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Comment peut-on etre censeur? L'exemple de Victor Hallays-Dabot.

"Que se passera-t-il lorsqu'un groupe voudra censurer un livre de Sade ou de Voltaire? Va-t-on debrancher tous les journaux ayant ose une caricature qui leur deplait? Les journalistes doivent-ils trembler?" Ces questions que l'on croyait depassees viennent pourtant d'etre posees dans les colonnes du Monde, le 3 avril dernier, alors que l'iPad, derniere revolution technologique d'Apple, supprimait 5000 applications a caractere erotique de ses telephones portables. Cette nouvelle forme de censure n'a malheureusement rien de surprenant: chaque bouleversement des formes de communication--livre, theatre, cinema, television, ou aujourd'hui telephone portable--s'est accompagne dans l'Histoire d'une phase repressive dont les motifs, quelle que soit l'epoque, sont restes sensiblement les memes: politiques, religieux ou moraux.

Ce que nous connaissons mal en revanche ce sont ceux qui se cachent derriere cette repression. Qui sont en effet les personnes qui decident des mots a bannir? Quelle est leur formation professionnelle? Quel est leur parcours au sein de l'administration? Connus aujourd'hui dans les grands groupes sous le nom de "responsable marketing," les censeurs sont dans la France du XIXe siecle institutionnalises sous ceux d'"examinateur" ou d'"inspecteur." Victor Hallays-Dabot est de ceux-la. Le censeur a laisse a la posterite deux precieux documents sur la censure dramatique au XIXe siecle: Histoire de la censure theatrale en France (Dentu, 1862) et La Censure dramatique et le theatre--Histoire des vingt dernieres annees (Dentu, 1871). Dans le premier ouvrage, il procede a un historique pretendument objectif de la censure depuis les Lois Platon jusqu'a la revolution de 1848. Dans le second, il s'agit plutot de ses propres chroniques en tant que temoin et acteur de la censure de 1850 a 1870. Car avant de devenir l'examinateur influent que l'on sait--ou que i'on croit savoir--Victor Hallays-Dabot a longtemps oeuvre au ministere de l'instruction publique et des beaux-arts, sans gloire ni prestige, a l'ombre des censeurs dont il briguait le poste.

Il n'a d'ailleurs pas ete simple d'etablir la notice biographique d'un homme encore mal connu des chercheurs. Odile Krakovitch deplore la pauvrete de son dossier administratif aux Archives nationales:

Peu de detail [...] sur le censeur-historien Victor Hallays-Dabot, ne en 1828 a Paris, entree a trente-quatre ans, en 1862, a la Commission d'examen et qui y resta jusque vers 1880. On sait seulement, par son dossier de la Legion d'honneur, qu'il fut fait chevalier en 1865 et qu'il vecut "centenaire"; il n'a laisse de souvenir dans l'histoire que comme pere d'Andre Hallays et comme auteur d'une Histoire de la censure theatrale en France [...]. (Krakovitch: 55)

La sous-serie F/21 relative au ministere des beaux-arts--et partant du theatre --, contient en effet une fiche indigente (F/21/958) sur Hallays-Dabot. Ailleurs pourtant, les sources sont plus riches qu'il n'y parait. La sous-serie F/18, qui concerne l'imprimerie, la presse et la censure, retrace ses etats de service au sein du ministere de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts, depuis son entree en fonction le 1er aout 1850 jusqu'a sa retraite forcee le 16 fevrier 1879. Ailleurs encore, la division F/17 relative a la seule instruction publique fait un inventaire des versements accordes aux fonctionnaires, inventaire dans lequel une chemise (F/17/3164)--certes assez mince mais non sans interet pour notre etude--collectionne quelques lettres d'Hallays-Dabot sollicitant une souscription. Enfin, tous les proces-verbaux signes de sa main sont autant de temoignages sur les conditions de travail du censeur.

Ainsi, en recoupant ces quelques sources manuscrites avec celles de la bibliotheque de la Sorbonne, du cadastre ou des annales de concours, nous sommes parvenus a definir les contours d'une ascendance inattendue et d'un parcours universitaire et professionnel singulier, contours d'autant plus cruciaux qu'ils dessinent la la silhouette d'un homme qui a surveille de pres et pendant plus de vingt ans, toutes les scenes du theatre francais. Les questions sont nombreuses en effet: comment une telle "vocation" a-t-elle pu etre motivee? Quel role le censeur a-t-il joue au sein de l'administration? Quels furent ses rapports avec la hierarchie? Et surtout, quelle fut son incidence reelle sur la production theatrale? Tels sont les quelques points encore obscurs que notre etude tachera d'elucider.

Son veritable nom--consigne dans le"dossier du personnel" (F/17/20924)--est en realite Victor Henry Hallays. Le patronyme compose--Hallays-Dabot--et qu'il a conserve jusque dans ses livres, est le nom que s'est choisi son propre pere: Pierre-Victor Hallays, chef de l'institution Hallays-Dabot. Ne le 15 juillet 1782, ce dernier perdit son pere--M. Hallays--lorsqu'il etait encore enfant et sa mere "epousa en secondes noces M. Dabot, qui dirigeait une institution a Paris" (1867: 3). Fondee rue de l'Estrapade derriere le Pantheon (1) par M. Dabot au moment ou Napoleon constitue l'Universite, l'institution Hallays-Dabot est continuee pendant plus de trente ans par son beau-fils Pierre-Victor Hallays et pere du futur censeur. Celui-ci est dans un premier temps maitre-repetiteur, puis de 1817 a 1838 (2) il succede au fondateur apres avoir rebaptise l'institution sous le double patronyme Hallays-Dabot. L'instituteur devient avec le temps un personnage important: en 1833, il est fait chevalier de la Legion d'honneur par Guizot lui-meme (a l'epoque meme ou ce dernier promulgue sa fameuse loi sur l'instruction primaire) puis est nomme doyen des chefs d'institution.

C'est donc au sein d'un environnement intellectuel et exigeant que son fils Victor nait et grandit. Nous ne connaissons pas les camarades que le jeune garcon a pu cotoyer, mais nous savons en revanche que la pension a compte parmi ses ecoliers des noms prestigieux qui ont souvent entretenu avec son pere d'excellentes relations: tout d'abord, le philologue Victor Le Clerc. (Renan: 9-14) (3) Celui-ci a recu tres jeune l'enseignement de Pierre-Victor Hallays auquel il est reste uni, malgre la difference d'age, par une amitie inebranlable au point de l'instituer son executeur testamentaire et son heritier. Ainsi, a la mort de son eleve, Pierre-Victor Hallays fait immediatement don a la Sorbonne de la bibliotheque de son ami. Victor Le Clerc a sans doute eu une influence intellectuelle sur le jeune Hallays du fait meme de son aura et de l'amitie qui le liait a son pere. Ses preoccupations ont en outre rencontre celles du futur censeur: l'helleniste qui a traduit les Lois de Platon a en effet ecrit Pensees de Platon sur la religion, la morale, la politique (Auguste Delalain, 1819) dont l'un des chapitres est justement intitule "De la censure dramatique" Or on se souvient que le premier ouvrage d'Hallays-Dabot remonte justement a Platon et ses fameuses Lois.

En dehors de cette personnalite marquante mais plutot conservatrice, nombreux sont les pensionnaires de l'institution qui ont non seulement fait date dans l'histoire du theatre--ou plus largement dans celle du spectacle--mais qui ont en outre pris position contre la censure. Etrange coincidence donc qui fait se cotoyer, au sein d'une meme ecole, de futurs dramaturges, compositeurs, ou critiques d'un cote, et censeur dramatique de l'autre...

Ainsi, Charles Gounod se souvient-il avec emotion de la chaleur de PierreVictor Hallays a son arrivee, alors qu'il n'a qu'onze ans. Dans son autobiographie--Memoires d'un artiste--, le compositeur retrace ses premieres annees passees a la "pension Hallays-Dabot":

Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre que celui que je recus d'eux; [...] En effet, des deux annees que j'ai passees dans sa maison, je n'ai garde aucun souvenir penible. Son affection pour moi ne s'est jamais dementie; j'ai constamment trouve en lui autant d'equite que de bonte; et, lorsqu'a l'age de onze ans, il fut decide que j'entrerais au lycee Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regarde comme un devoir de faire ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a ete pour moi. (Gounod: 12)

Lorsque Gounod quitte la pension, Victor Hallays vient de naitre. Ce dernier ne l'a donc pas connu mais sans doute en entendra-t-il parler au sein de la famille. En revanche, le jeune Victor rencontrera Emile Augier, autre personnalite du theatre, qui aura a subir les foudres de la censure. Vers onze ans, le futur dramaturge est en effet interne a la pension Hallays-Dabot dont il suit toutes les classes. Cette ecole permet d'ailleurs a Augier de rencontrer Gounod comme le compositeur le raconte dans ses Memoires:

Je connais, ou plutot j'ai connu jadis, dans mon enfance, Emile Augier, avec qui j'ai joue au cerceau dans le Luxembourg; mais depuis, Augier est devenu celebre; moi, je n'ai pas de credit, et le camarade d'enfance ne se souciera sans doute guere de refaire une partie autrement risquee qu'un tour de cerceau! (Gounod: 51)

Adultes, ils finissent par travailler ensemble. Mais des strophes entieres du livret d'opera Sapho ecrit par Augier seront censurees. Et le dramaturge n'en a pas fini avec la Commission d'examen: dans sa Diane (1852), les allusions politiques sont jugees trop violentes, Pierre de touche (1853) semble trop subversif et Le Mariage d'Olympe (1858) est un moment interdit. Deux grands noms du spectacle se frequentent donc depuis l'enfance sans se douter que le tout jeune fils de l'instituteur participera, directement ou non, a leur interdiction. D'ailleurs, dans ses rares evocations d'Emile Augier, Victor Hallays n'est guere tendre. Ainsi par exemple, lorsqu'il rappelle, dans La censure dramatique et le theatre, I'interdiction du Fils de Giboyer, le censeur contredit la version colportee par les journaux, citant la version officielle du Moniteur: "la piece de M. Augier n'a jamais ete defendue, et la haute intervention de Sa Majeste ne s'est exercee en aucune facon au sujet de cet ouvrage." (Hallays 2: 78). Le rapport de censure corrobore cette version. La piece d'Emile Augier n'a en effet jamais ete defendue, mais elle n'a pas non plus ete interdite, contrairement a ce que semble suggerer Victor Hallays. Le rapport montre qu'il s'agit d'abord et surtout d'une question d'opportunite, les inspecteurs s'en remettant explicitement au ministre pour decider de son sort (F/21/966). Bien qu'il ait frequente la meme institution que son aine, Hallays ne protegera pas particulierement le dramaturge. En revanche, et malgre ses deboires, Augier ne sera pas de ceux qui combattront la censure avec le plus d'opiniatrete. Odile Krakovitch (dans son ouvrage a paraitre sous le titre La Plume et les ciseaux: Censeurs et dramaturges au XIXe siecle) classe en effet les dramaturges en trois groupes selon leur reaction face a la censure: les "collaborateurs": Scribe, Alexandre Dumas fils, Labiche; les "resignes": Nerval, Vigny, Balzac, pour la monarchie de Juillet, Musset, Augier, Sardou, George Sand, Paul Meurice pour le Second Empire; les "resistants" enfin: Hugo, Alexandre Dumas pere, Frederick-Lemaitre, Felix Pyat et Eugene Sue. Augier a donc vis-a-vis de la censure une position intermediaire, et l'enseignement qu'il a recu a la pension n'y est peut-etre pas etranger. En revanche, Saint Marc Girardin, autre pensionnaire de la fameuse institution, est l'un de ceux qui luttent avec le plus de determination contre la censure. Son premier article au Mercure s'ouvre ainsi sur le mot de Beaumarchais: "auteur, oseur." Le theatre n'a de sens que s'il s'engage. Aussi attaque-t-il les plus timores de la scene francaise. Cet engagement du critique, Charles Labitte l'evoque en des termes tres forts:
   Il attaquait l'etroit systeme des prohibitions en litterature, il
   se declarait partisan du laissez faire et du laissez passer. [...]
   Pour comble de bonheur, la censure, dont le regne allait
   prochainement finir, supprima le dernier des articles sur
   Beaumarchais; on se l'arracha quelques mois plus tard.


Aussi Beaumarchais devient-il le symbole de la lutte contre l'oppression. Il n'est peut-etre pas anodin que le fils du censeur, le futur Andre Hallays, ait luimeme consacre une oeuvre a celle de Beaumarchais...

L'environnement culturel et intellectuel dans lequel evolue le jeune Victor semble donc le predisposer, non pas a la censure, mais au monde des lettres et des arts. Et sans doute la frequentation des grands noms de l'epoque par l'intermediaire de son propre pere ne l'a-t-elle pas conduit par hasard au ministere des beaux-arts. Mais a la difference des directeurs des beaux-arts connus generalement pour avoir ete eux-memes dramaturges au XIXe siecle--que l'on songe a Auguste Romieu et au succes du Sous-prefet s'amuse ou a Camille Doucet, dramaturge au theatre de l'Odeon (Hallays 2: 56)--les censeurs sont d'abord des fonctionnaires.

Apres de probables etudes dans l'institution de son pere, Victor Hallays est "eleve de philosophie" (F/17/4145) au lycee Henri iv rebaptise au cours de l'annee de son baccalaureat (de 1848 a 1849) lycee Corneille. A cette epoque, il vit encore chez ses parents au 187 rue Saint Jacques. En 1848, il reussit le concours de l'Ecole nationale d'administration en obtenant le 86e rang. Howard Machin et Vincent Wright retracent le parcours singulier de cette ecole d'Administration, ancetre de l'E.N.A., nee et morte sous le gouvernement provisoire de la seconde republique. L'examen pour la premiere promotion d'eleves a lieu en mai 1848. 865 candidats passent une epreuve orale qui comprend des questions de grec, de latin et d'histoire litteraire, de litterature francaise et d'arithmetique, geometrie et algebre. Seuls 258 seront admis. Contre une legende tenace, les deux chercheurs refutent l'idee selon laquelle tous les eleves de l'ecole auraient occupe de brillantes fonctions:

Boulatignier, conseiller d'Etat et ancien professeur a l'ecole, qui suivit leurs carrieres tres soigneusement, etait beaucoup plus pres de la verite lorsqu'il ecrivait a leur sujet: "combien de deceptions et de ruines a cote de quelques elevations et de carrieres bien conduites." (Machin: 618)

A l'instar de ces premiers "enarques," la carriere de Victor Hallays est loin d'etre fulgurante. Il entre au ministere de l'instruction publique dans la foulee du concours et exerce d'abord et pendant onze annees--du 1er aout 1850 au 31 decembre 1861---comme secretaire de la commission d'examen des ouvrages dramatiques (F/17/20924-25). Puis des le 1er janvier 1862, il devient examinateur dans la dite commission. Dix ans plus tard--et malgre la suppression de son poste du 30 septembre 1870 au 1er mars 1872,--, il devient inspecteur des theatres avant d'etre nomme le 15 juillet 1874 inspecteur general. A cinquante ans---le 15 fevrier 1879--, il cesse ses fonctions "pour cause de suppression d'emploi." La carriere d'Hallays-Dabot n'est donc ni rapide ni particulierement prestigieuse. Son salaire n'est d'ailleurs pas tres eleve pour l'epoque: sa premiere paye (en tant que secretaire) s'eleve a 2400 francs; celle d'examinateur a 3000; d'inspecteur des theatres a 5000 et d'inspecteur principal a 6000.

Surtout son premier ouvrage sur la censure theatrale ne rencontre pas le soutien dont il aurait espere beneficier aupres de sa hierarchie. Son dossier personnel (F/17/3164) fait etat d'un demande de souscription aupres du ministre pour financer l'Histoire de la censure theatrale en France:
   Paris le 22 avril 1862

   Monsieur le Ministre,

   J'ai l'honneur de soumettre a la haute appreciation de votre
   Excellence l'histoire de la censure theatrale en France que je
   viens de publier.

   Un ouvrage sur la censure theatrale, qui n'est pas un pamphlet,
   mais une etude serieuse et une etude ecrite au point de vue
   gouvernemental et conservateur, s'adresse a une classe restreinte
   de lecteurs et la vente ne saurait etre ni bien rapide, ni bien
   fructueuse. Aussi serai-je tres heureux si ce livre, qui m'a
   demande de longues recherches et qui retrace tout l'historique
   d'une des institutions administratives dependant de votre
   ministere, paraissait a Votre Excellence assez digne d'interet pour
   qu'elle voulut bien l'honorer d'un certain nombre de souscriptions.

   J'ai l'honneur d'etre, Monsieur le Ministre,

   De votre Excellence

   Le tres respectueux serviteur

   Victor Hallays

   Membre de la commission d'examen des ouvrages dramatiques


Mais la reponse est sans appel. Le volume, du fait de sa petite taille, serait appele a "une vente facile" Son format est celui "requis pour l'exposition dans les gares et chemin de fer [et] son merite en garantit le succes." Il n'y a pas lieu de souscrire, decide donc le comite dans la seance du 28 mai 1862 (F/17/3164). Outre la mauvaise foi evidente avec laquelle le comite refuse, au nom d'un pretendu succes populaire, la souscription demandee, on decouvre combien cette Histoire de la censure est loin d'etre un ouvrage de commande. La bonne critique de Boilay dans le Moniteur ne suffit pas a permettre a Hallays-Dabot de rentrer dans ses frais. Apres une seconde lettre de doleance date du mardi 11 juin 1862, l'homme doit compter sur deux interventions de Camille Doucet et du chef de la division du cabinet et des sciences et lettres pour trouver enfin satisfaction. Nous y apprenons qu'il est charge de famille--son fils, qui deviendra le celebre Andre Hallays, a trois ans--, qu'il n'est pas riche et qu'il est un fonctionnaire consciencieux:
   Paris le 12 juin 1862

   Mon cher ami,

   Hallays ecrit au Ministre pour remercier son Excellence d'avoir
   fait faire un article pour le Moniteur a propos de son ouvrage sur
   la censure. Hallays aurait desire obtenir une souscription, le
   crois qu'il vaudrait mieux que la bienveillance du Ministre se
   formulat autrement? Un encouragement de mille francs sur le fonds
   des Lettres serait, je crois, un tres bon et tres juste temoignage
   d'interet accorde a un brave et honnete homme qui a fait un
   excellent livre et qui est, en outre, un excellent employe. Marie
   et pere de famille, Hallays n'est pas riche, son traitement n'est
   que de 3,000 francs et deux de ses collegues en ont 5,000. Il ne se
   plaint pas, mais il merite que la bonte du Ministre ne s'arrete pas
   en si bon chemin.

   Plaidez donc en toute securite sa cause aupres de son Excellence,
   et je suis sur que vous la gagnerez.

   Tout a vous
   Camille Doucet


Le chef de la Division du cabinet des sciences et lettres rencherit le 17 juin 1862: il conteste le "succes productif" promis a l'ouvrage. Il s'agit certes d'un "livre serieux, fruit de recherches consciencieuses, compose a l'aide de documents authentiques et surs, qui est fait avec beaucoup de soin et de methode, ecrit d'un style facile et correct, et qui se fait remarquer par la justesse des appreciations et un grand esprit d'impartialite", mais qui n'est surement pas appele a un succes populaire. Le 21 juin 1862, une somme de cinq cents francs lui sera finalement allouee "pour encouragement aux Sciences et aux Lettres."

Hallays-Dabot en 1862 est donc un examinateur applique et implique, auteur d'une Censure dramatique qui est la justification meme de toute l'entreprise administrative a laquelle il collabore. Pourtant et malgre ses bons et loyaux services, Hallays-Dabot n'est pas reconnu par sa hierarchie autant qu'il le voudrait. Son poste d'examinateur est supprime en 1871, au moment meme ou il s'apprete a publier son second volume--La censure dramatique et le theatre --a la gloire de la censure. Une lettre adressee au ministre des beaux-arts temoigne de ce desenchantement:
   Paris, 19 juin 1871

   Monsieur le Ministre,

   Permettez moi de vous adresser un petit travail que je publie sur
   la censure dramatique et qui complete une histoire de la censure en
   France, parue il y a neuf ans. Cet opuscule n'est point une
   defense; il n'a qu'un but, c'est d'etre l'expose impartial et
   succinct des efforts d'honnetes gens pour le bien.

   N'ayant pu, Monsieur le Ministre, avoir l'honneur d'etre admis
   aupres de vous, je saisis cette occasion pour vous dire en deux
   mots le fond de la reclamation que je desirais vous exposer, ainsi
   que je l'ai fait devant M. le Directeur des Beaux-Arts; c'est que
   si des necessites politiques ont pu demander la suppression de
   certains emplois, il est au moins penible, quand on a mis, vingt
   annees durant, ce que l'on a d'activite et ce que l'on peut avoir
   d'intelligence au service de l'Etat de voir ainsi sa carriere
   absolument brisee. C'etait cette situation que je voulais presenter
   a votre justice. Daignez agreer, Monsieur le Ministre, mes hommages
   les plus respectueux,

   Victor Hallays-Dabot

   Ancien membre de la commission d'examen des ouvrages dramatiques


En 1872, il est finalement retabli dans ses fonctions au grade cette fois d' inspecteur des theatres, puis en 1874 a celui d'inspecteur general. Hallays-Dabot prend ainsi la direction de la commission a une epoque decisive, celle ou les proces-verbaux tombes en desuetude depuis 1867 reapparaissent sous l'Etat de siege. Aussi les Archives nationales consignent-elles de precieux documents sur le travail effectif d'Hallays-Dabot qui signe avec de Forges la plupart des rapports. Et une fois encore, nous decouvrons combien la marge de manoeuvre du censeur est circonscrite, limitee et souvent meme meprisee. Les orientations des censeurs sont en effet fluctuantes, presque toujours soumises au bon vouloir de leurs superieurs. Ainsi, comme le rapporte Hallays-Dabot, les deux ministres, M. de Morny et M. Walewski, imposent a la commission, et en fonction de leurs convictions propres, des orientations manifestement contradictoires: ainsi, le premier (Hallays 2: 19) fait un jour appeler la commission d'examen dans son cabinet l'enjoignant de faire preuve d'une certaine latitude a l'egard des pieces dites immorales--l'interdiction de la Dame aux Camelias le scandalise par exemple--et exigeant en revanche une extreme vigilance a l'egard des drames politiques. Arrive au pouvoir, le second (Hallays 2: 27) s'empresse de donner a la commission une tout autre orientation: il est contre l'immoralite au theatre. La Dame au Camelias ne peut et ne doit pas etre jouee. Ces fluctuations liees aux orientations politiques et aux changements de gouvernement semblent desorienter les censeurs. Non seulement, il n'existe pas a proprement parler de texte juridique encadrant la commission d'examen, mais en plus, les ministres se contredisent sans vergogne a chaque passation de pouvoir. Aussi, a l'occasion de la reprise de Toussaint Louverture de Lamartine, le 7 avril 1876, Hallays et Forges manifestent-ils ouvertement leur desarroi au ministre des beaux-arts:

Les questions de cette nature [i.e.: faut-il ou non laisser chanter la Marseillaise sur scene ] vont fatalement se multiplier aujourd'hui. Maintenant que la levee de l'etat de siege a remis entre les mains de Monsieur le Ministre l'autorisation des pieces, qui, depuis cinq ans, appartenait au gouverneur de Paris, les auteurs, plusieurs ne l'ont pas dissimule, pensent avoir droit a des franchises plus grandes au point de vue politique. Dans cette situation, les membres de la commission d'examen, inspecteurs des theatres, ont besoin d'instructions nouvelles. Ils demandent a M. le Ministre la permission de lui signaler la question et de le prier de vouloir bien leur faire connaitre dans quelle mesure ils doivent proceder a l'avenir. (F/ 21/ 4635 f 6)

Sans ligne directrice ferme, le travail des censeurs est bien souvent une affaire de sensibilite de personne, de connivence avec le pouvoir, d'anticipation des reactions des ministres, et moins de jugements propres emanant de leurs seules convictions. Aussi, les proces-verbaux eux-memes sont-ils souvent contredits ou meme reecrits selon les circonstances. L'exemple le plus stupefiant est sans doute celui du Candidat de Gustave Flaubert. En decembre 1873, la piece sur le point d'etre representee au Theatre du Vaudeville est soumise a la commission d'examen. Si le sort de la piece avait ete entierement mis entre les mains des inspecteurs Hallays-Dabot et Forges, celle-ci n'aurait certainement jamais vu le jour. Le 26 decembre 1873, les deux inspecteurs ecrivent au ministre et se prononcent pour l'interdiction de la piece. Ils condamnent en effet la mediocrite du personnage (si typiquement flaubertien) et voit dans cette satire un veritable danger pour la Chambre des deputes:

[...] malgre cette indecision et ce vague dans la peinture des partis, nous ne penserions pas pouvoir proposer l'autorisation du Candidat. Nous regardons comme inopportun de montrer une espece d'imbecile, tel que Rousselin, sans aucune valeur, trompe par sa femme de la facon la plus grossiere, dupe par tout le monde, et, au denouement, triomphant, grace a toutes ses roueries et aux rotes achetes, et venant, en definitive, sieger a Versailles, a l'Assemblee Nationale. Nous croyons que la Chambre pourrait, et a juste titre, se montrer blessee de cette peinture et trouver regrettable de voir sur le theatre, non pas peut-etre la satire des intrigues electorales, mais leur succes. En dehors meme des legitimes susceptibilites des deputes, il nous semble mauvais pour l'esprit public de laisser populariser par le theatre des attaques de cette nature. On ne les a pas tolerees dans des cas moins graves; celles-ci nous semblent donc tout a fait inadmissibles.

Toutefois, comme il y a la une question politique, dont il appartient au gouvernement d'apprecier le plus ou moins de gravite, nous aurons l'honneur d'attendre les ordres de M. le Ministre, avant d'adresser, ainsi que nous le faisons pour les pieces ordinaires, le manuscrit et un rapport a M. Le Gouverneur de Paris. (F/21/4635 f 213)

Pourtant, le ministere des Beaux-Arts dejuge les deux inspecteurs et autorise la piece "moyennant les modifications indiquees par un double trait par le sous-secretaire detat" (F/21/4635 f 212). Hallays et Forges reecrivent donc le 5 janvier 1873 un nouveau rapport en contradiction complete avec le precedent:

Cette peinture de moeurs politiques n'a pas un relief assez puissant pour qu'aucun parti puisse se trouver serieusement blesse. Le parti legitimiste est le plus directement attaque. Quelques suppressions attenueraient en grande partie cet inconvenient. Quant au role du futur depute, il n'est pas sans grande gravite sans doute par le ridicule dont l'auteur l'entoure. Nous nous sommes demandes jusqu'a quel point ce personnages pourraient etre blessant pour les membres de la Chambre.

Apres mur examen, l'avis de l'administration serait qu'il y a lieu, moyennant quelques suppressions, de laisser le theatre du vaudeville tenter, a ses risques et perils, la representation de cette comedie. (F/21/4635 f 214)

La reticence et la susceptibilite des deux inspecteurs, dans ce que nous pourrions appeler un camouflet, est sensible jusque dans l'absence de leur signature. Les deux censeurs se refugient derriere un prudent "avis de l'administration" et se dedouanent de toutes recriminations en invoquant les "risques et perils" que le prendrait le theatre en laisser jouer la piece de Flaubert.

A l'inverse, lorsque les deux censeurs estiment que le moment est enfin favorable pour laisser monter le Roi s'amuse de Victor Hugo sur une grande scene parisienne--en l'occurrence le theatre de la Porte-Saint-Martin--avant de donner un accord pour les scenes dites de banlieue trop enclines, selon eux, aux debordements populaires (F/21/4635, f 170), ils sont une fois encore desavoues par leur hierarchie. En effet, le 18 juin 1873, M. Cosse-Brissac, l'officier charge du service des theatres, adresse une lettre au directeur de la Porte-SaintMartin afin de lui signifier que "la reprise de ce drame est [jugee] inopportune" (F/21/4635, f 168).

Pascal Ory regrettait que la censure ait suscite davantage de polemiques que d'etudes historiques serieuses (Ory: 9) et il est curieux de constater que plus de treize ans apres nous en sachions toujours aussi peu sur ceux qui la pratiquent. Le censeur reste l'objet de tous les fantasmes surtout lorsqu'il acquiert le statut d'inspecteur general. On l'imagine dote d'un pouvoir prodigieux, capable de faire et de defaire les spectacles sur une simple note. Or l'exemple d'HallaysDabot temoigne du contraire. On decouvre ici que le censeur est d'abord un simple fonctionnaire souvent malmene par sa hierarchie, remercie du jour au lendemain pour << suppression de postes >>, quemandant des souscriptions pour rentrer dans ses frais, desoriente par les desiderata contradictoires de ses superieurs, et souvent meme dejuge dans son travail ou bien, si l'on ose dire, censure dans l'exercice meme de ses fonctions.

OUVRAGES CITES

A la memoire de Pierre-Victor Hallays-Dabot, chef d'institution honoraire, doyen des chefs d'institution de Paris, ancien membre du conseil academique, chevalier de la legion-d'honneur, Societe des chefs d'institution des departements de la Seine, de Seine-et-Marne et de Seine-et-Oise, 23 octobre 1867.

Blanchard, Sandrine. "La censure en un clic" Le Monde, 3 avril 2010.

Chauvin, Victor. L'Histoire des lycees et colleges de Paris; suivi d'un appendice sur les principales institutions libres et d'une notice historique sur le Concours general depuis son origine jusqu'a nos jours. Paris: L. Hachette, 1866.

Gounod, Charles, Memoires d'un artiste (Calmann Levy, 1896). Teddington: The Echo library, 2008.

Hallays-Dabot, Victor. Histoire de la censure theatrale en France. Paris: E. Dentu, 1862. La Censure dramatique et le theatre. Histoire des vingt dernieres annees (1850-1870). Paris: E. Dentu, 1871.

Inizan, Christelle. "L'illustration d'art: de la taille-douce a la litho, deux exemples parisiens," Livraisons d'histoire de l'architecture (2006), vol.11, pp.83-94.

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Clelia C. Anfray

Membre associe

Institut des textes et manuscrits modernes

NOTES

(1) L'institution prendra le nom de "pension Leveque et Bailly" dans laquelle Baudelaire sera lui-meme pensionnaire.

(2) Bien qu'il cede la direction de son institution a Edmond Galleron a partir de 1838, Pierre-Victor Hallays reste proprietaire des lieux comme le montre Christelle Inizan dans un article consacre aux imprimeries du Ve arrondissement de Paris: "Les actes indiquent [...] qu'un certain Victor Louis Hallays RESTe proprietaire du sol "situe a l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade et de la rue des Irlandais (Archive de Paris, D1P4/1025, calepins du cadastre de 1876, maison du 187 rue Saint-Jacques; calepins du cadastre de 1881, Alfred Salmon pour la construction, Victor Louis Hallays pour le sol)."

(3) Le Clerc herite de la chair de rhetorique au lycee Charlemagne, dispense des cours a Michelet et Remusat, est appele en 1824 a la chair d'eloquence latine a la Faculte des lettres de Paris avant d'etre nomme a la Commission de l'histoire litteraire de la France.
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Author:Anfray, Clelia C.
Publication:Nineteenth-Century French Studies
Article Type:Biography
Geographic Code:4EUFR
Date:Mar 22, 2011
Words:4952
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