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Du passe faisons table d'hote: le mode d'entretien des zombi dans l'imaginaire haitien et ses filiations historiques.

Que la figure haitienne du zombi soit assimilee a celle, historique, de l'esclave des temps coloniaux, c'est la un trait commun des etudes anthropologiques relatives a l'imaginaire dont elle est l'objet en Haiti. Asservis, alienes, instrumentalises, contraints a differents labeurs, le zombi et son homologue colonial se confondent en effet, sans pour autant qu'ait ete jusque-la entrepris un reperage systematique des traits qui, de maniere concrete et precise, permettraient de fonder cette coincidence et de l'ancrer dans les representations locales. S'attachant a la question particuliere des modes d'entretien et d'exploitation respectifs des zombi et de leurs ascendants reels, cet article se propose donc d'examiner les elements qui, dans les domaines du logement, de l'onomastique, du regime alimentaire, du mode de gestion funeraire de ces masses serviles, entreraient en resonance mutuelle. Cette confrontation de l'imaginaire et de l'histoire revele alors la portee memorielle de la figure du zombi, cette derniere rendant present le passe collectif, evoquant en son langage l'episode esclavagiste, mettant au present le rapport fondateur de servitude suivant une forme de memoire collective incarnee, incorporee, infraconsciente, distincte de l'habituelle reconstruction memorielle de l'histoire basee sur des contenus de conscience.

As the Haitian figure of the zombie has historically been compared to that of the slave in the colonial era, it is a feature shared with anthropological studies about its role in the Haitian imagination. Enslaved, alienated, exploited, forced into various tasks: in effect the zombie and his colonial counterpart merge, without as yet there having been engagement in a systematic locating of those traits which, in a concrete and precise manner, permit the justification of this coincidence and ground it in its local representations. Attaching to this the particular question of the modes of respectively maintaining and exploiting the zombie and its real ancestry, this article therefore proposes to examine the elements which, in the realms of housing, naming, the regimenting of foodways, and the manner of funerary management for this servile mass, worked in concert. This comparison of the imagined with the historical then shows the memorialising capacity of the figure of the zombie, the latter restoring for the present a collective past, evoking in its language the era of the slave society, placing in the present the founding narrative of servitude according to a pattern of collective memory incarnated, embodied, subconscious, distinguished by the habitual reconstruction of memory of a history based on the contents of conscience.

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Tous les esdaves qui seront dans nos iles seront baptises et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine (Extrait de l'Article 2 du Code Noir, cite par Sala-Molins 1987 : 94).

Les esclaves qui ne seront point nourris, vetus et entretenus par leur maitre selon que nous l'avons ordonne par ces presentes pourront en donner l'avis a notre procureur general et mettre les memoires entre ses mains, sur lesquels et meme d'office, si les avis lui en viennent d'ailleurs, les maitres seront poursuivis a sa requete et sans frais, ce que nous voulons etre observe pour les crimes et traitements barbares et inhumains des maitres envers leurs esclaves (Article 26 du Code Noir, cite par Sala-Molins 1987 : 142).

Selon la theorie haitienne de la personne, tout etre humain se compose d'une pluralite de principes spirituels -- allant de deux a sept suivant les representations populaires, assez heterogenes en la matiere -- dont l'un, invariablement present pour sa part, est nomme << zombi >>. Il correspond a l'un des esprits, a l'une des ames de l'individu qui peut lui etre subtilisee de son vivant par un pretre du vodou versant dans la sorcellerie [oungan ou, plus exactement, boko] ou qui, survivant a la mort du corps, peut etre captee par le baigneur de cadavre. Parmi d'autres issues post mortem possibles, il peut egalement se faire qu'elle erre sur terre si, prematuree, la survenue du deces ne respectait pas le moment fixe par Dieu pour le trepas : cette errance s'acheverait alors au moment exact ou interviendrait l'echeance divine. Cette ame-zombi abandonnee a elle-meme ou detenue constitue le premier type d'entite defini par le vocable general de zombi en Haiti, qui connait une autre acception tout aussi distribuee. Un second type de zombi est en effet concu, materiel celui-ci, dont l'existence demeure neanmoins liee a cette vulnerabilite de l'ame. Il s'agit alors du << mort vivant >>, produit, schematiquement, selon le processus suivant. Sanctionne pour une faute commise (modalite punitive) ou << vendu >> par appat du gain (modalite lucrative), l'individu est, selon les conceptions majoritaires, victime d'une attaque par poudre (substance toxique) ou par expedition d'esprits de morts (modalite dominante) et perd bientot son ame-zombi qui entre en possession du sorcier, cette perte ayant pour effet de le plonger dans un etat de mort apparente, << d'etourdissement >> [tourdi] qui parvient a tromper son entourage. Jouets de ce simulacre macabre, ses proches l'inhument donc avant qu'il ne soit, quelques heures plus tard et dans le plus grand secret, exhume par le sorcier ou l'un de ses commissionnaires. Replacant l'ame alteree au sein de son enveloppe originelle passee sous terre, ou la presentant simplement sous le nez du faux defunt au cimetiere afin de << l'eveiller >> (autre modalite largement distribuee), ceux-ci reanimeront le cadavre sans pour autant le rendre tout a fait a la vie et, place de la sorte dans un etat de sujetion, le convoieront nuitamment jusqu'a la propriete du sorcier qui constituera desormais son lieu de captivite.

Conscient de son inhumation comme de son etat final mais ayant perdu sa personnalite, place dans un etat para-mortem (2) situe entre la vie et la mort, dos a l'une et simultanement a l'autre, le zombi ne pourra reagir et se trouvera finalement constitue en force de travail alienee dont l'emploi dependra des imperatifs de son proprietaire -- qui pourra egalement decider de vendre son bien, tirant alors de ce commerce un benefice financier important. Prive de volonte propre, il obeira mecaniquement a son maitre et oeuvrera le plus souvent en qualite de domestique dans sa demeure, cette domesticite comptant parmi les issues para mortem les plus frequentes pour les zombi, s'ils ne se voient assigner des taches en rapport avec l'agriculture -- en milieu rural -- ou avec le commerce -- en milieu urbain (3). Le zombi, en somme, est un esclave voue au labeur, une bete de somme, une main-d'oeuvre corveable a merci, sans autre valeur qu'instrumentale.

L'assimilation de la figure du zombi mort-vivant a celle de l'esclave des temps coloniaux n'est d'ailleurs pas nouvelle, loin s'en faut. Voila presque cinquante ans, Alfred Metraux relevait deja que << l'existence des zombis vaut, sur le plan mythique, celle des anciens esclaves de Saint-Domingue >> (Metraux 1958: 251). Si cette indeniable ascendance s'est imposee a de nombreux autres auteurs ayant traite de pres ou de loin de l'imaginaire haitien de la zombification (Ans 1987 : 292-293; Hurbon 1988; Najman 1995), jamais pourtant les conceptions populaires concernees ne firent l'objet d'une investigation ethnographique serree visant a en restituer l'eventuelle portee memorielle liee, precisement, a la presence concrete de ce passe dans certaines representations relatives aux conditions d'existence du zombi. Or, l'examen vigilant et rigoureux de motifs trop souvent tenus pour anecdotiques revele de saisissants echos, de remarquables resonances de certains traits historiques attaches aux conditions objectives des esclaves : les modes d'entretien et d'exploitation respectifs des zombi et de leurs ascendants reels, les esclaves de l'histoire coloniale, coincident en de nombreux lieux de l'imaginaire considere, tout se passant comme si une memoire collective incarnee, incorporee -- echappant au processus de reconstruction collective de l'histoire a partir de divers contenus de conscience- y etait inscrite a la maniere d'une empreinte.

A la faveur d'un eclairage historique fourni par certains articles du Code noir, ainsi que par les notations de l'historien Gabriel Debien concernant les conditions d'existence des esclaves aux Antilles francaises aux XVIIe et XVIIIe siecles (Debien 1974), nous tenterons donc de mettre en perspective diverses donnees liees, notamment, a la maniere dont l'imaginaire haitien concoit le logement des zombi, leur alimentation, leur onomastique et jusqu'a la facon dont ils seraient traites si une seconde mort, bien reelle celle-la, se profilait pour eux ou venait tout simplement les arracher au joug de leur maitre. Souvenons-nous que le Code noir est cet edit promulgue en 1685, prepare et voulu par Colbert, voulu et signe par Louis XIV et qui, au travers d'une soixantaine d'articles inegalement appliques selon les milieux, les epoques et les lieux, regle et codifie neanmoins la facon dont les planteurs et l'officialite du roi de France devront traiter leurs esclaves a partir de cette date. La presente contribution, nous le verrons, nous confrontera a de troublantes resurgences de certains de ses articles, dont le second et le vingt-sixieme, cites en epigraphe, qui traitent respectivement de l'imperatif de la conversion a la religion catholique par le sacrement impose du bapteme et de l'obligation dans laquelle se trouvaient theoriquement les maitres de pourvoir aux besoins fondamentaux de leurs esclaves. Parmi ceux-ci: celui du logement ...

L'imaginaire de la << maison des zombi >> : case a esclaves, captiverie

Lorsque le zombi pris au cimetiere puis convoye est finalement parvenu a destination, il est des lors possible, dit l'imaginaire haitien recueilli, d'en faire la rencontre inopinement suivant le modele stereotype de la rencontre fortuite. La victime oeuvre le plus souvent en tant que domestique aupres de son maitre qui exige d'elle qu'elle serve l'hote de passage, occasion de son identification par ce dernier. Concu par l'imaginaire collectif, il est toutefois un autre type de rencontre d'un genre distinct, quoique identiquement stereotype. Le face-a-face ne s'y produit plus inopinement, mais a l'invite du oungan qui consent a devoiler son cheptel de zombi au visiteur de passage. Ceux-ci se trouveront alors dans un local specialement dedie a leur parcage, nomme parfois << chambre >>, parfois << maison >> des zombi [chanm / kay-zombi].

Selon certaines descriptions recueillies a l'occasion de terrains d'enquete personnels en Haiti, la chambre des zombi se presente metonymiquement sous la forme d'une societe en miniature, d'un microcosme social ou toutes les categories de population peuvent se trouver reunies sous l'espece d'individus de chair et d'os (4). Ils pourront toutefois demeurer invisibles dans un premier temps, ainsi que me l'expliquerent certains de mes informateurs et ainsi qu'il apparait dans le fragment d'entretien suivant ou, nous le verrons, le oungan Fritz se fait le narrateur d'une rencontre avec des zombi dont il fut lui-meme, nous explique-t-il, partie prenante. Un jour, a court d'argent, il s'en va trouver un confrere afin de lui demander de l'aide. Celui-ci lui repond qu'il n'est pas en mesure de lui en preter directement, mais qu'il consentirait en revanche a lui fournir un couple de zombi (une << paire >>) qui pourrait a coup sur l'aider a en gagner. Fritz, qui ignorait que son ami en possedait, doute tout d'abord de sa bonne foi et le met au defi de lui devoiler ses prises. Ce dernier s'execute, a la plus grande surprise de notre homme qui -- resurgence du theme de la rencontre fortuite -- decouvre que se trouve un sien cousin parmi les captifs. La suite nous sera narree par l'interesse lui-meme.

Fritz : Vraiment vrai, il est alle me les montrer ! Et je vois un cousin a moi chez ce monsieur t Un cousin qui etait mort t Quand il est alle me les montrer, il est passe dans un jardin de bananes avec moi, et puis quand nous sommes arrives dans une petite maison qui se trouvait au milieu du jardin, j'ai vu marque sur la porte de la petite maison : << Sa ou fe, se li ou we >> ...

Evens : Ca veut dire, << On recolte ce qu'on a seme >>.

Q : Y avait-il d'autres personnes en compagnie de votre cousin ?

Fritz : Oui, il y avait ... sept zombi, en dedans. Il y avait une autre chambre ou demeurait un seul zombi-fille ... Ce monsieur s'etait deplace avec son fouet et sa bouteille ... une grosse bouteille de champagne ancienne, verte, chargee. Et puis il a frappe a la porte de la maison a trois reprises, a donne trois coups de sifflets, puis il a ouvert la porte avec ses clefs. Quand il a ouvert la porte, j'ai regarde dans le coin de la piece, j'ai vu sept petits kwi (5), et chacun de ces petits kwi contenait un mouchoir blanc. Mais au milieu de la maison, il y avait une grosse pierre avec un paquet de bougies, des bougies jaunes, des bougies noires, des bougies blanches, tu comprends ? Et puis a l'interieur de la piece on sentait une mauvaise odeur ! Alors j'ai dit au monsieur : << Ah ! ...>>, mais je sentais qu'il y avait une force a l'interieur ! J'ai senti ca, mais je ne lui en ai rien montre : j'avais vraiment besoin de voir ! Je lui ai dit : << Ah ! Ce sont des petits kwi qui sont la mon cher ! Ce sont des petits kwi, ce ne sont pas des zombi ! >> Il m'a repondu : << Les zombi m'appartiennent, tu vas les voir ! >> Il a pris un morceau de bougie noire, il l'a allumee -- elle etait sur la pierre --, il l'a allumee, et puis il a debouche la bouteille et l'a deposee devant la pierre, la ou se trouvait la bougie. Et puis ce monsieur a porte le sifflet a sa bouche, il a donne sept coups de sifflet et sept coups de fouet. Quand j'ai regarde, j'ai vu tous les petits kwi se transformer en personnes. Et puis il a donne une gifle a chacun des zombi en disant : << Releve la tete ! >>, et ils ont releve leur tete tout doucement. Ils avaient les yeux sales ! Leurs ongles etaient de cette longueur [tres longs], longs comme des griffes de diable. Leurs ongles etaient longs au point qu'ils se terminaient en griffes. Ils portaient un bout de pantalon et un bout de chemise, pieds nus (Jacmel, 21 avril 2001).

<< Sa ou te, se li ou we >> : cette maxime populaire [<< On recolte ce qu'on a seme >> / << Qui seme le vent recolte la tempete >>] est inscrite sur la porte de la maison des zombi, marquant son caractere penitentiaire. Les zombi qui s'y trouvent detenus le sont pour s'etre rendus coupables de fautes graves de leur vivant, bien que nous ne puissions ici connaitre la nature de ces dernieres. Cette captiverie se trouve eloignee de la maison du maitre, eloignement qui renseigne sur la distance statutaire qu'il inscrit dans l'espace. Pour autant, elle n'est pas sise en n'importe quel lieu de la propriete fonciere globale, mais au centre d'une plantation (d'un << jardin >>) dediee a la culture de la banane. Les zombi detenus logent sur leur lieu de travail, leur existence est toute entiere centree sur le labeur agricole a quoi se resume leur fonction. Lorsque Fritz penetre en compagnie de son ami oungan dans cette case, il n'apercoit de ses occupants que quelques ecuelles de calebasse prealablement evidees puis sechees --les kwi-- contenant un mouchoir blanc et disposees dans un coin de la piece malodorante (6). Au centre se trouve une pierre sur laquelle reposent des bougies de differentes couleurs -- noires, jaunes, blanches. Le maitre des lieux s'introduit dans cet espace selon une procedure reglee, ritualisee, qui respecte plusieurs etapes. Trois coups sont tout d'abord frappes sur la porte ; trois coups de sifflet suivent ; enfin la porte est ouverte a l'aide de clefs. Vient ensuite le moment de materialiser les captifs dont l'ame-zombi est tenue prisonniere de la fameuse << bouteille d'ames >> [boutey nanm] prevue a cet effet. Le oungan allume une bougie noire puis debouche cette bouteille qu'il depose au pied de la pierre centrale. Alors l'operation s'acheve lorsque sept coups de sifflet sont lances, auxquels succedent autant de coups de fouet. Les kwi, supports materiels des ames-zombi liberees de la bouteille prennent forme humaine : la main-d'oeuvre captive a retrouve sa corporeite, celle qui la rend apte au travail agricole force. Le fouet est l'instrument tout autant que le symbole de cette coercition physique fondee sur la violence, aux coups de laquelle s'ajoutent les gifles qu'assene le maitre a ses esclaves lorsqu'il veut, comme cela apparait dans ce recit, leur faire relever la tete qu'ils tiennent systematiquement baissee lorsqu'ils se trouvent en sa presence, en signe de soumission. Le sifflet est pour sa part l'instrument du commandement. Le sifflet et le fouet, l'ordre et le moyen de le faire respecter : dispositif restreint d'asservissement.

Ces captifs sont sales, malodorants, les yeux colles de secretions, deshumanises, animalises, ensauvages : leurs ongles se sont fait griffes. L'hygiene et le port de chaussures, attributs de l'humanite, leur font defaut, leur sont interdits. Leur habillement se reduit au strict minimum, au strict necessaire, qui n'a pour seule fonction que de cacher leur nudite : un << bout >> de pantalon, un << bout >> de chemise, soit quelques hardes frustes. Il en allait de meme des esclaves de l'Histoire. << Chaque nouveau recevait un rechange, c'est-a-dire des hardes : un pantalon et une casaque, quelquefois une chemise de toile grossiere ... C'etait des vetements de confection, neufs ou usages, comme on le voit sur les nouveaux repris en marronnage >> (Debien 1974 : 76).

<< Seront tenus les maitres de fournir a chacun esclave par chacun an deux habits de toile ou quatre aulnes de toile, au gre des dits maitres >> : telle etait pourtant la reglementation en matiere vestimentaire qu'imposait l'article 25 du Code noir (Sala-Molins 1987 : 140). L'auteur de sa reedition commentee, Louis Sala-Molins, releve toutefois que les choses etaient tout autres sur le plan des pratiques effectives. La condition de vie des esclaves domestiques -- une infime minorite -- differait grandement de celle des esclaves travaillant aux ateliers ou aux champs, cette derniere population servile correspondant a celle qui nous est decrite dans le recit de Fritz.

Pour cette immense majorite, les maitres s'occupent tres peu de les habiller. Les enfants vont nus jusqu'a quatre ou cinq ans. Les hommes ont un calecon -- soit un << bout de pantalon >>, precisement ! -- et une casaque. Les femmes, une jupe et une casaque. Pas de souliers, ni d'espadrilles, ni de sabots. Le troupeau marche pieds nus (Sala Molins 1987 : 140).

La colonie, remarque-t-il enfin, finira par negliger progressivement l'obligation d'habiller les esclaves. C'est que, derriere cette negligence, se cache un principe organisateur fort et pregnant :

un << negre >> doit etre repoussant dans son comportement et dans son aspect. Et sinon repoussant, tout au moins miserable et meprisable. Il en va de la solidite du symbolisme des Blancs (Sala-Molins 1987 : 141).

L'habillement est, dans ce contexte, facteur de differenciation sociale et socioraciale. Le prestige des uns se fonde sur la depreciation des autres.

N'est-il pas etonnant d'entendre dans l'imaginaire, et de maniere relativement claire, cet echo transpose de conditions historiques passees ? A l'instar de ce qui etait impose a leurs ascendants reels, les zombi-esclaves mythiques vont pieds nus, vetus du minimum de toile, sont d'un aspect repoussant -- la salete, le laisser-aller corporel dans l'ongle si long qu'il se fait griffe --, miserable. Tout comme eux, ils travaillent aux champs, lorsqu'ils ne sont pas affectes a la domesticite. A leur image egalement, ils sont soumis a des controles concernant leur activite sexuelle et la procreation qui peut en resulter. Fritz le decouvre en penetrant dans la maison des zombi : zombi-filles et zombi-garcons sont tenus separes a la faveur d'une division sexuelle de l'espace habite. Il revenait quelque temps plus tard sur cette separation et m'en precisait la teneur, sans toutefois parvenir a m'en expliquer la raison d'etre ... Celle-ci est peut-etre a chercher dans le Code noir, une fois de plus, mais encore et surtout dans cet ecart differentiel releve par les historiens entre ce que celui-ci prescrivait et ce qui etait effectivement mis en pratique. Nous y reviendrons apres avoir prete attention aux propos suivants.

Fritz : Chez ces oungan-la, la maison des zombi ne se trouve pas au meme endroit que la leur ! Si j'habite la, la maison des zombi peut etre au carrefour, en haut [c'est a dire a une certaine distance], mais toute cette terre est a moi. Je place la maison des zombi en haut. Dans la maison des zombi, il y a deux chambres : une pour les zombi-garcons, une autre pour les zombi-femmes.

Q : On ne peut pas les melanger ?

Fritz : Non, du tout.

Q : Pourquoi ?

Fritz : Les zombi mettraient enceintes les zombi !

Q : Et si cette chose-la arrivait ?

Fritz : Ca ne serait pas bon pour le oungan.

Q : Pourquoi ca ?

Fritz : Ca ne serait pas bon pour le oungan !

Evens : [La femme-zombi] ne pourrait pas accoucher.

Fritz : Elle ne pourrait pas accoucher ! Bon, quand bien meme le Grand Maitre [Dieu] permettrait qu'elle accouche, ca ne serait pas bon pour le oungan. Des qu'un zombi met enceinte un zombi [femme], ce n'est pas bon pour le oungan, je ne peux pas expliquer ce phenomene-la. Ca ne serait pas bon pour le oungan. C'est pourquoi il faut les separer : les zombi-femmes dans la chambre des zombi-femmes, les zombi-garcons dans la chambre des zombi-garcons (Jacmel, 2 juin 2001).

Dans ce fragment, Fritz confirme donc l'importance qu'il y a pour le maitre a eloigner la maison des zombi de la sienne propre. Le maitre et ses esclaves ne sauraient partager les memes lieux, il en va de la sauvegarde d'une hierarchie inscrite dans l'espace. Pour autant, ces derniers sont loges au sein de la propriete fonciere qui lui revient. L'espace de leur habitation est lui-meme divise en fonction d'un critere sexuel : les zombi de sexe masculin logent dans une partie, les zombi de sexe feminin dans l'autre, attenante. La raison premiere invoquee par Fritz pour rendre compte de cette separation est d'ordre procreative : s'ils partageaient le meme local, les hommes-zombi viendraient a feconder les zombi-femmes, fait qui ne serait pas pour arranger les affaires du maitre. En revanche, la raison profonde d'un tel embarras lui demeure, semble-t-il, obscure. Evens venant a son aide a beau proposer une explication insistant sur l'impossibilite d'accoucher dans laquelle se trouveraient alors les femmes-zombi fecondees, cela ne semble pas satisfaire notre homme qui finit par avouer son incapacite a repondre. Une chose est certaine toutefois : une femme-zombi tombant enceinte constituerait une entrave au bon deroulement des projets du oungan proprietaire.

Cette cause profonde, il faudrait, semble-t-il, la chercher dans l'histoire collective liee a l'esclavage. Tentons le parallele; remontons la filiation a la faveur d'un rappel historique formule par Louis Sala-Molins et concernant la question du mariage entre esclaves.

Il est difficile de generaliser l'attitude des maitres quant au mariage des esclaves sur plus d'un siecle et demi et dans toutes les colonies. Des etudes comparatives montrent que l'hostilite magistrale est la norme tant que la traite fonctionne a plein rendement et que les maitres peuvent facilement renouveler leur main-d'oeuvre au << marche des negres >>. Leur calcul, dont on a des traces, est aussi simple que brutal. Tolerer les mariages equivaut a tolerer grossesses et naissances ; tolerer des naissances equivaut a devoir parer a des defaillances ou a des pertes dans le rendement des meres. Le rythme frenetique de l'exploitation s'accommode mal des servitudes de l'allaitement et de l'elevage des petits enfants. Le marche permettait de renouveler la main-d'oeuvre a meilleur prix chez les negriers qu'en chiffrant la totalite des inconvenients qu'aurait provoques a coup sur la necessite ineluctable de permettre aux esclaves d'avoir soin de leurs enfants jusqu'a ce qu'ils aient eu quelque aptitude physique au travail (Sala-Molins 1987: 110).

L'historien Olivier Petre-Grenouilleau confirme d'ailleurs les fondements de cette intolerance a la reproduction servile.

Dans les colonies francaises, le Code noir (1685) assimile l'esclave a un bien meuble. La rentabilite immediate etant privilegiee, la reproduction sur place n'interesse plus. On y est meme parfois carrement hostile, car la femme enceinte perd de son efficacite au travail et l'on ne peut attendre la montee en age des enfants (Petre-Grenouilleau 1997 : 32) (7).

Pourquoi n'en n'irait-il pas de meme de ces femmes esclaves-zombi ? L'imaginaire collectif, cette chambre d'echo, vehiculerait, a l'insu meme de la conscience de Fritz, une evocation distincte d'interdictions historiques precisement situees touchant a la procreation de la population servile feminine. De meme que n'etaient pas tolerees grossesses et naissances pour leurs effets flechissants sur la rentabilite du travail servile, de meme les femmes-zombi de l'imaginaire ne doivent-elles pas etre fecondees qui, si cela se produisait, ne seraient en mesure de fournir un travail agricole concentre et applique, tout occupees qu'elles seraient a elever un zombi-enfant pourtant aisement substituable par une << prise >> adulte -- les motifs, les occasions d'une zombification, notamment punitive et penale n'etant pas rares, un coupable/une victime viendrait rapidement grossir le rang des zombi, solution preferable a celle de l'elevage. Notons enfin que cette division sexuelle de l'espace de la captiverie des zombi rappelle une pratique coloniale averee et rapportee par Gabriel Debien.

On est en droit de penser que cet amenagement nouveau des cases [en lignes separees par des plantations d'arbres] etait pour une part une consequence de la predominance des hommes parmi les esclaves que les plantations achetaient. Le nombre reduit des femmes permettait de loger les hommes a part, avant de les voir se mettre en menage (Debien 1974: 222).

Par le biais d'un imaginaire partage, cette parole serait donc formulee a l'insu du locuteur : un motif tel que celui de la non-viabilite de la fecondation servile prendrait sens davantage au regard de l'histoire et des institutions passees, qu'au contenu des rationalisations presentes formulees par le vehicule humain de cette evocation. D'ailleurs, rappelons-le, Fritz n'est pas en mesure d'avancer une explication precise a la raison profonde de cette non-viabilite. Celle-ci lui echappe. Elle se trouve a un autre niveau de determination, bien plus eleve, bien plus commun, ou se fond un type de memoire collective incarne, discret, tout a fait eloigne du modele constructiviste privilegie en anthropologie dans les etudes contemporaines du phenomene. D'autres echos nous le confirmeront.

La neo-onomastique des zombi

Pourquoi les renommer ? << Tous les esclaves qui seront dans nos iles seront baptises ... >>, prescrivait le Code noir.

En son article 2, le Code noir precisait effectivement que le sacrement du bapteme devait etre administre dans la huitaine suivant l'arrivee du captif dans la colonie [cite par Sala-Molins 1987 : 94]. En somme, << ... huit jours pour se soumettre ou pour disparaitre ; huit jours pour passer des dieux a Dieu >>, ainsi que le formule tres exactement l'ethnoanalyste antillaise Simone Henry Valmore (1988: 29). N'oublions pas qu'il s'agissait la de l'une des legitimations morales les plus efficientes de la traite negriere : deportees pour etre regroupees aux colonies, ces ames qui jusqu'alors vivaient a l'ecart du message du Christ pouvaient etre instruites en masse et dans les meilleures conditions. La transplantation prenait valeur de condition sine qua non du Salut [Preambule au Code noir, Sala-Molins 1987 : 90-91]. Les dieux africains en exil trouverent toutefois refuge a l'arriere de multiples et ingenieux paravents symboliques, mais la n'est pas l'objet de mon propos. Le bapteme etait obligatoire. L'enfer, la damnation qui n'auraient manque d'echoir aux esclaves indisciplines et fuyards devaient inspirer a la grande masse servile devotion, patience, respect, resignation, acceptation de l'horreur. Acquiescer a l'enfer d'ici-bas par peur de connaitre a jamais celui du Livre : voila ce qui etait attendu des esclaves instruits, tel etait le dessein profondement instrumental attribue ou reconnu a ce mode de subjectivation fonde sur l'ideologie religieuse catholique.

Loin de n'etre restee qu'un point noir de l'histoire coloniale et de l'esclavage, cette thematique baptismale resurgit dans l'imaginaire de la zombification a la faveur de conceptions relatives a l'onomastique des zombi. Les discours recueillis en Haiti l'affirment a l'unisson et sans exception: sitot le zombi parvenu sur son lieu de captivite et d'exploitation, un autre nom doit lui etre attribue qui constitue, au dire meme de mes informateurs, un nouveau bapteme se substituant au sacrement recu de son plein vivant. Le renommer revient a le rebaptiser. Dans sa formulation canonique, la conception telle qu'elle peut etre recueillie sur le terrain est la suivante.

On le << rebaptise >> pour que les gens ne le reconnaissent pas lorsque tu l'appelles. Les gens se ressemblent, mais n'ont pas le meme nom, alors il faut changer le nom (oungan Diogene, Saint-Marc, 3 decembre 2002).

Cette neo-onomastique -- l'attribution d'un nouveau nom--concerne donc l'anthroponyme du zombi, son nom personnel, propre. Ce dernier est debaptise puis renomme. Pour rendre compte des raisons d'une telle substitution, les rationalisations populaires procedent toutes d'un meme modele explicatif: sans le recours a cette neo-onomastique, le zombi risquerait, d'une maniere ou d'une autre, d'etre inopinement reconnu et identifie par un proche qui tenterait alors de le soustraire au joug de son maitre, tentative salvatrice qui constituerait pour ce dernier une entrave majeure a l'exploitation servile de son esclave. Le renommer revient ainsi a produire preventivement son anonymat, gage de son << imprenabilite >> ulterieure. Incognito, le zombi echapperait a l'eventuelle vigilance des siens. La correspondance pre-mortem entretenue entre sa personne et un certain prenom -- cette relation d'identite, en somme -- etant abolie, il ne pourrait se reconnaitre dans l'appel que ses proches lui adresseraient si jamais ceux-ci, le rencontrant par hasard, voulaient verifier qu'il s'agit bien de leur disparu : si deux individus peuvent se ressembler physiquement, m'expliquait-on alors en substance, il est peu probable qu'ils portent le meme nom. C'est sur la base de ce principe qu'est elaboree l'explication en terme d'alterite nominale, anthroponymique, qui prevaut unanimement. L'operation consistera donc, selon les propos d'un informateur, a << faire comprendre au zombi qu'il porte desormais un autre nom >> (mambo Celia, Saint-Marc, 20 fevrier 2003).

Cette assignation, je l'ai dit, a valeur de << bapteme >>, conception qui rejoint la remarque formulee par Francoise Armengaud concernant la portee performative de l'acte nominatif: << qu'est-ce que nommer ? Transitivement, c'est l'acte de conferer un nom, de "baptiser" ... >> (Armengaud 2003). Debaptiser puis renommer le zombi equivaut donc a modifier un parametre fondamental de son identite individuelle. Mais cette operation constitue encore un moyen radical de le couper definitivement de son existence anterieure, pre-mortem, dont aucun souvenir ne pourra plus jamais venir se rappeler a lui. Ainsi, tout entier absorbe par les taches qu'il doit realiser, il ne pourra en etre detourne par quelque appel eventuel provenant d'un membre de sa famille, figuration allegorique de cette vie revolue dont les amarres ont ete rompues et vers laquelle il ne se retournera desormais plus.

Andre : Lorsque je prends un zombi, je le rebaptise, je lui donne un nom.

Q : Pourquoi ?

Andre : Afin qu'il ne regarde pas en arriere si jamais on l'appelait !

Afin qu'il ne soit pas detourne de son travail ! Ainsi, il a oublie ce corps qui le securisait, il l'a oublie ! ... Mais si je vends ce zombi a un ami, je ne lui indiquerai pas le nom : je lui fournirai un fwet kach, je lui donnerai une << bouteille de commandeur >> [boutey komande]. Lorsqu'on se sert de la bouteille ou du fouet, qu'on le frappe, le zombi sait que c'est a lui que l'on parle ! ... Le fwet kach c'est une corde qui est accrochee a un petit baton, un fouet pour battre ou pour conduire le zombi. Parce qu'il en a tres peur. Des que vous faites claquer le fouet, si c'est pour lui dire de travailler, il sait qu'il doit aller au travail (environs de Jacmel, 9 juin 2001).

En perdant son nom, le zombi perd son identite et, avec elle, la memoire de sa vie passee. C'est que << la nomination, la memoire et l'identite entretiennent des relations tres fortes ... Effacer le nom d'une personne de sa memoire, c'est nier son existence meme >> (Candau 1998 : 60). Parvenir a l'effacer de la memoire d'autrui, c'est pareillement conduire cet Autre a nier son existence propre. Lui attribuer un nouveau nom revient alors a lui imposer l'acceptation d'une nouvelle existence, d'une nouvelle identite. Attribution d'un nom, memoire et identite sont effectivement liees, a l'echelle des groupes sociaux comme a celle des individus. C'est en ce cela que le fait de debaptiser et de renommer le zombi, structurellement proche du processus ternaire propre aux rites de passage, equivaut a un nouveau bapteme : la perte du nom qui prefigure l'assignation ulterieure d'un nouveau nom inaugure l'entree de la victime dans son existence post mortem servile. En ne pouvant plus s'identifier a l'etre qu'il etait auparavant, ni davantage etre identifie par les etres qui l'identifiaient auparavant, le zombi meurt a lui-meme avant que de renaitre pour l'Autre -- son maitre, aux desirs duquel sa vie restante sera toute entiere referee. Ce << bapteme >> marque son entree dans une nouvelle vie, institue sa naissance a la condition d'esclave. Il releve d'un proces de depersonnalisation, voire d'une pure et simple deshumanisation lorsque, ainsi que l'evoquait Andre dans le fragment precite, son nom d'origine lui est retire sans qu'aucun autre ne vienne s'y substituer, le fouet et la bouteille representant des moyens de communication efficaces, des actes d'adresse amplement suffisants. Toutefois, le fait de debaptiser et de renommer en quoi consiste son << bapteme >> est l'occurrence la plus citee si j'en juge par l'examen de mon materiel de terrain. Celui-ci concerne moins le statut d'humanite de l'esclave zombi que celui de sa personnalite -- bien que l'un et l'autre soient lies lorsque la negation de sa personnalite conduit a la deshumanisation progressive de la victime. L'ethnologue Francoise Zonabend rappelle ainsi que

le nom apparait generalement comme etant l'un des << aspects >> fondamentaux de la personne ; son statut est proche a cet egard de celui des composantes memes -- physiques, psychiques ou sociales -- de la personne. Le nom peut-etre dote de proprietes telles qu'il y a interaction entre l'individualisation par le nom et le statut, effectif ou predictible, du destin individuel correspondant : on pensera ici aux pratiques tres repandues de changement du nom d'une personne malade pour en eloigner le mauvais sort, l'attribution de noms-masques pour tromper la mort, etc.... La denomination fonde l'identite de l'individu, assure son integration au sein de la societe, concourt a la determination et a la definition de la personnalite, tant singuliere que sociale (Zonabend 1991 : 509).

De la meme maniere, attribuer un nouveau nom au zombi revient a fonder son identite nouvelle d'esclave, a assurer son integration au sein de la microsociete fondee autour de la personne du oungan/maitre/ proprietaire, a determiner et a definir sa nouvelle personnalite individuelle qui, precisement, releve d'une impersonnalite fondamentale -- comprise comme absence totale de personnalite. Car cette denomination qui est re-nomination s'opere a partir d'une tabula rasa nominale, d'une privation du nom originelle qui, nous l'avons vu, a pour but de provoquer chez le zombi une amnesie identitaire et memorielle totale, traduire par une annihilation de son identite pre-mortem, par un aneantissement de tout ce qui etait encore en mesure de lui rappeler son existence anterieure et de l'y reporter. Il est d'ailleurs interessant d'etablir un parallele sur ce point avec le systeme concentrationnaire qui, ainsi que le notait Primo Levi, usait du meme dispositif envers la population juive des camps de deportes. << L'aneantissement de la memoire et de l'identite des deportes, ecrit Joel Candau traduisant les idees de l'ecrivain, precede leur extermination physique et commence par la "de-nomination", celle-ci se manifestant administrativement par la substitution d'un matricule a leur nom >> (Candau 1998 : 59). Toutes proportions gardees, les esclaves zombi connaissent un sort identique, une meme depersonnalisation -- fondee toutefois, pour sa part, sur une substitution onomastique et non sur une assignation matriculaire.

A l'ordinaire a la descente du negrier, le captif avait deja un nom, voire deux : celui qu'il avait en Afrique et qui restait vivant parce que ses camarades continuaient a l'employer et celui qu'il avait recu de l'equipage ou du capitaine pendant le voyage, sans qu'on sache a quel moment ... Sur les plantations au bout de quelques jours un surnom pouvait etre ajoute a ces noms ou les remplacer ... Ces noms tournaient en sobriquet, devenaient souvent le nom definitif, ou plutot le nom officiel des listes dressees par les colons ou par les gerants pour les proprietaires residant en France ou pour l'administration ... Puis il y avait le nom de bapteme qui aux yeux des esclaves etait le signe d'entree dans un monde proche du monde creole (Debien 1974 : 71-72).

Le nom d'Afrique, precise toutefois l'auteur, restait tout de meme sous-jacent au nom chretien attribue lors du bapteme, du moins dans les usages des esclaves : << l'Afrique ne mourrait pas en un jour dans l'ame et les moeurs de l'esclave >> (Debien 1974 : 72). Sur ce point, les descendants mythiques des esclaves d'autrefois ne peuvent jouer des memes resistances ...

<< Tous les esclaves qui seront dans nos iles seront baptises ... >>, entend-t-on proclamer du fond de l'Histoire. Tous les zombi qui seront dans nos champs seront baptises, ouit-on du fond d'un imaginaire. Le bapteme des esclaves intervient sitot le debarquement aux colonies (8) ; celui des zombi, des que le convoyage nocturne les a conduits a bon port, soit au sein de la propriete du oungan maitre. D'un bord a l'autre de l'Atlantique, d'une region a l'autre d'Haiti : une meme << traversee du milieu >>, a l'arrivee de laquelle le betail humain est baptise, a l'issue de laquelle tout est fait pour annihiler les references, les identifications, les attachements anciens de ces captifs en exil force. Passage des dieux a Dieu pour les uns ; passage d'un nom, d'une identite a l'autre pour les autres. Une meme negation fondamentale et originelle pour tous, une meme violence, un identique aneantissement des liens invisibles de soi aux autres, restes la-bas, et de soi a soi, transplante ici (9).

La trame est donc claire et manifeste de cette filiation historico-mythique de la figure de l'esclave-zombi. Elle va d'ailleurs -- moins directement peut-etre, mais tout aussi sensiblement -- jusqu'a concerner l'alimentation des serviles.

Dis-moi ce que tu manges ... Le regime alimentaire des zombi

C'est qu'une fois encore, le Code noir, reglementaire jusqu'a l'obsession, etait strict en la matiere.

Seront tenus les maitres de faire fournir, par chacune semaine, a leurs esclaves ages de dix ans et au-dessus pour leur nourriture, deux pots et demi, mesure du pays, de farine de manioc, ou trois cassaves pesant deux livres et demi chacun au moins, ou choses equivalentes, avec deux livres de boeuf sale ou trois livres de poisson ou autres choses a proportion; et aux enfants, depuis qu'ils sont sevres jusqu'a l'age de dix ans, la moitie des vivres ci-dessus (Article 22 du Code noir, cite par Sala-Molins 1987 : 134).

Or, a l'instar de leurs ascendants historiques, les esclaves-zombi de l'imaginaire doivent pareillement etre nourris. Il en va pour le maitre de la reproduction de sa main-d'oeuvre servile, de la perennite de cette force de travail s'extenuant au rythme des travaux quotidiens. L'enjeu du mode d'alimentation etait de meme nature sur le plan de l'histoire.

La bonne sante et l'entrain, donc la discipline et le rendement des esclaves, dependaient avant tout de la facon dont ils etaient nourris. Le probleme de leur alimentation fut au centre de leur histoire. Or il fut l'un des plus negliges par leurs maitres, et pas seulement aux premiers temps, toujours ce fut la grande honte du regime colonial (Debien 1974 : 171).

Ecart entre la theorie et la pratique effective, en somme, sur ce point comme sur de nombreux autres. Retenons toutefois l'idee demeurant essentielle d'une gestion rationnelle et finalisee de l'alimentation des esclaves, inscrite dans l'histoire comme dans les representations dominantes relatives a la sustentation des zombi.

De quoi se compose le regime alimentaire des zombi ? C'est la question, saugrenue de prime abord mais riche d'enseignements, que je posais a divers informateurs. Les reponses furent parfois divergentes, a l'exception toutefois d'une conception recurrente qui ne souffrit d'aucune contradiction et qui traversa la grande majorite des propos recueillis : la nourriture donnee au zombi doit imperativement ne pas contenir de sel, ou avoir ete prealablement desodee.

Q : Quelle nourriture mangent-ils, les zombi ? Peuvent-ils tout manger ?

Marc : Non, tu ne peux pas leur donner a manger du sel. Des que tu leur donnes a manger du sel, la nuit devient la nuit et la journee la journee, ils voient qu'il fait jour lorsqu'il fait jour ... Ils commencent a retrouver connaissance et redeviennent lucides : ils s'apercoivent qu'ils ne sont pas a leur place, et qu'ils sont entoures de gens qu'ils ne connaissent pas. Alors ils se battront avec le oungan et le rueront, ainsi que sa femme, et prendront la fuite : c'est de cette facon qu'ils se sauvent ! ... Il y a un proverbe haitien qui dit : << lorsque le zombi goute a du sel, il ne demande pas a rester >> [Zombi goute sel, li pa mande rete] (Saint-Marc, 6 decembre 2002).

Fritz : Il faut que tu saches que la nourriture que l'on donne le plus frequemment aux zombi est du manioc : de la cassave, sans sel, accompagnee d'une banane figue. Le pain qu'on leur donne est egalement sans sel (Jacmel, 2 juin 2001).

On comprend les raisons d'une telle prevention. Le sel a pour vertu de redonner conscience aux zombi, de fendre d'une lame de lumiere la nuit perpetuelle qu'est le monde pour eux en temps normal. Les zombi << voient clair >> de nouveau, c'est-a-dire recouvrent leur esprit, retrouvent leur personnalite : le jour redevient le jour, le nuit redevient la nuit, leur voyage au bout de celle-ci s'acheve, le monde reprend sa juste signification a la faveur du sursaut de lucidite que leur procure l'ingredient qui, dans le meme temps, libere leur capacite d'action sur celui-ci. Cite par Marc, un proverbe exprime parfaitement cette conception, qui evoque sans detour la valeur liberatrice du condiment. Ne demandent qu'a se sauver les zombi que quelques grains de sel affranchissent : ils s'echappent et << marronnent >> aussitot, non sans avoir prealablement reporte contre leur maitre et sa femme la violence qu'ils subissaient jusqu'alors, en une insurrection meurtriere. Notons qu'a ce sujet, le Code noir imposait un regime divergent: les deux livres de boeuf hebdomadaire etaient salees. Cela n'est pas pour nous etonner, si nous voulons bien admettre que le sel est davantage present dans l'imaginaire en raison de sa valence symbolique qu'en raison de ce type de references historiques : son symbole s'applique << a la loi des transmutations physiques comme a la loi des transmutations morales et spirituelles >> (Chevalier et Gheerbrant 1982 : 858), soit au passage d'un etat a un autre, symbolisme qui recoupe la conception populaire haitienne a son sujet qui insiste sur sa capacite de transformation. En revanche, la reference historique est plus aisement decelable en ce qui concerne la composition du regime alimentaire standard des zombi, tel du moins que le oungan Fritz la presente. Il convient en effet de relever la mention, dans ce fragment comme dans l'article 22 du Code noir cite plus haut, de la cassave, galette de farine de manioc. Les zombi en recevront accompagnee de bananes << ligues >>, goutees pour leur petite taille et leur saveur sucree -- opposee donc au sel --, et d'un peu de pain egalement non sode. Ces deux derniers aliments sont mentionnes dans d'autres presentations, et notamment la suivante ou John traite d'une precaution a prendre en matiere d'alimentation des zombi. Selon lui, certaines nourritures entrainent en effet des consequences facheuses sur le comportement de cette main-d'oeuvre, qui << gatent >> son opiniatrete a la tache.

John: Tu peux aller chez un oungan, acheter un zombi et le faire travailler, et puis finir par le gater ! [epi ou gate-li !]

Q : [silence]. Qu'est ce cela signifie ? Qu'est-ce que cela veut dire : << gater >> ?

John : Tu le << gates >> : faire par exemple qu'il ne travaille plus ! Parce qu'il y a une serie de choses ... il y a beaucoup de choses que le zombi n'apprecie pas ... Des fruits que l'on mange, il y en a ... si le zombi les voit, des que tu les lui donnes a manger, il ne voudra plus jamais travailler, non ! ... Tu comprends ? Il y en a qui mangent des bananes << figues >>, il y en a qui mangent du pain, et puis bon ... ils mangent plusieurs choses. Mais il faut que tu saches cela. Si tu ne le sais pas, tu le nourris et puis il est << gate >> : il ne travaillera plus (Jacmel, 11 avril 2001).

Nous aurons compris que le verbe << gater >> doit s'entendre ici dans son acception negative : produire un tel effet sur le zombi revient a gacher, a gaspiller ses potentialites. Celles-ci seront corrompues en raison d'une inadequation malheureuse entre les gouts alimentaires de l'esclave et la nourriture qui lui sera servie. Il convient donc pour son maitre de connaitre precisement ceux-ci. Non pour le choyer, mais afin d'entretenir au mieux la force de travail qu'il represente. Car son regime alimentaire aura pour caracteristique d'etre finalise en vertu d'un unique objectif: le rendement productif. L'Histoire, de nouveau, eclaire cette forme de preoccupation d'une homologie interessante et nous laisse percevoir ce qui se donne une fois de plus comme une filiation heuristique. Resumant certains modes d'alimentation pratiques aux colonies, Louis Sala-Molins formule le commentaire suivant qui, empruntant quelques mots a l'Essai sur l'histoire naturelle de l'ile de Saint-Domingue de Nicolson (1776), mentionne dans une acception semblable la notion qui nous retient ici.

On peut faire valoir que de << bons maitres >> etaient assez malins pour bien nourrir leurs esclaves afin de s'assurer une bonne rentabilite de leur effort. On n'oubliera cependant pas que les << bons maitres >> sont regardes dans les colonies comme des insenses qui gatent leurs esclaves par trop de bonte (Nicolson cite par Sala-Molins 1987 : 134, souligne par moi).

Les specifications accessibles dans le discours de John se reperent quelques deux cent trente ans plus tot dans le comportement de certains maitres a l'egard de l'alimentation de leurs esclaves. L'alimentation de ces derniers, a l'image de celle des zombi, devait faire l'objet d'une attention particuliere destinee a encourager leur volonte et leur capacite au travail. Les nourrir convenablement revenait a les disposer au meilleur rendement possible. << Vous faites bien de les nourrir et de leur donner des douceurs, car c'est un talent a un habitant de savoir accoutumer ses negres nouveaux de facon a lui rendre du service par la suite ... >> ecrivait ainsi, en 1773, Lorry de La Bernardiere a son fils, gerant de la sucrerie familiale a Saint-Domingue (Debien 1974 : 79).

L'opinion collective aux colonies vilipendait toutefois cette attention jugee excessivement genereuse et par trop indulgente : bien nourrir ces betes de somme conduisait selon elle a les gater, c'est-a-dire a solliciter en elles une paresse mal venue, par exces d'egards. De meme, quoique d'une facon symetriquement inverse, le zombi malnutri et mal nourri -- le zombi qui ne recevrait pas en quantite l'alimentation adaptee a ses besoins mais surtout a ses envies -- refuserait-il de travailler, grevant la rentabilite de son exploitation par le oungan proprietaire. Le mepris historique de certains colons a l'egard des largesses alimentaires utilitaires de certains des leurs se retrouve toutefois dans d'autres conceptions, dans certains autres propos relatifs aux zombi. Le fragment suivant nous le prouve, qui deploie un argumentaire similaire -- en ce qu'il aurait pu etre soutenu par ces << mauvais maitres >> avares en nourriture, la grande majorite de l'epoque.

Fritz : Mais le zombi a un defaut : quand son ventre est plein, il ne travaille pas.

Q : Ah bon ? Pourquoi ?

Fritz : Ah ! ca c'est son propre fonctionnement. Quand son ventre est plein il ne travaille pas ! C'est quand le zombi a faim qu'il travaille ! Il travaille avec de la rage ! Des que son ventre est plein il est paresseux ! (Jacmel, 2 juin 2001).

Ici, la representation precedemment examinee est donc inversee. Il importe de ne pas nourrir les zombi afin que ceux-ci conservent une certaine forme d'energie -- l'energie de la faim, l'energie de la rage --qu'une alimentation trop abondante et trop adaptee a leurs gouts aurait pour effet d'annihiler. Le plus haut rendement ne s'obtient que par l'affamement productif de la main-d'oeuvre servile. Loin de susciter chez elle une inanition sterile, cette methode renforcerait plutot l'ardeur de son affairement. La n'est toutefois pas la representation dominante. S'il faut mentionner cette conception privative du mode d'alimentation des zombi, il convient de poursuivre la presentation de celle qui, largement distribuee bien que diversement illustree, insiste sur la necessite d'un regime alimentaire adapte et rationnellement compose. J'en ai suggere l'idee : le type de nourriture servi vise avant toute chose l'entretien de la force de travail que cette masse servile represente. Les aliments choisis doivent donc accroitre sa capacite a fournir une quantite de travail -- optimale -- dans un temps donne -- court. En vue d'entretenir cette force, un zombi doit << consommer >> un panier de biens, le fameux << panier de subsistance >> marxiste. Dans le cadre notionnel marxiste, ainsi que nous le rappelle l'economiste Michel Rosier, << ce panier peut se reduire au minimum physiologique ou tenir compte de l'environnement geographique et climatique, d'us et coutumes, et de rapports de forces entre classes sociales >> (Rosier 2003). En ce qui concerne les zombi, tout d'abord, ce panier sera impose ; ensuite, il tiendra compte avant tout des vertus energetiques ou plus largement stimulantes des aliments contenus. Sa composition sera referee a la finalite instrumentale attribuee au zombi, dont on cherchera a maximiser le rendement productif. Certains aliments ou substances viendront favoriser l'alienation de l'esclave, son asservissement ; d'autres, conjugues aux premiers, seront choisis en vertu de leurs effets incitatifs, augmentant son energie, accroissant son << excitation >>, ainsi que le formule Andre.

Andre : La nourriture des zombi, c'est du << petit mil >> avec des pois congo secs, mais sans sel ! Sans ! Quand vous adaptez le zombi a la terre, alors vous etes oblige de mettre du sel dans sa nourriture : vous pouvez mettre un grain, ou bien sept grains, selon la quantite de nourriture, de facon a ce qu'il ne parte pas si l'on envoyait du sel sur lui : il y sera habitue.

Q : Pourquoi plutot des pois, des ... ?

Andre : Les pois congo melanges a du << petit-mil >>, c'est l'une des nourritures qui sont << dures >> : le petit-mil fait descendre la tension, mais les pois congo contiennent du fer et du calcium, qui sont la pour exciter le zombi dans son travail.

Q : D'accord. C'est donc quelque chose qui les fait travailler plus vite et qui ...

Andre : ... qui lui donne plus d'excitation (Jacmel, 9 juin 2001).

Ce fragment ou Andre nous livre une veritable approche scientifique de leur regime alimentaire pourrait s'intituler : << d'une dietetique populaire adaptee a l'activite des zombi >>. Diminuant la tension arterielle de l'esclave, le << petit mil >> le maintient dans un etat de disponibilite aux ordres du maitre et lui ote toute velleite de resistance; contrebalancant cette atonie de contention, les pois congo, qui contiennent du calcium et du fer, contribueront pour leur part a son dynamisme physique, condition indispensable pour qu'un rendement productif eleve soit atteint. Conjugues en un dosage savant et equilibre, ces ingredients constitueront une nourriture qualifiee de << dure >> selon ce qui parait etre un fragment d'une taxonomie alimentaire plus large. Il faut entendre par << dure >> une nourriture << forte >>, consistante, tenant au corps, hautement energetique, parfaitement adaptee par consequent aux labeurs epuisants induisant une grande sollicitation physique, musculaire. Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu fais, je te dirai qui tu es. Tout, du mode de logement au mode alimentaire, tout pour le zombi fait l'objet d'une imposition, d'une gestion etrangere a son intentionnalite, inexistante par ailleurs. Il est capital humain. Force de travail. Son existence ne vaut qu'en tant qu'elle est productive, toute entiere devolue a un objectif qui n'est pas le sien. Le zombi est un entrelacs de muscles tendus a la tache, rien de plus. L'instrument d'une fin qui n'est pas la sienne propre. Seule l'adjonction involontaire de sel dans sa nourriture constituerait une issue, nous l'avons vu. C'est pourquoi, par souci de prevention, le maitre devra l'y habituer dans un deuxieme temps, ajoutant quelques grains -- un, puis sept -- a sa nourriture afin de l'y rendre progressivement insensible : procede homeopathique que celui qui consiste a traiter le semblable par le semblable, l'ingestion mesuree, controlee et rationalisee de sel devant conduire le zombi a n'etre plus sujet a ses effets regenerants. Ainsi, s'il advenait qu'un tiers, connaissance ou parent, veuille le sortir de son etat de dependance en projetant du sel sur lui, il resterait indifferent a ses effets.

Tel qu'il ressort des propos d'Andre, l'objectif qui guide la composition du regime alimentaire de ce travailleur servile est donc triple : favoriser physiologiquement sa soumission, grace au petit-mil ; perenniser sa captivite en le soustrayant aux vertus liberatrices du sel ; enfin, accroitre ses capacites physiques et sa vitalite generale a la faveur des effets antianemiques du fer present dans les pois congo. Soit donc : le soumettre, le garder captif, le constituer en bete de somme. Toute l'instrumentalisation du zombi est contenue dans cette triple finalisation de son regime alimentaire. De meme que les maitres blancs etaient tenus de faire fournir de la nourriture a leurs esclaves ainsi que l'edictait le Code noir en son article 22, de meme les oungan maitres doivent-ils nourrir leurs zombis qui, sans leur intervention, ne sauraient s'alimenter seuls et se laisseraient deperir, a la plus grande perte de leur proprietaire. Ainsi que le formulait un de mes informateurs, << le zombi, il n'a de connaissance que quand il est entre tes mains, tu sais que tu lui dois a boire et a manger. Car des que tu n'es plus avec lui pour le servir, il ne sait pas quoi faire de lui-meme >> (Edner, Jacmel, 28 avril 2001).

Nourrir et conserver les zombi en forme physique est donc une priorite rapportee a leur rendement productif. Il s'agit alors, en quelque sorte et aussi paradoxal que cela puisse paraitre, de les garder en vie et en mesure de travailler aussi souvent et aussi longtemps que possible. Cette vie toutefois, aux dires de mes informateurs, n'est pas eternelle. Vient un temps ou le zombi decede a nouveau, meurt une seconde fois -- reellement cette fois-ci. Certes, il ne s'eteint pas rapidement : concue a l'aune de ce que dure la vie humaine, son << esperance >> de << vie >> dependra d'un destin sur lequel il ne saurait avoir de prise, nous le verrons. Il mourra donc, mais pas tout suite ...

La seconde mort des morts-vivants et son mode de gestion

Les zombi peuvent connaitre la mort par deux fois. Si la premiere n'est qu'apparente, la seconde et ultime est quant a elle tout a fait irremediable. Elle ne depend plus de l'action du malfaiteur assassin, mais de la volonte divine qui, ayant des l'origine fixe un terme a la vie de sa creature, la reprend a l'exacte conjonction des coordonnees temporelles definies.

Emelyne : Quand le zombi est chez le oungan depuis longtemps, parce qu'il est mort longtemps auparavant, il arrive un moment ou il ne peut plus travailler parce qu'il est trop vieux. Puis il meurt chez le oungan. Celui-ci alors l'enterre, et alors le Bon Dieu le prend. Parce que lorsque la personne est morte, ce n'est pas Dieu qui l'avait tue ! C'est le oungan. Alors, a ce moment-la, Dieu le reprend (Jacmel, 18 avril 2001).

Le << Grand Maitre >>, Dieu, l'emporte sur le petit maitre, le oungan proprietaire. Ce dernier aimerait conserver sa main-d'oeuvre a jamais : cela lui est impossible car les zombi, un jour, lorsque leur heure est venue, quittent le simulacre de vie qui leur etait impose. Ils subissent le vieillissement, tout comme les pleins vivants, puis s'eteignent. Ces propos d'Emelyne, tenanciere agee d'un petit restaurant de rue, sont bien distribues. Nous les retrouvons chez Marie-Jose, dont l'age avoisine celui de notre precedente interlocutrice. A ceci pres toutefois qu'une precision fort instructive nous est fournie concernant les modalites de cette mise en terre. Cette derniere, dit en substance mon informatrice, fait l'objet d'autant d'attentions que s'il s'agissait d'inhumer l'animal le plus meprise d'Haiti ...

Marie-Jose : Quand la personne meurt a nouveau, ils l'enterrent comme un chien ! Quand le zombi meurt, on l'enterre comme un chien !

Q : Parce que le zombi peut mourir de nouveau, ensuite ... ?

Marie-Jose : Mais oui ! Des que son moment est venu, des qu'est venu le moment pour Dieu de rappeler la personne : la personne meurt !

Quand la personne meurt, son zombi meurt, alors le proprietaire du zombi creuse un trou et l'enterre (Jacmel, 18 avril 2001).

De nouveau pointe, a la faveur d'une analogie eclairante, cette thematique de l'animalisation du zombi. Celui-ci meurt comme un chien, est enterre comme on le ferait d'un chien. Deshumanise au cours de son existence servile, il l'est encore a l'heure de sa mort. Les funerailles, expression privilegiee de la culture humaine, sont ici reduites a leur plus simple expression : celle de l'acte, en dehors de toute intention d'ordre symbolique. Acte qui consiste a creuser un trou et a l'y jeter, sans autre forme de proces. A une vie de chien convient une mort de chien. Mais ce pourrait etre egalement celle d'un cheval, l'objet de ces analogies animalieres etant finalement de souligner la perte du statut d'humanite a laquelle est sujet le zombi, perte qui, precisement, a pour corollaire son assimilation a un animal.

Q : Je me suis laisse dire que les zombi peuvent devenir vieux, et meme mourir ...

Edner : Oui ! Quand il reste et qu'il dure, qu'il dure, qu'il dure trop ... parce qu'il y a des gens qui meurent a soixante-quinze ans, il y a des gens qui meurent a quatre-vingt-dix ans, il y a des gens qui meurent a quatre-vingt-dix-huit ans, etc., et puis tu viens a prendre ce zombi : ce zombi souffre deux fois ! Parce que la personne etait deja agee, elle avait connu la misere, les brimades, et maintenant elle meurt, on la prend, on lui donnera des travaux a faire, ces brimades lui deviennent insupportables. Alors a la fin, elle devient agee : elle meurt dans tes mains. Le zombi meurt d'une seconde mort ! [Zombi-a vin mouri demour/! (Le zombi meurt de deux morts)]. Quand il est mort d'une seconde mort, alors toi-meme, oungan, tu n'iras pas faire de depense. C'est comme pour un cheval : le cheval est couche comme ca et meurt, tu le mets dans un trou et c'est fini (Jacmel, 28 avril 2001).

<< Tu le mets dans un trou et c'est fini... >> Que de violence dans cette formulation ! Une violence symbolique, par l'absence designee d'une gestion symbolique de la mort du zombi. L'essentiel est d'occulter le corps, de le soustraire a la vue, de se garantir contre les emanations nauseabondes que ne manquera pas de susciter le processus de corruption, de decomposition des chairs putrides. La mise en terre repond a l'unique dessein de faire disparaitre le corps afin qu'il n'occasionne une gene pour la vue et l'odorat du maitre. Rien en cet enfouissement ne releve de l'edification d'une sepulture. Aucun respect envers la personne du mort n'y est engage. Aucun desir de memoire non plus. Rien qui releve d'une volonte d'honorer le defunt. Sur le petit tumulus de terre qui couvrira le dernier sommeil du zombi, cette nuit totale parvenue desormais a son achevement, nulle croix ne sera dressee ; nulle construction funeraire ne sera batie ; nul nom, nulle date ne marqueront son souvenir ; car c'est une carcasse que l'on y aura jetee, comparable a celle d'un cheval qui, apres des annees de trajets, de transports, de services, de courses, de fatigue, de souffrances, d'epuisements en tout genre, finit par perdre souffle jusqu'a l'extinction totale de celui-ci. Cette bete, comme le zombi, << tu la mets dans un trou et c'est fini >>. Pas de pleurs, pas de peine. Rien que la fin d'un outil bien vite remplace par un autre. Et quand bien meme la plupart des zombi recoivent un << bapteme >> sous l'espece du nouveau nom qui leur est attribue et qui se substitue au leur propre, ce neo-sacrement utilitaire ne leur donnera pas meme acces au << privilege >> que le Code noir concedait aux esclaves historiques de meme condition, leurs ascendants.

Tel que l'edictait le Code noir dans son article relatif a l'enterrement des serviles, en effet, les maitres avaient certaines obligations envers ceux-ci. Lisons plutot :

Les maitres seront tenus de faire mettre en terre sainte dans les cimetieres destines a cet effet leurs esclaves baptises ; et a l'egard de ceux qui mourront sans avoir recu le bapteme, ils seront enterres la nuit dans quelque champ voisin du lieu ou ils seront decedes (Article 14 du Code noir, cite par Sala-Molins 1987 : 118).

En << terre sainte >>, oui, mais, ainsi que nous le fait remarquer tres justement Sala-Molins a la suite de cet extrait, une terre << bien distincte de la terre sainte ou reposent les maitres et les Blancs >>, la terre de << cimetieres destines a cet effet >>. Voila pour la precision historique.

Dans l'imaginaire qui nous interesse en revanche, << baptises >> ou non --c'est-a-dire debaptises/renommes ou non--, les zombi seront plutot, si l'on m'accorde l'analogie avec l'article precedemment cite, << enterres la nuit dans quelque champ voisin du lieu ou ils seront decedes >>, ainsi qu'il etait fait des esclaves non baptises, statutairement inferieurs aux autres. De nuit. Dans quelque champ. Voisin du lieu ou ils seront decedes. A l'indefini du lieu s'ajoute le stigmate temporel associe au champ du nocturne. Enterrement a la va-vite, a l'emporte-piece, realise n'importe ou en somme, tellement peu sacralise que l'obscurite est convoquee pour lui servir de voile, de paravent. Mise en terre officieuse, convenant par trop au poids de l'ame du servile qui n'a pas meme pu la rendre. Les maitres historiques ne faisaient pas de depense, les oungan proprietaires n'en feront pas davantage pour enfouir la depouille de leurs zombi, nous explique Edner. << Tu le mets dans un trou et c'est fini >>. Zombi si tu tombes, un zombi sort de l'ombre a ta place. C'est ce que nous dit l'imaginaire qui, une fois encore, semble s'abreuver aux sources historiques de la condition servile aux colonies dont temoignent theoriquement les articles du Code noir cites au cours de ce chapitre.

Une solution demeure toutefois pour le maitre, que nous examinerons pour finir sur ce point, et qui a pour interet de lui eviter la perte nette qu'occasionne la mort de son esclave-zombi : la vente de celui-ci. Sentant approcher la fin de son zombi valetudinaire ou extenue par la vieillesse, le maitre procedera a sa transformation en animal, l'animalisant parfaitement cette fois-ci, et le destinera a la boucherie. Le parachevement magique de son animalisation laissera neanmoins planer une ombre qu'exprime un autre pan de l'imaginaire de la zombification : celle que represente l'eventualite d'un cannibalisme indirect. Qui sait si ce quartier de boeuf achete au marche n'est pas de la chair humaine de zombi transmutee ?

Fritz : Comme Evens vient de le dire, le zombi lui-meme, quand il travaille beaucoup, il atteint un certain age. Avant qu'il n'arrive a cet age, le oungan le transforme en boeuf. Quand il atteint l'age, le oungan le transforme en boeuf et le vend a l'abattoir ! ... Avant qu'il ne devienne trop vieux dans ses mains, il le vend (Jacmel, 21 avril 2001).

Ou la bete de somme acheve son voyage en bete d'abattoir. S'il n'est muscle, il sera viande. Et revenu, puisque le zombi animalise par un procede zoomorphique sera vendu. Son inutilite aux champs est l'occasion d'un nouveau benefice. La mort ne le prendra pas, l'arrachant a la propriete de son maitre : elle lui sera donnee, apres que celui-ci l'ait echange contre de l'argent. En lieu et place de l'enterrement viendra se substituer l'ingestion tierce, celle de l'acheteur de tel cuisseau, celle de l'acquereuse de telle epaule, celle de tous les clients de cet etal ou le zombi aura fini disloque, assailli de mouches voraces, progressivement dissemine en des dizaines d'estomacs. Pas d'enterrement, pas de depense d'energie, pas de perte ; plutot le gain d'une vente qu'empochera le maitre, beneficiaire d'un veritable commerce.

L'animalisation du zombi en vue de sa vente : portee sylleptique de la figure du zombi zoomorphe

Q : Si on possede un zombi, peut-on le revendre ?

Hector : Oui, tu peux le revendre si m veux. C'est un commerce ! Parfois d'ailleurs on transforme les zombi en animaux ! D'autres zombi font tourner les moulins a broyer la canne a sucre, comme le ferait un cheval (environs de Saint-Marc, 25 janvier 2003).

<< C'est un commerce >> ; une traite qui, de maniere allegorique, rappelle celle des premiers temps, historique. Les zombi sont transformes en bestiaux avant d'etre echanges contre de l'argent ; au regard de la modalite de leur arrivee aux colonies, de leur condition, de leur statut et de leur fonction sur place, les esclaves connaissaient une meme commercialisation, une identique animalisation -- leur humanite originelle n'etait-elle pas niee dans les faits, reduits qu'ils etaient au rang de la bete, traites qu'ils etaient comme du betail ? Le maitre, d'ailleurs, << mangeait >> leur force qui s'epuisait dans le labeur contraint auquel il les soumettait. Le proprietaire des zombi, pareillement, peut decider de devorer la chair de ses zombi --au sens propre du terme cette foisci--, ou preferer en ceder la propriete moyennant paiement. Bestialises, ses captifs se retrouveront sur quelque marche, attendant acquereur. L'acheteur n'aura que peu de moyen de savoir que le boeuf dont il vient de faire l'achat se trouve etre un zombi. Pour ce dernier, les choses ne changeront pas reellement : le travail qu'il fournissait en qualite d'esclave sorcellaire anthropomorphe se poursuivra sous les traits d'un animal. Il retrouvera les champs pour quelque besoin de labours ou, comme le mentionnait le fragment precite, produira la force motrice necessaire au fonctionnement d'un moulin broyeur, comme le ferait un cheval. Servile et exploite alors qu'il conservait encore son aspect humain premier, il ne le sera pas moins une fois que lui aura ete imposee cette modification magique et radicale de son apparence. Plus rien toutefois, pas meme son enveloppe exterieure, ne le rattachera au statut d'humanite dont il aura ete, par la force et en plusieurs atteintes successives, dechu.

C'est qu'il faut considerer cette figure du zombi zoomorphe comme une expression sylleptique de la condition servile. Rappelons que la syllepse oratoire (et non grammaticale) est une figure dans laquelle un meme mot est pris une fois au sens propre puis une seconde fois au sens figure. Selon l'imaginaire collectif haitien, le zombi transforme est un animal au sens propre : boeuf, mulet, cochon, rien --hormis quelques signes discrets- n'est cense le distinguer des autres etres vivants non humains employes par les hommes. Mais le zombi est egalement un animal au sens figure en ce que sa condition servile de captif, les ventes et reventes successives dont il fait l'objet, et enfin sa cession au marche aux bestiaux lui otent toute chance de figurer au rang des hommes dignes de ce nom. Son essence n'est plus humaine en raison du traitement qu'il subit, non seulement a l'occasion de cette ultime vente de sa personne, mais encore, anterieurement, a chaque fois que sa condition de zombi a permis et justifie son exploitation forcenee. En somme, le zombi est, au sens figure, l'equivalent d'un animal, comme l'est tout esclave qu'une instrumentalisation reifiante deshumanise et apparente finalement a une bete de somme, voire, ici, a une bete d'abattoir potentielle.

Comment se deroule cette transformation --au sens propre- du zombi en animal ? Quel procede le boko emploie-t-il pour y parvenir ? Plusieurs descriptions recueillies mentionnaient l'utilisation d'un fouet --dont trois coups sont dits etre donnes. Ce geste de violence metamorphose la victime, en l'assimilant immediatement a une bete et qui, a l'instar des chaines dont on retrouve quelques echos dans l'imaginaire du magico-religieux haitien, symbolise simultanement l'esclavage --n'oublions pas que le fouet est indefectiblement associe a la conduite des zombi et qu'il participait deja des pratiques coloniales d'obligation au travail ainsi que de sanction a l'encontre des serviles juges fautifs de quelque delit. La transformation zoomorphique du zombi, son animalisation, sa deshumanisation concomitante, decouleraient en somme d'un rappel en acte et d'une evocation symbolisee de l'esclavage --qui, pareillement, cherchait et conduisait a la deshumanisation des captifs.

Il nous faut suivre maintenant un autre theme recurrent de l'imaginaire lie a la condition du zombi : celui de sa visite au domicile de sa mere, qui revele un autre aspect de son assimilation a un enfant. Nous verrons que cette assimilation particuliere n'est pas sans fondements au plan de l'Histoire.

La visite du zombi au domicile de sa mere : ou se precise la figure du zombi infantile

Deux recits fourniront la matiere de cet ultime point d'etude. Deux narrations parmi bien d'autres, retenues en vertu de leur nature exemplaire. Le synopsis de base de toutes ces histoires est celui-ci : un zombi rend visite a sa mere pour lui temoigner de sa condition. Celleci, par negligence ou par impossibilite, n'est pas en mesure de le rencontrer. Le zombi repart vers son lieu de captivite, a jamais. Voila par exemple l'histoire que nous rapporte Madeleine, en un recit pathetique ou, de facon metonymique, est rendue manifeste l'assimilation du zombi a un enfant.

Madeleine : Une mere avait un fils qui etait en conflit avec quelqu'un. Cette personne a tue son fils a cause de cette histoire, alors sa mere l'a enterre. Le soir meme, la mere en reve a vu son fils qui lui disait : << Demain, laisse la porte ouverte pour moi, tu entends maman ? >>, alors elle lui a repondu : << D'accord >>. En se reveillant, elle etait tres surprise ! Elle a raconte son reve, le fait qu'elle avait enterre son fils, qu'il lui avait demande en reve de laisser la porte ouverte pour lui ... Et pourtant, le lendemain, elle oublia de laisser la porte ouverte ! Au milieu de la nuit, elle entendit : << Maman ! Maman ! Maman ! Maman ! >>, quelqu'un qui pleurait, qui pleurait, qui hurlait ! Lorsqu'elle se rendit jusqu'a la porte pour l'ouvrir, il etait trop tard ; elle le vit passer bien loin, entoure de personnes qui le battaient : ils avaient laisse le zombi venir jusque chez lui ! (Jacmel, 5 avril 2001).

Il faut en effet considerer ce recit comme une illustration metonymique de la figure du zombi infantile. Si la malheureuse victime est de toute evidence un adolescent qui, par consequent, entretient des relations fortes et quotidiennes avec sa mere, il rend manifeste, a la faveur de cette caracteristique objective, un trait applique a la figure du zombi d'age adulte en general : son infantilisation dans l'imaginaire. La plupart de mes informateurs precisaient ce fait : le zombi est comme un enfant, il doit obeissance et respect a son maitre qui exerce sur lui une autorite comparable a celle, de nature sociale, que les adultes exercent sur les plus jeunes. S'il n'est nourri, nous l'avons vu egalement plus haut, le zombi ne sera en mesure de pourvoir lui-meme a ses besoins alimentaires : il en va de meme de l'enfant en bas age. Cette assimilation est dans ce recit parfaitement illustree. N'etait la negligence de cette mere, son fils aurait pu la rencontrer afin de lui faire part de sa condition, de ses souffrances. Malgre l'avertissement qu'il lui avait adresse la veille en reve, jour de son deces apparent, il trouva porte close, tentant desesperement d'avertir sa mere au beau milieu de la nuit comme l'aurait fait un enfant apeure cherchant protection et reconfort. Helas, celle-ci ne parut que trop tard et le vit s'eloigner dans la nuit, escorte de ses assassins, membres d'une societe secrete a coup sur, battu par eux, regagnant son lieu de captivite. Quelle etait l'intention de ces derniers, en le laissant ainsi se manifester aupres de sa mere ? Lui faire savoir que son fils avait ete puni, sanctionne pour une faute commise a l'encontre d'un tiers.

Si cela ne peut etre affirme au regard du contenu de ce premier recit, l'idee peut toutefois etre avancee au vu du second qui ne laisse pas place au doute en la matiere. Une plaisanterie fort mal a propos degenere et devient motif de vengeance, ainsi que nous l'explique l'une des personnes rencontrees.

Colbert : J'avais un ami, mais cet ami-la c'etait ... on avait eu la chance de terminer nos etudes. Mais contrairement a ... Moi comme je te l'ai dit, je suis communiste, mais lui il se comportait comme s'il etait superieur aux autres. Un jour il jouait aux dominos, et en jouant il a fait claquer son petit domino sur la table en disant a son adversaire : << Imbecile ! >>. Il plaisantait. L'adversaire s'est dit : << Moi, un imbecile ? Je comprends : tu as ete a l'ecole, moi non. Eh bien, je vais utiliser quelque chose pour enrichir ma connaissance aussi >>. Il partit, et il l'a tue. Il a zombifie mon ami. On a ete a l'enterrement. Le soir meme, l'ami est passe nous dire : << Me voici ! ... C'est le petit philosophe de tel quartier -- je ne vais pas citer le quartier. Je passe ! Dites a maman que je passe ! Je passe ... je passe ... Dites a maman que c'est douloureux mais que je passe ... >>. Il avait ete zombifie ! (Jacmel, 15 mars 2001).

Explicite ici, la raison de la visite au domicile maternel peut parfaitement s'appliquer au recit precedent, ce que je suggerais plus haut. Il s'agit pour les preneurs de zombi de conduire ces derniers a avouer publiquement leur faute, d'une maniere ou d'une autre, ainsi qu'a renseigner leurs proches sur la tragique et douloureuse sanction recue en retour. << Je passe, je passe. C'est douloureux mais je passe, dites-le a maman >>, annonce le << philosophe >> pris pour avoir deconsidere autrui, par vanite. Sa mere saura que son fils aura faute et qu'il est desormais contraint d'en assumer les consequences. Comme tout zombi, il est maintenant comparable a un enfant, soumis qu'il est a une autorite superieure, incapable d'agir seul, irresponsable, dependant, statutairement inferieur a son maitre.

Or, et c'est ici que prend son plein sens la figure du zombi infantile, cette infantilisation du captif dans l'imaginaire en rejoint une autre, historique celle-ci, liee precisement a l'histoire coloniale d'Haiti et a certains stereotypes attaches aux esclaves a l'epoque. Christine Chivallon le mentionne.

On retrouve, assez repandu dans les societes esclavagistes, un stereotype de l'esclave decrit comme indolent, irresponsable, ambigu et intriguant. Ce stereotype est connu sous le nom de Quashee a la Jamaique, de Sambo aux Etats-Unis. Il resume les traits attribues a un esclave infantilise ayant assimile les regles de la societe coloniale. D'apres Paterson ..., ce stereotype aurait ete << joue >> par les esclaves euxmemes. Correspondant a l'idee que l'on voulait se faire d'eux, il aurait permis aux esclaves de fabriquer une surface acceptee par le colon, car venant confirmer sa vision du monde noir, tout en protegeant un univers de sens cache et inaccessible (Chivallon 2004 : 80).

Ce dernier univers de sens n'est pas permis aux zombi, qui ne peuvent s'y refugier. Il est neanmoins troublant de reperer une nouvelle concordance entre certaines donnees historiques liees a la societe esclavagiste et certaines donnees de l'imaginaire relatives a cette figure particuliere du zombi.

Il est fort probable que ces stereotypes coloniaux constituent le materiau d'origine historique a partir duquel s'est elaboree cette conception infantilisante du zombi, conception interiorisee par les esclaves eux-memes, qui tentaient d'y correspondre au mieux pour les raisons evoquees par Chivallon et qui, remanente, se serait perpetuee et transmise dans et par l'imaginaire collectif pour nous parvenir, a peine deguisee, dans ce petit corpus narratif ainsi qu'au travers des diverses representations examinees precedemment qui, toutes, de differentes manieres, depeignent le zombi sous les traits d'un enfant parfaitement immature, incapable d'etre livre a lui-meme et --dans le prolongement de cette idee-- suscitant donc le gouvernement du maitre. Reproduite par Gabriel Debien et datee de 1770, la lettre d'un colon l'exprime sans ambages qui, s'adressant au gerant de sa sucrerie de Saint-Domingue, precise que

les negres nouveaux doivent etre traites la premiere annee comme des enfants ... Ils sont continuellement inspectes. Le soin qu'ils remarquent que l'on a d'eux les attache ... Ils doivent etre enfermes la nuit comme des enfants. Enfin, on ne doit les abandonner a eux-memes que quand ils ont une place a vivres plantee par eux en rapport a ce qu'ils savent preparer leur nourriture (Debien 1974: 75).

Quel qu'en soit l'aspect privilegie, la figure generique du zombi ne saurait etre comprise et rendue intelligible sans cette forme d'eclairage historique a laquelle il nous a fallu recourir a de nombreuses reprises au cours de cet article, a la faveur d'une serie de references au Code noir et aux pratiques effectives rapportees par les historiens. Une memoire collective reste vivace et, sur certains points, remarquablement precise en cet imaginaire partage. En quelque sorte, des notations collectives y furent consignees, relatives au mode de vie et a la condition servile dont certains details nous parviennent encore a la faveur de telle analogie, a l'arriere-plan de tel trait particulier, a l'en-dessous de telle figure d'un zombi sans cesse refere, implicitement, a son ascendant reel avec qui il entretient un rapport de filiation historico-mythique : l'esclave historique, entite generique.

Car en somme, nous l'avons vu, s'il n'est, a l'image de ce dernier, depersonnalise, deshumanise, animalise, le zombi est donc pareillement infantilise ; c'est du moins ce que nous enseigne cette figure particuliere du zombi infantile dont viennent d'etre precises les contours principaux et suggeree l'origine. Parques, renommes, vetus, nourris, enterres ou transformes en boeufs puis vendus, rien de ce qui concerne leur existence ne releve de leur volonte, ni de quelque forme d'intentionnalite que ce soit. Ils sont ces etrangers supremes, vendus, deportes, exploites, revendus, puis enfouis, sinon animalises in extremis.

Un passe present

Si de nombreux travaux anthropologiques contemporains concernant les societes antillaises considerent leur memoire collective de l'esclavage sous l'angle de << l'eradication >> (F. Affergan mentionne par Candau 1998 : 88) (11), de la << rature >>, de << l'obliteration >>, de << l'eclatement >>, de la << rupture totale >> avec une << conscience du passe >> (O. Patterson, cite par Bonniol 2004 : 269), relayes sur ces points par de nombreux ecrivains locaux (12), quand ils ne nient pas tout simplement la dimension collective de cette memoire, parlant dans certains cas de << collectif qui se dispense d'un recours a des representations unitaires >> (Chivallon 2004: 214), parfois encore de << memoire declinee au pluriel >> (A-M. Losonczy, citee par Chivallon 2004 : 214), relevant ailleurs l'absence caracteristique d'un << metarecit >> communautaire et d'un registre (discursif, narratif) unitaire (AM. Jolivet, mentionnee par Chivallon 2004 : 214), il y a lieu de s'interroger sur la force et l'etendue d'une grande part des representations etudiees dans le cadre de cet article qui toutes, a leur maniere, rappellent de maniere implicite et schematique la Traite negriere et l'esclavage. Celles-ci ne participeraient-elles pas justement d'une sorte de memoire collective d'un autre genre, implicite, latente, sous-jacente, non verbalisee mais fondue, delayee et << incorporee >> dans un ensemble de preoccupations imaginaires relatives a la deportation, a l'asservissement et a l'exploitation, mais sans reference consciente et formulee aux evenements passes qui en inspirent, parfois de maniere etonnamment precise, le deploiement ? Nous serions alors en presence non d'une classique metamemoire, << memoire revendiquee, ostensive >> (Candau 1998 : 14) et support habituel de la memoire collective (13), mais d'une forme derivee de protomemoire collective : d'une memoire << anoetique >>, transmise sans prise de conscience, agissant sur les sujets a leur insu (Candau 1998 : 13), veritable << memoire sociale incorporee, parfois marquee ou gravee dans la chair >> (Candau 1998 : 12) et renvoyant a la notion d'habitus chez Bourdieu comme acquis incorpore relevant d'une << presence du passe --ou au passe-- et non [d'une] memoire du passe >> (Candau 1998: 13).

Seulement, cette protomemoire n'investirait pas la chair, le corps, ses attitudes et ses dispositions, mais cette partie de l'imaginaire collectivement partagee dans ses dispositions a travailler sans cesse le theme de la servitude --d'ou cette forme << derivee >> de protomemoire. Tout comme cette derniere dans son acception stricte definie par Joel Candau, cette memoire collective de l'esclavage rendrait present le passe mais n'en ferait pas une mention explicite et verbalisee. Elle le ferait revivre, au sein de l'espace de l'imaginaire, dans chaque motif, chaque figure, chaque relation de nature dissymetrique qui renvoient chacune aux themes de la << vente >>, de la mise en servitude et de l'esclavage sorcellaire. Nous aurions alors affaire a une protomemoire dematerialisee, sans corporeite litterale, mais injectee et incorporee figurativement dans le corps de l'imaginaire collectif, espace refuge de cette souvenance en acte des evenements primordiaux, fondateurs.

A la suite de Roger Bastide qui soulignait la preeminence d'une << memoire motrice >> comme support de la memoire collective des societes afro-americaines --au detriment des souvenirs intellectualises de la << memoire-images >>, faibles (Bastide 1996 : 197) --, Anne-Marie Losonczy, s'interessant aux communautes noires de la region du Choco en Colombie, releve que les formes du langage corporel et gestuel, << inscrites au plus profond de la memoire motrice des corps, semblent constituer le substrat le plus resistant de la memoire collective afroamericaine >> (Losonczy 1997 : 181). Ainsi note-t-elle que la facon qu'ont les Noirs du Choco de piler le riz, de marcher, de manger, de se coiffer, de poser certains gestes relatifs au respect ou a la reserve << font constamment revivre une Afrique dont aucune trace mnesique consciente ne survit dans cette culture >> (Losonczy 1997 : 183). L'anthropologue precise cette pensee plus loin, lorsqu'elle explique que le corps de ces descendants d'esclaves

continue a mettre en forme precisement ce que les langues et les rituels oublies de l'origine ne peuvent plus dire, comme si cette gestuelle s'inscrivait en continuel contrepoint de ce que vehicule le systeme de pensee syncretique : en contrepoint d'une identite nouvelle au creux de deux autres, de celle du colonisateur et de celle des voisins forces, les Indiens. Les gestes y introduisent en tiers un rappel des origines oubliees, refoulees en deca du conscient. Ce refoule fait constamment retour sur les corps et se deploie dans la communication avec les saints ... (Losonczy 1997 : 184-185).

Les conceptions collectives relatives au mode d'entretien de la masse servile que constituent les zombi nous confronteraient donc egalement, et de maniere analogue, a un rappel en acte de l'episode esclavagiste, a une mise au present du rapport fondateur de servitude. Nous pourrions finalement nous demander, avec Andre Breton : << Quelle lessive ... parviendra donc a effacer de l'esprit des hommes les grandes cicatrices collectives et les souvenirs lancinants de ces temps de haine ? >> (1971 : 32).

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Franck Degoul

Universite Laval et Universite d'Aix-Marseille III

(1.) A l'encontre de ce que l'on rencontre habituellement dans la litterature consacree a cette figure, le terme zombi sera ecrit sous cette forme au singulier et au pluriel, comme il est d'usage avec les termes -- categoriques ou autres -- issus des cultures etudiees par l'ethnologue. Il en ira ainsi de tous les autres vocables repondant a cette meme caracteristique.

(2.) Qualificatif que je propose afin de rendre compte de l'etat intermediaire dans lequel se trouve le zombi, n'etant ni tout a fait mort, ni tout a fait vivant - para doit alors s'entendre dans le sens de << voisin >>.

(3.) Notons qu'en ce domaine deja, l'imaginaire collectif calque certains de ses motifs sur des traits historiques reels concernant les types d'emploi de la main-d'oeuvre servile : selon leur couleur, leur age, leurs capacites propres, les esclaves etaient en effet affectes a des postes differents, organisation socioraciale du travail de laquelle decoulait une hierarchisation statutaire interne a la population servile. Au sommet se trouvaient les esclaves de la maison du maitre comprenant notamment les domestiques et les servantes, places les plus << prestigieuses >> que pussent occuper les esclaves (Regent 2005 : 131). L'historien Gabriel Debien rapporte ainsi que << les nouveaux pouvaient avoir pour maitres des habitants d'une ville ou d'un bourg : negociants, boutiquiers, artisans, employes, ou officiers. Mais les neuf dixiemes entraient sur les plantations, les uns comme domestiques, d'autres comme apprentis des ouvriers assurant la conduite reguliere du travail et le bon etat des batiments, le plus grand nombre comme esclaves de terre, c'est-a-dire comme ouvriers ou plutot comme manoeuvres agricoles >> (Debien 1974 : 85).

(4.) << Je suis entre dans son ounfo ... une chambre, ils etaient tous alignes, assis sur une chaise. Et puis il a releve les draps [qui recouvraient les zombi], il me les a montres. Il les a fait se lever. Il y avait de jeunes et belles personnes, des << personnages >> [personnes agees], des voleurs, des assassins ...>> (John, Jacmel, 11 avril 2001).

(5.) Ecuelles de calebasse.

(6.) Il est interessant de confronter la description que nous donne Fritz de la << maison des zombi >> avec celles que fournissent les historiens des << cases a esclaves >> aux colonies. Louis-Sala Molins s'en fait l'echo, qui rapporte que : << Les historiens soulignent, unanimes, que la mortalite des esclaves noirs est singulierement elevee. On sait leurs conditions de vie et de travail. Parmi tant d'autres, Labat, Du Tertre, Moreau de Saint-Mery decrivent l'extreme misere des cases a esclaves, dont le seul mobilier est constitue par une espece de claie suspendue et de quelques calebasses, et dont les murs cloisons sont tellement minces que la froideur des nuits s'y engouffre sans obstacle >> (Sala-Molins 1987 : 144, souligne par moi). La presence, dans la maison des zombi, de calebasses materialisant les serviles, est-elle fortuite ? Sans pouvoir l'affirmer en raison de la minceur de ce detail, il se pourrait qu'existe sur ce point une relation entre les deux descriptions precitees. La description de Fritz puiserait alors ses motifs au modele historique des anciennes maisons d'esclaves, dont la memoire serait inscrite dans un fonds collectif de representations inspirees plus ou moins consciemment du passe et des caracteristiques formelles de ces abris a serviles.

(7.) Une precision s'impose. Si un souci nataliste se fit jour chez les colons au XVIIe siecle et traversa le suivant, lorsque les arrivees des negriers devenaient rares et tres irregulieres (Debien 1974 : 350, 356), la presence des enfants n'en demeurait pas moins, finalement, problematique, pour les raisons invoquees par Sala-Molins et Petre-Grenouilleau : << La presence des enfants passe plutot pour un embarras. Ils sont aussi improductifs que les vieux, ils ralentissent le travail des meres a qui au reste il faut donner une nourriture plus forte ... Apparemment on n'a pas decourage les maternites, mais on ne les a plus tenues pour profitables a l'avenir des plantations >> (Debien 1974: 351).

(8.) Dans les colonies francaises a tout le moins, car, << pendant tres longtemps les Portugais baptisaient les noirs avant meme de les embarquer sur les bateaux negriers et de les transporter au Bresil >> (Sala-Molins 1987 : 95).

(9.) Andre Vilaire Chery developpe une analyse identique, qui note que << le changement de nom impose a l'esclave a son arrivee a Saint-Domingue releve de cette strategie [de deshumanisation, de depersonnalisation, de negation de l'etre]. Renommer quelqu'un, c'est proprement le depersonnaliser, en faire une autre personne ; c'est l'aliener, au sens fort du terme (alienus = etranger), en faire un parfait etranger a lui-meme ; c'est lui signifier qu'une page est desormais tournee dans son existence, que l'avant n'existe plus et qu'on est a present un autre homme, une autre femme qui debute dans une nouvelle vie, a son point zero. Une agression contre le psychisme tout autant que contre la memoire >> (Vilaire Chery 2004 : 138).

(11.) << Lorsqu'un groupe est ampute de la memoire de ses origines, l'elaboration que ses membres font de leur identite (c'est-a-dire sa representation) devient complexe, aventureuse, et incertaine, ce qui semble etre le cas dans l'ile de la Martinique ou, d'acculturation en deculturation, l'histoire de longue duree (passe servile, deportations, humiliations diverses) a ete eradiquee >> (Candau 1998 : 88).

(12.) Jean-Luc Bonniol releve en effet que, influences par la nouvelle donne ideologique que representent l'idee d'Antillanite (E. Glissant) et, a sa suite, le mouvement de la Creolite (J. Bernabe, R. Confiant, P. Chamoiseau), << bon nombres d'ecrivains locaux contemporains ont developpe le theme de l'amnesie collective, sous le signe de l'absence de traces et de l'impuissance de la memoire >>. E. Glissant parle ainsi de << non-histoire >>, du << raturage soigneux du passe >> et de << l'obscur de cette memoire impossible >>, quand, du cote anglophone, Derek Walkott estime qu'avec le temps, << l'esclave capitula devant l'amnesie >> (cites par Bonniol 2004 : 269).

(13.) Type de memoire que l'on peut definir, pour emprunter la formulation qu'en donne Jean-Luc Bonniol, << comme la construction sociale qui assemble et traite les elements du passe vecu par un ensemble d'individus, et qui donne a ces derniers la capacite d'interpreter les traces inscrites dans ce passe >> (Bonniol 2001 : 173).
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Article Details
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Author:Degoul, Franck
Publication:Ethnologies
Article Type:Critical essay
Geographic Code:5HAIT
Date:Mar 22, 2006
Words:14803
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