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ECHAPPE-T-ON A LA CENSURE GRACE AUX FIGURES RHETORIQUES ?

<< intelligitur enim quod non dicitur (1) >>

Quintilien

Insulte par Voltaire dans Le Cafe ou l'Ecossaise (1760) sous le sobriquet de << Frelon >>, Freron prepara une recension vengeresse de la comedie pour son periodique L'Annee litteraire. Le polemiste s'y repandit trop en injures pour que la censure royale lui accordat l'autorisation. L'article, recrit et leste de ses affronts directs, fut ensuite permis. La comparaison des deux versions et de leurs merites respectifs conduisit Sainte-Beuve a convenir du role avantageux exerce par la censure :
Grace aux difficultes que lui opposa la Censure, Freron, oblige de se
contraindre et de passer de l'injure a l'allusion, a veritablement
acquis de la finesse et de l'esprit plus qu'il ne s'en accorde
ordinairement. C'est un de ses meilleurs articles, le meilleur
peut-etre [...]. (2)


Les entraves auraient paradoxalement delie son style. Le procede de l'allusion dont Sainte-Beuve fait un gage de qualite chez Freron, renvoie a une demarche rhetorique ancienne, celle de la figure occultant le propos direct tout en le signifiant. Le discours explicite ne contient rien qui puisse alarmer la censure, bien que l'auteur parvienne a transmettre ses philippiques a travers un sens figure masque, par l'usage de l'antiphrase ironique, de la periphrase et de noms d'emprunts.

La censure ne se reduit pas a une alternative selon laquelle soit on s'exprimerait, soit on se tairait. Il existe un etat intermediaire ou l'on parvient a exprimer une idee sans la formuler clairement, a se faire comprendre a demi-mots. Cet entre-deux n'est d'ailleurs pas specifique a une autocensure partielle, mais peut correspondre a un gout esthetique, par exemple la poetique de la suggestion pronee par Mallarme : << Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poeme qui est faite du bonheur de deviner peu a peu : le suggerer, voila le reve (3). >> Aussi serait-il abusif d'attribuer toute forme de detour verbal a un interdit.

Une precision lexicale s'impose. Le present article s'interesse aux contournements rhetoriques motives par des censures, entendues au sens large d'interdictions juridiques avant comme apres publication, mais encore en un sens metaphorique qui embrasse les formes non coercitives d'entraves a la libre expression, comme le sont la << censure sociale >>, le respect des bienseances, les exhortations issues de l'opinion publique ou de groupes sociaux (appartenance confessionnelle, cercles de sociabilite, etc.). Diverses formes d'interdits, plus ou moins saisissables, s'ajoutent aux regles de droit et peuvent meme representer l'essentiel de la contrainte verbale dans les societes ou la reglementation juridique se veut minimale.

Le recours a une expression camouflee suppose une part d'autocensure : l'auteur renonce a la communication formelle d'une idee au profit d'une formulation oblique. Sur un tel sujet, la reference aux travaux de Leo Strauss est devenue incontournable, en particulier le texte theorique qu'il fit figurer en amont de ses trois etudes sur La Persecution et l'art d'ecrire. Les pages qui vont suivre ne feront donc pas l'economie de s'y reporter et se situeront meme en comparaison a certains de ses usages. Selon sa perspective, la censure exercee en temps de persecution obligerait les auteurs heterodoxes a developper un art d'ecrire ou le sens veritable et cache ne serait percu que par une minorite attentive et non par la multitude. Les censeuts eux-memes ne sauraient saisir le sens esoterique, ce que Strauss considere lui-meme comme un << axiome >> :
un ecrivain attentif d'intelligence normale est plus intelligent que le
censeur le plus intelligent en tant que tel. Car la charge de la preuve
incombe au censeur. C'est lui, ou l'accusateur public, qui doit faire
la preuve que l'auteur soutient ou a exprime des opinions heterodoxes.
Pour ce faire, il lui faut montrer que certains defauts litteraires de
l'ouvrage ne sont pas dus au hasard, mais que l'auteur a utilise
deliberement telle expression equivoque, ou qu'il a intentionnellement
mal construit telle phrase. (4)


Le jugement de Strauss a fourni une grille de lecture theorique a des reflexions sur les discours feutres en general, au-dela de son corpus philosophicoexegetique et des seuls procedes qu'il a etudies (notamment les contradictions). L'expression << modele straussien >> designera ici l'usage explicatif que certains font de son jugement pour conceptualiser la censure et ses consequences sur l'ecriture. Le chapitre eponyme de La Persecution et l'art d'ecrire, par sa portee generale, se prete a de telles exploitations. Si sa these est seduisante, de fins connaisseurs de la censure l'ont juge avec severite. Robert Darnton a refute l'idee recue selon laquelle les censeurs seraient les dupes faciles des ecrivains ruses :
[Leo Strauss] affirme [...] que les censeurs, par nature stupides, sont
incapables de distinguer le sens cache entre les lignes des textes non
orthodoxes. Notre recherche prouve le contraire. Non seulement les
censeurs percevaient les nuances du sens cache, mais ils comprenaient
egalement la maniere dont les textes publies rencontraient un echo dans
le public. Leur raffinement intellectuel ne devrait pas etonner dans le
cas de la RDA, car ils comptaient parmi eux des auteurs, des
universitaires et des critiques. Mais d'eminents ecrivains agissaient
egalement comme censeurs en France au xvIII (e) siecle et la
surveillance des litteratures vernaculaires en Inde etait assuree par
des bibliothecaires erudits ainsi que par des fonctionnaires de
district portant un regard acere sur les traditions populaires des
indigenes. Rejeter la censure comme une repression grossiere exercee
par des bureaucrates ignorants est mal la comprendre. (5)


Le recours a des tactiques de contournement premunit-il un texte heterodoxe de toute censure ? Si le lecteur initie est susceptible de reperer le sens cache sous le texte explicite, pourquoi le juge n'en serait-il pas capable ? Selon la modelisation straussienne, le censeur doit administrer la preuve du sens esoterique, ce qui neutraliserait la censure. Et, en effet, l'idee de signification occulte se heurte au dementi de l'auteur, au reproche de speculation impossible a confronter a une refutation factuelle et donc d'affirmation infondee. De la sorte, l'utilisation de detours verbaux verrouillerait toute certitude quant a l'existence et a la nature d'un sens esoterique. L'examen de cette these exige une double enquete, l'une de fait pour determiner dans quelle mesure les censures historiques ont pense saisir la part occulte d'un texte, l'autre << en droit >> pour savoir si la science ou l'art du langage autorise une telle demarche interpretative.

Pris en consideration depuis l'Antiquite, les detours verbaux elabores afin de surmonter une contrainte sont analyses et decrits par la rhetorique; le devoilement d'un sens cache heterodoxe n'est donc pas sans fondement (I). De fait, les censeurs s'efforcent d'elucider les significations latentes; quelques exemples tires de tribunaux a des epoques variees en temoignent (II). Si le modele straussien n'est donc pas toujours operatoire, c'est que ses postulats hermeneutiques meritent des nuances (III).

I. La fonction euphemistique des figures en rhetorique

A quel titre comprend-on certaines figures comme le camouflage d'un discours defendu ? Menace par le reproche d'elucubration, le dechiffreur d'un sens latent ne peut fournir des gages de << scientificite >> qu'en s'appuyant sur une << science du langage >> ou une << science des textes >>, pour reprendre une terminologie actuelle. Sur le tres long terme, la rhetorique fait office de technique ou d'art specialise dans le maniement du discours. A travers son analyse des figures, elle decrit l'existence et la nature d'un processus de signification dedouble. L'enonce litteral peut occulter un sens figure sous un voile plus ou moins obscur. Mais cette occultation repond-t-elle a une volonte de dissimulation pour se preserver de toute censure ? Deux grandes finalites caracterisent usuellement les figures : une fonction ornementale, en ce qu'elles ajoutent de la grace, du sublime, de la noblesse, de l'elegance, de l'harmonie, etc.; et une fonction persuasive dans la mesure ou elles eclairassent le discours, renforcent la demonstration, captivent davantage l'auditoire. A ces deux usages, s'en ajoute un troisieme, sans doute plus circonstancie, mais atteste depuis l'Antiquite : les figures jouent aussi un role euphemistique pour attenuer un propos malseant, inaudible en l'etat mais transmissible par un detour verbal. Ces trois fonctions peuvent se combiner : les bienseances oratoires relevent de la regle esthetique et de la discipline morale; taire tout ce qui peut choquer l'auditoire se concoit comme un prealable pour emporter son adhesion. Les traites de rhetorique mentionnent sans detours la fonction euphemistique des figures, au moins de certaines d'entre elles.

Certaines figures s'emploient en effet pour exprimer, en situation de contrainte, une pensee sans la formuler clairement. La periphrase, comme l'explique Bernard Lamy, << est particulierement d'usage lorsqu'on est contraint de parler de choses qui pourraient salir l'imagination si on les exprimoit naturellement (6) >>. La preterition, appelee aussi pretermission, paralipse ou feinte, << fait semblant de passer sous silence les choses qu'elle veut inculquer plus fortement (7) >>. Rene Bary ne fait pas mystere qu'elle sert a attenuer un propos desobligeant aupres d'un public incommode par ce genre de discours : << On se sert de cette figure lors qu'on a des Auditeurs scrupuleux; qu'on parle devant des personnes modestes; que les longues invectives sont ennuyeuses ; qu'on n'a pas l'adresse ou le temps de s'estendre sur les vices; & qu'on veut passer adroitement d'un sujet des-agreable ou inutile a une matiere plaisante ou considerable (8). >> La reticence, ou interruption brusque d'un discours qui laisse entendre ce que l'on tait, est decrite par Emile Lefranc comme une figure << tres adroite en ce qu'elle fait entendre non seulement ce qu'on ne veut pas dire, mais souvent beaucoup plus qu'on ne dirait (9) >>. Ces trois figures, par nature, reposent sur un non-dit dont elles suggerent quand meme le contenu. Aussi leur fonctionnement s'avere-t-il particulierement approprie dans les situations de censure.

D'autres figures, qui n'ont pas par definition cette propriete d'occulter tout en signifiant, peuvent neanmoins servir a cet usage. Une metaphore, quoiqu'elle ne soit pas par nature euphemistique, peut exercer cette fonction. Elle a ainsi la possibilite d'exprimer de facon detournee une realite difficilement exprimable, comme le signale par exemple le manuel de Louis Bellefroid : << L'allegorie qui n'est qu'une metaphore developpee, est extremement utile pour masquer ou pour colorer d'une maniere agreable une instruction qui pourrait deplaire (10). >> Victor Hugo, dans Quatrevingt-Treize donne la parole a Cimourdain, avocat d'une politique de terreur pendant la Revolution francaise. Pour justifier les repressions sanglantes, ce personnage emploie l'allegorie de la gangrene et de l'amputation. Un certain nombre de comparants apparaissent in praesentia. Le plaidoyer explicite ainsi la comparaison entre le chirurgien et la revolution : << La revolution a un ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitie pour lui, de meme que le chirurgien a un ennemi, la gangrene, et est sans pitie pour elle (11). >> Cimourdain precise aussi le sens figure de la maladie : << la royaute dans le roi, l'aristocratie dans le noble, le despotisme dans le soldat, la superstition dans le pretre, la barbarie dans le juge (12) >>. En revanche, les compares de l'operation chirurgicale et du sacrifice de chair saine basculent dans le non-dit. Les metaphores in absentia portent precisement sur les procedes sanguinaires. Cette image filee a une valeur esthetique (personnification epique de la Revolution) et didactique (argumentation analogique). Mais a ces deux valeurs, s'en ajoute une troisieme qui porte sur une forme d'autocensure. L'allegorie permet de soutenir l'insoutenable necessite des massacres non pas explicitement mais par des voies detournees.

Cette fonction d'insinuation devolue aux figures est connue depuis la rhetorique antique. Elle ne se limite pas a quelques observations conjoncturelles mais a meme domine l'art de persuader, si l'on en croit Auerbach selon qui l'allusion cachee passait alors pour << la figure par excellence, celle qui meritait le plus ce nom >> : << On avait elabore une technique raffinee pour exprimer ou insinuer une chose sans la dire--une chose, bien sur, qui pour des raisons politiques ou tactiques, ou simplement pour obtenir un effet plus grand, devait rester cachee ou tout au moins tacite (13). >> L'ouvrage de reference pour l'Antiquite, l'Institution oratoire de Quintilien, qui, avec les traites d'Aristote et de Ciceron, sert de matrice aux manuels de rhetorique jusqu'a l'epoque contemporaine, fourmille de developpements a ce sujet.

C'est a l'occasion de son expose sur les figures de pensee (livre IX, chap. 2) que Quintilien detaille le plus les allusions voilees qui visent a ne pas heurter l'auditoire. L'avant-derniere figure, l'emphasis, parait << lorsque tel mot cache un sens cache ["latens"] (14) >>. Il poursuit sa liste par une figure << voisine >>, qu'il ne nomme pas mais qui occupe pourtant la plus large part du chapitre, puisqu'elle absorbe presque tout ce que l'on nomme figure. Ce procede alors en vogue (<< frequentissimum >>) consiste << au moyen de certaines insinuations, a faire entendre autre chose que ce que nous disons, [...] autre chose qui est cache ["aliud latens"] et que l'auditeur doit pour ainsi dire trouver (15) >>. Quintilien prend soin de preciser que cet << autre chose >> n'est pas le contraire de ce qu'on dit, comme dans l'antiphrase ironique. Cette figure aussi omnipresente qu'innomee sert dans trois situations : 1) lorsque l'orateur ne beneficie pas d'une securite suffisante pour s'exprimer ouvertement; 2) lorsque les bienseance s'opposent a une expression directe; 3) pour plaire aux auditeurs seduits par les formulations inattendues et variees.

Les deux premieres fonctions relevent clairement du contournement d'un interdit, qu'il soit de nature politique (1) ou morale (2). Notons cependant que dans le second cas envisage, Quintilien ne prone pas systematiquement les figures. Lorsqu'il nous faut denoncer une action indigne, explique-t-il, les precautions ne consistent pas toujours a se servir de figures (parfois trop tortueuses, suspectes de dissimulation ou de plaisanterie deplacee, finalement contreproductives) mais a user de mesure dans le discours. Il revient sur le sujet au debut du livre XI du De institutione oratoria, a propos de la convenance en vue de laquelle il preconise une moderatio verborum : << On reussit [...] a attenuer par la moderation des termes ce que le fond peut avoir de nature a provoquer l'impopularite (16). >>

Dans le premier cas, le plus typique des situations de censure, l'insinuation permet de parler contre les tyrans << pourvu que ce qu'on dit puisse s'interpreter d'une autre maniere (17) >>, parce qu'il s'agit seulement d'eviter le danger et non l'offense. Entre parenthese, le modele straussien est de ce type : l'ecrivain signifie son heterodoxie (l'offense) mais maquille suffisamment son discours pour se premunir contre la censure (eviter le danger). Une telle situation, explique Quintilien, ne saurait se reduire au cas tres particulier de la tyrannie; il concerne aussi le barreau, lorsqu'un avocat ne peut gagner une cause sans attaquer un personnage influent. Le procede exige de la circonspection, car << la figure, si on la devine, cesse immediatement d'etre une figure (18) >>. Une certaine retenue s'impose afin de se contenter d'eveiller les soupcons du juge sans que l'allusion paraisse trop manifeste. Le rheteur sous-entend qu'il existe une gradualite dans l'occultation du propos, lequel peut etre plus ou moins transparent. L'insinuation passe par exemple par des pauses au milieu des phrases, des hesitations de la part de l'avocat : << De cette facon, le juge cherchera de lui-meme ce je ne sais quoi, auquel il ne croirait pas, si on l'enoncait, mais auquel il croit, parce qu'il pense l'avoir trouve lui-meme (19). >> Les moyens oratoires ici evoques ne paraissent peut-etre pas relever de figures canoniques, pas plus que ceux dont parle Strauss : << obscurite du plan, contradictions a l'interieur d'un ouvrage ou entre deux ou plusieurs ouvrages d'un meme auteur, omission de chainons importants de l'argumentation, etc. (20) >>. Cependant ils se rapprochent de procedes oratoires similaires aux figures de pensee telles que la dubitation, la reticence, l'epanorthose ou la suspension. Au demeurant, il est vrai que Strauss decele des tactiques oratoires a l'echelle du livre et non de simples figures de style sur un mot. Cela dit, Genette montre que le << fait pour un detour figurai de porter sur un seul ou plusieurs mots n'est qu'une circonstance accessoire (21) >>; sans doute pourrions-nous appliquer son observation a plus grande echelle. D'autre part, l'exploitation etendue du modele straussien ne se limite pas aux phenomenes macrostructuraux mais porte aussi sur des figures plus circonscrites.

La figure decrite par Quintilien agit comme un jeu de dupes : << le juge se laisse surtout prendre aux figures lorsqu'il croit que nous ne les avons pas cherchees (22). >> Il illustre son propos par une de ses plaidoiries dans laquelle il devait seulement suggerer une situation; une formulation trop claire aurait servi a la partie adverse. Fort de ce succes, il conclut : << Si l'on produit le meme grief ouvertement, l'adversaire nie et il faut faire la preuve. >>

L'aveu d'une telle ruse de la part de Quintilien laisse cependant perplexe sur l'efficacite d'une telle tactique oratoire : d'une part, il semble surprenant que la chose insinuee transparaisse aux yeux du juge mais non de la partie adverse (de la meme maniere que le censeur que s'imagine Leo Strauss serait moins perspicace sur le sens cache que le lecteur philosophe); d'autre part, un tel aveu, accompagne d'un devoilement des mecanismes figuraux, ne conduit pas seulement les auditeurs a affuter leur vigilance critique a l'egard des discours, il leur sert aussi a << prouver >> l'existence et le fonctionnement des insinuations. Quintilien parie-t-il a l'exces sur l'aveuglement de ses adversaires face a la clairvoyance de son destinataire ? En aucun cas il ne se livre a une vue aussi illusoire, puisque, plus loin, il envisage le cas inverse, lorsque la partie adverse use de figures. Face a cette derniere situation, il conseille soit de les devoiler << comme on creve des abces caches >>, soit de les ignorer si elles sont malignes afin de se donner une image de conscience pure, soit encore de demander aux adversaires << de nous opposer ouvertement ce je ne sais quoi qu'ils ont voulu insinuer par des traits ambigus, ou tout au moins, de ne pas exiger que les juges comprennent et meme admettent ce qu'eux-memes n'osent pas dire (23) >>. Le recours a l'allusion ne paralyse donc pas necessairement la partie adverse ou, quant au sujet qui nous occupe, le censeur.

Strauss n'ignore pas l'interet que la rhetorique antique a porte a l'occultation des discours. Au detour d'une phrase, il signale au lecteur l'existence d'une reflexion a ce sujet : << presque le seul travail preparatoire susceptible de guider l'explorateur de ce champ est enfoui dans les ecrits des rheteurs de l'Antiquite (24) >>. Mais il ne s'interroge pas sur le role exact que ces demonstrations, surtout celles de Quintilien, ont pu jouer dans la formation rhetorique des lettres, dont les censeurs. Sans doute minimise-t-il un savoir qu'il estime oublie ou reserve a un petit nombre d'inities.

Outre les figures consacrees a insinuer un propos sans le signaler, une reflexion d'ensemble sur la moderatio verborum irrigue la rhetorique moderne. Dans le premier quart du dix-huitieme siecle, le Traite des etudes de Charles Rollin (d'ailleurs editeur d'un abrege de Quintilien) donne a l'ensemble des procedes visant a attenuer une expression choquante l'appellation de << precautions oratoires >> qui s'est ensuite imposee dans les manuels de rhetorique francaise :
Des precautions oratoires. / Je donne ici ce nom a de certains
menagements que l'orateur doit prendre pour ne point blesser la
delicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle, a des tours etudies
et artificieux dont il se sert pour dire de certaines choses qui
autrement paraitraient dures et choquantes. (25)


Il choisit cette appellation << parce qu'en tout cela il y a un art et une adresse propres certainement a la rhetorique (26) >>. A la suite de Quintilien, il illustre sa demonstration par plusieurs plaidoiries de Ciceron. C'est justement a cette occasion que Rollin developpe une precaution oratoire singuliere, celle qui s'efforce de suggerer sans expliciter, celle qui contourne un interdit moral par des moyens detournes, qui formule sans formuler : << Il y a des occasions ou des raisons d'interet ou de bienseance ne nous permettent pas de nous expliquer en termes clairs et precis, et ou cependant nous voulons faire entendre au juge ce que nous n'osons lui dire ouvertement (27). >>

Un peu moins d'un siecle apres Rollin, le cardinal Maury distingue plusieurs formes de precautions oratoires dans son Essai sur l'eloquence de la chaire. Il traite du contournement des contraintes dans deux chapitres successifs, celui sur les bienseances oratoires (LIII) puis celui sur les precautions oratoires (LIV). Comme Rollin, il s'appuie largement sur Quintilien, a la difference que les exemples fournis proviennent moins de Ciceron que de Bossuet, eloquence de chaire oblige. Les bienseances contraignent l'orateur a adapter son discours au sujet, au lieu, aux circonstances et a l'auditoire, fut-ce au detriment de l'utilite du discours, le bon gout primant sur l'enonce des verites que l'on souhaite transmettre. Il illustre son propos d'abord par l'oraison funebre d'Henriette reine d'Angleterre : Bossuet releve le defi d'evoquer discretement l'offrande d'une bague que lui fit la mourante alors que les bienseances de la chaire, les circonstances des obseques, le discours sur les vanites ne semblaient pas autoriser une telle anecdote. Maury emprunte encore a Bossuet un autre exemple de cet art de parler d'une chose sans le faire explicitement. Une meditation sur la circoncision en evoque la localisation corporelle et sa portee symbolique sans offenser une extreme pudeur :
La corruption s'etendoit si loin et devenoit si universelle qu'il
fallut separer la race des enfants de Dieu, dont Abraham devoit etre le
chef, par une marque sensible. Ce fut la circoncision, et ce ne fut pas
en vain que cette marque fut imprimee ou l'on sait, en temoignage
immortel de la malediction des generations humaines, et du
retranchement qu'il falloit faire des pensees sensuelles que le peche
avoit introduites, et desquelles nous avions a naitre. (28)


Maury traite ensuite des precautions oratoires, dont il decline plusieurs varietes : precautions de modestie, de condescendance, de retenue, de gout, de courage, dans les chutes de phrases et dans les alineas. Dans cette typologie, les << precautions de convenance >> correspondent le mieux au contournement de la censure par le style : << Il faut jeter un voile transparent sur les considerations ou sur les faits que vous voulez enoncer sans les articuler plus clairement, et surtout sans les approfondir (29). >> C'est encore l'oraison funebre de la reine d'Angleterre que Maury donne en exemple. Oblige de traiter des grands episodes biographiques de la defunte, Bossuet parvient a evoquer l'execution de Charles I (er) sur l'echafaud tout en esquivant les termes formels qui auraient ete infamants. La precaution oratoire passe ici par une citation biblique, une parole du prophete Jeremie que l'orateur sacre place dans la bouche de la reine :
Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi s'est fortifie et mes
enfants sont perdus. Le cruel a porte sa main sacrilege sur ce qui
m'etoit le plus cher. La royaute a ete profanee, et les princes sont
foules aux pieds. Laissez-moi; je pleurerai amerement : n'entreprenez
pas de me consoler [...]. (30)


La << valeur de repetition >> de la citation, pour reprendre la terminologie d'Antoine Compagnon (31), est double : d'une part, le texte biblique sert d'autorite dans un discours ecclesiastique; d'autre part, il vaut ici comme precaution oratoire surmontant l'indelicatesse qu'aurait ete l'evocation directe de l'echafaud. L'image du << voile transparent >> qu'utilise Maury pour depeindre l'allusion evoque eloquemment les deux aspects de ce type de discours figures : l'occultation en meme temps que la signification. Le sens cache n'est donc pas une vue de l'esprit de censeurs hantes par l'heterodoxie ou l'obscenite, qu'ils apercevraient partout, mais un fonctionnement decrit de longue date. Le souci de demasquer les significations latentes, s'il ne manque pas de fondements (32), irrigue-t-il les pratiques censoriales ?

II. L'elucidation du sens cache dans les pratiques censoriales

En decembre 1851, La Negresse et le pacha, vaudeville compose par Theophile Gautier et Charles de La Rounat, passe devant la commission des oeuvres dramatiques. Parmi les corrections exigees pour autoriser la representation, l'une porte sur la suppression d'une comparaison litteralement anodine. Le personnage de Moutonnet se rend aupres de sa maitresse Palmyre, reduite en esclavage par le sultan de Bagdad. La scene se deroule au serail que l'amant penetre en se faisant passer pour eunuque :
Palmyre
Mais, tu savais donc m'y trouver ?
Moutonnet
Mon coeur me le disait... [Je sentais en moi quelque chose se tourner
incessamment vers toi, comme l'aiguille aimantee vers le poele ...
entierement biffe] ne me demande pas comment j'ai fait pour me tirer
des mains des mecreants; je ne te le dirais pas ... (33)


Rien dans le sens litteral de la phrase a supprimer ne donne prise a l'accusation d'obscenite. Pourtant la demande de retrait prouve que le censeur n'a pas interprete la comparaison comme une simple attraction du coeur, et que le possible sens d'une prodigieuse ardeur charnelle ne lui a pas echappe. Nombre de censeurs ont une endurance dans le domaine des discours a double entente ou de la comprehension des textes heterodoxes, obscenes ou seditieux que les figures tentent de voiler. Quelques exemples du dix-huitieme siecle a nos jours le montrent.

La censure royale du dix-huitieme siecle francais a integre a ses criteres de jugement le camouflage des propos heterodoxes par des figures, si l'on en croit par exemple le manuel de droit criminel du juriste Muyart de Vouglans : << Les injures se commettent, tantot expressement, tantot tacitement et obliquement, par des reticences, ironies, allegories, paroles equivoques et a double sens (34). >> Malesherbes, directeur de la Librairie, confie dans ses memoires que la jurisprudence francaise en matiere de censure integrait cette possibilite de condamner une injure voilee, a la difference du droit anglais :
Mais si cet Auteur, sans nommer personne, fait un portrait de celui
qu'il veut insulter, auquel on ne puisse pas se meprendre, le Juge
anglais ne pourrait pas le condamner parce qu'aucune loi n'a pu definir
les cas dans lesquels le trait d'un livre doit etre repute une satyre,
et le Juge francais le condamnerait sans hesiter, l'Auteur aurait beau
dire qu'on lui prete une intention qu'il n'a pas eue. Quand cette
intention paraitrait evidente au Juge, cette defense de l'accuse serait
regardee comme un subterfuge. (35)


Un article d'Anna Arzoumanov sur << La censure des libelles diffamatoires a clef >> montre que cette censure du sens figure a influence l'art d'ecrire au siecle des Lumieres, au moins en ce qui concerne le genre des libelles a cles :
la possibilite effective pour un censeur de condamner un sens figure
semble avoir eu une influence indeniable sur les pratiques d'ecriture
au XVIII (e) siecle, dans la mesure ou les auteurs auraient renonce a
des portraits trop individualises, car susceptibles d'etre appliques a
des individus historiques. (36)


Si le sens cache peut subir les foudres de la censure, c'est en raison de la clarte de l'allusion. Une injure mal dissimulee est digne d'interdiction. Le travail d'ecriture consiste des lors a effacer les marques d'identification. Quintilien, on l'a vu, sous-entendait une gradualite dans l'occultation du propos et considerait qu'une figure trop transparente perdait sa nature figurale. Une distinction s'impose par rapport au modele straussien, mais une distinction relative au degre de figuralite. Lorsque la dissimulation parait probable, le censeur peut affirmer l'existence d'un sens cache et l'incriminer. Dans ce cas, le deni oppose par l'auteur n'entrave pas la marche de la censure. Mais un obscurcissement plus elabore, effacant toute comprehension injurieuse, preserve le libelle de la condamnation.

La censure de l'Index romain au dix-neuvieme siecle est aussi sensible aux allegories presentes dans les ouvrages litteraires, en particulier dans les textes a portee religieuse. Confronte a un vaste poeme en prose au style luxuriant - l'Ahasverus de Quinet--, son censeur reconnait la difficulte a l'interpreter correctement. Les prosopopees de l'Ocean ou du Serpent, les metaphores hardies, les <<etranges allegories avec des phrases et un style asiatiques>>, bref un propos comparable aux paroles des <<Indiens barbares et grossiers>> accoutumes a la personnification des elements naturels, lui paraissent un defi a l'entendement. C'est alors qu'il envisage un possible sens figure:
dans tout cela, il n'y aurait peut-etre rien a censurer si, dans les
dialogues mutuels qu'on introduit entre ces individus allegoriques qui
personnifient la Cite, l'Ocean, le Desert, etc., on n'insinuait des
sentences ou des propositions ironiques, d'ou pointent, semble-t-il,
quelques moqueries sur l'histoire evangelique. (37)


Le censeur donne en exemple de cette poesie enigmatique une replique de Babylone a Jerusalem:
Gardez-le, ma soeur, votre ancien dieu; de quoi nous servirait-il ? Il
est fait comme vous. Il n'a ni laine ni pan d'habit pour se vetir; il
est nu dans son abime comme vous sous votre toit. Il est errant a
travers sa vide eternite comme vous l'etes par nos chemins. La nuit
vient; point de temples pour l'enfermer: la pluie tombe; point de
manteaux pour le secher. (38)


Sur un ton hypothetique, le censeur d'Ahasverus y voit une possible allegorie de la nativite et de l'enfance du Christ. L'elucidation de l'allegorie dement la modelisation straussienne, si l'on comprend cette derniere comme une cecite du censeur quant aux figures cachees et heterodoxes; mais, si l'on comprend le jugement de Strauss comme une impossibilite de determiner avec certitude la presence d'un sens esoterique, l'hesitation du censeur a certifier la validite de cette lecture symbolique corrobore sa position.

Les poursuites contre les incitations a la haine raciale ou les propos negationnistes, dans le droit francais de ces dernieres decennies, se heurtent a leur tour au probleme de significations reprehensibles mais implicites. Thomas Hoch-mann constate qu'<<a l'exception de cas tres rares, l'organe qui concretise une restriction de la liberte d'expression ne saurait s'arreter au sens litteral>>; parfois la lettre de l'enonce est si absurde que le tribunal <<permet justement d'exclure que les propos litigieux communiquent leur signification litterale (39)>>. Une sentence de la cour de cassation relative a une presentation faussement objective du negationnisme illustre la clairvoyance du juge sur le langage figure: <<Elle est presentee sous une forme deguisee ou dubitative ou par voie d'insinuation (40).>> Contrairement a la revendication de litteralite defendue par l'auteur, la meme cour considere que le juge peut parfaitement <<donner aux propos incrimines un sens cache prevalant sur leur sens clair et evident (41)>>.

Ces exemples, tires de tribunaux distincts, montrent des censeurs attentifs au sens cache d'un texte, qu'il s'agisse d'une comparaison ponctuelle dans le texte, d'une allegorie suivie, d'un texte a cles ou d'une maniere de presenter. En ce sens, l'affirmation de Strauss selon laquelle <<un ecrivain attentif d'intelligence normale est plus intelligent que le censeur le plus intelligent>> merite quelques nuances (42). Dans ce jeu de cache-cache sur le sens reel d'un texte, rien n'assure que l'auteur gagne toujours la partie face a des censeurs aptes a reperer une possible signification implicite et a condamner l'oeuvre sur le fondement de ce sens figure.

III. Examen des postulats hermeneutiques

Le modele straussien suppose que l'ecriture entre les lignes preserve de la censure l'auteur qui y recourt. Le censeur ne pourrait en effet se prononcer qu'avec certitude, le benefice du doute profitant a l'accuse. Or prouver un sens figure serait impossible: la signification d'un texte consiste a priori en son sens litteral et non pas en un sens figure que seule la determination du dessein auctorial pourrait autoriser. Une telle demonstration repose sur plusieurs postulats hermeneutiques. En examiner les principaux permet de comprendre pourquoi les donnees empiriques en fait de censure dementent ce modele theorique.

Le censeur est-il soumis a une presomption de litteralite ?

La description des mecanismes figuraux en rhetorique confere quelque fondement a la traque du sens figure. De fait, les tribunaux sanctionnent des sens implicites en infraction avec la loi. L'affirmation selon laquelle il serait indispensable d'apporter la preuve d'un sens figure repose sur une sorte de presomption de litteralite, qui serait un equivalent a la presomption d'innocence applique a un texte. A priori, le sens authentique d'un enonce serait le litteral; il reviendrait au lecteur qui allegorise de prouver la validite de son interpretation. Mais que signifie ici <<a priori>>? Un enonce seul, hors de toute situation d'enonciation ? Le cas est peu empirique mais admettons cette possibilite comme une hypothese d'ecole, en envisageant des phrases ou des textes en enonciation indeterminee comme le sont les mots dans un dictionnaire. Dans cette perspective, la presomption de litteralite ne fonctionne que pour un certain type d'enonces, par exemple pour la proposition <<Vous etes courageux>>, comprise comme un eloge du destinataire. Y voir une figure exige une preuve, par exemple si on la considere comme une antiphrase ironique (constater le caractere notoirement lache de la personne a qui elle s'adresse). Connaitre la situation d'enonciation dissipe alors la presomption de litteralite. A l'oppose, comme le montre Genette, il existe des enonces <<non litteraux>>, dont il distingue deux especes:
soit figures, comme lorsque, disant: <<Vous etes un lion>>, je signifie
metaphoriquement: <<Vous etes un heros>> (ou peut-etre ironiquement:
<<Vous etes un lache>>); soit indirects, comme lorsque, vous demandant
si vous pouvez me passer le sel, je vous exprime mon desir que vous me
le passiez. (43)


Autrement dit, le sens de la phrase <<Vous etes un lion>> n'est pas presume litteral mais figure, en l'occurrence metaphorique. La encore, la presomption peut s'averer fausse selon la determination, par exemple si la phrase est prononcee par un loup a destination du roi des animaux a l'interieur d'une fable. Notons a ce sujet que ce qui est valable a l'echelle du mot, l'est aussi a l'echelle de la phrase et du texte. Une fable, une parabole, un apologue sont autant de genres litteraires au sens presume figure et non pas litteral. Le lecteur s'attend a comprendre les scenes animalieres comme autant de figures des caracteres humains ou des relations sociales. Le sens immediat n'est donc pas toujours le litteral.

Entre ces deux cas, s'echelonnent une multitude de degres de figuralite presumee, tout comme la logique polyvalente suppose une infinite de niveaux de verite entre le vrai et le faux. Par exemple, la phrase <<Comme le monde serait beau, s'il etait recouvert de tribunaux!>> peut aussi bien etre presumee litterale (on reve que le monde entier accede a l'etat de droit) que figuree (antiphrase ironique exprimant la crainte d'un monde procedurier et judiciarise a l'extreme). Sans autre eclaircissement que leur formulation, des enonces sont donc presumes litteraux, figuraux ou equivoques, avec toutes les nuances intermediaires. Si l'on admet un principe de presomption, il n'apparait pas toujours expressement litteral ou figurai. Une lecture litterale d'un enonce equivoque ou enigmatique peut tourner au contresens. Le poeme <<A celle qui est trop gaie>> des Fleurs du mal se termine par deux quatrains dans lesquels le poete taille une <<blessure large et creuse>> au <<flanc etonne>> de sa destinataire afin de lui <<infuser>> son <<venin>> a travers <<ces levres nouvelles / Plus eclatantes et plus belles>>. Apres son interdiction en France en 1857, le poeme est reedite en Belgique par Poulet-Malassis en 1866 dans Les Epaves. L'editeur accompagne la publication d'une note polemique:
Les juges ont cru decouvrir un sens a la fois sanguinaire et obscene
dans les deux dernieres stances. La gravite du Recueil excluait de
pareilles plaisanteries. Mais venin signifiant spleen ou melancolie,
etait une idee trop simple pour des criminalistes. / Que leur
interpretation syphilitique leur reste sur la conscience. (44)


Le sens prete au poeme par l'editeur est clairement figure, alors que la lecture plus litterale attribuee aux juges lui parait insensee. Cette observation prend a rebours le cliche usuel du censeur attache a deceler des allusions delirantes; ici au contraire, ne pas voir la portee symbolique releve de la confusion mentale.

Si nous voulions ajouter d'autres nuances encore, on pourrait considerer comme corolaire de la presomption de litteralite, la presomption de sens unique. Or, certains enonces superposent deux sens, le litteral et le figure. Petrarque, dans son recit de l'ascension du mont Ventoux, voit dans l'escalade de ce chemin apre une allegorie mystique de l'elevation spirituelle. L'Antiquite et le Moyen Age chretiens, heritiers de traditions interpretatives juives, distinguent, en plus du sens litteral des Ecritures, trois sens figures (45): 1) un sens allegorique (dont un sens typologique quand un episode veterotestamentaire prefigure un evenement du Nouveau Testament); 2) un sens tropologique ou moral (figuration des vices et des vertus dans le cheminement de la personne vers le salut); 3) un sens anagogique relatif aux fins dernieres. Chaque sens n'est pas exclusif des autres et le sens litteral ne prime pas necessairement sur les sens spirituels; les auteurs ecclesiastiques s'interessent par exemple davantage aux sens symboliques du Cantique des cantiques qu'a sa signification litterale et erotique. S'il n'est pas extravagant de conjecturer un sens figure, comment l'elucider sans meprise ?

La determination du sens figure necessite-t-elle de recourir a l'intention de l'auteur ?

Deceler le sens cache, selon Strauss, oblige le censeur a montrer <<que l'auteur a utilise deliberement telle expression equivoque, ou qu'il a intentionnellement mal construit la phrase>>. Mais les ecrivains heterodoxes menaces de persecution gardent le silence quant a un sens second, voire lui opposent une denegation. Le necessaire recours a l'intention d'auteur empecherait, de fait, le censeur de prouver la signification latente du texte poursuivi. Rabelais, dans le prologue a Gargantua, va plus loin que la modelisation straussienne. Le premier temps de son argumentaire invite le public a decouvrir le sens allegorique de son oeuvre. De meme que Socrate dissimulait un savoir divin sous un comportement de plaisantin, et de meme que les silenes recelaient de precieuses onctions malgre les figurines monstrueuses ornant les boites, le lecteur avise rompra l'os du sens litteral pour sucer la <<sustantificque mouelle>>, interpretera <<a plus hault sens>> afin percer les mysteres contenus dans le livre. Rabelais ne reserve pas la lecture allegorique a quelques inities mais vise un plus large public en exposant sans detours la methode a suivre. Cette exhibition du sens figure n'est pas sans risque; la censure peut s'appuyer sur une telle declaration comme l'aveu d'une signification subversive. Apres cette confession perilleuse, le second temps du prologue semble corriger le propos par une critique des interpretations allegoriques; il tourne en derision le contresens des allegoristes persuades qu'Homere ou Ovide ont use de symboles evangeliques (46). Il est possible de comprendre une telle critique comme un moyen habile de refuter par avance les intentions heterodoxes que des censeurs pourraient attribuer a Gargantua. Rabelais suggere, mais sans les assumer, les sens figures que le lecteur ou le censeur discernera et auxquels il pourra toujours opposer un desaveu, en en renvoyant la responsabilite au seul interprete. Mais cet artifice oratoire suffit-t-il a cadenasser toute objection de la part de la censure ?

Determiner l'intention d'auteur est toujours difficile sinon impossible. De ce point de vue, le jugement de Strauss parait convainquant. Pourtant il convient de distinguer deux modalites de l'enquete censoriale: il est vrai que certaines traditions juridiques cherchent a etablir la responsabilite de l'auteur; mais d'autres censures, etrangeres a cette finalite, visent seulement a empecher l'acces des livres aupres des lecteurs, sans se soucier d'accuser l'auteur ou de definir la signification exacte que ce dernier a voulu transmettre. Ce second type d'enquetes n'entre pas dans le modele straussien. C'est notamment le cas des proces de l'Index pour les oeuvres de fiction. La constitution apostolique Sollicita ac provida de Benoit XIV, regissant la procedure a suivre par le tribunal, deplace la finalite censoriale de l'auteur vers le public: <<Il n'est nullement necessaire de convoquer les auteurs a un jugement ou il ne s'agit pas de censurer ou de condamner leur personne, mais bien de veiller a la surete des fideles en eloignant d'eux les dangers auxquels on s'expose si facilement par des lectures pernicieuses (47).>> Une mise a l'Index n'entraine aucune peine canonique directe pour l'auteur; le droit ecclesiastique sanctionne les lecteurs qui n'observeraient pas les decrets de proscription sans licence particuliere.

Les rapports de consulteurs preconisent l'interdiction d'un ouvrage lorsqu'il presente une menace pour la foi ou les moeurs des lecteurs les plus vulnerables. C'est l'argument recurrent qui termine la demonstration censoriale (48). Les censures centrees sur une enquete de reception se soustraient a la necessite de determiner l'intention dont parle Strauss.

Le cas est plus epineux pour les censures visant a se prononcer sur la culpabilite de l'auteur. Bien avant que la theorie litteraire, notamment par les voix de Barthes et de Foucault, remette en question le recours a l'intention d'auteur, des critiques litteraires avaient mis a mal l'autorite de l'ecrivain pour fournir le sens exact de son propos. Dans le cas qui nous occupe ici, l'idee que le sens authentique d'une assertion serait figure et heterodoxe est d'autant plus problematique que la signification allusive n'est pas necessairement le fait de l'auteur lui-meme mais peut etre une supputation de l'auditoire. Quintilien evoque ainsi les surinterpretations imputables non a l'auteur mais a son lecteur. Il arrive que les auditeurs percoivent un sens obscene pourtant non intentionnel:
la faute en est, selon moi, non pas aux ecrivains, mais aux lecteurs;
il n'en faut pas moins eviter, puisque les moeurs ont corrompu des
expressions honnetes, et qu'on ne doit pas ceder aux vices desormais
triomphants. [...] Et ce n'est pas seulement aux mots, mais a l'idee
que bien des gens, si vous n'y prenez garde, aiment trouver une
interpretation indecente, preferant, comme tel personnage d'Ovide, ce
qui est cache, et, dans les mots qui sont le plus loin de l'obscenite,
decouvrir l'occasion d'une interpretation indecente. (49)


Aussi les juges conscients de ce cas de figure ne font-ils pas toujours grief a un auteur ni d'une signification coupable, ni meme de ne pas avoir anticipe les surinterpretations possibles, comme le conseillent Quintilien et la tradition rhetorique (50). Le juriste Franz von Liszt se demande: <<Quel orateur, quel ecrivain [...] serait en mesure de choisir ses mots de maniere si 'univoque' que tout malentendu de la part d'un auditeur ou d'un lecteur naif ou malintentionne soit exclu (51)?>> Question oratoire, bien sur.

Neanmoins, l'impossibilite de saisir l'intention ne paralyse pas les juges ayant a se prononcer sur la culpabilite de l'auteur. Gwenaelle Calves montre ainsi que dans les proces d'insultes racistes allusives, le juge du fond, sous le controle de la Cour de cassation, analyse la situation discursive afin d'identifier l'injure <<meme lorsqu'elle s'avance masquee (procedant par insinuation, allusion, metaphore, etc.) (52)>>. Thomas Hochmann fournit aussi des exemples d'analyse stylistique de la part du tribunal: tel juge ne se veut pas la dupe d'une preterition utilisee par un avocat de negationnistes (53), tel autre estime, au contraire, qu'une formule malheureuse n'est qu'<<une hyperbole rhetorique, et nullement [...] une minimisation du crime (54)>>. La sentence conclut parfois a la culpabilite de l'auteur, auquel le juge attribue la responsabilite du sens allusif. Un tel verdict n'est meme pas prononce en etat de persecution, pour reprendre la terminologie de Strauss, mais dans un Etat de droit, ou l'imputation est argumentee. Est-ce a dire que le juge sonderait les reins et les coeurs, par une sorte d'illumination ? Non, repond Thomas Hochmann: <<L'intention du locuteur est indifferente pour identifier la signification de l'expression (51).>> Meme dans le cas d'une enquete en responsabilite de l'auteur, la preuve se deplace de l'intention a la signification, surtout si nous prenons le terme dans l'acception specifique qui le distingue de sens, en ce que la signification n'est pas <<determinee ni controlee par l'intention de l'auteur ou par le contexte originel (56)>> (Antoine Compagnon). Si Strauss estime, a juste titre, qu'il n'est pas possible de prouver le caractere intentionnel de tel ou tel procede, son jugement parait hatif lorsqu'il considere comme indispensable de recourir a l'intention d'auteur.

Est-il possible de prouver la validite d'un sens figure ?

Selon Strauss, <<la charge de la preuve incombe au censeur>>, qu'il suppose incapable de prouver le sens esoterique. L'affirmation d'une telle incapacite est ambigue. Il est d'abord possible de la comprendre comme un defaut de discernement de la part du censeur, que Strauss postule moins intelligent qu'un ecrivain et donc inapte a percevoir les subterfuges pour contourner les interdits. C'est en ce sens que Robert Darnton refute un tel prejuge a la lumiere de ses travaux sur la censure au temps des Bourbon, de l'Inde coloniale et de l'ancienne RDA. Mais, on peut entendre le propos de Strauss en un autre sens: ce qui est occulte echappe par nature a la demarche de la preuve, de la meme maniere que les theories du complot sont refractaires a la refutabilite et donc scientifiquement aberrantes. Lorsqu'un censeur attribue un sens figure obscene a un enonce mais que son auteur lui oppose un dementi, peut-il maintenir son appreciation au risque de passer pour un exegete extravagant et de decredibiliser une sentence fondee sur aucune preuve rationnelle ? Peut-on prouver qu'un texte signifie autre chose que son sens litteral ?

A defaut d'un aveu emis par l'auteur, il ne reste souvent a la censure que les circonstances de renonciation, en particulier la maniere dont l'assertion litigeuse est recue, pour etablir la validite du sens figure. Le juge certifie l'infraction verbale si le lecteur comprend l'enonce dans une acception delictueuse ou qu'il peut le percevoir ainsi. Une telle interpretation ne caracterise donc pas un signifie objectif ou <<en soi>>, mais une comprehension subjective dans un certain contexte social ou psychologique. Pour eviter toute surinterpretation, le censeur doit se figurer un lecteur credible. Thomas Hochmann le montre pour le droit compare en matiere de negationnisme et de discours racistes: le juge recourt aux <<circonstances de l'enonciation, [aux] elements du contexte pris en compte pour interpreter les propos>>, tels qu'ils devaient etre <<accessibles au "recepteur moyen" (57)>>.

Les tribunaux francais fournissent un exemple de cette demarche au sujet des rapprochements de Christiane Taubira avec un singe, poursuivis comme des insultes racistes malgre les denis de leurs auteurs. Mais <<une restriction de la liberte d'expression ne saurait consister dans l'attribution de n'importe quelle signification aux propos litigieux (58)>>, souligne Thomas Hochmann. Il revint donc aux accusateurs et aux juges d'administrer la preuve du caractere delictueux. Comment procedent-ils pour prouver l'infraction ? L'analyse judiciaire, note Gwenaelle Calves, considere a la fois la situation d'enonciation et les connotations linguistiques:
Si rien n'est injurieux <<en soi>>, comment le juge doit-il s'y prendre
pour etablir le caractere injurieux de la comparaison entre un singe et
un etre humain ?[...] la caracterisation de l'injure raciste suppose la
mobilisation par le juge d'une forme de sociologie ou de semiologie de
la parole raciste: quels sont les mots, les images, les references qui
se trouvent investies, dans notre societe, de connotations racistes?
(59)


L'incrimination se fonde sur un <<lecteur moyen>>, <<l'homme de la rue>>, precise-t-elle, auquel le juge doit <<supposer une capacite moyenne de dechiffrement des allusions racistes (60)>>. La signification implicite est ainsi prouvee par la maniere dont un auditoire <<moyen>> entend l'enonce suspect. Contrairement a la supposition de Strauss, le censeur est en capacite de fournir une <<preuve>> recouvre deux acceptions a l'origine du malentendu: la preuve judiciaire et la preuve scientifique. L'impossibilite de prouver un sens cache se justifie si l'on entend par <<preuve>> une demarche deductive modelee sur les procedures scientifiques et visant a etablir une certitude absolue.

Les sentences censoriales se fondent-elles sur la certitude scientifique ?

Face a l'impossibilite de prouver scientifiquement une allusion, le censeur s'abstient-il de prononcer une sentence ? Certaines decisions de justice, conscientes que toute allegation sur un sens figure reste hasardeuse, donnent raison a la supposition de Strauss et preferent s'en tenir a l'enonce explicite. En 2008, dans les colonnes de Charlie Hebdo, le caricaturiste Sine raille le mariage de Jean Sarkozy avec une <<fiancee, juive et heritiere des fondateurs de Darty>>. La chronique se concluait par: <<il fera du chemin dans la vie ce petit>>. La Ligue internationale contre le racisme et l'antisemitisme poursuit le satiriste pour incitation a la haine raciale. Mais le tribunal de grande instance de Lyon ne considere pas l'infraction supposee comme suffisamment etablie et prononce une relaxe, jugeant <<perilleux pour la liberte d'expression de passer de l'explicite des mots a un implicite situe dans un "au-dela des mots" (61)>>. L'incertitude inherente a toute arriere-pensee pretee a un enonce conduit la juridiction a la retenue. Selon le juge lyonnais, l'insinuation manque ici d'evidence. La part de simple probabilite propre a ce genre d'imputations, si elle est erronee, transforme le jugement en proces d'intention.

L'explicitation des allusions cachees est neanmoins la tache usuelle des tribunaux en charge des delits d'expression raciste (62). S'ils ne s'embarrassent pas de tels scrupules, c'est qu'ils n'ont pas la pretention d'emettre des sentences de nature scientifique, qui ne laisseraient aucune place a l'incertitude. Ils visent plus modestement une <<interpretation raisonnable (63)>>. Gwenaelle Calves, pour decrire le travail hermeneutique des tribunaux en ce domaine, use de vocables connotant la probabilite mais non la certitude:
Pour caracteriser les delits d'expression raciste, le juge doit
necessairement identifier le sens et la portee que revet normalement,
dans une situation donnee, pour des individus moyens, telle ou telle
affirmation, expression ou image. Il est bien certain que la
construction de tels standards, realisee sans autre outil que
<<l'intuition>>, ne va pas sans risque. (64)


Selon Thomas Hochmann, il serait mal a propos d'attendre des juges qu'ils fussent des experts en science du langage ou en theorie de la litterature pour pouvoir interpreter un texte soumis a leur jugement: <<Leur incompetence "scientifique" ne retire rien a leur competence juridique (65).>> Nul besoin d'etre un hermeneute surdiplome en linguistique pour s'identifier a un <<lecteur moyen>>. Aussi le type de preuves par lesquelles les censeurs etablissent la validite du sens implicite est-il de nature juridique et non pas scientifique. La supposition de Strauss, qui s'avererait exacte si le juge des textes avait vocation a emettre des appreciations certaines, porte en fait a faux. Les jugements censoriaux ne pretendent pas a l'infaillibilite.

Qu'en est-il du droit censorial de l'Index ? Si l'Eglise romaine comprend parmi ses dogmes celui de l'infaillibilite pontificale, cette notion ne recouvre pourtant qu'un cas tres restreint de l'exercice de l'autorite. L'ecclesiologie classique distingue deux types de normes dont les valeurs de verite sont inegales: d'une part, les canons disciplinaires qui reglementent une pratique sociale conforme a la foi dans une culture donnee, et donc susceptibles d'adaptations, de variations et d'abrogarion (par exemple, les interdits variables frappant l'usure); d'autre part, les canons dogmatiques qui definissent les verites a croire et les regles morales a suivre, quelles que soient l'epoque ou la societe (seuls certains de ces canons sont revetus de l'infaillibilite). Les decisions de l'Index se rattachent aux canons disciplinaires:
Les decrets par lesquels la sacree congregation de l'Index condamne et
prohibe un livre, sont simplement disciplinaires. Elle ne definit
jamais un point de doctrine; elle ne declare pas authentiquement qu'une
proposition doit etre admise ou rejetee, etc.; elle peut motiver sa
sentence par des considerants d'ordre doctrinal; mais la sentence
elle-meme est purement disciplinaire et non dogmatique. (66)


Cette valeur simplement disciplinaire explique que la Congregation prononce un interdit de lecture quand le rapport censorial se contente d'evoquer un simple danger potentiel pour les lecteurs inexperimentes; qu'elle autorise au cas par cas les livres proscrits pour les lecteurs aguerris; qu'elle retire de sa liste d'interdits les condamnations caduques (retrait de l'Index des ouvrages coperniciens ou de l'Action francaise, par exemple); que du jour au lendemain on supprime la valeur juridique d'un catalogue qui a sevi pendant plus de quatre siecles (1966); et que finalement l'autorite romaine ouvre les archives de l'Index au nom de la <<repentance>> (1998). La censure, pas plus dans l'Etat de droit moderne que dans l'Eglise catholique, ne revendique une valeur de certitude pour ses sentences. Des lors, l'administration de la preuve releve de l'interpretation raisonnable ou de la prudence disciplinaire mais non de la procedure scientifique.

Le chapitre de Leo Strauss sur <<La persecution et l'art d'ecrire>> dans l'essai du meme nom, s'il sert a legitimer la methode de lecture des trois chapitres suivants, est parfois utilise comme un modele interpretatif, notamment pour commenter des textes. On explique ainsi telle antiphrase, tel mot a double entente, telle preterition, tel tour enigmatique, telle incoherence comme les indices d'un art d'ecrire sous contrainte; le commentateur du texte etudie se sert alors du schema straussien pour justifier qu'il percoive une transgression. La generalite du propos de Strauss dans ce chapitre permet un tel usage; de plus, la mention des <<ecrits de rheteurs>> comme predecesseurs de sa theorie, parait autoriser son application aux procedes figuraux en general, sans la restreindre aux contradictions, aux plans obscurs ou aux expressions bizarres. La figuralite recouvre en effet des degres plus ou moins prononces d'occultation; les trois etudes de Strauss presument des obscurcissements plus pousses et plus structurels qu'une simple antiphrase.

Toujours est-il que cette schematisation, qui entretient un rapport certes ambigu avec le texte de Strauss, court le risque de simplifications abusives, d'abord en se faconnant une image inexacte du censeur, moins dupe des procedes de contournement qu'on ne le suppose, parfois perspicace sur la presence de significations latentes et capable d'en apporter une preuve juridique suffisante. De plus, le modele straussien gagnerait a etre affine par la reflexion au long cours menee par la rhetorique a ce sujet, en particulier par les developpements dus a Quintilien. L'auteur de l'Institution oratoire montre que le detour figurai ne concerne pas seulement quelques figures conjoncturelles, mais plus structurellement <<la figure>> innommee, qu'Auerbach appelle <<la figure par excellence>> ou <<l'allusion cachee, sous ses differentes formes (67)>> et qui regroupe un ensemble de figures au sens strict et d'autres procedes comme la moderatio verborum, la simulation de l'embarras par des phrases interrompues ou entrecoupees, etc. Au demeurant, toujours selon Auerbach, on a pris l'habitude, par la suite, <<d'appeler figuree toute expression non propre, ou indirecte (68)>>. Le recours a ces tactiques figurales au sens large pour surmonter les situations d'expression contrainte est atteste depuis les rheteurs antiques qui la decrivent avec plus de nuances que le modele straussien.

L'analyse de Quintilien, en effet, donne en partie raison a ce modele. Lorsqu'il livre le point de vue de l'avocat employant l'insinuation, il distingue deux receptions, celle du juge qui percoit le sens cache et celle de la partie adverse desemparee par l'absence d'aveux formels, de meme que Strauss oppose le lecteur philosophe, conscient du sens esoterique, et le censeur qui, lui, reste interdit, faute de point d'appui textuel pour prouver l'heterodoxie masquee. Mais ce qui rend la reflexion de Quintilien plus elaboree, c'est d'adopter aussi le point de vue inverse, lorsqu'un adversaire dissimule son propos veritable. En pareil cas, il recommande, entre autres, de mettre au jour l'insinuation afin de deminer le terrain. Les quelques exemples de censures presentes ici temoignent que les censeurs ou les juges savent prendre ce parti et qu'ils ne se montrent pas aussi demunis que ne le conjecture le modele straussien.

Les postulats straussiens sont trop fragiles pour que sa grille de lecture soit toujours operatoire. Le modele interpretatif postule d'abord le censeur soumis a une discutable presomption de litteralite. Il ne concoit pas, ensuite, qu'on puisse assurer l'existence d'un sens occulte, quand la rhetorique, pendant des siecles, a mis a la disposition des orateurs toutes sortes de techniques pour camoufler un propos. En outre, il s'imagine le censeur oblige de recourir a l'intention d'auteur pour justifier le sens cache, alors qu'elle est indifferente pour determiner la maniere dont un enonce est recu. Il suppose enfin le tribunal force d'administrer une preuve certaine du sens latent, sans distinguer preuve juridique et preuve scientifique ni leur degre respectif de verite. On comprend des lors que le maquillage d'une transgression n'a jamais garanti a son auteur d'echapper a la censure, autant en situation de persecution que dans les Etats de droit respectueux de la procedure contradictoire, soumis a la presomption d'innocence et accordant a l'accuse le benefice du doute.

Le modele straussien nous seduit d'autant plus que son censeur suppose fait echo a quelques idees recues ancrees dans notre imaginaire. Si l'on se figure le censeur moins intelligent que l'ecrivain ou le lecteur attentif, il est des lors credible de le camper en juge inapte a saisir les allusions. Quant au censeur incapable d'apporter une preuve serieuse du sens transgressif, son image derive sans doute du censeur frappe de delire, obnubile par les arriere-pensees obscenes ou seditieuses qu'il projetterait sur les textes soumis a son examen. Si le public juge moins severement les critiques litteraires qui decelent aussi de l'obscenite dans les textes meme les plus innocents, a commencer par les comptines et les contes pour enfants, la difference de jugement peut en partie tenir a de tels stereotypes (mais pas seulement; les deux interpretations n'entrainent pas les memes consequences). Si le chapitre de La Persecution et l'art d'ecrire consacre a Spinoza n'emanait pas de Strauss, mais d'un consultem de l'Index, porterions-nous le meme regard sur cette interpretation du Traite theologico-politique ?

CNRS-Republique des savoirs

(1) << On comprend ce que l'on ne dit pas nettement >>. Quintilien, Institution oratoire, trad. Henri Bornecque, Paris, Classiques Gamier, 1933, t. II (livres IV-VI), livre VI, chap. Ill, p. 362.

(2) Sainte-Beuve, << M. de Malesherbes >>, Causeries du lundi, t. II, Paris, Garnier freres, s. d., p. 523.

(3) Mallarme, propos rapporte par Jules Huret, Enquete sur l'evolution litteraire, Paris, Bibliotheque Charpentier, 1891, p. 60.

(4) Leo Strauss, La Persecution et l'art d'ecrire [Persecution and The Art of Writing, 1952], trad. Olivier Sedeyn, Paris-Tel-Aviv, Editions de l'eclat, 2003, p. 28.

(5) Robert Darnton, De la censure. Essai d'histoire comparee, trad. Jean-Francois Sene, Paris, Gallimard, coll. NRF essais, 2014, p. 292-293.

(6) Bernard Lamy, La Rhetorique ou l'art de parler, Paris, Florentin et Pierre Delaulne, 1701, p. 169.

(7) De la Rhetorique selon les preceptes d'Aristote, de Ciceron et de Quintilien, Paris, Gregoire Du Puis, 1703, p. 223-224.

(8) Rene Bary, La Rhetorique francoise, Paris, Pierre Le Petit, 1659, << De la feinte >>, p. 356-357.

(9) Emile Lefranc, Traite de litterature, Bruxelles, 1844, t. I, p. 111.

(10) Louis Bellefroid, Manuel d'eloquence sacree, a l'usage des seminaires et de ceux qui commencent a exercer le ministere de la predication, Liege, H. Dessain, 1847, p. 299.

(11) Victor Hugo, Quatrevingt-Treize [1874], ed. Bernard Leuilliot, Paris, Le Livre de poche, 2001, p. 332.

(12) Ibid.

(13) Erich Auerbach, Figura. La Loi juive et la promesse chretienne [1938], trad. Diane Meur, Paris, Editions Macula, 2003, p. 29-30.

(14) Quintilien, Institution oratoire, trad. Henri Bornecque, Paris, Classiques Garnier, 1934, t. III (livres VII-IX), p. 300.

(15) Ibid., p. 302.

(16) Quintilien, Institution oratoire, trad. Henri Bornecque, Paris, Classiques Garnier, s.d. [1934], t. IV (livres X-XII), trad. Henri Bornecque p. 159.

(17) Quintilien, Institution oratoire, op. cit., t. III, p. 302.

(18) Ibid., trad. Henri Bornecque, p. 305.

(19) Ibid.

(20) Leo Strauss, La Persecution et l'art d'ecrire, op. cit., p. 35.

(21) Gerard Genette, Fiction et diction, Paris, Seuil, coll. Points/Essais, 2004, p. 198.

(22) Quintilien, Institution oratoire, op. cit., t. III, p. 305.

(23) Ibid., p. 315.

(24) Leo Strauss, La Persecution et l'art d'ecrire, op. cit., p. 26.

(25) Charles Rollin, Traite des etudes [1726], t. II dans OEuvres completes, ed. Jean-Antoine Letronne, Paris, Firmin Didot, 1821, t. XXVI, p. 205.

(26) Ibid.

(27) Ibid., p. 209.

(28) Septieme Elevation a Dieu sur les mysteres, citee dans Jean Sifrein Maury, Essai sur l'eloquence de la chaire [1810], Paris, Gauthier freres et Cie, 1828, p. 197.

(29) Jean Sifrein Maury, Essai sur l'eloquence de la chaire, op. cit., p. 198.

(30) Jeremie, Lamentations, I, 16, sqq. Cite dans ibid., p. 198-199.

(31) Voir Antoine Compagnon, La Seconde Main ou le travail de la citation, Paris, Editions du Seuil, 1979, p. 70, sqq.

(32) Bien sur, s'il existe des significations latentes, il importe, autant que de les reconnaitre, de ne pas en voir a l'exces; la remise en cause du modele straussien ne saurait justifier les interpretations aberrantes auxquelles la censure peut ceder.

(33) Archives Nationales, F/18/795/b.

(34) Pierre-Francois Muyart de Vouglans, Institutes au droit criminel ou Principes generaux sur ces matieres, suivant le droit civil, canonique, et la jurisprudence du Royaume, avec un traite particulier des crimes, Paris, Le Breton, 1757, p. 349. Cite par Anna Arzoumanov, << La Censure des libelles diffamatoires a clef >>, dans Papers on French Seventeenth Century Literature, dir. Mathilde Bernard et Mathilde Levesque, juin 2009, p. 398.

(35) Chretien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes, Memoires sur la librairie et sur la liberte de la presse, Paris, H. Agasse, 1809, p. 360-361. Cite par Anna Arzoumanov, << La censure des libelles diffamatoires a clef >>, art. cit., p. 399.

(36) Anna Arzoumanov, << La censure des libelles diffamatoires a clef >>, art. cit., p. 406.

(37) Trad, de Archivio della Congregazione per la Dottrina della fede (Palazzo del Santo Officio, 00120 Citta del Vaticano; en abrege <<ACDF>>), Index, Protocolli 1830-1835, f. 549v.

(38) Edgar Quinet, Ahasverus [1833], dans: OEuvres completes, t. VII, Paris, Pagnerre, 1858, p. 99. Cite dans ACDF, Index, Protocolli 1830-1835, f. 549v.

(39) Thomas Hochmann, Le Negationnisme face aux limites de la liberte d'expression. Etude de droit compare, Paris, Editions A. Pedone, coll. Publications de l'Institut international des droits de l'homme (no 19), 2013, [section] no1106, p. 561.

(40) Cite dans Thomas Hochmann, Le Negationnisme face aux limites de la liberte d'expression, op. cit., [section] no1109, p. 562.

(41) Cite dans ibid., [section] no1123,p. 569.

(42) Leo Strauss, La Persecution et l'art d'ecrire, op. cit., p. 28.

(43) Gerard Genette, Fiction et diction, op. cit., p. 126.

(44) Baudelaire, OEuvres completes, ed. Claude Pichois, Paris, Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade, t. I, 1975, p. 157.

(45) Voir Henri de Lubac, Exegese medievale. Les Quatre Sens de l'Ecriture, Paris, Aubier, 4 vol., 1959-1963.

(46) La critique de l'exegese medievale s'apparente formellement ici a la critique que certains censures opposent a la censure, sur le non-respect de l'intention d'auteur et du contexte originel. Antoine Compagnon analyse ce blame en le reliant au conflit entre le principe philologique et le principe allegorique: <<Il ne faudrait quand meme pas prendre les exegetes medievaux pour des imbeciles ou des naifs: ils savaient bien, comme Rabelais, qu'Homere, Virgile et Ovide n'avaient pas ete chretiens et que leurs intentions n'avaient pas pu etre de produire ni de suggerer des sens chretiens. Ils faisaient toutefois l'hypothese d'une intention superieure a celle de l'auteur individuel, ou en tout cas ils ne supposaient pas que tout dans un texte dut etre explique exclusivement par le contexte historique commun a l'auteur et a ses premiers lecteurs.>> (Antoine Compagnon, Le Demon de la theorie. Litterature et sens commun, Paris, Editions du Seuil, coll. Points/Essais, p. 68.)

(47) Benoit XIV, Sollicita ac provida, [section] 10, trad. Auguste Boudinhon, dans La Nouvelle Legislation de l'Index, Paris, Lethielleux, 1899, p. 336. Cette declaration n'entraine pas qu'on fasse entierement abstraction du sensum auctoris pour determiner la comprehension d'un enonce. Sur ce sujet, voir l'article de Maria Pia Donato dans le present numero de Romanic Review, ainsi que Jean-Baptiste Amadieu, <<L'auteur entre persona et institutum. Variations dans l'usage censorial de la notion d'auteur au xixe siecle>>, L'Autorite en litterature, dir. Emmanuel Bouju, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Interferences, 2010, p. 59-70.

(48) Pour le corpus des rapports romains relatifs aux proces contre la litterature francaise du dix-neuvieme siecle, que le lecteur me permette de renvoyer a deux de mes travaux: <<La critique litteraire pratiquee par le censeur ecclesiastique>>, Censure et critique, dir. Laurence Mace, Claudine Poulouin et Yvan Leclere, Paris, Classiques Garnier, coll. Litterature et censure (no 2), 2016, p. 297-311; et <<Le style comme circonstance attenuante ou aggravante d'une censure ? Les considerations litteraires dans la mise a l'Index du Paris de Zola>>, Le Demon de la categorie. Retour sur la qualification en droit et en litterature, dir. Anna Arzoumanov, Arnaud Latil et Judith Sarfati Lanter, Editions Mare et Martin, 2017, p. 47-60.

(49) Quintilien, Institution oratoire, op. cit., t. III, VIII, 3, p. 175.

(50) Du Marsais, par exemple, reprend le conseil de Quintilien dans son chapitre sur <<l'allusion>> (Du Marsais, Traite des tropes, ed. Formey, Leipsic, Veuve Gaspard Fritsch, 1757, p. 149-150.)

(51) Cite dans Thomas Hochmann, Le Negationnisme face aux limites de la liberte d'expression, op. cit., [section] no1084, p. 550.

(52) Gwenaelle Calves, Envoyer les racistes en prison ? Le Proces des insulteurs de Christiane Taubira, Issy-les-Moulineaux, LGDJ-Lextenso editions, coll. Exegeses, 2015, p. 36.

(53) Thomas Hochmann, Le Negationnisme face aux limites de la liberte d'expression, op. cit., [section] no1080, p. 549.

(54) Ibid., [section] no 1119, p. 568.

(55) Ibid., [section] no 1161, p. 584.

(56) Antoine Compagnon, Le Demon de la theorie, op. cit., p. 98. Voir <<Sens n'est pas signification>> dans ibid., p. 98 sqq.

(57) Thomas Hochmann, Le Negationnisme face aux limites de la liberte d'expression, op. cit., S no1160, p. 584.

(58) Ibid., [section]no1086, p. 551.

(59) Gwenaelle Calves, Envoyer les racistes en prison ?, op. cit., p. 41.

(60) Ibid., p. 44.

(61) Ibid., p. 46 (citations de Sine) et 47 (extrait de l'ordonnance du tribunal).

(62) Ibid., p. 47.

(63) Voir l'article de Thomas Hochmann dans le present numero de Romanic Review.

(64) Gwenaelle Calves, Envoyer les racistes en prison ?, op. cit., p. 48.

(65) Thomas Hochmann, Le Negationnisme face aux limites de la liberte d'expression, op. cit., [section] no 1090, p. 554.

(66) Lucien Choupin, Valeur des decisions doctrinales et disciplinaires du Saint-Siege, Paris, Gabriel Beauchesne, 1913, p. 95.

(67) Erich Auerbach, Figura, op. cit., p. 29.

(68) Ibid., p. 29.
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Author:Amadieu, Jean-Baptiste
Publication:The Romanic Review
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2018
Words:10712
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