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Confrontations entre le discours, la situation actuelle et les traditions: la place des femmes metisses du Manitoba sur la scene politique autochtone canadienne.

RESUME

Les Metis sont organises en associations qui defendent leurs interets aux niveaux federal et provincial. Les discours de ces associations proclament que les societes autochtones sont traditionnellement egalitaires et que les femmes sont glorifiees en raison de leur maternite. Les Metisses sont-elles ecoutees sur la scene politique autochtone? Quel est le but de ces discours? Cette analyse se base sur les concepts d'agenceite, de violence symbolique et de role de genre. La recherche se fonde sur un travail de terrain a Winnipeg. Dans ce cadre, nous demontrons que les societes autochtones n'etaient pas veritablement egalitaires, car elles attribuaient des roles de genres bien definis et il n'etait pas possible d'en changer. Quant aux discours sur la valorisation des femmes, ils precisent que les meres autochtones sont responsables de leur communaute. Finalement, ces discours constituent un moyen de cacher les discriminations basees sur le genre et de controler les femmes sans avoir recours a la force ou l'autorite. Cet article se distingue par sa remise en question du caractere egalitaire des societes autochtones.

Mots cles: Seraphim, femmes metisses, Manitoba, violence symbolique, politiques autochtones canadiennes, relations de genre, maternite, traditions

ABSTRACT

Metis are organized in associations which defend their interests at the federal and provincial levels. These associations' discourses proclaim that the Aboriginal societies are traditionally egalitarian and that women are glorified because of their motherhood. Are the Metis women heard on the Aboriginal political scene, or else what is the goal of these discourses? This analysis is funded on the concepts of agency, symbolical violence and gender roles. The research is also based on a fieldwork in Winnipeg and interviews submitted to a qualitative content analysis. Through this theoretical and methodological framework, I realize that the Aboriginal societies were not actually egalitarian, because they attributed well defined gender roles and it was not possible to change them. The speech on the valorization of women stipulates that Aboriginal mothers are responsible of their community. Finally, these discourses constitute a way to hide gender-based discriminations and to control women without using either force or authority. This article is questioning the egalitarian character of Aboriginal societies.

Keywords: Seraphim, Metis Women, Manitoba, Symbolical Violence, Canadian Aboriginal Politics, Gender Relationship, Motherhood, Traditions

RESUMEN

Los Mestizos estan organizados en asociaciones que defienden sus intereses al nivel federal y provincial. Los discursos de dichas asociaciones proclaman que las sociedades autoctonas han sido tradicionalmente igualitarias y que las mujeres han sido glorificadas debido a la maternidad. ? Se escucha a las Mestizas en la escena politica autoctona? ? Cual es el objetivo de dichos discursos? Este analisis se basa en los conceptos de agenceidad, violencia simbolica y rol de genero. La investigacion se basa en un trabajo de campo en Winnipeg. En ese marco, demostramos que las sociedades autoctonas no eran realmente igualitarias, pues atribuian roles de genero bien definidos y no era posible modificarlos. En cuanto a los discursos sobre la valoracion de las mujeres, se indica que las madres autoctonas son responsables de su comunidad. Finalmente, los discursos constituyen un medio para esconder las discriminaciones basadas en los generos y controlar a las mujeres sin tener que recurrir a la fuerza o a la autoridad. Este articulo se distingue por su cuestionamiento del caracter igualitario de las sociedades autoctonas.

Palabras clave: Seraphim, mujeres mestizas, Manitoba, violencia simbolica, politicas autoctonas canadienses, relaciones de generos, maternidad, tradiciones

Confrontations between the Discourse, the Current Situation and Traditions: The Place of Metis Women of Manitoba on the Canadian Aboriginal Political Scene

Confrontacion entre el discurso, la situacion actual y las tradiciones: el lugar de las mujeres mestizas de Manitoba en la escena politica autoctona canadiense

Au Canada, depuis le rapatriement de la Constitution en 1982, trois peuples sont reconnus officiellement comme etant autochtones: les Premieres Nations, les Inuit et les Metis. Les Metis canadiens sont les descendants des mariages mixtes entre les femmes amerindiennes et les commercants de la fourrure canadiens-francais et britanniques (anglais ou ecossais) qui ont eu lieu avant la mainmise gouvernementale sur le territoire.

Pour defendre leurs interets politiques, sociaux et economiques aupres des gouvernements (federal et provinciaux), les Metis se sont organises en associations politiques, qui operent aux niveaux national, provincial, regional et local. Les branches locales de ces associations, en plus de soutenir leurs membres a l'aide de plusieurs departements s'occupant de divers enjeux comme l'education, la sante ou le logement, representent aussi une communaute en milieu urbain oo les Metis peuvent se retrouver et socialiser. Les femmes metisses ont egalement leurs propres associations, hierarchisees de la meme maniere que les organisations metisses nationales. Leurs objectifs sont plus orientes vers les enjeux feminins et familiaux.

Cette etude se base sur une enquete de terrain de dix-huit mois effectuee a Winnipeg, au cours de laquelle nous avons fait de l'observation participante et realise trente-deux entrevues, que nous avons ensuite soumises a une analyse qualitative. Durant notre travail de terrain, au contact des associations, nous ne cessions d'entendre le discours (des hommes et des femmes), selon lequel les femmes metisses etaient idealisees et placees sur un piedestal. Toutefois, dans la vie quotidienne et dans les organismes, nous n'avons observe aucun indice prouvant que les Metisses soient mieux traitees ou valorisees qu'ailleurs. Quant a l'importance de l'association provinciale metisse du Manitoba, la Metis Women of Manitoba (ou MWM), sur la scene politique et pour les Metisses, elle etait, selon mes informateurs, tres faible en raison de son inactivite et d'une question de genre: en effet, son president est un homme.

L'objectif de cet article est de confronter ce discours sur la valorisation des femmes vehicule dans les associations avec la situation actuelle des femmes metisses au sein de leur communaute. Dans un premier temps, nous presentons la revue de la litterature et le cadre methodologique utilises pour cette recherche, ainsi que le cadre theorique applique. Dans un second temps, nous etudions le discours sur l'egalite traditionnelle des societes autochtones. Dans un troisieme temps, nous nous penchons sur les discours sur la valorisation de la maternite et l'incitation au maintien des traditions autochtones. Enfin, en nous fondant sur notre experience de terrain au Manitoba, nous analysons la situation des femmes metisses du Manitoba sur la scene politique autochtone.

Agenceite, violence symbolique et role de genres

Cette analyse repose sur le concept d'agenceite. Celui-ci correspond a <<la capacite d'agir des acteurs, mais aussi de se projeter dans leurs actions>> (Lallau 2008: 6). L'agenceite est utilisee dans deux domaines de significations. Le premier est <<l'agenceite de projet>>, il correspond a l'analyse de l'intentionnalite et a la poursuite de projet (culturellement definis). Le second est l'etude du pouvoir, la conduite dans des relations d'inegalites sociales, d'asymetries et de force. L'agenceite en termes de pouvoir est structuree autour de l'axe de la domination et de la resistance. L'agenceite de pouvoir et l'agenceite de projet ne sont pas exclusives et sont souvent associees l'une a l'autre. En effet, les desirs culturels ou intentions resultent des differences de categories sociales et de pouvoir. Quant a l'agenceite de projet, elle est construite par ce que l'acteur veut et les moyens qu'il va utiliser pour obtenir ce qu'il veut. L'agenceite de pouvoir et l'agenceite de projet sont reliees par ce qu'Ortner (2006) appelle la structure elementaire de l'agenceite. Grace au concept d'agenceite, nous serons en mesure d'expliquer la position et le pouvoir des femmes metisses dans leur communaute.

Afin de saisir les limites de l'agenceite des Metisses et d'analyser les discriminations sexuelles dont elles souffrent dans le milieu associatif, nous avons recours au concept de violence symbolique. La violence symbolique correspond a l'imposition des categories du groupe dominant sur le groupe domine sans que ce dernier s'en rende compte, car il considere ce systeme de valeur comme etant <<normal>> et <<justifie>>. Ce conditionnement est realise sans violence physique, mais en enseignant aux domines les normes, les us et les coutumes des dominants, en particulier a l'aide de la socialisation. Or, generalement, ces categories mettent en valeur les dominants au detriment des domines, denigrant ces derniers et rabaissant leur estime de soi, mais aussi les empechant d'acceder a certaines ressources et en bloquant leur ascension sociale. Les domines ne se percoivent qu'a travers le systeme de valeurs des dominants. Consequemment, les domines sont des complices inconscients de cette domination symbolique en se pliant aux limites qui leur sont fixees (Bourdieu 2002 [1998]).

Dans le cadre de cette etude sur les discriminations sexuelles, je m'interesse aux roles que la societe attribue aux hommes et aux femmes, c'est-a-dire au role des genres. Le role des genres n'est pas naturel et implique un long apprentissage a travers les processus d'identification, de repetition, de correction et de segregation. Le genre constitue un instrument non seulement de separation mais aussi de domination, de jeux de pouvoir. Il impose une vision du monde aux individus, car le monde est percu a travers la perspective du genre avec l'application des genres grammaticaux, mais aussi des elements, des espaces ou des comportements appropries pour les hommes ou les femmes (Chauvin et Jaunait 2008).

Les femmes metisses dans la litterature

Pendant cette recherche, il s'est rapidement avere qu'il existe peu d'etudes sur les femmes metisses, en particulier les Metisses contemporaines. La litterature academique sur les femmes metisses se concentre essentiellement sur l'histoire, en particulier sur le role des femmes autochtones dans le commerce de la fourrure (Brown 1978; Van Kirk 1999), sur la vie quotidienne des Metis francophones a la fin du XIXe siecle et au debut du XXe siecle (Payment 1990; Kermoal 2006), ainsi que sur la formation de l'identite metisse (St-Onge 2008; McDougall 2010). Sherry Farrell Racette (2001, 2005) se concentre sur l'art; Ouellette (2002) se penche sur le feminisme, tandis que Poelzer et Poelzer (1986) abordent les communautes metisses rurales isolees.

Cet article explore les themes de la maternite, de la preservation des traditions et de la politique. Cette recherche tient compte du fait que de nombreuses femmes autochtones affirment etre opposees au feminisme car ce mouvement refleterait les valeurs <<individualistes>> de femmes non-autochtones, mais surtout parce que les societes autochtones n'auraient pas besoin de ce mouvement, etant donne que leur societe se dit egalitaire (LaRocque 1996; Ouellette 2002): <<certains critiques disent qu'il n'y a pas une telle chose [le feminisme autochtone], tandis que d'autres disent que le feminisme est non-traditionnel, inauthentique, non liberatoire pour les femmes autochtones et illegitime en tant que position ideologique, qu'analyse et processus politique>> (1) (Green 2007: 20).

L'ouvrage de Kermoal (2006) presente les roles attribues aux femmes metisses entre 1850 et 1900, permettant ainsi d'explorer ce discours officiel. LaRocque (1996, 2007) et Viau (2005 [2000]) questionnent l'idee selon laquelle les societes autochtones seraient traditionnellement egalitaires. Ouellette (2002) et Anderson (2006) mettent de l'avant le caractere maternel des femmes autochtones, tandis que Krosenbrink-Gelissen (1983), LaRocque (1996, 2007) et Lee Maracle (1996) s'interrogent sur l'utilisation que font les politiciens de cette idealisation de la maternite et des traditions. Quant a Hill Collins (2007), elle explique les raisons pour lesquelles les meres sont percues comme essentielles par les societes.

En plus de la recension des ecrits, cette recherche se base sur deux terrains qui ont pris place a Winnipeg en 2007 et 2008. La population de Winnipeg (730 000 personnes environ) regroupe 7% de Metis, 5% d'Amerindiens et 4% de Franco-Manitobains du Manitoba (Statistique Canada 2009a, 2009b, 2012; Lepage et al. 2012). Pour etre en contact avec des Metis, nous avons frequente des associations metisses et autochtones (rassemblant des Metis, des Amerindiens et des Inuit) et assiste a leurs reunions ainsi qu'aux evenements qu'ils organisaient. Notre position en tant qu'assistante de recherche a la Chaire de recherche du Canada sur l'identite metisse a aussi aide a developper un reseau de contacts. Lors de nos deux enquetes de terrain, nous avons interroge trentedeux personnes, dont vingt-neuf Metisses, mais aussi deux Indiennes sans Statut mariees a un Metis et une Indienne a Statut dont le grand-pere etait Metis.

Perceptions des societes autochtones comme egalitaires

Les societes autochtones sont souvent depeintes comme etant originellement egalitaires, mais comme ayant ete perverties par le colonialisme, les Europeens les ayant introduites au patriarcat:

Neanmoins, les valeurs, les modes de vie et des systemes qui existaient dans nos communautes avant l'arrivee des Europeens en general garantissaient le statut des femmes autochtones. De nombreuses cultures, valeurs et pratiques autochtones protegeaient contre les types d'abus permis et souvent encourages par le patriarcat occidental.

Anderson 2006: 57

Les Autochtones affirment que le travail des femmes autochtones n'etait pas considere comme inferieur a celui des hommes. Les taches masculines et feminines etaient complementaires et necessaires a la survie de la communaute. Le role des femmes etait essentiel dans la sphere domestique, mais elles participaient egalement aux travaux exterieurs, tels que la chasse, le traitement du gibier et la cueillette. Les hommes chassaient et pechaient et les produits de la chasse et de la peche etaient appretes par les femmes, elles cuisinaient ou salaient ces provisions et tannaient les peaux pour en faire des vetements (Anderson 2006). L'arrivee des missionnaires et des commercants de la fourrure changea effectivement la division traditionnelle du travail des Autochtones et le role des femmes. Les pretres pronaient la soumission de la femme au mari et l'autorite absolue du pere (Kermoal 2006). Les taches feminines etaient devalorisees et limitees a la sphere domestique; elles consistaient essentiellement a l'education des enfants, a l'entretien et l'approvisionnement du foyer. Les missionnaires transformerent cette nouvelle organisation du travail en mandats moraux (LaRocque 2007).

Toutefois, le statut des femmes autochtones avant l'arrivee des Europeens n'etait pas forcement ideal. Roland Viau (2005) remet en question l'idee du mythe du matriarcat (c'est-a-dire de la suprematie des femmes) iroquoien qui aurait disparu a cause de la colonisation, mythe qui a debute avec les travaux de Lafiteau (1724). Cependant, l'etude de Viau conclut que la societe iroquoienne ne constituait pas un matriarcat mais une gerontocratie, caracterisee par << des types d'organisation communautaire oo les rapports entre les sexes s'articulaient sur des bases relativement egalitaires >> (Viau 2005: 16); malgre la reglementation stricte de la distribution des taches, les aines, qu'ils soient hommes ou femmes, etaient dotes d'un pouvoir decisionnel essentiel dans la societe iroquoienne. Quant a Emma LaRocque (2007), elle avertit le lecteur que les traditions autochtones datant d'avant la colonisation ont tendance a etre enjolivees. Effectivement, elle rappelle que dans toute l'histoire ecrite, les ouvrages historiques et les archives indiquent que c'etaient les femmes autochtones--et non pas les hommes--qui s'occupaient de l'education des enfants et de la sphere domestique.

Valorisation de la maternite

Ce role de mere, primordial dans l'organisation du travail dans les societes autochtones originelles, est toujours percu comme essentiel dans les discours autochtones. En effet, dans les societes autochtones, c'est en raison de leur responsabilite de mere que les femmes sont valorisees. Or, etre mere est un acte fortement encourage et valorise partout dans le monde, pas uniquement chez les Autochtones car en fondant des familles, les femmes forment la base du systeme social.

La plupart des chercheurs assurent que la fonction maternelle est endossee avec joie par les femmes autochtones, qui ne font que reprendre le role traditionnel des genres dans leur societe. Chez les Autochtones, les soins maternels ne sont pas reduits a la famille nucleaire mais s'etendent a la communaute et sont primordiaux pour sa survie. En effet, selon Hill Collins (2007) les meres issues des minorites ethniques doivent lutter contre les problemes sociaux culturels qui affectent les membres de leur groupe pour preserver leur vie de famille. De fait, la maternite chez les femmes autochtones implique aussi d'etre en charge de la transmission culturelle et identitaire pour sauvegarder la communaute et ses membres (Ouellette 2002; Hill Collins 2007).

Pour sa part, LaRocque (2007) s'interroge sur la place des femmes qui refusent d'etre meres dans la societe autochtone, et remet en question le fait que toutes les femmes metisses soient maternelles. Anderson (2006) aborde egalement le theme des femmes qui ne veulent pas d'enfants, mais pense que ces dernieres font ce choix pour se consacrer a leur role de tante ou de grand-mere par procuration ou pour s'occuper de la communaute. Seule LaRocque revendique publiquement le droit des femmes autochtones a rejeter toute responsabilite maternelle. Le point de vue des femmes qui refusent d'etre meres est donc passe sous silence dans le discours officiel autochtone.

Les resultats de mes donnees d'entrevues concordent avec le discours officiel autochtone. Les femmes metisses sont generalement representees comme ayant un role maternel et transmetteur de culture: << Dans la culture metisse, les femmes ont ete reconnues traditionnellement comme etant les gardiennes du savoir et les gardiennes de la tradition et les enseignantes de la culture >> (M4 (2) qui travaille dans le milieu associatif). A4 (employee dans le milieu associatif) affirme que dans la societe metisse, les femmes ont toujours eu pour fonction de prendre soin de leur famille, tandis que les hommes subvenaient a leurs besoins materiels: <<Quand vous regardez en arriere, quand, vous savez, c'etait les hommes qui coupaient le bois, c'etait les hommes qui allait preparer le feu, mais les femmes etaient celles qui prenaient soin des autres, et, je pense que c'est le role que nous avons pris dans notre communaute>>. D'autres interlocutrices declarent que les Metisses sont des femmes fortes qui jouent un role fondamental dans la cellule familiale.

Par ailleurs, certaines Metisses justifient l'existence de la violence et des discriminations contre les femmes dans les communautes autochtones en invoquant l'apparition dans la societe metisse d'une hierarchie entre les hommes et les femmes issue de la colonisation.

Et, a cause de la colonisation et de l'oppression que les femmes autochtones ont connue au fil du temps, y compris les femmes metisses et la christianisation, ils [les Autochtones] ont developpe une sorte de hierarchie qui n'etait pas la avant parce que ce n'etait pas la valeur que les peuples autochtones soutenaient avant, lorsque leurs nations tribales etaient en place.

B4, qui travaille dans le milieu associatif et social

L'evenement annuel organise par l'association Ka Ni Kanichihk (Keeping the Fires Burning) illustre bien l'importance du role de la mere traditionnelle. Il met en valeur la meme vision des femmes autochtones que celle qui transparait dans nos entrevues et dans le discours officiel. Cette ceremonie celebre chaque annee huit ainees autochtones qui ont participe a la preservation de leur culture. Les personnes nominees ont toutes fonde des familles nombreuses, vivent toujours de maniere traditionnelle: elles parlent une langue autochtone, confectionnent les vetements au lieu de les acheter, cuisinent de maniere traditionnelle, pratiquent diverses activites autochtones et ont travaille et fait du volontariat en meme temps. Par exemple, une des ainees nominees en 2008 a eleve seule ses neuf enfants apres la mort de son mari, tout en gerant sa ferme, en travaillant dans un restaurant local et pour d'autres fermiers. Elle est aussi tres attachee a la danse et la musique metisse. Le message qui semble transparaitre est qu'une <<vraie>> femme autochtone est une mere de famille nombreuse, qui prend soin de sa communaute en faisant du volontariat, en preservant et transmettant les traditions, et vivant en accord avec le mode de vie ancien.

La valorisation et la pratique des traditions sont effectivement essentielles, car elles permettent de preserver l'identite autochtone. Cependant, LaRocque (2007) se demande si toutes les coutumes sont benefiques pour les femmes. Elle souligne que les traditions evoluent avec le temps, car elles ne sont pas pertinentes a toutes les epoques. Les traditions, dont l'idealisation de la maternite, sont egalement manipulees par certains hommes autochtones pour controler et dominer les femmes (LaRocque 1996).

Ces interlocutrices ont donc integre les categories et les stereotypes de la societe autochtone selon lesquels leur culture est egalitaire, le patriarcat ayant ete introduit par la colonisation. Les hommes autochtones sont laves de toute responsabilite concernant les discriminations basees sur le genre qu'ils infligent aux femmes.

En termes de la communaute metisse, [...], ils ont eu les eglises, les eglises etaient tres influentes, alors ils ont eu ce genre de systeme de controle et c'est de la que beaucoup de valeurs patriarcales sont venues parce qu'au fond, les pretres dirigeaient les communautes, vous savez dans les petites communautes metisses.

B4, qui travaille dans le milieu associatif et social

Elles trouvent legitime que les Autochtones attendent d'elles qu'elles accomplissent les memes taches qu'avant la colonisation, a savoir s'occuper de leur foyer, de leur famille proche et etendue et de leur communaute. En revanche, elles ne remettent pas en question le fait que les hommes n'aient pas forcement a jouer leur role d'avant la colonisation. En outre, si les Autochtones ont identifie la cause du sexisme dans leur communaute, ils ne font pas grand-chose pour y mettre fin et se contentent de se cacher derriere l'excuse de la colonisation; excuse derriere laquelle les femmes ne se cachent pas pour echapper aux multiples devoirs qui leur ont ete imposes sous pretexte d'etre <<culturels>>.

Les resultats de ces entretiens amenent a questionner les roles masculins. Aucun devoir specifique n'est attribue aux hommes puisqu'on s'attend a ce que les femmes autochtones travaillent pour subvenir aux besoins de leur famille. Ainsi, un travailleur social amerindien (L4) comparait la situation des hommes et des femmes dans les communautes autochtones:

Vous voyez dos a dos dans nos communautes, la plupart des emplois sont occupes par des femmes, nous avons comme des enseignantes, des travailleuses sociales, des infirmieres. Maintenant beaucoup de nos femmes sont allees a l'ecole et sont en train de faire ... Et je dirais que nous avons la plupart des femmes qui viennent a notre programme parce que les femmes, vous savez, elles ne sont pas tellement prises dans le deni, elles savent quand les choses ne sont pas bonnes et elles veulent aller mieux alors elles viennent chercher de l'aide. Considerant que, nos hommes sont tellement pris dans cela, et ce n'est pas une attitude autochtone, soit c'est une attitude europeenne sur la facon dont l'homme doit etre le gagne-pain de la famille, le male doit etre le roi de son chateau, et tous ces sortes de choses et leurs experiences sont contraires a tout ca. Je veux dire ici qu'ils sont assis a la maison pris dans ce piege de l'aide sociale, totalement dependants du systeme et de ce genre de choses. Et je dis que leur estime d'eux-memes est si fragile, tout type de blessure ou de test qui les pousse a la limite, puis vous obtenez tout un tas de choses comme la violence et ce genre de choses se passe au sein des familles.

L4, travailleur social

Dans ce discours, l'homme n'est pas responsable de la violence qu'il inflige a sa famille, il est victime de la pauvrete, de son manque de qualification et de son chomage. Quant aux femmes, dont certaines subissent ces abus, elles sont plus nombreuses a avoir une education et un travail et ont donc moins de problemes (<<a part>> la violence familiale).

Bonita Lawrence, dans un debat avec Anderson (2006), aborde la definition des roles de genres. Lawrence pense que les Autochtones veulent absolument determiner les roles des femmes, car dans les mouvements anticoloniaux, elles sont percues comme symbolisant la Nation. Or, comme ils entreprennent de reformer les Nations autochtones, tous les regards sont tournes vers les femmes. En outre, les organisations urbaines ne tentent pas d'imposer une definition des roles des hommes, car ils seraient plus difficiles a controler que les femmes. Nous ne pensons pas que les hommes definissent le role des femmes dans le but qu'elles representent bien leurs Nations, mais plutot pour renforcer leur domination masculine. Toutefois, nous voulons nuancer nos propos et preciser que ces declarations ne concernent que la sphere politique autochtone et le milieu associatif. La plupart des Metisses choisissent volontairement ce role de maternite avec joie et sont aidees par leur conjoint dans ce role. De plus, nous avons conscience que tous les politiciens metis et autochtones ne cherchent pas a dominer les femmes.

Comme l'indiquent Lawrence et Anderson (2006), cette definition du role des genres est importante au niveau politique et identitaire. La maternite et le caractere egalitaire des societes autochtones constituent aussi un moyen positif de distinction pour les Autochtones. Premierement, en raison de diverses politiques d'assimilation, mais aussi pour s'integrer economiquement et socialement dans la societe canadienne afin d'obtenir un travail, ou survivre tout simplement dans la societe eurocanadienne, les Autochtones, y compris les Metis vivant en milieu urbain, ont un mode de vie proche de celui des Canadiens. Malgre cette strategie d'integration, les Autochtones sont souvent discrimines en raison de leur origine ethnique et de nombreux stereotypes qui sont attaches a leur marginalite (<<alcoolique>>, <<paresseux>>). Ainsi, non seulement, les Autochtones ont du mal a differencier leur mode de vie de celui des Eurocanadiens, mais ils souffrent toujours de racisme, engendrant ainsi uniquement une differenciation identitaire negative entre les Autochtones et les non Autochtones.

Deuxiemement, en raison de ce mode de vie proche, de nombreux non-Autochtones ont tendance a penser que les Autochtones sont comme les Canadiens, et n'ont plus de culture <<authentique>>, en particulier pour les Metis, car nombre d'entre eux sont dotes d'un phenotype caucasien, et leur culture est fondee sur des elements autochtones mais aussi ecossais et canadiens-francais. Cette remise en question est ironique etant donne que la societe eurocanadienne et le gouvernement ont elabore de nombreuses strategies pour assimiler les Autochtones. En se basant sur ce jugement, selon lequel les Metis ne seraient plus <<authentiques>>, des politiciens et des membres de la societe estiment que les revendications des Metis sont injustifiees car ils sont assimiles et qu'il ne faudrait donc plus leur donner de droits.

Un aspect negatif de l'experience metisse est qu'ils doivent negocier une identite distincte face a deux forces opposees--amerindienne et blanche--qui n'ont pas encore accepte la realite de leur existence. Meprises par les deux groupes, les Metis ont eu des difficultes a affirmer une identite culturelle legitime qui est distincte a la fois des identites amerindienne et blanche, mais neanmoins valide dans son propre droit.

Hedican 2000: 214

Par cette valorisation de la maternite et du caractere egalitaire des societes autochtones, les Autochtones montrent qu'ils ont une culture distincte et qu'ils ne sont pas assimiles. Cette differenciation est positive et peut servir de base pour justifier l'existence de revendications autochtones.

La place des femmes metisses sur la scene politique autochtone

Apres avoir etudie la construction de l'image des societes autochtones comme etant egalitaires et la valorisation supposee des femmes en raison de leur maternite, nous nous interessons a la place reelle de ces dernieres sur la scene politique. Lors de nos entretiens aupres des Metisses de Winnipeg, nous les avons interrogees sur la position des femmes au sein de l'association metisse provinciale manitobaine, la Manitoba Metis Federation (ou MMF). Certaines informatrices estiment que les hommes et les femmes sont traites de la meme maniere par l'association et que ces dernieres sont ecoutees au sein de l'organisme. Pour illustrer leurs propos, certaines ajoutent que des femmes travaillent ou font du volontariat au sein de la MMF.

Ce n'est pas une question d'homme ou de femme, c'est vraiment juste une question de si elle a un bon point et puis si elle s'exprime bien. Je sais qu'il y a beaucoup de femmes a la MMF aussi qui sont impliquees. [...] je sais qu'il y a des femmes qui travaillent la et puis je sais qu'il y a des femmes qui sont impliquees et qui se font entendre.

G3, adjointe administrative

Quelques interlocutrices tenaient ce discours garantissant que les femmes metisses construisent la Nation et qu'elles sont indispensables pour le bien-etre de la societe.

Vous voyez, a cause de ma famille, et ceci est juste ma propre experience personnelle, nous avions une famille matriarcale forte dont [sic] les femmes etaient les piliers de notre famille.

O1, qui travaille dans le milieu associatif

Effectivement, en 2013, selon le site Internet de la MMF, vingt personnes composent le conseil d'administration (3). Parmi ces personnes, douze sont des hommes, et huit des femmes. De fait, 40 % du conseil d'administration est compose de femmes. Les femmes sont donc minoritaires, mais certaines occupent des positions importantes. Neanmoins, certaines interviewees estiment que celles qui ont de bons postes a la MMF ont reussi a les obtenir du fait qu'elles sont les marionnettes du president. Elles estiment que ce n'est pas forcement parce qu'il y a des femmes a la MMF que cela signifie qu'elles vehiculent la voix des femmes. Elles denoncent que l'ascension professionnelle des femmes au sein de la MMF soit bloquee. Selon ces dernieres, lorsque les femmes prennent la parole en public pour s'opposer aux dirigeants masculins, elles sont rabaissees, critiquees et humiliees.

[...] C'est toujours le meme groupe d'hommes qui sont au pouvoir. Les femmes sont peut-etre sur le conseil d'administration mais les hommes prennent toutes les decisions, les meilleurs postes sont tenus par des hommes. Les femmes sur le conseil d'administration sont d'accord avec eux car elles n'ont pas l'education ni le savoir pour comprendre ce qui se passe. Les femmes qui sont contre eux sont ostracisees.

R1, travailleuse sociale

Quand on essaye d'etre plus politique, on se fait taire pas mal vite. Les hommes veulent pas entendre. La derniere election qu'on a eue a la MMF, il y a plusieurs femmes qui se sont presentees pour les elections et celles qui etaient pas sur le bord des hommes, se sont faites, ils ont parle contre eux autres. Elles se sont fait vraiment maganer. Tout le monde parlait contre eux autres. Toutes sortes de rumeurs.

A1, travailleuse sociale

Combien de fois avons-nous ete dans un cercle, la seule femme autochtone, et nos contributions aux evenements ne sont pas reconnues? Comme si nous etions invisibles. Nous sommes la majorite des membres de presque toutes les organisations autochtones au niveau le plus bas, les moins entendues et jamais les dirigeantes. Ce n'est pas non plus faute d'articuler nos objectifs ou en raison du manque de dirigeants. Nous avons ete effacees du tableau noir de notre vie.

Maracle 1996: 21

En outre, peu de femmes autochtones sont politiciennes. Elles sont peu nombreuses a occuper des positions elevees dans les associations autochtones ou politiques en general. Le manque de representation dans les discussions sur les futurs gouvernements autonomes favorise les discriminations basees sur le genre dans les communautes autochtones (LaRoque 1996).

L'attitude des gouvernements federal et provinciaux n'arrange pas ce comportement, etant donne qu'ils ne negocient qu'avec les associations generales autochtones et non pas avec les associations de femmes autochtones. En effet, recemment, le gouvernement federal n'a pas accepte que l'association nationale de femmes metisses, le Metis National Council of Women (4) (ou MNCW) fasse partie du programme de Ressources humaines et du developpement des competences Canada. Le programme avait des accords avec le Ralliement National Metis (ou RNM), l'Assemblee des Premieres Nations et l'Inuit Tapirisat du Canada. Or, le MNCW souhaite integrer ce programme, car ses dirigeantes jugent que le RNM represente essentiellement les hommes metis et non pas les femmes metisses. Dans ce but, le MNCW est alle en justice pour remettre en question la decision du gouvernement federal. La Cour d'Appel federale considere qu'il n'y a pas assez de preuves indiquant que le RNM defende uniquement les interets des hommes metis et elle ajoute que rien n'atteste que la voix des femmes est veritablement transmise par le MNWC. Le MNCW s'est vu refuser un appel a la Cour Supreme du Canada (Teillet 2009). De plus, au sein de l'association nationale metisse (le RNM), le Secretariat des femmes metisses possede seulement un siege sur le conseil d'Etablissement et n'a pas de droit de vote au sein du RNM.

Ironiquement, meme des interviewees membres de l'association provinciale de femmes metisses du Manitoba, la Metis Women of Manitoba (5) (ou MWM), se plaignent de ce que les femmes ne sont pas ecoutees et qu'elles sont dominees par les hommes. Lors de mes deux sejours au Manitoba, entre 2006 et 2008, la MWM etait totalement inactive, aucun programme ni reunion n'ayant lieu. Les dirigeantes de l'association justifiaient cette inactivite par le manque de moyens, mais les membres estimaient que les premieres pouvaient faire des demandes de subvention aupres des gouvernements federal et provinciaux ou organiser des collectes de fonds. Toutefois, le plus gros reproche des membres de la MWM etait que depuis l'election de la derniere dirigeante, l'organisme n'etait plus independant de l'association metisse provinciale, et etait, selon leurs dires, a la solde du president de la MMF. Premierement, le siege de la MWM se trouve dans le batiment de cette derniere. Deuxiemement, tous les membres de la MWM que nous avons interviewees m'ont affirme qu'apres son election, la presidente de la MWM s'est retrogradee au poste de porte-parole des femmes metisses et a donne la position de presidente au ... president de la MMF. Depuis, la MWM et ses dirigeantes ont perdu toute credibilite aux yeux de mes interlocutrices qui ne supportent pas que leur organisme soit domine par la MMF: <<Elles [les femmes metisses] n'ont pas de voix du tout, du tout, du tout, du tout. Les presidents de toutes les organisations metisses, meme l'organisation des femmes, sont des hommes>> (A1, travailleuse sociale). De nombreuses femmes ont meme quitte l'association.

Le fait que le president de la MME soit a la tete de la MWM d'apres des interviewees rejoint le temoignage d'une ancienne presidente de la MWM qui revelait que durant son mandat, les hommes de la MME essayaient de manipuler les femmes de leur famille qui etaient sur le conseil d'administration de la MWM pour que l'organisation suive la meme orientation politique que la MMF. Ainsi, en devenant le president de la MWM, le president de la MMF serait passe a l'etape superieure de la manipulation. <<Je suis d'accord que comme president de la MMF il devrait savoir quels groupes sont associes avec la MMF mais je ne pense pas qu'il a besoin d'avoir le controle sur tous ces groupes-la. Moi je refuse de participer a cela>> (Al, travailleuse sociale). Par contre, lorsque nous avons confronte la porte-parole de la MWM avec cette information, elle a affirme que le president de la MMF etait uniquement celui de la MMF et qu'elle etait la porte-parole de la MWM.

Ces discussions indiquent que les femmes au Manitoba ont de nombreux obstacles a surmonter pour s'imposer sur la scene politique autochtone. Par contre, nous remarquons qu'en Alberta, quelques femmes jouent un role de dirigeantes, et que non seulement leur travail est reconnu, mais encore elles deviennent des roles-modeles pour la population. Par exemple, Muriel Stanley-Venne est une activiste metisse albertaine specialiste des Droits de l'Homme qui se concentre particulierement sur les droits des femmes et des Autochtones. Audrey Poitras est la seule presidente d'association metisse au Canada. A la tete de la Nation Metisse de l'Alberta depuis 1996, elle revela lors d'un entretien qu'elle avait ete confrontee au sexisme dans son parcours politique:

Donc, j'ai ete la seule femme elue a cette table [Conseil du Bureau des Gouverneurs du Ralliement National Metis], durant les douze annees oo j'ai ete la et oui, je pense que c'etait un endroit plus difficile pour moi, parce qu'il etait tres evident des la premiere fois que je suis allee la-bas que les gens ne pensaient pas que j'en faisais partie. Ca allait de ne pas vouloir ecouter ce que j'avais a dire, jusqu'a dire au fond: <<Comment pourriez-vous savoir?>>, vous savez, c'etait, et meme jusqu'a aujourd'hui, je crois que les mots ne sont pas autant prononces mais, pour certains d'entre eux ils croient que c'est un monde d'hommes et <<comment etesvous arrivees ici? >>.

Audrey Poitras, presidente, Nation Metisse de l'Alberta

En bref, certains politiciens tentent d'eloigner les femmes metisses de la scene politique, dans le but d'etre les seuls a imposer leurs decisions. Ils essaient de tenir les femmes a distance de la scene politique en critiquant celles qui osent s'exprimer. Certains politiciens metis cherchent a donner l'illusion que la politique metisse est egalitaire, en acceptant les femmes metisses dans les echelons inferieurs de l'organisation, car les hommes savent qu'ils ne peuvent pas retirer toutes les femmes de la politique metisse. Les associations de femmes metisses sont egalement ecartees, elles ne font pas partie des negociations avec les gouvernements et provinciaux, le Secretariat des femmes metisses n'a pas de droit de vote au sein de l'association nationale metisse, sans oublier que l'association de femmes metisses du Manitoba (la MWM) est totalement dominee par la MMF. L'association qui pourrait regrouper des femmes, leur permettant de former leurs propres revendications et de s'opposer a la domination masculine, est neutralisee. En ecartant le point de vue des femmes au profit des priorites des hommes, la domination masculine est renforcee.

Les femmes metisses sont toutefois dotees d'agenceite, car elles tentent de resister a la domination des hommes metis sur la scene politique. Par exemple, les femmes ont demande devant un tribunal que leur association nationale soit incluse dans les negociations avec les gouvernements provinciaux et federal. En depit des divers obstacles auxquels elles sont confrontees, des femmes metisses persistent a s'impliquer en politique, que ce soit en travaillant ou en etant benevoles dans les associations, ou en s'investissant dans une association de femmes metisses, ou tout simplement en exercant leur droit de vote. Toutefois, certaines femmes sont soumises a la violence symbolique et souscrivent au systeme de valeurs masculin qui proclame que les hommes et les femmes sont traites de maniere egale sur la scene politique.

L'absence de collaboration hommes-femmes affaiblit la cause metisse, car du fait qu'ils sont divises, leurs revendications ne representent pas forcement l'ensemble; moins de personnes soutiennent et s'inscrivent aux associations metisses. Par exemple, une Metisse me disait qu'elle en avait assez que les politiciens se battent pour les droits de chasse et de peche metis, que les Metis avaient des problemes beaucoup plus importants a regler. Effectivement, si nous regardons du cote des enjeux familiaux, il y a un grand nombre de meres celibataires: 27 % des enfants metis vivent dans une famille monoparentale, tandis que cette situation ne concerne que 14 % des enfants non autochtones (Statistique Canada 2009b); et/ou elles vivent des problemes de violence familiale. Le taux de violence conjugale chez les Autochtones est de 10 %, contre 6 % pour la population non autochtone (Perreault 2013). Toutefois, tous les politiciens metis et autochtones ne cherchent pas a dominer les femmes.

Conclusion

En conclusion, des politiciens autochtones cherchent parfois a ecarter les femmes de la sphere politique afin d'imposer leurs revendications, sans avoir a tenir compte des points de vue des femmes. Dans ce but, certains politiciens usent de diverses strategies. Par exemple, ils decouragent les femmes de prendre la parole en public, en les rabaissant. Ils ont recours a la violence symbolique dans les discours autochtones pour que les femmes <<restent a leur place>> et qu'elles ne se rendent pas compte qu'elles sont evincees de la politique. Ces discours mettent en avant le caractere traditionnellement egalitaire des societes autochtones. Des qu'un exemple de sexisme est mentionne, les politiciens se cachent derriere l'explication selon laquelle la colonisation a introduit le patriarcat. Ce discours officiel a tendance a definir les femmes uniquement par leur role de mere, devaluant ainsi les femmes sans enfants. Les Metisses se retrouvent donc exclues de la scene politique.

Certaines femmes echappent a la violence symbolique. Elles n'adherent pas a ce discours officiel masculin qui restreint leur sphere d'influence a la sphere domestique. Ces femmes font preuve d'agenceite en resistant a cette domination masculine par leur implication dans une association metisse generale, une association de femmes metisses, ou en votant pour un candidat favorable aux femmes.

Ce discours officiel pose egalement probleme dans la definition du role des hommes, car ce dernier n'est pas clairement defini. Il n'est pas inclus dans la sphere domestique, en particulier dans l'education de ses enfants. A l'origine il doit subvenir aux besoins de sa famille, mais de nos jours, il partage cette tache avec son epouse qui contribue aussi a l'economie du foyer. La chasse ou la peche, activites traditionnelles masculines, sont devenues un loisir traditionnel occasionnel, complique a pratiquer de maniere reguliere en raison du mode de vie urbain contemporain. Le discours officiel a donc des difficultes a trouver une place reservee aux hommes, issue du mode de vie traditionnel, praticable dans la societe contemporaine urbaine. De fait, la politique devient la chasse gardee des hommes, un role masculin traditionnel, valorisant, qui peut etre exerce de nos jours dans un contexte urbain. Les hommes comme les femmes se retrouvent pris en etau dans leur volonte de preserver leurs traditions, d'Luvrer pour leur communaute et de se differencier de la societe dominante, tout en ayant un mode de vie urbain contemporain. Ils sont face a des roles de genres auxquels ils n'adherent pas forcement, mais en les rejetant, ils ont peur d'etre percus comme des <<assimiles>>.

Notre recherche se demarque en premier lieu par le fait qu'elle ne se fonde pas sur le postulat selon lequel les societes autochtones sont egalitaires et que toute tradition est bonne a valoriser pour le bien de la communaute. Deuxiemement, elle analyse une population fortement ignoree des chercheurs: celle des femmes metisses.

Parmi les limites de cette etude il y a le fait que nous n'avons pas veritablement interviewe beaucoup d'hommes lors de notre enquete de terrain, notre but etant de donner la parole aux femmes. Il y a aussi que nous nous sommes rapidement rendue compte (et c'est le point de depart de cette etude) qu'ils nous repetaient constamment le meme discours sur les femmes metisses fortes et respectees. De plus, nous pensons qu'un homme interviewe par une femme aura tendance a nuancer son discours et a se montrer plus << politiquement correct>>, voire a censurer ses paroles. Il serait interessant de completer cette etude en se concentrant sur la definition du role de pere ou du role des hommes metis dans la famille et la communaute.

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Joanna Seraphim

School of Liberal Arts & Sciences

Canadian University of Dubai

1st Interchange

Sheik Zayed Rd

P.O. Box 117781

Dubai

Emirats Arabes Unis

joanna@cud.ca.ae

(1.) Notre traduction, comme tous les extraits de l'anglais.

(2.) Pour preserver l'anonymat des interlocutrices, nous les designons par la premiere lettre de leur nom de famille a laquelle nous ajoutons un chiffre. Toutes les citations de nos informateurs sont de l'anglais et sont traduites par nos soins.

(3.) Voir la page << Board of Directors >>, sur le site de la MMF (http://www.mmf.mb.ca/board.php), consulte le 15 janvier 2014.

(4.) Lors de notre enquete de terrain (2006-2011), l'association nationale des femmes metisses s'appelle la Women of the Metis Nation. Auparavant, elle etait designee par le titre de Metis National Council of Women (communication personnelle avec le secretariat du RNM, 20 mai 2011).

(5.) Nous tenons a preciser que depuis notre enquete de terrain, une nouvelle porte-parole de la MWM a ete elue en novembre 2008 et que la situation de la MWM et de ses membres a peutetre evolue.
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Title Annotation:role of women in the Metis community
Author:Seraphim, Joanna
Publication:Anthropologie et Societes
Geographic Code:1CMAN
Date:May 1, 2014
Words:8700
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