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De la nostalgie a l'abjection: la memoire du socialisme a l'epreuve de la transformation postsocialiste.

Cet article se penche sur les visions positives du socialisme qui ont circule en Roumanie apres la chute du regime socialiste, en proposant de les aborder dans une perspective qui rende compte de leur capacite heuristique et de leur inscription dans des processus sociaux. En partant du discours developpe par les cadres agricoles, l'auteure met en evidence la maniere dont la memoire du socialisme s'enracine dans l'experience concrete des acteurs et la facon dont elle se constitue comme un commentaire des transformations sociales et economiques postsocialistes.

This article examines positive visions of socialism that have circulated in Romania after the collapse of the socialist regime, and proposes to address them in a perspective that takes into account their heuristic potential and their embeddedness in social processes. In the context of Romanian agriculture, the author highlights the way in which memories of socialism are rooted in the actors' concrete experience, and the manner in which they represent a commentary on post-socialist social and economic transformations.

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Le socialisme a-t-il ete bon a quelque chose ? Generalement, la reponse qu'on donne aujourd'hui a cette question est negative : les analystes de l'ancien bloc sovietique, qu'ils se situent a gauche ou a droite, n'y voient qu'une chose du passe, dont l'incompatibilite avec les developpements mondiaux contemporains serait deja prouvee par la chute des regimes communistes dans cette partie du monde. Il n'en reste pas moins que, dans ces pays, des visions plus positives et valorisantes du socialisme ont cours, non seulement chez les anciens apparatchiks purs et durs, mais aussi dans certaines categories de leurs populations. Cet article se penche sur ces memoires positives du socialisme, en essayant de depasser une perspective qui ne les concevrait que comme des faits bizarres d'un postcommunisme tumultueux pour en rendre compte en tant que faits sociaux et culturels dont l'explication reside egalement dans leur inscription sociale et culturelle locale.

Apres la chute du communisme dans l'ancien bloc socialiste, la memoire et le rapport au passe ont compte parmi les themes les plus etudies par ceux qui se sont penches sur cette region du monde. De nombreux articles, sessions, colloques et congres leur ont ete dedies depuis, et il semble assez probable que leur popularite se maintiendra pour quelque temps encore. En fait, cet engouement pour la memoire de la part des analystes de l'ancien bloc sovietique se trouve renforce par quelques tendances plus generales. Ainsi, d'un cote, il fait echo au regain d'interet pour la memoire qui s'est manifeste ces dernieres annees dans les sciences sociales, et en anthropologie en particulier (Bloch 1998 ; Crane 2000 ; Fentress et Wickham 1992 ; Forty et Kuchler 1999 ; Homans 2000 ; Kwint, Breward et Aynsley 1999 ; Sutton 2001 ; Nahachewsky et Shostak 1999). D'un autre cote, le succes universitaire du theme de la memoire parmi les analystes de l'Europe de universitaire du theme de la memoire parmi les analystes de l'Europe de l'Est et de l'ancienne Union sovietique est en consonance avec le mouvement de plus grande envergure qui traverse ces societes, celui du reamenagement de leur rapport au passe. Declenche par la disparition du monopole ideologique que les partis communistes maintenaient sur les visions sociales du futur, du present et du passe, ce mouvement a debouche sur un laborieux travail de << reecriture de l'histoire >>, travail auquel les journalistes, les politiciens, les intellectuels, mais aussi les analystes des sciences sociales participent.

La direction la plus forte qu'a prise ce mouvement a compris des efforts pour inclure la repression dans l'histoire officielle de l'epoque socialiste, en << donnant voix >> a ceux qui ont ete reduits au silence durant cette periode (dissidents politiques, membres des << classes ennemies >>, minorites ethniques ou sexuelles). En participant a ce mouvement de reecriture du passe, plusieurs recherches se sont concentrees sur l'analyse des processus de reconstitution des << memoires refoulees >> de ces divers groupes, en mettant en lumiere le role de la memoire comme vecteur de construction identitaire (Jones 1994 ; Remmler 1995 ; Smith 1996).

D'autres etudes des processus de rememoration et de reinterpetation du passe dans l'ancien bloc socialiste sont parties, a rebours, non pas des groupes et de leurs rememorations, mais des vehicules qui servent a inscrire la memoire dans la realite sociale de ces pays : l'environnement bati (Buciuca 2002); les musees (Khazanov 2000) et les artefacts (Ten Dyke 2000); la litterature (Hammer 1998); ou encore les commemorations, les monuments et les cadavres (Verdery 1999). Le detour a travers ces << lieux de memoire >> (Nora 1984) a permis de mettre en evidence le caractere conteste de la memoire et des interpretations du passe, ceci amenant au constat fait par de nombreuses analyses portant sur les transformations postsocialistes : celui de la diversite et meme de la divergence des memoires mises en marche apres la chute du socialisme (Kalb, Svasek et Tak 1999).

Ainsi, a cote de la memoire traumatisee des victimes du communisme, on a constate egalement l'existence d'une memoire revalorisant la periode socialiste, ou, du moins, certains de ses aspects et moments. C'est d'ailleurs en partant de l'hypothese de cette revalorisation que certains analystes ont essaye d'expliquer la victoire des partis regroupant les anciens apparatchiks communistes dans plusieurs elections qui ont eu lieu dans les pays de l'Europe de l'Est apres 1989 (Potel 1994; Creed 1995).

Mais, bien que remarquees a maintes reprises, les visions positives du socialisme ont moins fait l'objet d'une analyse approfondie que les visions negatives mobilisees par ceux qui se sont definis comme les victimes du socialisme. De maniere generale, chaque fois qu'on s'y est heurte, ces visions positives ont ete vues comme des curiosites, des << exotica >> propres a des societes sortant de plusieurs dizaines d'annees d'imposition ideologique. Selon ces approches, ce qui semblerait propulser la revalorisation du socialisme serait un bizarre mais comprehensible phenomene de la nostalgie. Devant les insecurites engendrees par les reformes economiques de demantelement de l'economique etatique et d'ouverture au marche mondial, une partie de la population locale se serait tournee vers la periode socialiste pour trouver dans la securite qu'elle leur offrait l'objet de leur regret melancolique.

L'analyse de ces visions du socialisme en termes de simple << nostalgie >> pose toutefois quelques problemes. Elle a recours en fait a une conception psychologique universaliste du comportement (partant d'un pretendu besoin universel de securite), conception d'ou le social et les inscriptions contextuelles et locales des visions positives du socialisme sont evacuees. Autrement dit, ce type d'analyse nous laisse toujours sur notre faim quant au pourquoi et au contenu concret de cette etrange poussee nostalgique. En effet, les analyses en termes de << nostalgie >> expliquent les phenomenes sociaux et culturels (en l'occurrence, les visions positives du socialisme) en partant non pas des processus sociaux et des definitions culturelles locales, mais de facteurs externes tenant a un affect ou a des besoins humains universels--ce que Marshall Sahlins appellait la << raison utilitaire >> (Sahlins 1976).

En derniere instance, il se peut que les analyses en termes de << nostalgie >> nous eclairent moins sur les processus en cours en Europe de l'Est, que sur un certain regard que les sciences sociales jettent sur cette partie du monde. Car, en continuite avec les heritages conceptuels de la Guerre froide, les analyses en termes de << nostalgie >> releguent les visions positives du socialisme au niveau des emotions et nient du coup leur capacite heuristique. Rangees dans la case de l'affect, ces visions prennent ainsi des teintes irrationnelles ; elles deviennent des mecanismes psychologiques compensatoires sans aucun apport cognitif.

Le besoin d'une explication plus approfondie de ces visions positives est donc desamorce des le depart : partant d'une << nostalgie >> a parametres psychologiques universellement valables, ces analyses occultent du coup la necessite d'une investigation des definitions locales des emotions et des << besoins >> ressentis lors des evocations du socialisme.

Une comprehension des transformations actuellement en cours dans les pays de l'ancien bloc sovietique ne peut pourtant pas eluder l'analyse approfondie de cet important aspect de leur realite contemporaine qu'est l'emergence des visions positives du socialisme. Pour realiser une telle analyse, je propose de depasser une comprehension de ces visions en tant que simples expressions d'emotions et de les voir egalement comme des modes de comprehension que les acteurs developpent afin de donner sens au monde dans lequel ils vivent. Comme toute rememoration, elles constituent aussi des manieres de concevoir le monde, des schemas explicatifs, ainsi que des schemas pour assigner le blame (Farmer 1992). En fait, ces visions du passe ne constituent pas seulement de simples reconstructions du passe (de ces << choses revolues >> qui constituent l'objet de la nostalgie), mais aussi des commentaires sur le present et sur les modeles de societe dans laquelle on desire ou non vivre.

Dans cet article, je considererai la memoire non pas en partant de la maniere dont elle << s'objectifie >> dans des objets ou des evenements, non plus que de la maniere dont elle contribue a la construction identitaire, mais en partant des processus heuristiques mis en marche a l'occasion des rememorations. En suivant Munn, je considere la memoire comme etant une apprehension des horizons de l'action et de l'avenir, comme etant constitutive de la relation entre le passe, le present et le futur, et de leur construction reciproque (Munn 1992). La memoire est donc inscrite dans le present de ceux qui la mobilisent ; tout d'abord parce qu'elle se trouve prise dans les luttes de pouvoir symboliques que se portent les differents acteurs autour de la << definition legitime de la realite >> (Bourdieu 1989) ; et ensuite, parce qu'elle trouve son enracinement dans l'experience concrete que les gens font de cette realite (Roseberry et O'Brien 1991).

Je propose de partir d'une conception sociale des visions du socialisme, en les voyant, tout comme d'autres constructions de la memoire, comme participant a des processus sociaux localises dans la position, la trajectoire et l'experience de leurs porteurs. Dans cette perspective, la memoire du socialisme n'est pas une, mais multiple. Il n'y a pas une memoire du socialisme --autrement dit, un discours collectif que la societe entiere tiendrait sur son passe--, mais des memoires du socialisme --c'est-a-dire des discours divers que differents groupes tiennent sur le passe et qui se trouvent hierarchises par le controle que ces derniers arrivent a avoir sur les canaux de transmission du << savoir legitime >>. Les discours sur le socialisme dependent de la dynamique des rapports de pouvoir dans les societes de l'Est et s'inscrivent dans l'experience specifique qu'en font les acteurs. Ces discours constituent autant d'essais de legitimation de sa propre position et de delegitimation des autres acteurs dans le champ social qu'un commentaire sur les transformations actuelles en Europe de l'Est, sur leur possible direction future et sur les << projets de societe >> desires.

Afin de saisir toutes ces dimensions, il est necessaire de partir d'un cas concret. J'ai pris comme cas d'etude un groupe qui se detache de maniere particuliere dans la realite contemporaine de la Roumanie et, en particulier, de ses campagnes : les cadres des unites heritieres de l'ancienne agriculture socialiste, soit les associations agricoles et les fermes d'Etat. Constituant dans leur majeure partie un example de reconversion des anciens cadres de l'economie socialiste (ici, les cooperatives et les fermes d'Etat socialistes), les cadres agricoles se situent en haut de la hierarchie locale des villages roumains, bien que toujours en position ultime dans la hierarchie economique nationale (1). Leur discours et la construction qu'ils font du socialisme sont fonction de leur position et de l'experience qu'ils ont fait du monde rural et agricole durant le socialisme, ainsi que de leurs essais pour s'y maintenir apres sa chute.

Cet ancrage tres specifique n'empeche toutefois pas certains elements de leur vision, en particulier la valorisation du socialisme, d'etre presents dans le discours d'une categorie plus large d'habitants des campagnes roumaines. En fait, non seulement les cadres et les villageois ont-ils baigne, durant le socialisme, dans l'ideologie diffusee par les autorites centrales du Parti (qu'ils ont bien entendu reinterpretee, tout en y puisant aussi des elements), mais, sous certains aspects, les villageois et les cadres ont partage des positions --et donc des experiences-- similaires relativement a d'autres categories sociales (par exemple, celles de ruraux par rapport a celles de citadins). Plus profondement, la valorisation plus large du socialisme provient de ceux qui sont les plus enclins a cette valorisation, voire de ceux que l'on pourrait appeler << les gagnants du socialisme >>, qui sont non seulement les cadres, mais aussi tous ceux qui ont su s'inserer de maniere optimale dans le systeme en sachant manipuler ce dernier a leur propre avantage (a travers, en particulier, l'acces a un emploi salarie garanti et l'appropriation illicite mais souvent toleree de ressources de l'avoir commun). Dans les campagnes roumaines, ces derniers formaient une couche assez large, comprenant notamment les ouvriers << navettistes >> qui travaillaient dans les centres industriels environnants. A la lumiere de l'impact devastateur que les reformes postcommunistes eurent sur les campagnes roumaines, la desaffection par rapport a ces reformes et la valorisation des benefices que la population a pu tirer du communisme devinrent plus repandues que ce que pretendent les politiciens et les organismes internationaux. Si l'ancrage de la memoire est particulier a un groupe donne et a son experience, il n'en reste pas moins que les memoires du socialisme vehiculees dans les campagnes roumaines (ainsi que plus largement dans la societe roumaine) ne sont pas etanches et radicalement distinctes.

Le materiel que j'analyse ici est constitue d'entretiens que j'ai conduits avec une trentaine de cadres agricoles durant une recherche de terrain que j'ai realisee en 1998-1999 et qui porte sur la transformation de l'agriculture roumaine apres 1989. L'aire de l'etude a ete le sud du departement de Dambovilta, lui-meme situe dans la region sud-est du pays, a la frontiere du departement ou se trouve la capitale du pays, Bucarest. Le sud de Dambovita est une zone de plaine qui a connu, au debut des annees 1960, la transformation des anciennes petites proprietes paysannes et des anciens domaines en cooperatives agricoles (CAP) (2) et en fermes d'Etat (IAS) (3), respectivement. Apres 1989, cette zone a subi pleinement les processus de transformation des structures de production agricoles qui ont traverse l'agriculture socialiste des cooperatives et des fermes d'Etat. L'analyse de ces processus permettra de degager la trajectoire specifique suivie par les cadres agricoles et ainsi, par la suite, de mieux comprendre le discours qu'ils portent sur le socialisme.

Agriculture et cadres: continuites et reamenagements

Apres la chute du regime communiste, l'agriculture roumaine a connu une des transformations les plus rapides qui aient affecte l'economie socialiste roumaine. Des 1991, la loi fonciere a decrete le demantelement des cooperatives agricoles et la retrocession de leurs terres aux anciens proprietaires et a leurs heritiers. L'agriculture socialiste n'a pas ete pour autant immediatement demantelee. En effet, les fermes d'Etat ont ete soustraites aux processus de redistribution de terres et de privatisation des entreprises etatiques, tandis que les nouveaux proprietaires ont ete encourages a former des associations agricoles qui, parfois, etaient directement heritieres des cooperatives socialistes. De plus, le parti de l'ancien apparatchik Iliescu, qui a pris le pouvoir apres le renversement de Ceautescu et qui a reussi a s'y maintenir pendant les sept premieres annees de la transition, a maintenu les fermes d'Etat sous le controle du Ministere de l'agriculture et a englobe les nouvelles associations dans un << systeme d'integrateurs >> controle par l'Etat. Ce systeme servait a controler la production des associations en regulant tant les liens qu'elles entretenaient, en amont, avec les unites de services mecanises ou les entreprises productrices d'engrais, que les liens qu'elles entretenaient, en aval, avec les unites de distribution et de commercialisation des produits agricoles (4). Par tous ces moyens, pendant les sept premieres annees de la << transition >>, les associations et les fermes d'Etat sont restees sous le controle et la protection de l'Etat et ont ainsi survecu malgre la reduction de leurs superficies et l'envolee importante des petites exploitations des nouveaux proprietaires fonciers. Finalement, et tout aussi important, le maintien de leurs liens avec l'Etat s'est double du maintien des anciens cadres agricoles a leur direction. En fait, les fermes d'Etat ont en grande partie garde les memes directeurs, chefs de sections et ingenieurs que ceux qui se trouvaient a leur tete a la fin des annees 1980, tandis que les associations agricoles sont devenues un debouche important pour les presidents des anciennes cooperatives socialistes.

Apres 1997, l'arrivee au pouvoir d'une coalition de droite, la CDR (5), dediee a l'acceleration de la reforme de l'economie socialiste et a l'ouverture de l'economie roumaine au marche mondial, a debouche sur un reamenagement plus radical des structures economiques et des positions des differents acteurs a l'interieur de ces structures. Le lien qui unissait les fermes d'Etat et les associations a l'Etat a ete remis en question : la voie a ete laissee libre a la constitution de nouveaux liens (en particulier avec des entreprises agroalimentaires, des banques et de nouveaux entrepreneurs fournissant des services mecanises), cette fois-ci sans que l'Etat intervint comme mediateur et pourvoyeur de ressources. Le systeme des integrateurs a ete demantele, tandis que l'Etat a limite la regulation qu'il exercait sur les prix agroalimentaires et a diminue substantiellement les subventions qu'il canalisait vers l'agriculture, en particulier vers le secteur associatif/etatique. Le resultat du retrait de l'Etat et de l'ouverture au marche mondial a ete, dans l'immediat, le blocage des circuits au long de la chaine agroalimentaire. Les unites agricoles, petites ou grandes, ont ete confrontees au manque de ressources necessaires a la reprise du cycle de production, ainsi qu'au manque de debouches pour leur production. En 1998, tous ces facteurs, combines a la secheresse, ont cause une diminution considerable des productions et, donc, des revenus. Le processus de << demodernisation >> de l'agriculture roumaine, entame des les annees 1980 mais accelere depuis la chute du regime communiste, s'est poursuivi de plus belle.

En raison de tous ces facteurs, les cadres du secteur associatif et etatique ont vu baisser leur pouvoir a l'interieur des hierarchies agricoles et economiques. Confrontes a cette nouvelle realite, les presidents des associations et les directeurs des fermes d'Etat ont repondu par un discours visant a legitimer leur propre position tout en essayant de delegitimer celle des autres. Ils ont essaye de contester cette baisse de pouvoir et de legitimer une eventuelle reprise de leur place dominante a travers un discours plus general sur l'Etat, la societe et l'appropriation, c'est-a-dire sur les fondements memes de l'ordre social et des relations se trouvant a la base de la societe.

De l'age d'or de l'economie socialiste a la destruction de la reforme postsocialiste

La vision dominante du socialisme en Roumanie postsocialiste, promue par le gouvernement mais aussi par de nombreux analystes locaux, reprend, pour l'essentiel, le schema et le jargon que le Fonds monetaire international et la Banque mondiale utilisent pour legitimer la reforme radicale des economies etatiques heritees du socialisme. Dans ce schema, l'economie socialiste est foncierement mauvaise, car prise dans la camisole de force de l'Etat et ainsi inefficace et non competitive. Elle doit et va etre remplacee, de par les lois ineluctables du marche, par une economie de marche libre et competitive. Dans cette vision, la solution aux problemes de l'economie roumaine reside alors dans l'elimination des vestiges du passe et dans la conversion (quasi magique) des entreprises etatiques en entreprises capitalistes.

Les cadres agricoles contestent de facon assez directe le bien-fonde et la legitimite des politiques gouvernementales de destructuration et de dissolution des structures economiques etatiques entreprises apres 1997. En fait, leur discours est construit en dehors du discours officiel et decidement en opposition avec lui. Ainsi, pour eux, les transformations que l'agriculture roumaine a subies apres 1989, et particulierement apres 1997, transformations qui ont porte des coups decisifs a l'agriculture etatique et associative, ne representent pas, comme le pretendent les gouvernants, un pas vers son amelioration, une << destruction creatrice >>, mais une destruction finale et regressive.

Pour les cadres agricoles, les transformations postsocialistes representent une destruction maligne parce qu'elles constituent la destruction d'une economie socialiste qui n'etait pas, comme le pretendent les gouvernants, inefficace, mais, au contraire, de tres haut potentiel. D'apres eux, durant la periode socialiste, l'industrie etait competitive et l'agriculture connaissait de tres bonnes performances : la preuve en est que la Roumanie exportait ses produits partout dans le monde. A cette modernisation de l'economie a succede neanmoins, apres la chute du regime communiste, et en particulier apres l'arrivee du gouvernement de droite en 1996, la destruction radicale des acquis du passe. On a detruit ainsi non seulement les cooperatives, mais aussi l'agriculture d'Etat, symbole de la modernisation de l'agriculture roumaine et sommet des aspirations carrieristes de la bureaucratie agricole locale. Comme me le disait un ancien ingenieur agronome d'IAS, l'agriculture d'Etat se trouve << au bord de l'extinction >>, elle est arrivee a etre << non pas a terre, mais au fond de la fosse et elle continue toujours de creuser sa fosse >>.

Le paysage commun des campagnes roumaines (du moins au sud du pays) est d'ailleurs la pour temoigner, a tous ceux qui savent la voir, de cette destruction. Parsemant ce paysage des plus imposants edifices non residentiels, les sieges, etables, ateliers ou remises des anciennes cooperatives, stations de mecanisation, fermes d'Etat ou complexes d'elevage rappellent incessamment, par leur ruine et par la rouille qui s'empare de leurs clotures et outillages, la destruction de tout un monde, Pour les anciens cadres de l'agriculture socialiste, ainsi que pour de nombreux villageois, ce monde et ses insignes representent le sommet revolu d'un developpement et d'une modernite socialistes qu'ils revendiquent avec fierte.

Pour les cadres agricoles, la destruction de l'agriculture socialiste s'inscrit dans une vision apocalyptique du present, car elle represente non pas un phenomene circonscrit et marginal, mais la destruction de l'agriculture roumaine en entier. Pour un directeur de ferme etatique, << la periode actuelle est le plus sombre des reves. Depuis sept ou huit ans, nous descendons vers le fond. L'etat de l'agriculture est proche du coma >>. Cette destruction represente ainsi une regression absolue, une descente et non pas, comme dans le discours des gouvernants, un pas douloureux mais necessaire pour rendre l'agriculture roumaine plus competitive. En comparant le niveau actuel de l'agriculture a ses niveaux passes, les cadres agricoles essaient de rendre par des images saisissantes son etat present d'arrieration technologique et productive : << le niveau de l'agriculture est plus bas qu'en 1950, qui lui-meme etait plus bas qu'en 1938 >>.

Qui plus est, la destruction de l'agriculture socialiste est symptomatique d'un phenomene qui depasse le secteur agricole : la destruction plus globale de l'economie roumaine. << Chez nous, on detruit cette economie, et c'est seulement la poussiere qui en reste >>. Cette destruction est la resultante d'une voie qui s'est averee etre un cul-de-sac pour la societe roumaine dans son ensemble et qui ne debouche plus sur une amelioration, mais au mieux sur une stagnation. << Il y a quelque chose qui tourne en rond [dans l'economie roumaine] >>. Dans cette voie, il n'y a plus ni sortie ni espoir. Comme me le disait un chef d'association, << en Roumanie, il n'y a aucune chance pour l'agriculture. Mais pas seulement pour l'agriculture ; pour beaucoup de choses, il n'y a pas de chance en Roumanie. Les jeunes sont desorientes, les ouvriers sont a terre. L'agriculture est a terre, la sante est a terre, l'armee est a terre, que diable faire encore ! Ca va etre de pire en pire et on n'entrevoit pas d'espoir pour un avenir meilleur >>.

Ou est ... qui est l'Etat maintenant ? De l'ordre au chaos

Pour les cadres agricoles, la cause de cette destruction generale reside dans la destructuration et la rupture des liens entre l'Etat et l'economie. En fait, la baisse de la production et le blocage en agriculture sont vus comme le resultat du retrait de l'Etat, du fait qu'il n'est pas intervenu pour sauver les unites agricoles heritees du socialisme. Poursuivre dans ce manque d'implication debouchera sur la catastrophe, et l'agriculture << ira vers le precipice >>.

Il s'ensuit ainsi que, pour les cadres agricoles, la solution aux maux de l'agriculture roumaine ne se trouve pas, comme pour le gouvernement, dans moins d'Etat, mais au contraire, dans un retour a << plus d'Etat >>. C'est seulement si l'agriculture est << aidee par quelqu'un, par l'Etat superieur >>, que les cadres du secteur associatif et etatique pourront continuer a << travailler la terre du pays >>, et c'est seulement, avec << une implication serieuse de l'Etat >>, que l'agriculture pourra se faire << dans des conditions performantes >>.

En fait, pour les cadres du secteur associatif et etatique, la seule agriculture viable est l'agriculture des grosses unites d'exploitation, dirigee, controlee et aidee par l'Etat. << L'agriculture devrait obligatoirement etre dirigee par l'Etat >>, me disait un directeur de ferme d'Etat, car << c'est seulement l'Etat qui peut rassembler et disseminer l'information concernant la demande de produits agricoles, celle qui permet au producteur agricole de savoir quelle superficie il doit cultiver d'une annee a l'autre >>. Et c'est seulement l'Etat qui est capable de trouver des debouches exterieurs et de s'engager dans l'exportation de produits agricoles, surtout vers des pays ou le manque de devises etrangeres entraine la necessite de recourir au troc de produits (tels que les pays de l'Europe de l'Est ou les nouveaux pays independants de l'ancienne URSS).

La destructuration des liens entre Etat et economie est, pour les cadres agricoles, non seulement nefaste, mais aussi incomprehensible et illogique, car elle brouille les categories habituelles servant a diriger l'action. Comme me le disait un directeur d'entreprise avicole, << en Occident tout se fait sous controle en agriculture. Mais ici, nous ne savons pas ce que nous produisons et ce que nous faisons. Nous appartenons au Ministere. Mais on ne sait pas ou aller, que faire >>.

Les cadres du secteur associatif et etatique vivent ainsi une perte de reperes, car ils ne savent plus dans quelle structure ils se trouvent: a l'interieur ou a l'exterieur de l'Etat? Dans les conditions ou, pour eux, l'appartenance a l'Etat est definie principalement par le fait de beneficier de la redistribution des ressources de l'Etat, un directeur de ferme d'Etat peut exprimer sa confusion devant l'essai de sevrage de la part du centre: << comment peut-on dire que "je suis a l'Etat" quand je ne recois plus rien de l'Etat ? >> Ou encore, se demande un directeur de ferme d'Etat devant l'augmentation de la valeur de la terre sur laquelle se trouve le siege de son IAS, << pourquoi eux, l'Etat, ne payent rien pour la terre situee sous les lignes de transmission electrique? Tandis que nous autres, l'Etat, nous devons le payer ? >> Parfois meme, la confusion categorielle quant a ce qui fait ou non partie de l'Etat (en tant que structure economique) est vue meme comme ayant provoque le laisser-aller et la destruction perverse des unites. Les unites de services mecanises (6), par exemple, se sont trouvees, apres le changement de regime, dans la zone grise d'entre-categories : << reliques du communisme >> pour la droite, appartenant au << secteur prive >> pour la gauche, << elles ont ete dans un cas comme dans l'autre, a detruire ! >>

L'interruption de l'appui etatique au secteur agricole associatif et d'Etat, en particulier a travers la montee des taux d'interets pratiques par les banques pour les credits accordes a l'agriculture, est percue comme un deplacement des frontieres du pouvoir au detriment de l'Etat. << Si nous continuons a ce rythme, les banques vont etre proprietaires partout dans ce pays. La banque est un Etat dans l'Etat, elle est le Vatican ! >> La separation des banques du grand corps indifferencie de l'Etat est vue comme brouillant les frontieres de ce corps, le conduisant a la perte de sa substance et de son pouvoir, comme le ressentait un ingenieur agronome affecte a une mairie villageoise.
 La banque est a l'Etat, mais elle vend la fortune de l'Etat. C'est
 exactement comme un ivrogne avec une ivrogne. Elle lui vend de
 l'alcool, et [en retour] il lui vend ses culottes. Je parlais avec
 le directeur de l'IAS: tu es a l'Etat, la banque est aussi a
 l'Etat. [Quand on donne des credits a un IAS], on prend d'une poche
 et on en met dans une autre. Mais c'est toujours l'Etat qui perd !


Ce brouillage rend la realite incomprehensible, car les chemins connus que prennent le pouvoir et le controle ne sont plus empruntes. << Il y a certaines choses non coordonnees, non suivies, il y a une nebulosite ! >>

La destructuration de l'ancienne economie socialiste et des liens qui la liaient a l'Etat est ainsi associee au manque de structures et au brouillage des categories. Ce brouillage ne tient pas seulement a de simples jeux linguistiques, mais mene a un chaos qui paralyse le fonctionnement de la societe entiere. Pour un directeur de ferme d'Etat, << la Roumanie fonctionne seulement pour la facade, pour la reclame. Mais en realite elle ne fonctionne pas. En realite il y a un blocage [blocaj] total >>.

Pour sortir du chaos, il faudrait realiser une << clarification >> des rapports entre l'Etat et l'economie, car << l'Etat doit avoir des attributions claires >>. Mais ces attributions et la clarification qu'elles impliquent ne peuvent aller que dans le sens d'une reprise par l'Etat de son ancien role de redistributeur central des ressources de la societe au benefice, entre autres, des cadres agricoles. C'est seulement ainsi, dans leur vision, a travers une reimplication de l'Etat dans l'economie, a travers ce que Verdery appelle la << reetatisation >> (Verdery 1996: 213-215), que l'agriculture pourrait etre sauvee.

Nous voyons ainsi que, pour les cadres du secteur associatif et etatique, le chaos opaque et incomprehensible de la periode actuelle s'oppose a un ordre socialiste, ordre dont la clarte et la transparence des structures aurait permis a l'action economique de donner de meilleurs resultats. Cet ordre resulte neanmoins d'un arrangement special entre Etat et economie, entre Etat et societe en general. En fait, pour ces cadres, l'ordre social est assure non seulement au moyen du maintien du lien entre Etat et societe, mais aussi de la position directrice et dominante de l'Etat sur la societe.

Selon la formule d'un ancien ingenieur d'IAS et actuel president d'association, << l'Etat doit fonctionner comme une horloge qui n'est pas en avance ni en retard, qui marche bien. Tant que l'horloge ne marche pas, rien ne marche. Si, sur un navire, le capitaine ne suit pas son trajet, le navire ne sombre-t-il pas ? >> L'Etat est ainsi compare a un mecanisme qui doit fonctionner impeccablement pour que la societe et l'economie fonctionnent. C'est le mecanisme de l'Etat qui assure le fonctionnement du reste de la societe a partir de sa position hierarchiquement superieure de direction et controle. Et c'est la destructuration de l'Etat, de l'horloge, qui a entraine la destructuration et la decheance dans la societe.

Face a la situation de confusion et d'incertitude, l'Etat est construit comme omniscient, comme la << main invisible >> qui permet, a travers le controle qu'il exerce sur le reste de la societe, le fonctionnement en douceur de l'economie. Dans l'experience des dirigeants du secteur associatif et etatique, le systeme d'integrateurs qui a prevalu jusqu'en 1996 s'est traduit concretement par la prolongation d'une situation ou ils n'avaient pas a se soucier des entrants ou de l'ecoulement de la recolte, problemes qui etaient laisses a l'Etat. En fait, les differents entrants continuaient a arriver a la porte de l'association sans meme que celle-ci ait a s'en soucier ou a en faire la demande. Ainsi que me le disait la comptable d'une association, << ca se savait >>, a la direction agricole du departement (7) et a l'entreprise de commercialisation des produits agricoles, combien d'hectares de ble, de mais, etc., les associations respectives cultivaient et donc quels etaient leurs besoins en entrants, ainsi que la production qu'elles pouvaient fournir. Cette omniscience, inscrite dans le fonctionnement du systeme, faisait que l'Etat continuait d'etre percu comme etant dote de pouvoirs magiques de divination resultant de sa position hierarchiquement superieure.

L'interet personnel et l'interet collectif: manger seul ou partager avec les autres?

La vision du socialisme des cadres du secteur associatif et etatique renvoie non seulement a une image de l'ordre social (en particulier de celui qui decoule d'un rapport hierarchique entre l'Etat et la societe), mais aussi a une image normative des rapports sociaux et economiques a l'interieur de cet ordre. Pour les cadres du secteur associatif et etatique, le fonctionnement de l'Etat, de l'economie et de la societe est base sur les << interets >> qui animent les differents acteurs. Le mauvais fonctionnement de l'Etat apres 1990, origine du mauvais fonctionnement de la societe et de l'economie, est du a la parcellisation et a la reduction de la sphere de ses interets. Selon un directeur de ferme d'Etat, << l'Etat ne fonctionne pas. Il fonctionne seulement la ou il a des interets, s'il a encore des interets ! >> Cette reduction reflete en fait un phenomene plus profond, qui se trouve a la racine des problemes actuels de l'economie et de la societe roumaines: le fait que la poursuite generale des << interets collectifs >> ait ete remplacee, apres le changement de regime, par la poursuite des << interets personnels >>. Pour les cadres agricoles, l'opposition entre l'ordre et le chaos est donc aussi une opposition entre deux types d'action: celle orientee vers l'interet collectif et celle orientee vers l'interet personnel.

D'apres les cadres du secteur associatif et etatique, le nouvel ordre instaure apres la chute du regime communiste, la << democratie >>, n'a fait qu'aggraver, en laissant libre la poursuite des interets personnels, l'accumulation egoiste et ainsi les inegalites que le regime socialiste tenait sous son controle. Dans les termes d'un president d'association,
 la democratie est mal comprise. Certaines personnes comprennent la
 democratie [dans le sens] qu'elles doivent accaparer le plus pour
 ellesmemes, et que les autres se contentent seulement de les
 regarder [avec envie]. Je ne crois pas que celui qui a invente
 cette democratie a voulu que certains vivent extraordinairement
 bien, et les autres tres, tres mal. Ceux qui ont eu quelque chose
 au temps des communistes ont accumule maintenant encore plus. Ceux
 qui n'avaient rien et ont ete pauvres a ce moment-la, ils sont
 maintenant encore plus pauvres ! ... Les gens qui ont eu
 ]auparavant] et qui sont perseverants ont prospere tellement que tu
 te demandes comment ils reussissent a faire tout cela ! Ils n'ont
 eu peur de rien pour faire des choses illegales !


Ainsi, les nouveaux acteurs de l'economie, les entrepreneurs, sont vus comme incarnant toute la venalite des << capitalistes >> que l'ideologie socialiste condamnait auparavant. Aux yeux des cadres agricoles, la nouvelle aisance de ces acteurs est illegitime, puisque acquise par des moyens illegaux et en poursuivant des interets personnels qui sont souvent en contradiction avec les interets plus larges de ceux qui les entourent. Un exemple de << type d'homme capitaliste superdeveloppe >> est, d'apres un president d'association, J.R., le personnage principal de Dallas (8). J.R. incarne celui << qui veut, par tous les moyens, arriver en haut, meme s'il doit tuer celui-ci, denoncer celui-la, ou encore en envoyer un autre au Nigeria >>. D'apres les cadres agricoles, apres 1990, les << interets personnels >> animent non seulement les << nouveaux capitalistes >>, mais aussi tout nouvel acteur, qu'il agisse dans la sphere politique ou economique. Par exemple, les bureaucrates qui travaillent au Ministere de l'Agriculture << se reposent, voyagent a l'etranger et depensent l'argent des contribuables >>, sans toutefois prendre des mesures concretes pour aider le secteur associatif et etatique. De la meme maniere, comme me le disait un directeur de ferme d'Etat, la principale agence chargee de la privatisation de l'ancienne economie etatique, le Fonds de la propriete d'Etat, << n'a absolument rien fait, il a seulement detruit et consomme sans raison. Il y avait la-bas des gens qui sous aucun aspect n'ont ete interesses par l'economie du pays. Ils pensaient seulement a leurs affaires ! >>.

En fait, d'apres les cadres agricoles, les politiciens dans leur ensemble adoptent des politiques defavorables a la Roumanie parce qu'ils sacrifient les interets collectifs a leurs propres interets. Comme me le disait un cadre d'une ferme d'Etat, << ceux qui ont dirige [le gouvernement] en ont tire des avantages. Pour eux tres forts, mais nuis pour le pays >>. Ces politiciens ont adopte, par exemple, des mesures d'ouverture des barrieres douanieres sans se soucier du coup dur que cette mesure porterait aux producteurs agricoles nationaux, uniquement mus par le desir de beneficier des commissions offertes par les gros commercants ou par les << interets etrangers >> venus faire du profit (illegitime) en Roumanie. De la meme maniere, les banques ont augmente les taux d'interet parce que << les employes des banques ont voulu avoir des caracteristiques occidentales, avoir des sieges ultramodernes et s'assurer de salaires tres eleves, plusieurs fois plus importants que nos salaires >>, sans se soucier, encore une fois, des coups que ces interets porteraient a la production agricole nationale.

Pour les cadres agricoles, la poursuite de l'interet personnel est illegitime, car elle mene a l'enrichissement et au developpement d'inegalites. Dans leur discours, cette poursuite est souvent mise en equivalence avec des pratiques condamnables, en particulier avec le vol. C'est ainsi que, apres le changement de regime, << tout le monde s'est lance dans le vol [hotii si furat] >>. Pour les cadres du secteur associatif et etatique, seule une action decoulant de la poursuite de l'interet collectif est legitime. Le drame du pays est que ceux qui prennent a coer cet interet collectif et qui le prouvent constamment a travers leurs actions sont tres peu nombreux. En effet, il se peut tres bien qu'ils se reduisent, au moins dans les campagnes, a une toute petite poignee d'individus: eux-memes.

Les cadres agricoles et la poursuite de l'interet collectif

Le discours sur << l'interet collectif >> des cadres agricoles reprend l'ideologie socialiste qui visait a legitimer le role dominant de la bureaucratie << redistributrice >> des appareils de Parti et d'Etat. Cette ideologie construisait l'Etat (et sa bureaucratie) comme la force directrice et dominante dans la societe, force qui, de par son << caractere ouvrier >> et de par ses fonctions redistributrices, realisait la poursuite des interets collectifs de la societe tout entiere (Konrad et Szeleny 1979). Les cadres trouvaient leur juste place a l'interieur de la structure et du mecanisme directeur de l'Etat (9). En tant que partie integrante de << l'Etat >> (dans son sens de structure economique bureaucratique), ils etaient ceux qui, a l'interieur de la societe, poursuivaient les interets collectifs de la nation socialiste.

Mais la signification particuliere de l'expression << interets collectifs >> dans l'acception des cadres ne decoule pas seulement, je pense, de l'ideologie socialiste, mais aussi et surtout de l'experience et du type de relations qu'ils ont developpees a l'interieur des structures de production socialistes. Les << interets collectifs >> auxquels fait reference leur discours trouvent leur materialisation concrete dans ce type particulier de relations.

L'economie socialiste fonctionnait sur la base non seulement d'une structure bureaucratique, mais aussi des liens informels qui s'etablissaient tant a l'interieur de cette structure, entre les cadres, qu'entre les cadres et d'autres membres de la societe, en particulier les << producteurs directs >> (10). Ces liens etaient de type patron-client, liant chaque cadre a un ensemble de << producteurs directs >> (les employes de son unite, ou section d'unite, economique ou administrative), tout comme aux cadres qui se trouvaient au-dessous et au-dessus de lui dans la structure bureaucratique. Leur caracteristique principale etait d'etre non formalises et laches, ce qui les rendait aptes a contribuer, de par leur flexibilite, a l'amelioration du fonctionnement du systeme (Sampson 1986).

Bases sur l'appartenance des cadres a la structure de pouvoir bureaucratique, ces liens effectuaient un reajustement de la redistribution des ressources etatiques en accord avec le principe << laissemoi vivre et je te laisse vivre >>. En fait, les cadres faisaient des ressources qui leur etaient confiees par le centre la base du patrimoine de leurs << suzerainetes >> (Humphrey 1991), les utilisant non seulement pour faire fonctionner leurs unites mais aussi pour maintenir leur position dans le systeme. Ce maintien passait par l'entretien d'une myriade de relations, relations a travers lesquelles ils << rendaient service >> a de nombreux employes de leurs unites et a d'autres cadres de la structure bureaucratique.

C'est ainsi que les cadres agricoles avaient, a travers leur experience dans la structure bureaucratique socialiste, le sentiment concret d'avoir servi non seulement leur interet personnel, mais aussi << l'interet collectif >>, le bien-etre d'une multitude de gens comprenant tant l'ensemble des autres bureaucrates avec lesquels ils entraient en contact et avec lesquels ils << s'entraidaient >>, que les employes de leurs unites, qu'ils << aidaient >>.

Nous voyons ainsi que ce qui permettait aux anciens cadres de se percevoir comme poursuivant un << interet collectif >> etait en effet un ensemble d'elements qui se trouvaient en conjonction pendant le socialisme: une structure bureaucratique a travers laquelle se realisait la redistribution des ressources etatiques a l'interieur de la societe; la participation de la quasi-totalite des unites economiques et administratives a cette structure bureaucratique, ce qui donnait lieu a la collaboration entre leurs cadres; et l'appartenance des cadres a cette structure dominante, ce qui leur fournissait autant le controle d'une partie des ressources etatiques que la legitimation ideologique de leur position dominante et de leur controle sur la force de travail des producteurs directs.

Avec le changement de regime apres 1989, cet ensemble d'elements a connu des modifications importantes. La chute du Parti communiste a chambarde les bases ideologiques du controle que la bureaucratie exercait sur les ressources et sur la force de travail, tandis que de nouveaux mecanismes regulant la redistribution des ressources a l'interieur de la societe (<< propriete privee >>, prix << liberalises >>) sont venus devier des mains de la bureaucratie une partie importante des ressources, tout en contribuant a la << separation >> de divers corps (banques, entreprises commerciales d'Etat, regies autonomes) de ce qui constituait, jusqu'alors, le grand corps de << l'Etat >> (vu comme structure bureaucratique englobante).

A l'interieur du secteur agricole, la mise en place du systeme des integrateurs a neanmoins permis aux cadres du secteur associatif et agricole de continuer de beneficier du controle sur les ressources redistribuees a partir du centre et ainsi de conserver une position dominante par rapport a d'autres acteurs de l'agriculture (en particulier les petits proprietaires terriens et les entrepreneurs agricoles). Ceci a permis egalement aux cadres agricoles de perpetuer le recours a des relations << laches >>, ceci tant avec leurs partenaires d'affaires qu'avec leurs employes ou les petits proprietaires terriens. En effet, face a ces derniers, les cadres essaient toujours de maintenir leur position de pourvoyeurs de services et de ressources en refusant de se limiter a un simple role contractuel. C'est justement cette insertion continuelle des cadres agricoles dans des reseaux denses de relations laches qui leur permet de se voir comme continuant a servir les << interets collectifs >> de la nation.

Comme nous l'avons vu plus haut, apres le changement de gouvernement de 1996, le demantelement du systeme d'integrateurs a porte un coup dur a la position des cadres du secteur associatif et etatique. C'est a ce moment-la que ces cadres ont commence, en essayant de reconquerir leur ancienne position, a multiplier leurs demandes de reetatisation tout en lancant leurs attaques visant a delegitimer les nouvelles politiques et les nouveaux acteurs. De leur point de vue, la << separation >> que les gouvernements successifs, mais particulierement le gouvernement de droite de la CDR, ont annoncee, essayee et parfois realisee a l'interieur de la structure economique heritee du socialisme a ete percue comme resultant non pas de la mise en marche implacable de la logique universelle du marche, mais de l'action corrosive des interets personnels poursuivis par les nouveaux acteurs politiques et economiques.

De la democratie socialiste a la jungle capitaliste planetaire

Selon les cadres agricoles, ce sont donc les interets personnels qui ont brise les << relations harmonieuses >> qui s'etablissaient entre les differents acteurs au temps ou tous faisaient partie de la meme structure etatique, soit au temps du socialisme. Comme me le disait un ancien cadre essayant de definir la << vraie democratie >> :
 la democratie [est] telle que c'etait au debut avec les
 communistes, [quand] tu ne pouvais pas aller voir le chef de
 syndicat ou le secretaire de Parti avec un probleme sans qu'il
 resolve par tous les moyens ton probleme ! [Maintenant], tu ne sais
 plus ou aller !


En effet, la relation entre les cadres du secteur associatif et etatique et les bureaucrates de l'appareil etatique a change, car ces bureaucrates n'ont plus tellement de ressources a leur redistribuer. C'est ainsi que la position subordonnee des cadres du secteur associatif et etatique, n'etant plus compensee par les services et les faveurs fournies par leurs superieurs hierarchiques, est devenue visiblement inegalitaire. Un directeur d'entreprise avicole allait jusqu'a contester sa position subordonnee par rapport aux bureaucrates du centre en recourant a la figure du << paysan roumain >> du discours nationaliste, le paysan humble et endurant ayant toujours << le bonnet a la main >>.
 Il y a quelque chose de derangeant. Pour un credit, tu vas le
 bonnet a la main. Pour vendre [ta production], encore le bonnet a
 la main. Il y a la quelque chose de douloureux, le paysan est
 toujours reste le bonnet a la main. Tu pries celui-la pour qu'il
 t'achete [des produits], tu pries l'autre pour qu'il te donne de
 l'argent.


La poursuite des interets personnels introduit un nouveau type de relations entre les differents acteurs, ce qui ne contribue pas au fonctionnement harmonieux de l'ordre social et economique, mais entraine la decomposition du tissu social a travers la destruction de certains acteurs par d'autres. En fait, ces relations ne sont plus, comme auparavant, des relations souples << d'aide >>, de << cooperation >> et de << partenariat >>, qui << laissent vivre l'autre aussi >>, mais des relations concurrentielles, antagonistes et rapaces.

Pour les cadres agricoles, un exemple de ces relations est, encore une fois, celui des relations mises de l'avant par les banques. Ainsi, pour eux, la cause de la plupart des difficultes rencontrees par les associations et les unites d'Etat apres 1997 reside dans les nouveaux taux d'interet pratiques par les banques. Mais ces interets n'ont pas de base, de raison profonde [temei], car ils ne peuvent pas assurer la << collaboration >> entre les differents acteurs. Pour les cadres du secteur associatif et etatique, le << partenariat >> avec les banques n'a marche que pendant les annees ou les banques fournissaient des credits a un taux d'interet subventionne. Apres 1997, le partenariat s'est transforme en relation antagoniste : les banques << prennent des interets qui te tuent >>. Elles sont intransigeantes : << tu as fait, tu n'as pas fait [la recolte], elles te tordent le cou ! >> Ou encore, elles se transforment en betes devorantes : << elles nous menacent avec la faillite comme si nous etions le chevreuil et elles le loup! >>

De la meme maniere, les cadres agricoles constatent avec amertume qu'en depit de leur desir d'etablir des contacts d'affaires avec les hommes d'affaires etrangers, ceux-ci ne sont pas prets a s'engager dans une relation de partenariat, d'entraide, mais viennent promouvoir leur seul interet personnel. Ils font des choses qui << sont malpropres >> ; ils trouvent des << petites portes pour faire des affaires profitables, pour qu'ils profitent! >> Selon les cadres, les hommes d'affaires etrangers viennent avec l'intention de faire de gros profits et non pas avec de << bonnes intentions >>. Le fait qu'ils << veulent trop gagner de leurs affaires >> est percu comme entrant en contradiction avec le registre local de l'entraide, car leurs actions ne sont << d'aucune aide pour nous >>. A la relation d'avantages reciproques, de partage et de redistribution equitable des benefices s'opposent ainsi les relations ou seulement l'une des parties gagne.

Mais outre leur capacite destructrice sur le plan microsocial, les interets personnels, qui se revelent continuellement et concretement dans la corruption de l'appareil etatique, sont d'autant plus condamnables qu'ils se conjuguent avec t'action d'autres << interets >>, cette fois-ci non pas individuels et internes, mais globaux et d'autant plus destructeurs. En fait, la raison ultime de la destruction de l'economie socialiste et, par le fait meme, de la Roumanie, est concue par de nombreux cadres du secteur associatif et etatique comme residant dans la volonte des << interets etrangers >> de detruire la Roumanie. La ruine planifiee de l'economie socialiste est due a un complot de la part du << grand groupement ayant de l'argent >> pour mettre en faillite les entreprises roumaines et ainsi pouvoir les acheter plus facilement. Un ancien cadre de l'agriculture socialiste me renseignait ainsi : << avec Ceausescu nous produisions plus [que maintenant]. [Les interets etrangers] l'ont detruit, car il vendait moins cher que les autres. La Roumanie est seule, [elle n'a plus d'allies] >>. Le discours sur l'ordre social s'inscrit finalement dans un discours sur l'ordre global et sur la place que la Roumanie y occupe.

Conclusion

L'analyse conjointe de la trajectoire des cadres agricoles et du discours qu'ils tiennent sur le passe nous revele que leur vision du socialisme est fonction tant de leur experience de la societe socialiste que de la modification de leur position a l'interieur des structures economiques et de pouvoir apres la chute du regime. En partant de l'insertion particuliere qu'ils realisaient dans la societe socialiste au moyen de leur appartenance a l'appareil bureaucratique etatique, les cadres agricoles se concoivent comme une partie integrante et une incarnation concrete de l'Etat. Apres que les reformes economiques postsocialistes aient entraine une baisse relative de leur position de pouvoir, ils ont structure leur discours autour de la demande de reetatisation de l'economie et de la societe roumaines. Leur discours se tisse principalement autour de la rupture de l'ancien lien qui les unissait a l'Etat, en particulier autour des ressources et des reseaux autrefois bases dans les structures de l'economie socialiste.

Pour donner un sens aux transformations qui traversent leur vie et la societe roumaine plus generalement, les cadres agricoles developpent une vision complexe de l'Etat et de la societe, et de la place qu'eux-memes entendent y occuper. Ils construisent d'un cote l'image d'une societe et d'une economie socialistes ou l'ordre etabli par la domination de l'Etat sur la societe assurait le bon fonctionnement et meme, a travers la modernisation socialiste, l'epanouissement economique et social et ou, de plus, les relations d'entraide infusaient le tissu social et rendaient les rapports entres les divers segments de la population equitables, pacifiques et harmonieux. En contrepoids, pour les cadres agricoles, la periode de << transition >> est caracterisee par la destruction des acquis du passe et par la fragmentation du grand corps bureaucratique indifferencie qui constituait auparavant l'Etat. Pour eux, cette fragmentation entraine un brouillage categoriel qui fausse les reperes habituels de l'action, ainsi qu'une fuite du pouvoir de l'Etat vers d'autres acteurs. De surcroit, les relations d'entraide se transforment en relations inegalitaires de type agonistique qui corrodent la trame sociale.

En construisant une certaine image de la societe, de l'ordre et des relations sociales et en y assignant une place de direction a l'Etat, les anciens cadres avancent leurs demandes pour la reetatisation de l'economie et legitiment aussi, du coup, leur position dirigeante sur le plan local et national, tout en delegitimant la position des nouveaux acteurs (banques, entrepreneurs). C'est l'enracinement dans l'experience qu'ils ont faite du monde social durant la periode socialiste qui leur donne le sentiment tres concret de leur legitimite et du manque de legitimite des autres. En particulier, leur ancienne insertion dans des reseaux de relations laches les unissant a une multiplicite d'acteurs leur fait sentir de maniere palpable que, a la difference des nouveaux acteurs, ce sont eux qui ont servi, durant et apres le socialisme, le bien public. Les cadres agricoles se voient ainsi voues a l'interet collectif et deplorent la poursuite des interets personnels par leurs partenaires d'affaires et par leurs concurrents.

Nous voyons par ce court resume que la rememoration du passe socialiste ne peut pas etre deconnectee d'un discours sur le present et sur les transformations que traverse la Roumanie. Pour les cadres agricoles, le passe est le miroir inverse du present; il se constitue dans le negatif de toutes les vicissitudes du present.

Mais le discours des cadres agricoles s'inscrit peut-etre dans un processus qui depasse la simple legitimation d'un groupe social particulier. La popularite de certains de ses elements dans de plus larges couches rurales, mais aussi urbaines, ainsi que les caracteristiques specifiques de certains de ses themes (le sentiment d'une destruction et de la decheance de la Roumanie dans la hierarchie internationale des pays, le theme du complot international) nous renvoient peut-etre a une prise de conscience societale des processus nouveaux que traverse le pays. Faisant echo aux habitants de la << courroie de cuivre >> de la Zambie etudies par Ferguson, les cadres agricoles et d'autres villageois roumains essayeraient peut-etre, a travers les visions contrastees du socialisme et de la transition qu'ils proposent, de donner un sens a l'experience de << l'abjection >> qu'ils vivent suite a la deconnexion de pans entiers de l'economie roumaine des flux economiques significatifs (Ferguson 2002). Apres la chute du regime communiste, ces flux sont devenus, pour la Roumanie, de plus en plus globaux et ont entraine non seulement une connexion croissante de son economie aux processus economiques mondiaux, mais aussi la disjonction par rapport a ces derniers d'une partie importante de son agriculture et de sa population.

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Sabina Stan

Dublin City University

(1.) Leur importance locale est corroboree par l'importance que l'agriculture et le monde rural prennent toujours dans la vie de la population roumaine dans son ensemble. En effet, en 2000, 45% de la population vivait toujours dans les campagnes, tandis qu'a la meme epoque, la population active de la Roumanie se situait a 40% dans le secteur agricole (Anuarul Statistic al Romaniei 2001). En 1998, les associations et les fermes d'Etat controlaient pres de 30% de la terre agricole du pays (voir Guvernul Romaniei 2000).

(2.) Les << Cooperatives agricoles de production [Cooperative Agricole de Productie, CAP] >> etaient des formes d'exploitation collective de la terre dont les outillages et la terre se trouvaient, en theorie au moins, dans la << propriete collective >> de leurs membres. En pratique, ces unites etaient controlees par l'Etat et integrees dans le plan central au meme titre que les fermes d'Etat.

(3.) Les fermes d'Etat ont ete constituees surtout dans la zone de plaine du pays, a partir des terres confisquees des grands proprietaires et de l'Eglise orthodoxe, ainsi que des terres de la Couronne. Elle s'appelaient des << Entreprises agricoles d'Etat [Intreprinderi Agricole de Stat, IAS] >> et fonctionnaient en tant qu'entreprises integrees disposant de leurs propres machines et outillage agricoles.

(4.) Ces unites de distribution et de commercialisation des produits agricoles etaient justement les << integrateurs >> qui chapeautaient l'ensemble du systeme, en ayant en particulier le controle des fonds (subventions, credits) que l'Etat dirigeait vers le secteur agricole.

(5.) La Convention democratique de Roumanie [Coventia Democratica din Romania] etait une coalition de plusieurs coalitions de partis de droite et centre-gauche.

(6.) Les unites de services mecanises ont ete constituees suite au processus de collectivisation des campagnes realise en Roumanie durant les deux premieres decennies de la periode socialiste. Elles etaient baptisees << Stations de mecanisation de l'agriculture >> [Statiuni de Mecanizare a Agriculturii, SMA] et etaient les appendices des cooperatives agricoles de production. Apres 1990, en tant qu'unites etatiques (et non pas cooperatives), elles sont entrees dans le processus de privatisation. Cette privatisation n'a ete pourtant que tres lente durant les sept premieres annees de la transition et ne s'est acceleree qu'apres 1997.

(7.) Les << Directions agricoles departementales >> sont les bureaux departementaux du Ministere de l'Agriculture.

(8.) Cette teleserie a ete diffusee a la television roumaine a plusieurs reprises, tant avant qu'apres la chute du regime communiste.

(9.) Comme nous l'avons vu plus haut, les cadres agricoles continuent, meme apres le renversement du regime communiste, a s'identifier de maniere assez forte a l'Etat, en se designant souvent comme << nous, l'Etat >> ou << moi, l'Etat >>.

(10.) Les << producteurs directs >> etaient tous ceux qui, a la difference des cadres, ne se trouvaient pas dans des postes de decision et etaient pris directement dans le processus de production.
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Title Annotation:nostalgia for socialism in post-socialist Romania agricultural society
Author:Stan, Sabina
Publication:Ethnologies
Article Type:Critical essay
Geographic Code:4EXRO
Date:Sep 22, 2005
Words:9803
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