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De la malice de l'incomprehension: reponse a Claude Bariteau.

L'aspect disproportionne de la riposte du professeur Claude Bariteau (1997) au compte rendu que j'ai fait du livre d'Eric Schwimmer, Le syndrome des plaines d'Abraham (Olazabal 1997), m'oblige a user de mon droit de replique. Des aspects de cette reaction, dont le ton du texte et les accusations et invectives proferees tout au long de sa diatribe, auront sans doute laisse perplexe plus d'un lecteur, et montre a quel point l'interpretation du present et du devenir de la societe quebecoise demeure problematique au Quebec comme au Canada. J'aurais, selon Bariteau, modifie les arguments de Schwimmer et vilipende sa pensee, au profit d'<<inepties>> et d'idees pour le moins surannees. Tout au long d'un requisitoire dont le ton monte de point en point, Bariteau m'accuse de fomenter quelque chose ressemblant a de la propagande haineuse. L'accusation, on en conviendra, est loin d'etre banale. Mais ce n'est pas tout. Ce qui l'indigne plus que tout, c'est que je pretende que les conclusions de Schwimmer sont fondees sur ce que j'ai appele une <<opinion personnelle>> de l'auteur. Non seulement j'aurais denature la pensee de Schwimmer, mais, toujours selon Bariteau, je soutiendrais une vision infame des Quebecois: <<Peut-etre aurait-il fallu, pour s'accorder a [mes] vues, que l'etude de Schwimmer confirmat une certaine lecture de la realite quebecoise qui ne s'attarde qu'a denoncer l'omnipresence de francophones racistes enclins a des comportements barbares decoulant de leur approche ethnique de la question nationale?>> (Bariteau 1997: 102).

Est-il besoin de preciser que je n'ai jamais defendu une pareille these? Cette conception des choses, ou cette <<certaine lecture de la realite quebecoise>>, est grotesque et n'est defendue que par une infime portion de la population quebecoise (peut-etre sur les ondes de Howard Galganov ou de Gilles Proulx (1)). Il est evident qu'il n'existe pas de projet d'extermination ni de guerre civile dans l'esprit de la majorite des personnes de conviction independantiste, ou federaliste, ou encore des <<anglophones>> ou des Autochtones du Quebec. Il existe plutot des projets de societe divers et difficilement conciliables. De fait, je desirais commenter dans ce compte rendu, sans chercher a attiser ou a fomenter je ne sais quelle insurrection, le fait suivant: il existe au Quebec, a Montreal plus particulierement, des projets de citoyennete qui se heurteraient de front si le Quebec accedait a l'independance a la suite d'un vote majoritaire peu prononce. Similaire proposition a ete faite, entre autres, par Derriennic (1995), et je reviendrai sur ce point. Il existe certainement des extremistes de part et d'autre en la matiere, mais, depuis quelques annees, le discours du Parti quebecois sur la nature de l'Etat tente, en regard du visage pluraliste de la societe contemporaine, de construire une nouvelle image du citoyen du Quebec. Toutefois, comme Salee (1995: 127) l'a clairement remarque, <<[l]'espece d'empressement que met aujourd'hui le discours public a evacuer la problematique identitaire et les apories de l'ethnicite -- sur laquelle le Quebec moderne s'est pourtant imagine et construit -- participe de cette tendance a "nous mystifier nous-memes" que notait jadis Jacques Ferron>>. Je crains que Bariteau ne soit habite par cette mystification.

Le style pamphletaire du plaidoyer de Bariteau, comme le ton d'indignation qui parcourt son texte, me semble relever du champ de l'ideologie et de l'occultation de la memoire et d'une certaine conscience collective. Je suis loin de mepriser le livre de Schwimmer, comme Bariteau le suggere. Je crois cependant que Schwimmer passe un peu vite sur la question des debats et des conflits possibles a la suite d'une independance du Quebec (chapitre 12). La certitude de Schwimmer, partagee par Bariteau, que tout debat serait resolu en cas de victoire souverainiste, et que la seule volonte de l'Etat de pacifier les relations entre les uns et les autres par de simples mesures legislatives donnerait naturellement lieu a une nouvelle societe civile quebecoise plus harmonieuse -- a ce que devrait idealement devenir la <<nation quebecoise>> --, tout cela releve de l'Abbaye de Theleme.

Les limites de l'argumentation de Bariteau sont aisees a etablir, en raison de ses contradictions ethiques et epistemologiques et de son dogmatisme. Je retiendrai ici les deux accusations selon lesquelles, d'une part, je vehiculerais des faussetes a l'endroit d'un Quebec et d'un discours nationaliste que je ne saurais comprendre et, d'autre part, que Bariteau serait un Moderne et moi-meme un Ancien en ce qui a trait a l'interpretation anthropologique du quotidien. Je montrerai que c'est lui qui se situe dans une autre epoque, tres eloignee des problemes contemporains qui concernent les nouveaux ensembles generationnels (2). Mais au prealable, il convient de retablir deux points, sujets de litige, l'un concernant la memoire collective, l'autre, l'identite collective.

Le souvenir de la minorisation

Bariteau veut etablir que je ne suis nullement en mesure de parler de la question quebecoise, car j'aurais <<des difficultes a imaginer que le peuple quebecois a connu un statut quasi colonial>> (point 7, p. 102). Comment comprendre cette assertion? Signifie-t-elle que le souvenir de la minorisation doit etre brandi dans le but d'expliquer la situation qui prevaut dans le Quebec postmoderne ou sertelle a justifier la souverainete de la nation quebecoise? Est-il besoin de dire qu'etant moi-meme quebecois et francophone, je ne peux qu'etre parfaitement conscient de la fragilite a laquelle nous confine le monde anglophone environnant depuis les guerres de conquete anglo-americaines au XVIIIe siecle? Cependant, je ne comprends pas pourquoi nous serions obliges, encore et toujours, de reflechir la condition quebecoise contemporaine a travers le souvenir de la colonisation et de la minorisation, souvenir qui ne peut concerner que certains ensembles generationnels au Quebec. Choisir un futur essentiellement en regard du souvenir du tort fait aux ancetres et d'une souffrance supposee depasser celle des autres, releve de ce que Todorov (1995) a nomme la <<memoire litterale>>.

Cet argument devient rapidement demagogique. En laissant croire que la souverainete du Quebec effacerait les sequelles laissees par deux siecles de domination, on occulte les veritables enjeux (essentiellement la fin de la social-democratie et la condition postmoderne). Un Quebec souverain aurait certainement de grandes difficultes a incorporer les exclus (les exclus de la societe civile, de plus en plus nombreux, et les exclus politiques, ceux qui ne se reconnaissent pas dans le projet de souverainete ou dans le <<noyau culturel preponderant>> -- pour utiliser le terme de Schwimmer -- de la nouvelle nation). D'une part, la societe technocratique gestionnaire d'un social mis a mal, qu'elle soit canadienne ou quebecoise, est irreversiblement engagee vers une politique neo-liberale de plus en plus antikeynesienne (Ramonet 1996, Bourque et Duchastel 1996). D'autre part, il manque au Quebec, en regard de la situation sociopolitique et economique, un lieu du politique rassemblant la totalite des citoyens du Quebec. Nora (1984) a appele lieux de memoire tous les symboles susceptibles de combler ce lieu du politique sur lequel les nations se fondent. Or, la nation quebecoise idealtypique, c'est-a-dire la communaute des citoyens, pour parler comme Schnapper (1994), et non la communaute ethnoculturelle ou la communaute politico-culturelle, n'a pas encore ete imaginee au Quebec; il n'existe pas encore vraiment une conscience collective nationale, faite de symboles et d'imaginaire, rassemblant tous les citoyens. Dire cela ne signifie nullement que le Quebec ne soit pas un veritable Etat de droit, un Etat parfaitement democratique, mais le contraire. L'histoire du parlementarisme et de la democratie au Quebec a ete, comparativement aux autres regimes parlementaires dans le monde, generalement exemplaire. Et je suis d'accord pour dire que le programme de la <<nation quebecoise>> n'est plus ethniciste, et qu'il est ouvert a tous, sur la base de deux faits: la preponderance exclusive de la langue francaise, que personne ne conteste vraiment (si ce n'est les adeptes de Galganov); la nationalisation d'une culture specifique, laquelle integrerait de nouveaux bagages culturels. Mais il demeure que ce dernier point est conteste, autant par les Autochtones que par les anglophones (notamment par les enfants, petitsenfants et arriere-petits-enfants d'immigrants) qui continuent a verser dans le trudeauisme et le Canada anglais, plutot que d'etre acquis a cette nouvelle culture quebecoise.

Des souvenirs de minorisation -- une fois determine qui est le Minoritaire et quelles categories sociales cette notion englobe aujourd'hui (3) -- peuvent etre invoques par de multiples groupes ayant dans le passe subi la domination et la discrimination. Je ne parle pas des immigrants, mais des membres de la societe quebecoise nes au Quebec et ne s'identifiant pas a ce que d'aucuns appellent la <<nation>> ou le <<peuple>> quebecois. Ce sentiment d'exclusion, que ne peut endiguer le recrutement de politiciens issus de groupes minoritaires, s'est affirme entre les deux referendums. Les immigrants constituent dans le reel une portion minime de la societe quebecoise. Toutefois, par un errement tenace, on tendra a considerer la deuxieme et la troisieme generations comme des immigrants, marque supreme d'exclusion. Josh Freed, celebre chroniqueur montrealais, s'est deja dit excede par toute question concernant son origine. Pour certains, en effet, il parait incongru qu'il soit Quebecois. Sans etre raciste, ce mode d'exclusion, heritage de la societe coloniale qui se perpetue malheureusement, demeure vivement ressenti par de nombreux <<Autres>>. Dit en termes differents, si le <<noyau preponderant>> de la societe quebecoise n'est pas, en general, raciste, il subsiste dans les mentalites de nombreux <<Quebecois>>, un <<nous et les autres>> atavique qui derange. Salee resume bien cette situation:

1) l'idee d'une nation quebecoise <<de-ethnicisee>>, essentiellement civique et rationnelle, est en porte-a-faux par rapport a l'imaginaire social quebecois; 2) elle repose sur une fiction ideologique a laquelle les elites politiques et intellectuelles et souverainistes n'adherent meme pas veritablement; 3) cette fiction s'inscrit dans une perspective limitee et contraignante de la democratie et de la citoyennete; 4) les responsables de la formulation du projet souverainiste risquent de repeter les errements de l'Histoire s'ils continuent a faire l'epargne d'une analyse en profondeur des parametres reels de la societe quebecoise et d'une reconsideration des fondements theoriques sur lesquels ils entendent constituer l'espace public quebecois de demain.

Salee 1995: 127-128

Ce constat effectue, j'aimerais relever deux points fondamentaux que Bariteau ne comprend pas (4): la realite inherente au deploiement de tout sentiment national de resistance; et le conflit intergenerationnel contemporain confrontant des babyboomers technocratises et des nouveaux ensembles generationnels n'ayant plus de prise sur le fonctionnement des rapports sociaux (politiques et economiques).

<<Autant de facons d'etre Quebecois>>

Lorsque Gerald Godin, fondateur du ministere des Communautes culturelles et de l'Immigration, voulut, au debut des annees 1980, contribuer a la creation, sous la gouverne du Parti Quebecois, d'une nouvelle societe quebecoise composee de <<la nation quebecoise>> et des <<communautes culturelles>>, il tenta d'unir en separant: il stipula que les minorites devaient s'associer au projet de souverainete tout en demeurant distinctes de la nation quebecoise. Voulant bien faire (reunir et preserver la distinction ethnoculturelle), il tenta de mener a bien le projet de citoyennete quebecoise. Malgre la ressemblance de cette politique avec le multiculturalisme canadien, elle s'en distingue en ce qu'elle proposait que le groupe majoritaire (la <<nation quebecoise>>), en imposant <<la culture quebecoise>>, integre a terme les membres des <<communautes culturelles>>.

L'imposition de cette culture ne s'est pas averee une reussite. Quinze ans plus tard, les partisans du deuxieme referendum, qui auraient pu compter sur la collaboration d'une bonne partie des membres issus des <<communautes culturelles>>, desenclavant ainsi les allegeances pour le oui et pour le non, furent obliges de constater qu'il n'existait pas, en realite, d'anglophones souverainistes (pas plus que d'Amerindiens ou d'Inuit). Depuis lors, le gouvernement pequiste a revise la conception godinienne de la societe quebecoise et s'est donne une nouvelle plateforme mettant l'accent sur la notion de <<citoyennete>>. Il n'y a donc plus, en principe, que des citoyens du Quebec concus egaux. Tel est le projet politique actuel.

Or, nous sommes dans l'obligation de constater qu'il existe, dans la vie quotidienne de ces citoyens, diverses facons d'etre Quebecois et non seulement la maniere que propose le Parti Quebecois (des peres fondateurs -- Gerald Godin, Camille Laurin, etc. -- a Bernard Landry) ou une certaine conviction produite par la Revolution tranquille. Il existe des Quebecois porteurs de valeurs dites <<nationales>>, comme celles dont parle Schwimmer (5). Il en existe d'autres qui vehiculent des valeur plus transnationales, charriant differents souvenirs et fluctuant entre plusieurs allegeances; ou qui rejettent la collectivisation de la culture nationale au profit d'un individualisme desincarne et d'une pratique culturelle releguee a la sphere privee; ou encore qui choisissent de batir un genre nouveau de citoyen interculturel. Certains se refereront a la communaute immediate, tandis que d'autres se verront a l'interieur d'un espace nord-americain, dont la logique culturelle est postmoderne et l'economie neo-liberale. Ces options constituent quelques ideaux-types du rapport du citoyen du Quebec avec la notion de <<Quebecois>>.

Quant a l'assertion voulant que le nationalisme quebecois, celui du projet non accompli par les promoteurs politiques, soit identitaire, c'est un avis, faut-il le rappeler, largement repandu non seulement par de nombreux membres des groupes ethniques et linguistiques minoritaires qui, se sentant exclus, preferent le <<vote ethnique>>, mais aussi pour de nombreux commentateurs <<quebecois>>. Certes, le discours nationaliste tend a etre de plus en plus civilise par l'intention politicienne et une partie de la communaute souverainiste. Mais le concept de <<Quebecois>> demeure encore extremement polysemique et, malheureusement, n'a pas toujours une connotation englobante, inclusive. Il n'est bien sur pas genealogique, puisque de tout temps le groupe <<de souche>> a incorpore des elements qui partageaient tantot sa conviction religieuse (Irlandais, Italiens, Polonais, etc.), tantot sa langue. Une conception repandue du sens de <<Quebecois>> ramene au partage d'un patrimoine et d'un destin culturel fondes sur la langue francaise. Comme en France d'ailleurs. Nimni (1997) suggere que tout nationalisme est forcement identitaire, car le discours identitaire national, toujours fonde sur la defense d'une culture, est le fait de tous les Etats, multiculturels ou non. Les valeurs culturelles dominantes sont regies par des lieux de memoire interiorises au long de plusieurs generations, lesquels modelent une memoire nationale relevant autant des instances du reel que de l'imaginaire. Par exemple, les actes de fondation -- de villes, d'eres historiques, etc. --, la commemoration d'une victoire ou d'une defaite face a une autre nation, la celebration de personnages celebres, etc., sont constitutifs d'une identite nationale et sont autant de faits averes par l'histoire et valorises par la commemoration. Rappeles a l'esprit de generation en generation, ces lieux charges d'imaginaire sont sans cesse reactualises et leur valeur de symbole national conservee.

Les nationalismes canadien, quebecois et francais placent, ainsi, leurs relations avec les minorites immigrees ou nationales sous le mode identitaire. Cela est parfaitement comprehensible. Le nationalisme identitaire, comme le montre Karmis (1994), n'est pas genealogique, et au Quebec il prone, selon les options, tantot l'integration des minorites au projet d'une societe quebecoise plurielle, tantot leur assimilation a la culture majoritaire. La television francophone (les teleromans et teleseries surtout) et la culture gouvernementale sont, a cet egard, un bon miroir de l'oscillation de l'identite quebecoise contemporaine. Mais cette dynamique n'a, de nos jours, qu'une importance relative, la postmodernite ou la surmodernite tendant a sousvaloriser ce mode d'identite collective.

Je me refere, dans mon compte rendu, a Derriennic en lui faisant dire -- un peu vite il est vrai -- que le nationalisme quebecois n'est point civique. En fait, le discours nationaliste quebecois est civique d'intention, tout comme celui du Canada, et en cela la plupart des auteurs s'accordent, meme Stephane Dion. Mais il faudrait voir au-dela du projet. Je citerai Derriennic afin de clarifier tout cela (et montrer que Bariteau a rapidement lu l'essai de cet auteur ou qu'il n'a voulu en retenir que les elements qui l'interessaient):

Mais si nous nous embarquons dans le grand barda que sera la realisation de l'independance, c'est alors que tout se detraquera... Les arguments du nationalisme identitaire reviendront en force, parce qu'en fin de compte ce sont les seuls qui permettent de voir une difference entre les deux nationalismes civiques, quebecois et canadien... Ce sera le temps des appels a l'intuition, a l'indicible, aux racines, aux solidarites essentielles.

Derriennic 1995: 40

Plus loin, ce meme auteur ajoute: <<Donc, j'ai bien peur que certains dirigeants independantistes n'aient pas du tout compris d'ou peut venir la violence et quelles sont les regles qui, dans notre societe, nous protegent contre elle. Quand ce sont eux qui nous garantissent que leurs entreprises ne comportent aucun danger de violence, je m'inquiete un peu>> (ibid.: 115). Il ecrit aussi:

Beaucoup de nationalistes ont en horreur [l]es conceptions etroites et mesquines, mais celles-ci constituent toute la vision du monde de certains d'entre eux. Telle est l'ampleur du desastre intellectuel que peut produire le fait d'etre expose en permanence au meme discours simplificateur et dogmatique, ce qui est le cas du discours nationaliste pour une partie de la jeunesse du Quebec.

Derriennic 1995: 137-138

C'est exactement ce que je voulais signifier en parlant des <<effets pervers possibles>> d'un Quebec souverain non reconnu par l'ensemble de ses communautes politiques. Derriennic soutient l'imperieuse necessite de maintenir les droits individuels comme principe fondamental du fonctionnement de tout Etat de droit et de ne jamais se voir oblige de faillir a ce principe au profit de droits collectifs assurant des privileges a une communaute particuliere plutot qu'a une autre. La creation d'une culture nationale legitime pour l'ensemble des citoyens n'est pas, malgre la meilleure volonte, un projet qui se realise a travers de simples elucubrations de theoriciens, car, entre la volonte justicialiste de l'Etat et la satisfaction des groupes d'ayants droit en presence, il y a une grande distance. Le probleme reside essentiellement dans le concept de <<Quebecois>>, qui, selon ma comprehension, n'est encore qu'un projet en chantier (qui se realisera au fil de quelques generations sans forcement s'accompagner d'une souverainete politique). En fait, pour le moment, je crois realiste de dire, comme Dufresne, que <<[l]e Quebec est actuellement l'un des endroits au monde ou le nationalisme, tout en ayant une forte composante ethnique, s'accommode bien d'une politique sociale genereuse et du respect des minorites>> (La Presse 25 janvier 92: B-3). Cela ne saurait dire pour autant que ce nationalisme soit volontairement politicoethnique, mais il le demeure par defaut.

L'aspect le plus desolant dans ce genre de debat, trop ideologise, ce sont les generalisations abusives qui le sous-tendent. S'il existe un discours nationaliste officiel, il en existe plusieurs officieux. Les reactions emotives des acteurs sociaux sont souvent bien eloignees du discours officiel. Il existe ainsi des nationalistes du ressentiment, du type Pierre Falardeau et d'autres plus conciliants, davantage axes sur le projet que sur le souvenir. Bouchard (1996) ecrit de belles lignes sur le nationalisme <<emergeant>> au Quebec et la participation volontaire, mais il reconnait que le plus important reste a faire.

J'arrive maintenant a mon troisieme point. Se placant sous l'etandard du groupe dominant (issu de la Revolution tranquille et qui a tire profit de la technocratisation du social), Bariteau propose un projet pour le moins douteux et qui evacue aussi bien les ecarts entre ensembles generationnels que celui qui oppose les beneficiaires et les exclus.

Un projet pour qui?

Lors d'un recent colloque, Nicole Laurin soulignait avec justesse que l'on semble avoir oublie que dans le passe les nations etaient composees de classes. Le projet de souverainete du Quebec est un produit discursif de l'ensemble generationnel ayant realise la Revolution tranquille. Et c'est de cet ensemble generationnel, celui que l'on conviendra d'appeler les babyboomers, que proviennent les producteurs du discours nationaliste quebecois. Ils sont partisans d'un Etat de droit fonde sur la langue francaise et la culture majoritaire au Quebec, qui seraient encadrees par une structure bureaucratique solide. Ils soutiennent le projet de modernisation et de technicisation du savoir au detriment du savoir classique juge non democratique. Ce sont ce que Hroch (1992) a justement appele des entrepreneurs politiques (6). Il s'agit de membres de l'intelligentsia qui s'appliquent a construire un discours regroupant les diverses classes sociales. Suivant la typologie proposee par Hroch, la production du discours nationaliste en serait, au Quebec, a la phase B, celle qui marque la grande activite des promoteurs du projet presente comme la liberation d'un groupe national minoritaire subissant la tutelle du Centre. Cette phase precede la reconnaissance par la majorite des citoyens qu'il est imperieux de creer un Etat independant du Centre. Letourneau (1995) remarque comment, dans le cas du Quebec, la memoire sociale nationale est encore en phase d'elaboration, alors que la memoire historique est presque desaffectee par les nouveaux ensembles generationnels (7).

Bariteau refuse de reconnaitre la realite (8), tout en pretendant etre parfaitement au fait des <<nouveaux courants de l'anthropologie>>. Si tel etait veritablement le cas, il saurait que l'individu contemporain n'est plus veritablement mu par le projet de la modernite, a l'interieur de laquelle figure l'ideologie nationaliste. Il se trouve plutot face a une situation qui l'oblige a developper des strategies reactives face aux contraintes que representent l'effacement des grands recits fondateurs et la fin de l'Etat providence. Or, Bariteau substitue a cette amere realite une vision du monde quebecois issue de la Revolution tranquille technocrate et mue par le souvenir de la colonisation et de la <<revolution bureaucratique>> (selon le terme de Guindon 1985). Cette revolution, declenchee par l'arrivee des liberaux au pouvoir, reussit en ce sens qu'elle renversa le pouvoir traditionnel que detenaient les notables et l'Eglise, en accaparant le controle de l'encadrement social des citoyens. Il est vrai qu'a l'epoque des magnats anglo-ecossais de Westmount (Herbert Holt, William Beatty, Charles Gordon et quelques autres), qui concentraient a eux seuls les trois quarts de la richesse du Canada, ceux-ci etaient les vrais maitres du Quebec (Weintraub 1996: 145). Cette richesse demesuree profitant surtout au groupe anglo-ecossais fut redistribuee par la nationalisation operee durant la Revolution tranquille. Un cycle economique favorable fit progresser la classe moyenne, alors que la prosperite etait aussi alimentee par l'Etat providence mis en place par ce meme ensemble generationnel. Puis, au cours des annees 1960, des programmes d'acces a l'egalite adoptes par Ottawa ont permis une ascension sociale des Canadiens-francais du Quebec tandis que s'affirmait au Quebec une administration publique moderne, initiee par les liberaux sous Paul Sauve et consolidee par le Parti quebecois de Rene Levesque. Guindon (1985) rappelle comment, lorsque la classe moyenne emergea au Quebec au cours des annees d'apresguerre, elle fut percue par Maurice Duplessis en tant que bildungsburgertum.

Cet Etat providence commence cependant a expirer durant les annees 1980, laissant en lieu et place une dette publique colossale. Le neo-corporatisme s'organise, afin de defendre les acquis de certaines categories sociales, et le Quebec <<delaisse le projet social-democrate pour adopter franchement la voie neoliberale>> (Ramonet 1996). Cette mutation exige la regulation massive des finances publiques, la croissance des inegalites et des laisses pour compte, un effet que les artisans du nationalisme etaient loin d'imaginer a l'issue de la Revolution tranquille.

L'ensemble generationnel porteur du souvenir de la colonisation et de la Revolution tranquille croit a ses propres ideaux (interesses), en avalisant la fin de la social-democratie au profit du neo-liberalisme -- alors qu'une unite de generation specifique prona longtemps la lutte des classes --, tandis que d'autres ensembles generationnels ont ete coupes du projet social de modernisation. La nouvelle classe formee par cet ensemble generationnel a l'avantage d'etre democratique, c'est-a-dire qu'elle demeure accessible et attrayante pour une partie de la jeunesse tres scolarisee. C'est de cette classe, parfaitement techno-bureaucratisee, qu'emerge le discours social majoritaire dans le monde politique du Quebec. Constituee de professionnels dont le vecu et le plan d'avenir different notoirement de ceux des ensembles generationnels suivants, elle forme ce que l'on pourrait appeler la classe dominante de l'univers politique du Quebec. L'image du Parti quebecois et du Parti liberal du Quebec, et de leurs activistes, en est le produit fini. Qu'ils se definissent pour ou contre le projet souverainiste, les membres de cette classe avalisent le discours social en vigueur (neo-liberalisme et neo-corporatisme). Ce phenomene n'est d'ailleurs pas le propre du Quebec. Cependant il n'apparait guere interessant pour de nombreuses personnes, au crepuscule de la social-democratie, de troquer une gestion techno-bureaucratique pour une autre.

L'ethnicisation et la communalisation du social demeurent, n'en deplaise a Bariteau, face au projet de <<civilisation>> de la nouvelle societe quebecoise, un ecueil fondamental. Le dernier referendum a ete on ne peut plus eloquent a ce sujet. Les votes ont effectivement ete <<ethniques>>, mais Jacques Parizeau n'a pas voulu reconnaitre que cette ethnicisation du vote s'est faite de part et d'autre. Si le vote avait, en 1995, penche du cote du oui, nous aurions assiste au triomphe (par defaut) d'un <<vote ethnique>>, ce qui aurait discredite la victoire des <<Quebecois>>. Qu'un Quebec independant puisse naturellement civiliser sa societe de citoyens, me semble une croyance et l'argument par excellence des entrepreneurs politiques souverainistes contemporains. Or, il y a loin de la coupe aux levres. N'oublions pas que ce ne sont pas les immigrants qui ont fait pencher la balance en faveur d'un non, mais les Quebecois non francophones de deuxieme, de troisieme, voire de quatrieme generation, qui auraient pu voter autrement, mais qui ne l'ont pas fait. Ils avaient sans doute leurs raisons, et il me semble injuste de les blamer comme le fit le premier ministre du Quebec. Car, s'il est eloquent de dire, comme Schwimmer, que <<le Quebec devra s'assurer la collaboration des anglophones et des Autochtones, ces deux minorites etant assez puissantes pour destabiliser le nouvel Etat -- voire remettre en question son territoire>> (p. 183), il faut remarquer que le verbe <<devoir>> est enonce au futur par cet auteur, comme je l'aurais fait moi-meme. Une fois cette collaboration esperee achevee, dans un temps difficilement determinable, plus personne ne trouverait rien a redire, si ce n'est l'Etat federal, lequel serait, enfin, delegitime au profit du nouvel Etat national quebecois. Je ne vois pas pourquoi il serait illegitime de vouloir concretiser cette collaboration avant de proposer un nouveau referendum.

En sus de la planetarisation, de la precarisation massive de la vie professionnelle (dans la reconnaissance comme dans la remuneration), et du neocorporatisme, nous constatons, au Quebec, un probleme tout aussi fondamental, directement lie a la condition postmoderne: l'absence de lieu du politique rassemblant les citoyens independamment de leurs origines. Il faudra plus qu'un projet culturel dont les enonciateurs seraient les seuls membres du <<noyau culturel preponderant>>. En l'absence d'une representation depassant cette frontiere, la croyance en un nouveau peuple libere des attaches politiques le liant a l'Etat supposement dominateur, constitue de citoyens reconnaissant un nouvel Etat-Nation devenu plus justicialiste que le premier, demeure une supercherie en laquelle de larges portions de la societe quebecoise (ensembles generationnels, <<communautes culturelles>>, nations, classes sociales, etc.) ne croient pas ou n'ont pas le temps de croire.

Je crois que Bariteau fait preuve d'une indeniable demagogie en s'attaquant a un citoyen qu'il accuse de fausser les donnees. Si j'avais a refaire le compte rendu du livre de Schwimmer, je le referais de la meme facon, en prenant cependant le soin de nuancer et de preciser certains points, ce qui, dans un compte rendu, est difficile a cause de l'espace alloue. Je soutiens encore une fois que les arguments sur l'indirect rule (9) et sur la perequation sont depasses -- ils permettent aux nationalistes et a la societe quebecoise francophone de ne point observer leurs propres actions --, et qu'il est devenu absurde de dire que les anglophones oppriment les francophones. Quelle difference, concretement parlant, y aurait-il entre l'etablissement du siege social de la Banque de Montreal a Montreal ou a Toronto? Les actionnaires, seuls veritables beneficiaires, ont-ils vraiment une patrie? Est-ce la nation qui se trouve minorisee par ce deplacement du controle du capital? La vie quotidienne, marquee par le rapport humain entre membres des diverses communautes me semble, malgre la persistance des <<deux solitudes>>, tres civilisee a Montreal. Autrement dit, il existe une civilite qui depasse les allegeances nationales, forcement identitaires. Aux nationalismes identitaires s'oppose ainsi une sage civilite citoyenne, dont je me reclame (ce qui est loin de la volonte de <<generer des derapages>>).

Bariteau, en plus de donner des lecons sur <<le sens des concepts d'ethnie (10), de culture et de democratie>>, pourrait peut-etre reconsiderer la nouvelle stratification a visages multiples de la societe quebecoise. En tant qu'entrepreneur politique, pour la solution <<exit>>, il pourrait aussi considerer le sens veritable du concept de democratie et les options dites <<voice>> et <<loyalty>> (Hirschman 1970), options qui sont aussi jugees legitimes par de nombreux citoyens.

References

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Departement d'anthropologie

Universite de Montreal

C. P. 6128, succursale Centre-ville

Montreal

Quebec H3C 3J7

(1) . Gilles Proulx est un locuteur radiophonique montrealais, harangueur de foules. Howard Galganov est, en quelque sorte, son pendant anglophone. Il milite pour <<les droits de la minorite anglophone>>, qu'il juge bafoues par l'Etat quebecois.

(2) . J'utiliserai ici le terme <<ensemble generationnel>> operationnalise par Mannheim (1990). Contrairement a la cohorte ou a la <<situation de generation>>, l'<<ensemble generationnel>> fait reference a une facon d'etre au monde et est compose de gens orientes selon une problematique historique particuliere.

(3) . Il est difficile d'utiliser ce concept, comme l'explique Guillaumin (1985). S'il est vrai que l'on peut difficilement parler d'un groupe ethnique majoritaire, ce terme indiquant un rapport de pouvoir, de domination et d'exploitation, j'utiliserai toutefois ce concept afin de designer un groupe dominant sur le plan du nombre et de son influence sur une structure sociale largement determinee par le critere ethnique. Le lumpenproletariat n'est pas plus la condition des immigrants d'Amerique centrale que des habitants d'Hochelaga-Maisonneuve, tandis que les decideurs politiques et economiques se recrutent dans nombre de groupes ethniques.

(4) . Le verbe <<comprendre>> doit ici etre saisi dans le sens que lui accordait Althusser (1969) lorsque, dans sa preface du Capital, il evoque l'impossibilite chez l'intellectuel bourgeois de reellement comprendre l'argumentation marxiste, cette incomprehension s'averant le propre de ceux qui n'ont pas interet a s'y identifier, probleme d'ordre politique donc.

(5) . <<Le Quebec et le Canada ne partagent pas les valeurs fondamentales de la vie en famille, de l'education des enfants et donc de la formation des citoyens. Cette incompatibilite aide a expliquer la persistance du mouvement souverainiste>> (p. 164).

(6) . Ce concept est judicieusement utilise par Hroch (1992) pour designer les artisans des discours nationalistes au sein de l'empire austro-hongrois.

(7) . <<le grand recit collectif quebecois [est] en train d'etre transforme, dans ses formes d'enonciation savante tout au moins, par le biais de l'operation professionnelle des historiens>> (Letourneau 1995: 29).

(8) . Voir la critique d'Ignacio Ramonet dans <<Quebec et mondialisation>> (Le Monde diplomatique, avril 1996).

(9) . Est-il necessaire de rappeler que l'ensemble des Quebecois francophones refusent le <<Roi Negre>>, et qu'encore une fois Jean Chretien et Wilfrid Laurier, ce n'est pas la meme chose?

(10) . Bariteau, connaissant <<les nouveaux courants de l'anthropologie>>, devrait savoir que le concept d'<<ethnie>> est plus depasse que les recherches de Maquet qui decrivaient les <<ethnies>> tutsi, hutu et twa. A ce sujet, je lui conseille la lecture d'Amselle et M'Bokolo (1985).
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Author:Olazabal, Ignaki
Publication:Anthropologie et Societes
Date:Jan 1, 1997
Words:5515
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