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De la campagne a la ville a la recherche de protection : le cas colombien du deplacement force.

Abstract

This article discusses some dynamics of internal forced displacement, which has occurred at a high level in Columbia over the last decade as a result of the civil war which the country is going through. Influenced by the rural-urban population flow, peasants flee from their homes to the imagined safety and security of the cities. Bogota, for example, the seat of government and of all public institutions, is experiencing rapid urbanization, as distinct from a deruralization process which is transforming the whole country. When displaced people are able to meet with others in similar circumstances they are able to establish new improvised ties of sociability, fragmented and ambiguous as they are, and enables them to find some solutions to their circumstances. Despite the precariousness that each day brings, the desplazados (displaced) live in expectation of a better future, despite having no other place to go and being surrounded by a weariness caused by instability and uncertainty.

Resume

Le present article traite de quelques dynamiques du deplacement force interne, present de facon importante en Colombie pendant la derniere decennie a cause de la guerre interne que connait ce pays. Suivant le flux ruralurbain, les paysans fuient leur domicile pour aller vers la ville. L'imaginaire de securite des villes, comme par exemple Bogota ou sont presents le gouvernement et toutes les institutions publiques, est en train de produire une urbanisation acceleree face a une deruralisation qui transforme l'ensemble du pays. La rencontre avec d'autres deplaces dans les memes circonstances que soi permet de tisser de nouvelles sociabilites improvisees, fragmentees et ambigues et rend possible de trouver quelques reponses a leur situation. Malgre une precarite quotidienne, les desplazados (deplaces) soutiennent l'attente d'un futur meilleur, a defaut d'autres horizons et au sein d'une lassitude provoquee par l'instabilite et l'incertitude.

J'ai vu la fumee et les flammes monter jusqu'au ciel. << Mi gente >> fuir de leurs maisons. Cris, horreur, pleurs et deuil. La mort est en liberte. Ta vie est en jeu, ron sang est le pari. Ils viennent avec des armes a feu, la mort est en liberte. Colombia est en jeu. Dans cette guerre maudite, autant de pauvres autant de morts. le veux retourner au bord de ma riviere, je veux retourner a mon village. Aidez-nous mon Dieu a eteindre cet enfer (1).

En Colombie, pres de quatre millions de personnes ont du fuir leur domicile pour echapper aux groupes armes et a la violence d une guerre de plus en plus presente et complexe (2) qui laisse sur son passage mort, desolation, deracinement et douleur. Les expulsions, deplacement force de la population, sont devenues une expression quotidienne dramatiquement banale de la violence armee. Elles marquent une rupture brutale et radicale avec la communaute et le territoire d'origine; elles traduisent une privation violente des repares materiels et symboliques qui fondent l'identite des individus et des familles qui en sont victimes. Pour les desplazados (deplaces), ecarteles entre un present amer, deja inscrit dans le passe, et un futur incertain, le desespoir est absolu. Alors, ou chercher protection? Les villes et centres peuples, surtout les plus importants, sont les elus. L'imaginaire de securite dans les villes, ou sont presents le gouvernement et toutes les institutions publiques, est en train de produire une urbanisation acceleree face a une deruralisation qui transforme l'ensemble du pays.

Ces reflexions suivent une partie de ma these doctorale qui a etudiee la situation generale du deplacement en Colombie, en accordant une importance particuliere a la rupture et la reconstruction du territoire, des referents identitaires et de l'action collective (3). Le texte se divisa en quatre parties. Nous montrons d'abord le processus de deruralisation et d'urbanisation. Nous exposons ensuite quelques dynamiques du deplacement oriente vers Bogota, la villa capitale, d'apres les temoignages des deplaces. Nous abordons ensuite la categorie desplazado qui tenda devenir substantielle et stigmatisee. Enfin, nous nous penchons sur les expressions de solidarite, d'organisation et de resistance des deplaces dans les villas.

1. Processus acceleres de deruralisation et d'urbanisation

En Colombia las campagnes ont occupe dans la guerre un espace privilegie, bien que non exclusif, pendant les cinquante dernieres annees au moins, espace qui garde une forte relation avec la subordination et l'exclusion des campagnes. C'est pourquoi le deplacement force concerne essentiellement les habitants ruraux. Guerre et deplacement sont en train de produire une deruralisation dont la contrepartie est une urbanisation acceleree, avec en arriere-plan une modernisation apparente, fragmentee et appauvrissanta.

Le developpement de la guerra dans les territoires ruraux obeit aux interets militaires, sociopolitiques et economiques des differents acteurs armes allies aux acteurs non armes. Dans cette guerra complexe qu'est en train de vivre le pays le rapport de cause a effet devient diffus, a tel point qu'il est difficile d'etablir d'une maniere generale s'il y a des desplazados parce qu'il y a une guerre, ou s'il y a une guerre pour qu'il y ait des desplazados (4). Au milieu des dynamiques regionales, la guerre generalisee recree peu a peuses particularites. Cependant, qu'environ 70 % des foyers deplaces ont un rapport a la terre (a travers la residence, l'emploi et/ou la propriete de la terre) demeure significatif. Avec le deplacement force des familles, pres de quatre millions d'hectares se sont vus << desertes >> et reinvestis. Le deplacement sert ainsi un double objectif: homogeneiser la population pour faciliter le controle du territoire et, en meme temps, reordonner la propriete de la terre en fonction des interets des groupes armes.

La guerre en Colombie est en train de provoquer d'une maniere acceleree et arbitraire une transformation du systeme social et economique de la campagne et des villes. PrOs de mille paysans entrent chaque jour dans un processus de transit force vers des centres urbains sans possibilite de retour, tout au moins a moyen terme. Au milieu d'une espece de nomadisme temporaire, les foyers et les personnes en deplacement s'orientent vers les centres urbains qui voient s'accelerer ces dynamiques d'urbanisation. Plonges dans l'ambiguite constante, les desplazados vivent dans la ruptura et l'articulation forcee de deux logiques qui semblent s'inscrire de maniere schematique entre tradition et modernite (5), que l'on peut comparer avec la dichotomie campagne-ville. Cette polarisation theorique est cependant erronee. Dans la realite, ella entretient constamment des articulations, des superpositions et des frontieres diffuses.

Se deplacer suppose un changement force du territoire, qui rend obligatoire la construction de relations avec d'autres lieux, d'autres acteurs et d'autres groupes sociaux. Partir, sous la menace des armes, entraine aussi une modification radicale de l'image que l'on a de soi-meme et donc la construction d'une identite nouvelle. La guerra bouleverse donc les referents territoriaux de la population et, par-la, elle touche directement les dynamiques de construction identitaire. La terreur, les persecutions, les menaces modifient les representations de l'espace et des objets ainsi que de la place qu'y occupent les individus et les groupes sociaux.

L'itineraire campagne-ville parait etre le plus frequent dans la dynamique du desplazamiento (deplacement) force (6). Dans le cas colombien, les paysans partent en direction des centres urbains, qui na sont pas uniquement les grandes villas mais n'importe quel perimetre urbain voisin, a la recherche de protection. Cependant, les centres urbains na constituent pas automatiquement des espaces de plus grande securite physique par rapport a l'isolement et au manque de protection des campagnes. Dans certains cas, la garantie qu'ils offrent n'est pas plus grande. Voyons quelques manifestations de cette relation ambigue du milieu urbain comme lieu sur et comme alternativa a la guerra :

1. Les centres urbains, mema petits, conferent un certain pouvoir d'action collective face aux demandes d'aide, de sorte que les distances et la solitude des campagnes restreignent la possibilite de donner et de recevoir de l'aide en cas d'agression. Cependant, rien n'est moins sur, du fait que les actions violentes dans les petites municipalites se sont multipliees sans que leurs habitants aient pu y faire quoi que ce soit (7). En meme temps, dans les centres peuples, il peut etre plus facile d'etablir des accords avec les acteurs armes de facon a eviter des irruptions violentes au sein des populations et des communautes (8).

2. Les centres urbains peuvent garantir la defense de leurs citoyens grace a la presence d'autorites talles les forces de l'ordre, habituellement presentes pour assurer cette tache. Or, ceci est un imaginaire incertain, car les << prisas de villages >> sont frequentes de la part des guerillas et des paramilitaires, sans qu'une plus grande protection soit offerte (9). D'autre part, la presence de paramilitaires et de la guerilla dans le controle politique et militaire des populations rurales parait indiquer qu'un autre element empeche l'exercice de la protection de la population (10). Meme dans les villes de moyenne et de grande taille, les persecutions selectives perpetrees sur des leaders et sur des personnes se maintiennent.

3. Les villes sont des lieux ou peuvent se produire des rapports de force avec le gouvernement. Dans certains cas, on a vu des desplazamientos massifs dont le but etait de faire pression sur le gouvernement et sur l'opinion publique, justement pourquoi ils s'orientent vers des villes strategiques au niveau de l'economie et de la securite de la region (11). Cependant, ce mecanisme a souvent echoue dans la mesure ou a la suite de grands efforts et de privations de la population qui se deplace, ainsi que de la part de celle qui, par la force, heberge la premiere, l'exercice du retour des desplazados constitue un jeu de promesses non tenues. Ceci a pour effet de produire lassitude et incredulite au sein de la population paysanne qui ne voit ni les resultats, ni les actions institutionnelles tant de developpement socio-economique que de securite et de protection de leurs personnes.

La valorisation des espaces qui offrent ou non protection est en etroite relation avec la polarite campagne-ville, bien que ce soit seulement l'imaginaire de la population. L'occupation et le controle de territoires par les groupes armes, bien que couvrant les centres urbains strategiques, a son siege privilegie dans les zones rurales et d'acces difficile (12). Le flux rural-urbain qui suit le desplazamiento force interne reproduit en bonne partie les circuits migratoires traditionnels. Le role de la guerre dans les annees 90 comme accelerateur de l'urbanisation (13) dans l'ensemble du pays ne peut pas etre valorise avec suffisamment de precision. Cependant, a partir de perspectives locales, ces processus paraissent se confirmer.

Le milieu rural est synonyme d'espace dangereux, de sorte que la ville est identifiee comme un espace de protection et d'aide. Ceci renforce un processus d'urbanisation galopante, au milieu d'une devalorisation economique, sociale et politique des campagnes qui se concretise en politiques de decouragement envers l'economie paysanne et agricole, insoutenable en conditions de conflit arme. Par cette voie, les guerres intestines imposent, dans des cas comme le cas colombien, ce que nous pourrions appeler une modernisation forcee, incomplete et excluante; aussi appelee modernisation negative ou modernisation armee (14).

2. Bogota : une foret tout en ciment

Bogota, la capitale de la Colombie, aborde le XXIe siecle avec plus de sept millions d'habitants, soit environ 15 % de la population totale du pays. En tant que district capital, son territoire n'a pas toujours ete le meme. En effet, celui-ci s'est etendu pour integrer peu a peu des municipalites de la peripherie, comme en 1954 quand la vine a annexe six municipalites (15) qui ont forme le District Special.

Fondee le 6 aout 1538, la ville est devenue le centre politique et administratif du pays. Au debut du XXe siecle, elle comptait une population de 100 000 habitants (16) et dans la premiere moitie du siecle elle sut maintenir un rythme de croissance inferieur a celui de villes telles que Medellin, Cali ou Barranquilla, qui ensemble constituent ce que Goueset (1998) a appele la << quadricephalie (17) >> colombienne. Vers le milieu du XXe siecle, la suprematie urbaine de Bogota s'affirma (18), tendance qui s'est maintenue malgre le peu de distance qui la separe des autres villes (19). Actuellement, elle abrite un peu plus du cinquieme de la population urbaine totale du pays, ce qui confirme sa tendance a la concentration de la population et la differencie d'autres capitales latino-americaines telles que Mexico ou Sao Paulo.

Il faut rappeler que tout en etant toujours conforme a une tendance a la baisse, dans les cinq dernieres annees Bogota a accueilli entre un tiers et un cinquieme de la population deplacee de tout le pays. Entre 80 % et 95 % des familles arrivant a Bogota ont des liens avec le milieu rural, ceci est le reflet d'un changement enorme survenu en termes d'espace habite par la grande majorite des personnes deplacees. Plus la fracture territoriale est grande, plus le << bannissement >> s'intensifie et plus les processus de reterritorialisation deviennent lents et incertains.

La capitale colombienne apparait comme un lieu offrant de plus grandes possibilites de survie. Elle se caracterise par une moindre capacite d'action des acteurs armes et par une plus grande concentration des ressources que peut offrir l'Etat au niveau de soutien. La plus grande densite de population offre la protection de l'anonymat et sa dynamique economique rend possible la rencontre d'espaces de travail qui permettent de tout recommencer a zero. De meme que dans les migrations economiques, la participation de Bogota comme terre d'arrivee a decru, d'autres villes capitales et chefs lieux regionaux tendant a prendre le relais.

L'arrivee dans une ville inconnue pour la grande majorite des gens, signifie une rupture territoriale importante. Mais, quels sont les criteres qui pesent lors du choix de Bogota comme destination d'exil? Le choix d'une destination est marque tant par les decisions des autres que par les reseaux d'amitie et de patente qui facilitent l'integration. Parents et entourage qui offrent une aide au coeur d'une ville inconnue, pour commencer, sont des raisons suffisantes. Pour Pedro, ii est clair qu' << on vient a Bogota, le plus loin, pour etre un peu plus surs. Ce n'est pas pour l'argent, ni parce qu'ici, comme disent certains, il y a du travail. C'est pour la securite. C'est plus eloigne de tous ces problemes, plus eloigne de la mort. >>

Mais la perception de la securite qu'offre la ville est relative pour d'autres comme Sandra. << Ici, on n'est pas en securite, mais on ressent comme un peu plus de tranquillite. La-bas, la peur, c'etait de rester chez soi et qu'ils en finissent avec toute la famille >>. Pour Emilia, cela a ete une frustration: << en ce moment meme, on pense que arrivee a la capitale, on va obtenir plus d'aide, de travail, les choses plus faciles mais ici, tout est difficile. Je connaissais deja Bogota mais cela fait longtemps. Quand j'avais 15 ans, je suis venue travailler ici un an, mais je ne m'y suis pas plue et je suis retournee d'ou je renais >>.

La vie de quartier peut amener des retrouvailles avec la violence ou encore d'autres 'formes de violence, de la part d'autres acteurs ou peut-etre des memes. D'une part, la delinquance commune entretien un climat d'insecurite et impose des relations differentes avec le logement, qui doit etre maintenu ferme tout le temps. D'autre part, la violence a orientation politique reste tres presente. C'est le cas des assassinats selectifs, particulierement des assassinats de jeunes (20), perpetres par le commando paramilitaire Bloque Capital (Bloc capital), qui beneficie du soutien des habitants, particulierement des commercants locaux (21). Les groupes font du porte a porte pour offrir des services de surveillance et les gens qui acceptent doivent payer une cotisation mensuelle (22). En dehors de la fonction d'ordre et de securite qu'ils s'arrogent en tant que milice privee, para-etatique, les paramilitaires cherchent a eradiquer toute relation existante entre les groupes guerilleros et les milices populaires. Ainsi voit-on la ville devenir le domaine privilegie des paramilitaires pour reproduire le modele de dispute territoriale existant dans les zones rurales marginales qui desormais s'etendent aux zones de la frontiere rurale-urbaine marquees par la misere.

Le nouvel espace confronte les deplaces a la precarite extreme mais aussi al'invention de mecanismes mis en place par les femmes pour aller chercher fruits et legumes a la centrale d'approvisionnement. Virgelina explique ce qu'est cette activite :. << Je vais a Abastos recuperer de la nourriture. On nous y traite tres mal. On nous dit : "Va travailler!" J'y vais tous les huit jours avec une autre voisine. On part a cinq heures du matin. Il y a plein de choses jetees. Parfois, on les ramasse et ils vous les reprennent. Parfois, on nous offre des fruits. Il faut avoir de la patience. On recupere oignons, tomates, pommes de terre, legumes, fruits, bananes >>.

Des strategies de survie culturelle permettent aussi d'assurer une continuite a ces pratiques sociales de rencontre, de fete, de celebration et de jeu. Comme dit Delgado, << entretenir des conduites culturelles singularisees a ete essentiel pour que les immigrants parviennent a affronter les cadres d'exploitation et de marginalisation qu'ils ont eu si souvent a endurer. Ainsi les mecanismes de reconnaissance mutuelle entre les immigrants d'une meme provenance leur a toujours donne la possibilite d'activer un reseau d'entraide et de solidarite tres utile (23) >>. Dans le cadre d'une dynamique de continuite et de fragmentation des pratiques culturelles des desplazados afro-colombiens a Bogota, on trouve diverses attitudes et differentes conduites. Carmen, par exemple, a maintenu certaines coutumes : << J'ai quelques amis et quelques personnes que je connais, que j'ai connu ici, d'autres endroits. On joue au bingo et aux dominos, comme la-bas. Specialement les femmes. Les hommes, pendant la semaine, quand ils n'ont rien a faire, se reunissent et jouent au billard ou aux cartes. Et le weekend, ils vont boire, parler entre hommes. >> Profitant des possibilites, certains cherchent a recreer leur milieu rural dans le quartier comme c'est le cas pour Pedro et Julieta : << Ici, nous avons quelques lapins, des poules, un couple de canards et meme une chevre. >> Les restrictions en termes d'espaces sont grandes; par consequent, cette pratique n'est possible que lorsqu'on est proprietaire d'un lot.

Le passage de rural a urbain marque des ruptures au niveau du savoir-faire. Ainsi, une partie de l'offre institutionnelle est destinee a la formation. Une partie de celle-ci vise la reorientation professionnelle par le biais de cours pour elaborer des projets productifs, qui comprennent des matieres telles que l'agriculture en climat froid, la comptabilite, le maniement de l'ordinateur, la gestion de projet, la creation d'entreprise. D'autres cours visent la formation sociale, tels que les ateliers pour les parents ou pour les premiers secours. << J'aime bien assister aux ateliers. Ici, c'est super parce que j'ai eu la possibilite d'apprendre toutes ces choses, tandis que la-bas, on n'avait pas cette possibilite. >>

La difference d'environnement rend plus profonde la nostalgie de ce que l'on a laisse. Le mythe d'Ulysse, a savoir le reve d'un retour vers un royaume d'Itaque magnifie, (24) est tres fort et trouve son reflet tant dans la comparaison quotidienne de coutumes, de paysages et de jouissances, que dans les possibles articulations entre l'espace actuel et l'espace anterieur, entre Bogota et quelque endroit rural. Le quotidien de la survie remet en memoire avec d'autant plus de douleur et un regard idealise le patrimoine qu'ils possedaient et dont ils ne jouissent plus. Leurs fermes, leurs villages sont reconnus comme un territoire prodigue en ressources. Pedro insiste sur le contraste : << Regarde la situation que nous vivons. Sur nos terres, on va a la sementera [plantation], on cueille les bananes, on va avec son chien, et on chasse un animal. On revient a la maison, on vend les bananes et on vend la viande de l'animal. Ici, il faut payer le billet de transport. La-bas on n'a rien a payer sous pretexte qu'on va d'un endroit a un autre en marchant >>.

La dependance monetaire propre a la ville fait contraste avec le territoire qu'on a quitte ou il y avait toujours du travail sur les terres, et toujours de la nourriture. La ville sous-entend un emploi, rare et mal paye, ne pouvant pas garantir la survie familiale. La rupture des espaces reproductifs et productifs dans la ville affecte tout specialement les femmes. << La-bas, je cherchais de l'or, dans les fermes, je coupais des bananes. On est habitues a travailler. Mais ici, c'est tres difficile de faire garder ses enfants. La-bas, on les avait avec nous, a la ferme >>, explique Emilia.

Presque tous possedaient une maison--ou un rancho comme ils l'appellent--ou vivre avec leur famille. Cependant, ici, le travail initial, c'est trouver ou vivre. On regrette non seulement le paysage, le climat et les coutumes differentes, mais aussi la carence et la misere presentes qui sont mises en face a la relative abondance et diversite dont ils disposaient dans leurs regions. Ses logements ruraux, humbles mais spacieux et adaptes sont devenus desormais des chambres louees, tres petites, pas assez grandes pour permettre aux enfants de jouer. Les travaux domestiques, centres pour les femmes sur la preparation de la nourriture et le lavage du linge, dans des contextes urbains marginaux ou l'eau est rare, deviennent beaucoup plus durs. << On allait savonner, mais c'etait plus pour se baigner et on revenait dans l'apres midi. La-bas, c'etait amusant d'aller laver. On ouvrait ce linge sur la plage et c'etait en un clin d'oeil que cela sechait. Mais ici, avec ce froid et quand il pleut! Ici, l'eau nous arrive par des tuyaux et on a un lavoir >> commente Julieta.

<< La-bas, il y a une foret toute en montagnes et ici, une foret toute en ciment. >> Cette expression est le reflet de la perception d'une ville insensible avec l'autre, avec l'etranger pauvre. La douleur propre a l'abandon de << la terre >> est permanente et s'intensifie quand les carences quotidiennes se chargent de rendre presentes les absences. << On s'ennuie de sa terre. Ce que l'on voudrait, c'est retourner a notre terre s'il y avait la paix, mais cela, personne ne le garantit. On a deux freres ici. Parfois, on boit un coup et les larmes commencent a couler. >> Cependant, << a l'allure ou vont les choses, c'est mieux que nous restions ici. Quand on aura vu qu'il y a de la tranquillite, on pourrait revenir >> raconte Simon.

Vivre a Bogota, cependant, n'est pas une decision definitive. Pour l'instant, l'attente d'un retour possible, bien que pas immediat, est vivante. Acceder a un logement propre est le reve entretenu par tous, un reve sur lequel on parie comme but pour refaire son projet familial. Il symbolise l'integration, l'insertion dans une societe locale et devient meme une espece de mythe attendu de rupture avec sa condition de deplace, d'etranger de passage.

3. Desplazado : une categorie qui tend a devenir substantielle et stigmatisee

Le deplacement devient une mesure preventive quand << les choses commencent a tourner mal >>, ou une action imposee par les groupes armes sous la menace de << nettoyer la region >>, ou bien encore fl est justifie par les armees qui annoncent << on va s'envoyer des pruneaux et vous etes en danger >>. Neanmoins, concretement, ces decisions ont differentes nuances en termes de temps, de positionnement devant les armees, d'endroits ou aller, etc. En tout cas, une recomposition du territoire en fonction de la guerre va s'engendrer. Si la population demeure, non seulement les alliances vont se modifier avec les nouveaux acteurs armes qui ont le pouvoir mais encore, bien des regles de la vie en societe, familiale et personnelle vont etre bouleversees.

La guerre engendre en permanence des marqueurs identitaires aussi bien individuels que collectifs. Les qualifications du genre ami-ennemi, coupable-innocent, victime-bourreau, deplace de X endroit, deplace par X acteur, vont configurer de nouvelles identites, qui ne correspondent pas seulement a des comportements et a des actes recents mais egalement a leur trajectoire historique. De cette categorisation va dependre, dans de nombreux cas, litteralement la vie ou la mort, surtout dans des espaces locaux ou les rapports sont plus directs et un controle minutieux des habitants peut etre exerce. En fonction de ces identites assignees, les groupes de pouvoir, armes et non armes, determinent, au nom du bien commun, la vie de nombreux habitants ruraux. Les actions et interactions entre groupes armes et non armes engendrent des reperes identitaires au-dela du simple jeu de reflets ou de reponses plus ou moins mecaniques aux attributions identitaires faites par d'autres. Par consequent, si l'un des acteurs veut changer l'identite qui lui est assignee, cela veut dire qu'il veut modifier le rapport entre les deux, parce que ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement l'identite de l'un ou de l'autre, mais la situation qui contient le rapport (25). Ainsi, par exemple, le changement d'armee dans un territoire que l'on se dispute entraine une forte crainte des populations, car elles se savent considerees comme dangereuses par le groupe arme opposant. Ignorant comment interagir avec les autres, angoissee par les avertissements et les menaces, ne pouvant communiquer et s'informer qu'a travers les rumeurs, la population vit une situation insoutenable, a tel point qu'elle decide de partir, en quete d'un peu de securite et de tranquillite.

Mais les dominateurs ne sont pas les seuls a assigner des identites. Il y a aussi les autres habitants qui, allies ou non aux premiers, qualifient ou disqualifient peu a peu voisins et personnes, connues ou non. On insiste sur le fait que << si on ne se mele pas des affaires des autres et qu'on ne fait rien de mal, on vous laisse tranquille >> ou l'equivalent, << il doit bien y avoir une raison si.... >> Cette croyance se maintient bien qu'ils aient ete eux-memes victimes sans avoir rien fait de mal. Les acteurs armes se voient ainsi legitimes car on responsabilise la victime, elle est responsable de sa situation. C'est ainsi que l'on interiorise des mecanismes d'impunite, d'indifference et de consolidation de la justice privee.

La realite du deplacement est nee avec la guerre et doit renaitre en plein milieu de celle-ci. Des situations et des points de vue semblables s'agencent en referents communs, et se construisent a partir de la perte, de la souffrance et de leur condition de victimes (26). Il est indispensable de commencer un processus de construction du territoire, en occupant les espaces sociaux et physiques d'autres habitants et en entrant en concurrence pour de rares ressources, dans une articulation forcee et conflictuelle entre le rural et l'urbain. Le desplazado est vu egalement comme un transmetteur de violence. La perception que l'on a de la guerre dans cet autre pays, le pays rural, nourri par des moyens de communication de masse, ou chaque groupe arme extermine l'ami de son ennemi, nous pousse a conclure que, dans tous les cas, le desplazado est l'ami, le militant ou le complice d'un groupe arme. Sa fuite est vue comme une preuve de sa culpabilite, qu'il traine a sa suite ou qu'il aille, parce que des factions des groupes armes peuvent le suivre jusque dans la ville. La transmission de violence qu'on impute au desplazado se trouve confirmee et augmentee lorsque l'on connait ou que l'on presume quelle est leur provenance; le Caguan, l'Uraba, Cordoba, Barrancabermeja et bien d'autres endroits ont dans l'imaginaire collectif une adhesion territoriale avec les groupes armes, que l'on fait endosser a l'habitant.

Dans ce contexte de misere et d'urgence, ou il faut resoudre des besoins de premier ordre, d'autres stigmates s'ajoutent a ceux qui viennent de la guerre elle-meme. Comme on l'assimile aux depossedes, le desplazado est egalement vu comme un delinquant potentiel : les niveaux de misere urbaine et la correlation quasi automatique entre pauvre et delinquant, aboutit a la construction du stereotype du desplazado comme une nouvelle recrue de la pauvrete, qui habite dans les ceintures de misere de la ville, d'ou sortent, justement, les delinquants. Les desplazados contribuent ainsi a augmenter << la poudriere sociale >> ou << la bombe a retardement >> qui bouillonne jour apres jour dans la marginalite urbaine. D'apres un document du Red de Solidaridad Social (Reseau de solidarite sociale), c'est << un nouveau facteur de destabilisation politique et economique de notre region. >> Les desplazados sont, dans la sphere locale, les nouveaux demandeurs de ressources etatiques, qui rentrent en competition avec les << pauvres historiques >>, anciens immigrants qui attendent une solution depuis naguere. Fonctionnaires, habitants et organisations sociales partagent souvent cette vision qui place les plus vieux demandeurs en position prioritaire. A cela vient s'ajouter la representation de l'imposteur, qui se fait passer pour un desplazado pour profiter de la solidarite economique. On peut meme etre nomme << desplazado professionnel >>. La mefiance freine la solidarite et impose une serie d'<< attestations >> pour montrer aux << autres >> qu'effectivement, on appartient a cette categorie sociale. Le desplazado fait figure de nouveau mendiant dans les rues des villes, qui pour se differencier des mendiants traditionnels resume en une phrase son statut d'<< etre deplace par la violence >>.

Depuis la guerre et la misere on construit toute une serie de stigmates a travers lesquels est reconnu, evite et exclu celui qui vit dans le deplacement force. Cela constitue une barriere difficile a visualiser et a manipuler qui, neanmoins, traverse les nouvelles dynamiques de sociabilite dans les nouveaux contextes urbains ou on cherche a reconstruire un projet de vie. Les desplazados se meuvent entre l'illusion que donne la recherche d'une reconnaissance administrative du deplacement et le poids des multiples stigmates.

4. Solidarites, organisations et resistances urbaines

La ville offre de plus grands repertoires de confrontation au niveau des actions de fait et des discours expres qui mettent l'Etat face a ses responsabilites en ce qui concerne le desplazamiento et exigent de lui le respect des droits de deplaces, quitte a faire appel aux instances legales. Cependant, tous les deplaces de Bogota ne font pas pour autant appel a ces repertoires, car une espece d'autocensure sevit, motivee par la peur, l'obeissance a l'autorite et la perspective strategique de creer plus d'alliances que de conflits. Ainsi, l'acces a des espaces d'articulation, bien que passagers et naissants, s'en est trouve favorise entre organisations de deplaces. En ce processus la, la dynamique du secteur tertiaire, donc des ONG, est une des plus actives du pays et represente une opportunite politique importante et diverse pour les organisations de deplaces. L'acces aux evenements, a la formation, aux discours institutionnels, etc. permet aux groupes presents a Bogota d'enrichir leur propre discours, discours exprimant leurs besoins, d'un discours sur leur droit a une reponse de la part de l'Etat.

Federer tous les efforts pour resoudre les problemes quotidiens est une possibilite surgie de la nouvelle situation de depouillement qu'a laisse le desplazamiento force. Bien que de nombreuses actions communes n'aient pas de caractere formel, elles contribuent cependant a refaire les relations sociales dans de nouveaux contextes, a partir du referent identitaire contradictoire de << ser y estar desplazado >> (deplace permanent et temporaire). On retrouve ainsi des solidarites nees a partir d'initiatives des desplazados eux-memes, en tant qu'initiatives dont les institutions font la promotion et auxquelles elles apportent leur soutien. Ceci s'illustre par exemple par les soupes populaires concues par les femmes, qui peuvent evoluer vers des actions de portee et de durabilite plus grande. D'autres formes d'action conjointe, meme si elles ne sont pas organisees, consistent en la recuperation des dechets des grandes industries agricoles ou l'entraide entre voisins pour garder les enfants quand les parents vont travailler ou pour s'occuper des malades. Meme si ces strategies de solidarite ponctuelle entre personnes pauvres peuvent etre vues comme quelque chose de faible portee, elles constituent une force importante tant dans la survie des familles que dans la constitution de nouveaux reseaux sociaux qui peuvent avancer vers des processus a plus longue echeance.

La necessite de canaliser les ressources et l'attention institutionnelle, ainsi que les exigences de la part de ces memes institutions d'aide, a genere une croissance rapide du nombre d'organisations de desplazados qui, jusqu'en 1997, etaient tres rares. En suivant un schema traditionnel et generalise pour l'action collective, les personnes desplazadas se regroupent en associations et en collectifs, lesquels se constituent frequemment a partir de l'heterogeneite et de la conjoncture de la rencontre, plus qu'a partir de l'homogeneite des lieux d'origine. La plupart du temps, ce sont des organisations qui ont une existence legale et qui sont enregistrees aupres de l'Etat, demarche qui devient une condition pour les relations avec celui-ci.

Replique des Juntes d'Action Communales (JAC), modele le plus etendu dans le pays tant au niveau urbain que rural, ces organisations representent

les interets d'un secteur de la population aupres du gouvernement local, regional et national en vue d'assurer la gestion et d'investir des ressources. Depuis le schema technocratique qui s'est impose avec la decentralisation et la modernisation de l'Etat, les demandes des colons passent par << l'elaboration de projets >>. Ces derniers sont une formalite dans l'intermediation institutionnelle avec l'Etat et les ONG. Cette logique suppose des niveaux educatifs et de gestion de l'information dont, dans la pratique, on ne dispose pas et qui ne correspondent pas avec les urgences et les situations limites du desplazamiento force. Cette formalite finit par etre satisfaite en faisant appel a des intermediaires qui elaborent le projet. Cependant, la difference entre les temps bureaucratiques et ceux des besoins et des rythmes des groupes permettent difficilement des processus satisfaisants de planification participative. Dans de nombreux cas, il n'y a aucune correspondance entre ces efforts et les processus de selection technique et opportune de reponses, car les mecanismes traditionnels du clientelisme et de la corruption continuent a primer sur les organismes gouvernementaux. D'autre part, l'aide recue de l'Etat et des organismes d'aide subit frequemment une forte ingerence qui conditionne les formes organisationnelles ainsi que les logiques et les dynamiques des groupes (27).

Les difficultes, dans ces processus collectifs, sont diverses. Les energies des dirigeants sont concentrees sur le succes de la reconnaissance legale et sur de multiples demarches pour concretiser et gerer les demandes de soutien de la part de l'Etat. Les familles associees font quelques apports en argent pour ces demarches et participent a des reunions periodiques, mais habituellement la residence dispersee rend difficile la rencontre et la communication permanente. En meme temps, la gestion quotidienne de la subsistance genere une concurrence entre les besoins familiaux et le temps dont a besoin l'organisation (28). Maintenir la dynamique et la force de l'organisation depend, dans une large mesure, de sa capacite a faire la preuve de succes materiels vers des solutions stables. Les delais et l'absence de reponses affaiblissent les motivations des leaders et des associes. Les associations et autres groupements de desplazados reproduisent frequemment la corruption, l'autoritarisme et la manipulation, ce qui restreint les possibilites de recreer des experiences alternatives d'organisation sociale. La modalite de representation qui delegue a quelques-uns uns le pouvoir de la parole delivre aussi la responsabilite des actions en diminuant la participation des associes.

Il est necessaire de souligner que le processus menant a redessiner des reseaux sociaux en ville est plus facile quand on dispose d'un referent identitaire qui existe deja, un sens du << nous >> qui contribue a une mobilisation a travers l'action collective. Ceci permet en effet la construction de consensus internes autour du leadership et des normes, beaucoup plus fluides et presentant beaucoup plus d'elements de confiance du fait qu'il y a deja une base de memoire partagee qui sert de << niche morale >> a la sociabilite institutionnelle de l'action collective. L'inexistence prealable de ce referent, comme c'est le cas pour bonne partie des paysans deplaces en ville, n'empeche pas cependant des actions collectives de surgir. Mais le rythme de construction des consensus et des relations de confiance va, dans ce cas, etre beaucoup plus lent, beaucoup plus ambigu et selectif.

On peut dire que la mobilisation des opportunites politiques offertes par Bogota aux deplaces depend de trois types de dynamiques : d'abord, l'articulation et le positionnement dans la chaine des intermediaires institutionnels qui, bien qu'ils apportent leur soutien, conditionnent aussi cette mobilisation; ensuite, les rythmes, processus et consensus internes a chaque groupe pour assumer les risques potentiels que la mobilisation implique; et enfin, la decision de chacun, en tant qu'individu, de participer ou non a la poursuite d'actions collectives, en fonction de ses propres interets, de ses propres besoins et experiences.

Les actions collectives, organisees ou pas, orientent aussi les energies vers la protestation contre l'Etat. La pression s'est imposee dans la mesure ou les reformes promises ne sont pas engagees. Les paysans, convertis desormais en citadins par la force de la guerre, cherchent a s'exprimer et demandent des actions effectives qui viennent resoudre ou compenser, ne serait-ce que partiellement, leur situation de misere et de manque de protection.

Une caracteristique de ces manifestations est leur developpement dans les espaces urbains et tout specialement dans les capitales. Ceci correspond a l'inertie d'une neocentralisation qui continue a concentrer dans les cites les decisions et les ressources. Suivant une tendance historique, les paysans vont a la ville chercher la solution a leurs problemes parce que c'est la qu'ils trouvent la figure de l'Etat et non pas dans les campagnes. Dans un echantillon de protestations qui se sont succede dans le pays entre 1997 et 2001, on a trouve que quatre actions collectives utilisant la pression sur dix ont ete realisees a Bogota, tant parce que c'est un point strategique au niveau des institutions, que parce que la capitale offre de meilleures garanties de << securite. >> Cependant, les ex-pressions de protestation ont commence a se manifester a l'echelle regionale, les villes capitales en etant les epicentres.

L'Etat est un interlocuteur reconnu, dans la mesure ou legalement, il a la responsabilite d'apporter des reponses opportunes aux multiples besoins de ceux qui se trouvent desplazados. Ainsi, pres de la moitie des actions menees a bien se font par le biais de << prises >> d'organismes gouvernementaux. Ensuite viennent les organismes religieux qui, estiment les desplazados, vont respecter leurs droits a la protestation. La prise d'espaces publics, tels que les coliseos (stades) et les places municipales, ne correspondant par toujours a une forme de pression mais souvent a la recherche d'un espace ou s'abriter. Cette forme est sous representee, car habituellement les gouvernements locaux font appel a l'installation, sur ce type d'espace, des personnes en desplazamiento collectif. Ces espaces collectifs comprennent les ecoles et les centres communautaires. Finalement, on trouve les prises d'organismes internationaux qui, sans etre trop nombreuses, ont considerablement frappe l'opinion publique et contribue de maniere importante a << internationaliser >> le probleme du desplazamiento (29).

Dans certains cas le gouvernement a repondu par des concertations formelles et des promesses d'attention qui, dans bonne partie des cas, n'ont pas ete respectees, provoquant une de-legitimation encore plus grande. Dans certains cas les groupes paramilitaires ont contribue adissoudre ces actions collectives par le biais de menaces, d'assassinats ou d'ordres peremptoires sous le pretexte de resoudre des situations qui incommodent le reste de la population (30).

L'exercice revendicatif recent de la part des personnes desplazadas, mouvement encore naissant et un brin tardif si l'on tient compte de l'existence du phenomene durant cette decennie, est fortement marque par la peur des represailles. Selon les termes de Tarrow, ces mouvements pourraient etre identifies comme des << actions collectives contentieuses >>, dans la mesure ou elles emanent de personnes depourvues d'acces regulier aux institutions, qui agissent au nom de revendications recentes et qui sont vues comme une menace. Ces actions emergentes qui constituent un defi collectif pourraient bientot constituer les premices d'un mouvement social. (31).

Conclusion

Developpement economique, ressources institutionnelles et une moins grande vulnerabilite face a la guerre constituent trois revendications que l'on retrouve au sein des flux de populations deplacees vers Bogota par la violence. La primaute urbaine de Bogota vue depuis les regions et depuis les conditions d'intensification du conflit arme dans le pays emmene a renforcer l'imaginaire de la metropole comme un lieu qui offre de plus grandes promesses de securite. Suivant les flux traditionnels des migrations economiques, les itineraires du desplazamiento force se sont orientes en bonne partie vers la capitale du pays, suivant des rythmes beaucoup plus intenses.

Bien qu'ils arrivent dans une ville ou ils rencontrent des manifestations d'un developpement economique, avec ses avenues, ses grands edifices, ses centres commerciaux et ses usines, les nouveaux venus vont etre situes dans les quartiers des pauvres. Depuis la segregation urbaine, ils alimentent l'espoir de lendemains meilleurs a partir du reflet de ce que possedent les autres et a partir des choses dont les autres profitent. Coinces dans un quotidien miserable, les desplazados vivent a la fois la durete et l'illusion du bien-etre que peut offrir la ville. Fuyant les acteurs armes et la guerre dans les campagnes, ils se retrouvent dans la ville, face a l'extension de cette guerre et face a d'autres violences qu'ils doivent affronter. La guerre avance vers les villes et la violence sociale y a des manifestations intenses. Le mythe de l'endroit sur aussi se dissipe.

La rencontre avec d'autres deplaces dans les memes circonstances que soi permet de tisser de nouvelles sociabilites improvisees, fragmentees et ambigues. Se regrouper pour se montrer publiquement comme acteurs collectifs, voila une possibilite qui devient prerequis et necessite face a l'indifference, a l'inefficacite et a la suspicion. La relation avec les organismes gouvernementaux et les ONG, entites eloignees des deplaces, exige une serie de legitimites, de connaissances, de demarches et d'efforts qui requierent la formation d'organisations avec des porte-parole. La parole faite appel a une plus grande force quand elle est soutenue par un collectif, meme si une telle delegation depouille tous les associes de leur propre parole.

Cependant leurs vecus personnels de manque de protection dans leurs lieux d'origine les emmene frequemment a vouloir rester ici, nourris par l'espoir de pouvoir resister mais aussi par le desespoir de n'avoir pas d'endroit vers ou partir. Les possibilites de gerer et de gagner quelques ressources et quelques reponses a leur situation avec les organismes qui contribuent aussi a les fixer en ville. Malgre les promesses non tenues, les experiences ratees et l'incertitude des innombrables demarches, la persistance a croire que << quelque chose en sortira >> s'impose. En somme, la permanence en ville devient un mirage du lieu d'accueil. Malgre la preuve du contraire, on soutient l'attente d'un futur meilleur, a defaut d'autre horizon et au milieu de la lassitude provoquee par l'instabilite et l'incertitude.

Notes

(1.) Extrait du texte de l'oeuvre fournie par l'ONG Taller de Vida (Juin 2001).

(2.) La promulgation de la loi 387 de 1977 a cree la categorie juridique de desplazado et egalement precise la responsabilite de protection que l'Etat doit leur donner.

(3.) La recherche s'est fait entre 1996 et 2001.

(4.) Voir Congreso Nacional de Paz y Pais (Congres National pour la Paix et le Pays), << Relatoria Comision : Conflicto Agrario, Seguridad Alimentaria y Cultivos de Uso Ilicito >> (Bogota, du 9 au 11 mai 2002).

(5.) Les promesses de la modernite se concretisent a travers une citoyennete abstraite, la regulation et le traitement des conflits par l'Etat, le controle de la science, le progres economique et une distribution plus large de ses << benefices >>. M. Palacios, << Conflicto y modernidad en Colombia >>, Documentos (Santafe de Bogota : Banco de la Republica, 1992), 13.

(6.) Au niveau international, en Afrique, par exemple, les routes du desplazamiento force vont des villes jusqu'aux camps de refugies et desplazados. D'autres espaces sont des endroits difficiles d'acces, comme les bois. M. Lavergne, << De la cuvette du haut-Nil aux faubourgs de Khartoum. Les deplaces du Sud-Soudan >>, dans Deplaces et Refugies. La mobilite sous contrainte, sous la dir. de V. Lasailly-Jacob, J.-Y. Marchal et A. Quesnel (Paris : IRD Editions, 1999).

(7.) Le massacre de Segovia (Antioquia), par exemple, une ville d'environ 50 000 habitants, ou ont ete assassinees presque 40 personnes en un seul apres-midi, met en evidence l'impotence d'une collectivite face au pouvoir des armes, surtout quand l'attaque s'est fait en alliance avec quelques autorites locales.

(8.) On aborde ce sujet dans la troisieme section du present article.

(9.) Etre voisin du batiment de la police peut etre vu comme un danger que la population voudrait eviter.

(10.) L'alliance entre paramilitaires et armee est frequente. Voir, par exemple, des cas sur lesquels ont fait enquete diverses instances d'Etat et ONG, comme les massacres de Naya, Carmen de Bollvar et Barrancabermeja.

(11.) Ce type de manifestation est habituellement signale comme une action dirigee par la guerilla et soutenue par des << forces obscures >>. En 1998 ont ete enregistrees a Bogota 12 tomas (occupations) de bureaux gouvernementaux et d'endroits publics, d'une duree d'entre un jour et trois mois, par des organisations de desplazados qui voient de telles manifestations comme une strategie de pression qui vise des solutions rapides. A Barrancabermeja 10 000 paysans sont restes 45 jours. Voir Groupe de soutien aux desplazados, << Informe sobre desplazamiento Interno Forzado en Colombia en 1998 >> (Santafe de Bogota : Documente, 1998).

(12.) A. Reyes, << Conflicto y territorio en Colombia >>, dans El campesinado en Colombia hoy; diagnostico y perspectivas (Santafe de Bogota : ECOE, Universidad Javeriana, 1991).

(13.) Le processus d'urbanisation s'est nourri fondamentalement du transfert net de population entre zones rurales et zones urbaines. L'urbanisation est consideree comme un processus fini qui s'epuise quand l'augmentation de la proportion de la population totale residant dans des localites urbaines est entravee, c'est-a-dire que toute la population devient urbaine et que la composante rurale est en voie d'extinction. M. Villa, << Distribucion Espacial y Migracion de la poblacion en America Latina >>, dans Migracion, Integracion regional y transformacion productiva, sous la dir. de D. E. Celton (Cordoba : Universidad Nacional de Cordoba, 1995).

(14.) Voir, par exemple, F. Gonzalez; T. Vasquez et I. Bolivar, Violencia Politica en Colombia (Bogota : CINEP, 2003).

(15.) Il s'agit des municipalites suivantes : Usme, Fontibon, Usaquen, Bosa, Engativa et Suba.

(16.) En tant que seconde ville la plus peuplee de Colombie, Medellin comptait 53 936 habitants. V. Goueset, Bogota: nacimiento de una metropoli. La originalidad del proceso de concentracion urbana en Colombia en el siglo XX (Bogota : Tercer Mundo Editores, Observatorio de Cultura urbana, CENAC, IFEA, FEDEVIVIENDA, 1998).

(17.) Ibid.

(18.) Selon Goueset, la suprematie urbaine est un concept rapproche de la concentration rapide en pole urbain qui conjugue exode rural massif, explosion demographique et industrialisation. Ce phenomene, original dans le contexte latino-americain, est plutot recent en Colombie et serait dephase de presque un demi-siecle avec ce qui s'est passe dans d'autres pays du continent. Ibid.

(19.) Bogota fait deux fois Medellin et figure parmi les quatre villes qui recueillent pres de 30 % de la population nationale.

(20.) La surveillance est assuree par des jeunes qui s'envoient des signaux a travers des sifflets. Ces groupes assurent un travail de << limpieza social >>, assassinant les gens, particulierement de jeunes hommes, signales comme subversifs, delinquants, drogues ou n'importe quelle etiquette consideree comme dangereuse. Temoignage d'une jeune non deplacee habitante du secteur de Ciudad Bolivar, mai 2001.

(21.) Voir, par exemple, << Andanzas de las AUC en Bogota >>, El Espectador, 10 Juin 2001.

(22.) En fevrier 2001, elle s'elevait a 10 USD.

(23.) M. Delgado, Ciudad liquida, ciudad interrumpida. (Medellin : Editorial Universidad de Antioquia, 1999), 100.

(24.) F.A. Sayad, << Le retour, element constitutif de la condition de l'immigre >>, Migrations Societe 10, no 57 (1998) : 9-45.

(25.) I. Toboada-Leonetti, << Strategies identitaires et minorites: le point de vu du sociologue >>, dans Strategies identitaires (Paris : Presses Universitaires de France, 1997).

(26.) L. Boltanski, La souffrance a distance. Moral humanitaire, medias et politique (Paris : Metailie, 1993).

(27.) Comme les formes cooperatives et la propriete de la terre en commun pour les re-etablissements ruraux de population desplazada. Voir F. Lozano et F. E. Osorio, De victimas de la violencia a buscadores de la paz (Santafe de Bogota : Universidad Javeriana y Accion Cultural Popular, 1999) et F. E. Osorio, << Reasentamientos rurales de poblacion campesina desplazada >>, Les Cahiers ALHIM, no 3 (2001).

(28.) Sur les experiences avec ces caracteristiques voir, par exemple, Rodriguez (1998), Lozano et Osorio, Mencoldes (2000).

(29.) Une des experiences d'action collective se refere a l'occupation du Siege du Comite International de la Croix Rouge a Bogota, en decembre 1999. Voir F. E. Osorio, Los desplazados. Entre survie et resistance, identites et territoires en suspens (Lille : ANRT, 2005).

(30.) Comme dans le cas de la prise du Coliseo de Buga, ou les familles situees recurent l'ordre des paramilitaires d'evacuer les lieux dans un delai de huit jours, delai qui a ete respecte. Dans le cas des invasions en Mars 2001 a Monteria, au terme de troubles avec l'Armee et la police, les paramilitaire obligerent a evacuer a travers des menaces et plusieurs assassinats. Ainsi, ce fut eux qui offrirent une parcelle de terre proche de la ville pour y creer une espece de quartier.

(31.) S. Tarrow, Poder en movimiento (Madrid : Alianza Editorial, 1997).

Flor Edilma Osorio Perez est professeure chercheuse du Departemento de Desarrollo Rural y Regional, Facultad de Estudios Ambientales y Rurales, Universidad Javeriana, Bogota, Colombie.
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Title Annotation:internal forced displacement in Columbia
Author:Perez, Flor Edilma Osorio
Publication:Refuge
Geographic Code:3COLO
Date:Jan 1, 2007
Words:8022
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