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Daniel Dagenais, ed., Recherches sociographiques, numero special: Le suicide.

Daniel Dagenais, ed., Recherches sociographiques, numero special: Le suicide, volume XLVIII, no 3, 2007, 188 p.

Bien que le suicide passe pour un objet d'etude classique de la sociologie, il semble etre davantage l'apanage des psychologues, psychiatries et, tout dernierement, des ethiciens, comme si tout ce qui pouvait etre dit sur lui ne relevait que de l'individuel, du pathologique et de la morale. Ainsi, si objet classique de la sociologie il en est, il semble l'etre tout au plus a la maniere d'une vieille porcelaine qu'on n'ose pas trop secouer de peur de la casser et, du meme coup, constater brutalement son caractere exclusivement decoratif. Meme si on enseigne souvent aux etudiants que le suicide, ce soi-disant plus intime et dramatique des comportements humains possibles, est un phenomene social, tout se passe comme si on ne le croyait pas vraiment. L'etude classique du suicide de Durkheim demeure plus facile a enseigner qu'a se traduire par de veritables recherches contemporaines, vivantes, pertinentes et utiles. Pour preuve, ce n'est qu'en 2007, nous dit Daniel Dagenais, que le premier numero thematique d'une revue sociologique quebecoise sur la question du suicide a vu le jour. Faut-il en etre surpris ? Ne repete-t-on pas systematiquement que les suicides etaient atteints d'une depression majeure et que celle-ci est d'origine neurochimique ? Or, lorsqu'on demande ce qui provoque cette epidemie contemporaine de desequilibres neurochimiques, les explications se font rares. Comme le dit Dagenais avec raison, la suicidologie <<accompagne le suicide contemporain davantage qu'elle ne le comprend>>. Ce numero thematique vise explicitement la <<refutation du paradigme suicidologique>> tout en proposant un paradigme ouvertement societal. S'il est question du <<cas quebecois>>, a la fois specifique et general, des elements theoriques, methodologies et empiriques sont mobilises ici pour comprendre de maniere plus vaste le phenomene du suicide dans les societes contemporaines, et ce dans une perspective sociologique salutairement classique. Le pari est reussi et l'ensemble du dossier est a la fois remarquable et varie (analyses theoriques originales, donnees empiriques clairement exposees, critiques rigoureuses d'ouvrages fondamentaux sur la question). La resonance entre suicide et societe (suicide comme symptome d'une realite plus large, obeissant a une causalite plus profonde, etc.) est largement postulee, et ceci, de maniere convaincante, dans l'ensemble des articles. Depuis au moins une quarantaine d'annees, la <<signature collective>> du suicide occidental s'est transformee en amplifiant des phenomenes deja connus dans les societes industrielles (surmortalite masculine), en inversant le rapport ville (metropole) - region (peripherie) dans la prevalence du suicide et en inventant le suicide des jeunes. L'exploration de ces tendances generales, mais aussi des caracteristiques specifiques au <<cas quebecois>>, suffit a elle seule a susciter tout l'interet de ce dossier. Comment ne pas suivre les auteurs Belanger, Bouffard et Rousseau dans leur tentative de percer l'enigme montrealaise, dont la disparite marquee des taux de suicide entre le multiculturel Parc Extension (6 par 100 00 habitants) et le plus homogene (<<de vielle souche francophone>>) Hochelaga-Maisonneuve (33 par 100 000 habitants) n'est que l'un des phenomenes frappants ?

On simplifiera ici la richesse theorique des analyses en disant que les cles heuristiques de l'ensemble des articles sont la crise du lien familial, la transformation des rapports de genre et la persistance de certaines identites <<sans avenir>>. Citons un paragraphe cle de Dagenais : <<L'effondrement de la famille en tant que rituel du devenir adulte ... ouvre la porte a l'anomie virtuelle profonde de la societe moderne industrielle. A certains egards cette societe a pretendu faire du monde une simple opportunite pour l'individu. Le suicide contemporain revele a un autre niveau a quel point la 'societe des individus' dependait finalement du fait que ceux-ci etaient des hommes et des femmes>>. L'anomie serait une <<virtualite inherente a l'introduction dans le symbolique>> qui s'actualise avec le bouleversement du lien famille-societe, car le lieu de transmission du symbolique est somme toute fragilise et en transformation. Tout au long des articles, d'une facon ou d'une autre, il est question ouvertement ou en filigrane de la transformation, mutation, bouleversement de la consistance du lien social, notamment en ce qui concerne l'identite de genre. Gagne et Dupont analysent precisement la regulation de cette identite par l'institution familiale en transformation, et ce, de l'epuisement du modele familialiste de la societe a la reinvention collective--tache encore en cours--des cadres de l'intimite. Ils suggerent une piste stimulante et ouverte pour comprendre ce qui est en train de devenir : << Peut-etre que dans les garderies. Dans la fiscalite. Dans les bourses d'etude proportionnelles au nombre d'enfants, dans les conges parentaux, dans la complicite de la loi avec l'union de fait, dans l'aide a la propriete et dans quelques autres expedients de ce gout est-ce une sorte de regulation institutionnelle du <<couple>> qui se met en place ?>>.

L'ensemble de contributeurs constate, argumente et analyse solidement l'existence d'identites sans avenir, de modeles familiaux epuises, d'individualites anomiques, de modalites de transmission du symbolique menacees. Toutefois, trois interrogations meritent d'etre posees. Et si la <<societe des individus>>, au lieu de signifier un espace froid d'opportunites a saisir, offrait en revanche une consistance sociale particuliere permettant l'emergence d'un individualisme de masse (oxymoron sociologique semblable a celui de << societe moderne >>)? Et si la psychanalyse comme outil d'analyse du symbolique etait a classer parmi les identites theoriques <<sans avenir>>? Et si c'etait la famille et non le couple, voire l'individualite, qui devait porter aujourd'hui des guillemets? Il est trop tot pour le savoir.

MARCELO OTERO

L'UNIVERSITE DU QUEBEC A MONTREAL

Marcelo Otero est professeur au departement de sociologie de l'UQAM, chercheurboursier au Fond du recherche en sante du Quebec (FRSQ) et directeur des Cahiers de recherche sociologique. Il a publie notamment Les regles de l'individualite contemporaine, PUL, 2003, Nouveau malaise dans la civilisation, CRS, Montreal, 2005, et Le medicament au coeur de la socialite contemporaine, PUQ 2007 (avec Johanne Collin et Laurence Monnais.)
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Author:Otero, Marcelo
Publication:Canadian Journal of Sociology
Article Type:Book review
Date:Jan 1, 2009
Words:957
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