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Du scarabee aptere (Kafka, Michaux, Chevillard).

Fort verse dans la connaissance des coleopteres, Vladimir Nabokov relut un jour La Metamorphose dans le but de determiner a quelle espece precise d'insecte il avait affaire. Arrive a la conclusion qu'il s'agissait d'un simple scarabee--gigantesque, bien entendu, car pouvant atteindre au moyen de ses antennes la poignee de la porte situee a 3 pieds du sol--il relevait aussitot une enigme que le recit de Kafka ne permettait pas de resoudre. Gregor aurait du se rendre compte, ecrit Nabokov, qu'au titre de scarabee il possedait, dissimulee sous la dure carapace de son dos, une paire d'ailes qui lui aurait permis de voler des kilometres, et d'echapper ainsi a sa triste destinee (1). Le bouleversant litteralisme de Nabokov rejoint comme par l' autre bout l'intuition de Deleuze et Guattari qui pour leur part voyaient dans les nouvelles de Kafka un devenir-animal bloque, estimant que celui-ci necessitait un espace de deploiement (c'est done le cas de le dire) plus important. Dans les nouvelles, ecrivent-ils, l'animal est soit resorbe, referme sur une impasse--dans le cas de La Metamorphose, il est re-oedipianise pour se renverser en devenir-mort--soit il s'ouvre et fail place a des multiplicites moleculaires qui ne sont plus animates, ne pouvant etre traites comme telles que dans un roman (theorique, celui-ci, car un tel roman ne fut pas ecrit (2)).

Gregor aurait du se rendre compte ... Faut-il croire que le deveniranimal, la fuite de Gregor sont empeches par la non-exploitation de certaines ressources pourtant presentes dans la diegese? Mais comment penser la presence, dans un recit, de tels elements improductifs? Quel lieu, quel temps occuperaient-ils? Sous quelles conditions Gregor aurait-il pu voler? "La metamorphose est le contraire de la metaphore," affirmaient Deleuze et Guattari (3). Cependant Nabokov, se lamentant sur l'incompletude d'une metamorphose chez Kafka, se lamentait peut-etre aussi (ou pour finir) sur cette loi obscure par laquelle toute metaphore est une ressemblance inachevee, menageant par necessite certaines correspondances inertes. Loi que rappelait encore Jacques Derrida, voyant dans la part d' "absence energique" de 1'operation de la metaphore ce qui lui permet de ne pas etre identite, composant ainsi "cet intervalle qui fait des histoires et des scenes" (4).

Dans le bureau du naturaliste

On connait les devenirs-animal qui traversent I'oeuvre d Henri Michaux, ces aimantations de l'etre vers des formes autres, parfois inedites, ce theatre intime de de-place-ment au sens le plus fort du terme. Le court texte "Encore des changements" dans Mes Proprietes (1930) est a cet egard exemplaire:
  A force de souffrir, je perdis les limites de mon
  corps et me demesurai irresistiblement.

  Je fus toutes choses: des fourmis surtout, interminablement
  a la file, laborieuses et toutefois hesitantes. C'etait un
  mouvement fou. II me fallait toute mon attention. Je
  m'apercus bientot que non seulement j'etais les fourmis,
  mais aussi leur chemin. Car de friable et poussiereux qu'il
  etait, il devint dur et ma souffrance etait atrocc. (5)


L'incipit est suivi par I'inventaire des multiples formes qu'est amend a assumer le "je": foret, plage de galets, boa, bison, eclair, chlorydrate d'ammonium ... ligne de fuite s'il en est, qui dissout les frontieres entre especes, regnes, elements. "[B]rusques," occasionnant une souffrance parfois "pire que la mort," les etats successifs s'enchainent dans le texte par une surpuissance de la copule "etre"/"devenir" S'y voient demantelees les conventions grammatico-ontologiques separant l'un du multiple et, partant, I'identite de la difference ("Je fus toutes choses"). Et le narrateur de poursuivre:
  Ce n'est pas un si grand mal de passer de rhomboedre a
  pyramide tronquee, mais c'est un grand mal de passer de
  pyramide tronquee a baleine; il faut tout de suite savoir
  plonger, respirer et puis I'eau est froide, et puis se
  trouver face a face avec les harponneurs, mais moi, des
  que je voyais I'homme, je m'enfuyais. Mais il arrivait
  que subitement je fusse change en harponneur, alors
  j'avais un chemin d'autant plus grand a parcourir.
  J'arrivais enfin a rattraper la baleine, je lancais
  vivement un harpon par I'avant, bien aiguise et solide
  (apres avoir fail amarrer et verifier le cable), le
  harpon partait, entrait profondement dans la chair,
  faisant une blessure enorme. Je m'apercevais alors que
  j'ctais la baleine, je I'etais rede-venue, c'etait une
  nouvelle occasion de souffrir, et moi je ne peux me
  faire a la souffrance. (49)


Une claustrophobie paradoxale agence ce theatre ou le sujet est amene, selon une inconstance de formes qui est aussi une prosopopee devenue pathologie, a occuper toutes les places. Or, cette scene particuliere distribue les places de part et d'autre d'un principe antithetique, agonique: le je est tantot la baleine--auquel cas il/elle fuit I'homme ("des que je voyais I'homme, je m'enfuyais")--, tantot I'homme--auquel cas il tente, a I'inverse, de s'approcher de sa proie, moyennant "un chemin d'autant plus grand a parcourir." Ecart creuse par la proie, referme par le predateur, poursuite asymptotique, mythique (passage de Zenon) ... Cependant, a la violence du harpon, qui franchit la distance separant I'homme de ce qui le fuit, s'ajoute celle de la renversabilite des positions. Dans un terrible partage du drame de l'etre, la baleine est rattachee comme par une corde traitresse a son autre. C'est a meme cette corde alors, pour poursuivre cette metaphore, par cet etrange passage entre les corps, que glisse le je, d'autant plus victime qu'il porte lui-meme le coup mortel. Est-ce la une fable illustrant la fatale alliance des etres avec les violences specifiques (le harpon pour la baleine) qui les meurtrissent et les oblilerent, au point de faire de cette agonie meme leur irreductible essence? L'etre-baleine se definirah alors a partir de son terme mortifere. (A moins que ce soit plutot une fable intertextuelle, la hantise d'une memoire bibliographique qui vient reconduire ici le devenir-baleine dans son impasse. Scene ce-pendant fantasmatique, il faut dire, scene qui n'a pas lieu, n'a pas eu lieu, car dans le roman de Melville ou Achab devient baleine, (6) c'est la baleine qui finalement s'affranchit. Quel principe obscur arbitre donc les lignes de fuite?)

Par l'etroite declinaison des classes taxinomiques en autant de "nouvelles[s] occasion[s] de souffrir," c'est la souffrance formelle (soit la souffrance de la forme, qu'engage toute aspiration a une forme) qui s'avere dans ce texte la seule constante, voire le vecteur meme de l'etre: "Ah! Si je pouvais mourir une fois pour toutes. Mais non, on me trouve toujours bon pour une nouvelle vie et pourtant je n'y fais que des gaffes et la mene proprement a sa perte" (50). Plus haut, le "je" devenait le bateau qui "fai[t] eau de toutes parts," puis "le cable [qui] se rompt," ensuite "toutes les planches" d'une "chaloupe [...] fracassee"; coulant, il devenait "echinoderme" pour etre aussitot mange vivant par des "ennemis" marins, etc. (49-50). La difficulte ressortit a celle que relevent Deleuze et Guattari chez Kafka: de trouver une sortie, une issue, une ligne de fuite qui ne se referme pas sur une impasse. D'ou cette plainte, amorcee dans la cadence d'un alexandrin(!): "Ah! Qui me laissera tranquille quelque temps? Mais non, si je ne bouge pas, je pourris sur place, et si je bouge c'est pour aller sous les coups de mes ennemis" (50). Le texte de Michaux semblerait afficher pour principe et limite ceci, que les devenirs scriptibles ne peuvent que decliner la finitude des places possibles--un "catalogue de l'Autre," ecrivait dans un autre contexte Raymond Bellour--, reproduisant les souffrances qui les fondent: "Il y a tant d'animaux, tant de plantes, tant de mineraux. Et j'ai ete deja de tout et tant de fois," dira, epuise, le narrateur, feuilletant l'Encyclopedie Illustree (50).

Un texte d'Un certain Plume (1930/38) radicalise la sentence de souffrance formelle en la faisant relayer par la naissance: un denomme Pon, pour passer d'un etre a un autre, en nait: "Pon naquit d'un oeuf, puis il naquit d'une morue et en naissant la fit eclater, puis il naquit d'un Soulier, par bipartition ..." (110--111). Par la multiplication du "naitre" s'opere plus explicitement encore ici la defiance de la raison mathematique, ontologique, gerant le sujet unaire (raison selon laquelle on ne naitrait qu'une fois). Toutefois cette transgression profonde de la restriction par ou le langage preserve les lois de I'existence ne va pas jusqu'au bout, car se fondant sur un principe qui voue Pon a renouveler sans cesse son appartenance a des formes deja connues et cataloguees: il doit toujours naitre de quelque chose. Or, a lire la suite du texte, une raison a posteriori donne leur sens a ces naissances effrenees:
  II naquit d'un zebre, il naquit d'une truie, il naquit d'une
  guenon empaillee, une jambe accrochee a un faux cocotier et
  l'autre pendante; il en sortit plein d'une odeur d'etoupe et
  se mil a brailler et a siffler dans le bureau du naturaliste
  qui s'elanca sur lui avec le dessein evident de I'rempailler,
  mais il lui fit faux bond et naquit dans un parfait silence
  d'un foetus qui se trouvait au fond d'un bocal, il lui sortit
  de la tete, une enorme tete spongieuse plus douce qu'un uterus
  ou il mijota son affaire pendant plus de trois semaines; puis
  il naquit lestement d'une souris vivante, car il fallait se
  presser, le naturalists ayant eu vent de quelque chose; puis
  il naquit d'un obus qui eclata en I'air; puis se sentant
  toujours observe, il trouva le moyen de naitre dune fregate
  et passa I'ocean sous ses plumes [...] (111)


Figure de la volonte taxinomique etayant I'ordre des mots et des choses, le naturaliste vient inscrire l'enlreprise classificatrice sous un signe mortifere. Ne serait-ce que litteralement: naitre sous une forme et la garder signifierait pour Pon d'etre attrape et empaille. L'urgence vitale de la fuite se lit alors dans la succession rapide des noms d'especes qui ponctuent le texte. S'attarder sur l'un de ces noms, le laisser se developper, prendre chair, c'est livrer cette chair au danger mortel qui la guette. La metamorphose toujours relancee est en ce sens un mouvement qui differe la mort, un moyen "de ne pas mourir. Car passer d'une espece a 1'autre, d'une forme a l'autre, est une facon de disparaitre, et non de mourir." (7) On l'aura compris, le danger est aussi et surtout symbolique. Le mot donne forme, et "tant qu'il y a forme," ecrivent Deleuze et Guattari, "il y a encore reterritorialisation" (12). "Qui pourrait echapper? Le vase est clos," ecrivait Michaux dans la preface a Ailleurs. Chez lui, comme chez Deleuze et Guattari, s'articule une profonde mefiance de toute appartenance (familiale, ancestrale, territoriale) autant que de toute forme achevee: "Qu'est-ce qu'il y a de pire que d'etre acheve? Adulte--acheve--mort: nuances d'un meme etat," ecrira-t-il plus loin. II preferera a l'achevement de l'adulte l'inachevement, la plasticite, la "nescience" de l'enfance, "[l'a]ge des questions: 'Pourquoi y a-t-il tant de jours. Ou vont les nuits? Pourquoi y a-t-il constamment des choses? Pourquoi suis-je moi et non pas lui? Pourquoi est-ce Dieu qui est Dieu?' Age d'or des questions et c'est de reponses que I'homme meurt." (8) Mais combien de fois faudrait-il naitre, combien de formes faudrait-il revetir, pour faire durer l'age des questions, pour ne pas etre rattrape par l'achevement et la mort? Question qui concerne peut-etre bien, apres tout, les mots et les choses--l'encyclopedie illustree, et ce qui se passe lorsque le "catalogue de l'etre" est reconduit a sa limite.

Classification avec reste

Tels enjeux, et une dette intime envers Michaux, sont patents dans l'oeuvre romanesque d'Eric Chevillard. La creature titulaire de son roman Palafox (1990) sera tout entiere fondee sur un refus de "l'acheve" taxinomique. Comme pour renouer parodiquement avec la premiere des naissances de Pon, Palafox fera irruption a l'ouverture du recit, eclosant au moyen d'un "coup de bec" d'un oeuf servi sur une table de diner. (9) On ne saurait en conclure pour autant que Palafox est oiseau, ou seulement oiseau. Certaines conjectures laisseront plutot supposer que pour naitre d'un oeuf d'oiseau it avait "profit[e] en parasite de structures existantes" (25). Le recit sera celui, vertigineux, de ses successifs parasitages, ou metamorphoses: baleine, etoile de mer, guepe, oursin, oiseau grimpeur, pachyderme, et mille autres choses encore, Palafox en revetant autant de formes toujours changeantes ne cessera d'esquiver a la fois ses poursuivants humains et le pacte de reference sur lequel par convention se batit un recit. Tantot il devore des canapes (15), tantot, "minuscule" il "se refugi[e] d'un saut de puce dans la jardiniere" (17). L'exploit est de taille: la dynamique a l'oeuvre chez Michaux s'etend ici sur une longueur de presque deux cents pages. Palafox affichera une physionomie sans cesse renouvelee, eludant par une production continuelle de difference, par sa pure heteromorphie, les lieux ou l'on tient a le capturer ou a le confiner. Pour citer une instance symptomatique: Palafox a ete qualifie a la page precedente d'"insecte" et de "bestiole a peine perceptible a l'oeil nu," et voila qu'on assiste a la scene suivante:
  Et puis il est temps de ramener Palafox a sa cage. L'ornithologue
  l'attrape par une patte, l'autre pince lui broie la main. II lache
  prise. Palafox libere sautille jusqu'au caniveau. Dans l'eau, il
  retrouve toule son aisance--favorise par le courant, il atteint
  bientot une bouche d'egout et se laisse aspirer, tote la premiere,
  au risque d'abimer sa majestueuse ramure. (51)


Palafox est porte de bout en bout du recit par autant de glissements anatomiques: ici ii parait d'abord oiseau, ensuite, par la mention de la pince, crabe ou homard, ensuite, manifestement, lorsqu'il glisse dans l'eau, reptile ou amphibien, et enfin, par l'allusion faite a sa ramure, cervide. Arrive a la page suivante il sera devenu papillon. C'est que les transformations de Palafox se font a meme une anatomie a chaque saisie partielle, differentielle (patte, pince, aisance dans l'eau, ramure)-- "on ne fait d'ailleurs jamais que l'entrevoir" (60). Or, il n'est guere aise d'inferer a partir d'une partie ou propriete denotee, chez Palafox, la presence (diegetique, ou meme "ideelle") d'un etre total, acheve, qui lui servirait d'horizon de coherence. Les transformations se produisent (et se laissent depasser, oublier) trop vite, ou dans une phenomenologie trop fractionnee. Plus souvent, comme dans l'extrait cite, Palafox semble reveler, voire developper, de nouvelles proprietes (aisance dans 1'eau pour pouvoir s'echapper par 1'egout), de nouveaux membres (la pince pour se defendre) au gre des circonstances, pour mieux glisser entre les mailles du recit:
  Et voici Palafox. Enfin it parait, sans empressement,
  it s' attable. Depiautait une mouche loisque le filet
  s'ahattit sur lui. Ses ruades et ses gesticulations n'ont
  d'autre effet que de l'empetrer davantage dans les rots.
  Nous nous approchons, il se redresse, effrayant, il frappe
  sa poitrine de scs poings Cinormes, comme: si en toute hate
  il se forgeait une armure. Nous reculons. Palafox profile
  de notre hesitation, en se tremoussant il tente de passer
  a travers les mailles--deja H est parvenu a dettager sa
  tete et une de ses pattes, trois, sept, puis douse de ses
  pattes, mais deja nous sommes sur lui. Franc-Nohain lui
  entrave les chevilles avec la conk du filet. Swanscombe le
  muselle et Algernon, Algernon le chloroforme. Deux gros
  flotteurs de liege empruntes a Sadarnae rendront ses comes
  inoffensives. Prenons soin de lui faire crasher son venin.
  Apres quoi Algernon le plisse avee precaution dans une
  pochette de papier cristal et donne fibre sours a sa joie.
  Nous le tenons, hourra. (75)


La focalisation ambigue du recit le fern glisser souvent (et notamment dans des moments de poursuite de Palafox) vers un "nous"--sans que le "je" ancrant ce "nous" ni les frontieres de ce dernier soient indenti-fies--comme pour suggerer que la seule position possible face a--ou autre que--celle de Palafox est celle du predateur. On retrouve ainsi la relation agonique, meurtriere qui liait, chez Michaux, l'homme I son "autre" animal, a cette difference capitale pres (qu'organise tout l'appareil pronominal) que la corde liant les deux poles--relayant le passage, sinon le renversement--est ici rompue: Palafox deviendra "toutes choses," mais jamais humain. Tandis que les devenirs de Michaux pouvaient se developper a la premiere personne, se depliaient a meme d'un continuum, d'une traversee des especes, tout se passe ici comme si "l'effet Palafox" etait de positionner tous ceux susceptibles de s'inclure dans un "nous"--et donc de dire "je," autrement dit tout sujet humain--du meme cote de ce violent partage de l'etre: narrateur, predateur, Est-ce pour dire, de plus en plus, (10) la complicity historique, constitutive de tout recit en tint qu'entreprise lexicale, de nomination et des lors de classification--avec la resorption ou I'obliteration de l'autre animal? Peut-on imaginer recit qui ne soit pas, pour un animal, celui de sa captivite, desiree, tentee, accomplie, sinon pre-supposee?11On songera la au "Terrier" de Kafka (cette nouvelle dont l'inachevement ne fait qu'accroitre l'agonie), a cette creature qui, contruisant laborieusement l'etendue de son domaine--espace-labyrinthe qui est aussi celui meme du recit--, se livre par autant de galeries dedaleennes au possible predateur, au point de coincider parfois avec ce dernier: "c'est deja presque comme si j'etais moi-meme I'en-nemi et que je guettais I'occasion d'entrer par effraction ..." (12) L'ago-nisme, I'agonie ne seraient-ils pas, d'abord, le fait d'une ancienne inimitie entre l'animal et l'ordre meme des mots et des choses? (13)

"Derriere toute utopie, il y a toujours un grand dessein taxinomique: une place pour chaque chose et chaque chose a sa place," ecrivait Georges Perec (14). La proposition est reversible: toute taxinomie applique une pensee utopiste, portee par la foi en une classification qui serait sans reste. Palafox, parasitant des caracteristiques d'especes differentes, effectuant des coupes inouies dans la matiere de l'etre, decrit peut-etre apres tout le retour du "reste," ce qui ruine les utopies; il traverse et deloge les categories, pour composer un corps incomprehensible, "renvoyer la pensee a l'impense qui la fonde, le classe a l'inclassable ..." (15)

Sans doute nul passage n'illustre plus remarquablement que ce-lui-ci, vers le debut du roman, le trouble taxinomique, l'haterotopie (16) qu'opere Palafox:
  Les quatre [roologues] font cercle autour de la cage de
  verre ou l'animal expose se tient enfin tranquille. Zeiger
  examine ses yeux, ses naseaux, son aigrette, Camberlin son
  flanc droit, Baruglio sa croupe, Pierpont sa main gauche,
  on tourne, Pierpont examine ses yeux, son groin, sa barbiche,
  Zeiger son bras droit. Camberlin son dard, Baruglio son aile
  gauche, on tourne, Baruglio examine ses yeux, son, bec, ses
  antennes, Pierpont sa nageoire droite, Zeiger sa queue aplatie
  en truelle, Cambrelin son flanc gauche, on tourne, Cambrelin
  examine ses yeux, ses barbillons, ses cornes, Baruglio son
  ouie droite, Pierpont ses rectrices, Zeiger son bras gauche,
  on se regarde, certes, il faudrait pour bien faire dissequer
  Palafox. (21-22)


II s'agit de la premiere observation de la creature par les quatre "eminents zoologues" dont les volontes classificatrices et les hypotheses absurdes a son sujet le traquent tout au long du recit. Or, par un enchainement de proprietes heterogenes, distribuees par l'espace-temps tout particulier de la rotation, se compose ici une anatomie aberrante, qui ne peut coincider avec elle-meme. Dispositif ingenieux car il parvient a brouiller la resolution de la forme, ou de l'espece, dans tour ses lieux: ni dans la vue de chacun des zoologues separement dans l'espace, ni dans chacune des quatre faces de Palafox dans le temps, ni encore dans la vue composite des quatre faces enregistree a chaque quart de tour cette forme ne parvient-elle a se composer, plutot elle se decompose, tour a tour, puzzle avec un exces de morceaux, ou le meme est sans cesse redouble et prolonge par le different. II en resulte un agregat de parties qui ne sauraient s'additionner, ou qui, si on y tenait, rassemblerait des traits de poissons, d'oiseaux, d'insecte, de cheval, de cochon et d'humain, et produirait un monstre.

Or, Palafox n'est pas exactement un monstre etre de monstration alors que Palafox, ce corps qui brouille la visibilite, ce corps impensable, serait plutot de l'ordre de ce qui ruine l'espace, le temps, le langage (comme vecteurs de connaissance, de consistance, de continuite), l'irreductible scandale et liberte de ce qui ne releve pas de leurs lois. Car on constate a travers les innombrables changements qui le portent de bout en bout du recit l'absence d'un corps qu'on pourrait qualifier de premier, de litteral, depropre. Ou commencerait (dans une lecture, disons, "litterale") sa metamorphose (qui en serait le "substrat" (17)?), ou commencerait (dans une lecture "symbolique") sa metaphore (que serait le compare?)? Question critique, qui aurait a voir aussi avec le temps, le temps optimal et pessimal d'une metaphore, avec le temps que demanderait l'inscription d'une identite ou d'une difference. Le temps de Palafox, refracte, multiplie en des temps de metonymies incompatibles, rivales, compose un etre qui a beau etre extremement lisible (fait de mots, pour la plupart uses precis), it constitue, en quelque sorte, non pas un etre excessif (un monstre) mais plutot--par son refus d'assise, d'achevement, de propriete a proprement parlor--un corps s'inscrivant continuellement en moths dans le reck. Palafox renoue peut-etre le plus intimement avec les "changements" et "naissances" de Michaux la ou il se dispose selon cette fuite perspective (18), se cachant, se revelant a coups de soustraction a l'entierete du visible: "Acephale, aptere, anoure, apode, Palafox, absent Palafox, plus de Palafox. II a file par la." (47). Ne se manifestant qu'en des saisies partielles, disparaissantes, reniees, il semble figurer 1'horizon intime de la diegese, son etoile filante, (19) son "lointain interieur." (20)
  Palafox demeure insaisissable. Quelques chiens de ferme
  lances a sa poursuite sont revenus enrages, qu'il a bien
  fallu abattre. On ne fait d'ailleurs jamais que l'entrevoir,
  parfois une ombre rousse, un eclair argente, une forme brune
  qui surgit de terre, agitant comme des marionnettes effrontees
  ses petites mains roses, ou une queue verte qui glisse
  silencieusement entre les pierres. On attrape aussitot un
  baton, n'importe quoi, un sac, une faux, on se precipite, mais
  trop tard, encore trop tard, ce point noir a l'horizon, ce
  point blanc au zenith, Palafox est hors de portee. (60-61)


Corps impropre

"Seule la croisee d'une trame metonymique et d'une chaine metaphorique assure la coherence, la cohesion 'necessaire' du texte," ecrivait (au sujet du texte proustien) Gerard Genette (21). On peut apprecier la grande lucidite de cette formulation, qui en developpant la metaphors textile, rend compte aussi de la distribution complexe, dans un texte, de Pidentite et la difference. A vrai dire, de ces deux voies la metamorphose peut emprunter l'une ou l'autre. Elle peut substituer au sujet un autre, substitution paradigmatique, metaphorique, c'est le cas des recits mythologiques et merveilleux, selon Francis Berthelot (22). Elle peut aussi recourir a des combinaisons ou predications alterantes: par exemple par la transformation d'une partie du sujet, ou par la provocation d'une contiguite avec un agent ou un contexte par ou il glissera syntaxiquement vers la difference (cas frequent, pour Berthelot, dans la science-fiction). C'est pour dire que les axes metaphorique et metonymique peuvent etre tous deux generateurs d'identite et de difference. II faudrait imaginer cependant des adherences, des accrochages sur un axe, produisant des effets sur l'autre: par exemple lorsque l'occurrence du terme "homme" (choix paradigmatique) limite, dans un recit realiste, les developpements syntagmatiques possibles (l'homme peut faire ceci mais pas cela); ou encore lorsque le sens d'un developpement metonymique (un faire transformateur par exemple, ou l'attribution d'une propriete precise) modifie le champ paradigmatique (qui doit en &diner les effets et ainsi le confirmer). Bien entendu, peu de chores dans la grammaire de la langue provoquent ces delimitations de sens. C'est plutot une grammaire referentielle, voire ontologique, qui raccorde certains sujets a certains predicats ou proprietes et inversement. II se produit une organisation du sens, aimante par des effets de memoire et d'identite. Ainsi, avec chaque proposition de sens, se trouvent ecartees des propositions qui seraient plutot le fait, dans un texte, de differences et d'oublis, de derives. Or, Palafox est comme le compose de telles propositions: sa puissance propre est de delier, de defier le paste metonymique, proprietorial (celui qui legitimerait et reglerait le rapport de la partie au tout), d'enchainer des proprietes sans les cumuler et sans qu'elles arretent le jeu paradigmatique. Chez lui, le champ du possible ontologique demeure a chaque tournant ouvert, illimite. Palafox nomme alors une amnesic dans la syntaxe, une ontologie aveugle (comme ne se voyant pas, ne se sachant pas, "irres-ponsable" a regard des lois). II oppose a la liaison, a la texture, a la croisee qu'evoquait Genette la deliaison, l'oubli des fils (et de la fil-iation, mais nous y reviendrons), I'autre meme, des lors, du recit. Mais alors selon quelles normes de lecture approcher cet etre qui detail les trames du resit et de I'etre, de quelles lois est-il justiciable?

L'exces de "proprietes" chez Palafox, trahissant de maniere plus critique en lui l'absence d'un "propre," provoquera tour a tour des hypotheses de parasitage, des soupcons de malveillance, ou encore l'espoir d'un devenir-humain (!). Palafox est surtout un corps sans contours fixes, en demesure ("A force de souffrir," ecrivait Michaux, "je perdis les limiter de mon corps et me demesurai irresistiblement"). Le temps, l'espace, le savoir du recit ne peuvent le contenir. Face a lui, les humains, le logos se trouvent confrontes a une vraie difficulte epistemologique: d'ou vient-il, de quand date-t-il, comment penser au sein d'un meme systeme-monde son existence et celle des humains? On ne s'etonne pas, en effet, de voir une question de proprietes, de classification (qu'est-ce que Palafox?) devenir une question d'age (ou commence-t-il? Autre maniere de demander: ou s'arrete-t-il'), et les zoologues d'avancer maintes conjectures quant l'existence de la creature dans un "avant" du recit. Ne pouvant lui assigner une origine, des lors qu'ils desistent a prendre la "naissance" en ouverture pour originaire, ils speculent librement sur son vecu anterieur, soupconnant par exemple qu'il aurait dejl existe a Pere prehistorique, qu'il aurait longtemps ete le gardien des humains ou, inversement, que tour les crimes non punis contre l'homme depuis la nuit des temps seraient son oeuvre (23). Le fantasme d'un.titre veritable, originel qui existerait avant et derriere les metamorphoses hante en effet le recit, comme pour dire la part d'obstination dans I'ordre symbolique a savoir ou commencent et finissent les etres, a leur assigner une place, un sens propre. Symptome sans doute de la difficulte qu'a la diegese elle-meme a accueillir en son sein cette entite deraisonnable, qui mine sa loi. Ne permettant aucune verification, aucune assignation definitive, Palafox est l'impropre du temps et de l'etre. En ce sens, il est bien ce corps saboteur qui permet a Chevillard d'oeuvrer contre les fixites du langage: "Je me debats surtout contre ce qui est pourtant le propre du langage: produire des enonces ou le sens se fige," dit-il dans un entretien, "[...] Je viole sans cesse le principe de non-contradiction qui releve ordinairement de l'engagement tacite de l'ecrivain envers son lecteur." (24)

Mais quel est la phenomenalite d'un corps ainsi cree, corps impropre, contradictoire, quelle consistance peut-il avoir, quelle region du texte et de l'ontologie habite-t-il? Et si, lorsque les zoologues tournaient autour de Palafox, l'insistance des yeux (seal trait anatomique a etre releve par chacun des zoologues venant a tour de role observer Palafox de face) marquait un point de capiton, ou le vertige pour un moment se fixait et un etre nous "regardait"? S'il se relayait la quelque chose comme le regard sans fond du chat de Derrida ou encore le visage de l'autre qui, chez Levinas, appelle l'ethique du sujet? L'auteur pour sa part n'encourage pas de telles perspectives. Dans un entretien publie en 2007 il qualifiait ses personnages proteiformes, dont Palafox, d'"ectoplasmes litteraires." "Ce ne sont pas des personnes," dit-il, "Ils n'existent pas comme voisins. Ce sont des formes vides, ductiles, des figures polymorphes." (25) Michaux, quanta lui, avait ecrit dans la postface a Plume: "MOI se fait de tout. Une flexion dans une phrase, est-ce un autre moi qui tente d'apparaitre?" (26) Chevillard reprendra presque mot pour mot la formule lorsque, apres avoir qualifie ses personnages de "figures polymorphes," il enchaine: "Ils sont les sujets de mes phrases mais l'inflexion de la phrase modifie leur etre et ils peuvent ne plus se ressembler du tout quand elle s'acheve. Une phrase est toute une aventure et puisqu'ils en sont le sujet, ils sont inevitablement transformes par cette aventure qui constitue leur unique experience en ce monde. Pour eux il n'existe pas d'en-dehors du livre. Ces personnages sont des phenomenes d'ecriture, apparus dans le langage, qui vivent et meurent selon ses lois." (27) II les appelle encore "des figures de rhetorique incongrues ou des pronoms personnels nouveaux qui viennent parasiter la langue et profitent en effet de ses extraordinaires ressources, de son efficacite terrible, pour se developper scion leur loi propre" (97-98). Si Palafox est une aventure pronominale, un moi qui se fait de tout, ses yeux ne donnent sur rien, ni sur un fond ni sur une absence de fond, mais comme sur une doublure interne du texte meme. Et pourtant--est-ce que vela ne nous regarde pas, cet etrequi mine notre savoir et qui, peut-etre, nous pre-existe et nous survivra? C'est le malaise provoque par certaines creatures de Kafka, c'est la vague inquietude qu'avoue ce pere de famille face a Odradek, bipede saugrenu, diminutif, "denue de toute signification," fait de vieux bouts de boil et de fils entrerneles:
  Je me demande en vain ce qu'il adviendra de lui. Est-il
  mortel? Tout ce qui meurt a eu auparavant une sorte de
  raison d'etre, une sorte d'activite a laquelle se frotter;
  ce n'est pas le cas pour Qdradek. Lui arrivera-t-il un jour
  de debouliner I'escalier de haut en bas sous les pieds de
  mes enfants et de lours enfants en trainant derriere lui
  des filochures de fil a coudre?

  Certes, it ne fait do mal
  a personne; mais je soulfre presque a I'idee qu'il me
  survivra. (28)


C'est le regard de ce "curieux animal" mi-chat mi-agneau qu'herite de son pere le narrateur d'"Un croisement":
  Peut-etre le couteau du boucher scrait-il une delivrance pour
  cet animal; mais comme c'est un heritage, je suis oblige de
  la lui refuser. II doit done attendre que son souffle s'arrete
  de lui-meme, meme s'il me contemple parfois d'un regard plein
  d'une comprehension presque humaine qui exhorte a accomplir un
  acte comprehensif. (29)


La mort de I'animal, ou: oil la verite peut encore etre manquee

Le roman ne s'interesse guere aux animaux" dit Chevillard,
  C'est une affaire d'hommes. Le biotope de monsieur et madame.
  [...] Le roman est la litterature de l'homme seul au monde.
  II accredite cette utopie sinistre. [...] Toutes ces histoires
  d'hommes, encore et toujours, duel ennui--est-il impossible
  de faire advenir autre chose que l'homme (ce vieux bonhomme)
  dans la langue? (30)


Dans cet entretien deja cite, publie deux ans plus tard, il dit encore:
  Je reproche depuis longtemps au roman de s'inscrire dans
  I'espace ideal du songe en se conformant pourtant au principe
  de realite, alors que nous tenons avec la litterature l'occasion
  de formuler des hypotheses divergentes, de faire des
  experiences., d'eprouver de nouvelles facons d'etre [...] En
  cela, je ne suis pas un romancier [...] Mes romans voudraient
  plutot instaurer un temps hors de l'Histoire, propice a une
  meditation poettque et a toutes sortes de speculations. Nous
  savons aujourd'hui que l'homme est le fruit d'une serie de
  hasards. L'evolution telle qu'elle s'est produite n'etait pas
  fatale. En somme, l'Histoire commence quand les jeux sont
  faits. La prehistoire est au contraire l'age oit tout etait
  possible. L'ecrivain qui saurait s'y transporter jouirait
  soudain d'une liberte absolue pour rever autre chose que ce
  qui fut. que ce qui est. Puisque rien n'etait ecrit, tout
  reste a ecrire, en partant de l'origine ... "("Des crabes,
  des anges et des monstres" 96-97).


Ce temps hors de l'histoire, ou le possible n'est pas encore epuise par le reel, Paul Ricoeur, dans son etude magistrale de la metaphore, en faisait tres precisement, on le sait, et en des termes d'ailleurs tres similaires, le domaine de la poiesis. La metaphore, pour Ricoeur, engage sur le plan du discours une redescription du reel selon des puissances auxquelles elle prete la force d'actes reels. II rappelle le propos d'Aristote: "la poesie est plus proche de l'essence que n'est l'histoire, laquelle se meut dans l'accidentel." (31) Or, c'est bien le terme de poesie qui fait son entree subite en cloture de cet essai que Chevillard contribuait a un volume consacre pourtant au genre romanesque: "La poesie," ecrit-il, "invite la conscience a des experiences qui elargissent son champ de connaissance et d'intervention. Espace degage, terrain conquis, d'ou part la contre-attaque. Ainsi l'homme sera venge." (32) La vengeance de l'homme, Palafox la mene en toute impudence et en toute gloire, par ces changements continuels qui desorganisent I'ordre m'eme du roman, I'ouvrant sur un "espace du dedans," (33) qui est, tout mene a le croire, un espace de possibilite poetique. Brouillant ses origines, defaisant les formes objectives, achevees, il abime le monde selon sa ligne de fuite. "Ce que le discours poetique porte au langage," soutient Ricoeur, "c'est un monde pre-objectif ou nous nous trouvons deja de naissance, mais aussi dans lequel nous projetons nos possibles les plus propres," La metaphore vive, ecrit-il, permet de remonter la pente entropique du langage, de marquer 1'irruption dans le langage de ce qui precede les predicats et les categories (387). Or, suggerer que la metaphore clans sa puissance precede l'instauration de la difference et de l'identite, ce sera aussi lui attributer le pouvoir de defaire le privilege abusif accorde a l'homme, et a son histoire, de defaire l'ordre dans lequel celui-ci aura organise autour de lui les mots et les chosen. Palafox serait-il ce corps prehistorique, poetique, l'absolu et de la metaphore et de la metamorphose (situe en ce lieu meme ou les deux se confondent), ce reste de la distribution identite/difference, qui oeuvre contre le roman et contre le savoir solitaire de l'homme? "[C]'est depuis l'au-dela de la difference entre le propre et le non-propre qu'iI faudrait rendre compte des effets de propriete et de non-propriete," ecrivait Derrida, sensible toujours a cette "supplementarite tropique, le tour de plus devenant le tour de moins, [par ou] la taxinomie [...] n'y retrouverait jamais son compte" et "le champ n'est jamais sature." (34)

"Echapper," avait ecrit Michaux, "echapper a la similitude, echapper a la parente, echapper a ses "semblables."/Desobeir a la forme. Comme si, enfant, je me l'etais jure." (35) Si la metamorphose concue traditionnellement implique un corps propre, si la metaphore concue traditionnellement opere sur fond de termes ou de sens propres--et si le "propre" implique une famille, une demeure, un territoire, une filiation, bref, l'appartenance a une classe--, Palafox est un hapax, le trouble qu'il provoque est celui qu'occasionne l'etre singulier, celui qui est sans parente, sans semblables, ce qui, dans l'ordre des vivants, est sans classe, sans age, sans place. S'il a des cousins, ils sont litteraires ou mythiques, ces etres singuliers qui ne constituent pas pour autant une classe, qui, au contraire, incarnent ce qui sort de toute classe, ouvrent sur un dehors (ou un dedans) des classes et du monde. Je songe encore ici, dans l'oeuvre de Kafka, a ces questions que provoque parmi les enfants du voisinage l'etrange hybride chat-agneau: "les questions les plus merveilleuses, auxquelles aucun homme n'est capable de repondre: pourquoi n'existe-t-il qu'un animal comme celui-ci, pourquoi est-ce justement moi qui le possede, a-t-il deja existe un tel aninial auparavant, et qu' adviendra-t-il quand il sera mort, se sent-il seul, pourquoi n'a-t-il pas de petits, comment s'appclle-t-il et ainsi de suite." (232). L' hapax, transpose sur le plan ontologique, est une instance qui rompt la filiation, et la ressemblance, it nomme une ontologie aberrante ou alors absolue, comme le soleil, il marque ce lieu ou le monde des formes se heurte aux limites de la representation et du concept. S'il fragilise, etant lui-meme "[s]ans domicile fixe" (comme dira Odradek, en riant d'un rire sans poumons (94-95)), le lieu de l'humain, il annonce une double possibilite (transcendence ou expulsion, violence), selon le sort que, pour se preserver, lui fait l'humain. C'est la reversibilite d'un reste que I'on voit dans les dernieres pages du roman de Chevillard ou Palafox title la destinee divine, ou du moins divinatoire (36), avant de retomber dans celle d'une bestiole "ecrabouille[e]" au mur (188), bientot empaille. "Empaillons Palafox"--ainsi le recit par ses deux derniers mots enfin le capture et le consigne dans le bureau du naturaliste.

Dans un essai preoccupe de textes pouvant faire figure de precurseurs a Kafka, Borges citait Margoulies citant l'apologue de Han Yu, prosateur chinois du neuvierne siecle:
  On admet universellement que la lieorne est un animal
  surnaturel et de bon augum; ainsi s'expriment les Odes,
  les Annales, les biographies des hommes celebres sans
  compter d'autres textes dont l'autorite n'est pas moins
  incontestable. Meme les enfants et les femmes du peuple
  savent que la licorne constitue un presage favorable.
  Mais cet animal ne compte pas parmi les animaux
  dotnestiques; it n'est pas toujours facile de le
  rencontrer; il n'entre dans aucune classification. II
  n'est pas comme le cheval ou le taureau, le loup et le
  cerf. De telle maniere que nous pourrions nous trouver
  face a face avec une licorne et ne pas savoir avec
  certitude s'iI s'agit bien d'une licorne. Nous savons
  que tel animal couvert de crins est un cheval. que tel
  animal avec des conies est un taureau. Nous ne savons
  pas comment est la licorne."


Borges ajoute dans une note en bas de page a la citation: "La non-reconnaissance de l'animal sacre et sa mort ignominieuse ou accidentelle par la main du vulgaire sont un theme traditionnel de la litterature chinoise. (37) Le roman de Chevillard illustre peut-etre une telle nonreconnaissance lorsque, etant passe de "coccinelle" (182) a "pachyderme" (185), Palafox est enfin ecrase par le soulier d'un invite, pour avoir seme le desordre dans le salon bleu d'Algernon. Il faut croire que pour etre ainsi tue il n'etait plus pachyderme au moment venu, mais plutot coccinelle, ou encore scarabee, sans ailes, que rattrapait alors une ancienne enigme litteraire (celle que commentait Nabokov). Le chemin conduisant l'animal sacre vers la mort accidentelle ne figureil pas cependant le chemin du sens et de son apparition/disparition, le temps de ce qui demeure encore indecidd, anterieur a la connaissance et donc a la reconnaissance, le risque que porte route apparition premiere, derniere, unique? (38) C'est la figure du possible et de l'enjeu symboliques, ou encore de la metaphore, ui, pour Derrida, est "I'instance ou le sens est apparu mais ou la verite peut encore etre manquee [je souligne], quand la chose ne s'y manifeste pas encore en acte. Moment du sens possible comme possibilite de non-verite. Moment du detour ou la verite peut toujours se perdre, la metaphore appartient bien a la mimesis, a ce p1i de la physis, a ce moment ou la nature, se voilant d'elle-meme, ne s'est pas encore retrouvee dans sa propre nudite, dans l'acte de sa propriete." (39) Sachant ailleurs voter, maitre des echappees, Palafox, lorsqu'enfin la molt le rattrape sous un aspect banalissime, cede. Ce corps si spectaculairement excessif, et pourtant si profondement en moins dans le recit, faut-il croire qu'il etait a la fin insuffisamment scarabee ou qu'iI l'etait trop, pour s'envoler?

University, Brown

Notes

(1.) Rapporte par Marina Warner clans Fantastic Metamorphoses, Other Worlds: Ways of Telling the Self, Oxford University Press. Oxford/New York, 2002, p. 115.

(2.) Gilles Deleuze et. Felix Guattari, Kafka: Pour une litterature mineure, Minuit, Paris, 1975, pages 68-69. "[C]est un ecrivent-ils. "que les romans ne presentent plus guere d'animaux, sauf secondaires, et aucun devenir-animal" (69).

(3.) Voir Kafka, p.40. Cette opposition est suggeree aussi dans Capitalisme et schizophrenic: Mille plateaux (Minuit, Paris. 1980), notamment clans le chapitre "Devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible ..."

(4.) Voir "Mythologie Blanche," Marges de la philosophie, Minuit, Paris, 1972. p. 282.

(5.) Henri Michaux. L'espace du dedans: pages choisies (1927-1959), Gallimard. Paris, 1966, P. 48.

(6.) Je me refere ici a Moby Dick et au propos que tiennent sur ce roman Deleuze et Guattari, voir Kafka, op.cit., p. 65.

(7.) Jean Baudrillard, L'autre par lui-meme: habilitation, Galilee, Paris, 1987, pp. 42-43.

(8.) Voir Passages (1937-1950), Gallimard, Paris, 1950, pp. 54-55.

(9.) Eric Chevillard, Palafox, Minuit, Paris, 1990, p.7.

(10.) Question d'histoire. de modernite. de la culpabilite des representations? d'une restriction de I'imagination, du possible ontologique? de la victoire au final de l'achevement que craignait Michaux?

(11.) Question de metabolisms narratif, de genre litteraire? Petit-on concevoir un roman qui donnerait--comme Michaux a la baleine le temps d'une phrase ("des que je voyais l'homme, je m'enfuyais"), d'un e muet ("je l'etais redevenue"), le temps d'un vertige--la voix a l'animal qui fuit? Ou en va-t-il la de cette fatale difference que relevent Deleuze et Guattari entre deux regimes--le plan de composition (du sujet. des entites molaires) et le plan de consistance (des devenirs, du moleculaire)--et par ou un recit tendrait a desheriter ses lignes de fuite?

(12.) Franz Kafka, Recits Posthumes et Fragments, tract. Catherine Billmann, Actes Sud, Paris. 2008, p. 368.

(13.) Palafbx fait glisser, d'ailleurs, les mots. Ainsi de la question d'Algernon a la recherche de I'animal: "N'auriez-vous pas vu passer une espece d'oiseau-mouche? s'enquiert avec tact Algernon. Accoude a la margelle du puits, les mains en porte-voix, it repete sa question en d'autres termes. vous n'auriez-pas apercu mon chat?" (57)

(14.) Lequel trouvait d'ailleurs les utopies "deprimantes, parce qu'elles ne laissent pas de place au hasard, a la difference, au 'divers.' Tout a ete mis en ordre et I'ordre regne." (Penser, classer, Hachette, Paris. 1985, p. 156; je souligne)

(15.) Perec, op.cit., p. 153.

(16.) On songera ici a I'encyclopedie chinoise, a Borges. a Foucault, a ce qui ruine l'ordre des mots et des choses, oui, mais aussi a l'acception medicate du terme (heterotopie), designant des deplacements anormaux d'organes, ou des "aberrations" anatomiques.

(17.) Pour utiliser le terme de Francis Berthelot, in La metamorphose generalisee: Du poeme mythologique a la science fiction, Nathan, Paris, 1993.

(18.) Je pense ici a la tres belle analyse qu'offre Jean-Christophe Bailly de la Chasse de Paolo Uccello. "tableau de format allonge ou, dans un sous-bois d'un vent sombre que doze une tardive lumiere, c'est la fuite des proies--des sortes de biches--qui organise elle-meme entre les troncs verticaux la fuite perspective, comme si chaque animal fabriquait la maille du reseau optique meme auquel it cherche a s'echapper" (Le versant animal, Bayard, Paris, 2007, p.19). Disposition qui dit bien I'inscription oblique, en fuite, de I'animal dans le champ structure de la representation. Voir plus loin.

(19.) On peut encore penser ici au soleil qui, dans une inversion relevee par Derrida, passe du referent naturel par excellence, de l'unique, I'original, l'irremplacable qu'il peut sembler constituer, a la pure metaphors, parce qu'il se tourne et se cache. et. ne peut etre connu qu'improprement. Ce qui inspirera a Derrida cette formule splendide: "Chaque fois qu'il y a metaphore, it y a sans doute un soleil quelque part.; mais chaque fois qu'il y a du soleil, la metaphore a commence." (Marges de le philosophie, op.cit., pp. 299-300). Le soleil vient signifier ici ce qui, comme premier ou dcruler terme du champ metaphorique, comme le terme "propre" par excellence, compore pourtant deja "de quoi sortir de soi" ("il a toujours ete autre"). Disant cette supplementarite, cette "impropriete" qui rend impossible la cloture du champ metaphorique, il suggere aussi que tout champ de representation se dispose autour d'un "soleil"--ce qui seul rend possible les oppositions structurantes (jour/nuit; paraitre/disparaitre; presence/absence; visible/invisible) et ce qui ouvre le champ sur sa fuite. Tout recit n'aurait-il pas son "soleil," que certains avoueraient plus que d'autres?

(20.) Pour emprunter a Michaux I'un de ses titres.

(21.) Figures III, Seuil, Paris. 1972.

(22.) Voir La metamorphose generalisee. op.cit.

(23.) Voir Palafox, op.cit., pages 28-29; 78-79; 88-90.

(24.) "Des crakes, des anges et des monstres: Entretien avec Eric Chevillard," Devenirs du roman. ed. Francois Begaudeau et al., Paris, Inculte/Naive, 2007, p. 102 (je souligne).

(25.) Op.eit., p. 103.

(26.) Oeuvres Completes, I. Gallimard, Paris 1998, p. 663; je souligne.

(27.) "Des crabes, des anges ...," op.cit., 103; je souligne.

(28.) "Ce qui tracasse le pere de famile," in Franz Kafka, A la Colonie Disciplinaire et Autres Recits, trad. Catherine Billmann et Jacques Cellard, Actes Sud, Paris, 1998, pp. 92-94.

(29.) Kafka, Recits Posthumes et Fragments, op.cit., pp. 231-234.

(30.) "Portrait crache du romancier en adtninistrateur des atlaires courantes" in L'Aujourd' hui du roman, ed. Laurent Zimmermann, Paris, Cecile Defaut, 2005; p. 17.

(31.) Paul Ricoeur, La metaphore vive, Seuil, Paris, 1975, p. 308.

(32.) "Portrait crache ...," op.cit., p. 18. On reconnait dans cette defense de ce qui ne serait pas propre au roman mais le minerait et. en le minant le rehabiliterait des mots-phares de la poetique de Michaux: I'intervention, le degagement. L'intervention nommait en effet pour le poete la possibilite de mettre Chine dans sa cour ou du chameau a Honfleur; elle nommait en somme la possibilite d'invention poetique. (Voir par exernple "Intervention" clans Mes Proprietes, Oeuvres Completes, I, p. 488). L'espace degage est aussi ce a quoi aspirait Michaux, dont un des recueils, intitule Deplacentents, degagemems, decrivait a un endroit Ia condition de l'homune adulte sous les traits d'un degagement difficile: "L'homme, toujours lui, I'homme a la tete de chifires et. de supptations sentant la vole de sa vie d'adulte sans issue et qui veut se donner un peu d'air, qui veut donner un peu de jeu a ses mouvements etroits, et voulant se degager, davantage se coince" (Epreuves, Exorcismes, in: Espace, du deduns 280). Chevillard reprend aussi a son compte, par ailleurs, les qualities de plasticite ct d'elasticite (Devenirs 106), qualites chores, on le sait, a Michaux, et que Chevillard pour sa part voudrait restaurer au roman. Autant de coordonnees d'une proximite etonnante entre ees deux poetiques.

(33.) Pour emprunter un autre titre inspire a Michaux.

(34.) Marges de la Philosophie, op.cit., voir pp. 272-273 et 261.

(35.) Henri Michaux, Saisir, Fata Morgana, Paris, 1979.

(36.) L'apologie de madame Swanscombe a la derniere heure fera en diet de Palafox une espece de dicu: "ne craignez-vous pas de comniettre un acte sacrilege en executant Palafox? [...] Savez-vous ce que vous detruisez? ..." (180). Zeiger pour sa part proposera d'eventrer la creature, supposant que "[l]es dieux ont confie leurs plans a Palafox, tons leurs projets pour le monde, [qu']il partage avec une poignee d'etoiles le secret de notre destin" (187). Baruglio exprimera encore I'hypothese ovidienne, dans un clin d'oeil ludique a ce livre fondateur en Ia matiere des metamorphoses: "que Palafox ne soil lui-meme un dieu descendu de I'Olyinpe sous forme d'un animal pour seduire et ertlever Maureen, tant est grande la beaute de cette jeune mortelle ..." (182-183). D'ailleurs la circulation radicals de Palafox dans la derniere partie du resit, qui lui fait occuper tour a tour toutes les places (professions, emplois, matieres, produits industriels, etc.), illustre la logique de cette entite qui, si elle n'a pas de place ni de contours precis, n'est jamais non plus, et pour cette raison meme, certainement absente d'un lieu (ce qui peut mener a toutes sortes d'hypotheses extraordinaires). On peut reconnoitre la la structure de I'entite divine (ou diabolique), on verra Chevillard selon sa maniere caracteristique developper litteralement cette logique pour I'attribuer ici a Palafox et dans son tout dernier roman a I'orang-outan. C'est la un principe, et une perversite, permettant, au-dela des jeux logiques dont. se regale cette ecriture, de mener une rellexion sur I'asymetrie qui lie la presence (relative, circonscrite, c'est-adire en un lieu) a I'ahsence (qui, it la limite, absolue, est en tout lieu), et sur les consequences de cette asymetrie pour le symbolique, qui a pour capacite fondatrice de penser I'absence--mais, I'absence precisement, relative. Palafox, sans alibi (principe de circonscription par lcquel sa presence en un lieu pourrait assurer son absence d'un autre), occupe toutes les places. L'orang-outan, absolument absent, c'est-a-dire absent de I'ici et de l'ailleurs, n'occupe plus aucune place. Les deux figures presideront a un ebranlement de I'ordre symbolique et do I'ordre humain pour des raisons inverses (exces de difference vs. extinction de la difference) qui sont apres tout peutetre la memo. (Voir Sans l'orang-outan, Minuit, Paris, 2007.)

(37.) Jorge Luis Borges, Enquetes, suivi de: Entretiens, trad. Paul et Sylvia Benichou, Gallimard, Paris, 1967, p.145.

(38.) "Tandis que Palafox est un specimen rare a notre connaissance, objecte Pierpont, peutetre le dernier, peut-etre le premier." (p. 24). Ce qui revient au meme, on peut le supposer, dans son cas.

(39.) Marges de la philosophie, op.cit., p. 288.
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Author:Ravindranathan, Thangam
Publication:French Forum
Article Type:Essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2011
Words:8040
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