Printer Friendly

Charlotte Sometimes de penelope farmer, entre histoire nationale et histoire individuelle, identite collective et identite personnelle.

Les romans pour la jeunesse qui abordent les conflits mondiaux ont connu un essor important en Grande-Bretagne dans la seconde partie du vingtieme siecle, notamment a partir des annees 1960. Dans The Presence of the Past: Memory, Heritage, and Childhood in Postwar Britain, une etude des livres pour enfants sous l'angle de l'histoire culturelle et sociale, Valerie Krips demontre la coincidence de cet interet accru de la litterature destinee a la jeunesse pour l'Histoire et le patrimoine avec la mise en valeur du passe national liee au heritage movement qui se developpe en Grande-Bretagne a partir de la Seconde Guerre mondiale. Cette vague de recits pour enfants evoquant, souvent de facon oblique, les problematiques liees a la guerre donnait une fois de plus la preuve, s'il en etait besoin, de la persistance d'une mission educative de la litterature pour la jeunesse, malgre l'affranchissement apparent que ces livres connaissaient progressivement de la dimension edifiante les caracterisant precedemment.

A travers une etude de cas, celle du roman Charlotte Sometimes de Penelope Farmer, (1) publie en 1969, nous entendons nous pencher sur la demarche de tout un courant de romans pour la jeunesse, qui non seulement presentent la guerre du point de vue de ceux qui ne la font pas (point de vue somme toute naturel puisqu'il est necessairement aussi celui des enfants reels vivant dans une societe en guerre), mais font egalement le choix d'un traitement non realiste de l'Histoire. Apres une breve presentation du roman de Penelope Farmer, nous verrons comment celui-ci s'inscrit dans la tradition du voyage dans le temps pour la jeunesse en Grande-Bretagne. Nous analyserons ensuite la facon dont ce choix generique est le vecteur, dans le recit, d'un retour vers le passe national pour l'enfant (personnage ou lecteur), lui faisant prendre graduellement conscience de la subjectivite de la perception et des fluctuations de la memoire individuelle ou collective. En dernier ressort, c'est la notion d'une transmission, du partage d'un heritage et d'une memoire, avec l'enfant de la diegese et avec l'enfant-lecteur qui sous-tend le roman de Farmer.

Charlotte Sometimes dans l'ceuvre de Penelope Farmer

Ce roman est le troisieme volet d'un triptyque ayant pour personnages principaux les soeurs Charlotte et Emma Makepeace. (2) Apres The Summer Birds et Emma in Winter, publies respectivement en 1962 et 1966, Charlotte Sometimes, qui paraTt en 1969 chez Chatio and Windus, se distingue comme etant le plus complexe et le plus riche de la trilogie, et de loin le plus celebre de la production de l'auteure tous publics confondus. Le recit, que la critique Margery Fisher definissait lors de sa parution comme <<a haunting, convincing story which comes ciose to being a masterpiece of its kind>> (1408), reste considere comme un classique de la litterature britannique pour la jeunesse de la seconde moitie du vingtieme siecle: il a ete largement lu dans les annees 1970 et 1980, comme en temoigne son adaptation improbable--faite a l'insu de l'auteure--sous forme d'une chanson tres populaire du groupe de rock The Cure datant de 1981, (3)

L'intrigue tourne autour du deplacement temporel reciproque de deux adolescentes de treize ans, Charlotte et Clare. L'action se deroule en automne, juste apres la rentree scolaire, dans la meme pension de jeunes filies au debut des annees 1960 et en 1918. Charlotte, heroine appartenant a la temporalite primaire, qui se situe vraisemblablement en 1963, (4) se retrouve un jour sur deux a la place de Clare, une quarantaine d'annees plus tot, sans que quiconque s'apercoive de l'echange, sauf Emily, la petite sceur de Clare, au bout de quelques jours. Le deplacement dans le temps s'opere grace au pouvoir magique du lit que l'adolescente a choisi dans le dortoir. L'Histoire collective s'immisce de facon croissante dans l'histoire personnelle lorsqu'on decide, dans la temporalite secondaire de 1918, a cause de nombreux cas de grippe et de la requisition necessaire des dortoirs, de faire heberger les deux soeurs chez un couple age, les Chisel Brown, dont le fils Arthur est mort au front, et qui ont une filie celibataire, Miss Agnes. Or, c'est Charlotte, non Clare, qui quitte avec Emily le dortoir scolaire, perdant ainsi la possibilite de voyager dans le temps et se coupant de son epoque et de son identite d'origine.

Charlotte Sometimes dans la tradition du voyage dans le temps pour la jeunesse

Malgre son originalite, le roman de Penelope Farmer est representatif de son epoque, en ce qu'il choisit d'utiliser la fantasy pour aborder la Premiere Guerre mondiale. Loin de mettre en place une fantasy debridee comme les romans dans lesquels les univers paral leles ont peu en commun avec le monde reel, Charlotte Sometimes se caracterise surtout par une ambiguite generique liee a sa position au carrefour de plusieurs sous-genres litteraires. Le decor en etant une pension pour filies, il se rattache a la school story, et le fait qu'il se situe en partie pendant la Premiere Guerre mondiale le fait flirter avec le roman de guerre, tandis que la fantasy, elle, n'intervient que par le biais du deplacement dans le temps et est surtout utilisee comme un outil d'exploration du reel: ici l'heroTne ne voyage pas vers un monde secondaire, mais vers le meme monde primaire a une periode anterieure.

Le rapport au passe est une constante dans la litterature pour la jeunesse, car la tripartition passe/ present/avenir est en lien direct avec l'essence meme de l'enfant (un etre en devenir qui se construit a partir d'un heritage) et avec la relation adulte/enfant qui se joue dans l'ecriture des livres destines aux jeunes lecteurs. (5) Mais dans quelle mesure la fantasy constituet-elle un mode particulierement adequat pour aborder l'Histoire dans les livres pour enfants?

Le choix de ce genre pour aborder l'Histoire n'est certainement pas conscient de la part de Penelope Farmer, pour qui il s'agit d'un mode naturel quel que soit le theme de ses romans. Dans un article intitule <<Discovering the Pattern>>, elle decrit son incapacite a produire <<nice, solid, useful noveis on the problems of the adopted child or aimed at the reluctant reader, and so forth, instead of highly symbolic (according to some reviewers) [and] obscure (according to others)--anyway, difficult fantasies>> (104). Analysant ce mode de predilection que represente pour elle la fantasy, la romanciere constate plus loin: <<For me the extraordinary is a means of looking at people sideways and finding out more about them--and me>> (105). La reception tres positive du livre tient a ce qu'il a pour effet de sensibiliser le jeune lecteur a l'Histoire par le biais du merveilleux (<<wondrous>> est un terme que l'auteure utilise volontiers lorsqu'elle commente le lien entre le surnaturel et le quotidien), la fantasy etant consideree par les auteurs britanniques pour la jeunesse du vingtieme siecle comme le mode le plus adapte a un lectorat enfantin parmi les litteratures de l'imaginaire: dans le roman, le voyage dans le temps ne releve ni du fantastique tel que le definit Tzvetan Todorov, (6) puisque Charlotte, malgre son incredulite initiale, accepte assez rapidement la realite du deplacement extraordinaire dont elle est l'objet et se contente d'une explication magique et non rationnelle (le pouvoir du lit), ni de la science-fiction, parce qu'il n'y a ni anticipation ni recours a des procedes evoquant une technologie avancee.

Le recours a cette sous-categorie que l'on appelle time fantasy, dont on trouve le premier exemple dans un roman britannique pour enfants en 1906 avec Edith Nesbit et The Story of the Amulet, est assez frequent surtout depuis les annees 1970 et 1980 et semble constituer un biais particulierement adapte lorsqu'il s'agit d'aborder de facon attrayante l'Histoire aupres d'un lectorat enfantin. Dans ce type de recits, qu'Ann Swinfen, dans son etude de 1984 sur la fantasy pour la jeunesse, In Defence of Fantasy, classe parmi les romans dont l'intrigue repose sur le deplacement et la tension entre deux mondes paralleles, l'un primaire et l'autre secondaire, la dimension initiatique du voyage se deploie non pas dans l'espace mais dans le temps, donnant a voir le meme lieu sous un angle different et faisant coTncider le Meme et l'Autre au sein de ce nouvel <<espace-temps>> ou chronotope, tel que defini par MikhaTI Bakhtine dans l'essai <<Formes du temps et du chronotope dans le roman>>, repris dans Esthetique et theorie du roman (235-398). De facon recurrente, ces time-slip fantasies explorent a la fois, dans une demarche psychologique et intimiste, la construction de l'identite du jeune heros (mise en lumiere par les themes de la transition et de la transformation associes au deplacement temporel) et, dans une demarche pedagogique, la connaissance, la perception et la memoire du passe et le lien entre les generations. (7) Lucy Boston (The Children of Creen Knowe et plusieurs suites), Philippa Pearce (Tom's Midnight Garden), William Mayne (Earthfasts ou Cuddy), Alan Garner (The Owl Service ou Red Shift), Robert Westall (The Wind Eye), Penelope Lively (A Stitch in Time), Jill Paton Walsh (A Chance Child), Helen Cresswell (The Secret World of Polly Flint ou Moondial) (8) sont quelques-uns des grands romanciers britanniques pour la jeunesse de la deuxieme moitie du vingtieme siecle a avoir explore cette double dimension d'exploration du moi et de decouverte de l'Autre et du passe dans leurs voyages dans le temps.

Mais la vision du passe proposee dans ces recits est tres variable: elle repose plus volontiers sur la reappropriation des mythes et legendes (comme la reecriture des Mabinogion dans The Owl Service d'Alan Garner), ou sur la decouverte de la vie quotidienne d'une epoque donnee (description de l'organisation sociale differente dans la demeure de Tom's Midnight Carden de Philippa Pearce), que sur l'histoire evenementielle ou sociale du pays (comme dans A Chance Child de Jill Paton Walsh, qui decrit le travail des enfants anglais dans les mines au dix-neuvieme siecle).

Dans le dernier cas, et plus particulierement lorsqu'il s'agit d'aborder la guerre, le mode de la fantasy permet de ne pas evoquer un sujet grave et potentiellement traumatisant de fagan frontale. Et pourtant, relativement peu de recits de fantasy se penchent sur les deux conflits mondiaux du vingtieme siecle, probablement juges trop recents et trop douloureux dans la memoire collective pour etre traites par le biais d'un genre souvent taxe d'escapisme et de manque de serieux. On citera, parmi ces rares exemples, les romans Conrad's War d'Andrew Davies ou An Angel for May de Melvin Burgess (le second ayant ete traduit en franjais et adapte pour le petit ecran), qui seduisent le lecteur par des intrigues bien construites faisant remonter le jeune heros dans le temps jusqu'a la Seconde Guerre mondiale, ajoutant meme, dans le cas de Davies, une bonne dose d'humour pour traiter ce sujet pourtant grave. Le recit de Farmer est une illustration de cette tendance, bien qu'il traite de la Premiere Guerre mondiale, nettement moins abordee que la Seconde dans les livres pour enfants. Les voyages dans le temps portant sur la guerre de 1914-18 restent exceptionnels: un petit roman destine aux plus jeunes, The Echoing Green de Mary Rayner, decrit une tres breve experience de remontee dans le temps pendant la Premiere Guerre mondiale, mais la plongee dans le passe n'est en rien comparable a celle de Charlotte Sometimes. Farmer explique par des raisons autobiographiques son choix de faire de la guerre la destination du voyage dans le temps de Charlotte, ainsi que celui, relativement atypique, de traiter dans son recit la Premiere plutot que la Seconde Guerre mondiale:

I grew up with the two wars--born at the beginning of the second, and constantly aware of the first, because of family history. My father had two much older brothers killed in that war and my grandmother whom I just remember never really got over it. Our house was full of histories of both wars and there was a kind of underlying family sadness I think which as in many families like mine, affected by one or both world wars, never quite went away. I used that atmosphere quite consciously when describing in particular the Chisel Brown family.

I set the time switch then though because of stories that came down from my mother's childhood. Like Charlotte and Emma and Clare and Emily she and her eider sister were motherless and sent to a series of boarding schools just like this one. When I wanted to send Charlotte--who was more of an age with me--back in time it seemed a chance to include the stories she'd told of. (Message, 25 oct. 2010)

Le voyage dans le temps comme retour vers le passe national

Dans Charlotte Sometimes, la fantasy contribue a interesser l'enfant-lecteur d'aujourd'hui en traitant l'Histoire sur un mode qui se demarque radicalement de l'approche serieuse des livres d'ecole. Mais malgre cette personnalisation de l'Histoire ainsi dissociee des manuels scolaires, le roman se situe dans une ecole, ce qui n'est pas fortuit: la dimension didactique reste presente dans le recit. (9) Meme si les scenes de classe proprement dites ne forment qu'une proportion minime du livre, Charlotte est une eleve, qui est representee a plusieurs reprises en situation d'apprentissage. En particulier, la jeune filie ne maitrise pas la chronologie de l'histoire de son pays puisqu'elle doit consulter un livre de la bibliotheque scolaire pour determiner, d'apres la date de 1918 qu'elle a trouvee dans le journal intime de Clare, quel conflit le pays est en train de traverser:
   In the library that morning she saw a book called
   Twentieth Century Europe, and when the bell
   had rung and the rest of the class were collecting
   their books, she lifted it down, hastily, guiltily. She
   opened it at the back, leafing through till she carne
   to the chapters about the Second World War. Earlier
   yesterday she had thought that might be the war
   then being fought, but now she saw it had started
   in 1939. (28)


L'heroine suppose alors qu'il s'agit de <<l'autre guerre>>, mais le recit, malgre cette identification correcte de l'evenement historique, part du presuppose d'une certaine virginite historique de l'enfant--que ce soit le personnage, le lecteur, ou l'enfant en general, par opposition a l'adulte--qui sait finalement peu de choses sur cette guerre en dehors de son existence dans l'histoire nationale et dans les manuels scolaires. L'emploi de la iantasy est done le biais qui permet un retour plus approfondi vers une periode marquante de l'Histoire nationale, en courbcircuitant la distance qui separe le discours historique officiel sur la guerre du quotidien du jeune lecteur afin de susciter l'empathie avec les generations anterieures. C'est cette connaissance en profondeur qui sera le vecteur de l'existence d'une memoire. Par etapes successives, le processus d'identification (du jeune lecteur avec Charlotte, puis de Charlotte avec Clare, avec qui elle echange sa place) permet l'effacement de la distance entre l'enfant et l'evenement historique decrit en toile de fond et le sensibilise a l'universalite des sentiments et emotions au-dela des barrieres du temps. L'experience de la vie en periode de guerre est apprehendee de l'interieur et, a plusieurs reprises, Charlotte s'etonne de l'intensite des emotions qu'elle eprouve malgre la distance temporelle qui la separe de la periode anterieure: elle s'attriste par exemple de la disparition du beau cedre qui occulte la lumiere entrant par la fenetre du dortoir en 1918, au point d'etre le premier element lui ayant fait prendre conscience a son reveil que le decor a change quand elle remonte dans le temps: <<it seemed silly to feel sad for something lost so long ago, that she ought never to have seen>> (27).

L'identification et l'empathie avec les generations anterieures fonctionnent d'autant mieux que les jeux temporels suggerent une vision du passe qui n'est pas arretee ni definitive, puisque l'enfant du present, sans alterer le cours de l'Histoire, peut avoir, jusqu'a un certain degre, une interaction avec la periode qu'il visite. Meme si l'ecole, dans le roman de Farmer, joue bien son role de gardienne et dispensatrice d'un savoir livresque fige, Charlotte refuse de percevoir l'Histoire comme definitivement ecrite, ainsi que le montre l'episode ou, apres avoir elimine l'hypothese de la guerre de 1939-45, elle entreprend de verifier les dates de la Premiere Guerre mondiale: <<At once she slammed the book firmly shut. She did not want to check further the dates of the other, the First World War. She did not want to read of it at all. It seemed like cheating somehow, like looking at the end of the book before you were halfway through>> (28-29). Le paral lele que l'on releve ici entre l'Histoire nationale et l'histoire comme fiction qui se lit et s'ecrit permet d'impliquer l'enfant dans les evenements en toile de fond.

Pour la meme raison, c'est systematiquement la dimension quotidienne de la <<Grande Guerre>> qui est mise en avant. En effet, la vision de la guerre, parce qu'elle delaisse l'angle de l'histoire militaire pour se concentrer sur l'histoire sociale, prend un caractere personnel, inscrivant constamment la sphere du prive danscelle du collectif et vice versa. Le conflit est done presente davantage du point de vue de l'individu que de celui de la nation, et davantage du point de vue de ceux qui restent en arriere (les femmes et les enfants) que de celui des soldais. Ainsi, ce sont des details de la vie courante qui apprennent tout d'abord a Charlotte qu'elle a change d'epoque et que le pays est en guerre, comme la mediocrite de la nourriture et le rationnement qui est impose a la cantine scolaire.

Dans la premiere partie du roman, la guerre devient done un element du decor quotidien et ne prend jamais un tour tragique pour l'heroine. Meme le choc que represente pour Charlotte l'experience du reveil en pleine nuit avec l'ensemble des jeunes pensionnaires pour cause de raid aerien est nuance par le fait qu'il ne s'agit finalement que d'un entrainement et par l'hilarite declenchee par la vision de la directrice en pantoufles et dans sa tenue de nuit. La proximite de l'experience de la guerre augmente dans la deuxieme partie du recit, lorsque Charlotte et Emily sont extraites de ce microcosme relativement protecteur qu'est l'ecole et confrontees tous les jours au souvenir endeuille du fils de la famille Chisel Brown qui les heberge. Mais la veritable proximite n'intervient qu'avec la prise de conscience brutale des ravages que provoque la guerre lorsque les fillettes, un jour ou elles accompagnent exceptionnellement Miss Agnes, filie du vieux couple, pour faire des emplettes, sont lestemoins involontaires de l'arrivee par le train d'un groupe de soldais blesses au front. Charlotte comprend alors que ces heros qu'elle pensait inaccessibles sont des hommes ordinaires, et la denonciation se fait, ici encore, de faqon sous-jacente, par le biais du grotesque:
   Charlotte was used to all the marks of the war; the
   shabbiness of things, bad food, shop queues, posters
   about the war effort, people with worried faces,
   people dressed in black. [...] Such things did not
   disturb her and the war seemed quite remote. But
   this disturbed her, this grotesque kind of circus that
   carne now. It did not seem remote at all, nor did it
   fit into her vague ideas of war gained from those
   books of Arthur's she had read, full of flags and glory
   and brave drummer-boys. How could you dare to
   become a soldier, knowing that you might end like
   this? There were men like clowns, with white heads,
   white arms, white legs; men with crutches, slings and
   bloodied bandages and all so distressingly like men
   you would expect to see walking down the Street,
   two armed, two-legged, in hats instead of bandages
   and suits of black not battered khaki. (128-29)


L'approche de la guerre dans le roman est marquee par l'entremelement du tragique et du trivial, parallelement a celui du reel et de la fiction. Dans la quasi-totalite du recit, le discours sur la guerre demeure distancie dans la mesure ou les scenes d'interieur occupent l'essentiel du livre et ou, meme lorsque les adolescentes sortent, c'est generalement dans les limites du monde clos de l'etablissement scolaire ou du jardin des Chisel Brown. (10) La ville ou se trouvent l'ecole et la maison de leurs hotes n'est jamais nommee et n'est que rarement decrite, mais elle semble etre une grosse bourgade aux rues calmes bordees de maisons et de jardins transformes en potagers en cette periode de guerre. Meme dans la deuxieme partie du roman, Charlotte (ayant pris la place de Clare) et Emily, qui sont desormais day girls et non plus internes, s'aventurent rarement en ville, en dehors de leurs trajets quotidiens entre la maison et l'ecole, et encore plus rarement dans le centre-ville, synonyme de bruit (celui des trains notamment, qui sera remplace par le vacarme des avions dans la periode moderne), de danger et de confrontation avec l'horreur de la guerre. C'est a l'occasion d'une de ces rares sorties qu'elles ne peuvent eviter d'assister a l'arrivee des soldats blesses decrite ci-dessus. Mais il est revelateur que ce face-a-face violent avec les effets dramatiques du conflit arme soit filtre par une certaine fictionnalisation que lui imprime le regard de Charlotte: la monstruosite du spectacle est exprimee grace a la metaphore filee du cirque, ou les hommes mutiles incarnent une cohorte de clowns tristes. Seul le brouillage de la realite par la fiction, a travers un imaginaire enfantin ou le cirque a toujours ete tres present, encourage qu'il est par les nombreux livres pour la jeunesse sur le sujet--d'Enid Blyton a Neil Gaiman ou Erin Morgenstern recemment--rend cet episode supportable a l'adolescente. Le blanc des bandages qui recouvrent les soldats <<craches>> par la gare (<<[they] all came from the dark station's mouth, with the spewings of trains behind>> [129]) evoque le meme sentiment de danger et de mort que celui du givre, qui saupoudre toutes les maisons d'un blanc argente uniforme dans un passage, au chapitre 4 de la deuxieme partie (114), ou Charlotte et Emily se rendent a l'ecole lors d'une expedition nocturne pour que l'ainee, terrorisee pendant toute la scene, tente de s'endormir dans le lit magique afin de regagner son epoque, et Clare la sienne.

La cohabitation de la vie de tous les jours et de l'Histoire, du trivial et du tragique, est confirmee lorsque c'est par l'intermediaire du quotidien que l'annee 1918 prend une dimension dramatique qui touche personnellement l'heroine. Les soldats partis au front ne sont en effet pas les seuls a subir des atteintes physiques: les civils, et en particulier les jeunes, sont concernes par l'epidemie de grippe espagnole de 1918, dont on apprend a la fin du roman que Clare est morte a la pension peu apres le retour de Charlotte dans la temporalite primaire. Une fois encore, Penelope Farmer ne fait que suggerer avec delicatesse le role possible de la guerre dans la propagation d'une maladie qui, loin d'avoir touche seulement l'Espagne, a ete une pandemie, dont le nombre de victimes, probablement bien superieur au total au nombre des victimes directes du conflit, a ete occulte par les nations en guerre soucieuses de ne pas afficher de signes d'affaiblissement face a l'ennemi. (11) Cette faraon de mettre en lumiere des aspects negliges ou ignores de la guerre permet a la romanciere d'attirer l'attention sur le fait que l'Histoire, loin de correspondre a une serie figee d'evenements historiques, est le resultat d'une interpretation et d'un discours qui sont necessairement en partie subjectifs.

De la subjectivite de la perception aux fluctuations de la memoire

Dans Charlotte Sometimes, la guerre n'est qu'entraperue a travers le regard d'une fillette, mais l'Histoire est au centre de l'histoire--la fiction--racontee au lecteur, grace a la reflexion sur l'identite: les angoisses de Charlotte, qui redoute constamment la confusion de son identite propre avec celle de Clare, se rattachent a celles d'une societe qui s'interroge--et que les generations ulterieures interrogent--sur son identite collective. Dans la deuxieme partie du roman notamment, Charlotte a de plus en plus de mal a dissocier sa personnalite propre de celle de la jeune Clare pour qui elle doit se faire passer, ne sachant plus si les actes qu'elle accomplit sont de son propre fait ou celui de Clare, dont elle doit jouer le role: <<whether the decision arose from her greater adventurousness as Charlotte, or from her special sense of responsibility towards Emily as Clare, she could not tell>> (113). Ce brouillage de l'identite la conduit meme a s'identifier temporairement a une Miss Agnes plus jeune dont le frere etait encore en vie. Le deplacement temporel, s'il peut sembler ludique au jeune lecteur, suscite un tiraillement douloureux entre deux epoques et deux identites a l'interieur de la diegese: le parallele se lit en filigrane entre le combat militaire qui se livre au front et le combat interieur de Charlotte essayant de demeler les differents traits de sa double personnalite.

De nombreux critiques ont perqu l'element autobiographique a l'origine de cette thematique. Penelope Farmer a elle-meme reconnu cette dimension autobiographique recemment sur son blogue, evoquant une enfance marquee par un sentiment de concurrence avec une sceur jumelle avec laquelle on la confondait trop souvent:
   The whole book turned--though I didn't see that
   when I wrote it--on identity; how do people
   identify you as you? How could they accept one
   person as quite another (assuming the two people
   look reasonably similar to start with as Charlotte
   and her 1918 equivalent did)? This happens to be a
   particularly relevant question for twins in general,
   and still more so for two not identical but similar
   looking twins like my sister and me, quite different
   in character and ability--even opposites in many
   respects, she right-handed, me left--but always
   taken together not singly. ("The Cure(d)")


Dans ce roman que Margery Fisher a decrit comme <<a study in disintegration, the study of a girl finding an identity by losing it>> (1408), le passe vers lequel Charlotte est projetee contre son gre est a la fois generateur de malaise et de souffrance et un ajout a sa propre identite, une experience qu'elle ne peut effacer, qui fait partie d'elle-meme et qui procure finalement un enrichissement: <<She had begun to realize that she could never entirely escape from being Clare. The memory of it, if nothing else, was rooted in her mind. What had happened to her would go on mattering, just as what had happened in the war itself would go on mattering, for ever>> (197-98). Aussi douloureux que cela puisse etre, la perte de l'identite propre ainsi que l'experience destructrice de la guerre representent un heritage constructif pour l'identite individuelle et collective. II est significatif que ce paral lele entre la memoire de Clare inscrite en Charlotte et celle de la guerre inscrite dans l'identite collective du pays dans la temporalite primaire constitue les derniers mots du roman.

Le motif recurrent du brouillage des identites et des temporalites aurait pu entraver I'intrigue. Or, le denouement revele que seule la mort de Clare, qui succombe a la grippe, permet le deplacement temporel mutuel sur lequel repose l'histoire racontee, puisque sa survie aurait entraine la coexistence genante de deux Clare (l'une jeune, l'autre une femme d'age mur) dans le present de la diegese. Ce brouillage des generations, qu'il soit traite avec gravite (comme lorsque Charlotte s'identifie a Miss Agries avant la mort de son frere) ou plus legerement (comme dans le passage, ironique, ou Charlotte revele sa veritable identite a celle qui est censee etre sa petite soeur, Emily, et ou cette derniere, fillette de 1918, trouve le prenom de Charlotte tres demode) permet de finir sur la notion de transmission: c'est en fait la filie d'Emily, celle qui aurait ete la niece de Clare si celle-ci avait survecu, informee par sa mere des deplacements temporels de Charlotte, qui prend cette derniere sous son aile lors de son arrivee a la pension, comme pour illustrer la maxime de Wordsworth selon laquelle l'enfant est le pere de l'homme. Le fait que l'intrigue ait ete soigneusement pensee permet de passer naturellement du brouillage de I'identite au brouillage des representations.

La reflexion sur l'identite individuelle est en effet enchassee dans une reflexion plus large sur l'identite collective et les representations. Dans le recit, la relativite et l'evolution des perceptions sont abordees par le biais du jeu sur les relations--faites d'affection et de tensions--au sein de la fratrie, mais aussi des differentes generations de la famille. Grace a son echange avec Clare, Charlotte percoit de mieux en mieux a quel point l'identite est conditionnee par le point de vue d'autrui: la confusion grandissante de sa propre identite avec celle de Clare provient largement des atientes des autres et en particulier du fait que dans la seconde partie du roman, Emily se met systematiquement a l'appeler Clare et non plus Charlotte (les deux adolescentes ont les memes inidales, CM). Cette dissociation entre l'identite propre et la representation publique ou collective est soulignee par le biais du personnage d'Arthur Chisel Brown, mori au combat: meme si le jeune homme est officiellement presente comme un heros (son Colonel a ecrit apres sa mori pour assurer la famille de sa valeur et de son courage), sa soeur revele la deception qu'il a ressentie en decouvrant l'omnipresence de la boue dans la vraie guerre (109), et finit par avouer a Charlotte l'avoir soupconne d'etre un lache et un deserteur potentiel. (12)

Toujours grace au defunt Arthur, la fluctuation de la perception des representations est egalement abordee, de facon a la fois legere et repetitive, grace a la question de l'identite feminine et de la repartition des roles attribues aux categories sexuelles. Meme au sein de la temporalite secondaire, en 1918, on note un decalage entre la generation d'Agnes, la vieille filie obeissante usee par les travaux domestiques, et celle de la jeune Emily, le garqon manque qui grimpe aux arbres et joue aux soldats de plomb comme Arthur l'avait fait en son temps. Quant a Charlotte, qui devrait pourtant etre la plus sensible a la notion d'egalite entre les sexes, elle se laisse tres facilement convaincre, a la lecture des romans patriotiques pour garcons qu'affectionnait Arthur, par les cliches vehicules sur les valeurs sohdisant masculines telles que la bravoure au combat. La t'antasy temporelle se fait done le vecteur d'une reflexion sur la representation des categories sexuelles dans l'Histoire et les histoires racontees dans les romans pour enfants. Le voyage dans le temps, articule avec la reflexion sur l'identite, souligne avec une subtilite particuliere la transformation de la fagon dont une meme realite est percue d'une epoque a une autre. Dans son etude Language and Ideology in Children's Fiction, John Stephens resume les arguments qui opposent la fantasy au realisme, remarquant cet avantage en faveur de la premiere: <<it enables readers to experiment with ways of seeing, and so reveais how reality itself is a particular social construct>> (242).

Dans un passage hautement metaphorique, Charlotte et Emily regardent des billes qu'elles ont plongees dans un verre d'eau, constatant a quel point le prisme liquide magnifie leur taille et leur beaute:
   [W]hen she put her fingers into the water and pulled
   a marble out, it was small by comparison with those
   still in the glass, and unimportant too. It was like the
   difference, for instance, between Arthur's image of
   war and his experience of it. It was like other times,
   her own and Miss Agnes's proper childhood times,
   that seemed so near to her memory and yet so far
   away. (155) (13)


La relation est clairement etablie entre les fluctuations des representations en fonction du point de vue et celles de la memoire. (14)

Memoire, heritage et responsabilite

Le fait que la periode historique exploree se situe en 1918 et que le personnage--et le lecteur--vive les dernieres semaines du conflit est une facon toute naturelle d'approfondir la question de la memoire, deja soulevee a travers le deplacement temporel: l'evenement historique etant presque acheve, on se trouve deja quasiment dans l'apres-guerre, si bien que le couple age qui heberge Charlotte et Emily et leur filie Agnes ont deja, au moins en partie, fait leur deuil et le jeune soldat Arthur est uniquement represente a travers les souvenirs de ses proches. L'annee 1918 est aussi choisie dans le roman parce qu'elle fait coincider la fin d'un conflit et l'avenement d'une immense perspective d'avenir pour les femmes et par consequent les jeunes filles de l'histoire: c'est egalement l'annee ou le droit de vote est accorde aux femmes britanniques de plus de trente ans. Et de facon symbolique, Miss Bite, la directrice de la pension, salue l'Armistice par un discours au feminisme discret, dans lequel elle attribue a la fois la victoire de la guerre et l'obtention du droit de vote a la mobilisation exemplaire des femmes sur les plans militaire et civil pendant le conflit. La troisieme partie du roman, tres courte en nombre de pages, offre une synthese, sorte de reconciliation entre le passe et le present, qui rend l'avenir possible. On trouve des l'ouverture du recit un signe annonciateur de cette reconciliation finale dans le nom de famille meme de l'heroine (dans le present de la diegese), Makepeace, qui tient lieu de message de paix a une romanciere dont le ton n'est jamais moralisateur.

La rupture finale entre les deux periodes est incontournable et marquee par la disparition de cette metaphore de la perennite et de la stabilite qu'est le cedre, element du decor omnipresent des le debut du recit, supprime, suppose-t-on, afin de faciliter l'extension des batiments scolaires. La reintegration ultime et definitive de chaque enfant dans l'epoque a laquelle elle appartient se fait lorsque, a l'Armistice, dans leur excitation, les deux filies se conduisent de facon indigne et, a titre de punition, obtiennent ce qu'elles attendaient: leur retour a la pension, ou Charlotte parvient finalement a s'endormir dans le lit magique. Malgre la rupture, l'accent est mis sur le lien entre les epoques, la transmission d'une generation a une autre, les traces du passe dans le present. Charlotte ne s'apercoit qu'a la fin du recit que la toute jeune enseignante qui venait de perdre son fiance a la guerre en 1918 dispense encore des cours dans l'ecole.

Mais ce sont surtout des objets, meme triviaux, toujours fortement ancres dans l'espace, qui fonctionnent comme des talismans et materialisent volontiers le lien entre passe et present dans ce recit et dans le livre pour enfants en general, a l'image du vieux cahier caracteristique de la periode de la guerre ou les echanges de Charlotte et de Clare sont consignes et qui fait le va-et-vient entre les deux epoques, cache dans le pommeau du lit magique. Mais dans Charlotte Sometimes, ce sont surtout les jouets qui assurent, a travers le motif recurrent du don, une continuite, une transmission, et qui concretisent la memoire des generations et des epoques anterieures: avant leur retour a la pension, Miss Agnes fait present a Charlotte/Clare et a Emily d'une poupee de porcelaine, de soldats de plomb et d'un jeu de solitaire qui lui appartenaient a elle-meme et a son frere. Apres avoir reintegre sa periode d'origine, Charlotte regoit un colis de la mere de sa protectrice, Sarah, qui s'avere n'etre autre que Emily devenue adulte: le colis contient une partie des jouets que Charlotte avait laisses dans le passe, le solitaire (dont les pions sont les billes aux reflets changeants) et les soldats de plomb, deux jeux qui sont des rappels tres symboliques du passe individuel et collectif. On rejoint ici, a travers ces jouets vecteurs du souvenir, la notion de <<lieu de memoire>> developpee par l'historien Pierre Nora, qui designe tout objet ou endroit que la collectivite investit d'affect.

Le procede du deplacement temporel, double de la reflexion sur l'identite, la representation et la memoire, permet d'aborder la notion de responsabilite. (15) Charlotte est amenee a prendre conscience que ses actions dans la dimension temporelle secondaire peuvent affecter le cours des evenements, a travers des incidents sans grande importance au regard de l'Histoire, mais preoccupants au regard de la vie quotidienne des deux adolescentes: un travail mal fait ou non fait par l'une entraine des sanctions pour l'autre. A travers les consequences sans gravite des negligences ou actions inconsiderees de l'une ou l'autre fillette, l'instance narrative suggere de fagon tres voilee que, dans la sphere publique, les consequences peuvent etre beaucoup plus graves. Ainsi, la glorification de la guerre dans les livres et iIlustres du jeune Arthur et par le biais de la propagande a pour effet de le pousser a devenir soldat contre l'avis de ses parents, le vouant indirectement a une mori probable.

L'une des lecons qu'apprend Charlotte est que la memoire s'entretient si l'on ne veut pas laisser l'oubli prendre le dessus. Parfois l'oubli n'affecte que la personne et son integrite, comme dans l'episode ou l'adolescente se force a revoir en esprit les details concrets de sa vie avant son voyage vers le passe, ou dans celui ou elle croit se souvenir de la tante d'Emily et de Clare, avant de s'apercevoir soudain qu'elle ne peut l'avoir connue. Mais parfois aussi l'oubli peut provoquer la detresse d'autrui. Lorsqu'au cours d'une seance de spiritisme chez les Chisel Brown, c'est la voix de Clare qui domine celle d'Arthur et appelle desesperement Emily, la petite sosur dont elle est separee, Charlotte comprend que le confort de l'oubli qui l'a envahie equivaut a un refus de prendre ses responsabilites: <<Charlotte was full of remorse and guilt. She thought she had forgotten or rather had not bothered to remember how wretched Clare must be away from her own time without even an Emily to confide in>> (150). De facon significative, c'est a travers les relations interpersonnelles, l'histoire individuelle et la partie de l'intrigue qui n'est pas directement Mee a la guerre que Farmer parvient le mieux a exprimer la necessite d'un devoir de memoire qui s'applique aussi et surtout a la grande Histoire.

La problematique de la memoire et de la transmission est, en outre, developpee en lien avec les deux facettes de l'histoire individuelle et de l'Histoire collective grace a la reflexion sur la lecture, a l'interieur mais aussi, implicitement, en dehors de l'univers diegetique. C'est par le biais de Charlotte et de la confusion identitaire dans laquelle la plonge l'experience de l'echange avec Clare que le voyage dans le temps acquiert une valeur metaphorique: de meme que le deplacement temporel permet a Charlotte de decouvrir une autre Histoire ainsi que d'autres histoires/ fictions, la lecture permet au jeune lecteur du recit de Penelope Farmer non seulement de s'entendre raconter une histoire, mais egalement de voyager dans le temps en explorant une periode qui n'est generalement connue de lui, dans les annees 1970 a la parution du roman et a plus forte raison encore aujourd'hui, que par les manuels scolaires. De facon significative, le lit a roulettes, different de tous les autres dans le dortoir et convoite par les eleves pour son charme desuet et sa proximite avec la fenetre (autre lieu de passage symbolique), est a la fois le vecteur de la remontee dans le temps et le lieu le plus associe a l'activite de la lecture, puisque Charlotte et Clare, afin d'eviter les impairs lorsqu'elles regagnent un jour sur deux leur epoque d'origine, utilisent un cahier et le journal intime de Clare, qu'elles placent soit sur la table de chevet, soit roule dans l'un des pommeaux devissables du vieux lit, (16) devenant tour a tour auteure et lectrice. Charlotte, preoccupee pendant tout le recit par sa quete d'identite, semble particulierement douee pour l'identification, acte central de la lecture romanesque. Cest parce qu'elle fait preuve d'une empathie hors du commun lui permettant de s'identifier a autrui (y compris aux personnes au physique ingrat, comme Miss Agnes ou sa camarade de classe Elsie) et d'une capacite a entrer dans les univers fictionnels (comme ceux des livres d'Arthur) que Charlotte parvient a voyager dans le lit, dont la magie ne suffit pas a rendre possible l'echange des adolescentes; en effet, comme le remarque Emily dans la derniere partie, beaucoup d'autres jeunes filies ont dormi dans le lit en l'absence de Charlotte, sans qu'un nouvel echange ne se soit produit avec Clare, prisonniere dans les annees 1960. Charlotte apparait done comme l'incarnation de la lectrice ideale, capable a la fois de se laisser emporter par une histoire et d'en tirer un enseignement, et offre une mise en abyme du jeune lecteur extradiegetique qui, en s'identifiant a Charlotte, devient lui-meme le beneficiaire d'une transmission.

Pour conclure: la fantasy comme vecteur d'une reflexion plus nuancee sur l'Histoire

La fantasy, avec les changements et les metamorphoses qu'elle affectionne pour explorer le caractere mouvant de l'enfance, se prete particulierement bien a la sensibilite actuelle d'une approche historique qui met en avant les fluctuations des representations d'une meme periode ou d'un meme evenement en fonction des caracteristiques et valeurs d'une societe donnee. Valerie Krips, dans The Presence of the Past, souligne ainsi l'etroitesse du lien entre litterature de jeunesse, interet pour le passe et conscience de la subjectivite propre a sa representation: <<Children's noveis invariably representthe present (the child) from the perspective of the past (they are almost invariably written by adults): when they take the past as their subject, they are then even more acutely responsive to subtle changes in cultural representations of past and present>> (xii). Charlotte Sometimes est une illustration de la facon, mise en lumiere par l'etude de Krips, dont la litterature pour la jeunesse du vingtieme siecle est progressivement passee de romans historiques d'auteurs comme Rosemary Sutcliff qui pergoivent l'Histoire comme un ensemble fige de donnees factuelles, a des textes montrant un rapport au passe caracterise par la relativite et le flottement.

Le motif de la remontee dans le passe donne une dimension historique au temps, dont le lecteur a assez peu idee en raison de son jeune age, mais il touche en outre au mecanisme meme de la lecture et a celui de l'ecriture pour la jeunesse, comme le souligne une autre romanciere pour la jeunesse, Nina Bawden: <<When I wrote my first children's novel I just became eleven years oid again. [...] Timetravel is not simply a device dreamed up by Science fiction writers. We can all travel backwards, whenever we fancy, inside our own heads>> (7).

La convergence, dans le rapport de l'individu au temps, des themes de l'identite, la memoire, la responsabilite et la transmission fait de Charlotte Sometimes un texte d'une profondeur et d'une finesse qui, doublees de l'originalite du style, de l'intrigue et de l'atmosphere, justifient le succes et le besoin d'appropriation dont il est encore l'objet aujourd'hui.

NOTES

(1) Ce roman n'a jamais ete traduit en franjais. Je remercie chaleureusement Penelope Farmer, qui a eu la gentillesse de repondre a mes questions sur son roman et de me taire part de ses reactions a la lecture de cet article. Sur l'ensemble de l'ceuvre de Farmer, voir aussi l'article de l'auteure <<"Jorinda and Jorindel" and Other Stories>>, ainsi que les analyses de Hugh Crago et Margaret Esmonde et l'entretlen televise reallse dans la serie Writers in Conversation.

(2) Emma, la cadette, n'est pas presente dans ce dernier volet, dont le recit ne fait que la mentionner.

(3) Aclaptation puisant copieusement dans le texte original, mais a laquelle le roman doit beaucoup d'etre encore disponible, comme le reconnait Penelope Farmer sur son blogue (<<The Cure(d)>> et <<The Cure(cl): Robert Smith>>).

(4) Meme si le roman ne precise pas l'annee exacte, la consultation cl'un calendrier semble incliquer qu'il s'agit de 1963, puisque les dates aussi bien que les jours de la semaine coincident dans les deux periodes.

(5) La relation paradoxale au temps, fonclamentale a la fois dans la thematique des livres pour la jeunesse et dans le rapport enfantadulte ambigu qui les regit, est la problematique principale du livre dirige par Isabelle Cani, Nelly Chabrol Gagne et Catherine d'Humieres: Devenir adulte et rester enfant? Relire les productions pour la jeunesse.

(6) La fantasy (dans son sens anglais assez large) correspond grossierement a ce que Tzvetan Todorov appelle merveilleux dans son Introduction a la litterature fantastique (59).

(7) Au vingtieme siecle, la grande majorite des voyages dans le temps pour la jeunesse en Grancle-Bretagne se font vers le passe, rarement vers le futur, la science-fiction restant rare dans la production destinee a ce lectorat. Cette tendance pourrait neanmoins s'inverser dans les prochames decennies avec le developpement tout recent de la science-fiction adressee aux jeunes adultes, en lien avec le succes planetaire actuel des clystopies, ou contre-utopies.

(8) Parmi les romans cites, seuls The Chimneys of Creen Knowe de Lucy Boston et Tom's Midnight Carden de Philippa Pearce existent en tracluction frangaise.

(9) Farmer reconnait que <<any work of art, major, minor, minimal should affect reader/onlooker/listener--should be a means of learning and understanding>>, tout en se defendant d'avoir une quelconque intention didactique lorsqu'elle ecrit: <<All I'm against is deliberate didacticism which I think is counterproductive often. Being preached to more often than not just turns people off--children especially>> (Message, 7 nov. 2010).

(10) L'ecole est decrite comme <<a little separate boxlike place, with its own pleasures and concerns>> (177).

(11) Cecl explique le nom de <<grippe espagnole>>, car la neutralite de l'Espagne l'autorlsalt, contrairement aux pays en guerre, a reveler dans la transparence l'etendue des ravages de la maladie. Cette pandemie, ayant sans doute, a l'echelle mondlale, touche pres d'une personne sur deux en 1918 et 1919, a falt entre 30 et 100 millions de morts selon les estlmations. Selon NialI Johnson,
   [I]n Britain, the panclemic was overshadowed by war. The
   war also plays a role in the collective memory of the
   event (or lack thereof), particularly in nations highly
   involved in the conflict. The two events appear conflated;
   the flu has become a component of, or perhaps a bit player
   in, the larger story of the Great War. This was "only" flu and,
   as such, may have been maskecl by the cleep scars caused by
   the war and subsumed into the whole war experience. Such
   attitucles may have playecl a role in the clownplaying of the
   scale of the panclemic and its failure to retain a prominent
   role in the collective memory that might otherwise be
   expectecl of a clisease outbreak that brought so much illness
   and cleath. (180)


(12) Bien que le ton de Conrad's War d'Andrew Davies se demarque nettement de celui clu roman de Farmer, les representations de la guerre (dans ce cas la Seconde Guerre mondlale) y sont aussl centrales, pulsque le heros eponyme, fascine par la vlolence des jeux de guerre, est amene a revlser sa perceptlon du conflit de 1939-45 lorsque, happe par un deplacement temporel, il devlent pilote de chasse avant d'etre falt prlsonnler et de prendre consclence de la gravite et de l'horreur de la guerre.

(13) Sur la place importante de cette metaphore dans l'ceuvre de Farmer, voir Rees 1-13.

(14) Sur les liens entre Histoire et memoire en rapport avec les deux guerres mondiales, voir aussi les travaux du sociologue franjais Maurice Halbwachs sur la memoire collective, notamment dans Les cadres sociaux de la memoire ou La memoire collective, et, plus recemment, ceux de Marianne Hirsch sur le concept de postmemory, dans Family Frames: Photography, Narrative and Postmemory ou The Ceneration oi Postmemory: Writing and Visual Culture After the hlolocaust et, avec Valerie Smith, le numero <<Feminism and Cultural Memory>> de la revue savante Signs.

(15) La notion de responsabilite est essentielle egalement dans un autre roman de Penelope Farmer, A Castle of Bone, ou un placarcl aux pouvoirs magiques reclonne a ce que l'on y place son etat originel, par une remontee dans letemps un peu differente: un portefeuille en cuir se transforme en cochon, un puli en un tas de laine grossiere semblant provenir clirectement de la tonte cl'un mouton et un adolescent redevient nourrisson.

(16) Bien que les objets magiques permettant le passage vers un univers secondaire soient legion en fantasy, ce vieux lit evoque beaucoup celui de Bonfires and Broomsticks de Mary Norton, clont le pommeau, lorsqu'il est plus ou moins clevisse, permet aux enfants de s'envoler et de voyager dans l'espace ou dans le temps.

An Angel for May. Real. Harley Cokeliss. Avec Tom Wilkinson, Geraldine James, et al. Barzo Productions, 2002. Television.

Bakhtine, Mikha'i'l. Esthetique et theorie du roman. 1975. Paris: Gallimard, 1978. Imprime.

Bawden, Nina. <<A Dead Pig and My Father>>. Children's Literature in Education 5.2 (1974): 3-13. Imprime.

Boston, Lucy. Les cheminees enchantees. Trad. Louise Servicen. Paris: Gallimard, 1968. Imprime.

--. The Children of Green Knowe. Londres: Faber, 1954. Imprime.

--. The Chimneys of Green Knowe. Londres: Faber, 1958. Imprime.

--. The Stones of Green Knowe. Londres: Faber, 1976. Imprime.

Burgess, Melvin. An Angel for May. Londres: Andersen, 1992. Imprime.

--. Une promesse pour May. Trad. Noel Chasseriau. Paris: Gallimard, 2001. Imprime. Ser. Folio junior.

Cani, Isabelle, Nelly Chabrol Gagne et Catherine d'Humieres, dir. Devenir adulte et rester enfant? Relire les productions pour la jeunesse. Clermont-Ferrand: PU Blaise Pascal, 2008. Imprime.

Crago, Hugh. <<Penelope Farmer's Novels>>. Signal 17 (1975): 81-90. Imprime.

Cresswell, Helen. Moondial. Londres: Faber, 1987. Imprime.

--. The Secret World of Polly Flint. Londres: Faber, 1983. Imprime.

Davies, Andrew. Conrad's War. Londres: Blackie, 1978. Imprime.

Esmonde, Margaret P. <<Narrative Methods in Penelope Farmer's A Castle of Bone>>. Children's Literature in Education 14.3 (1983): 171-79. Imprime.

Farmer, Penelope. A Castle of Bone. Londres: Chatto, 1972. Imprime.

--. Charlotte Sometimes. 1969. Londres: Red Fox, 1999. Imprime.

--. <<The Cure(d)>>. Rockpool in the Kitchen. s.pag., 9 juin 2007. Site Internet. 14 janv. 2014.

--. <<The Cure(d): Robert Smith for Ever>>. Rockpool in the Kitchen. s.pag., 12 juin 2007. Site Internet. 14 janv. 2014.

--. <<Discovering the Pattern>>. The Thorny Paradise: Writers on Writing for Children. Dir. Edward Blishen. Harmondsworth: Penguin, 1975. 103-07. Imprime.

--. <<"Jorinda and Jorindel" and Other Stories>>. Children's Literature in Education 3.1 (1972): 23-27. Imprime.

--. Message a l'auteure. 25 oct. 2010. Courriel.

--. Message a l'auteure. 7 nov. 2010. Courriel.

Fisher, Margery. Recension de Charlotte Sometimes. Growing Point nov. 1969: 1408. Imprime.

Garner, Alan. The Owl Service. Londres: Collins, 1967. Imprime.

--. Red Shift. Londres: Collins, 1973. Imprime.

Halbwachs, Maurice. Les cadres sociaux de la memoire. Paris: Alcan, 1925. Imprime.

--. La memoire collective. 1950. Paris: PU de France, 1967. Imprime.

Hirsch, Marianne. Family Frames: Photography, Narrative and Postmemory. Cambridge: Harvard UP, 1997. Imprime.

--. The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust. New York: Columbia UP, 2012. Imprime.

Hirsch, Marianne, et Valerie Smith, dirs. <<Feminism and Cultural Memory>>. Numero special, Signs: Journal of Women and Society 28.1 (2002). Imprime.

Johnson, Niall. Britain and the 1918-19 Influenza Pandemic: A Dark Epilogue. Londres: Routledge, 2006. Imprime.

Krips, Valerie. The Presence of the Past: Memory, Heritage, and Childhood in Postwar Britain. New York: Garland, 2000. Imprime.

Lively, Penelope. A Stitch in Time. Londres: Heinemann, 1976. Imprime.

Mayne, William. Cuddy. Londres: Cape, 1994. Imprime.

--. Earthfasts. Londres: Hamish, 1966. Imprime.

Nesbit, E. The Story of the Amulet. 1906. Londres: Puffin, 1996. Imprime.

Nora, Pierre. <<Entre memoire et histoire: la problematique des lieux>>. Les lieux de memoire. Vol. 1: La Republique. Dir. Pierre Nora. Paris: Gallimard, 1984. xvii-xlii. Imprime.

Norton, Mary. Bonfires and Broomsticks. Londres: Dent, 1945. Imprime.

Pearce, Philippa. Tom et le jardin de minuit. Trad. Cecile Loeb. Paris: Gallimard, 1993. Imprime.

--. Tom's Midnight Garden. Londres: Oxford UP, 1958. Imprime.

Rayner, Mary. The Echoing Green. Illus. Michael Foreman. Londres: Viking, 1992. Imprime.

Rees, David. The Marble in the Water: Essays on Contemporary Writers of Fiction for Children and Young Adults. Boston: Horn, 1980. Imprime.

Stephens, John. Language and Ideology in Children's Fiction. Londres: Longman, 1992. Imprime.

Swinfen, Ann. In Defence of Fantasy: A Study of the Genre in English and American Literature since 1945. Londres: Routledge, 1984. Imprime.

Todorov, Tzvetan. Introduction a la litterature fantastique. Paris: Seuil, 1970. Imprime.

Walsh, Jill Paton. A Chance Child. Londres: Macmillan, 1978. Imprime.

Westall, Robert. The Wind Eye. Londres: Macmillan, 1976. Imprime.

Writers in Conversation. Entretien televise avec Gillian Avery, Penelope Farmer et Jill Paton Walsh, presente par Heather Neill. ICA Video, 1984. VHS.

Virginie Douglas est agregee d'anglais, Maitre de conferences au Departement d'etudes anglophones de l'Universite de Rouen, ou elle est membre de l'ERIAC (Equipe de Recherche interdisciplinaire sur les Aires culturelles) et Secretaire de l'Institut international Charles Perrault. Elle a consacre sa these de doctorat a La subversion dans la fiction non-realiste contemporaine pour la jeunesse au Royaume-Uni (1945-1995) et a dirige les ouvrages Perspectives contemporaines du roman pour la jeunesse (2003), Litterature pour la jeunesse et diversite culturelle (2013), Etat des lieux de la traduction pour la jeunesse (a paraitre, 2014) et, avec Florence Cabaret, La retraduction en litterature de jeunesse/Retranslating Children's Literature (a paraitre, 2014). Elle est l'auteure d'une trentaine d'articles sur la litterature britannique pour la jeunesse du dix-neuvieme au vingt-et-unieme siecles et de plusieurs notices pour l'Encyclopedia of Children's Literature (2006), dirigee par Jack Zipes, et pour le Dictionnaire du livre et de la litterature de jeunesse en France (2013), dirige par Jean Perrot et Isabelle Nieres-Chevrel.
COPYRIGHT 2013 University of Winnipeg, Centre for Research in Young People's Texts and Cultures
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2013 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Douglas, Virginie
Publication:Jeunesse: Young People, Texts, Cultures
Date:Dec 22, 2013
Words:8757
Previous Article:The trouble with magic: conjuring the past in New York City parks.
Next Article:Mickey Mouse gas masks and wonderlands: constructing ideas of trauma within exhibitions about children and war.

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2020 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters