucun roman". Et l'auteur les assurait que dans le denouement de l'action "il ne se passe point de jour dans tout un voyage ou il n'arrive quelque avanture et ou l'on ne voye quelque chose d'extraordinaire". (5)

Boccace, observateur objectif des personnages qu'il faisait vivre dans son Decameron, avait remarque que le lecteur de son temps preferait la verite a la fiction ("il partirsi dalla verita delle cose state e gran diminuire di diletto negl'intendenti", Decam. IX, 5). (6) Mais la plupart de ses novelle, malgre le realisme des evenements, restaient ouvertement des oeuvres de fiction.

Comme Marguerite de Navarre le suggerait dans le prologue de son Heptameron, l'ecriture des "gens de lettres" a toujours eu tendence, helas!, a souligner "la beaulte de la rhethorique" sans tenir compte de "la verite de l'histoire". Ses "gens de lettres" avaient deja commence a envahir le domaine sacre de l'ecriture, transformant la description de la realite en une aventure passionnante et, souvent, inventee, malgre leurs serments repetes de ne s'etre tenus qu'a la pure verite. Qu'il le veuille ou non, a n'importe quelle epoque, des qu'il prend sa plume devant une feuille blanche de papier, l'ecrivain se transforme immediatement en createur. Chateaubriand en est la preuve, qui avait defini l'ecrivain de voyages "une espece d'historien" dont "le devoir est de raconter fidelement ce qu'il a vu [ ... ]; il ne doit rien inventer, mais aussi in ne doit rien omettre". (7) Bien sur, ses recits de voyage, en Amerique ou en Orient, relevent souvent de la fiction la plus evidente. C'est l'exigeance de l'auteur de creer sa "narration heroisante" (8) qui a change son experience personnelle du monde, car toute mise en texte suppose l'intervention d'un agent qui interprete l'action avec un degre variable de subjectivite, comme dans toute ecriture autobiographique.

Depuis toujours les explorateurs ont ajoute des enjolivures a leurs recits: personne n'aurait su les contredire, puisqu'ils decrivaient des terres lointaines et inaccessibles. Deja Strabon avait parle de l'impossibilite de contredire les affirmations des voyageurs en terres lointaines (Geographie XI.6.4) et cette idee etait entree dans la paremiologie de tous les temps: "il a beau dire qui vient de loin". Ainsi les geants patagons que Pigafetta decrivait en 1520 (9) reviendront-ils dans les textes de nombreux voyageurs sedentaires et sous le burin de cartographes qui n'ont jamais foule le sol des antipodes. La carte des "Novae Insulae" (1540-1541) de Sebastian Munster, l'auteur de cette Cosmographia universalis que Montaigne eut aime avoir "dans ses coffres", appellait "Regio gigantum" la vaste region des pampas de l'Argentine, cette amorphe et depeuplee terra incognita qu'il avait transformee en un territoire de merveilles anthropologiques. La legende de ces geants des antipodes, propagee par les contes de nombreux marins de tous les pays, continuera a arpenter l'imaginaire populaire jusqu'a la fin du XVIIe siecle. (10)

Malgre l'opinion de certains critiques, (11) l'oeuvre de fiction a toujours ete presente dans la litterature, de l'antiquite classique a la Renaissance, cachee parfois sous la saga nationale (Homere et Virgile) ou visee ouvertement (de Musee a Lucien et aux poemes de chevalerie) en prose et en poesie. Il est vrai que l'imaginaire a souvent ete considere d'une maniere negative, comme une notion difforme de la realite, mais ce que les theoriciens prechaient comme une faute mortelle, revenait souvent les hanter dans leurs textes memes. Cervantes, qui avait condamne l'affabulation des "fabulas milesias" comme une perte de temps (12), avait represente le cure du village de Don Quichote en train de bruler la riche bibliotheque de son bizarre paroissien, feru d'ouvrages de chevalerie. Toutefois, en meme temps que ce meme cure jetait au feu ces ouvrages precieux de la litterature chevaleresque, Cervantes poursuivait joyeusement le conte des peripeties imaginaires de son "ingenioso hidalgo".

Les bornes entre la fiction et la realite viatique n'ont jamais ete tres nettes. Cervantes avait insere dans le voyage imaginaire de Don Quichote de nombreux details geographiques qui refletaient certains de ses veritables deplacements. Par contre, le milieu geographique du Don Quichote ne serait pas necessairement celui de la Mancha, comme on l'a toujours suppose. Une etude recente suggere que ces sites pourraient etre ceux de la Sanabria, une region dans le nord-ouest de l'Espagne, ou Cervantes aurait vecu. (13) Ailleurs, j'ai postule que certaines des Novelas ejemplares de Cervantes contiendraient des details du voyage en Italie que Cervantes aurait fait en 1568 a la suite du legat Acquaviva et dont il n'a probablement jamais ecrit. (14) Du reste, meme le guide de voyage, considere comme le texte viatique le plus impersonnel, et donc le plus objectif, ne peut parfois s'empecher de tenir compte d'elements subjectifs. Le Guide Michelin ne designe-til pas avec un nombre different d'etoiles des sites qui ne presentent qu'un vague interet pour le touriste ou bien qui "valent le voyage" ou seulement "le detour"?

Verite ou invention? La litterature viatique, ce genre litteraire proteiforme, avec ses mille visages, (15) s'approprie depuis toujours les elements les plus disparates d'autres formes litteraires sans se laisser serrer dans des corsets trop rigides.

Un premier element qui rassurerait le lecteur sur la verite historique d'un recit, au dela de la vraisemblance et de la plausibilite des faits enonces, pourrait etre de savoir si le redacteur ecrit pour le plaisir (le sien et celui du lecteur) ou bien s'il a ete charge par un commanditaire (compagnon ou maitre: la hierarchie n'est pas sans importance) de rediger le journal des evenements. Conscient que son recit sera lu et juge par quelqu'un qui a ete acteur et temoin des faits enonces, l'ecrivain (un subordonne) sera ainsi oblige, parfois jusqu'au petit mensonge, de permettre au commanditaire de controler sa narration, de combler quelques vides, voire de se laisser transformer en heros du recit. Comme l'ecrivait Adrien Pasquali, dans cette "autobiographie deleguee" le narrateur-temoin laisse la place d'honneur au personnage-acteur privilegie. (16) La presence peu commode de ce dernier et le controle qu'il exerce sur la redaction du texte viatique empechera au redacteur du journal de voyage d'une part de tomber completement dans l'affabulation, mais, d'autre part, pourra l'obliger a dissimuler des details moins flatteurs pour son patron. Par ailleurs, la presence d'autres accompagnateurs, temoins dangereux, purgera la narration d'eventuels mensonges que le "personnage-acteur privilegie" serait tente de laisser passer au cours de la mise en texte du recit.

Aussi, dans l'"Iter Brundisium" d'Horace la presence du patron/commanditaire (Maecenas) et de ses amis nous rassure-t-elle que le recit poetique reflete une experience reelle et vecue dans laquelle la place de la fiction est limitee. La description du deplacement, avec ses toponymes precis, les details des moyens de transport, les problemes logistiques, meme certaines situations cocasses nous assurent de la verite de la redaction du voyage.

Plus pres de nous, en 1517, le Cardinal Luigi d'Aragona avant d'entreprendre un long voyage qui l'aurait amene de Ferrare a travers plusieurs cours europeennes, avait demande a Antonio de Beatis, chanoine de l'eglise de Molfetta dans les Pouilles, de joindre son entourage. De Beatis accepta ainsi la tache de tenir le journal du voyage et de
 accuratamente scrivere, giornata per giornata, loco per loco, et
 miglia per miglia, quante citta, terre et ville continuamente se
 cavalcavano, con annotamento particulare de tucte le cose digne
 [che] li trovavamo. (17)


Fier d'avoir participe a ce long et plaisant voyage ("solazevole itinerario"), De Beatis ne laisse apparemment pas de place a sa fantaisie creatrice et avoue que le lecteur "non trovera altro che verita de le cose, over da me oculatamente viste o relate da persone di auctorita grande et degne di ogni credito e fede". L'ecriture du journal, un "faticoso annotamento", s'ajoutait a la tache de secretaire, car De Beatis etait "occupatissimo anche al scrivere in nome di quello [le cardinal] molte lettere tra nocte et jorno", et au service d'aumonier de Luigi d'Aragona ("ultra il dir de l'oficio divino con monsignor mio illustrissimo [ ... ], del celebrare alcune volte et di prepararli la messa ogni matino").

Le binome oratien de l'ecriture (utilite et plaisir/ "servitio et delectatione") revient clairement dans la dedicace du manuscrit: "il piacere, cognitione et prudentia che Vostra Signoria [le gentilhomme de la dedicace] pigliara dal trascorrere questo libro". La fonction fondamentale de l'utile est de celebrer "la memoria et celebratione" du maitre, ce "buono, justo, pio, santo, liberale et gratiosissimo signore". Horace ne s'etait pas montre si obsequieux envers Mecene, mais l'ambiance de la cour romaine de la Renaissance l'exigeait. De Beatis n'appartient pas a la categorie des gens de lettres que decriait Marguerite de Navarre parce qu'ils cherchaient "la beaulte de la rhethorique". (18) Si son style est parfois plutot morne, c'est qu'il ne faisait pas de litterature, puisqu'il etait attentif a ne rien oublier et a noter tous les personnages de rang que son maitre rencontrait. Ce qui est "digne" d'etre ecrit a pu etre decide par le cardinal, comme le fera peut-etre Montaigne, directement ou indirectement, au fur et a mesure de la redaction du Journal. En effet, certaines des remarques de De Beatis pourraient cacher le ressentiment anti-francais de son maitre, son amertume de noble batard, jaloux des aristocrates de la cour de Francois I. Le problemes de l'attribution de l'ecriture du secretaire de Montaigne revient ici de plus belle.

Parmi les exemples de redaction "controlee", on pourrait penser aussi a un texte peu connu, de la meme epoque que celuis de De Beatis, le journal du voyage a travers l'Europe d'un marchand milanais qui rendait visite, semble-t-il, a ses confreres qui travaillaient dans differents pays. (19) Dans ce cas, le controle est sous-entendu, car il s'agit tres probablement d'un journal qui est a la fois un guide pour d'autres marchands qui allaient entreprendre le meme voyage.

Mais les textes viatiques les plus "controles" restent sans doute les journaux de voyage des ambassadeurs, car leur entourage comprenait au moins un ecrivain/secretaire charge de la redaction du journal. Les archives venitiens possedent de nombreux journaux qui accompagnaient la relation officielle que les ambassadeurs etaient censes de lire devant le Senat de la Republique a la fin de leur mission. Ce journal contenait la description de l'itineraire, qui justifiait indirectement les depenses de la mission et l'annotation detaillee des evenements quotidiens des ambassadeurs. Je me limiterai ici a quatre textes (20) qui etablissent clairement la presence d'une personne chargee de la redaction du journal. Parfois, le secretaire, charge de la correspondance officielle, n'etait pas en mesure de s'occuper de la redaction de ce journal. Cette tache revenait donc a l'aumonier. Aussi l'abate Orazio Busino sera-t-il le chroniqueur de plusieurs des deplacements officiels de Pietro Contarini, (21) un "messer Ortensio" s'occupera du journal de Girolamo Lando, alors que Costantino Garzoni et Francesco Priuli ecriront les journaux des ambassadeurs Antonio Tiepolo (1571-1572) e de Francesco Vendramin (1592-1593).

Parfois la distinction entre les elements prives et publiques du recit de voyage n'est pas facilement detectable. Dans certains cas, le journal de voyage pourra servir a etablir un protocole et un ceremonial a suivre au cours de situations semblables: il est donc essentiel que la suite des evenements soit documentee le plus precisement possible. En 1664 le Cardinal Flavio Chigi, neveu du Pape Alexandre VII, se rendait comme legato a latere pres de Louis XIV pour lui presenter les excuses officielles du pape a la suite d'un incident diplomatique cause par des gardes du pape qui avaient tue un ressortissant francais et assiege le Palais Farnese, la residence officielle de l'ambassadeur de Louis XIV. La legation du cardinal etait une mission delicate: d'une part parce qu'il fallait documenter tous les aspects du protocol, et nous savons combien les cours du dix-septieme siecle etaient vetilleuses dans ce domaine, et d'autre part parce que Louis XIV exigeait une satisfaction complete de l'affront qu'il avait subi. Nous avons ainsi une serie de documents extremement precis, ecrits par Paul Freart de Chantelou pour le roi, et par les secretaires du Cardinal, probablement sous dictee, car ils etaient adresses au Secretaire d'Etat. Nous avons ici une situation unique: les deux parties qui essaient d'etablir le protocol officiel dans la solution d'une situation delicate sont subordonnees a la fidelite la plus complete a la verite des faits. Le cardinal envoie regulierement au pape des courriers avec sa relation hebdomadaire des evenements et le roi, de son cote, recoit un compte-rendu journalier des activites du cardinal en France. Nous avons aussi une comptabilite detaillee des depenses faites par la cour et par la mission de Chigi. Il n'y a aucun doute sur l'objectivite de la narration des activites des deux parties dans cette affaire, car les secretaires qui ecrivaient leur journal savaient bien que d'autres temoins donneraient leur version au destinataire ultime. (23)

Mais souvent le recit de voyage, d'un caractere tout a fait prive, implique la presence d'un entourage qui peut le lire et juger de son objectivite. C'est le cas d'un manuscrit anonyme de l'epoque du Journal de Montaigne, les Discours viatiques de Paris a Rome (1588-1589) (24), dedie a un "amy" qui se prepare a repeter ve voyage. L'auteur mentionne immediatement "les seigneurs et gentilshommes J. Sevin, A. de Blondeau, D. Parent, S. de la Veuve, de Vadancourt et du Fresnoy, avec le sieur Le Febvre, et moy", un groupe de Parisiens qui attendent impatiemment, apres avoir "faict provision de jeunesse et de sante", de monter dans le coche de Chalons-sur-Saone qui les portera vers l'Italie (p. 45-46). Il en retrouvera quelques-uns au depart de Rome pour Naples: "Je partis de Rome avec monsieur Le Gay, monsieur Le Febvre et monsieur de Rochefort et nos serviteurs, laissant messieurs de la Veuve et Vadancour a Rome, qui avoient ja faict le voyage" (p. 87). Au depart de Rome pour Lorette nous trouvons un autre groupe de voyageurs: "monsieur Parenteau et ledict monsieur de la Nouee, moy et monsieur Le Febvre, avec nos serviteurs" (p. 173). Ces temoins, dont la participation est cachee souvent sous un "nous" plutot vague, ne se distinguent guere entre eux, mais c'est "le sieur de Fresnoy" qui reapparaitra, etrange coincidence!, dans un autre texte anonyme, le Voyage de Provence et d'Italie (1588-1589) (25) , pres de Nasples, lorsque les voyageurs des deux recits, separes durant leur sejour a Rome, se retrouveront aux cours de leur visite aux bains d'Agnano. Encore une fois, c'est bien la chronique des evenements quotidiens que le redacteur nous soumet. Et une terminologie interessante revient dans ces textes, comme dans celui de De Beatis: le choix des details que le redacteur consigne a son journal est limite a ce qui, selon lui, est "digne" d'etre ecrit. Un choix a donc ete etabli, selon la "dignite" des souvenirs ou l'importance des sites visites, des gens rencontres, de ce, en un mot, qui "valait le voyage".

Un autre cas interessant , dans lequel un individu, encore une fois un abbe, est charge de la redaction du journal de voyage de deux jeunes aristocrates de Bologne qu'il accompagne dans un voyage d'instruction a Paris c'est le journal du voyage en France de Sebastiano Locatelli. (27) La relation de Locatelli avec ses deux jeunes hommes est comparable a celle du "tutor" qui suivait les aristocrates anglais du Grand Tour. Charge de leur bien-etre general, il etait aussi charge de leur eviter toute sorte de deboires avec la loi et meme, en tant que pretre, s'occuper de leur moralite. Immediatement apres son retour a Bologne, Locatelli avait redige une premiere version du journal de voyage pour la famille de ses deux accompagnateurs. A ce texte, maintenant disparu, il avait fait suivre une autre version de son voyage, destinee a son propre frere, pour l'amuser durant les longues siestes de l'ete. Le but de son effort n'etait donc plus "la verite de l'histoire", mais "la beaulte de la rhethorique", pour reprendre la distinction de Marguerite de Navarre. Le raconteur avait pris la main a l'abbe. Certains de ses lecteurs, car le manuscrit se passait d'un lecteur a l'autre, avaient ete choques par des details qu'ils jugeaient peu bienseants pour un pretre. Profondement blesse par ces attaques, Locatelli passera trente ans a recrire deux fois son journal de voyage. Confus et trouble par la decouverte que ses fautes (bien venielles, en realite) etaient tombees dans le domaine publique, le bon abbe redigea ses souvenirs de jeunesse en les transformant en un veritable Bildungsroman pour montrer a ses lecteurs que ses aventures parisiennes l'avaient aide a reformer sa vie et que Dieu s'etait servi de ses escapades pour l'edification du lecteur. Tout compte fait, le rapport de Locatelli avec ses premiers lecteurs montre d'un cote sa maladresse d'ecrivain et d'autre part sert a nous montrer l'influence du public dans la "refonte"de l'oeuvre du narrateur. Mais on n'oubliera pas que le journal de voyage de Locatelli se situe deja dans le courant de l'ecriture du Seicento qui annonce le roman baroque. L'autobiographie viatique se tournerait-elle en une forme de roman picaresque?

L'analyse du Journal de voyage de Montaigne presente une situation particuliere. La presence d'un redacteur different du personnage principal dont il ecrit le compterendu des activites quotidiennes se complique par la relation etrange qui existe entre le commanditaire/acteur et son croniqueur. Comme l'a bien montre Francois Rigolot, le discours du Journal montre un dialogue complexe qui s'etablit "entre Montaigne et son secretaire" ainsi qu'"entre Montaigne ecrivain et Montaigne lecteur de ses oeuvres" (xii). L'histoire de la critique du Journal nous montre un scribe a la fois obeissant et independant, un maitre qui suit de pres la redaction de son voyage (il en a le loisir, car il s'arrete souvents): a la fois il dicte, relit et corrige le travail du scribe et enfin le congedie au beau milieu du voyage sans nous en expliquer les raisons, pour se decider, finalement, a continuer luimeme la redaction, malgre l'"incommodite" de l'ecriture viatique. Dans cette relation complexe le lecteur reconnait (ou croit reconnaitre) la voix des Essais de Montaigne, mais il ne pourra jamais determiner s'il s'agit de dictee ou de simple echange d'idees dans la conversation. Et l'independance du redacteur est toujours difficile a determiner.

Dans un texte viatique normal, il ne devrait pas etre trop difficile de distinguer, comme le fait Rigolot (xiv-xv), entre un recit dit "homodiegetique" (dans lequel le narrateur avoue sa presence dans l'action) et un recit "heterodiegetique" (dans lequel il est absent). Les oscillations du texte du Journal, les changements subites de sujets, les admissions ouvertes d'ignorance (du secretaire ou de Montaigne?), l'effort de la critique de determiner par une analyse sociologique ou par des intertextualites curieuses la presence de l'un ou de l'autre des personnages (la grammaire n'aidant guere) ont fait du Journal un terrain sur lequel les critiques continueront a se battre. Comme on l'a suggere,
 a voyage in foreign lands is one of the easiest subject matters for
 exposition; so much is palpably new and different; each day has its
 events--places visited and people encountered, all of them new, all
 of them requiring some description.


La situation se complique lorsque Montaigne entre avec son poids litteraire dans la redaction de son journal, "dictant" ou simplement suggerant a son secretaire ce qu'il devrait ecrire, revisant plus tard son texte, y ajoutant des notes marginales. Dans les textes viatiques que nous avons analyses jusqu'ici nous avons lu des commentaires interessants, mais en general le redacteur se tenait a la description des evenements quotidiens, sans se lancer dans une analyse de la psychologie des individus, des moeurs locales ou, plus en general, de problemes de l'alterite. L'activite (et non l'opinion) du commanditaire etait fondamentale dans l'economie du texte. En outre, les voyageurs dont le secretaire decrivait les activites etaient simplement des personnages politiques, sans l'importance qu'a joue Montaigne dans l'histoire de la pensee du XVIe siecle. S'ils etaient interesses a relire et corriger l'oeuvre de leur subordonnes, leurs impressions ne sont pas parvenue jusqu'a nous.

Faudra-t-il tacher d'analyser les motivations qu'avait Montaigne dans le processus de "fabrication" de son Journal?. Il est probable qu'il cherchait un utile Horacien, un aide-memoire de quelque sorte qui lui eut permis de garder tout ce qui etait "digne d'etre ecrit". A quarante-sept ans, a cause d'une certaine tiedeur "pour les devoir de l'amitie maritale" (III, 9) ou simplement pour des raisons therapeutiques, Montaigne s'etait resolu de quitter son pays. Et lorsqu'il a decide de tenir son journal de voyage, il se rendait compte, implicitement, qu'ecrire "ad perpetuam rei memoriam" c'est chanter ce que l'on risque de perdre a jamais et dont on veut conserver le souvenir, comme l'ecrira Yeats ("I sing what was lost"), et Machado apres lui ("yo canto le que se pierde"). C'est aussi le souvenir du vers virgilien "Et haec olim meminisse juvabit" (Eneide I, 203) que Pierre Bergeron mettra en epigraphe du manuscrit de sa Relation d'Italie (1602-1612). (29) Cette fonction fondamentale de l'ecriture, vaincre l'oubli en fixant a jamais le souvenir (memoria) des evenements, constitue un je ne sais quoi de dulce dans l'effort de prolonger le souvenir personnel d'un voyage interessant et important.

Ecrit pour son propre plaisir, le journal de Montaigne n'est pas un guide: a la fin du XVIe siecle il y avait assez de voyageurs qui avaient la manie de raconter leur voyage de l'Italie. Et puis l'interet des lecteurs se portait deja a des voyages oceaniques bien plus difficiles et passionnants. Meme Bergeron, qui avait des entrees dans le monde de la presse commerciale, ne publiera jamais ses "Relations d'Italie" et preferait editer des contes exotiques que lui proposaient des marins. Sans doute, en relisant le manuscrit de son Journal, Montaigne se rendait compte de la presence de nombreux problemes stylistiques qu'il fallait resoudre. Il connaissait bien la sequence des evenements et les difficultes de remettre de l'ordre dans un texte qu'il n'avait aucune intention de publier. Est-ce la raison qui l'a convaincu a laisser inacheve son travail de revision? Ou le tracas de tout reprendre, unifier les elements "homodiegetiques" et "heterodiegetiques" du recit, inserer ses remarques personnelles la ou il fallait, somme toute, revoir son travail selon les criteres de l'homme de lettres. Cela aurait signifie ajouter trop de dulce a son texte, une decision qui etait loin de ce que Montaigne se proposait.

(1.) Certains elements de cette etude paraitront dans mon essai "The Quest for Truth: Towards a Taxonomy of Hodoeporics" qui ouvrira le volume Hodoeporics Revisited / Ritorno all'odeporica de la revue Annali d'Italianistica, 21 (2003).

(2.) Cette dichotomie horatienne (Ars Poetica, 343-344), a la base de tout ecriture de voyage, se transformera au XVIIe siecle en curieux/agreable (voir, infra, l'introduction au Journal de Bertaud), et pourra expliquer les strategies narratives de l'ecriture baroque des trois versions du Viaggio di Francia de Sebastiano Locatelli.

(3.) Francesco Vettori, Viaggio in Alamagna [1507] in Scritti storici e politici, a cura di E. Niccolini (Bari, Laterza, 1972), p. 90.

(4.) Francesco Belli, Osservazioni nel viaggio (Venise, Pinelli, 1632), pp. 1-2.

(5.) "Libraire au Lecteur" in Journal du voyage d'Espagne [ ... ] (Paris, Denis Thierry, 1669), p. IV, cite par Sylvie Requemora ("Du roman au recit, du recit au roman: le voyage comme genre 'metoyen' au XVIIe siecle, de Du Perier a Regnard" in Roman et Recits de voyage , sous presse).

(6.) Boccaccio n'a pas reussi a convaincre tous ses lecteurs, Marguerite de Navarre en particulier, qui admettait dans le prologue de son Heptameron qu'elle s'etait propose, a difference de Boccace, de "n'escripre nulle nouvelle qui ne soit veritable histoire".

(7.) Oeuvres romanesques et voyages, ed. M. Regard (Paris, Gallimard, 1969), II, 702.

(8.) Real Ouellet in B. Beugnot ed. Voyages. Recits et imaginaire (Paris-Tubingen- Seattle, 1984), p. 219

(9.) Viaggio di Antonio Pigafetta (ch. 3) in G. B. Ramusio, Navigazioni e viaggi, ed. M. Milanesi (Turin, Einaudi, 1979), II, 876-879.

(10.) Percy G. Adams, Travelers and Travel Liars: 1660-1800 (Berkeley, University of California Press, 1962; reprint: New York, Dover, 1980).

(11.) William Nelson remarque qu'a la Renaissance "there was no legitimate category into which the verisimilar fiction could fit" (Fact or Fiction: The Dilemma of the Renaissance Storyteller. Cambridge, Harvard University Press, 1973, p. 28).

(12.) "Este genere de escritura y composicion cade debajo de aquel de las fabulas que llaman milesias, que son cuentos disparatos que atienden solamente a deleitar y no a ensenar; al contrario de lo que hacen las fabulas apologas, que deleitan y ensenan juntamente" (Don Quijote, I, XLVI). La distinction entre le conte imaginaire et la fable qui contient une morale est .capitale, puisque meme les Evangiles contiennent un certain nombre de recits allegoriques. Plus tard, dans le meme roman, Cervantes pronait la verite dans l'ecriture ("los historiadores que de mentiras se valen habian de ser quemados, como los que hacen moneda falsa"), car "la historia es como cosa sagrada, porque ha de ser verdadera, y donde esta la verdad esta Dios" (Don Quijote, II, XXV).

(13.) Leandro Rodriguez. Cervantes en Sanabria: Ruta de Don Quijote de la Mancha. Zamora, Diputacion Provincial, 1999.

(14.) L. Monga, "El viaje a Italia en las obras de Cervantes: ?Ficcion o autobiografia?" in Actas del I Congreso Internacional de Hispanistas: Melilla 26-30 junio de 1995 (Malaga, Alcazara, 1996), p. 499-509; voir aussi "Odeporica autobiografica nell'opera di Cervantes: il suo viaggio in Italia", Bollettino del C.I.R.V.I., n. 26 (1992), p. 193-203.

(15.) Un genre qui se presente sous "a thousand forms and faces", comme l'a defini Percy G. Adams (Travel Literature and the Evolution of the Novel. Lexington, The University Press of Kentucky, 1983), p. 281.

(16.) "Recit de voyage et autobiographie", Annali d'italianistica XIV (1996), p. 80.

(17.) Antonio de Beatis, Die Reise des Kardinals Luigi d'Aragona durch Deitschland, die Nederlande, Frankreich und Oberitalien, 1517-1518, ed. Ludwig Pastor (Fribourg, Herder, 1905), p. 90. Le texte de De Beatis a ete recemment traduit par John R. Hale (Londres, Hakluyt Society, 19790 et vulgarise par A. Chastel (Paris, Fayard, 1986; trad. ital.: Bari, Laterza, 1987), mais l'edition de Pastor du texte italien reste toujours la plus sure.

(18.) "Un voyageur moderne", ecrivait Madeleine Havard de la Montagne dans l'introduction a son edition francaise du texte, "apporterait plus d'agrement et plus de variete dans son style" (Voyage du cardinal d'Aragon en Allemagne, Hollande, Belgique, France et Italie (1517- 1518) (Paris, Perrin, 1913, p. 4). La critique de Marguerite de Navarre est reprise, cette fois-ci, mais a l'envers, car ce que Marguerite considerait une vertu, pour Madeleine Haavard est un defaut stylistique important, malgre son appreciation des qualites de De Beatis ("oeil aigu, intelligence ouverte, curiosite universelle", p. 6).

(19.) Un mercante di Milano in Europa: diario di viaggio del primo Cinquecento, a cura di L. Monga (Milan, Edizioni universitarie Jaca, 1985).

(20.) L. Monga, "Il diario del viaggio a Londra dell'ambasciatore Girolamo Lando", Miscellanea Marciana, 15 (2000):79-111; Due ambasciatori veneziani nella Spagna di fine Cinquecento: i diari dei viaggi di Antonio Tiepolo (1571-1572) e Francesco Vendramin (1592-1593), ed. L. Monga (Moncalieri, C.I.R.V.I., 2000).

(21.) Les journaux des voyages de l'ambassadeur Pietro Contarini a Turin, en Angleterre, en Espagne et a Rome ont ete publies seulement en partie (Annali d'Italianistica, 14 [1996]: 553574): l'edition complete de ces journaux est prevue pour la fin de 2004.

(22.) Paul Freart de Chantelou, "Memoire du traitement fait par la Maison du Roi a Monsieur le Cardinal Chigi, Legat a latere en France", Paris, Bibl. Nat. MS Cinc Cents Colbert, no 175; "Registro della Legation di Francia dell'Eminen.mo Sig.r Cardinale Chigi", "Relatione del viaggio fatto dall'Em.mo Sig. Card. Flavio Chigi, nipote della Sant.ta di N. S. Alessandro VII spedito in Francia alla Maesta del Re Christianissimo Luigi XIV", Rome, Bibl. Vat., Chig. E II 35 et 38. Je tiens a remercier ici le Dr. Gregory A. Pass, bibliothecaire de la Vatican Library de la Saint Louis University a Saint Louis, Missouri, pour son aide dans l'identification de ces manuscrits de la Biblioteca Apostolica Vaticana.

(23.) Un episode saugrenu dans le memoire de Chantelou me semble interessant a ce sujet. Le roi ayant ete informe que Chantelou "se tenoit assis aupres de Son Excellence lorsqu'elle estoit a table", Chantelou dut se defendre a l'appui des recits des temoins oculaires de la legation du Cardinal Barberini a Paris en 1525, qui assuraient que cela s'appuyait sur un precedant de protocol; neanmoins, Louis XIV ordonna a Chantelou "de ne plus s'asseoir doresnavant aupres de M. le Legat pandant qu'il mangeoit" (f 19r).

(24.) Discours viatiques de Paris a Rome et de Rome a Naples et Sicile, ed. L. Monga (Geneve, Slatkine, 1983).

(25.) Voyage de Provence et d'Italie, ed. L. Monga (Geneve, Slatkine, 1994).

(26.) Les deux groupes de voyageurs se retrouveront plus tard a Rome durant le consistoire pour le Cardinal Mendoza: les deux manuscrits peuvent ainsi etre consideres comme des sources independantes ayant une referentialite reciproque.

(27.) Sebastiano Locatelli, Viaggio di Francia: costumi e qualita di quei paesi (1664- 1666), ed. L. Monga (Moncalieri, C.I.R.V.I., 1990)

(28.) Craig B. Brush, "The Secretary, Again", Montaigne Studies, 5, 1-2 (1993), p. 135.

(29.) Mon edition de ce texte paraitra en 2003 chez le C.I.R.V.I. de Moncalieri (Turin) dans la collection "Studi e Testi".

Luigi Monga

Vanderbilt University
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Title Annotation:travel motif in Montaigne's works
Author:Monga, Luigi
Publication:Annali d'Italianistica
Article Type:Critical essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2003
Words:5268
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