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Chamanes mapuche et l'experience religieuse des masculine et feminine.

Le <<feminisme critique>>, par ses recherches sur les experiences religieuses des femmes autochtones apporte une contribution importante a l'anthropologie de meme qu'a l'etude de la religion. Les femmes autochtones ont souvent considere la theorie et la pratique feministes comme non pertinentes, mal dirigees et ethnocentriques (Green 1980 et 1992; Allen 1986; Hogan 1987; Shanley 1989; Gould 1992) parce qu'elles postulent l'universalite de la subordination des femmes, l'impuissance feminine et la construction de la feminite. Depuis la publication de <<Gender Hegemonies>> d'Ortner (1990), de nombreuses feministes sont allees audela de l'affirmation de l'universalite de l'oppression des femmes et reconnaissent qu'il existe aussi des societes et des cultures egalitaires dans lesquelles les hommes sont dits superieurs, mais ou, dans les faits, les femmes possedent enormement de pouvoir. L'ideologie culturelle du prestige et les <<on the ground practices of power>> (Ortner 1990: 79) se sont averees deux elements importants dans la definition des hierarchies fondees sur le genre.

Cette approche du feminisme critique (1) rend possible une comprehension nuancee et contextualisee des experiences religieuses des femmes sans en nier la complexite, l'ambivalence et les contradictions. L'etude anthropologique de la religion est aussi en voie d'adopter une approche plus critique et plus englobante du genre. Nombre d'etudes ethnographiques recentes sur l'experience religieuse des femmes ont mis l'accent sur l'interpenetration et la mise en relation des sexes plutot que sur leur opposition (Lepowsky 1993; Schlegel 1990; King 1995: 8; Kendall 1995, 1988; Brown 1991; Talamantez 1982; Perrin 1992).

Cet article s'inscrit dans le feminisme critique et explore la relation entre le pouvoir et le genre dans l'experience religieuse des machi ou chamanes mapuche (2) vivant au sud du Chili. Je considere le chamanisme des machi comme une pratique qui traverse la barriere des genres (3) et comme un discours reflexif sur la complementarite des roles assumes par les dimensions masculines et feminines dans la cosmologie, la societe, l'histoire et les symboles rituels des Mapuche. Le chamanisme mapuche ne pose pas le masculin et le feminin comme des categories non problematiques, mais bien comme des categories d'une grande complexite. Les hommes deviennent comme des femmes par le travestissement et par une eventuelle homosexualite, tandis que les femmes affichent un equilibre entre la masculinite et la feminite, tout en conservant leur habillement et leur identite sexuelle. Je m'interesse a la facon dont la construction du genre, dans la cosmologie mapuche, est liee aux rapports de genre dans la societe, a la maniere dont le genre se presente dans l'experience chamanique, et j'observe comment les symboles associes au genre sont utilises dans la pratique des rituels. L'accent porte sur les diverses facons dont le genre se construit et sur les correlations entre chamanisme, fecondite, androgynie et pouvoir religieux. L'approche est a la fois phenomenologique et <<experientielle>> (experiential); elle s'appuie sur une enquete poursuivie aupres de machi (4) masculins et feminins de la region araucanienne du Chili en 1987, 1989, 1990, 1991-1993 et 1995, sejours au cours desquels j'ai participe a des rituels de guerison et a des rituels collectifs nguillatun.

Comme c'est le cas dans de nombreuses autres societes autochtones (5), les Mapuche considerent le masculin et le feminin comme des categories separees et complementaires, mais non conflictuelles ni hierarchiques. L'une ne peut exister ni fonctionner sans l'autre. En maintenant l'equilibre et l'harmonie entre les sexes, l'univers naturel et spirituel est central dans l'ideologie mapuche. Les elements feminins et masculins, presents dans la cosmologie, la societe, l'ecologie, le rituel et chez les praticiens magico-religieux, sont interdependants. Les machi possedent des attributs des deux sexes et ils combinent les symboles masculins et feminins dans leur pratique rituelle. Essentielle a la continuite de la vie, la mise en equilibre des sexes est au coeur de l'experience chamanique et des symboles qui refletent la societe, la nature et le monde spirituel. Favoriser un sexe aux depens de l'autre peut entrainer maladies, famine, infertilite, souffrance, demence, catastrophes cosmiques et parfois la mort. Cette definition des categories de genre devient de plus en plus complexe avec l'impact du capitalisme et du christianisme sur les Autochtones.

Cet article se divise en quatre parties. La premiere etudie la facon dont le genre est construit dans la cosmologie mapuche. La seconde considere les relations entre pouvoir, prestige et genre dans la societe mapuche. Dans la troisieme partie, j'explique les liens historiques entre chamanisme et genre, ainsi que le sens cache de la transformation du chamanisme masculin en chamanisme feminin dans differents contextes socioeconomiques et politiques. La derniere partie presente une analyse du role des symboles dans l'equilibre des genres.

Cosmologie: la creation du genre en tant que savoir et fecondite

La cosmologie mapuche presente chaque forme d'existence comme un rapport equilibre entre le masculin et le feminin. Elle apprehende le genre, de meme que l'age, comme des modes importants d'organisation des relations entre l'humanite et les mondes naturel et spirituel. Le savoir (culture) et la fecondite (nature) resultent tous deux de ces relations. Voici un bref apercu du mythe mapuche de la creation qui explique comment ces relations sont creees et constituees (6) .

Au commencement il n'existait que Futa Newen, le grand pouvoir ou l'esprit qui gouvernait toute chose. Futa Newen est l'image de la totalite et il possede en lui-meme ou en elle-meme tous les possibles et toute la signification. La seule limite de Futa Newen se trouve dans son incapacite a exprimer cette unite de sens. Toutes ses creations sont des expressions partielles, des significations partielles. La totalite ne peut etre qu'imitee ou recreee lorsque les machi reunissent ces significations partielles et les mettent en scene dans des rituels.

Un jour, les enfants de Futa Newen se facherent et se rebellerent, de sorte que Futa Newen les cracha. Ces esprits bagarreurs etaient ses fils; ils devinrent les premiers esprits guerriers ou pillanes sous la forme du tonnerre, des eclairs, des volcans et des pierres. Les filles de Futa Newen etaient des esprits loyaux; elles devinrent des etoiles en pleurs parce qu'elles se trouvaient maintenant separees de leurs freres. Leurs larmes formerent les lacs et les rivieres. Le melange de l'eau (les larmes des filles) et de la cendre des volcans (la colere des freres) constitua la terre et, pour cette raison, elle est a la fois masculine et feminine.

Futa Newen devint alors la lune feminine et le soleil masculin, et crea l'humanite. La femme fut creee la premiere d'une fille-etoile et placee sur la terre en tant que donneuse de vie. Toutes les plantes, tous les animaux et les autres formes de vie sortirent de l'empreinte de ses pas. L'homme, le chasseur-guerrier, fut cree d'un fils-paratonnerre pour la proteger et la nourrir. La lune et le soleil alternerent pour surveiller leurs enfants, creant ainsi un rapport equilibre entre le jour et la nuit.

Ces quatre etres celestes constituent Ngunechen, la premiere famille. Le soleil est un vieil homme, le pere; la lune est une vieille femme, la mere; l'eclair est un jeune homme, le fils; et l'etoile est une jeune femme, la fille. Le vieil homme et la vieille femme sont mari et femme, tandis que le jeune homme et la jeune femme sont soit mari et femme, soit frere et soeur. Chacun de ces etres presente des caracteristiques particulieres. Le vieil homme et la vieille femme possedent tous deux la sagesse traditionnelle, tandis que le jeune homme et la jeune femme detiennent la vigueur et la fecondite de la jeunesse. Les caracteristiques des quatre etres de cette famille sont presentes dans chaque aspect de la nature -- les herbes medicinales, les recoltes, les animaux, les plantes -- et dans les manifestations culturelles que sont les motifs des tissus, les chants, la musique et les mouvements.

Ce sont aussi les quatre etres sacres de Ngunechen qui formerent le premier peuple, et les deux sexes jouerent un role important dans la creation de la culture et de la nature. Le vieil homme (Fuch wentru) et la vieille femme (Kushe domo) possedaient le savoir traditionnel qui devait etre transmis et suivi, tandis que le jeune homme (Weche wentru) et la jeune femme (Ulcha domo) detenaient la vitalite; ils se reproduisaient, creant ainsi le premier peuple mapuche. Les deux femmes se preoccupaient des elements qui englobent, integrent, soignent et pardonnent, tandis que les deux hommes se consacraient a la protection, a la vengeance, aux guerres et aux strategies de chasse.

Ce mythe de la creation sert de matrice a l'ideologie culturelle mapuche et etablit les fondements des rapports de genre dans tous les autres domaines de la vie mapuche. De meme que Ngunechen et ses quatre etres primordiaux constituent la premiere famille mapuche et le fondement de la societe et de la culture mapuche, ils se retrouvent dans chaque aspect de la nature, de la sexualite et de la vie. L'interdependance de ces differents elements se trouve renforcee du fait qu'on attribue la creation de la nature et de la culture aux deux sexes, qu'on institue le vieil age (sagesse) et la jeunesse (fecondite) comme elements cruciaux pour la survie des Mapuche, et qu'on considere la nature comme faisant partie du monde spirituel. Le mythe exprime la complementarite des domaines masculins et feminins et la necessite de reunir les quatre principes pour atteindre la totalite spirituelle.

Prestige et pouvoir dans les rapports de genre mapuche

Dans son article <<Gender Hegemonies>>, Ortner identifie trois dimensions distinctes dans l'assignation du statut de genre: 1) le prestige relatif, l'evaluation ou le classement des sexes; 2) la domination masculine et la subordination feminine, les hommes exercant un controle sur les femmes; 3) le pouvoir feminin, le degre de legitimite et d'autorite des femmes dans la gouverne de certaines spheres de leur existence et de celle des autres (Ortner 1990: 37). Elle refute la theorie de l'universalite de la domination (7) masculine inscrite dans des ideologies et des modeles culturels. Ortner identifie des societes qui sont egalitaires sur le plan culturel et d'autres qui pretendent que les hommes sont superieurs bien que, dans les faits, les femmes detiennent enormement de pouvoir. Elle affirme que meme si une ideologie ou un ensemble de pratiques paraissent hegemoniques, ils ne sont jamais totalisants ou permanents. Il existe toujours des zones de pouvoir et d'autorite qui echappent a l'hegemonie et qui peuvent donner lieu a des arrangements differents (Ortner 1990: 78-80).

Dans cette partie de l'article, je m'interesse brievement a la facon dont sont relies le prestige, la domination masculine, la subordination feminine et le pouvoir feminin dans la societe mapuche (8) . La pratique mapuche des hegemonies de genre est fluctuante et les positions de pouvoir et de prestige varient. Bien que les Mapuche se pretendent egalitaires dans leur ideologie culturelle, la pratique ne correspond pas completement a cet ideal (9) . Il existe a l'interieur des communautes des espaces de prestige porteurs de pouvoir, aussi bien pour les hommes, en tant qu'orateurs ou chefs traditionnels, que pour les femmes, en tant que chamanes/guerisseuses, pretresses ou sages-femmes, mais ils n'ont aucune legitimite dans le systeme politique chilien. Il existe aussi quelques espaces d'egalite entre les genres (particulierement dans les communautes rurales) et d'autres qui sont generateurs de hierarchie, notamment dans les communautes plus acculturees et les centres urbains, lorsque les hommes arrivent a s'imposer en tant qu'intermediaires politiques avec la societe chilienne, tandis que les femmes se retrouvent dominees. Si ces positions formelles, associees au pouvoir politique, sont legitimes dans le contexte politique chilien, aucun prestige ne leur est attache dans les communautes mapuche.

La force des Mapuche, en tant que peuple, repose sur leur adaptabilite aux differentes situations, sur l'absence de centralisation de l'autorite, sur la persistance des anciennes positions de prestige et sur le recours au pouvoir informel. Les Mapuche ruraux constituent toujours une societe egalitaire, domestique, fondee sur la parente, a la tete de laquelle se trouvent les chefs de famille (lonko). Ces Mapuche vivent dans des reserves presidees par les chefs de la communaute (cacique). Les decisions sont prises de facon consensuelle par les hommes et les femmes de la maisonnee et par le reseau constitue des parents masculins et des allies de parrainage (compadrazgo). Bien que le principe masculin regisse la filiation, les regles de residence, l'heritage et la succession, et que ce soient les hommes qui representent la maisonnee et la communaute, la societe mapuche n'est pas dominee par les hommes.

Les hommes et les femmes mapuche des regions rurales sont consideres comme distincts, separes et complementaires, mais ils ne se situent pas de facon hierarchique les uns par rapport aux autres. Les femmes et les hommes assument des roles complementaires mais d'importance egale. La maisonnee, la famille elargie et la terre cultivee constituent l'unite socioeconomique de base et le lieu des relations hommes-femmes. Les femmes possedent un pouvoir informel et, par tradition, travaillent a la maison. Elles executent les taches domestiques, socialisent leurs enfants en leur enseignant le mapudungun, et fabriquent les tissus, la poterie et les remedes a base d'herbes medicinales pour les malades.

Depuis l'avenement du systeme des reserves, le role des hommes a change de facon spectaculaire tandis que celui des femmes est reste le meme. Les femmes ont accru leurs savoir-faire agricoles et sont restees attachees aux traditions et a la terre. Elles ont gagne en prestige en tant que gardiennes des savoirs traditionnels, en tant qu'artisanes, soignantes et intermediaires religieuses, mais elles ne detiennent pas de positions politiques formelles dans la communaute. Si la plupart des chamanes etaient autrefois des hommes travestis, aujourd'hui, 90% des machi sont des femmes. Les quelques machi masculins travestis qui subsistent n'executent pas les taches masculines telles que les labours, la coupe du bois ou le travail salarie. Les femmes machi travaillent surtout a la maison et on considere leur pouvoir spirituel et curatif comme informel, au meme titre que celui des autres femmes.

Les hommes, n'etant plus ni guerriers ni chasseurs, se sont tournes vers l'agriculture sedentaire. Comme la terre est de plus en plus rare et erodee, ils deviennent salaries pour le compte de riches fermiers ou ils acceptent des emplois en ville. Plus les hommes s'absentent pour travailler a l'exterieur de la communaute et perdent contact avec les savoirs traditionnels, plus augmente le nombre d'activites que les femmes investissent. Le nombre croissant de femmes machi qui remplacent les orateurs masculins (nguenpin) n'en est qu'un exemple. Les hommes representent la maisonnee et la communaute dans les rapports avec le monde exterieur. Le pouvoir traditionnel des hommes mapuche est formel, mais non autoritaire, et il depend de leurs competences sociales et rituelles. Les hommes detiennent leur prestige en tant que chefs de lignage ou de maisonnee (lonko), chefs de communaute (cacique), orateurs (nguenpin) et guerriers rituels (kona); ce prestige se fonde sur leur maitrise des savoirs traditionnels, de la langue et des prieres rituelles, sur leur habilete a nouer et a maintenir les liens sociaux entre les differents lignages et a susciter des consensus, ainsi que sur leur competence comme orateurs, hotes et diplomates. L'illusion de la domination masculine et de la subordination feminine provient de la societe chilienne, elle-meme dominee par les hommes; selon elle, puisque les hommes mapuche detiennent les roles politiques (10), ils dominent dans leur societe.

Dans les faits, comme les liens entre les maisonnees a l'interieur des patrilignages sont plutot laches et qu'il n'existe aucune centralisation de l'autorite, la sphere publique n'est pas plus valorisee que la sphere privee. De plus, les spheres domestique et publique presentent des frontieres floues et elles se superposent. C'est dans l'espace domestique que se transmettent les savoirs traditionnels, la langue, la religion, et que les questions sociales, economiques, politiques et familiales sont debattues; on en discute autour du feu entre hommes et femmes, et c'est la que se prennent les decisions. La sphere domestique est tres estimee et n'est en aucune facon associee uniquement aux femmes comme ce fut le cas en Occident (11) .

L'influence de la societe chilienne, patriarcale et catholique, a renforce la distinction entre, d'une part, les positions sociales et politiques des hommes qui sont formelles et publiques et, d'autre part, le pouvoir domestique et la competence spirituelle des femmes. Dans les communautes rurales et urbaines acculturees, la distinction entre l'ordre public et l'ordre domestique semble classer les hommes et les femmes dans des spheres separees. Dans ces communautes, les hommes qui deviennent militants politiques, chefs d'organisations, porte-parole des Mapuche et intermediaires avec le gouvernement chilien, ne gagnent en prestige et n'accedent au pouvoir que dans l'univers chilien, et pas du tout dans les communautes rurales traditionnelles. Sur la scene urbaine, la plupart des interactions sociales et politiques ont lieu a l'exterieur de la maison et il arrive frequemment qu'on affirme en public l'inferiorite des femmes. Les femmes mapuche de la ville sont de plus en plus dependantes des hommes pour agir et avoir du succes dans la societe chilienne. Mais puisqu'un mouvement de revitalisation va dans le sens d'une restauration des positions traditionnelles de prestige et qu'un nombre croissant de femmes machi exercent leur art dans les zones urbaines, les pratiques mapuche associees au genre reinstaurent l'egalitarisme.

Machi, genre et changement socioeconomique

Les machi sont censes posseder les qualites feminines et masculines, mais leur image et leur habillement sont davantage associes a la sexualite feminine. Tous les machi doivent etre possedes par les esprits, et la possession est associee a la sexualite passive (12) . Les machi sont souvent celibataires, veufs ou veuves, car leurs esprits sont jaloux et possessifs. Les machi masculins sont (en partie) travestis et souvent consideres comme homosexuels ou effemines. Ils ne peuvent detenir les positions politiques de pouvoir des hommes ni effectuer les travaux que la division du travail attribue a ces derniers. Les machi feminines, quant a elles, conservent leurs vetements feminins et peuvent effectuer les taches feminines. Le sexe biologique des machi a peu d'effets sur leur vie spirituelle et leur pouvoir, mais il a reellement une incidence sur la facon dont leurs requetes sont transmises a la communaute rituelle. Les machi sont eux-memes des symboles et doivent adherer aux vertus et aux pouvoirs de ce qu'ils representent.

Dans cette partie, j'explore la maniere dont le sexe biologique des machi s'est transforme au cours de l'histoire mapuche en mettant ce phenomene en relation avec les changements de besoins de la communaute et ses conditions socioeconomiques et politiques. Alors qu'autrefois les machi etaient surtout des hommes travestis, de nos jours ce sont les femmes machi qui predominent.

Au 16e siecle, les Mapuche etaient des guerriers, des chasseurs et des horticulteurs semi-nomades organises en clans patrilineaires qui se faisaient la guerre entre eux sans reconnaitre aucune autorite centralisee. Lorsque les Mapuche devinrent, au 17e siecle, des eleveurs de troupeaux et des guerriers a cheval, des groupes de lonko s'allierent sous l'autorite d'un cacique commun. Ils organisaient des razzias et menaient des operations de guerilla. On ne rapporte cependant aucun systeme etatique ni aucune position permanente de pouvoir.

Comme leur survie dependait de la chasse et de la guerre jusqu'au milieu du 18esiecle, la plupart des machi de cette epoque etaient des hommes qui savaient interceder aupres des esprits ancestraux masculins de leur lignage (les pulluame) afin d'influencer ou de predire l'issue de la chasse et de la guerre. On croyait alors que les esprits des guerriers morts (les lonko) et les anciens machi continuaient a guerroyer dans le ciel sous la forme d'eclairs, de coups de tonnerre ou d'eruptions volcaniques, et qu'ils venaient en aide a ceux qui savaient s'attirer leurs bonnes graces par des moyens magiques (Rosales 1989 [1674]: 162). Les machi etaient alors des hommes qui portaient des vetements de femmes et s'adonnaient aux activites des deux sexes (13) . En plus de cuisiner, tisser et utiliser les herbes medicinales pour soigner, les machi etaient reputes pouvoir predire l'issue des guerres, et on faisait appel a leur habilete d'orateurs au cours des reunions et pour negocier la paix (ibid.: 135). On considerait que les machi masculins etaient plus aptes que les femmes a mener <<la guerre spirituelle>> et a rendre un culte propitiatoire aux esprits guerriers.

Pendant la derniere moitie du 18e siecle, les Mapuche se tournerent vers l'agriculture sedentaire. Le nombre de femmes machi augmenta a cette epoque et celui des hommes travestis declina. Ces changements coincident avec la cessation de la guerre et la division des lignages entre les differentes reserves qui ne possedaient plus d'esprits ancestraux masculins communs. Les rituels propitiatoires adresses aux esprits ancestraux masculins et les augures militaires, responsabilite des hommes machi travestis, perdirent de leur importance tandis que le dieu androgyne mapuche Ngunechen en vint a occuper la place centrale dans les rituels. L'homophobie catholique introduite dans les communautes mapuche par les missionnaires provoqua un rejet croissant des machi travestis. De plus, le passage vers une economie agricole et pastorale donna de l'importance aux puissances feminines associees a la lune et a la fecondite (Olivares 1864 [1767]: 54; Smith 1855: 234-236; Cooper 1946: 750; Moesbach 1936; Augusta 1910; Faron 1964: 153). Tandis que les Mapuche etaient systematiquement arraches a leur terre (14), defaits et finalement confines aux reserves (1884), le sol et la fertilite devinrent les symboles de leur combat. Le territoire retrecissant et le sol s'erodant, les machi devinrent des femmes et des meres spirituelles nourricieres. Ces <<donneuses de vie>>, recevant leurs pouvoirs de la lune, conferaient la fertilite a la terre, aux animaux et aux gens. A cause de leur association naturelle avec la fecondite, la naissance et les soins nourriciers, les femmes devinrent de puissantes guerisseuses et mediatrices religieuses (Bacigalupo 1995: 62-76, 95-102).

Ces machi, qu'on n'associe plus ni a la guerre ni a la chasse, acquierent maintenant leur pouvoir informel independamment des lignages masculins et des esprits ancestraux. Aujourd'hui specialisees, elles ont cree des sororites de machi selon leur type de pratique. Les machi possedent dorenavant des esprits familiers dont elles dependent pour leur force et leur habilete et ne dominent plus les esprits ancestraux masculins et les genies comme dans le passe. Ces esprits familiers sont ceux des machi decedees, apparentes au cote feminin de la famille. Dans la societe mapuche contemporaine, la descendance, l'heritage et la succession continuent d'etre transmis par les hommes, mais la competence et le pouvoir spirituels sont maintenant transmis par la lignee feminine et se manifestent dans les femmes machi. La plupart des jeunes machi recoivent l'esprit d'une grand-mere, arrieregrand-mere, ou d'une grand-tante autrefois machi.

Plusieurs raisons expliquent la predominance des femmes machi aujourd'hui (Bacigalupo 1994: 240-241).

1- Les femmes machi exercent un pouvoir informel qui derive de leur association au monde spirituel. Leur pouvoir spirituel est different du pouvoir formel des hommes et il n'entre pas en conflit avec leurs positions sociales et politiques, tandis que celui des hommes machi le pourrait (car les machi masculins sont lies aux patrilignages tout en ayant des pouvoirs spirituels). La relation complementaire entre le pouvoir formel des hommes et le pouvoir informel des femmes reflete celle qui existe entre les cacique et les machi. Les cacique detiennent le pouvoir politique et representent la communaute a l'exterieur, tandis que les machi detiennent le pouvoir spirituel a l'interieur de la communaute.

2- Les femmes et non les hommes possedent les competences et les savoirs qui sont necessaires aux machi contemporains. De plus, le travail salarie amene souvent les hommes a s'absenter. Les femmes mapuche, maintenant gardiennes de la tradition, transmettent l'art d'utiliser les plantes traditionnelles, les connaissances anciennes et la langue mapudungun; elles apprennent a faire preuve d'empathie et d'intuition et a developper leurs competences relationnelles, autant d'elements cruciaux pour la pratique machi. En devenant machi, les femmes s'inscrivent dans la continuite de leur role feminin, tandis que les hommes machi doivent renoncer aux activites masculines, developper les aptitudes et acquerir les connaissances des femmes (15) .

3- Par suite de l'acculturation, les orateurs (nguenpin) ne possedent plus les connaissances necessaires pour presider aux rituels et ils sont remplaces par les machi qui exercent en tant que pretresses dans les rituels collectifs nguillatun. La machi entre en contact avec le monde des esprits qui lui transmettent leur savoir et la guident alors qu'elle est dans un etat altere de conscience. Cette approche serait plus feconde que celle des prieres rituelles utilisee par les nguenpin.

4- Les femmes machi remplacent les hommes machi travestis parce que la societe chilienne catholique regarde defavorablement les machi travestis qu'elle juge peu virils; d'ailleurs ceux qui subsistent ont une apparence feminine. On les considere comme effemines, qu'ils soient bisexuels, homosexuels, celibataires ou maries. La societe chilienne catholique etant homophobe, beaucoup d'hommes qui se sentent appeles a devenir machi refusent; et seulement quelques hommes machi se travestissent completement, portant regulierement des jupes ou des chales.

5- Les femmes machi et le dieu androgyne pan-mapuche Ngunechen assureraient la fecondite. A cause de cette association, on dit les femmes machi mieux placees pour interceder aupres de Ngunechen et reclamer des terres, la fecondite animale et l'abondance.

Le genre et la globalite dans les symboles chamaniques

Comme la cosmologie mapuche considere que les sexes sont differents mais complementaires, les machi doivent posseder les qualites des deux sexes et celles de differentes generations afin d'etre des globalites en mesure d'utiliser chacun des quatre grands principes symboliques qui rendent leurs rituels effectifs. De la jeunesse, elles acquierent la force et la vigueur necessaires pour defaire les forces du mal et guerir. De la vieillesse, elles revendiquent la sagesse et la capacite d'identifier la cause de la maladie, des afflictions et les solutions aux problemes. Les machi jouent la globalite de Ngunechen (combinant ages et sexes) qui dispense le savoir et la fecondite aux humains, aux animaux et aux plantes. Les machi mettent en scene cette globalite en utilisant des symboles sexues au cours des rituels qui ont pour but de soigner, d'exorciser et de demander la fecondite pour les humains, les animaux et les plantes.

Meme si dans la vie de tous les jours, les machi sont identifiables en tant que femmes ou hommes, selon leur apparence (leur sexe biologique), ils ne sont pas sujets aux restrictions et devoirs associes a leur sexe. Les femmes machi sont d'ailleurs vues comme masculines et les hommes machi comme feminins (16); la construction de leur propre genre et celui de leurs esprits auxiliaires sont donc lies au contexte.

Les machi puisent dans les sources feminines et masculines de pouvoir. Les sources feminines de pouvoir sont associees a la vie, a la renaissance et a l'unification. La lune, les etoiles, les cascades et les lacs apparaissent comme des sources feminines de pouvoir, essentielles a la guerison, a la priere, a la protection, a la conclusion des alliances et des traites de paix et a la restauration des liens sociaux. Les sources masculines de pouvoir sont associees a un jaillissement soudain d'energie. Les eclairs, les volcans, le soleil et les rochers sont des sources masculines de pouvoir, necessaires aux seances d'exorcisme et pour faire face aux situations catastrophiques comme les tremblements de terre, les eruptions volcaniques et les raz de maree. Qu'elles soient feminines ou masculines, ces sources de pouvoir sont aussi marquees par l'age: la jeunesse et la vieillesse.

Les machi tirent aussi leur pouvoir de leurs animaux auxiliaires avec lesquels ils echangent des essences sous la forme de salive, de souffle et parfois de sang. Les moutons seraient feminins et associes au succes, a l'abondance et a la fecondite. Le cheval serait masculin quel que soit son sexe et il renvoie a la capacite du machi a se deplacer rapidement vers les autres mondes, au cours des vols magiques (17) .

Les couleurs mapuche sont aussi marquees par le genre. Le blanc et le jaune sont associes au soleil (masculin) et l'on croit qu'ils font appel au cote male de Ngunechen ou au dieu masculin catholique on leur doit les jours clairs et ensoleilles. Le blanc et le bleu sont des couleurs celestes associees au ciel le plus eleve, Wenu Mapu. Le bleu, couleur du ciel, est associe a la lune (feminine) et a Mere Marie, et on le croit porteur de fecondite, de protection et de cohesion; il favorise aussi la guerison. Le noir est positif et feminin lorsqu'il est associe a des pouvoirs productifs, et negatif lorsqu'il est associe a des esprits du mal (wekufe) ou au sang coagule. Le rouge est masculin, couleur de l'exorcisme et de la guerre. Le rouge sang d'une blessure signifie la guerre, la bravoure et l'equite dans l'affrontement et le sacrifice. Le rouge vif, rappelant le sang que les mauvais esprits ont aspire du corps de leurs victimes, possede une connotation negative. Le vert est la couleur de la nature et on l'associe aux plantes medicinales.

Les drapeaux que les machi arborent sur les cotes de leurs autels (rewe) sont bleus (feminins) et blancs (masculin); y figurent souvent le soleil, la lune ou les etoiles. Des drapeaux de differentes couleurs sont habituellement combines lors des ceremonies collectives nguillatun afin de mettre en equilibre les divers elements garants d'une bonne recolte. Les drapeaux blanc et jaune appellent le soleil, les drapeaux bleus, la fecondite et les drapeaux noirs, la pluie.

Les symboles rituels mapuche renvoient les uns aux autres en tant que males ou femelles, jeunes ou vieux. Ces relations reproduisent celles qu'etablit le mythe de la creation. Les symboles dominants mettent en scene les quatre principes et ils sont lies a des symboles complementaires qui reactivent l'association entre le jeune couple et la fecondite. C'est en ce sens que j'analyse deux symboles rituels dominants, le tambour rituel (kultrun) et l'autel sacre (rewe), dont se servent les machi, puis leurs relations a trois symboles complementaires qui renvoient au jeune couple.

Le kultrun est un tambour peu profond recouvert d'une peau de chevre, dont on se sert lors des rituels. Il est souvent decore d'une croix divisant sa surface en quartiers qui representent le cosmos horizontal mapuche, les quatre principes contenus dans Ngunechen, les quatre coins de la terre, les quatre saisons, les quatre vents. Le centre de la croix represente le milieu de la terre, la ou les Mapuche se situent avec leur autel collectif nguillatuwe dans l'espace horizontal.

Le kultrun est concu comme un uterus, rond et feminin. Son corps est fait de bois de laurier. On attribue au laurier (triwe ou Laurelia aromatica) des proprietes de guerison, d'apaisement, d'integration et de feminite. On utilise le triwe contre la fievre, les furoncles, les eruptions, l'indigestion, les maux de tete, le mauvais caractere, la tachycardie et le comportement antisocial. La plupart des kultrun des machi contiennent des groupes de deux ou quarte elements masculins et feminins. Ces objets symbolisent les quatre principes ou le couple le plus age de Ngunechen. Ces groupes de deux ou de quatre graines, brins de laine, peaux d'animaux, feuilles de laurier, pierres precieuses (llancato) et vieilles pieces de monnaie places a l'interieur du kultrun sont tous feminins a cause de leur association avec la vie, la croissance et la fecondite. Les groupes de deux ou quatre dards, balles, feuilles de cannelle, morceaux de charbon et de roche volcanique sont masculins a cause de leur association avec l'exorcisme, la guerre ou le feu.

La machi peut jouer de son kultrun de plusieurs manieres, chacune l'investissant de savoirs traditionnels ou spirituels. Le kultrun joue doucement, face tournee au-dessus du malade ou contre terre, possede un effet therapeutique. Les objets contenus dans le kultrun s'entrechoquent bruyamment et <<prennent vie>> lorsque la machi l'utilise. Ce son serait bleu, rond et frais, et feminin, dit-on. Il imite le son de la cloche du traineau, de la pluie ou de la cascade, tous elements feminins associes a la sante, a la fecondite des cultures, des animaux et des gens. Les elements masculins a l'interieur du kultrun protegent le corps physique et social des Mapuche, et leur terre de la disette et des forces adverses. Le kultrun joue fortement, face vers le haut au-dessus de la tete de la machi, rend un son qualifie de masculin, guerrier et exorcisant. Ce son martele serait rouge, vertical et amer. On l'accompagne de cris de guerre et du son fracassant des batons de palin (18) frappes ensemble pour leurs effets conjurateurs.

La face du kultrun est illustree de soleils (masculins), de lunes et d'etoiles (feminins), de cercles munis de quatre crochets qui representent Ngunechen avec la presence simultanee de ses quatre elements. Lorsque ces dessins sont peints en rouge, ils accentuent les elements males conjurateurs; lorsqu'ils sont peints en bleu, ils soulignent les elements femelles d'integration, de soin et de fecondite. Lorsqu'ils sont peints en vert, ils font appel a l'aide des esprits de la nature. Le kultrun represente les principes masculins et feminins et la fertilite emanant du fracas des objets males et femelles, ainsi que la connaissance acquise par la machi par le biais des differentes facons de battre le tambour.

L'autre symbole dominant dont se servent les machi est le rewe. Ce tronc d'arbre, sur lequel sont encochees des marches, represente l'arbre de la vie (axis mundi), le cosmos vertical de la terre et des cieux, et il sert d'autel personnel a la machi. Les rewe instaurent une communication verticale entre la terre et les differents niveaux cosmologiques. On y place differentes offrandes suivant les instructions de l'esprit personnel de chaque machi.

Les machi utilisent leurs pouvoirs de facon <<masculine>> lorsqu'ils montent sur le rewe pendant le vol magique vers d'autres niveaux cosmologiques afin de renouveler leurs pouvoirs et recouvrer les ames perdues par les esprits du mal. Les machi chevauchent le rewe (geste masculin) comme le guerrier son cheval. La ceremonie de renaissance, ngeikurrewen, signifie litteralement secouer ou re-marier le rewe, tandis qu'on parle souvent de l'experience du vol magique lui-meme comme du guerrier a cheval, wechafe purakawellu. L'etat de conscience altere, appele konpapullu, est d'une autre nature. Il se manifeste lorsque les machi sont possedes ou montes par un esprit et que leur esprit personnel, le fileu, <<s'assoit a cote d'eux>> dans une attitude feminine consideree comme adequate pour soigner (19).

Le tronc du rewe est fait de bois de laurier (feminin), mais a cause de sa verticalite, c'est surtout un symbole masculin. L'idee de masculinite est renforcee par les branches de foye (cannelier) et les cannes de coligue qui y sont liees avec des cordes. De fait, on designe souvent le rewe comme foye ou canelo, le cannelier, renvoyant clairement a la masculinite. Le foye a un gout amer et peut induire des vomissements, ce qui concourt aussi a chasser le mal. L'ecorce, la racine et les feuilles de foye etant associees a l'exorcisme et a la guerre, on leur attribue le pouvoir de vaincre les bacteries et les virus.

L'esprit du machi (fileu) vit dans le rewe. Les couteaux, les roches volcaniques et les batons de palin sont laisses sur le rewe ou a cote pour armer le fileu contre les attaques des esprits du mal. Ces elements guerriers et exorcisants sont masculins. Les fleurs, la nourriture, les boissons et les herbes medicinales sont laissees sur les marches et au pied du rewe pour nourrir, soigner et seduire le fileu. Ces elements nourriciers, soignants et esthetiques sont feminins.

Le visage et les bras de Ngunechen sont parfois sculptes au sommet du rewe et on les peint -- meme parfois le rewe entier -- de bleu et de blanc pour rappeler le pouvoir de la lune (feminin), du soleil (masculin) et des etoiles (jeunes femmes).

Les nguillatuwe sont des rewe collectifs qui servent d'axis mundi et d'autel pour la communaute, marquant le centre du champ rituel. C'est la que les machi, nguenpin, et lonko mettaient en oeuvre leur savoir rituel pour obtenir la fecondite et le bien-etre des animaux, des gens et de la terre. Des croix nguillatun figurant Ngunechen, sont habituellement peintes en blanc et bleu pour representer la complementarite du soleil et de la lune, du masculin et du feminin; elles reunissent souvent des elements chretiens et mapuche. Le bleu renvoie a la fois a la lune et a Mere Marie, que l'on concoit comme une vieille femme ou une lune ronde <<pleine>>, tandis que le blanc renvoie au soleil et a Dieu le Pere, concu comme un vieil homme et un soleil estival.

Le corps des rewe et des nguillatuwe sont masculins, mais on les considere a la fois comme masculins et feminins, vieux et neufs. Le rewe personnel de la machi lui permet de trouver la connaissance, grace au vol magique et a la reactivation du vieux couple. Le rewe est aussi le moyen pour la machi d'obtenir la sante, la force et la vitalite pour elle et pour ses patients. Ces elements relevent du jeune couple. De plus, le fileu de la machi, c'est-a-dire l'esprit qui vit dans le rewe, doit etre protege avec des couteaux, des batons de palin et des roches volcaniques (elements masculins); on le nourrit et l'apaise avec des offrandes de fleurs, de nourriture et de boisson (elements feminins).

Le nguillatuwe est place au centre de la terre; c'est un symbole identitaire pour la communaute. Il la protege des catastrophes, de la maladie, de l'infertilite, du mal et de la mort, autant d'evenements que l'on impute a ce qui est hors de la communaute rituelle. Ce qui concerne la communaute, son avenir, le succes de l'elevage et des recoltes, peut etre obtenu du nguillatuwe qui represente le vieux couple. C'est aussi devant le nguillatuwe que des prieres pour la fecondite et le bien-etre des gens, des animaux et des recoltes sont recitees.

Tous les autres symboles rituels dont se servent les machi combinent les elements feminins et masculins et sont lies au kultrun ou au rewe. Le plus souvent ces symboles complementaires renvoient a la force, a la fecondite, a l'efficience qui representent le jeune couple, et ils sont les equivalents des autres symboles du jeune homme et de la jeune femme. Je traiterai de trois manifestations de ce jeune couple: le vase (metawe) et la boisson (mudai), les cloches de traineaux (kaskawilla) et la longue trompette (trutruka), de meme que des relations entre deux plantes sauvages: le copihue et le llankalawe.

Le metawe est un vase d'argile fabrique par les femmes qui est associe a la fecondite et a la feminite. On remplit les metawe de mudai, une boisson blanche non alcoolisee preparee a partir du mais, rappelant le sperme et la fecondite masculine. On offre des metawe aux femmes mapuche nouvellement mariees pour s'assurer que leur uterus retienne le sperme et qu'elles soient fecondees. Le metawe (symbolisant l'uterus) est rempli de mudai et place sur l'autel personnel (rewe) de la machi, pour assurer le bien-etre, la sante et la fecondite de sa famille, de ses patients et d'elle meme. Les metawe pleins de mudai sont aussi deposes au pied du nguillatuwe pendant le rituel collectif de nguillatun. On repand toujours sur le sol une libation de mudai afin d'<<ensemencer>> la terre et d'assurer sa fertilite.

Dans la pensee mapuche, l'energie physique et emotionnelle, qui se deploie au moment de la relation sexuelle, et le potentiel de vie contenu dans le sperme et les ovules peuvent soit engendrer un enfant, soit se transformer en un vigoureux pouvoir spirituel. Ce jeune pouvoir spirituel est malleable et peut servir a des fins multiples. On s'en sert dans les rituels destines a donner fecondite et vigueur aux cultures, aux animaux et aux gens. Les machi l'utilisent afin d'acquerir la force necessaire pour operer les guerisons et pour resister a la guerre spirituelle; ce pouvoir accroit aussi l'efficacite des herbes medicinales, des chants et de la musique.

La manifestation musicale du jeune couple se trouve dans l'appariement des cloches (kaskawilla) et des trompettes (kultrun). Le son des kaskawilla, tel un doux crepitement, rappelle celui de la pluie et de la cascade (trayenco), et renvoie a la feminite. En les agitant d'un cote et de l'autre pour produire le son recherche on imite le roulement des hanches d'une jeune femme qui marche d'un pas vif. Au cours des fetes, les kaskawilla ont leur contrepartie masculine dans le son explosif de la trompette (trutruka) faite d'une corne et de la canne creuse du coligue. Le son passe par la longue canne, jaillit par la pointe de la corne, comme une ejaculation. A l'instar du mudai repandu sur le sol, il est ainsi facteur de fecondite. Seuls les jeunes gens pourvus de bons poumons peuvent jouer des trutruka et, ce faisant, ils affirment leur masculinite. Au cours des machitun, grands rituels de guerison, ou on ne peut pas jouer de la trutruka, le martelement du kultrun sert de contrepartie masculine aux kaskawilla.

Les kaskawilla et le metawe sont aussi associes de tres pres a la fleur rouge du copihue appelee coguil. On raconte qu'un jeune couple tue par les Espagnols s'est reincarne sous la forme de deux plantes grimpantes sauvages, la coguil (femelle) et le llanka lawen (male), qui poussent entrelacees, imitant l'etreinte des amoureux. La coguil est la manifestation esthetique de la jeune femme et symbolise sa vulve sanguine. Elle a jadis imite le son de la cascade et a ainsi produit la premiere kaskawilla, dont la clochette devient l'equivalent sonore de la coguil. Elle contient le son comme l'uterus contient un potentiel de vie et comme le metawe contient le mudai (sperme). La plante copihue ne pousse qu'a l'etat sauvage; les copihue, les kaskawilla et les metawe, tout comme les femmes machi sont donc les symboles de la resistance des femmes a l'acculturation. Parce que ni les kaskawilla, ni les metawe, ni les coguil ne sont gravides, leur pouvoir spirituel est utilise pour guerir, pour accroitre la fecondite et la vigueur. Les machi utilisent les coguil pour renforcer, apaiser et seduire les esprits. Broyees, elles aident les machi lorsque paraissent les symptomes d'un premier appel ou ceux d'une rencontre soudaine avec les esprits mauvais.

La racine, la tige et les feuilles du copihue sont utilisees contre les maladies veneriennes, la goutte et le rhumatisme. Le llanka-lawen, la plante sauvage qui pousse entrelacee a la grimpante copihue, represente le jeune amoureux qui fut tue. Il porte de petites feuilles rondes et c'est la contrepartie male de la copihue. Les machi et leurs animaux auxiliaires portent des colliers faits de llanka-lawen et de coguil et on en depose aussi autour du rewe de la machi.

Le pouvoir de la machi repose sur l'unite spirituelle qui resulte de l'equilibre obtenu entre les differentes sources de pouvoir et les differents symboles rituels, masculins et feminins, jeunes et vieux, dans son experience personnelle et sa pratique rituelle. Cela reflete la nature de la deite mapuche Ngunechen et celle de la societe mapuche ou on accorde une egale valeur aux sexes et aux ages ainsi maintenus en equilibre. Le fait que la puissance des machi passe par la representation des deux genres montre qu'il s'agit d'une construction culturelle non reliee au sexe biologique. Les roles culturels, les attentes et les valeurs definissent la masculinite et la feminite et determinent qui doit s'identifier a un genre, a l'autre ou aux deux.

Les liens qui unissent les symboles dominants et ceux qui les associent aux symboles complementaires illustrent comment les modes locaux d'organisation et de signification persistent et traversent tous les domaines de l'existence. Les categories de jeune homme, de jeune femme, de vieil homme et de vieille femme sont porteuses d'une signification qui se repete selon de multiples canaux sensoriels (son, couleur, forme, mouvement, gout). Les fonctions pratiques immediates de ces elements (instruments de musique, herbes medicinales, armes) sont secondaires par rapport a leurs fonctions symboliques (les qualites de leur etre et les significations qu'ils evoquent) lorsqu'il s'agit de les regrouper. Les machi mettent les symboles rituels en relation selon les themes transversaux que sont l'integration (feminine), la guerre et l'exorcisme (masculins). Ensemble, ces themes recreent l'image de la globalite qui est a la fois source de renforcement culturel et de resistance.

Conclusion

J'ai utilise une approche feministe critique nuancee et contextualisee pour essayer de comprendre la complexite de la construction culturelle du genre, sousjacente au pouvoir des femmes machi, a une epoque ou les Mapuche sont soumis a l'influence du christianisme et du capitalisme. En explorant la facon dont le genre est cree et constitue dans la cosmologie, les symboles rituels, la societe et la pratique chamanique, nous montrons que ces constructions dependent des contextes, sont complexes et parfois contradictoires.

La relation de symetrie, propre a la cosmologie, qui existe entre le masculin et le feminin, le vieux et le jeune, le savoir et la fecondite se reflete a la fois dans les caracteristiques de Ngunechen, la globalite qu'incarnent les machi, et dans les rapports entre les symboles rituels. Les machi sont consideres comme masculins et feminins, quel que soit leur sexe biologique. Ils s'appuient sur leurs pouvoirs feminins pour assurer la cohesion et soigner, et sur les formes masculines de pouvoir pour pratiquer l'exorcisme. De plus, le savoir et la fecondite, la culture et la nature, le jeune ou le vieil age, sont generes par chacun des genres et presents en eux. Les rapports entre les symboles rituels et les differents principes de Ngunechen repetent ce modele fondamental. Toutefois, dans le contexte des roles sociaus et sexuels, le cote feminin des machi prend plus d'importance: l'ideologie culturelle egalitaire des Mapuche ne se traduit pas toujours dans la pratique, en grande partie a cause de leur adaptation aux transformations de la societe chilienne catholique.

Autrefois, les machi masculins travestis empruntaient les roles feminins et masculins. Ils pratiquaient la guerre et effectuaient des guerisons, ils participaient aux patrilignages tout en servant d'intermediaires religieux. Aujourd'hui, a cause de l'importance accordee a l'agriculture et a la fecondite, les quelques hommes machi travestis qui subsistent doivent afficher une apparence feminisee pour etre consideres comme legitimes et efficaces, tandis que les femmes machi n'ont qu'a s'inscrire en continuite avec leur genre, y compris dans le vetement. Meme si les hommes machi ne se travestissent que partiellement de nos jours et se disent parfois pretres celibataires, ils ne peuvent s'adonner aux occupations masculines, et leur role dans le patrilignage entre en conflit au plan symbolique avec leurs pouvoirs spirituels. Manifestement, le pouvoir et le prestige croissant des femmes, productrices de fecondite, associes a leur pouvoir spirituel et informel, ont fait pencher la balance vers la feminisation croissante du role de machi et vers une devaluation contextualisee des qualites masculines.

Le fait que l'on percoive dorenavant les roles spirituels et politiques comme conflictuels indique aussi un nouvel equilibre entre les hommes et les femmes dans la societe mapuche. Les hommes perdent contact avec les savoirs traditionnels et les marques de prestige propres a leur sexe -- les lonko, nguenpin, kona et cacique --, et ils assument des positions de pouvoir formel, politique et externe dans l'interface avec la societe chilienne. Nombre d'entre eux ont adhere a l'ideologie chilienne de la domination masculine et de son pendant, la subordination feminine. Cette ideologie entre en conflit avec le pouvoir et le prestige que les femmes ont acquis a l'interieur des communautes ou les machi, grace a leur pouvoir spirituel, sont maintenant les gardiennes des savoirs traditionnels et interviennent en tant que guerisseuses, pretresses et mediatrices religieuses. Ce conflit reste irresolu, mais dans la mesure ou les femmes machi traiteront un nombre croissant de Mapuche et de Chiliens en milieu urbain, il debouchera peut-etre sur une ideologie culturelle plus egalitaire.

Texte inedit en anglais traduit par Michelle Mauffette et revu par F. Morin et B. Saladin d'Anglure

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RESUME/ABSTRACT

Les chamanes mapuche et l'experience religieuse des hommes et des femmes

Dans son exploration du chamanisme, cet article adopte la perspective du feminisme critique pour proposer un discours reflexif sur le role du genre dans ses rapports au pouvoir, au prestige et a l'experience religieuse. Je prends l'exemple ethnographique des chamanes mapuche, ou machi, du sud du Chili, pour expliquer comment le genre est diversement construit, et pour montrer les correlations entre le chamanisme, l'art de la guerre et l'agriculture, l'impact de la societe chilienne chretienne, la fecondite, l'androgynie, la feminite et le pouvoir religieux. Je demontre que les constructions du genre sont specifiques au contexte, complexes, changeantes et parfois contradictoires. L'ideologie mapuche de la complementarite masculin/feminin est presente dans la cosmologie, incarnee par les machi (on croit qu'ils possedent les deux genres) et dans les rapports qui existent entre les symboles rituels, mais elle ne se maintient pas toujours dans la pratique. Je montre que dans le domaine des roles sociaux et de l'identite sexuelle, l'aspect feminin des machi prend plus d'importance. Les hommes machi s'assimilent aux femmes par le travestissement et par une eventuelle homosexualite, tandis que les femmes machi conservent leur habillement feminin, les roles attribues a leur genre et a leur identite sexuelle.

Mots cles: Bacigalupo, chamanisme, genre, Mapuche, Chili

Mapuches Shamans and the Religious Experience of Female and Male

This article explores shamanism as a reflexive discourse on the role of gender and its relationship to power, prestige and the religious experience from a critical feminist perspective. I draw the ethnographic example of Mapuche machis or shamans from southern Chile to explain how gender is diversely constructed and the correlations between shamanism, warfare and agriculture, the impact of Chilean/Christian society, fertility, androgyny, feminity and religious power. I demonstrate that gender constructions are context specific, complex, changing and sometimes contradictory. The Mapuche ideology of male/female complementarity is present in the cosmology, embodied by machis (they are thought to possess both genders) and present in the relationships between ritual symbols, but not always consistent in practice. I show that in the context of social roles and sexual identity, the feminine side of machis becomes more important. Male machis become like women through transvestism and possible homosexuality while women machis maintain their dress, gender role and sexual identity.

Key words: Bacigalupo, shamanism, gender, Mapuche, Chile

Ana Mariella Bacigalupo

Women and Religion Program

Divinity School

Harvard University

45 Francis Avenue

Cambridge, MA 02138

Etats-Unis

(1) . Cette approche a repense la facon de concevoir et conduire l'etude de l'experience religieuse des femmes et de l'incorporer au discours scientifique (Bem 1993; Bynum et al. 1986); elle vise a mettre au point de nouvelles theories et methodes (Carr 1990; Ruether 1981; King 1995).

(2) . Les Mapuche du Sud chilien constituent l'une des populations autochtones contemporaines les plus nombreuses de l'Amerique du Sud. Leur nombre s'eleve a un million, dont la moitie habite les regions urbaines. Les Mapuche ruraux vivent dans les regions de Bio-Bio, Araucania et Los Lagos qui sont des zones de tremblements de terre, d'eruptions volcaniques et de raz de maree, phenomenes qui ont eu des repercussions importantes sur leur cosmologie et leur vision du monde. Le terme <<Mapuche>> signifie peuple de la terre. Ces gens ont reussi a conserver un vigoureux sens de leur identite et a maintenir leur propre langue, le mapudungun, malgre des siecles de colonisation et de tentatives pour les integrer a d'autres societes (d'abord les Incas, puis les Espagnols et enfin les Chiliens).

(3) . Je me sers de la definition du genre proposee par Schlegel: <<the way members of two sexes are perceived, evaluated and expected to behave>> dans un contexte culturel particulier (Schlegel 1990: 23).

(4) . Les machi sont des intermediaires entre les Mapuche et le monde spirituel. Leur election survient a l'occasion de reves, de maladies chroniques et de visions. Ils entrent dans des etats alteres de conscience au son du tambour pour aider les personnes aussi bien que la communaute. Ils executent des rituels pour favoriser l'amour et la bonne fortune, ils recouvrent l'ame perdue des malades et guerissent un grand nombre de maladies differentes avec des massages a base d'herbes, des prieres et des battements de tambour. Les machi se sont adaptes de diverses facons a la presence des systemes de medecine populaire et de biomedecine occidentale ainsi qu'au christianisme.

(5) . Contrairement aux Occidentaux, les Autochtones n'operent pas de dichotomie entre le masculin et le feminin pour en faire des categories mutuellement exclusives (Poewe 1980), mais ils les percoivent comme des qualites differentes de l'etre, s'etalant sur un continuum. Leur attention se porte sur l'<<interactive and mutually dependent relationship that women and men have in any society>> (Klein et Ackerman 1995: 180).

(6) . Le mythe de la creation presente ici resulte de la synthese de trois versions: l'une a ete recueillie par Sperata de Sauniere en 1975; les deux autres versions sont celles d'Armando Marileo et de la machi Francisca, toutes deux racontees en 1995 et presque identiques.

(7) . Rosaldo et Lamphere (1974) ainsi qu'Ortner et Whitehead (1981) presentent cette position.

(8) . A cause des contraintes d'espace et du theme de ce numero sur le chamanisme et le genre, je ne peux developper davantage la question du contexte socioeconomique des relations entre les hommes et les femmes mapuche. Voir Bacigalupo (1994, 1995 et 1997) ou l'on trouvera plus de details sur cette question.

(9) . Ortner (1990: 45) note qu'aucune societe ou culture n'est completement consequente et que toutes presentent des espaces de prestige feminin et masculin, d'autres d'egalite entre les genres, et certains autres elements qui n'ont absolument rien a voir avec le genre.

(10) . Leacock (1981), Poewe (1980: 111-125) et Ortner (1990: 40) soutiennent que le <<mythe de la domination masculine>> est cree par les chercheurs qui adoptent une position universalisante.

(11) . Rogers (1975) et Chinas (1973) redefinissent le statut des femmes a l'aide de concepts opposant le public et le domestique, le pouvoir formel et informel, de meme que l'autorite masculine et le pouvoir feminin. Dans leurs ouvrages, il est montre que le pouvoir informel des femmes dans le domaine domestique est aussi important que l'autorite formelle des hommes (pouvoir legitime) associee au domaine public et aux reseaux sociaux. Ortner affirme qu'on ne peut parvenir a equilibrer les categories de pouvoir et de prestige en mesurant les assignations culturelles de prestige et de statut des hommes, d'une part, et les realites de la vie pratique dans laquelle les femmes ont beaucoup de pouvoir et d'influence, d'autre part. Sans prestige culturel, le pouvoir feminin n'est pas entierement legitime et ne peut s'exercer que d'une maniere cachee ou distordue (Ortner 1996: 141-142).

(12) . Perrin (1992: 115) note que, chez les Guajiro, l'association de la sexualite feminine au chamanisme incite les Guajiro qui ne sont pas chamanes a dire que toutes les femmes sont des mangeuses d'hommes et tous les chamanes masculins, des homosexuels.

(13) . Les chroniqueurs decrivent les machi comme des hommes homosexuels qui portaient des jupes (punu), les cheveux longs et des bijoux, qui s'occupaient a des travaux feminins tels que la cuisine, le tissage, l'horticulture, la fabrication de la poterie, et qui savaient utiliser les herbes traditionnelles (Nunez de Pineday Bascunan 1863 [1673]: 107).

(14) . Les Mapuche prirent part aux guerres d'independance (1810-1818) et aux revolutions (1851-1859) chiliennes dans l'espoir de conquerir leur autonomie provinciale, puis ils se revolterent en 1880-1881.

(15) . Bynum et al. (1986: 108) font observer que les experiences religieuses des hommes comportent un quasi renversement tandis que celles des femmes sont en continu.

(16) . J'ai observe le cas d'un homme machi, Jorge, dont on disait qu'il changeait de genre avec le changement de lune; celui de la machi Pamela, chamane feminine de l'eclair dont le cote masculin est suffisamment puissant pour defaire efficacement les esprits du mal; et celui de Marta, machi masculin homosexuel et travesti, qui alternait les personnifications masculines et feminines. Puisqu'on croit qu'ils comprennent le monde en tant qu'appartenant aux deux genres, on les considere comme particulierement efficaces pour traiter des problemes d'amour et de chance. Pour plus d'informations sur ce sujet, voir Bacigalupo (1994).

(17) . J'emprunte a Eliade (1974) le terme de vol magique pour connoter un etat altere de conscience interprete comme un <<voyage de l'ame>> vers d'autres mondes, celestes, sous-terrains ou sur terre. Une variante importante du voyage de l'ame consiste en l'envoi d'un esprit familier ou tutelaire dans ce voyage. Les deux types sont similaires sur le plan psychologique, en ce que tous deux comprennent l'experimentation de <<visions>>.

(18) . Le palin, qui ressemble au hockey, est un jeu traditionnel que pratiquent les hommes mapuche pour favoriser les liens entre eux. Lorsque deux paires de batons de palin sont frappees ensemble au-dessus d'un patient, elles servent a abattre le mal tout comme le font les couteaux et les fusils.

(19) . Bourguignon (1976: 12) distingue transe et transe de possession. La transe, selon sa definition, consiste en hallucinations, visions et imitations des actions des esprits, ce qu'on interprete culturellement comme l'absence temporaire de conscience. La personne en transe se rappelle l'experience, et la narration a la communaute y est importante. La transe de possession, par contre, implique la personnification des esprits. C'est une prestation en paroles et en actes dans laquelle la personnalite individuelle s'efface et se caracterise par l'amnesie qui s'ensuit. Pour Bourguignon, la transe de possession est typiquement feminine et elle l'associe aux societes agricoles complexes, alors qu'elle considere la transe visionnaire comme typique des hommes et qu'elle l'associe aux societes plus simples.
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Author:Bacigalupo, Ana Mariella
Publication:Anthropologie et Societes
Date:Jan 1, 1998
Words:10311
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