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Claire d'albe ou l'anti-Roman feminin.

AU Grand Siecle, plusieurs auteurs feminins refuserent la dichotomie de vierge/prostituee qui impregne la litterature du debut du [XVII.sup.e] siecle (1) pour developper une figure qui affronte des dilemmes moraux et les resout d'une maniere parfois non conforme aux prescriptions de la " vraisemblance " ; il suffit de citer l'aveu et la retraite subsequente de la Princesse de Cleves. Cependant, au Siecle des Lumieres, on se retrouve dans une impasse. L'heroine romanesque du [XVIII.sup.e] siecle semble regresser par rapport a celle du Grand Siecle dans la mesure oU elle devient un archetype fixe ; de nombreuses representations de la femme essentiellement mortifere ou vertueuse enferment le genre feminin dans une sorte de polarite predeterminee. (2) Le " progres " engendre par les Precieuses est suspendu, immobilise par le retour aux stereotypes de la periode baroque : le personnage feminin du Siecle des Lumieres est naturellement " bon " (mere, vierge Marie, religieuse) ou " mauvais " (figure sexuee ou diabolique). Il suffit de mentionner Mme de Merteuil (Laclos), les coquettes de Challe, Mme de Lu (3) (Duclos), Manon (Prevost), les libertines de Sade, et de les comparer a la moralite de Pauline (Tencin), de Zilia (Graffigny), des heroines exemplaires de Riccoboni et de Mme Leprince de Beaumont. Comme l'indique ce petit echantillonnage, le traitement de la femme varie selon le genre du roman (sentimental/libertin), la figure feminine restant sujette a cette polarite. On pourrait donc qualifier la femme de mythe, de creature depersonnalisee, quasiment standardisee par la fiction. Ruth P. Thomas reduit le sort feminin a un aphorisme : " [female heroines of the eighteenth century] tread narrow paths of female innocence and purity. When they stray, they die " (Thomas, " 'et je puis dire' " 7). L'etiquette " Siecle des Lumieres " parait donc quelque peu contradictoire en ce qui concerne la condition feminine.

Claire d'Albe [1799] de Sophie Cottin temoigne pourtant d'une representation extraordinaire des topoi romanesques et des conventions sociosexuelles. Ce roman epistolaire s'avere un palimpseste en ce sens qu'il honore les codes sociaux et litteraires au point de les demanteler, les contrecarrer, et les infirmer. (4) Le texte a plusieurs couches narratives, ou hypodiegetiques ; comme le souligne Joan Hinde Stewart, " [...] the reader must uncover the sense of the novel by considering two levels of 'truth': this is a book confronting culturally mandated language with 'brutal' realities " (175). Ainsi, l'oeuvre maintient des discours vertueux, maternels et religieux dans l'intention de les detruire. Dans ce travail, nous nous proposons d'etudier Claire d'Albe comme un roman " a antitheses ", un texte qui integre de nombreuses contradictions qui confondent deliberement certains poles traditionnels tels le vice et la vertu, la bonne mere et la mere denaturee, l'etre et le paraitre, la sexualite et la piete. La confusion de ces paradoxes sert a creer un univers textuel fort subversif.

Claire est la femme vertueuse par excellence, la personnification meme de la femme en tant que mythe ; Frederic la baptisera en effet " inconcevable Claire " (84). Jeune et belle, la protagoniste est mariee depuis sept ans. Le mariage est donc une routine, une banalite : le roman debute symboliquement par " la fin (non)euphorique "5 (qui existe a l'exterieur de la diegese), et suit sa metamorphose progressive en fin dysphorique (mort qui, paradoxalement, paraitra heureuse). Le roman dans son entier peut donc etre considere comme un recit " a l'envers " ; traditionnellement, les conventions romanesques prescrivent souvent le mariage comme conclusion, comme couronnement d'une longue trajectoire feminine, mais Claire d'Albe presente l'etat conjugal comme un point de depart malheureux dont l'heroine doit se tirer. De cette maniere, l'oeuvre evoque La Princesse de Cleves, une sorte de prototype structurel de Claire d'Albe : la formule topique du triangle amoureux emprisonne les deux heroines dans une " fin " traditionnellement heureuse, notamment le mariage, qui est en effet un debut tragique.

A l'age de quinze ans, Claire epouse un vieillard comme le souhaite son pere mourant, et devient ainsi victime d'un rite patriarcal. Elle adore ses deux enfants, Adolphe et Laure, et la famille " heureuse " habite la campagne.6 Mais l'arrivee du jeune Frederic, fils adoptif de M. d'Albe, destabilise cet univers idyllique, region bucolique qui est souvent decrite en detail, et qui revet quelques vestiges stylistiques de l'esthetique pastorale, et particulierement precieuse, dont l'hyperbole :

[...] les bords du Cher, couverts de bocages et de prairies, sont riants et champetres ; ceux de la Loire, plus majestueux, s'ombragent de hauts peupliers, de bois epais et de riches guerets [...]. [...] de tous cotes on decouvre une vaste etendue de terre riche de fruits, paree de fleurs, animee par les troupeaux qui paissent dans les paturages. [...] [C'est] la plus magnifique vue que l'on puisse imaginer. Le chateau est vaste et commode [...] je m'en suis approprie une aile afin d'y fonder un hospice de sante oU les ouvriers malades et les pauvres paysans des environs puissent trouver un asile [...] (14-15).

Le caractere utopique de ce paysage, conforme aussi a la convention pastorale, est en effet diametralement oppose a la veritable situation de Claire. On peut y identifier l'opposition de " l'etre " et du " paraitre " qui regit le cadre romanesque ainsi que les personnages : alors que Claire tache de se convaincre de la bonte de son mari (le paraitre), il est en fait une brute jalouse et manipulatrice (l'etre).7 L'heroine reconnait elle meme que ses sentiments participent a ce schema de l'etre et du paraitre, (8) ou a l'hypocrisie morale : " Je sais que le bien qu'on fait aux autres est une jouissance ; mais je le dis plus que je ne le sens [...] " (72). D'une certaine maniere, Claire cree, ou relate dans ses lettres une illusion narrative (a savoir une scene pastorale paradisiaque), afin que le texte puisse la demanteler et la detruire. C'est dans ces collines champetres que Frederic tombe sous le charme de la protagoniste, qu'il associe a la nature. (9) Les bonnes actions charitables (et chretiennes) de Claire, qui fonde l'hospice de sante, l'assimilent a l'ascete feminine ; ses gestes vertueux et desinteresses sont nombreux, mais ils operent sur un registre double, et de facon quasi antithetique : d'une part, ils contribuent a la notion de femme mythique et sainte, et d'autre part, ces sacrifices altruistes menent a la manifestation et a la culmination de sa sexualite. Ce sont en effet la vertu et la bonte (maternelle (10) et chretienne) de Claire qui eveillent l'amour du jeune Frederic, qui la voit comme " ce qu'il y a de plus parfait au monde " (54). Qui plus est, il l'admire pour son obeissance passive : " il faut que chacun prenne la place qui lui convient : celle de madame d'Albe est d'etre adoree en remplissant tous ses devoirs [...] " (71), et finalement, il l'associe a une sainte :

si tu n'es pas un ange qu'il faille adorer, et que le ciel ait prete pour quelques instants a la terre ; si tu es reellement une creature humaine, dis-moi pourquoi toi seule as recu cette ame [sic], ce regard qui la peint, ce torrent de charmes et de vertus qui te rendent l'objet de mon idolatrie ? (82, nous soulignons).

La suggestion que Claire n'est pas " une creature humaine " est de premiere importance ; en creant un personnage inimaginable, " inconcevable ", qui ne reste pas fidele a cet etat original, Cottin refuse l'archetype de l'epouse vertueuse et envisage un etre plus complexe (84). (11) Ces contradictions fondamentales qui jalonnent le recit engendrent un univers textuel souvent fragile et deroutant ; ce qui rend Claire essentiellement " bonne " (la vertu et la maternite) sera effectivement ce qui mene a sa " chute morale " et sexuelle. (12) Le registre double d'une narration palimpseste et polysemique est a nouveau mis en evidence. Par exemple, on ne peut que discerner de l'ironie dans cet enonce d'une epouse qui a deja avoue son malheur et son insatisfaction conjugale : " une femme qui aime son mari, compte les jours oU elle a du plaisir, comme des jours ordinaires, et ceux oU elle lui en fait, comme des jours de fete " (22). Ces oppositions narratives semblent presenter une sorte de jeu perpetuel d'affirmation/infirmation, mettant en doute tout comportement qui risque de qualifier Claire d'archetype. Comparons ces deux observations antithetiques dans la meme Lettre III, de Claire a Elise, sa confidente : " Je suis seule, il est vrai, mon Elise, mais non pas ennuyee ; je trouve assez d'occupation aupres de mes enfants, et de plaisir dans mes promenades, pour remplir mon temps " (18), et " Elise, le monde m'ennuie, je n'y trouve rien qui me plaise " (20). La contradiction est bien intentionnelle. La protagoniste est un etre partage, divise : il s'agit d'une heroine romanesque conventionnelle et d'une anti-heroine, qui remet cette derniere en question. L'auteur veut attirer l'attention du lecteur sur le fait que Claire ne fait que participer a une illusion, un simulacre de vertu et de devoir maternel et chretien. La protagoniste constitue un personnage imaginaire dans un roman, mais elle est aussi une creation " fictive " dans le role subalterne que lui impose la societe et son mari, qui annonce : " c'est [aux hommes] a creer le gouvernement et les lois ; c'est aux femmes a leur en faciliter l'execution [...] " (40-1). C'est precisement ce modele phallogocentrique qui doit etre renverse.

Les antitheses et les couches hypodiegetiques predominent egalement dans une lettre de Frederic, destinee a Claire. Il etablit un parallele entre l'objet de ses affections et la perfection paradigmatique, identifiant Claire a la Vierge Marie, mais Frederic ajoute a son discours habituel un commentaire particulierement interessant :

O Claire ! [...] si vous voulez qu'on puisse aimer une autre femme que vous, cessez d'etre le parfait modele qu'elles devraient toutes imiter : ne nous montrez plus qu'elles peuvent unir l'esprit a la franchise, l'activite a la douceur, et remplir avec dignite tous les petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les assujettissent (100, nous soulignons).

La proximite de ces deux observations est fort intentionnelle ; la femme parfaite est justement celle qui est assujettie, celle qui souffre des prescriptions sociales qu'on lui impose. Le passage evoque egalement l'intransigeance de la predestination feminine (" leur sexe et leur sort "), ce qui est capital dans ce recit. Rappelons la formule topique (transgression--punition) qui a programme la litterature baroque et celle des Lumieres. Conformement aux horizons d'attente du lecteur, la protagoniste fait allusion a sa propre predestination dans une lettre a Elise : " Non, je ne peindrai pas ce que j'eprouvais : la pitie, l'emotion, l'image de l'amour enfin, tel que j'etais peut-etre destinee a le sentir " (82-3, nous soulignons). L'heroine semble consciente du fait qu'elle ne peut pas transgresser et survivre, selon les conventions romanesques : " si je suis a toi [Frederic] aujourd'hui, demain je serai dans la tombe " (125). Pourtant, l'aneantissement de cette Vierge Marie denaturee (car Claire ne se soustrait pas a la fin dysphorique) semble indiquer que le respect de la predestination feminine (c'est-a-dire l'acquiescement au mariage de convenance et la subordination subsequente de Claire) detruit le sujet feminin, et le mene a sa mort. Qui plus est, l'emploi de la preterition est curieux dans l'enonce cite ci-dessus : Claire annonce qu'elle ne peindra pas ses sentiments, mais elle les nomme tout de meme (" la pitie, l'emotion, l'image de l'amour "). La preterition parait mettre en relief une lutte interne entre la passion (sentiment de la femme mortifere) et la " non emotion " de la femme vertueuse et aseptisee, telle l'heroine du roman pieux. Et qu'est-ce que " la vertu " selon Claire ? C'est ce qui fait souffrir. Lorsque son fils lui demande la definition de ce terme, la protagoniste repond, " C'est la force, mon fils [...] c'est le courage d'executer rigoureusement tout ce que nous sentons etre bien, quelque peine que cela nous fasse " (122, nous soulignons). Pour l'heroine, la vertu chretienne est a l'origine de son affliction.

Passons maintenant a la sexualite flagrante qui impregne et qui destabilise cette oeuvre. (13) Le physique et la sensualite sont suggeres continuellement par un vocabulaire sexuel assez explicite, ce qui laisse prevoir la scene finale d'amour entre Claire et Frederic. On y trouve un lexique assez surprenant : comme nous l'avons mentionne, Claire s'integre a la nature. Par consequent, elle decrit au debut du texte l'approche du printemps et l'effet de cette saison sur son etre, employant une terminologie extremement suggestive : " penetrer ", " le desir nait ", " plaisir ", " l'union des etres ", " desirer ", " jouir ", et enfin, " la jouissance " (19). L'equation devient donc plus perceptible : la protagoniste s'assimile a la nature, et la nature, elle, est sexuelle et sexuee. La predestination, ou l'inevitabilite de la nature, dont elle se voit victime, la conduira inexorablement a l'acte physique : comme l'annonce la protagoniste, " mon sort etait fixe " (144). Mais avant d'y succomber, elle envoie Frederic chez Elise dans une tentative vaillante de guerison sentimentale. Elise, qui essaie avec M. d'Albe de separer les jeunes amants en semant de fausses rumeurs d'infidelite, avoue tout de meme que " toute force employee a combattre la nature, succombe tot ou tard " (169, nous soulignons). La nature humaine, ou plus precisement feminine, nous dit Cottin, inclut l'amour et la sexualite, et les etouffer va a l'encontre de sa constitution.

Les machinations d'Elise et de M. d'Albe sont pourtant efficaces, et Claire, qui se croit abandonnee, tombe malade par desespoir, un topos romanesque doue d'ubiquite ; le corps amoureux dans l'impossibilite de realiser ses desirs succombe souvent a la maladie. Par consequent, Claire affirme que " Frederic n'est point ce qu'il me paraissait etre " (170-1). Bien qu'elle se trompe sur son infidelite, l'enonce s'avere une mise en abime, synthese de ce recit subversif dans son entier. Lorsque les amants decouvrent la trahison, Claire est au seuil de la mort. Il semble alors que le schema transgression-punition se realisera, mais l'auteur insere une scene sexuelle qui vient bouleverser le protocole fixe et, semble legitimer implicitement les actions de la protagoniste. Frederic trouve Claire aupres du tombeau du pere qu'elle adorait, et lui fait l'amour. Elise, qui relate les derniers jours de son amie, decrit la sexualite de la scene en detail : (14)

il la serre dans ses bras, il la couvre de baisers, il lui prodigue ses brulantes caresses ; l'infortunee, abattue par tant de sensations, palpitante, oppressee, a demi-vaincue par son coeur et par sa faiblesse, resiste encore, le repousse et s'ecrie, " Malheureux ! quand l'eternite va commencer pour moi, veux-tu que je paraisse deshonoree devant le tribunal de Dieu ! Frederic, c'est pour toi que je t'implore, la responsabilite de mon crime retombera sur ta tete.--Eh bien, je l'accepte, interrompit-il d'une voix terrible, il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la possession de Claire, qu'elle m'appartienne un instant sur la terre, et que le ciel m'ecrase pendant l'eternite ! ". L'amour a double les forces de Frederic, l'amour et la maladie ont epuise celles de Claire.... Elle n'est plus a elle, elle n'est plus a la vertu, Frederic est tout, Frederic l'emporte.... Elle l'a goute dans sa plenitude, cet eclair de delice qu'il n'appartient qu'a l'amour de sentir ; elle l'a connue, cette jouissance delicieuse et unique, rare et divine comme le sentiment qui l'a creee : son ame [sic], confondue dans celle de son amant, nage dans un torrent de volupte ; il fallait mourir alors, mais Claire etait coupable, et la punition l'attendait au reveil. Qu'il fut terrible ! quel gouffre il presenta a celle qui vient rever le ciel ! Elle a viole la foi conjugale ! Elle a souille le lit de son epoux ! La noble Claire n'est plus qu'une infame adultere ! (205-206, nous soulignons).

Remarquons surtout le paradoxe qui sillonne ce passage extraordinaire : la protagoniste fait appel au ciel, mais cette narration contradictoire souligne simultanement le plaisir sexuel d'une femme mourante (situation assez " invraisemblable "). Frederic mene Claire vers la realisation de son existence etouffee, vers le plaisir physique et emotif, ou la plenitude " divin[e] ", car elle fait de lui son " Dieu ". L'aspect erotique est renforce par l'emploi des virgules qui miment la respiration ou les battements de coeur : " tant de sensations, palpitante, oppressee [...] sa faiblesse, resiste encore, " (205). Certes, le choix du mot " oppressee " est curieux, car il fait partie d'une couche hypodiegetique qui stigmatise l'oppression conjugale et feminine, et par extension, les contraintes romanesques qui prescrivent la fin dysphorique et le chatiment : " il fallait mourir alors [...] la punition l'attendait au reveil ". Encore une fois, l'auteur destabilise le protocole narratif en le respectant de facon excessive, quasi ridicule. Qui plus est, on pourrait se demander qui est puni par cette mort inevitable : est-ce Claire, qui enonce " A present je meurs en paix " (217) ou son mari, qui lui pardonne son inconstance et la supplie de vivre pour son bonheur a lui : " votre faute est grande sans doute, mais il vous reste encore assez de vertus pour faire mon bonheur, et le seul tort que je ne vous pardonne pas, est de souhaiter une mort qui me laisserait seul au monde " (212, nous soulignons). Claire a goute au bonheur en aimant, et, Frederic lui etant interdit, elle s'enlevera de la diegese et du mariage qui l'oppriment. A l'instar d'autres heroines qui aiment de facon extra-maritale, elle subsistera dans un au-dela textuel, attendant l'arrivee de Frederic, qui proclame, " tu n'y seras pas longtemps seule ! " (219). La fin dysphorique de Claire revet des connotations de revolte sociosexuelle ; la mort, surtout de la mal mariee, peut etre liberatrice. Le deces de Claire est donc loin d'adherer a la simple formule transgression-punition, et particulierement parce qu'elle meurt en paix, pardonnee par son mari et se recommandant elle-meme a Dieu : " [...] je peux paraitre devant Dieu... il ne sera pas plus severe que vous [M. d'Albe] " (217).

Ainsi, l'irrepresentable Claire est suspendue entre son identite de parangon chretien et de mere erotisee et adultere, une incongruite assez exceptionnelle. L'oeuvre met en cause le traitement rigide de la protagoniste litteraire des Lumieres, un etre indissociable de son propre corps physique et immobilise dans des paradigmes rigides. En nuancant et en amalgamant ces archetypes fixes (d'epouse chretienne, de femme mortifere et d'ange celeste), cette oeuvre fort subversive les erode et les dissout. La fin dysphorique reste pourtant une necessite, mettant en relief l'incompatibilite fondamentale entre le corps feminin et la manifestation de sa sexualite. Sophie Cottin feint peut-etre de respecter les codes de la " bienseance " contemporaine qui proscrivent la jouissance feminine sans mort. Mais il existe egalement la possibilite que Claire d'Albe exonere l'heroine de sa sexualite et de son adultere en suivant la formule traditionnelle de transgression-punition, car la pretendue " punition ", ou la mort, se metamorphose en echappatoire d'un mariage patriarcal et d'un systeme etouffant de valeurs conventionnelles.15 Une telle " transgression ", nous dit l'auteur, est justifiable, pardonnable dans ces circonstances attenuantes.

MCMASTER UNIVERSITY

OEUVRES CITEES

Call, Michael J. " Measuring Up: Infertility and 'Plenitude' in Sophie Cottin's Claire d'Albe ". Eighteenth Century Fiction 7 : 2 (1994-95) : 185-201.

Cottin, Sophie. Claire d'Albe. Paris: Michaud, 1817.

Duplessis, Rachel Blau. Writing Beyond the Ending: Narrative Strategies of Twentieth-Century Women Writers. Bloomington: Indiana University Press, 1985.

Hinde Stewart, Joan. Gynographs: French Novels by Women of the Late Eighteenth Century. Lincoln & London: University of Nebraska Press, 1993.

LaFayette, Mme de. La Princesse de Cleves et autres romans. Preface de Bernard Pingaud. Paris: Gallimard, 1972.

Miller, Nancy K. The Heroine's Text: Readings in the French and English Novel. New York: Columbia University Press, 1980.

Rogers, Nancy. " George Sand and Germaine de Stael: The Novel as Subversion ". West Virginia George Sand Conference Papers. Eds. Armand E. Singer, Mary W. Singer and Janice S. Spleth. Morgantown, West Virginia: Department of Foreign Languages, West Virginia University, 1981. 61-74.

Rosner, Anna. Le Refus du mariage dans la litterature feminine francaise ([XVII.sup.e] et [XVIII.sup.e] siecles). These de doctorat. Universite de Toronto, 2002.

Simmons, Sarah. "Heroine ou figurante ? La femme dans le roman du [XVIII.sup.e] siecle en France". Transactions of the Fifth International Congress on the Enlightenment, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century 193 (1980) : 1918-24.

Thomas, Ruth P. "'... et je puis dire que je suis mon ouvrage': Female Survivors in the Eighteenth-Century French Novel". The French Review 60 (1986) : 7-19.

--. " The Death of an Ideal: Female Suicides in the Eighteenth-Century French Novel". Spencer, Samia I., ed. French Women and the Age of Enlightenment. Bloomington: Indiana University Press, 1984. 321-31.

(1) Voir les Histoires tragiques (1614) de Rosset et l'Amphitheatre sanglant (1630) de Jean-Pierre Camus.

(2) La critique a souvent fait allusion a l'inertie qui caracterise le personnage feminin du Siecle des Lumieres : d'apres Sarah Simmons, "La destinee des personnages d'un roman du dix-huitieme siecle semble donc definie irrevocablement ; liberte et changement pour l'homme, immobilite et confinement pour la femme" (1919).

(3) En definitive, cette heroine vertueuse ne pourra pas echapper au statut de femme mortifere.

(4) La notion du demantelement de l'ordre patriarcal est puisee dans l'article de Nancy Rogers sur George Sand et Germaine de Stael, mais on peut appliquer cette notion d'" erosion textuelle "a un grand nombre de romans feminins qui presentent des idees doxologiques et patriarcales dans l'incipit et ensuite les demantelent au fur et a mesure que le recit progresse. Voir pages 61-74.

(5) Nancy K. Miller discute des fins "euphoriques" (mariage) et "dysphoriques" (mort) dans son ouvrage The Heroine's Text, xi.

(6) La fille de Claire, Laure, est decrite comme malheureuse, "Laure ne jouit point, comme son frere, de tout ce qui l'entoure " (17). Le fait d'etre une fille semble correspondre a une certaine insatisfaction.

(7) Son mari explique son caractere fougueux a Frederic : "Quand j'ai epouse Claire, j'etais sujet a des emportements terribles, qui eloignaient de moi mes serviteurs et mes amis ; elle, sans les braver ni les craindre, a toujours su les temperer. [...] Peu a peu l'influence de sa douceur s'est etendue jusqu'a moi, et ce n'est plus que rarement que je lui donne sujet de me moins aimer : n'est-ce pas ma Claire ?" (52, nous soulignons). Notons surtout la question tendancieuse du mari, qui interdit a Claire la possibilite de refuter cette "verite" inviolable.

(8) L'opposition etre/paraitre colore le discours de Claire a plusieurs reprises ; considerons ce passage dans lequel elle commente l'hypocrisie de la "ville" : "Du fond de nos hotels dores, qu'il est difficile d'apercevoir la misere qui gemit dans les greniers ! [...] Au milieu de cette foule de malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment distinguer le fourbe de l'infortune ? On commence par se fier a la physionomie ; mais bientot revenu de cet indice trompeur, pour avoir ete dupe des fausses larmes, on finit par ne plus croire aux vraies" (37-8, nous soulignons). Ce passage constitue donc une mise en abime de la situation domestique oppressive de Claire, dont "la misere gemit dans les greniers" (ibid.).

(9) Frederic ecrit dans une lettre a Claire : "Un voile d'amour repandu sur toute la nature m'enveloppait delicieusement, et me montrait votre image dans tous les objets que je fixais" (102).

(10) Comme nous le verrons, l'heroine est une mere "erotisee", paradoxe malin, car toute figure maternelle devrait demeurer inevitablement asexuelle conformement aux prescriptions romanesques.

(11) L'irrealite, l'invraisemblance de l'heroine, sorte d'illusion vertueuse ou d'anomalie humaine, est particulierement visible dans le discours relatif a un portrait que fait faire Claire pour son mari. Vu la nature quasi "parfaite" de la protagoniste, specimen de vertu, il est impossible de reproduire son image. A deux reprises Frederic insiste sur la "non-representation" de Claire : "[j]e veux [...] qu'on reconnaisse qu'il est telle figure que l'art ne rendra jamais, et qu'on sente du moins son insuffisance. [...] Non, non, des traits sans vie ne rendront jamais Claire [...]" (74) dit-il, et plus loin, "Ce n'est pas elle" (187). Cet echec artistique opere sur un registre double : premierement, une representation adequate de la protagoniste est peut-etre inexecutable car Claire devie des paradigmes normatifs d'une heroine conventionnelle. Et par extension, Cottin semble creer une mise en abime "picturale" qui reproche a l'art, ou au roman contemporain en general, une certaine insuffisance, infidelite peut-etre, dans sa representation bornee du personnage feminin.

(12) Cf. Ruth P. Thomas, "As ange and divinite [...] [the heroine of the Eighteenth century] is stripped of her earthly reality. This image of the woman, which denies her sexuality, paradoxically reduces her to a sexual object, for the ideal of the virtuous woman springs from the traditional male conception that the female is his possession or chattel" ("The Death of an Ideal" 322).

(13) D'apres Joan Hinde Stewart, "Claire d'Albe is rich in symbolic detail, dramatizing the tensions and the revolt that characterize a tradition of novels by women and proposing a nuanced vision of female sexuality as integral to personality [...]" (183).

(14) D'apres Michael J. Call, "The change in narrative voice used here by Cottin moves us outside of Claire herself to reinforce the textual truth of her experience; the witness voice thus validates the achievement of 'plenitude' so ardently desired" (199).

(15) Claire accuse effectivement son mari de sa propre faute sexuelle, "Imprudent epoux ! pourquoi reunir ainsi deux etres [Frederic et Claire] qui, vierges a l'amour, pouvaient en ressentir toutes les premieres impressions sans s'en douter ?" (129).
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Author:Rosner, Anna
Publication:Romance Notes
Date:Sep 22, 2005
Words:4092
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