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Castelnuovo, forteresse et residence d'Alphonse le Magnanime a Naples (1442-1458).

Castelnuovo, fortress and palace of Alphonso the Magnanimous in naples (1442-1458)

Alphonse le Magnanime, ne infant de Castille et heritier du royaume d'Aragon a la suite de son pere Ferdinand de Trastamare en 1416, a passe environ la moitie de son existence en dehors de ses Etats de la couronne d'Aragon, soit une trentaine d'annee. La plupart de ce temps a ete occupee a la conquete du royaume de Naples contre son rival Rene d'Anjou, puis a son gouvernement. Suite a la prise definitive de la capitale meridionale en 1442, Alphonse le Magnanime installe definitivement sa cour a Naples (1). Le roi investit les deux chateaux de la ville: Castelnuovo, sur le port; et Castel Capuano, a l'est, integre a la muraille urbaine. Dans un souci d'exhaustivite, il faut citer deux autres chateaux, qui completent la geographie strategique de Naples, Castel dell'Ovo, a l'ouest, dans la baie, sur un promontoire rocheux relie a la cote par une passerelle de bois, et Castel Sant'Elmo, qui domine la ville depuis la colline du Vomero. Parmi ces forteresses, la plus recente et la plus vaste est Castelnuovo, creation de la dynastie angevine qui a precede Alphonse le Magnanime sur le trone de Naples. Ce dernier ne remet pas en cause cette topographie militaire de sa capitale et maintient l'usage militaire de la totalite de ces forteresses, qui demeurent en permanence des lieux de garnison. C'est pour cette raison que nous preferons nous en tenir au lexique de l'architecture militaire pour designer les residences royales d'Alphonse le Magnanime. Il n'y a pas encore de palais a proprement parler a Naples sous son regne.

Ici, l'etude portera davantage sur l'histoire de l'amenagement de ces residences et de leurs usages que sur leurs programmes iconographiques. En effet, les elements de decor monumentaux, principalement l'arc de triomphe et la porte de bronze de l'entree de Castelnuovo, ont ete preserves des destructions importantes intervenues a Naples durant l'epoque moderne, et sont a present bien connus (2). C'est moins le cas des phases d'amenagement des residences royales napolitaines et de leur utilisation, en raison de la disparition des archives de l'Archivio di Stato dans un incendie en 1943. Cette enquete sur l'amenagement de Castelnuovo par le roi permet d'apprehender le regne d'Alphonse le Magnanime sous l'angle de l'urbanisme et de ses implications strategiques, tout en effectuant un travail utile de collation de sources fort dispersees. On verra que la politique de grands travaux de l'epoque du Magnanime prepare en quelque sorte la toile pour une politique de commande iconographique de prestige evoquee ci-dessus. Ces travaux sont a inscrire dans une grande entreprise de renovation urbaine realisee a l'initiative du roi.

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Dans ce paysage urbain, les deux chateaux qui sont effectivement des residences royales, Castelnuovo et Castel Capuano, sont logiquement les plus prestigieux. Le plus ancien est Castel Capuano (4). Edifie sur ordre du roi normand Guillaume Ier, il sert de residence royale a Naples a partir de 1160, jusqu'a ce que le roi de la nouvelle dynastie Charles Ier d'Anjou decide de la construction d'un autre chateau, Castelnuovo, edifie entre 1279 et 1282. Couramment designe en italien par l'expression "maschio angioino" qui signifie "donjon angevin", ce chateau donnant sur la baie, hors les murs de la ville, manifeste par cette situation le caractere exogene de la domination politique du royaume.

Castelnuovo, a la tete des places fortes napolitaines

Une nette hierarchisation se dessine en faveur de Castelnuovo, la plus grande et la plus recente de ces residences, des la periode angevine precedant la conquete du Trastamare. Par exemple, le philosophe Pietro Giannone raconte dans sa Storia civile del Regno di Napoli comment les Napolitains percoivent la residence forcee de Jacques de la Marche, epoux de la reine Jeanne II, a Castel Capuano en 1419, comme une situation infamante, alors que l'amant de la reine, Sergianni Caracciolo, a Castelnuovo sous son autorite (5). Au fil du regne d'Alphonse le Magnanime, il apparait clairement que le roi reserve Castelnuovo, la plus grande et la plus prestigieuse de ces residences, pour son usage personnel, tandis que Castel Capuano est devolu a son fils et heritier, le duc de Calabre Ferdinand, "Ferrante" comme l'appellent ses sujets italiens.

Toutefois, cette repartition des espaces n'est pas operante pour les premiers temps de la domination Trastamare de Naples, suivant immediatement la conquete. En effet, les sieges successifs de la ville par les Angevins puis les Aragonais, marques un important usage de l'artillerie (6), ont causes d'importants degats dans toute la ville, et a Castelnuovo, comme l'atteste cette description de Naples en 1441, attribuee a Leonello d'Este (7):

"La ville de Naples, dans les endroits habites et non detruits, a une etendue de sept milles, et en direction du Levant la mer Tyrrhenienne bat les murs de la cite. Laquelle ville a quatre chateaux principaux [...]. Tous ces chateaux sont dans le bourg des Corregge, a l'exterieur de la porte de l'Incoronata, et ils ont cause la destruction du bourg, ce qui etait une grande chose a voir et etonnante a entendre dans son fracas, car ils appartenaient a des forces ennemies. [...] Avec Castel Capuano, la porte Capuana et la porte Saint-Jean du Marche, c'est tout le bourg Saint-Antoine qui a ete detruit, ce qui etait une grande chose a voir. De la meme maniere, l'arsenal de Naples est detruit car il est dans le dit bourg, derriere le monastere de Sainte-Marie du Mont-Carmel, et la mer le baigne. Outre les dits bourgs, les alentours de Castelnuovo sont detruits, a commencer par la Rua Catalana, les abords de Saint-Dominique, de Sainte-Claire, la majeure partie du siege (8) de Nido [...]" (9)

Le texte indique que toutes les forteresses de Naples ont beaucoup pati du conflit, mais Castelnuovo et ses environs ont le plus souffert, en raison de leur isolement du tissu urbain et de leur situation exposee sur le port, qui a ete accentuee par la realisation d'une tranchee en 1439, grace a laquelle Rene d'Anjou a coupe le chateau de la ville pour mieux y assieger une garnison aragonaise (10). C'est pourquoi, avant de laisser completement Castel Capuano a son fils des que les reparations de Castelnuovo sont assez avancees, Alphonse le Magnanime semble avoir occupe quelque temps le plus ancien des deux chateaux de sa nouvelle capitale, comme l'indique une mention de sa bibliotheque qui s'y serait trouvee a une date mal etablie, vers 1443 (11). Castel Capuano ayant ete entierement reconstruit a l'occasion de son deplacement pour prendre place dans l'axe de l'ancien decumanus romain dans les annees 1480, son architecture est tout a fait meconnue.

Amenager et renforcer Castelnuovo, l'entreprise de tout un regne

Castelnuovo est un gigantesque chantier pendant quasiment la totalite du regne d'Alphonse le Magnanime, chantier pour lequel on peut proposer de distinguer des phases successives de 1443 a 1451, puis de janvier 1453 a 1457 (12). La premiere phase, de 1443 a 1451, constituerait principalement en un reamenagement de la forteresse pour son usage militaire: les tours d'angle sont renforcees, l'entree donnant sur le port, jugee trop exposee, est deplacee au cote nord du chateau, de facon a tourner le dos a la mer, et deux tours protectrices lui sont ajoutees. Les considerations strategiques president bien aux premieres interventions sur le chateau, comme l'attestent les cent ducats envoyes le 16 decembre 1443 a Eximen Perez de Corella, compagnon d'arme du roi et gouverneur du conseil royal en son absence, pour qu'il fasse retablir l'adduction d'eau du chateau, et remettre son puits en etat (13). Une citerne est ensuite entreprise, en cours d'achevement en 1451, ce qui etablit la continuite de l'attention portee a l'amenagement strategique de la forteresse (14), qui demeure la piece maitresse du dispositif de defense de la ville. La pregnance des preoccupations militaires dans la conception du reamenagement du chateau se manifeste egalement par l'importance remarquable de son chemin de ronde renove a cette occasion, bien visible sur la Tavola Strozzi et de nos jours.

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La forteresse clef de la politique dynastique

Il est tout a fait significatif que durant son agonie, Alphonse le Magnanime ait decide d'abandonner Castelnuovo et sa garnison au profit de la forteresse plus eloignee de Castel dell'Ovo. Le deces imminent du roi provoque des tensions sociales teintees de xenophobie, generees dans Naples par la question de la succession annoncee du fils illegitime du roi, le duc de Calabre Ferrante. Cette succession est contestee a la fois par une partie des elites feodales du royaume de Naples, desireuses de mettre un terme a la domination aragonaise (15), et par une partie des elites iberiques arrivees en Italie a la suite du roi, qui souhaite voir acceder au trone de Naples un neveu du Magnanime, l'heritier de Navarre Charles d'Evreux, prince de Viane. Cette atmosphere de soupcon est bien depeinte par l'ambassadeur milanais Antonio da Trezzo (16), et le philosophe napolitain Pietro Giannone livre au XVIIIe siecle une interpretation selon laquelle le choix du roi de s'eloigner pour aller mourir dans une autre forteresse a ete motive avant tout par la necessite de laisser son fils et heritier seul maitre de la garnison de Castelnuovo, et donc de sa capitale :

"Intanto Alfonso ne' principi di maggio di quest'anno 1458 comincio ad ammalarsi, e peggiorando tuttavia, s'incomincio a pubblicare che il suo male era pericoloso ; si che avvisato il Principe di Viana, venne tosto di Roma a visitarlo. Cio che rese pio travagliati il fine di cosi gran Re, perche giunto il Principe a Napoli tre giorni avanti che morisse, essendo gia disperato da' medici, gli raddopio l'agonia della morte, sapendo ch'era venuto per tentare d'occupar Napoli; e perche conosceva, che morendo al Castel nuovo, donde non si potea cacciare il Principe, avria potuto il castellano pio tosto ubbidire al Principe che al duca di Calabria, massimamente essendo la guardia del Castello tutta di Catalani, che restavano vassali del Re Giovanni (17), il quale avea da succedere ne' Regni d'Aragona e di Sicilia, fece subito dire ch'era migliorato, e che i medici lodavano che si facesse portare al Castello dell'Uovo per la miglioranza dell'aria: il che s'esegui subito, lasciando al duca di Calabria la cura di guardarsi il Castel nuovo. E dapoi che fu giunto al Castello dell'Uovo, il di seguente mori [...]" (18)

Ajoutons, pour concorder avec le philosophe napolitain sur ce sujet, que Ferrante, durant l'agonie de son pere, s'etait assure de son cote que l'epouse et les enfants d'Arnau Sanz, le chatelain en question, avaient ete envoyes a Nola, a une trentaine de kilometres de Naples, en compagnie de la duchesse de Calabre, sous couvert de les eloigner de l'episode epidemique que subissait alors la capitale. Au cas oo Sanz aurait refuse de le reconnaitre comme heritier legitime, ils auraient constitue des otages utiles (19). Ainsi, avant d'etre le support d'une politique de commande artistique prestigieuse temoignant de la remarquable acculturation au contexte italien, Castelnuovo est pour Alphonse le Magnanime un verrou qui protege sa domination sur ses nouveaux territoires, et il importe de faire aussi son histoire en tant que tel, puisqu'une indeniable logique militaire preside aux destinees et a l'amenagement du chateau sous son regne.

Un chantier mediterraneen

On peut mettre en evidence une seconde phase d'amenagement intense de Castelnuovo, a dater des annees 1453-1457 environ, correspondant davantage au projet politique et artistique evoque ci-dessus, avec l'amenagement de la grande salle de reception du chateau qui a ensuite ete baptisee salle des barons, servant pour les banquets et la tenue du Parlement du royaume (20). On trouve dans la correspondance royale des commandes de pierres adressees a Antoni Sagrera a Majorque, l'un des fils du maitre d'oeuvre Guillem Sagrera (21), des le debut de l'annee 1451 et mentionnant explicitement la "sala" ou la "gran sala del castel nou" (22). Il faut bien entendu tenir compte des delais de realisation des commandes, et de leur lent acheminement par bateaux, dont on conserve aussi le temoignage dans les series de registres concernant Majorque a l'Archivo de la Corona de Aragon a Barcelone.

Les registres royaux rapatries dans les territoires iberiques de la couronne d'Aragon apres la mort du Magnanime conservent des commandes regulieres de pierres aux carrieres de Majorque et de Gerone, echelonnees entre 1446 et 1456, dont certaines avec des croquis qui temoignent du recours a des procedes de prefabrication en peninsule iberique d'elements du Castelnuovo (23). C'est tres frequemment le cas pour les marches d'escaliers qui se pretent bien, on le comprend, a cette forme de standardisation, mais aussi pour les colonnes. Ainsi le roi ecrit le 16 mars 1446 a Luis Dez-Puig, le commandeur de Montesa qui est l'un de ses principaux hommes de confiance:

" [...] vos pregam affectuosament que procurets de tramentres lo pus prest que possible vos sera les colones de pedra de Gerona de la fayso e en lo nombre designat e figurants en un troc de pergameni que dins la present vos trametem lo qual est scrit de ma den Arnau Sanc castella de la Castellnou" (24)

La copie de la missive conservee dans le registre cite ici presente aussi deux croquis de colonnes, l'une de section quadrilobee, et l'autre ronde, portant les mentions suivantes, qui sont donc des consignes du chatelain de Castelnuovo Arnau Sanz:

"D'aquest grux et fayco cl colones les quals cl haien di lonch una cana, pero encare que alguns sospen pus curtes aximateix serien bones e totes sien axi mateix ab capitello e baixes pero no hi hara nenguno que non haia di sis palmes en avant els mesures, sien di monpescler per que fan ab la mesura de aci."

"Cinquanta daquest grux e fayco di llonch una cana de Monpecler. E di aquesta fayco mateixa xvi colonnes pero pus grosses vii dit longues di x palmes et totes este colonnes ab capuells e bayes." (25)

Il est fort probable que ces colonnes aient ete destinees aux encadrements des fenetres du chateau, compte tenu de leurs proportions et de leur forme. Ajoutons que le sol de la salle est ome d'azulejos valenciens, ornes des emblemes du royaume de Valence et de l'heraldique des Trastamare (26).

Arnau Sanz, un puissant chatelain

Il faut noter ici que le chatelain en question est le meme auquel fait allusion le passage de Pietro Giannone cite ci-dessus, a propos duquel le chroniqueur observait qu'Alphonse le Magnanime craignait qu'il prefere obeir a son neveu le prince de Viane, fils aine de son frere Jean qui lui succede dans ses possessions iberiques, plutot qu'a son propre fils a qui il avait devolu le royaume de Naples. Arnau Sanz (ou Sanc parfois dans les sources), d'origine valencienne, fait partie du groupe restreint de ceux qui sont demeures en permanence a Naples suite au premier sejour du Magnanime dans la ville, meme durant la periode de 1425 a 1432 oo le roi est rentre dans les territoires iberiques de la couronne d'Aragon. Atteste pour la premiere fois dans la fonction de chatelain de Castelnuovo en 1424, il l'est toujours reste par la suite, sauf durant la breve periode couvrant les annees 1439-1442, quand le chateau a ete rendu a Rene d'Anjou dans le cadre du conflit qui l'oppose au Magnanime pour le royaume de Naples. Sanz est un personnage clef de l'histoire de Castelnuovo, dont il a assure le commandement militaire durant plusieurs decennies, mais aussi oo il a assurement joue un role central quant aux renovations de l'edifice. Il excede en effet les prerogatives traditionnelles d'un simple chatelain quand il realise de sa main des croquis destines aux tailleurs de pierre de Majorque. D'autres elements incitent a penser que, consequence ou non de son experience a Castelnuovo, il dispose d'une autorite certaine en matiere de grands amenagements et d'urbanisme. En effet, le 16 octobre 1450, le roi lui concede un privilege l'autorisant a construire un ensemble de maisons adossees aux murs de Naples, au niveau de la porte du marche, a l'Est de la ville:

"[...] magnifico et dilecto consiliario nostro Arnaldo Sanc castellano castri nostri novi Neapolis [...] licenciam concessimus construendi seu consari faciendi aliquas domos ad latus muri dicte civitatis nostre Neapolis sitis apud januam fori dicte civitate ante fontem imbi constructum [...] possit et valeat in dictis domibus per eum fabricandis ad latus dicti muri facere porticum sive porticos qui a recto limite parietis ipsarum domorum exeant versus et supra plateam dicti mercati ponitos supra columnas in dicta platea exigendas et constituendas [...]" (27)

Arnau Sanz, en plus de son role militaire, joue donc un role economique avere dans les importantes operations d'urbanisme attachees au regne d'Alphonse le Magnanime, ici, l'edification sur la place du marche de maisons dotees de portiques, adaptees aux activites commerciales. Il est probablement l'un des hommes les plus puissants de Naples a cette epoque, et tout porte a croire que cette puissance oo s'entremelent pouvoir economique et proximite avec le roi, est essentiellement fondee sur l'autorite dont il dispose sur la garnison du chateau. Celle-ci devait etre toute devouee a Sanz, son inamovible commandant, pour que le Magnanime juge necessaire d'aller mourir hors de sa portee. Arnau Sanz illustre donc une strategie tres interessante d'ascension sociale d'un Valencien a Naples, dont la methode reproduit la strategie militaire du Magnanime pour tenir sa capitale: Castelnuovo en est la clef.

Le chateau comme support d'une politique de commande artistique de prestige

Pour revenir au chateau lui-meme, on peut dater assez precisement l'achevement des travaux de la grande salle des barons, au debut de l'annee 1457, car le premier banquet qui y est donne a lieu en l'honneur de l'arrivee de Charles de Viane a Naples a cette periode (28). La chapelle royale ne semble pas avoir fait l'objet de reamenagements structurels sous le regne d'Alphonse le Magnanime, car elle est en usage sans interruptions connues. On dispose de descriptions de son mobilier pour les grandes occasions, notamment celle que l'on doit a ambassadeur de Barcelone Antoni Vinyes, a l'occasion de la reception a Naples d'une grande statue d'argent representant sainte Eulalie, patronne de la capitale catalane, recemment offerte au roi par les autorites de la ville:

"E a la capella del Castell Nou, lo dit senyor hach preparada la solenitzacio de la dita festa axi magnifficament e mils que lo jorn de Nadal, car hach feta empaliar tota la capella dalt fins a baix, dels pus bells draps de Ras que tenie, e ni hach de nous que no havie molt havier reebuts de Flandres, los quals encare no havie esteses. E l'altar fonch perat en aquesta forma que al acustumat de sa capella. Hach posat al enfront, dalt del altar, lo bastiment fet a manera de grasons. En lo graso plus alt, al mig, lo senyor rey designa que estigues la ymatge de la dita Verge, e a la part dreta sent Pere e a la sinistra sent Pau e successivament per ordre tots los apostols e angels, e altres joyells que lo dit senyor per arreaament [sic] de sua capella te. E per los extrems de las dites ymatges havie sis canalobres molt bells, ab sis ciris que sempre durant lo dit offici cremaren." (29)

A cette date (le 12 fevrier 1452), la chapelle est encore ornee des fresques de Giotto qui avaient ete realisees sous le regne de Robert Ier d'Anjou (30), fresques qui ont disparu a l'occasion d'une campagne de redecoration sans doute rendue necessaire par le tremblement de terre du 6 decembre 1456, qui a durement frappe Naples (31).

Toutefois, les espaces de prestige que sont la chapelle et la salle des barons, ou bien l'appartement royal compose des salles du Millet, du Noeud, de l'Hermine (32) (fort mal connu en l'absence de descriptions contemporaines), sont tout a fait eclipses par l'arc de triomphe qui orne la nouvelle entree du chateau. Il s'agit du fleuron de la politique de commande artistique d'Alphonse le Magnanime, et a ce titre il a concentre les commentaires savants (33).

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Le role de ce programme iconographique complexe, dont on ne reproduit ici qu'une vue generale et l'entablement, est principalement de commemorer le triomphe a l'antique celebre dans les rues de Naples en 1443 par Alphonse le Magnanime. Il s'agissait alors du premier triomphe en bonne et due forme, faisant suite a une conquete militaire, a avoir lieu depuis l'antiquite. L'arc, sous lequel les visiteurs doivent passer pour penetrer dans le chateau, s'impose comme l'image de reference dans la construction de la representation que le roi donne de lui-meme a la ville et au monde. Il est en fait compose de deux arcs superposes l'un a l'autre. L'arc inferieur se signale par la presence de griffons dans les ecoincons, encadrant les armes d'Aragon. Sur l'arc superieur, moins eleve, ce sont des victoires qui ornent les ecoincons. Il est surmonte de niches abritant les quatre vertus cardinales. Entre les deux arcs superposes, un entablement remarquablement large represente en haut-relief le roi, sur son char triomphal tire par quatre chevaux, sous lequel une frise porte l'inscription "Alfonsus rex hispanicus siculus italicus pius clemens invictus (34)".

Marquee iconographiquement par l'utilisation de references imperiales romaines, la realisation des sculptures est etalee sur une periode courant de 1452 a 1468, interrompue notamment par la guerre de succession a laquelle a ete confronte Ferrante. Il porte a son terme le projet initial dont son pere n'a pas vu l'achevement, puis l'etend. Les noms de Pietro da Milano, Francesco Laurana, Paolo Romano, Isaia da Pisa, Andrea dell'Aquila, Domenico Gagini et Antonio di Chelino da Pisa sont associes a ce magnifique ensemble sculpte (35). En complement du faste mobilier du chateau (on pense a la chapelle, aux collections de peintures, de tapisseries et d'objets precieux connus par les commandes et les recits des ambassadeurs), l'arc est le point d'orgue de la strategie de representation du roi, et sa situation bien en vue de tous ceux amenes a passer devant le chateau pour entrer dans Naples confere une publicite optimale a l'entreprise.

Alphonse le Magnanime fondateur d'une dynastie a Naples, et de sa politique monumentale

Malgre tous les travaux et reamenagements qu'il decide pour ce chateau qui est le symbole de sa domination politique, il apparait en reconstituant son itineraire qu'Alphonse le Magnanime n'y reside finalement qu'environ 50 % du temps qu'il passe en Italie. Il delaisse Castelnuovo au profit de la residence de sa maitresse Lucrece d'Alagno, a une dizaine de kilometres de Naples, et au profit de nombreux sejours sous la tente, a l'occasion de grandes chasses qui l'amenent a parcourir son royaume sur de grandes distances (36). L'importance des travaux, et l'inconfort qu'ils devaient generer peuvent largement contribuer a expliquer ce phenomene, qui a aussi des explications positives: le roi apprecie la vie au grand air, il semble meme vivre une bonne partie de l'annee dans le jardin de la residence de Lucrece d'Alagno a Torre del Greco (37). Par ailleurs, il est passionne par la chasse a tel point qu'il n'y renonce pas meme au printemps 1458, lors des premiers temps de la maladie qui lui est finalement fatale (38). Il apparait donc tres souvent que le roi ne vient a Castelnuovo que pour passer la journee, avant de repartir pour Torre del Greco. Il existe bien un jardin a Castelnuovo, depuis l'epoque angevine, malheureusement mal documente pour la periode aragonaise; on ne connait son existence que par des mentions liees a des commandes. Le gout pour le grand air d'Alphonse le Magnanime ne pouvait certainement pas y etre assouvi en raison de dimensions contraintes par l'usage militaire de la forteresse. Mais indeniablement le roi a un gout pour les jardins, si bien qu'il faut inscrire ceux, beaucoup plus fameux, qui ont orne les villas suburbaines de la Duchesca et de Poggioreale creees sous le regne de ses successeurs dans une genealogie qui passe assurement par Castelnuovo, Torre del Greco, et le Real de Valence qui etait sa residence favorite quand il se trouvait dans les territoires iberiques de la couronne d'Aragon (39).

Quoi qu'il en soit du gout reel du roi pour sa principale residence napolitaine dont il s'absentait souvent, il importe de souligner qu'elle a fait l'objet de toutes ses attentions, et d'une entreprise globale de renovation militaire mais aussi dans ses fonctions d'incarnation monumentale de la domination de la nouvelle dynastie occupant le trone de Naples. Les interventions des successeurs du Magnanime, son fils Ferrante puis son petit-fils Alphonse II, sur Castelnuovo et leurs autres residences, peuvent etre apprehendees a la lumiere de cette action du premier Aragonais a Naples qui s'est attache a investir dans une politique de commande prestigieuse.

Il faut ajouter enfin que l'immense entreprise de renovation de Castelnuovo est a inscrire dans un programme de grands travaux qui concernent toute la ville basse de Naples (on a deja evoque les constructions de la place du marche), et que les Aragonais de Naples ont egalement procede a des travaux d'assainissement de leur capitale et de ses alentours (40). En avril 1447 le roi indemnise Luis de Prodano a hauteur de cent ducats pour la maison qu'il possedait a cote de Castelnuovo, detruite pour laisser place a de nouvelles constructions. En septembre 1455, il achete pour six-cent ducats un terrain a Francesco Marramaldo pres de la piazza dell'Olmo, pour construire une nouvelle rue destinee a relier le chateau a la ville (41). Les abords immediats de Castelnuovo, situe hors les murs de la ville, ont aussi fait l'objet d'une concession aux religieux dominicains de San Pietro Martire en mars 1458, par la duchesse de Calabre Isabella di Chiaromonte, epouse de Ferrante. L'une des conditions de cette donation est que les freres devront faire construire des maisons et des boutiques (42). Alphonse le Magnanime legue a son fils le royaume de Naples et un projet d'urbanisme global pour sa capitale, dans lequel les besoins de Castelnuovo en communications, en logements pour les officiers etc. sont largement pris en compte.

http://dx.doi.org/10.5209/rev_ANHA.2013.v23.42845

ROXANE CHILA EHEHI (Casa de Velazquez) CEMM--EA 4583 roxane.chila@casadevelazquez.org

(1) A. RYDER, The kingdom of Naples under Alfonso the Magnanimous: the making of a modern state, Oxford, 1976; et Alfonso the Magnanimous, king of Aragon, Naples and Sicily, 1396-1458, Oxford, 1990.

(2) J. BARRETO, "La porte en Bronze du Castelnuovo: naissance de la chronique monumentale", Histoire de l'art, 54 (2004), pp. 123-138; et Du portrait du roi a l'image de l'Etat. Les Aragon de Naples dans l'Italie de la Renaissance, Rome, a paraitre en 2013; A. SERRA-DESFILIS, "E Cosa Catalana: la Gran Sala de Castelnuovo en el contexto mediterraneo", Annali di Architettura, 12 (2000), pp. 7-16; H.-W. KRUFT et M. MALMANGER, Der Triumphbogen Alfonsos in Neapel: das Monument und seine politische Bedeutung, Tubingen, 1977.

(3) Je remercie chaleureusement Rosa Smurra (Universite de Bologne) qui a bien voulu me communiquer ce fond de carte et en autoriser la diffusion.

(4) F. MANGONE, Castelcapuano: da Reggia a tribunale: architettura e arte nei luoghi di giustizia, Naples, 2011.

(5) "Perseverando dunque il Re a starsi nel Castello di Capuana, pareva a tutti cosa inconveniente, che il Re stesse senza autorita alcuna, ed in Castel nuovo si facesse ogni cosa ad arbitrio del gran siniscalo": P. GIANNONE, Storia civile del Regno di Napoli, livre XXV, chapitre 2, t. 4, Naples, 1723, pp. 199-200.

(6) L'historiographe royale Bartolomeo Facio livre un recit circonstancie des episodes de la guerre de conquete de Naples, oo l'artillerie joue un role important: B. FACIO, Rerum gestarum Alfonsi Regis libri, D. PIETRAGaLlA (ed.), Alexandrie, 2004. Voir en particulier dans le livre VI, pages 223-230.

(7) Leonello d'Este (1407-1450), fils illegitime du marquis de Ferrare Niccolo III, lui succede en decembre 1441.

(8) Il s'agit d'une circonscription administrative. Naples etait divisee en "seggi", "sieges" qui assuraient l'administration de la capitale.

(9) Edite par F. SENATORE, Dispacci sforzeschi da Napoli (1444-2 luglio 1458), Salerne, 1997, volume I, pp. 3-5. C'est moi qui traduis.

(10) "[...] pose le navi, et cinque galee, tra il molo et la chiesa di Santa Lucia, et per terra fe fare una trincera tra la piazza dell'Incoronata fin'alla marina, che bagna il porto, et rinchiuso il castello, che non potea entrare, ne uscire persona se non quanto furtivamente, di notte passava alcuno natando, portando le lettere inchiuse in una palla di cera, per avisare Re Alfonso dello stato loro." A. DI COSTANZO, Historia del regno di Napoli, L'Aquila, 1582, Livre XVII, pp. 377-378. Cette chronique difficile d'acces est disponible depuis peu dans cette edition ancienne parmi les fonds numerises par Google Books.

(11) F. DE BOFARULL Y SANTS, "Alfonso V de Aragon en Napoles", Homenaje a Menendez y Pelayo en el ano vigesimo de su profesorado. Estudios de erudicion espanola, Madrid, 1899, pp. 615-635, p. 622.

(12) A. RYDER, op.cit, 1990, pp. 342-343.

(13) F. DE BOFARULL Y SANTS, op.cit, 1899, p. 626.

(14) Barcelone, Archivo de la Corona de Aragon (dorenavant ACA) Registre 2736, Maioricarum 14, f[grados]12v.

(15) "tutti questi regnicoli sonno indisposti ad volere pio niuno oltramontano per signore", Antonio da Trezzo a Francesco Sforza, 5 juillet 1458, F. SENATORE (ed.), Dispacci sforzeschi da Napoli (4 luglio 145830 dicembre 1459), Salerne, 2004, volume II, p. 13.

(16) "Dapoi che scripse che'l principe de Navarra era venuto in mare sopra Castelnuovo, ancora gli stete circa tre di, che mai smonto de nave, che s'e compreso fo per sospecti gli fo messo da alcuni cativi che'l re gli faria qualche male." Antonio da Trezzo a Francesco Sforza, 4 juillet 1458, F. SENATORE (ed.), op.cit., 1997, p. 5.

(17) Jean II d'Aragon (1398-1479), pere du prince de Viane et frere cadet du Magnanime. Il lui succede comme roi d'Aragon en 1458.

(18) P. GIANNONE, op.cit., 1723, livre XXVI, chapitre 7, t. 4, p. 310.

(19) F. SENATORE (ed.), op.cit, 1997, p. 650.

(20) A. SERRA-DESFILIS, op.cit., 2000. A propos du role politique des parlements du royaume de Naples, voir F. SENATORE, "Parlamento e luogotenenza generale. Il Regno di Napoli nella corona d'Aragona", La Monarquia aragonesa y los reinos de la Corona, Zaragoza, 2010, pp. 435-478; et E. SCARTON, "Il Parlamento napoletano del 1484", Archivio storico per le provincie napoletane, CXXIV (2006), pp. 113-136.

(21) A. SErRa-DESFILIS, op.cit, 2000, pp. 2-4. Guillem Sagrera meurt a Naples en novembre 1454, mais a cette date son parent Joan Sagrera lui succede a la direction des travaux. Voir G. ALOMAR, Guillem Sagrera y la architectura del siglo XV, Barcelone, 1970, pp. 208-2016; et G. ALOMAR, "Los discipulos de Guillermo de Sagrera en Mallorca, Napoles y Sicilia", NapoliNobilissima, III (1963-1964), pp. 85-96 et 125-135.

(22) Barcelone, ACA Registre 2 736, Maioricarum 14, f[grados]11v-12v; 47v.

(23) Ibidem.

(24) Barcelone, ACA Registre 2 690, Curiae Sigilli secreti 28, f[grados]217v.

(25) Ibidem.

(26) J. BARRETO, Du portrait du roi a l'image de l'Etat. Les Aragonais de Naples dans l'Italie de la Renaissance, these doctorale inedite, Paris, Universite Paris I Pantheon-Sorbonne, p. 533.

(27) Barcelone, ACA Registre 2 914, Privilegiorum Cancilleriae Neapolis XIII, f[grados]102v.

(28) F. SENATORE (ed.), op.cit., 1997, p. 484.

(29) J.M. MADURELL MARIMON (ed.), Mensajeros barceloneses en la corte de Napoles de Alfonso V de Aragon 1435-1458, Barcelone, 1963, p. 429.

(30) S. KELLY, The New Solomon, Robert of Naples (1309-1343) and Fourteenth-Century Kingship, Boston, 2003, p. 64; et P.L. DE CASTRIS, Giotto a Napoli, Naples, 2006, pp. 168-217.

(31) J. BARRETO, op.cit, 2010 p. 531.

(32) Ibid.

(33) Ibid, pp. 113-125; R. DI BATTISTA, "L'Arco e la porta di Castelnuovo a Napoli", Annali di archittetura, 10-11 (1998-1999), pp. 7-21; et R. PANE, Il Rinascimento nell'Italia meridionale, Edizioni di Comunita, 1975.

(34) Pour une description exhaustive et une analyse iconographique approfondie, voir J. BARRETO, op. cit., 2010, pp. 113-125.

(35) R. PANE, op.cit., 1975, p. 198.

(36) R. CHILA, "Espaces curiaux et espaces de la communication politique dans le Royaume de Naples sous le regne d'Alphonse le Magnanime (1442-1458)", D. MENJOT (ed.), La Ville et la cour, Turnhout, a paraitre [titre provisoire].

(37) "se n'enclou en l'ort de madama Lucrecia" [...] "lo dit senyor se roman en son jardi", Antoni Vinyes aux conseillers de Barcelone, 14 octobre 1451, J.M. MADURELL MARIMON (ed.), op.cit., 1968, p. 393 ; "[...] essendo denanzi dela sua maiesta dentro del iardino de Madonna Lucrecia ala Torre", Giacomo Fenice a Francesco Sforza, 21 juillet 1455, F. SENATORE (ed.), op.cit, 1997, p. 215.

(38) "Non e da maravigliare che sua maiesta habia havuto questo poco male, ma maraviglia e che'l non habia pegio attento che omne di continuamente e a cavallo da la matina alla sera, se non quando el mangia, per caciare, in modo che non e homo cosi robusto et forte che cavalca cum si, che la sera non habia bisogno de reposso et che voluntieri non repossasse el di seguente. Li medici hano persuaso alla maiesta sua ad lassare li ieiunii et non fare quaresma et bevere del vino, et cosi fa, ma de usare la caccia pio moderamente questo non consente sua maiesta.", Antonio da Trezzo a Francesco Sforza, 6 mars 1458, F. SENATORE (ed.), op.cit, 1997, p. 606.

(39) P. DE INSAUSTI MACHINANDIARENA, Los jardines del Real de Valencia, origen y plenitud, Valencia, 1993.

(40) A. FENIELLO, "Gli interventi sanitari dei secoli XIV e XV", Napoli nel Medioevo, segni culturali d'una citta, Galatina, 2007, pp. 123-135.

(41) F. de BOFARULL y SANTS, op.cit, 1899, p. 630.

(42) Naples, Archivio di Stato di Napoli, Corporazioni religiose soppresse, 2 168, liasses extravagantes. Il s'agit d'une compilation de pieces relatives aux actions en justice des chartreux de San Martino contre les dominicains de San Pietro martire.
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Author:Chila, Roxane
Publication:Anales de Historia del Arte
Date:Sep 1, 2013
Words:5956
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