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Consuelo: sur le chemin de la realisation spirituelle.

Consuelo, et sa suite, La Comtesse de Rudolstadt, ecrits respectivement en 1842 et 1843, refletent une touche d'optimisme chez Sand, quant a la condition de la femme et a sa liberation potentielle du joug de l'homme. Je montrerai comment a partir de deplacements verticaux physiques (deplacements d'abord geographiques dans l'espace europeen, du sud vers le nord de l'Europe, puis de profondeurs souterraines a des hauteurs, la tour de Spandau), l'heroine eponyme parvient a s'elever moralement, ainsi qu'a se sortir de la sphere typiquement definie comme feminine pour s'inscrire dans les marges de la societe. Sand croyait encore possible, avant 1848 (et dans la lignee des premices liberateurs et emancipateurs de la Revolution de 1789) une transformation sociale, et plus particulierement au regard de la position de la femme. En effet, juste avant 1848, epoque ou Sand ecrit ces deux ceuvres, la situation sociale, politique et economique semble tres favorable au progres, specifiquement en faveur des femmes. Sand situe donc la diegese de ses deux romans juste avant l'epoque de la Revolution afin de mieux souligner sa foi en le progres et les idees qui ont ete inities a partir de 1789 et qui continuera jusqu'aux desillusions de 1848. La femme peut etre l'egale de l'homme en matiere d'actions sociales, voire meme un guide, comme il est question entre Consuelo et Albert, son mari, ainsi qu'entre Wanda, la mere d'Albert, mais aussi chef spirituel de Consuelo et la secte des Invisibles (groupe a tendance reformatrice, qui lutte essentiellement pour les principes de la Republique et de la democratie, et dont le leitmotiv est "Liberte, Egalite, Fraternite").

Neanmoins, il faut souligner que meme si Sand souhaitait ardemment un changement social, elle s'opposait a toute forme de transformation qui impliquait la violence ou un engagement trop marque. Une phrase-cle de La Comtesse de Rudolstadt, prononcee par un des membres initiateurs de la secte des Invisibles, montre bien cependant a quel point l'engagement a tendance reformatrice de George Sand etait une realite:

Cependant le combat a change de terrain, et les armes de nature. Nous bravons encore la rigueur ombrageuse des lois, nous nous exposons encore a la proscription, a la misere, a la captivite, a la mort; car les moyens de la tyrannie sont toujours les memes: mais nos moyens a nous ne sont plus l'appel de la revolte materielle, et la predication sanglante de la croix et du glaive. Notre guerre est tout intellectuelle, comme notre mission. Nous nous adressons a l'esprit. Nous agissons par l'esprit. Ce n'est pas a main armee que nous pouvons renverser des gouvernements [. . .] Nous ebranlons leurs bases (366).

Durant tout le roman, le lecteur assiste a l'evolution spirituelle de Consuelo. De pensionnaire d'une ecole de chant en Italie, a Venise, a cantatrice de theatre, celle-ci se transforme psychologiquement au cours de ses deplacements physiques et de ses rencontres. Elle debute en tant qu'eleve du maitre Porpora et est, avant tout, sujet de ce maitre de musique. A ce stade, Consuelo est relativement passive et naive, et peu consciente des pouvoirs potentiels qui habitent la femme. Puis, elle quitte Venise par deception amoureuse et s'installe au Chateau des Geants en Boheme ou elle rencontre Albert de Rudolstadt. L'influence de ce dernier va lui ouvrir les yeux sur la misere du monde et sur les actions possibles a mener au regard d'une amelioration des conditions de vie sociale, des pauvres, mais aussi des femmes.

L'enjeu est donc de suivre la trace de cette ouverture progressive. Je montrerai comment de Venise en Boheme, puis a Vienne, pour enfin finir dans un endroit non defini specifiquement du point de vue geographique, Consuelo acquiert une vision differente du monde qui l'entoure. Cette nouvelle perception la fait basculer d'abord dans une periode de doute, puis d'opposition a toute sorte de figure masculine. Enfin, Consuelo se rend compte que la jouissance de liberte physique pour la femme, est liee a la condition d'une transgression morale. L'heroine s'attachera finalement a partager sa decouverte avec d'autres femmes et a faire passer le message qu'une liberte potentielle pour la femme est a conquerir au niveau personnel avant de s'attaquer a la conquete d'espaces publiques.

La quete spirituelle de Consuelo est representee symboliquement par les deplacements verticaux ascendants qu'elle effectue vers le nord de l'Europe ou d'autres types de deplacements spatiaux (les souterrains, la tour). Le lecteur assiste a ses debuts en Italie, au sud de l'Europe, a Venise. Son origine bohemienne d'origine souligne l'aspect sans frontieres de son personnage. Elle est orpheline, sa mere est morte, et de son pere elle ne sait rien. Elle a grandi avec sa mere sur les chemins d'Europe. A Venise, la seule alternative possible pour Consuelo en tant que jeune fille pauvre est le couvent ou le theatre.

Les deplacements physiques dans l'espace commencent vers le nord de l'Europe. Consuelo s'echappe litteralement de Venise. Elle fuit les hommes, que ce soit Anzoleto qui l'a decue, ou le comte Zustiani qui essaie d'en faire sa maitresse. Invitee au Chateau des Geants, en Boheme, en qualite de gouvernante de la jeune baronne Amelie, elle s'eprend d'Albert et decouvre un nouveau monde. Sa descente aux enfers, ou tout au moins ce qui est represente comme tel, dans les souterrains du chateau, va lui faire effectuer une introspection, un changement d'attitude categorique. A chaque descente physique, correspond un recul psychologique qui agit comme un tremplin et lui permet de rebondir pour mieux s'elever ensuite spirituellement. Albert l'eveille et lui fait comprendre que le monde a besoin d'etre reforme pour parvenir a une egalite entre les hommes, c'est-a-dire les etres humains, hommes et femmes.

Consuelo prend lentement conscience qu'elle a une mission a remplir, et cette conscience va se transformer en conviction au fil de son pelerinage a travers l'Europe, qu'elle poursuit de maniere toujours ascendante puisqu'apres l'Italie, l'etape qui suit la Boheme est la Prusse. Un premier eveil aux miseres du monde et aux actions possibles a effectuer se fait notamment a travers un deplacement physique tres particulier. Consuelo se met a la recherche d'Albert, qui disparait periodiquement, et au cours d'une de ces recherches, elle franchit un espace qui l'amene a une revelation spirituelle. Consuelo trouve un souterrain et s'y introduit. Elle decouvre un monde inquietant, inconnu, sombre et menacant (la menace vient ici de Zdenko, l'ami qui protege Albert au cours de ses retraites meditatives). Mais bravant sa peur et decidee a secourir Albert qu'elle croit en danger, Consuelo va decouvrir un monde de meditation, un monde altruiste, et ce monde lui est devoile par Albert qu'elle croit fou au debut. Mais bien vite, elle s'apercoit que loin d'etre fou, bien qu'inquietant par son mysticisme, il est doue d'un savoir exceptionnel. Albert finira par transmettre son savoir et sa soif d'actions sociales a Consuelo qui, a son tour, repandra la bonne parole et agira en faveur des faibles et des opprimes, et notamment des femmes, apres avoir ete initiee par la secte des Invisibles.

Cependant, avant la conviction, le doute s'installe d'abord chez Consuelo lorsqu'elle est en Boheme. Elle se demande si Albert et Zdenko ne sont pas finalement que deux fous, et lorsqu'elle est au milieu du souterrain du chateau, elle hesite a continuer plus en avant. Puis, elle se resigne, et pense qu'elle est peut-etre la plus folle des trois pour s'etre embarquee dans ce souterrain. La maniere dont elle s'y introduit est revelatrice quant a la portee symbolique du passage. L'unique moyen connu de Consuelo pour parvenir a rejoindre Albert dans ces galeries obscures est de passer par un puits qui se vide et se remplit sans qu'elle connaisse les manipulations necessaires au fonctionnement de ce puits. Elle y descend au risque d'etre engloutie vivante. Ici ressort la fonction symbolique de ce passage: le lecteur se trouve face a une renaissance de Consuelo incontestable. L'espace est sombre, l'eau domine l'endroit, Consuelo tatonne dans le noir et sent l'eau qui la rattrape, comme une enfant dans le ventre de sa mere, dans le liquide amniotique. Le passage qui suit immediatement l'echappee de Consuelo face a l'eau menacante fait penser a cette situation par l'emploi des adjectifs qui insistent sur un etat serein et paisible, qu'Isabelle Hoog Naginski indique d'ailleurs "The landscape of terror gives way to one of serenity and harmony" (George Sand 194). Consuelo est soulagee d'avoir echappe a l'horreur, mais au lieu de se retrouver apeuree dans le souterrain, c'est un espace de reconfort qui s'offre a elle. Apres avoir frole la mort de pres, elle apprecie le lieu qui l'abrite et l'on assiste a une premiere forme de palingenesie. Le symbole du ventre maternel est present et agit positivement sur Consuelo. Il s'agit la d'une premiere etape qui se developpe ensuite pour l'heroine, toujours dans les souterrains du chateau qu'elle continue d'explorer tout en se persuadant de sa propre folie. (1)

Albert et Consuelo sont d'ailleurs alienes aux yeux de certains personnages et en paieront le prix lorsqu'ils seront confrontes au pouvoir du roi Frederic de Prusse. N'allant pas dans le sens des desirs du monarque, ils se retrouveront enfermes. Et comme le dit Beatrice Didier: "George Sand n'a pas eu besoin de lire Foucault pour savoir que depuis que le pouvoir existe, il a taxe de folie tous ceux qui risquaient de l'ebranle" (289). La raison de l'emprisonnement de Consuelo est ambigue. Il peut s'agir de son refus de devenir la maitresse du roi, mais encore, du fait qu'elle ait assiste Amelie, la scur du roi, dans ses correspondances avec Trenck, un opposant au regime monarchique de Frederic de Prusse. Si le theme de la folie est tres present durant tout le roman et se trouve etre connexe a celui de l'enfermement, c'est qu'au dix-neuvieme siecle, le nombre de femmes enfermees, parce que considerees comme folles, augmente de maniere spectaculaire au cours du siecle. (2) Toute femme participant a une quelconque activite politique faisait figure de menace envers le regime politique, notamment au dix-neuvieme siecle, comme le souligne Yannick Ripa au sujet des bourgeois:

A mixture of all the fears and all the fantasies of the bourgeois mind: their anxiety about women's demands, their terror at seeing women reject existing values, secular as well as religious ones, their obsession with a possible rebellion of the servant class made all the more horrifying by the idea of being led by a beggars 'army in petticoats. Here the image of the prostitute and the bohemian merge into one of vice (28).

Donc si Consuelo se retrouve au cachot, c'est partiellement du au fait qu'elle s'est opposee au regime politique en assistant Amelie, mais est avant tout une femme, donc ne doit pas s'occuper des affaires d'etat. Par-dessus le marche, elle vient des classes sociales defavorisees et est une bohemienne. Elle represente une fusion parfaite de tout ce que le pouvoir redoute et condamne. Elle est le parangon qui fait d'elle une victime supplementaire de ce roi tyrannique.

Pour Sand, le dix-huitieme siecle est l'epoque non pas seulement des Lumieres mais plutot des illumines, du pressentiment romantique, des premieres approches de l'inconscient du siecle suivant et Consuelo souligne la fascination des Romantiques pour ces societes secretes et penseurs mystiques. Le cheminement spatial de Consuelo n'est que la metaphore de son cheminement spirituel. La premiere revelation de Consuelo se produit donc en presence d'Albert, dans cet espace sombre et inquietant qu'est le souterrain du chateau des Rudolsdadt. Consuelo tout comme Albert se met a la recherche de la lumiere, d'une verite autre que celle a la surface de la terre. Ils sont tous deux a essayer de puiser au plus profond d'eux-memes des reponses a leurs questions. Mais a partir du moment ou Consuelo est initiee par Albert a une autre verite, elle ne sortira plus de cet espace marginal qui la pousse a esperer un monde meilleur et juste. Beatrice Didier soutient cette idee de marginalite: "Albert et Consuelo passent leur existence en dehors des milieux sociaux auxquels ils etaient primitivement integres [...]. Ils sont donc l'un et l'autre sortis de l'ordre social, mais pour etre inities a une autre societe: celle des Invisibles" (281).

Apres cette epiphanie de Consuelo, un malaise l'envahit. Elle se sent enfermee dans ce chateau en Boheme, et le manque de deplacement lui pese. Elle a besoin des chemins pour se sentir en harmonie avec l'humanite et libre. Consuelo se met alors en route pour Vienne. Sur ce nouveau chemin, elle fait la connaissance du musicien Joseph Haydn, et decouvre la dure vie qui menace les femmes seules sur la route. Pour echapper aux dangers, elle se travestit en garcon. Elle peut ainsi franchir les espaces normalement reserves aux hommes. Consuelo se retrouve en position marginale, hors des limites et de la norme de la societe. Elle n'appartient plus a personne l'espace de ce voyage vers Vienne, sinon a elle-meme, chose peu ordinaire pour une femme au dix-huitieme siecle. Ce vagabondage auquel elle aspire et qui sera sa vocation finale derange et inquiete l'ordre patriarcal. Par la suite, elle refuse toute domination masculine, quelle qu'elle soit.

Dans la suite de Consuelo, le second passage connexe a cette idee de refus est lorsqu'elle est Comtesse de Rudolstadt mais se presente comme la Porporina ou la zingarella, statut qui insiste sur son etat de boheme. Elle ne veut pas porter ce nom de Rudolstadt qui fait d'elle une epouse, une personne dependante de son mari. La mere d'Albert fait d'ailleurs la meme chose et ne se presente que sous le nom de Wanda. Les femmes se mettent ainsi hors de toute atteinte patriarcale. La critique generale de l'eglise que fait Sand s'insere aussi dans ce refus de la domination patriarcale. (3) L'eglise catholique opprime les faibles, les pauvres, les femmes et represente une autre forme de pouvoir patriarcal. Les rebelles, ici Consuelo, Albert et les Invisibles, soutiennent plus volontiers le regne de Satan, redempteur et annonciateur de changements sociaux, que le regne du dieu catholique masculinise.

L'incident suivant, relatif a l'opposition de Consuelo a un homme dans La Comtesse de Rudolstadt est sa confrontation avec le roi de Prusse. Consuelo rejette plusieurs demandes du roi. Pour finir, Consuelo lui declare vouloir quitter ses etats, qu'il le veuille ou non, au risque de devoir s'evader s'il le faut. Tout cela en est trop pour le monarque qui decide de la faire enfermer a Spandaw. Mais l'enfermement de Consuelo au sommet de la tour de Spandaw n'a pas l'effet recherche par l'instigateur de cette decision. Consuelo ne se retrouve ni brisee, ni avilie, mais au contraire, elle fait une decouverte d'importance majeure, tout comme a chaque nouveau deplacement spatial: elle opere une introspection qui la pousse a agir plutot qu'a devenir passive et obeissante comme l'aurait espere le roi. Consuelo apprend a canaliser son energie vers une reflexion personnelle et a philosopher. Le passage de l'enfermement de Consuelo supporte cette theorie de rationalisation, car au niveau de la voix narrative, le texte passe d'un narrateur extradiegetique--avant l'enfermement --a un narrateur intradiegetique. Le recit, apres l'enfermement, est aussitot a la premiere personne du singulier. Il s'agit de Consuelo qui parle a travers son journal intime, et nous fait plonger directement dans ses pensees les plus profondes. Consuelo se demande si finalement les fous (notamment Gottlieb, le fils des concierges de la prison qui lui rend regulierement visite) ne sont pas moins mechants que les gens d'esprit. Le discours a la premiere personne prend fin, apres une cinquantaine de pages, lorsque Consuelo est sur le point de s'evader de Spandaw et que le deroulement narratif reprend. La phase meditative va donner suite a une phase d'actions physiques qui seront, encore une fois, des deplacements dans l'espace.

Les valeurs semblent etre totalement renversees dans cet espace haut et clos et d'ailleurs, l'une des figures philosophiques que Gottlieb venere est Jakob Boehme, pantheiste, qui "postule que des etres imparfaits pourront devenir parfaits" (238). Cette citation implique que les etres imparfaits peuvent etre non seulement les fous, mais les marginaux en general, y compris les femmes. Cependant, la categorie dans laquelle on les classe comme etant des etres imparfaits est aleatoire et peut etre redefinie afin de les situer dans l'espace de la perfection. Cette forme de religion qu'est le pantheisme implique que l'etre divin est la nature et non plus un dieu masculin, et que dieu est finalement dans tous les etres, y compris les femmes. Les distinctions s'effacent dans le pantheisme et le monde dans cet esprit peut s'orienter vers une "renovation sublime" (240) qui transcende toutes sortes d'inegalites. Il s'agit bien de la palingenesie sociale a laquelle Sand aspire. Non seulement cet enfermement la pousse a l'introspection, mais aussi, l'espace de la prison genere la creation litteraire. Consuelo ecrit a la premiere personne, soulignant une valorisation du moi, une prise de conscience a travers une prise de parole. L'ecriture devient l'unique forme de liberte qu'elle possede et lui permet de franchir ces barrieres physiques. Encore une fois, les valeurs sont inversees sous forme d'oppositions binaires : la liberte est la prison, alors que le monde exterieur represente la captivite. Consuelo prendra conscience de la verite relative de cette perspective et s'attachera par la suite a renverser certaines valeurs pour que l'exterieur devienne un espace de liberte et non de contraintes et d'inegalites.

La tour de sa prison amene une forme de reflexion poetique creatrice. La phase ascensionnelle de Consuelo se poursuit, mais cette fois, dans le domaine moral. Chaque deplacement physique vertical conduit Consuelo a une evolution, a une nouvelle etape. Sa conscience morale se tourne non seulement vers une aspiration a un monde meilleur pour elle, mais aussi pour la societe. Elle a pris conscience que le monde necessite des reformes sociales. Le reconfort relatif de la prison va faire place a un malaise existentiel cause par la conscience de la misere d'autrui et c'est avec une certaine apprehension que Consuelo quitte sa prison. Elle sait que ce qui l'attend n'est pas le monde juste et equitable dont elle reve. Elle a change en prison, mais le monde exterieur est lui reste le meme.

Consuelo va subir une nouvelle etape revelatrice grace a cette secte qui l'aide a s'echapper de Spandaw et aussi grace a un nouvel espace, cette fois-ci, souterrain. Mais la encore, paradoxalement, elle se retrouve "prisonniere" de ses liberateurs. Tant qu'elle ne prend pas de decision quant a son engagement futur, elle ne jouit que d'une liberte relative. Seule son identification au groupe reformateur fera d'elle un etre libre. Son inscription dans les marges doit etre integrale selon les Invisibles, sinon, elle doit retourner dans le monde que la secte critique. Consuelo n'appartient plus a aucun groupe, enfermee, mais libre de ses mouvements, dans le chateau-refuge-prison qui la cache. En effet, les Invisibles --les opposants au regime--ne l'acceptent pas dans leur sphere, mais elle ne fait deja plus partie non plus de la sphere dominante. Consuelo est temporairement doublement exclue et se retrouve hors des marges. Son integration doit s'operer en passant une serie d'epreuves qui se deroulent a nouveau dans des souterrains inquietants. Le schema de la descente aux enfers se reproduit, mais il ne s'agit plus alors de decouverte, mais d'une confirmation de foi. Ces descentes physiques ne sont que la metaphore des descentes psychologiques de Consuelo en elle-meme. Lors de la premiere entrevue avec les Invisibles, ils lui demandent de d'abord se pencher sur elle-meme, de mieux se connaitre, afin de pouvoir connaitre et comprendre le monde tel qu'il est reellement.

L'entreprise a venir n'est pas des moindres puisqu'elle est qualifiee "d'ceuvre des siecles". Cette action est hors du temps et hors de l'espace puisqu'elle englobe des siecles et s'attaque a toute l'Europe, sans distinction. Le fait de se rapporter au passe dans la diegese (elle-meme abondamment nourrie de references a un autre passe, celui des Hussites, des heretiques) et de l'utiliser dans le present (celui de Sand) soutient l'idee de continuite, de transgression spatio-temporelle, et de quete perpetuelle. L'cuvre des siecles n'en est alors qu'a son balbutiement, mais comme l'affirment les Invisibles, il s'agit d'une mission a long terme, non pas necessairement pour leur propre generation, mais pour les generations futures. Le temps et l'espace sont imbriques l'un dans l'autre. Le temps en question est vague, et l'espace l'est tout autant. Cette mission commencee dans le Nord de l'Europe est destinee a servir l'Europe entiere, voire le monde, ou meme l'univers, sans restrictions, sans limites et pour les siecles a venir: "Nous gravitons vers l'ideal, et cette gravitation est infinie comme l'ideal lui-meme" (557). L'emploi de semes faisant reference a l'espace (celui des planetes), elargit encore plus l'ampleur de l'ideal en question. L'espace n'a pas de fin, tout comme cette mission des Invisibles.

Consuelo participe enfin a cet apostolat une fois initiee et regeneree. La parole de la femme ne doit pas connaitre de limites spatio-temporelles, et l'cuvre de Sand contribue finalement a cette meme chose. Le but de tout activisme socio-politique ne doit pas, selon l'architecture du roman, etre la recherche de l'obtention finale d'une certaine gloire et reconnaissance sociale. Il s'agirait plutot de l'obtention de droits naturels, qui paraissaient etre alors des privileges, que ce soit pour les pauvres, les opprimees, les fous, et toute autre categorie marginale dont les femmes faisaient partie. Les Invisibles ne sont que le symbole de toute organisation qui defie le temps et l'espace et s'attache a reformer la societe, ainsi qu'a reduire l'ecart entre les classes sociales. Sand, a la veille de 1848, sentait peut-etre deja venir la trahison du futur gouvernement, ou du moins, son manque d'objectifs quant a la question de l'egalite sociale.

Une fois la prise de conscience de l'heroine effectuee, Consuelo va librement sur les chemins, le deplacement vertical ascensionnel prend fin pour laisser place a un cheminement plus libre. Elle redescend d'ailleurs vers le sud, lors de la derniere etape. Plus elle est pres du but, de la revelation, moins les deplacements vers le nord semblent s'imposer. Dans le Chateau du Graal, a la fin du roman de La Comtesse de Rudolstadt, ou Consuelo passe l'etape finale de son initiation, aucune reference implicite a l'endroit n'est faite. Selon Consuelo et son observation de la vegetation, elle se trouve un peu plus au sud que la Prusse. La fin de cette ascension dans l'espace europeen marque en parallele la fin de sa quete spirituelle. Apres la reflexion et une approche plus froide et plus rationnelle de la realite, associee au Nord, Consuelo peut se tourner a nouveau vers les sentiments, et les sensations, intimement lies au Sud. Il n'y a plus d'espace plus propice a la reflexion qu'un autre pour Consuelo. Une fois sa conscience eveillee sur les problemes sociaux, l'espace qu'elle parcourt n'a plus de frontieres. Sa quete n'est plus limitee a sa propre personne, mais ouverte sur le monde. Ce chemin sans fin, ce voyage qui n'est que celui de la vie, ne doit plus cesser.

Le voyage, le deplacement dans l'infini, qu'il soit temporel ou spatial, n'est autre que le combat que Sand et ses contemporains reformistes ont livre pour assurer notre avenir, et surtout, notre liberte. Et Consuelo se retrouve finalement encore dans les marges: elle est a nouveau la bohemienne qu'elle etait au depart, avec une autre perspective sur le sens de la vie et n'est attachee a aucun endroit particulier ni a personne. L'espace prive de Consuelo est aussi un espace social public puisque sa famille n'habite nulle part. L'espace prive et l'espace social public ne font qu'un, ce qui contribue a montrer que la femme pouvait aussi bien s'accomplir a l'exterieur qu'a l'interieur de l'espace prive. Sand fait tomber les barrieres: Consuelo devient l'interprete des femmes, des pauvres, et des opprimes. S'ouvre alors aux femmes, l'espace de la liberte et de la parole.

Le paradigme feministe sandien reste cependant complexe a cerner et a definir. Certes, si Sand refusait de s'inscrire ouvertement dans tout groupe politique, elle soutenait neanmoins l'idee d'une action a une echelle moindre, plus personnelle, qu'une action a l'echelle publique. Au debut de sa carriere, Sand pensait apparemment que la femme devait rester dans ses marges (comme dans Rose et Blanche), mais rien ne l'empechait de precher en faveur de l'amelioration de la condition de la femme. Avant de s'attaquer a l'edifice, il fallait d'abord ebranler ses bases. Sand evolue dans sa pensee avec le temps et ses experiences. Dans Consuelo et dans La Comtesse de Rudolstadt meme si la femme transgresse les espaces dits << masculins >>, l'auteur ne tente pas d'effacer les differences. La femme mecene doit influencer les autres femmes. C'est toujours entre elles qu'elles constituent une force commune, mais au lieu de se concentrer sur le bonheur personnel, l'emphase est alors sur le bonheur de toute la societe, quelque soit la classe sociale ou le genre.

La phase d'eveil est tout d'abord primordiale pour que la femme se rende compte des injustices faites a son egard par la societe patriarcale. Une fois sa conscience eveillee, la femme se place hors des marges etablies par la societe par son attitude de rupture avec un passe qu'elle renie et critique, par son attitude tout simplement subjective. Elle devient differente, donc menacante pour l'ordre de la societe. Et c'est ainsi qu'a l'epoque de Sand, on est categorisee comme folle si l'on se situe dans l'espace de la critique. Mais le message que Sand transmet a sa generation et aux generations futures, est que la resistance morale des femmes ne peut que conduire ces dernieres a leur propre liberation du joug masculin. Tout comme Consuelo, la femme doit passer par des etapes de souffrances, voire d'horreurs pour parvenir a l'ascension finale dans le domaine de la liberte.

OAKLAND UNIVERSITY

CEUVRES CITEES

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(1) Cet aspect de la folie est a explorer plus en avant, notamment a la lumiere des travaux de Michel Foucault dans son livre, Histoire de la Folie. Il ecrit, par rapport au dixhuitieme siecle: "Au dix-huitieme siecle, on la (la folie) situe dans ces distances que l'homme prend a l'egard de lui-meme, de son monde, de tout ce qui s'offre a lui dans l'immediatete de la nature. Elle est possible par tout ce qui, dans la vie, et le devenir de l'homme, est rupture avec l'immediat." (225).

(2) Selon Yannick Ripa, le nombre de femmes emprisonnees est multiplie par environ deux en vingt ans "Entre 1845 et 1849 il y avait 9 930 alienees derriere les barreaux des asiles, et ce chiffre a augmente pour atteindre 19 692 en 1871" (1) (ma traduction).

(3) Il faut noter ici que Sand soutenait la pensee des heretiques du Moyen-Age en matiere de religion. Wladimir Karenine a ce sujet ecrit : "Entre les deux parties du roman, George Sand publia l'article sur Jean Ziska [...] et apres la Comtesse de Rudolstadt, un article sur Procope le Grand. En y racontant, pour l'edification du lecteur point verse dans l'histoire de la Boheme et de ses sectes, les guerres hussites, l'auteur y fait ressortir le role des 'propagateurs de l'ideal chretien' echu au moyen age aux compagnons intrepides du Redoutable Aeugle et de l'impitoyable Procope, qui croyaient etre appeles a faire descendre sur terre [...] la liberte, l'egalite et la fraternite" (tome 3, 363).

Puis il cite Sand elle-meme (dans l'article sur Jean Ziska) : "Jean Huss et Jerome de Prague ne sont pas les victimes volontaires d'un fol orgueil de rheteurs, comme les ecrivains orthodoxes ont ose le dire : ils sont les martyrs de la Liberte, de l'Egalite et de la Fraternite. [...] La guerre des hussites est non seulement dans ses details mais dans son essence, tres semblable a la Revolution Francaise [...].
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Author:Jumel, Caroline
Publication:Romance Notes
Date:May 1, 2012
Words:4813
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