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DE BALZAC A HOUELLEBECQ (EN PASSANT PAR QUELQUES AUTRES), LE << COMPLEXE DU STYLE >> COMME AUTOCENSURE.

En janvier 1833, dans la quatrieme lettre qu'il envoie a celle qui est en train de devenir sa princesse lointaine, Eve Hanska, Balzac entame un couplet appele a prendre une importance toute particuliere dans leur longue correspondance de quinze annees :
Je travaille 18 heures par jour. Je me suis apercu des defauts de style
qui deparent La Peau de chagrin, je la corrige pour la rendre
irreprochable; mais apres deux mois de travail, La Peau reimprimee, je
decouvre encore une centaine de fautes--Ce sont des chagrins de poete.
/ Il est arrive la meme chose pour Les Chouans. Je les ai reecrits en
entier, et la 2e edition, qui va paraitre, a encore bien des taches.
/ De tous cotes, l'on me crie que je ne sais pas ecrire, et cela est
cruel quand je me le suis deja dit; et que je consacre le jour a mes
nouveaux travaux, et la nuit a perfectionner les anciens. (1)


Quelques jours plus tard, le motif revient :
Hier, un ami, l'un de ces amis qui ne trompent pas, qui vous disent la
verite est venu le scalpel a la main et nous avons etudie mon oeuvre.
Lui est un homme logique, d'un gout severe, incapable de faire quoi que
ce soit; mais le plus profond grammairien, le professeur le plus
severe, et il m'a demontre mille fautes. Le soir, seul, j'ai pleure de
desespoir et de cette espece de rage qui prend au coeur quand on
reconnait ses fautes apres avoir tant travaille. Enfin, je vais me
remettre a l'oeuvre; et, dans un mois ou deux, je ferai reparaitre un
Lambert corrige. [...] La Peau de chagrin, deja corrigee, va l'etre de
nouveau. Si tout cela n'est pas parfait, du moins ce sera moins laid.
(2)


Un an plus tard, le motif est repris a l'identique, avec le meme Aristarque sans doute dans le meme role :
Mon Boileau, mon hypercritique, mon ami qui me juge et me corrige en
dernier ressort a trouve considerablement de fautes dans les 2 1ers
volumes in-12 du Medecin [de campagne]. Ca m'a desespere. Enfin, nous
les oterons. L'oeuvre sera quelque jour parfaite. J'ai ete deux jours
malade quand il m'a fait voir les fautes. Elles sont reelles. / Nous
savonnerons a nous deux La Peau de chagrin. Il faut que dans cette
edition il n'y ait plus de fautes. (3)


Mais Balzac ne reserva pas ce discours a sa seule correspondance privee : il tint a ce que ses scrupules stylistiques pretendument obsessionnels fussent publics et bien connus. Il en fit l'un des arguments dans 1' << Historique du proces auquel a donne lieu Le Lys dans la vallee >> en juin 1836 publie pour expliquer un differend editorial avec Bulloz. Apres avoir rappele que Chateaubriand faisait << de prodigieux changements entre ses manuscrits et ce que l'on appelle le bon a tirer >> et que Buffon faisait de meme, tout comme Ingres avec la peinture et Meyerbeer la musique, il explique : << Je travaille ainsi, malheur qui m'oblige a ne dormir que six heures dans les vingt-quatre, et a en consumer pres de seize a constamment elaborer mon pauvre style dont je ne suis pas encore satisfait (4). >>

Environ 165 ans plus tard, un autre romancier tres lu, tres discute et tres mediatise, comme l'avait ete Balzac avec les moyens de son temps, Michel Houellebecq donc, fait du discours sur le style sous forme de justification l'un de ses leitmotivs publics, relevant d'une strategie communicationnelle des plus choisies. Houellebecq sait qu'il a la reputation d'avoir un << mauvais style >>, ou au mieux un << style plat >>, un << style creux >> et que les critiques journalistiques ne lui font aucun cadeau a ce sujet (5). Mais contrairement a Balzac qui plaidait coupable et prenait une posture miserabiliste implorant pitie eu egard au travail et aux efforts considerables d'amendement, Houellebecq reagit en attaquant, non ses detracteurs mais le style, l'idee de style, denoncant une mythologie culturelle specieuse. L'une de ses declarations les plus claires date de septembre 2001 : << Trop d'ecrivains sont victimes d'une idee malheureusement tres repandue selon laquelle il y a vrai style quand l'auteur triture la langue d'une facon qui n'appartient qu'a lui (6). >> Pour lui, << le style >> devrait avant tout << refleter un certain etat mental (7) >>. Cette conception s'inscrit dans tout un paradigme critique, peu varie mais recurrent. En avril 1996 deja, Houellebecq declarait :
Mais le danger principal me semble etre le style. Ca, meme les
meilleurs romanciers y echappent difficilement. Ils se trouvent un
style, se constituent une petite niche stylistique avec des procedes
qui n'appartiennent qu'a eux et refont la meme chose jusqu'au bout. Ca
produit parfois des oeuvres tres impressionnantes, d'ailleurs. Celine,
c'est pas mal, mais je trouve que le Voyage est ce qu'il a fait de
mieux - apres, ca tourne au procede. (8)


Et en janvier 1999, il enfoncait le clou : << J'essaie de ne pas avoir de style ; idealement, l'ecriture devrait pouvoir suivre l'auteur dans la variete de ses etats mentaux, sans se cristalliser dans des figures ou des tics. (9) >>

Ces deux discours sont parfaitement complementaires dans la perception de ce que l'on propose ici d'appeler << le complexe du style >>, lequel ne concerne d'ailleurs pas que les romanciers et dont on a vu recemment maints hommes publics non ecrivains et en particulier hommes politiques subir les affres de facon cruelle ou comique, mettant sous le mot style la gestion d'une image publique generale en termes de communication (10).

Une evidence, tout d'abord, dans les points communs : pour Houellebecq comme pour Balzac, le style, c'est la langue. La langue comme norme, avec la terreur de la << faute >>, pour Balzac, et la perspective visee est celle du << bien ecrit >>. La langue comme usage singulier et singularisant pour Houellebecq, c'est-a-dire la langue comme expression, c'est-a-dire la langue comme discours personnel - un stylisticien dirait plutot << l'idiolecte >>--et la perspective est celle du << mot juste >>, du << mot vrai >>.

Balzac avoue ou veut faire croire qu'il corrige et corrige sans cesse ses textes; geneticien avant l'heure, il explique que ses epreuves raturees et les differentes versions de ses editions d'un meme recit prouvent sa nature artiste, au poids. Houellebecq evoque pour la refuser la figure d'un malheureux auteur qui se sent oblige de << triturer la langue d'une facon qui n'appartient qu'a lui >>. Le culte de la rature et de l'effort de correction, a tous les sens du mot, moral, juridique et langagier ou << stylistique >>, dont Flaubert allait devenir le martyr et l'idole absolus pour le vingtieme siecle litteraire, est devenu un repoussoir grotesque et imbecile pour Houellebecq qui prefere, dit-il, << ne pas avoir de style >> plutot qu'etre victime de << figures >> et de << tics >> qui tournent << au procede >>.

De Balzac a Houellebecq on pourrait donc, a premiere vue, saluer une sorte de liberation de l'ecrivain qui ne serait plus esclave d'un academisme grammatical, d'un purisme de remarqueur, et qui pourrait accepter des << fautes >> dans sa prose, assimilable a du << mal ecrit >>, dans la mesure ou elles sont au service d'une verite de la representation--et l'exemple de Celine n'est pas choisi au hasard par Houellebecq, bien sur. L'expression et surtout l'expressivite d'une langue singuliere comme traduction d'une impression et d'une representation personnelle auraient ainsi remplace la correction ecrite passe-partout reservee aux caricaturales dictees de l'ecole primaire, exemple d'une langue purement imaginaire coupee de tout lien avec l'experience vecue des petits Francais des vingtieme et vingt-et-unieme siecles, y compris l'experience litteraire, mais presentee comme une reference formatrice car proposant une cohesion sociale collective.

Le probleme, c'est que Houellebecq, en depit ou plutot a cause de ses declarations et de l'evidente agressivite qui les porte, prouve que cette liberation n'a en rien eu lieu. Repetons : la strategie communicationnelle de l'auteur comme personne publique n'est plus la meme, mais l'obsession et surtout la crainte, la mauvaise conscience et l'inquietude sont toujours la, bien plus fortes meme chez l'auteur des Particules elementaires. Balzac choisissait d'adopter - ou plutot feignait d'adopter - le point de vue de ses adversaires mais aussi de ses amis et pleurait sur son << pauvre style >> dont il n'etait << pas encore satisfait >>. Son exigence et sa modestie en sortaient grandies, moyennant une connivence pretendue avec l'ideologie linguistique, litteraire et culturelle de son temps. Connivence ironisee ? Il est permis de le penser car Balzac ne convoque ces accusations que sous la forme de discours rapportes, des discours autres, des discours des autres : par exemple de cet ami qui n'a meme pas un nom, << profond grammairien >> et << professeur severe >>, certes, mais << incapable de faire quoi que ce soit >>...

Houellebecq, comme le renard qui ne pouvait attraper les raisins, choisit de refuser le style qu'on lui conteste. Lui, l'ironiste fete, oublie toute distanciation ironique et affirme que le style serait un danger, un piege. Balzac se moquait, mais aussi souffrait, par fatigue, de ceux qui assimilaient style et langue, verite et correction; Houellebecq ramene le style a une rhetorique, a une recette et un savoir-faire, a un petit artisanat tranquille qui fidelise une clientele : il entend privilegier la representation et l'originalite de ce qu'il a a dire (11); le quoi subsume le comment. Et Houellebecq s'appuie souvent sur une declaration de Schopenhauer : << La premiere regle d'un bon style, qui se suffit a elle seule, c'est qu'on ait quelque chose a dire. (12) >> Le style serait dans les idees et non dans la langue : on reconnait un debat ancien et, a-t-on beaucoup dit, recurrent parmi les ecrivains de droite (13). Et pourtant, << s'il ne s'agissait que d'idees; mais il faut du style ! >> rappelait justement Balzac en 1846 (14). Quoi qu'il en soit la defense de Houellebecq par l'attaque est une confirmation par denegation de l'importance de l'argument langagier.

De Balzac a Houellebecq donc, oui, en depit d'un retournement argumentatif du style de l'autodefense de 1836 a 1996. Pourquoi cette proximite finalement ? Parce que l'un et l'autre souffrent du << complexe du style >>. Le style est leur point faible, ils le savent ou ils le croient, l'idee tournant a la paranoia obsessionnelle. Le style est la facilite qui n'a pas ete donnee a la naissance, comme la noblesse de titre ou la beaute physique, a ces hommes qui sont des parvenus inattendus dans le monde elitiste des Lettres. Balzac se reclame de Chateaubriand qui, comme lui, raturait beaucoup : la caution est claire. Balzac doit s'imposer par ce genre douteux qu'est le roman, et roman realiste, non le recit poetique facon Rene ou Atala, c'est-a-dire par un genre pretendument sans style ou avec style grossier et prosaique. Houellebecq doit acquerir une personnalite d'ecrivain mais aussi et peut-etre plus encore d'intellectuel influent en ecrivant des fictions qui illustrent des questions de societe fortes et particulierement debattues : le liberalisme, l'avenir de l'humanite, la mondialisation. Y a-t-il place pour le style ? Precisement, sa reussite est d'avoir repondu par un style evident de la provocation, par une violence dans la representation, rendus dans une langue apparemment insignifiante et negligee, refusant tout esthetisation ornementale de convention litteraire suspecte. Mais ses declarations prouvent qu'il n'a pas fait le deuil d'une certaine ambition langagiere qui s'assumerait peut-etre mieux dans sa production d'auteur par son oeuvre poetique. Car Houellebecq se veut et est aussi poete, or la question de style ne semble concerner pour lui que la prose narrative. Comme pour Balzac.

Avant d'envisager ce complexe du style comme suscitant une forme d'autocensure, il convient de poser une question : de Balzac a Houellebecq donc, soit; mais entre eux ? Ces deux romanciers sont-ils representatifs de tous les grands ecrivains francais des dix-neuvieme et vingtieme siecles, tous, comme eux, soumis au terrorisme du critere du style comme parametre de valeur decisif ? La reponse ne peut qu'etre negative, mais avec beaucoup de prudence toutefois.

Les grands romanciers qui ne se sont pas dits tortures par les affres du style ou plus exactement qui n'ont pas doute de leur style ne sont pas nombreux. On ne peut pas produire ici une anthologie complete qui seule serait pourtant convaincante, mais l'on peut penser, dans des declarations qui rappellent celles qui ont servi de point de depart, par exemple a Zola, qui se reclama de Balzac dont il rappelle que << le style avait du etre l'eternel tourment de sa vie (15) >>, et dont Houellebecq se reclame lui-meme a sa facon. Zola qui consacre un tres long developpement sur << la grosse question du style (16) >> dans les annees 1875-1880 pour deplorer l'obsession de << la forme >> chez les ecrivains contemporains :
Personne ne se doute, dans le public, de la science et de la patience
que certains auteurs depensent de nos jours. On les lit rapidement,
sans soupconner quels soins ils mettent jusque dans les virgules;
pendant des heures, ils ont discute chaque mot en l'examinant au point
de vue de l'oreille et de l'oeil; non seulement ils se sont preoccupes
de la phrase en grammairiens, mais encore ils lui ont demande une
musique, une couleur, jusqu'a une odeur. Pas une consonance heureuse ou
facheuse ne leur a echappe. Ils ont voulu la perfection de la forme,
l'absolu, poursuivant les repetitions de mots jusqu'a cent lignes de
distance, declarant la guerre aux lettres elles-memes, pour qu'elles ne
reviennent pas trop souvent dans une page. (17)


On reconnait l'idee de Houellebecq, avec des ecrivains qui tritureraient la langue pour atteindre a l'originalite de la qualite, et ce jusqu'au ridicule avec la traque des lettres memes qui ne devraient pas revenir dans une page.

Consequence de cette obsession, Zola dit, dans le meme texte, le martyre qu'a trop souvent ete pour lui-meme la pensee excessive de la forme mais sans le moins du monde rejoindre le miserabilisme de Balzac et denoncant l'absurdite d'une fixation esthetique voulue comme telle:
Que de fois j'ai deteste mes phrases, pris du degout de ce metier
d'ecrivain, que tout le monde possede aujourd'hui ! J'entendais sonner
le creux sous les mots, et j'avais honte des queues d'epithetes
inutiles, des panaches plantes au bout des tirades, des procedes qui
revenaient sans cesse, pour introduire dans l'ecriture les sons de la
musique, les formes et les couleurs des arts plastiques ! Sans doute,
il y a la des curiosites litteraires seduisantes, un raffinement d'art
qui me charme encore; mais, il faut bien le dire a la fin, cela n'est
ni puissant, ni sain, ni vrai, pousse a l'erethisme nerveux ou nous en
sommes venus. Oui, il nous faut de la simplicite dans la langue, si
nous voulons en faire l'arme scientifique du siecle. (18)


On voit donc que Zola ne s'accuse pas d'etre insatisfait de son style a cause de sa propre insuffisance en matiere de langue, comme Balzac, mais que, comme Houellebecq, il se dit agace jusqu'a la souffrance de l'effort du style que son epoque met au plus haut et qui lui semble contreproductive. Quoi qu'il en soit, le style est un probleme pour lui aussi, une inquietude et une fragilite du moins dans sa pensee theorique sinon dans sa pratique.

Quelques dizaines d'annees plus tard, dans l'histoire de ce complexe du style le cas de Sartre est tres interessant. Parce que pour ce philosophe de formation, a qui les succes academiques ont donne l'assurance que l'on sait en matiere de discours intellectuel et analytique, il semble que le style qui serait propre a la litterature, qui serait et ferait le litteraire, soit reste toute sa vie un ideal lointain et incertain, representant pour lui un doute tres fort. Dans les Carnets de la drole de guerre rediges en septembre-octobre 1939 et restes inedits jusqu'en 1981, il se montre impitoyable envers lui-meme :
La lecture du journal de Gide me fait constamment sentir que je ne sais
pas ce que c'est que bien ecrire. Me rappelle la phrase de Maheu (19) (
1926 ou 27) : << Pauvre Sartre, il n'est personne qui coure avec plus
d'ardeur apres la beaute et qui soit moins capable de la saisir. >> Il
y a dans mon ecriture je ne sais quoi d'epais et de germanique. Dans
mes phrases une adiposite discrete qui les empate legerement. A la
longue elles m'insupportent. Il faudrait degraisser mais il me semble
toujours qu'alors l'idee ou le sentiment perdrait sa nuance. J'ai
toujours ete ecoeure apres avoir ecrit longtemps. Pour moi, mon style a
une odeur organique, comme le souffle charge d'un malade, comme une
odeur d'estomac. Il est possible que les autres ne le sentent pas.
J'aimais bien << Le Mur >> parce que cette odeur ne s'y retrouvait pas.
Mais deja << La Chambre >>... Et mon roman pue a plein nez, a ce qu'il
me semble (20). Les bonnes phrases de Gide n'ont pas d'odeur. / On peut
dire aussi que mes phrases les mieux venues ont un aspect massif
d'immeuble, avec une secrete faiblesse, un laisser-aller inavoue, qui
parait a la seconde lecture. Trop d'adjectifs, des tics que deja on
peut imiter. (21)


On a la une synthese parfaite de la perspective de Balzac et de celle de Houellebecq : l'allusion a l'ami censeur, la metaphore organique qui trouve son aboutissement avec l'image de la graisse a supprimer, de la mauvaise haleine et meme de l'odeur des phrases. On reconnait la critique du style comme rhetorique, comme procede, avec les << tics >> imitables. Et enfin on voit convoque Gide comme parangon de l'ecriture litteraire incontestable, Gide qui, en effet, ne semble pas avoir beaucoup doute de lui-meme sur le plan du style a en croire son Journal.

Comme Balzac et Houellebecq, Sartre a egalement avoue publiquement son point faible, mais l'on hesite dans ce cas a parler de strategie communicationnelle car le discours ne fut pas aussi recurrent, loin de la, et surtout il ne s'insera pas dans des peritextes d'accompagnement, mais dans quelques lignes de son autobiographie, Les Mots :
Il est vrai que je ne suis pas doue pour ecrire; on me l'a fait savoir,
on m'a traite de fort en theme : j'en suis un; mes livres sentent la
sueur et la peine, j'admets qu'ils puent au nez de nos aristocrates;
je les ai souvent faits contre moi, ce qui veut dire contre tous, dans
une contention d'esprit qui a fini par devenir une hypertension de mes
arteres. (22).


On retrouve la metaphore de l'odeur; on voit egalement que Sartre a entendu les critiques qui lui ont ete adressees, comme Balzac, comme Houellebecq, les coups ont porte : le complexe (d'inferiorite ?) desormais interiorise et admis a eu pour origine une agression qui a frappe juste. On voit aussi que, comme Houellebecq, Sartre, agressif, retourne la critique en accusant a son tour, lui, l'accuse, le style qui sent bon, ou qui a le bon gout de ne rien sentir, d'etre une complaisance pour << aristocrates >>. L'on pense a Claude Roy qui en 1947 disait de Sartre : << Le "beau style" lui semble une tricherie. Il ecrit une prose a laquelle il ne concede ni les vertus de la purete, ni celles du scandale (23). >> Le style comme valeur supreme pour les lecteurs du Figaro, en somme : Barthes raisonnera comme cela, lui aussi (24).

Al' inverse de ces hommes en proie a leurs demons, il faut mentionner les ecrivains qui semblent n'avoir jamais doute de leur style propre ni du style en tant que reference majeure, ou, du moins, ce qui est tres different, qui n'ont pas laisse trace de leurs hesitations et leurs tourments stylistiques si tourments il y eut--mais l'on ne confondra en rien la souffrance de ce complexe d'inferiorite avec les obsessions d'un styliste parfaitement conscient de son originalite comme Flaubert se fustigeant et se torturant a l'infini pour atteindre a une perfection formelle qui traque les repetitions, les erreurs, les lourdeurs, comme Balzac donc, mais ayant le sentiment bien arrete de << faire du style >> quoi qu'il en soit.

Un exemple qui peut surprendre est Celine, tres sur de ses qualites de styliste, d'inventeur, de createur d'une nouvelle langue litteraire. Celine dans les entretiens qu'il accordait se definissait toujours, contre les idees comme << un homme a style >>, mais c'etait pour insister sur l'importance du travail que le style de la langue implique (25), dans la perspective de Balzac donc :
Je ne suis pas un homme a idees. Je suis un homme a style. Le style,
dame, tout le monde s'arrete devant, personne n'y vient a ce truc-la.
Parce que c'est un boulot tres dur. Il consiste a prendre les phrases
[.. . ] en les sortant de leurs gonds. Ou une autre image : si vous
prenez un baton et si vous voulez le faire paraitre droit dans l'eau,
vous allez le courber d'abord, parce que la refraction fait que si je
mets ma canne dans l'eau, elle a l'air d'etre cassee. Il faut la casser
avant de la plonger dans l'eau. C'est un vrai travail. C'est le travail
du styliste. / Souvent les gens viennent me voir et me disent : << Vous
avez l'air d'ecrire facilement ! >> Mais non ! Je n'ecris pas
facilement ! Qu'avec beaucoup de peine ! Et ca m'assomme d'ecrire, en
plus. Il faut que ce soit fait tres tres finement, tres delicatement.
Ca fait du 80 000 pages pour arriver a faire 800 pages de manuscrit, ou
le travail est efface. On ne le voit pas. (26)


Precisons quand meme que cette assurance etait celle du Celine des annees 1950 : quand on sait a quel point Voyage au bout de la nuit fut attaque par la critique, certes conservatrice, en depit de son prix Renaudot, pour son << mauvais francais >>, on peut se demander si Celine n'a jamais doute de lui-meme (27).

Dans leurs differences mais aussi leurs points communs, les exemples de Balzac et Houellebecq, de Zola et de Sartre, l'ont montre : la pensee du << style >> peut etre une obsession inquietante pour nombre d'ecrivains, un talon d'Achille, la zone meme de manque de confiance en soi qui fragilise l'homme et conditionne certaines pratiques d'ecriture. C'est pourquoi on propose de parler de << complexe >> au sens analytique conventionnel, cet << ensemble organise de representations et de souvenirs a forte valeur affective, partiellement ou totalement inconscients >> et constitue << a partir des relations interpersonnelles de l'histoire infantile (28) >>--sans ignorer que les psychanalystes ne prennent pas tres au serieux ce mot qui recouvre un concept tres fuyant : on est la dans du langage banalise (29).

En effet il serait aise d'envisager la question de cette obsession culpabilisatrice sous l'angle du vecu de l'auteur comme personne, comme etre humain avec son histoire personnelle. Tout le monde le sait, et ils savent ou savaient que tout le monde le sait/savait : Balzac ni Houellebecq n'ont fait des etudes ou des carrieres brillantes et leur relation a la langue n'a jamais ete aisee, naturelle, fluide. Ils gardent l'un et l'autre quelque chose d'intimidable dans le rapport au savoir academique, en particulier linguistique et rhetorique. La puerilite du vocabulaire de Balzac pour decrire son probleme de style, avec ces << fautes >> et la figure du maitre, montre qu'une certaine maturite d'autonomie de jugement n'a pas parfaitement ete atteinte. De meme pour Houellebecq, l'usage de metaphores juridique comme << victimes >> ou medicale comme << tics >>, images rudimentaires s'il en est, prouve une fixation depreciative dont la simplicite de representation resume l'incapacite a analyser l'objet qui blesse. Une psychanalyse des biographies personnelles pourrait ainsi justifier cette reference a un scenario imaginaire. Les choses sont tres differentes pour Sartre dont le complexe aurait ete celui du philosophe par rapport a la litterature, de l'homme de pensee a qui un certain regime de beaute pretendue serait interdit par nature : comme l'a montre Gilles Philippe, le mot style chez lui designe presque toujours << le regime langagier de la litterature en general, et plus rarement l'appropriation personnelle de la langue par un ecrivain. L'expression en style commute d'ailleurs volontiers avec en prose pour designer precisement une "langue" opposable a d'autres : << J'ecris finalement en tant de langues que les choses passent de l'une a l'autre : j'ecris en prose, j'ecris en philosophie, dans la langue theatrale'. (30) >> Sans etre l'un de ces misologues qu'evoquait Paulhan pour decrire ceux qui souffrent d'une mefiance maladive envers les mots (31), Sartre n'est pas a l'aise avec la langue pretendument litteraire (32).

Il serait egalement facile de montrer comment cette possible nevrose personnelle est traditionnellement relayee et elargie par la culture et l'education francaises des deux derniers siecles : un individu qui sait ne pas maitriser l'orthographe, monde de la << faute >> par excellence, et plus largement l'expression ecrite, est socialement marginalise, fragilise, et condamne a avoir une image devalorisante de lui-meme et a tenter de se mettre par tous les moyens dans des situations ou il n'aura pas a rediger quoi que ce soit. Et il en va de meme pour le style et donc pour la litterature : on pourrait classer les ecrivains en deux camps, ceux qui ne font pas de << fautes >> de langue/de style, ou, au nom des censeurs, de fautes de gout, et ceux qui en font; ceux qui ecrivent, bien, ceux qui ecrivent mal; les bons eleves, les mauvais eleves.

Or ce complexe d'inferiorite entraine presque toujours des formes d'autocensure. Et l'on revient a une reference analytique precise, celle-ci egalement dangereusement (ou salutairement ?) banalisee. La censure est une metaphore proposee par Freud avec une reference aux journaux etrangers << caviardes >> (sic) par les Russes de la fin du dix-neuvieme siecle et dont le texte devient de ce fait << inintelligible (33) >>. De cette image il fit un authentique concept << pour designer les deguisements infliges a l'expression du reve--condensation et deplacement--par le processus du refoulement (34) >>. Dans le cadre de la premiere conception topique freudienne de l'appareil psychique, << la censure s'exerce d'une part entre l'inconscient et le preconscient, et de l'autre entre le preconscient et le conscient : ainsi a chaque progres vers un stade superieur d'organisation psychique correspond une nouvelle censure (35) >>. Plus tard Freud identifia la censure a une conscience morale, ce qui le conduisit dans le cadre de sa deuxieme topique de l'appareil psychique a assimiler censure et surmoi (36).

Passons, a regret, sur la richesse imaginaire de la censure, ce mot du droit canon, comme metaphore lexicalisee, et meme quasi catachrese en fait, ce qui rend contestable son analyse lexicale en tant qu'image : car comment designer autrement que par ce nom en francais tous les phenomenes d'autosurveillance, de refoulement, qui conduisent un sujet a s'empecher de faire ou dire quelque chose du fait de la connaissance d'un point faible constitutif qui est vecu comme un danger ? Retenons d'abord que pour un ecrivain qui se corrige toute censure est une autocensure, ou plus exactement que les critiques des autres ont ete suffisamment interiorisees et admises pour qu'elles soient adoptees sans recul par le sujet lui-meme. Et ensuite que la censure produirait de l'<< inintelligible >> dans le texte dont une analyse pourrait, au mieux, comprendre les causes et les origines mais ne saurait en rien ramener de la signification dans un sens automutile.

Si l'on accepte l'hypothese selon laquelle des ecrivains comme Balzac ou Houellebecq souffrent d'un << complexe du style >>, la question est maintenant de savoir si ce complexe entraine des formes de censure dans leurs textes memes, ce qui decouvrirait une verite plus profonde et plus convaincante que des poses d'auteur prises dans le cadre de discours publics ou personnels, discours d'accompagnement de l'oeuvre. Des censures qui concerneraient le style comme langue, et la langue comme style, non des fantasmes sexuels ou politiques evidemment. Balzac ou Houellebecq chatient-ils leur langue pour atteindre le style en doutant d'eux-memes ?

Balzac l'affirme puisqu'il pretend reecrire et reecrire sans cesse ses textes pour eliminer les fameuses << fautes >> et atteindre au reve du style parfait qui allait devenir une reference majeure pour les ecrivains de la fin du dixneuvieme siecle (37). Albalat dans son traite Le Travail du style enseigne par les corrections manuscrites des grands ecrivains de 1903 lui a donne raison et a rendu hommage a << l'exemple du travail le plus acharne, le plus colossal, le plus invraisemblable qu'un homme de lettres ait jamais realise >>, evoquant un << supplice >> infini, du manuscrit aux epreuves, puis des differentes editions les unes apres les autres (38). En ce qui concerne Houellebecq la nature de ses pratiques genetiques, de son travail precis d'ecriture, reste a ce jour un mystere complet, l'auteur n'ayant jamais rien confie en ce domaine.

Mais quoi qu'il en soit, la rature d'expression, la correction d'une conjugaison ou d'une anaphore pronominale ou encore l'elimination d'une repetition jugee lourde, ne constituent que le niveau le plus superficiel de l'autocensure stylistique, le plus anecdotique et le plus eparpille surtout, ou disons le plus scolaire precisement, concession toutefois inevitable a cette tradition de la << correction >> infantile. A quoi s'ajoute une autre mythologie poetico-linguistique tout aussi rudimentaire qui est l'imaginaire chronogenetique esthetisant de la creation en deux etapes et, surtout, de l'ecriture litteraire. Nul n'a mieux denonce cette mythologie que Stendhal en 1837, precisement pour imaginer, afin de la railler, la redaction de Balzac : << Je suppose qu'il fait ses romans en deux temps; d'abord raisonnablement, puis il les habille en beau style neologique, avec les patiments de l'ame, il neige dans mon coeur, et autres belles choses (39). >>

C'est l'idee du style comme ornement superficiel, celui qui vient proposer une qualite esthetique dite << litteraire >>--d'aucuns parlent de << litterarite >>, comme d'une essence--pour rendre le discours plus beau, plus interessant, plus remarquable, gage et garantie d'eternite prestigieuse : << Les ouvrages bien ecrits seront les seuls qui passeront a la posterite >>, avertissait Buffon dans son discours sur le style de 1753 (40). L'ornement peut etre dans l'ajout : des figures en plus (Balzac selon Stendhal); ou dans la suppression : des mots et des sutures, des effets en moins (41). Il conviendrait ainsi de transformer le plomb en or pur par le travail du style, c'est-a-dire par le travail de la langue, ou par un hypothetique non-travail qui est un autre effort, et ce n'est certes pas une nouveaute : << Vingt fois sur le metier, remettez votre ouvrage ...>>

Or les corrections de details de Balzac ne correspondent en rien a cette conception caricaturale de la creation litteraire et d'un travail du style dans la langue. Comparons le seul premier paragraphe de La Peau de chagrin, le roman evoque par Balzac lui-meme comme chantier de travail toujours repris pour eradiquer les << fautes >>, de l'edition originale de 1831 a sa derniere edition revue et corrigee par Balzac quinze ans plus tard, en passant par trois editions intermediaires qui integrerent des modifications a cet endroit strategique entre tous (42).

Les changements sont tout a fait notables, et ce des la seconde edition, posterieure de sept semaines. On remarque deux objets precis et distincts : le vocabulaire, et l'ordre des mots comme conception de la phrase et de la diction textuelle. Le neologisme satirique de type hapax << budgetifiante >> de l'originale etait-il trop surprenant, trop iconoclaste ? Il se voit remplace par << productive et chere au fisc >>, puis en 1838 par << imposable >>. Comme il s'agit pour l'adjectif de caracteriser la << passion >>, caracterisation attributive qui est elle-meme modalisee par l'adverbe d'origine philosophique << essentiellement >>, l'effet d'ironie reste net et d'orientation drolatique, mais l'originalite d'invention langagiere a progressivement ete reduite, ramenee au synonyme << imposable >>, lequel elargit a sa facon davantage la critique sociale generale en sonnant comme un cliche de langue et introduisant ainsi la langue commune des lois et des reglements pour mieux denoncer leur compromission morale.
1831a                                  1831b
Vers la fin du mois d'octobre          Vers la fin du mois d'octobre
dernier, quelque temps apres l'heure   dernier, un jeune homme entra
a laquelle s'ouvrent les maisons       dans le Palais-Royal au moment ou
de jeu, conformement a la loi qui      s'ouvraient les maisons de jeu,
protege, a Paris, une passion          conformement a la loi qui
essentiellement budgetifiante,         protege, a Paris, une passion
un jeune homme vint au                 essentiellement productive et
Palais-Royal; et, sans trop            chere au fisc. / Sans trop
hesiter, monta l'escalier du           hesiter, l'inconnu monta
tripot etabli au numero 39./           l'escalier du tripot etabli au
                                       numero 39./
1835                                   1838
Vers la fin du mois d'octobre          Vers la fin du mois d'octobre
dernier, un jeune homme entra          dernier, un jeune homme entra
dans le Palais-Royal au moment         dans le Palais-Royal au moment ou
ou les maisons de jeu s'ouvraient,     les maisons de jeu s'ouvraient,
conformement a la loi qui protege,     conformement a la loi qui protege
a Paris, une passion essentiellement   une passion essentiellement
productive et chere au fisc.           imposable, et sans trop hesiter,
Sans trop hesiter, l'inconnu monta     monta l'escalier du tripot
l'escalier du tripot designe sous      designe sous le nom de Numero
le nom de Numero 39.                   36. [...]
1846
Vers la fin du mois d'octobre
dernier, un jeune homme entra
dans le Palais-Royal au moment
ou les maisons de jeu s'ouvraient,
conformement a la loi qui protege
une passion essentiellement impos-
able. Sans trop hesiter, il monta
l'escalier du tripot designe sous le
nom de numero 36./


Pour le reste, c'est l'ordre des mots qui est revu en profondeur. Si Balzac n'a jamais modifie l'attaque du groupe prepositionnel temporel en incipit, avec le deictique << dernier >>, on voit que l'insertion du groupe nominal sujet << un jeune homme >> + groupe verbal d'action n'a pas ete une idee immediate, Balzac ayant d'abord pense a une autre precision temporelle suivie d'une explication parisienne. On remarque egalement le remplacement de la postposition du sujet << s'ouvrent/s'ouvraient les maisons de jeu >> des editions de 1831 par une anteposition a partir de 1835, tout comme on constate un vrai travail autour du choix du groupe nominal pour designer le moment avec expansion relative : << l'heure a laquelle s'ouvrent les maisons de jeu/au moment ou s'ouvraient les maisons de jeu/au moment ou les maisons de jeu s'ouvraient >>. C'est a l'edition Werdet que Balzac fait allusion dans la lettre a Mme Hanska de 1835 citee plus haut : on a donc la un exemple precis de ce qu'il entendait par << fautes >> de langue de son style.

Autre objet de travail precis, de toute evidence, la question de l'unite phrase. Grace a un saut a la ligne, 1831b visualise clairement une seconde phrase commencant par << Sans trop hesiter >> et inserant un nouveau groupe nominal pour designer le sujet << l'inconnu >>. Cette seconde phrase n'etait pas detachee en 1831a, mais coordonnee et surtout Balzac n'avait pas juge utile d'avoir recours a un nouveau sujet en nom commun, le groupe << un jeune homme >> valant pour le verbe conjugue anterieur et posterieur a lui. Si 1835 et 1846 resterent a peu pres fideles a 1831b, mais avec ou sans << l'inconnu >>, on constate que 1838 semble revenir a 1831a : il est certain qu'il y avait la un objet d'interrogation pour Balzac, sans doute lie a la representation de la duree, a l'etalement de l'action dans le temps, a son resserrement en une ou deux phrases comme en autant d'etapes.

La version 1831fc est plus sobre, plus resserree, plus traditionnelle, moins bavarde, moins expansive : elle est certainement, pour les censeurs et pour l'autocenseur, mieux ecrite. La version de 1835, avec la postposition du sujet << maisons >>, plus banale, vise a plus de simplicite encore, plus de cursivite. On remarque egalement la suppression en 1838 du complement << a Paris >>, valorise par son detachement entre virgules jusqu'en 1835 : sans doute la precision fut-elle jugee redondante avec l'indication de l'action au Palais-Royal. On voit que contrairement aux suppositions malveillantes de Stendhal, Balzac cherche avant tout a simplifier : Albalat aurait loue les coups de couteau qui ont taille dans la mauvaise graisse d'une redaction trop improvisee et pas assez sensible aux equilibres prosodiques des differentes unites semantiques.

Enfin, autre correction de vocabulaire, sinon de lexique, on remarque que le tripot d'abord << etabli au numero 39 >> s'est vu << designe sous le nom de numero 39 >>, puis << 36 >>. Passons sur la symbolique des nombres, on peut comprendre cette modification comme relevant d'un souci d'exactitude : il n'y avait pas a proprement parler des rues dans le Palais-Royal mais des galeries et les numeros designaient les unites des etablissements; la correction vise donc a une plus grande justesse designative. Le texte y aurait ainsi gagne en clarte et en verite referentielle.

Revenons, pour conclure, au point de depart : ces corrections de langue incontestablement inspirees a un ecrivain exigeant et doutant de lui par un souci d'amelioration voire de perfectionnisme relevent-elles d'une autocensure par exces de conscience stylistique ? Que s'interdirait Balzac (et les autres qui feraient comme lui ?) sinon le premier jet spontane et surtout la non-reprise ? Balzac estime que, a cause du style comme recherche de perfection, un texte n'est jamais stabilise et doit etre toujours repris et modifie jusqu'a satisfaction relative. Si, selon la psychanalyse, la censure introduit de l'inintelligible dans un texte, cet inintelligible n'est pas illisible : les modifications des cinq incipit de La Peau de chagrin confrontent en revanche le chercheur a l'inanite de la question Pourquoi ? Ou sinon a l'inanite de la question, du moins a la vacuite de la proposition d'une reponse faussement empirique et qui ne serait qu'interpretation, hypothese semantique. Pourquoi tel mot plutot que tel autre ? Pourquoi telle forme de phrase, telle anteposition, postposition ? Il ne faut pas chercher a repondre a ces questions mais se contenter de comprendre que le style est travail. Point final. Non pas travail au sens scolaire etroit d'Albalat, travail comme correction d'une faute, en depit des prejuges de Balzac, mais travail comme geste de deploiement d'une intention dans le temps du sujet ecrivant et proposant une representation, fut-ce une intention hasardeuse et non maitrisee (43). Son but est la recherche de l'expressivite de l'expression verbale pour susciter de l'impression qui sera interet, empathie, ou rejet. En quoi toute pensee stylistique de l'ecriture est une genetique, mais ne doit pas etre une hermeneutique, car ce serait vouloir ramener de l'intelligible dans l'inintelligible de l'autocensure qui est le propre de toute creation ambitieuse. De Balzac a Houellebecq, les romanciers ecrivent avec leurs complexes, leurs frustrations, leurs haines; ils reglent des comptes, toujours, en particulier avec la langue, avec certaines traditions d'education et de culture : presque toujours, << le style >> est le nom donne par eux-memes a leur travail, au sens le plus etymologique de ce mot, pour atteindre a leur verite la plus personnelle. Et il n'y a pas de travail d'ecriture sans autocensure corrective.

Ecole normale superieure de Lyon

(1) Balzac, Lettres a Mme Hanska, Paris, Robert-Laffont, 1990, coll. Bouquins, t. I, p. 23.

(2) Ibid., p. 27; l'ami serait Charles Lemesle selon R. Pierrot, editeur du texte.

(3) Ibid., pp. 182-183 (11 aout 1834).

(4) Texte d'abord publie dans Chronique de Paris, 2 juin 1836, ici cite sous la forme reprise Balzac, La Comedie humaine, Paris, Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade, 1976-1981, t. IX, p. 932.

(5) Voir S. Estier, A propos du << style >> de Houellebecq. Retour sur une controverse (1998-2010), Lausanne, Archipel Essais, 2015.

(6) Le Figaro, 4 septembre 2001, entretien avec D. Guiou; cite par Estier, op. cit., p. 47.

(7) Ibid.

(8) Les Inrockuptibles, avril 1996, entretien avec M. Weitzmann; cite par Estier, op. cit., p. 48.

(9) La Nouvelle Revue francaise, janvier 1999, entretien avec F. Martel; cite par Estier, op. cit., p. 49.

(10) Voir E. Bordas, << Style >>. Un mot et des discours, Paris, Kime, 2008.

(11) Dans un autre entretien pour Le Figaro en 2005, il analyse la metaphore proustienne du style comme vision pour dire cette idee : voir Estier, op. cit., pp. 53-54.

(12) A. Schopenhauer, << Sur les ecrivains et leur style >> (1851), traduction J. P. Jackson, cite Estier, op. cit., p. 51; sur le commentaire de cette declaration par Houellebecq, voir ibid., p. 50.

(13) Voir la polemique deliberement voulue par J. Benda en publiant en 1945 La France byzantine ou le triomphe de la litterature pure (Paris, Gallimard). Pour une presentation du debat, voir G. Philippe & J. Piat (dir.), La Langue litteraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert a Claude Simon, Paris, Fayard, 2009, pp. 452-454.

(14) Balzac, Lettres a Mme Hanska, op. cit., t. II, p. 410 (7 novembre 1846).

(15) Zola, Les Romanciers naturalistes (1881), Zola, OEuvres completes, Paris, Cercle du livre precieux, 1968, t. XI, p. 50.

(16) Zola, ibid., p. 244. Je remercie F.-M. Mourad pour son aide concernant Zola.

(17) Zola, ibid., p. 245.

(18) Zola, ibid., pp. 91-92.

(19) Condisciple de Sartre a Ulm.

(20) Le roman que Sartre est en train d'ecrire, L'Age de raison.

(21) J.-P. Sartre, Les Mots et autres ecrits autobiographiques, Paris, Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade, 2010, pp. 182-183.

(22) J.-P. Sartre Les Mots et autres ecrits autobiographiques, op. cit., pp. 88-89. Dans une note de commentaire dans cette edition (ibid., p. 1347), J.-F. Louette (que je remercie pour son aide) rapproche cette declaration de celle de Rousseau {Les Confessions, livre III) avouant son << extreme difficulte >> a ecrire et evoquant ses manuscrits << ratures, barbouilles, meles, indechiffrables >>.

(23) Cl. Roy, Poesie, mars 1947, no 38, p. 36. Et il ajoutait : << Les bonheurs d'expression de Sartre semble lui echapper par inadvertance. [...] Sartre semble s'attacher a fuir dans son style la musique et l'eclat, la couleur et les charmes, les pieges exquis et violents qu'a l'ecrivain et son lecteur peuvent agacer les mots. Il ecrit comme a rebroussepoils, refusant les secours du lyrisme ou de l'axiome, d'un savant denuement ou d'une orchestration somptueuse. Volontairement gris, parfois informe, agressivement vulgaire et presque graillonneux, insolemment abstrait, on dirait que s'il veut conquerir, il entend que ce ne soit pas en traitre. >>

(24) Voir L. Forment, << Barthes et la question du style : l'exemple des Classiques >>, E. Bordas & G. Molinie (dir.), Style, langue et societe, Paris, Champion, 2015, pp. 183-207.

(25) Voir G. Philippe & J. Piat (dir.), op. cit., pp. 74-75.

(26) << Ma grande attaque contre le verbe >>, texte enregistre en 1957, L.-E Celine, Le Style contre les idees. Rabelais, Zola, Sartre et les autres .. ., Bruxelles, Editions Complexe, 1987, pp. 67-68.

(27) Voir N. Wolf, << Un mauvais francais : le style de Celine dans le Voyage >>, Revue des sciences humaines, Lille, 1979, no 174, pp. 162-181.

(28) << Complexe >> J. Laplanche & J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse (1967), Paris, PUF, 2007, p. 72.

(29) Des 1914 Freud prend ses distances avec ce terme d'abord tres utilise par l'ecole de Zurich (Bleuler, Jung) : c'est << un mot commode et souvent indispensable pour rassembler de facon descriptive des faits psychologiques. Aucun autre terme institue par la psychanalyse pour ses propres besoins n'a acquis une popularite aussi large et n'a ete plus mal applique au detriment de la construction de concepts plus precis >>--cite J. Laplanche & J.-B. Pontalis, op. cit., pp. 72-73.

(30) G. Philippe &c J. Piat (dir.), op. cit., p. 463; la citation de Sartre est extraite de << L'ecrivain et sa langue >>, entretien de 1965 repris Sartre, Situations IX, Paris, 1972.

(31) Voir G. Philippe & J. Piat (dir.), op. cit., p. 455.

(32) Voir G. Philippe & J. Piat (dir.), op. cit., p. 451.

(33) Cite J. Laplanche & J.-B. Pontalis, op. cit., p. 62.

(34) E. Roudinesco &C M. Pion, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 2000, p. 176.

(35) E. Roudinesco & M. Pion, ibid.

(36) E. Roudinesco & M. Pion, ibid.

(37) Voir G. Philippe, Le Reve du style parfait, Paris, PUF, 2013.

(38) A. Albalat, Le Travail du style enseigne par les corrections manuscrites des grands ecrivains (1903), Paris, Armand-Colin, 1991, pp. 212-217.

(39) Memoires d'un touriste, Stendhal, Voyages en France, Paris, Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade, 1992, pp. 34-35.

(40) Buffon, Discours sur le style, Castelnau-le-Lez, Climats, 1992, p. 29.

(41) Sartre a bien mis en scene cette recherche d'une litterature fuyant le litteraire sous la plume de Roquentin se relisant : << Comment ai-je pu ecrire, hier, cette phrase absurde et pompeuse : / "J'etais seul, mais je marchais comme une troupe qui descend sur une ville." / Je n'ai pas besoin de faire des phrases. J'ecris pour tirer au clair certaines circonstances. Se mefier de la litterature. Il faut ecrire au courant de la plume; sans chercher les mots. >> La Nausee (1938), Paris, Gallimard, coll. Folio, 1977, pp. 84-85.

(42) 1831a : Gosselin & Canel; 1831b : Gosselin, Balzac, Romans et contes philosophiques; 1835 : Werdet; 1838 : Delloye &C Lecou, Balzac illustre; 1846 : Furne, Balzac, La Comedie humaine. Les autres editions intermediaires (Charpentier 1839, 1845) ne modifiaient pas le texte de cet incipit. Rappelons en outre que Balzac avait publie le 16 decembre 1830 dans La Caricature une ebauche du debut du roman assez differente de la version publiee l'annee suivante : voir Balzac, La Comedie humaine, edition Gallimard cite plus haut, t. X, pp. 1232-1234. Pour une synthese, voir G. Falconer, << Le travail du style dans les revisions de La Peau de chagrin >>, L'Annee balzacienne, 1969, Paris, pp. 71-106.

(43) On reconnait la definition du style selon G.-G. Granger, Essai d'une philosophie du style, Paris, Armand-Colin, 1968.
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Author:Bordas, Eric
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2018
Words:7352
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