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Ce que peut la sociologie.

DEPUIS SA CREATION, LA SOCIOLOGIE n'a cesse d'apporter des connaissances decisives sur nombre de questions publiquement debattues ou politiquement considerees comme majeures: celles ayant trait aux transformations de la famille ou du travail, a l'immigration, aux inegalites scolaires, culturelles ou sexuees, a la sexualite, a l'urbanisation des societes et a la segregation urbaine, aux processus de mobilite sociale, a la science et aux techniques, a la maladie et a la medecine, a l'art et a la litterature, aux sports et aux loisirs, a la vieillesse et au vieillissement, a l'institution carcerale, a la delinquance, a la pauvrete et au chomage, etc. Elle a eclaire, de plus, des dimensions fondamentales de l'experience telles que le rapport a l'espace, au temps, a la mort, a l'argent, etc.

Avec ses methodes propres (observations, entretiens, questionnaires, analyse de discours), elle decrit et analyse nombre d'univers sociaux, du monde des chomeurs de longue durees, des employes precaires ou des ouvriers a celui de la grande bourgeoisie, penetre dans les coulisses d'une multitude de metiers ou d'institutions, etudie des pratiques variees, des plus legitimes aux moins legitimes, ainsi que toutes sortes de situations vecues comme problematiques (de l'echec scolaire a la depression, en passant par l'anorexie, le declassement social, la toxico-dependance, le racisme, le harcelement sexuel ou moral, la delinquance ou le crime, le terrorisme, etc.). Et a chaque fois, elle fait apparaitre les logiques presidant a des pratiques qui semblent au depart le simple fait du hasard ou du destin (le choix du conjoint ou des amis, l'orientation scolaire ou professionnelle, les gouts culturels, alimentaires ou sportifs, les opinions politiques, religieuses, etc.). Elle historicise des etats de fait tenus pour naturels (tels que les differences entre hommes et femmes, les conflits de generation ou l'esprit de competition). Elle desessentialise ou desubstantialise aussi les individus qui ne sont devenus ce qu'ils sont que relies a toute une serie d'autres individus, de groupes et d'institutions (sociologie des carrieres delinquantes, des parcours artistiques ou sportifs singuliers, trajectoires professionnelles, etc.), compare et met en lumiere les transformations de phenomenes consideres comme eternels ou invariants (tels que la famille, le marche economique, l'amour, l'amitie, le sacre, etc.). Et surtout, dans chaque cas, elle contredit les mensonges volontaires ou involontaires sur l'etat du reel et defait les discours d'illusion. Comme le disait tres justement Norbert Elias, les sociologues sont des "chasseurs de mythes" (Elias 1981).

Par exemple, des domaines aussi centraux que l'ecole et la culture ont ete travailles avec une grande cumulativite, (1) permettant de stabiliser et d'affiner les constats empiriques, statistiquement fondes, concernant les inegalites sociales d'acces aux savoirs scolaires et a toutes les formes de culture legitime. Sur ces bases solides, les chercheurs ont propose des interpretations quant a la persistance de ces inegalites malgre les politiques dites de democratisation. Sans ces travaux de recherche, nous serions encore collectivement persuades que la reussite scolaire est une affaire d'effort individuel (et que les eleves en difficultes scolaires sont des "paresseux") ou de don (avec les "esprits concrets" qui feraient des etudes courtes et les "esprits abstraits" qui seraient naturellement predisposes a suivre de longues etudes) et que l'amour de l'art est une histoire de sensibilite personnelle qui ne s'explique pas. Nous ne saurions pas que la reussite scolaire ou l'interet pour les arts et la culture se prepare souvent tres precocement, sans toujours le savoir, dans l'intimite de la famille, dans les manieres de parler et de se comporter, dans les sollicitations et les interessements divers et varies a des activites cousines de celles de l'ecole ou propres a developper la curiosite enfantine dans les "bonnes" directions. (2) Nous continuerions aussi a croire que l'echec scolaire des enfants est le signe d'une "demission parentale" (Lahire 1995:270-73).

On sait aujourd'hui avec certitude que la probabilite de reussir a l'ecole est d'autant plus elevee que l'on a des parents dotes de capitaux culturels eleves. On sait de meme que la probabilite de frequenter les institutions culturelles (musees, theatres, bibliotheques, etc.) et de s'approprier des biens culturels est d'autant plus forte que l'on a beneficie d'une education culturelle precoce; et qu'elle augmente au fur et a mesure que l'on monte dans la hierarchie des diplomes. Savoir cela, c'est affronter la cruelle realite du monde pour pouvoir--si on le souhaite--penser rationnellement aux moyens d'agir en vue de lutter contre l'etat inegal des choses. Mais ce type de connaissance, pourtant fermement etabli, et qui devrait etre connu de tous dans une societe ou les citoyens seraient conscients de la nature du monde social, est encore aujourd'hui ignore par beaucoup ou contestee comme de vulgaires opinions.

La sociologie permet de reprendre un peu de pouvoir sur une realite qui s'impose comme une evidence difficile a interroger. Telle qu'elle se presente a nous, la realite enfouit souvent les choix, parmi d'autres possibles, qui la sous-tend, et interdit de penser les multiples realites alternatives, possibles ou virtuelles qui sont en permanence ecartees. "Ce que nous ne pouvons imaginer, nous ne pouvons le desirer" ecrivait le sociologue nord-americain Joseph Gusfield (1981:7). Ce dernier montrait tres bien dans son etude sur la relation entre les accidents de la route et l'absorption d'alcool que la realite n'est jamais aussi simple que celle que veulent bien nous presenter les discours officiels. En concentrant l'attention et en pointant un doigt moralisateur sur le conducteur "amoral ou irresponsable" qui a bu avant de prendre le volant, les discours sur les mefaits de l'alcool au volant aux Etats-Unis empechent de prendre en compte le role des voitures (de leur etat), de l'etat des routes ou meme de l'absence de transports publics qui permettraient tout simplement a des personnes ayant bu de se deplacer sans risque. L'explication monocausale, qui se revele souvent fausse mais qui satisfait dans ce cas les ligues de temperance, est, en effet, une constante dans les discours politiques et ideologiques sur les problemes sociaux. (3)

La recherche sociologique permet de comprendre que les discours publics sur les problemes sociaux nous parlent de bien d'autres choses que de ce dont ils sont censes parler ; qu'ils stigmatisent aussi, bien souvent, celles et ceux (pauvres, illettres, drogues, etc.) qu'ils pretendent vouloir sortir de leur condition. Quand elle prend pour objet ces discours, la sociologie rend donc service a une realite sociale "mal dite." L'analyste n'a aucune politique ni aucune ideologie de rechange, mais essaie de dire a ceux qui parlent et qui ecrivent sur un probleme ce qu'ils font ou disent sans toujours le savoir. Elle permet aussi a ceux qui les lisent ou les ecoutent de rester vigilants et critiques.

Face a un probleme, la deconstruction sociologique doit envisager en quoi ce probleme empeche de penser d'autres problemes, ou en quoi la maniere dont on en parle interdit d'imaginer d'autres manieres de le poser. Par exemple, parler de l'immigration comme d'un "probleme" non seulement empeche de se demander ce que l'immigration apporte a la vie d'un pays, mais contribue a detourner l'attention publique sur une categorie (les "etrangers") pour eviter de parler des inegalites economiques et sociales les plus criantes et qui touchent souvent en premier lieu les populations immigrees ou "issues de l'immigration." Dans sa tache de desevidenciation des problemes sociaux, le sociologue opere une variation imaginaire des perspectives ou s'appuie sur des comparaisons pour donner la possibilite de penser que le "probleme" pourrait etre pose autrement ou qu'on pourrait tout simplement refuser de traiter de ce type de (faux) probleme.

LA SOCIOLOGIE NE SE REDUIT PAS A L'ETUDE DES COLLECTIFS

Les representations communes font comme si la sociologie etait une science du "systeme," du "collectif," de la "froide statistique" et des "moyennes." Expliquer sociologiquement signifierait rapporter tout evenement ou tout fait a un "systeme" (systeme capitaliste, societe de consommation, societe postmoderne, etc.) ou expliquer par le "milieu social" ou la "classe sociale." Une telle caricature laisse pantois les sociologues qui etudient depuis fort longtemps les effets differencies et conjugues du sexe, de l'age, du niveau de diplome, de l'origine sociale et de la categorie socioprofessionnelle d'appartenance, des appartenances confessionnelles, des pays successifs de vie pour les populations migrantes, des proprietes ethno-raciales, etc. On finit meme par oublier que le pere de la sociologie francaise, Emile Durkheim ([1897] 1983), a inaugure cette science par un travail statistique sur un acte considere comme l'acte personnel par excellence : le suicide.

La vision commune de la sociologie comme "etude scientifique des faits sociaux humains consideres comme appartenant a un ordre particulier, et etudies dans leur ensemble ou a un haut degre de generalite" (Dictionnaire Petit Robert 2001:2354) est depuis longtemps depassee, mais persiste dans les representations ordinaires. Pierre Bourdieu parlait a ce sujet d'"une definition tacite de la sociologie qui la situe dans l'ordre du collectif, de la statistique, des grands nombres, du grand public" qu'il commentait de la facon suivante : "C'est, je dois vous le dire, la definition la plus commune, la plus banale, la plus 'grand public'--bien qu'elle soit aussi presente dans la tete de la plupart des philosophes, qui ont beaucoup contribue a diffuser, a vulgariser cette idee vulgaire, mais qui se croit distinguee, de la sociologie : je pense par exemple a Heidegger et a son fameux texte sur le 'on,' ou il est question de la statistique, de la moyenne, de la banalite et, tacitement, de la sociologie ; c'est l'image la plus repandue dans les milieux artistiques (et philosophiques) qui, se sentant du cote du singulier, de l'unique, de l'original, etc., se croient obliges de mepriser, voire de detester la sociologie, science resolument 'vulgaire,' et d'affirmer ainsi, a bon compte, leur distinction. On comprend que, avec une telle image de la sociologie, vous ne puissiez voir le sociologue que comme un personnage funeste, et detestable, qui se range necessairement dans le mauvais camp, [...] contre l'artiste, la singularite, l'exception, voire la liberte" (Bourdieu 2001:53-54).

La sociologie sait etudier aussi les cas singuliers et parfois statistiquement atypiques, en decouvrant a l'echelle des individus que les determinismes passes et presents sont multiples et qu'ils se conjuguent ou se contrarient. (4) Elle peut donner a comprendre les cas de transfuges de classe ou les reussites et echecs scolaires improbables (Henri-Panabiere 2010; Lahire 1995), les trajectoires de petits delinquants (Truong 2013), les parcours de femmes dans des metiers ou des activites exerces majoritairement par des hommes ou inversement (Mennesson 2005; Williams 1989; Zolesio 2012), les grandes bifurcations professionnelles individuelles (Denave 2015), les profils culturels dissonants (Lahire 2004), le "genie" singulier d'artistes (Elias 1991b) ou d'ecrivains (Lahire 2010a), de meme que le "talent" sportif (Schotte 2012), etc. L'etude du social a l'echelle individuelle contribue a effacer un peu plus l'image d'individus abstraits, "sans attaches ni racines," disposant d'un libre arbitre, pour faire apparaitre une image beaucoup plus adequate d'individus pris dans des reseaux de contraintes tant interieures (interiorisees sous formes de dispositions ou d'habitudes) qu'exterieures (contextuelles).

LA FICTION DE L'HOMO CLAUSUS ET DU LIBRE ARBITRE

Voici cette liberte humaine que tous les hommes se vantent de posseder et qui consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs desirs et ignorants des causes qui les determinent. Ainsi un enfant croit librement desirer le lait, un jeune garcon irrite vouloir se venger et, s'il est couard, fuir. Un ivrogne croit dire par un libre decret ce qu'ensuite il aurait voulu taire. De meme le dement, le bavard et bon nombre d'individus de cette meme farine croient agir par un libre decret de l'esprit et non pas pousses par une impulsion. Et comme ce prejuge est inne chez tous les hommes, ils ne s'en liberent pas aisement. (Spinoza [1677] 2005: Au tres savant G. H. Schuller, Lettre 58)

Les sciences du monde social montrent par leurs travaux qui portent sur toutes les dimensions possibles de la vie sociale que l'individu isole, enferme sur lui-meme, libre et pleinement conscient de tout, qui agit, pense, decide ou choisit en toute connaissance de ce qui le determine a agir, penser, decider ou choisir, est une fiction philosophique ou juridique.

Pour ne prendre que le cas de la fiction juridique, une institution comme le tribunal qui doit decider si tel individu singulier est coupable ou innocent a besoin pour fonctionner de la notion de responsabilite individuelle. C'est d'une certaine facon toute son existence qui repose sur une telle presupposition. L'un des plus grands theoriciens du droit, Hans Kelsen, separe meme le droit du fait, et considere le premier comme un monde de valeurs parfaitement autonome et parallele au monde des faits. Le droit, en tant que "devoir etre" (sollen), s'oppose au fait qui releve de l'"etre" (sein). Dans le premier cas, l'homme est pense comme exercant son libre arbitre, alors que dans le second, le determinisme regit l'ensemble des comportements (Kelsen [1934] 1999). Kelsen fonde sa theorie sur l'idee que pour pouvoir juger, il faut mettre entre parentheses les determinismes, et postuler que chacun est, avec sa conscience, sa volonte et son libre-arbitre, l'origine de ses actes. Mais en introduisant la notion de "circonstances attenuantes," le droit admet malgre tout que des elements relatifs a l'histoire de l'accuse ou aux circonstances de son acte, peut venir diminuer la responsabilite et alleger la peine de celui qui a commis un crime ou delit.

Les etres humains ont pour caracteristiques, en tant que prematures sociaux, d'etre naturellement predisposes aux interactions sociales. Sans interaction avec d'autres etres humains, les enfants ne se developperaient pas, n'auraient ni langage ni sensibilite, et ils ne survivraient d'ailleurs pas tres longtemps sans eux dans la mesure ou ils sont entierement dependants des adultes qui les entourent pour boire et manger. Le petit d'homme doit sa survie et son developpement mental et comportemental a l'"etayage" (au sens d'aide ou d'assistance; Bruner 1991) des adultes porteurs de la culture de son milieu et de son epoque. La singularite relative de chaque individu n'est que la synthese ou la subtile combinaison de l'ensemble des experiences qu'il a vecues avec d'autres a des degres d'intensite variables et dans un ordre determine.

Singulier, chaque individu ne l'est que dans la mesure ou il se distingue des autres par les experiences qui l'ont constitue. Il est, de ce fait, indissociable des groupes et institutions qu'il a frequentes, des types d'interaction auxquels il a ete amene a prendre part (avec parents, nourrices, grands-parents, oncles et tantes, freres et soeurs, cousins et cousines, camarades, enseignants, entraineurs sportifs, collegues de travail, chefs d'atelier ou de bureau, representants de la loi, religieux, etc.). Et ce n'est pas un hasard si, malgre la complexite des determinismes sociaux reperables a l'echelle des individus, on puisse reperer des coherences en fonction des categories ou des groupes des lors que l'on possede des bases de donnees quantitativement importantes. Les variations de l'esperance de vie par categorie socioprofessionnelle, les probabilites d'acces a l'universite ou aux grandes ecoles selon l'origine sociale des etudiants, les probabilites de frequenter les musees ou les bibliotheques en fonction de son niveau de diplome ou d'instruction, les probabilites de se suicider en fonction d'une serie de proprietes sociales, etc., nombreuses sont les donnees qui revelent les determinismes sociaux et leurs effets.

Les defenseurs du libre arbitre disent que les sciences sociales nient qu'ils puissent y avoir de "vrais choix," de "vraies decisions" ou de "vrais actes de liberte" et denoncent le fatalisme et le pessimisme des chercheurs. En reagissant ainsi, ils sont un peu comme ceux qui, apprenant l'existence de la loi de la gravitation, feraient reproche aux savants de leur oter tout espoir de voler en se jetant du sommet d'une montagne ... La question de la liberte, quand elle est opposee aux determinismes, ne devrait pas declencher de telles reactions emotionnelles. Plutot que de se lamenter devant la deception provoquee par l'idee de determinismes sociaux, il faudrait tout d'abord chercher a savoir si ceux-ci existent ou s'ils ne sont que de pures vues de l'esprit. Et une fois avoir pris acte de leur existence bien reelle, on pourrait alors se demander ce qu'il faut faire pour transformer la realite et redonner aux individus un pouvoir sur le reel. Ce n'est pas en niant les lois de la physique, mais bien plutot en apprenant a les connaitre, que les hommes et femmes ont reussi a inventer des moyens rationnels de voler.

La sociologie, ou du moins une partie d'entre elle, ne dit pas que des choix ne sont pas faits, que des decisions ne sont pas prises ou que les intentions ou les volontes sont inexistantes. Elle dit seulement que les choix, les decisions et les intentions sont des realites au croisement de contraintes multiples. Ces contraintes sont a la fois internes, faites de l'ensemble des dispositions incorporees a croire, voir, sentir, penser, agir forgees a travers les diverses experiences sociales passees, et externes, car les choix, les decisions et les intentions sont toujours ancres dans des contextes sociaux et meme parfois formules par rapport a des circonstances sociales.

La liberte a bien sur du sens, lorsqu'elle est comprise dans le sens d'une limitation relative des possibilites d'action. Il y a des individus prives de liberte parce qu'ils sont enfermes ou parce qu'ils vivent sous une dictature, etc. Mais lorsqu'elle est posee comme une propriete abstraite et universelle de l'Homme, lorsqu'elle conduit a penser que chaque individu est maitre de son destin, et qu'il ne tient qu'a lui (a sa bonne volonte, a sa conscience, a son effort, a ses choix, a ses decisions) de reussir scolairement, professionnellement ou d'etre un "bon citoyen," etc., elle constitue un serieux obstacle a la bonne comprehension de la realite des pratiques.

S'il en etait ainsi, si le destin de chaque individu ne dependait que de sa capacite a faire les bons choix, a prendre les bonnes decisions et a mettre en ceuvre toute la volonte necessaire, on se demande bien pourquoi les individus ne feraient pas plus souvent le choix d'etre riches, cultives et celebres... A moins que l'on ne retourne, bien sur, a des conceptions inneistes prescientifiques qui feraient le partage, des la naissance, entre les genies et les idiots, les doues et les tares, les bons et les mauvais, les gentils et les mechants, etc.

On peut d'ailleurs s'etonner du fait que les memes qui rejettent le determinisme, (5) lorsqu'il est mis en evidence par les sciences sociales, peuvent adherer a un determinisme biologique naturalisant autrement plus implacable. Mais il ne faut pas demander plus de coherence aux acteurs qu'ils ne sont capables d'en produire. Ils peuvent a la fois penser que le "caractere," le "temperament" ou les "penchants" des individus sont des choses naturelles donnees a la naissance et, du meme coup, difficilement transformables, et etre persuades que chaque individu est libre et seul maitre de son destin. A la difference du determinisme social, la liberte individuelle comme la tendance innee ne mettent pas en question le role des multiples actions humaines, et notamment des politiques menees, dans la fabrication des comportements. Et c'est cela qui rend de telles idees aussi seduisantes : elles ont pour principal avantage de couper radicalement tout lien possible entre celui qui juge et ceux qui sont juges.

On confond aussi souvent le determinisme avec le caractere previsible des evenements. Or, il va de soi que les sciences du monde social ne mettent pas en evidence des "causalites" simples, univoques et mecaniques qui permettraient de prevoir avec certitude les comportements comme on peut prevoir la dissolution du sucre dans l'eau ou la chute d'une pomme se detachant de l'arbre. Ce sont au mieux des probabilites d'apparitions de comportements ou d'evenements qui sont calculees. Deux raisons expliquent cette impossible prevision, meme si cela ne remet pas en cause l'existence des determinismes : d'une part l'impossibilite de reduire un contexte social d'action a une serie finie de parametres pertinents, comme dans le cas des experiences physiques ou chimiques, et d'autre part la complexite interne des individus dont le patrimoine de dispositions a voir, a sentir, agir, etc., est plus ou moins heterogene, compose d'elements plus ou moins contradictoires. Difficile, par consequent, de predire avec certitude ce qui, dans un contexte specifique, va "jouer" ou "peser" sur chaque individu et ce qui, des multiples dispositions incorporees, va etre declenche dans et par le contexte en question. En fonction des personnes 5 avec qui l'individu considere coexiste durablement (conjoint, enfants, parents, freres et soeurs, etc.) ou temporairement (amis, collegues, etc.), en fonction de la place qu'il occupe dans la relation avec ces personnes ou par rapport a l'activite qu'ils deploient ensemble (dominant ou domine, leader ou suiveur, responsable ou simple participant, concerne ou non concerne, competent ou non competent ...), son patrimoine de dispositions et de competences est soumis a des forces differentes. Ce qui determinera l'activation de telle disposition dans tel contexte peut etre concu comme le produit de l'interaction entre des (rapports de) forces internes et externes : rapport de force interne entre des dispositions plus ou moins fortement constituees au cours de la socialisation passee, et rapport de force externe entre des elements du contexte qui pesent plus ou moins fortement sur l'individu (caracteristiques objectives de la situation, qui peuvent etre associees a des personnes differentes), au sens ou ils le contraignent et le sollicitent plus ou moins fortement (par exemple, les situations professionnelle, scolaire, familiale ou amicale sont inegalement contraignantes pour les individus).

Mais la situation est-elle si differente de celle de la physique qui chercherait a prevoir le resultat d'un jet de des sur une table? Dans l'etat actuel de la physique, un tel resultat est imprevisible (impossible de predire les chiffres qui vont sortir), meme si tout le monde s'accorde sur le fait qu'il soit totalement determine physiquement. Les chiffres qui vont sortir--les points qui apparaissent sur les faces visibles des deux des--dependent de la matiere dont sont constitues les des (plastique, metal, papier, carton, etc.), de leur poids, de leur taille et de leur degre d'homogeneite physique (on sait que les des pipes sont concus de telle maniere a ce que certaines valeurs apparaissent plus probablement que d'autres), de la position initiale des des dans la main, de l'inclination du jet de des, de la force du lancer, de la resistance de l'air et des possibles mouvements de masses d'air, de la nature de la surface de reception des des, plus ou moins lisse ou rugueuse, sur laquelle ils vont glisser ou rouler, des interactions physiques eventuelles entre eux dans le creux de la main et meme une fois lances s'ils s'entrechoquent, etc. Tout cela est parfaitement determine et nous le savons. Mais ce que nous ne savons pas, c'est faire les calculs necessaires pour combiner l'ensemble de ces donnees physiques et de ces forces et predire les chiffres qui vont apparaitre une fois les des stabilises. Si l'on imagine qu'en plus de tout cela, chacun des deux des est le produit d'une histoire differente, et que l'environnement dans lequel ils sont plonges est aussi le produit d'une histoire, on aurait une idee du tres haut degre de complexite auquel les chercheurs en sciences sociales ont a faire face.

Chaque individu est trop multi-socialise et trop multi-determine pour qu'il puisse etre conscient de l'ensemble de ses determinismes. Il est pour cette raison normal de voir des resistances subjectives apparaitre a l'idee d'un determinisme social. C'est parce qu'il est porteur de dispositions multiples et que s'exercent sur lui des forces differentes selon les situations sociales dans lesquelles il se trouve, que l'individu peut avoir parfois le sentiment d'une liberte de comportement. Mais le sentiment de liberte provient aussi du fait que les individus sont tout entiers investis dans leurs actions, qu'ils sont a ce qu'ils font, happes par leurs desirs, leurs objectifs immediats ou leurs projets plus lointains, plutot qu'ils ne sont dans la conscience de ce qui les determine a faire ce qu'ils font et a le faire comme ils le font. Comme l'ecrivait Spinoza : "Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; car cette opinion consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorant des causes qui les determinent. Leur idee de la liberte consiste donc en ceci qu'ils ne connaissent aucune cause a leur action. Ils disent certes que les actions humaines dependent de la volonte, mais ce sont la des mots et ils n'ont aucune idee qui leur corresponde" (Spinoza [1677] 2005).

Les sciences du monde social contextualisent l'action humaine et mettent en relation cette action avec des actions passees ou presentes. Ce qui d'ordinaire est regarde de facon isolee, comme des substances qui contiennent leurs propres principes explicatifs, est considere dans un tissu de relations. Contextualiser consiste a tisser des liens entre un element central (un fait individuel ou collectif, un geste ou une pratique, un objet ou un enonce, un evenement ou une trajectoire, une action ou une interaction, etc.) qu'on cherche a comprendre et une serie d'elements tires de la realite qui l'encadre et lui donne sens.

Contextualiser, historiciser, relier : voila donc ce que ne cessent de faire, patiemment, rigoureusement et systematiquement, les meilleurs travaux des sciences sociales (Lahire 2012). Les individus ont des histoires et ces histoires sont celles notamment des relations d'interdependance qu'ils ont formees avec d'autres individus ; leurs actes, leurs emotions et leurs pensees sont relies a des contextes qui ont leurs proprietes et leurs contraintes specifiques ; et la conscience qu'ils peuvent avoir de ce qu'ils font et de ce qu'ils pensent, ainsi que des raisons de faire ce qu'ils font et de penser ce qu'ils pensent, est limitee.

L'idee meme que l'on puisse trouver dans la realite empirique des preuves de l'existence d'une liberte humaine irreductible n'a pas grand sens. Elle signifierait que l'on pourrait prouver l'existence d'individus autodetermines, c'est-a-dire d'individus dont les comportements ne seraient determines que par leur volonte, et que cette volonte elle-meme n'aurait ni histoire, ni contexte, ni contacts ou soutiens exterieurs. De regression en regression, si l'acte est libre car fonde sur une volonte individuelle qui n'a elle-meme aucune genese ni aucun fondement, on finit par brosser le portrait improbable d'un individu conscient deja forme, qui n'a jamais ete enfant, n'a jamais ete en contact avec quiconque et qui portait en lui-meme a la naissance l'essentiel de sa personnalite, de ses preferences ou de son caractere. C'est sur une telle fiction que repose la theorie de Yhomo aeconomicus qui se situe au coeur de la science economique orthodoxe et dont la sociologie et l'anthropologie n'ont cesse, de Durkheim a Bourdieu en passant par Mauss ou Elias, de montrer l'irrealisme.

En definitive, l'objectif et les methodes des sciences du monde social rendent caduque la notion de liberte, car faire appel a cette notion signifierait seulement : "Nous ne parvenons pas a expliquer ce point." L'invocation de la liberte individuelle ou du libre arbitre est donc une forme subtile de demission scientifique et un appel a l'arret de toute enquete. Elle dit : "Arrives au terme de notre enquete, nous ne savons pas expliquer l'existence de tel ou tel acte ou fait." Il n'est d'ailleurs pas rare de voir des chercheurs invoquer les "marges de liberte" de l'acteur au moment d'avouer que leurs analyses statistiques laissent une part de leurs donnees inexpliquee ... Comme l'ecrivait le sociologue Peter Berger, "on ne peut rendre compte empiriquement de la liberte. Plus precisement, alors que nous pouvons faire l'experience de la liberte comme celle d'autres certitudes empiriques, elle n'est pas accessible a une demonstration par une methode scientifique" (Berger 2014:163). La liberte est Yasylum ignorantiae de la recherche scientifique.

L'idee d'une vie subjective non-sociale ou extra-sociale est le genre de robinsonnade dont parlait Marx en : "La production realisee en dehors de la societe par l'individu isole--fait exceptionnel qui peut bien arriver a un civilise transporte par hasard dans un lieu desert et qui possede deja en puissance les forces propres a la societe--est chose aussi absurde que le serait le developpement du langage sans la presence d'individus vivant et parlant ensemble" (Marx [1859] 1972:2). L'individu, le for interieur, l'esprit ou la subjectivite comme lieu de notre irreductible liberte est l'un de nos grands mythes contemporains. On peut aimer participer aux mythes, comme le font certains politiques, certains essayistes, certains philosophes et malheureusement aussi certains chercheurs en sciences humaines et sociales qui postulent la liberte de l'Homme et renouent de facto, tout en se reclamant parfois de l'heritage des Lumieres, avec l'idee anti-rationaliste du mystere insondable et incomprehensible de la vie humaine. On peut aussi vouloir s'en defaire et faire tomber les ecailles de ses yeux.

Abandonner toute illusion de subjectivite, d'interiorite ou de singularite non determinees, de libre arbitre ou de personnalite hors de toute influence du monde social, pour faire apparaitre les forces et contre-forces, internes (dispositionnelles) comme externes (contextuelles), auxquelles nous sommes continuellement soumis depuis notre naissance, et qui nous font sentir ce que nous sentons, penser ce que nous pensons et faire ce que nous faisons, est un precieux progres dans la connaissance. Modeles par ce monde que nous contribuons a modeler, nous ne lui echappons d'aucune facon ; conformistes comme marginaux, dominants comme domines, nous faisons tous avec ce qu'il a fait de nous et ce que nous pouvons en faire en fonction des situations dans lesquelles nous sommes plonges.

LA SOCIOLOGIE EST RELATIONNELLE

L'un des grands acquis des sciences naturelles, physiques ou sociales, consiste a penser relationnellement ce qui est generalement pense substantiellement par la perception pre-scientifique du monde. Pour la perception ordinaire du monde social, les individus, les institutions ou les groupes se presentent comme des choses separees, menant une vie parallele et autonome, et qui entrent parfois en interaction. Or, les travaux scientifiques nous ont habitues a penser qu'un element ne pouvait se comprendre qu'en relation avec l'ensemble des elements composant le tout dans lequel il s'inscrit.

L'analyse par Marx de la maniere dont les capitalistes, detenteurs des moyens de production, s'approprient une grande partie de la richesse produite par les ouvriers dont ils achetent la force de travail, est un bon exemple d'analyse relationnelle. Celle-ci permet de comprendre que les riches n'existent pas "a cote" ou "independamment" des pauvres, mais bien parce qu'il existe des pauvres. Ces derniers rendent possible l'enrichissement des plus riches qui leur "doivent" donc structuralement leur richesse. Les plus pauvres peuvent, de leur cote, esperer individuellement un jour devenir riche, mais cette vision individuelle empeche de voir le lien d'interdependance structural entre richesse et pauvrete. Une societe ou tout le monde accederait a la richesse n'a strictement aucun sens. Pourtant, de telles croyances sont frequentes dans les discours ordinaires qui laissent penser qu'un jour le groupe des riches pourrait contenir l'ensemble des membres d'une societe. Dans certains cas aussi, on inverse l'ordre logique des choses en considerant que les pauvres auraient tout a gagner d'une societe ou les riches s'enrichissent car ils beneficieraient eux aussi de cette prosperite du fait de l'augmentation des emplois et de la croissance (trickle-down effect). Ce type de conception naive des retombees positives, pour les uns, de la bonne sante financiere des autres, ne correspond evidemment pas a la realite des rapports sociaux.

Avec l'analyse sociologique des classes, de meme qu'avec l'etude sociohistorique des ordres ou des castes, la pensee relationnelle a aussi montre que classes, ordres ou castes se definissent toujours culturellement ou symboliquement les uns par rapport aux autres. Pierre Bourdieu a ainsi mis en evidence que le gout des uns etait toujours le degout du gout des autres : "Ce n'est pas par hasard que, lorsqu'ils ont a se justifier, ils s'affirment de maniere toute negative, par le refus oppose a d'autres gouts : en matiere de gout, plus que partout, toute determination est negation ; et les gouts sont sans doute avant tout des degouts, faits d'horreur ou d'intolerance viscerale (c'est a vomir) pour les autres gouts, les gouts des autres" (Bourdieu 1979:59-60). L'ensemble des oppositions structurales qui organisent les jugements et les perceptions dans des societes hierarchisees haut/bas, sacre/profane, noble/vulgaire, superieur/inferieur, rare/commun, signifiant/insignifiant, beau/laid--forme une matrice symbolique qui repose sur une opposition dominant/domine (Lahire 2015). En articulant les jugements de gout aux rapports sociaux de domination entre groupes ou classes de la societe, et en les pensant relationnellement les uns par rapport aux autres, la sociologie a permis de ce fait de porter l'eclairage sur les effets de la domination sociale dans des domaines--l'art et la culture ou personne ne voulait les voir.

De son cote, le sociologue Norbert Elias a place au coeur de sa sociologie la notion d'interdependance qui lui permet de penser de facon relationnelle la realite sociale a des echelles tres differentes : des relations internationales (Devin 1995) aux relations interindividuelles, en passant par les relations intergroupes au sein d'une societe donnee. A chaque niveau d'analyse, l'idee de relations d'interdependance permet de comprendre que l'action des uns--nations, groupes ou individus--depend fortement de celles des autres. Les configurations de relations d'interdependance que forment les partenaires d'un couple, les joueurs d'une partie de cartes, les membres d'une famille, les membres d'une eglise ou d'un parti politique, les classes sociales d'un pays, de meme que les differentes nations qui coexistent sur Terre, expliquent les comportements des differents elements qui les composent.

Pour ne prendre que le cas des comportements individuels, Elias explique qu'"on ne peut comprendre l'individu qu'a partir de sa forme de coexistence avec les autres et dans le cadre de sa vie collective" et que "la structure et la forme du comportement d'un individu dependent de la structure de ses relations avec les autres individus" (Elias 1991a: 104). Les actions de l'enfant, par exemple, sont toujours des reactions qui "se calent" relationnellement sur les actions des adultes qui, sans le savoir, delimitent des espaces de comportements, de perceptions et de representations possibles pour lui. Alors que l'on est spontanement enclin a reifier en "traits de caractere" ou de "personnalite" les comportements des individus avec lesquels nous interagissons, la sociologie rappelle au contraire que ces "traits" ne sont pas une propriete intrinseque des individus en question. Ils sont les produits des relations d'interdependance passee, mais aussi de la forme des relations sociales a travers lesquelles ils s'expriment. Comme le resume tres bien le psychanalyste Francois Roustang en s'appuyant sur les reflexions d'un anthropologue developpant lui aussi une forte pensee relationnelle, Gregory Bateson : "Nous dirons, par exemple, qu'un tel est 'dependant,' 'hostile,' 'fou,' 'meticuleux,' 'anxieux,' 'exhibitionniste,' etc. Pourtant, ainsi que le remarque Bateson, ces adjectifs, 'censes decrire son caractere, ne sont en fait aucunement applicables a l'individu mais aux transactions entre celui-ci et son environnement materiel et humain. Personne n'est 'debrouillard' ou 'dependant' ou 'fataliste' dans le vide. Chaque trait qu'on attribue a l'individu n'est pas sien, mais correspond davantage a ce qui se passe entre lui et quelque chose (ou quelqu'un) d'autre.'" (Roustang 1990:107). Ce type de raisonnement relationnel a conduit des psychologues et des psychanalystes, inspires de l'ecole de Palo Alto (Gregory Bateson, Paul Watzlawick et al.) a imaginer des therapies familiales qualifiees de "systemiques," en considerant que lorsqu'un membre de la famille a un probleme, c'est le plus souvent l'effet des relations qui s'instaurent entre l'ensemble des membres du groupe. Pour soigner le patient, il faudrait s'efforcer de modifier la nature des relations qu'il entretient avec tous les membres de sa famille.

La famille, par l'intermediaire de laquelle chaque individu apprend a decouvrir la societe et a y trouver sa place, est aussi l'espace relationnel premier qui tend a fixer les limites du possible, du pensable et du desirable. Lorsque des grands-parents, des parents, des oncles et tantes, des cousins et cousines, parfois des freres et soeurs, sont deja passes par l'enseignement superieur ou, au contraire, lorsqu'ils n'ont jamais accede a un tel niveau scolaire ; lorsque l'enfant a entendu parler avec enthousiasme de la reussite au BEP de mecanique automobile du cousin germain ou lorsqu'il percoit la deception de ses parents face a l'entree du frere aine a l'universite plutot qu'en classes preparatoires, il interiorise progressivement les esperances subjectives de ses parents ou des adultes les plus significatifs de son entourage. Ces esperances parentales dependent de leur propre position dans la hierarchie des diplomes scolaires et de leur rapport au systeme scolaire : percu a partir d'un certificat d'etudes primaires, le baccalaureat revet une certaine valeur, mais vu d'un parcours de polytechnicien, l'entree dans une faculte de lettres et sciences humaines est un veritable "echec," etc.

Les acteurs sont plus souvent "socialement raisonnables" qu'on ne le croit. Ce qui ne leur est pas accessible ne devient plus desirable, et ils finissent par n'aimer que ce que la situation objective les autorise a aimer. Sans s'en rendre compte, ils prennent non pas leurs desirs pour la realite, mais la realite des possibles, que fixe le reseau des relations d'interdependance dans lesquels ils sont pris, pour leurs desirs les plus personnels. (6) C'est par des mecanismes de maintien de la dignite (je ne peux pas--sans decevoir tout mon entourage--viser moins que ...) ou d'anticipation de la possible denonciation des pretentions (ils vont se demander pour qui je me prends) que les esperances subjectives se calent et, du meme coup, que les inegalites se perpetuent (Lahire 2010b).

Enfin, on peut prendre l'exemple de l'analyse par Everett C. Hughes de la division sociale du travail dans les hopitaux. Hughes, qui est l'une des figures marquantes de la celebre ecole de Chicago, parle de la sociologie comme de la "science des interactions sociales" (Hughes 1996:279). Pour lui, la notion d'interaction ne renvoie pas forcement aux interactions de face-a-face entre individus. Ce sur quoi Hughes entend insister en utilisant un tel concept, c'est le fait que les actions ou les comportements d'un individu ou d'un groupe social ne sont jamais comprehensibles en dehors de l'analyse des actions ou des comportements des individus ou des groupes qui sont en relation de cooperation, de concurrence ou de conflit avec eux. De meme que pour Ferdinand de Saussure un signe linguistique est ce que les autres signes ne sont pas, "le travail d'infirmiere," ecrit Hughes, comprend tout ce qui doit etre fait dans un hopital, mais qui n'est pas fait par d'autres categories de personnes. Pour chacune de ces nombreuses taches, il faut se demander : "Pourquoi est-elle accomplie par l'infirmiere plutot que par quelqu'un d'autre, ou par quelqu'un d'autre plutot que par l'infirmiere ?" (Hughes 1996:70). Hughes est donc amene a critiquer la reduction d'un systeme d'interactions complexe, tel qu'un hopital ou un service hospitalier, a un face-a-face abstrait du type medecin-malade. Il montre qu'on ne comprend rien a l'interaction directe, immediatement visible, entre le medecin et le malade, si l'on ne sait pas quelle est la place du medecin et du patient dans l'ensemble du systeme d'interactions que composent les differents metiers de l'hopital. La division sociale du travail se comprend notamment en saisissant les processus de delegation des taches les moins "honorables," "respectables," "propres" ou "gratifiantes," c'est-a-dire les processus de delegation du "sale boulot," Il faut toujours se demander qui se charge du travail sale, impur, desagreable, humiliant, degoutant ou degradant. On assiste ainsi, dans le secteur hospitalier, a des delegations de taches en cascade du medecin vers l'infirmiere, de l'infirmiere vers l'aide-soignante et de cette derniere vers la femme de service qui s'occupe du menage. (7)

UNE SOCIOLOGIE POUR LA DEMOCRATIE

Emile Durkheim, qui defendait la recherche desinteressee du savoir "pour lui-meme," n'en declarait pas moins par ailleurs, dans l'introduction De la division du travail social ([1895] 199LXXXIX), que "la sociologie ne vaut pas une heure de peine si elle ne devait avoir qu'un interet speculatif," Et il precisait dans ses Lecons de sociologie : "Un peuple est d'autant plus democratique que la deliberation, que la reflexion, que l'esprit critique jouent un role plus considerable dans la marche des affaires publiques. Il l'est d'autant moins que l'inconscience, les habitudes inavouees, les sentiments obscurs, les prejuges en un mot soustraits a l'examen, y sont au contraire preponderants" (Durkheim [1890-1900] 1950). Pour Durkheim, les sciences sociales devaient participer pleinement a ce travail de deliberation, de reflexion et a cet esprit critique.

J'ai tente d'expliciter ce qui fait, selon moi, l'interet et meme la necessite historique de la sociologie. Cette science s'est historiquement construite contre les naturalisations des produits de l'histoire, contre toutes les formes d'ethnocentrisme fondees sur l'ignorance du point de vue (particulier) que l'on porte sur le monde, contre les mensonges deliberes ou involontaires sur le monde social. Pour cette raison, elle me parait d'une importance primordiale dans le cadre de la Cite democratique moderne.

Au cours de son histoire, elle s'est peu a peu imposee a elle-meme des contraintes souvent severes en matiere de recherche empirique de la verite, dans la precision et la rigueur apportees a l'administration de la preuve et se distingue par la meme de toutes les formes d'interpretation hasardeuses du monde. Passant de la philosophie sociale, qui pouvait disserter de maniere generale et peu controlee, a la connaissance theoriquementmethodologiquement armee et empiriquement fondee du monde social, les sociologues ont ainsi invente une forme rationnelle de connaissance sur le monde social qui peut legitimement pretendre a une certaine verite scientifique (meme si celle-ci, comme dans d'autres sciences, n'est jamais definitivement etablie). Lorsqu'elles sont fondees sur l'enquete empirique (quelle qu'en soit la nature), les sciences sociales peuvent ainsi utilement, dans une democratie, constituer un contrepoids critique a l'ensemble des discours partiaux tenus sur le monde social, des plus publics et puissants (discours politiques, religieux ou journalistiques) aux plus ordinaires.

Investis dans leurs diverses occupations ordinaires, familiales ou professionnelles, ludiques ou culturelles, les acteurs des societes differenciees n'ont au bout du compte qu'une vue extremement limitee du monde social complexe dans lequel ils vivent. Division sociale du travail oblige, ils consacrent leur temps et leur energie a des activites tellement circonscrites et localisees, qu'ils n'ont guere le loisir et les moyens de recomposer les cadres plus generaux dans lesquels ils sont inseres. La vision horizontale est une vision de proximite, une vue "d'en bas" et un peu courte. Ou "la societe" ce monstre complexe et invisible--se donnerait-elle a voir aujourd'hui sans des sciences sociales rationnelles et empiriquement fondees, sinon dans les discours publics etatiques, politiques, journalistiques, publicitaires, religieux ou moraux, qui brossent, chacun a leur facon, le portrait deforme d'une epoque. Lorsque nous lisons des journaux, allumons notre televiseur, ecoutons des discours politiques, etc., nous avons souvent affaire a des "resumes du monde social," plus ou moins generaux, qui conferent une forme a ce dernier et le rendent par consequent apprehendable par les consciences individuelles. Ces entites un peu floues que l'on designe parfois sous l'expression de "problemes sociaux" ou de "faits de societe," et qui font l'objet de toutes les attentions publiques, sont toujours des moyens de transformer le monstre complexe et invisible en une figure simple et visible.

Les sciences sociales ont bien pour objectif de faire acceder a des realites qui restent invisibles a l'experience immediate. Par leur travail collectif de reconstruction patiente, elles offrent des images particulieres du monde social, de ses structures, des grandes regularites ou des principaux mecanismes sociaux qui le regissent. Ces sciences sont en mesure d'elaborer une "connaissance mediate" de la realite, c'est-a-dire qu'elles peuvent construire des objets qui n'ont jamais ete observes, vus ou "vecus" comme tels par personne et qui n'ont aucune visibilite d'un point de vue ordinaire : des probabilites de redoublement scolaire par origine sociale, des taux d'inflation sur une periode de temps donne, des mouvements de population, etc. Cette connaissance mediate--qui permet de depasser l'horizon limite de toutes les visions reduisant le monde social a ce que les acteurs ont pu en ressentir, en penser ou en dire--suppose une dissociation de la perception et de la connaissance : il s'agit de connaitre le monde hors de la perception directe et immediate de celui-ci, par reconstruction de la realite a partir d'un ensemble de donnees collectees, critiquees, organisees, agregees et mises en forme de differentes manieres.

Les sciences sociales se distinguent donc des autres genres de discours par la possibilite qui leur est donnee de faire des arrets sur image plus longs, plus systematiques, plus controles. Les images qu'elles en tirent dependent, certes, toujours d'un point de vue partiel et theoriquement limite, mais ils sont a la fois rationnels et empiriquement fondes. De meme, a la difference des discours publics ordinaires, les sciences sociales soulignent le caractere fondamentalement historique--et, par consequent, non naturel et transformable--de ce qu'elles decrivent et analysent. Au lieu de nous "raconter des histoires" et de renforcer les stereotypes en tout genre, les chercheurs rendent problematiques les evidences les moins discutees et reveillent nos consciences somnolentes en portant un regard rigoureux, interrogateur et critique sur l'etat du monde. Que seraient les representations du monde social des citoyens sans une connaissance minimale du marche economique, des organisations productives et de la stratification sociale, des inegalites economiques, sociales ou culturelles, des structures de la parente et des formes contemporaines de la famille, des processus de socialisation ou des determinants sociaux de la consommation ? On ose a peine penser au recul historique que representerait un monde ou la grande majorite des futurs citoyens depourvus de toute connaissance scientifique sur l'etat du monde dans lequel ils vivent seraient laisses entre les mains des seuls sophistes des temps modernes.

Les Etats, un peu partout dans le monde, soulignent la necessite de former a la citoyennete, et envisagent parfois de repondre a cette exigence par l'enseignement de la morale ou de l'education civique. Or, la sociologie pourrait et meme devrait etre au coeur de cette formation : le relativisme methodologique, la prise de conscience de l'existence d'une multiplicite de "points de vue" liee aux differences sociales, culturelles, geographiques, etc., la pensee relationnelle et processuelle, la connaissance de certains mecanismes et processus sociaux, etc., tout cela pourrait utilement contribuer a former des citoyens qui seraient un peu plus sujets de leurs actions dans un monde social denaturalise, rendu un peu moins opaque, etrange et immaitrisable.

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BERNARD LAHIRE

l'Institut Universitaire de France

Bernard Lahire, Membre senior de l'Institut Universitaire de France, Professeur de sociologie, Ecole Normale Superieure de Lyon, Site Descartes, 15 parvis Rene Descartes, BP 7000, 69342 Lyon Cedex, France. E-mail: Bernard.Lahire@ens-lyon.fr

(1) Par exemple, les travaux de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont ete decisifs en France dans les annees 1960 et 1970 (Bourdieu 1979; Bourdieu et Darbel 1969; Bourdieu et Passeron 1964, 1970).

(2) Il serait fastidieux de citer tous les travaux ayant permis de saisir les multiples voies par lesquelles se preparent familialement "echec" et "reussite" scolaires. Par exemple, sur la question centrale du langage et du rapport au langage (Bernstein 1975; Chariot, Bautier, et Rochex 1993; Labov 1978; Lahire 1993, 2008).

(3) J'ai essaye de le montrer sur le cas de l'"illettrisme" en France (Lahire 1999).

(4) C'est tout le sens du travail que j'ai entrepris au cours de ces vingt dernieres annees (Lahire 1998, 2002, 2013).

(5) Je renvoie ici a l'ensemble du numero 6 (2016) de la revue Socio. La nouvelle revue des sciences sociales consacre a la question des "determinismes" (Le Roux et Saint-Martin 2016).

(6) Halbwachs disait qu'un "ensemble d'influences sociales [...] penetrent en nous sans que nous nous en doutions des l'eveil de notre conscience, si bien que nous prenons l'habitude de les confondre avec nous-memes" (Halbwachs 2015:50).

(7) Suivant le meme principe d'analyse relationnelle a propos des groupes ethniques, Hughes explique que le sociologue doit s'interesser principalement aux relations entre ces groupes et non a chaque groupe considere comme une entite isolee (Hughes 1996:205). Voila un conseil que ceux qui aujourd'hui essentialisent les "cultures ethniques" pour mieux les opposer en presupposes "chocs de civilisation," feraient mieux de suivre.
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Title Annotation:THEMATICS ISSUE: THE RELEVANCE OF SOCIOLOGY
Author:Lahire, Bernard
Publication:Canadian Review of Sociology
Article Type:Essay
Geographic Code:1CANA
Date:Aug 1, 2017
Words:8574
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