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CREATION ET UTILISATION DE BASES DE DONNEES POUR L'ENSEIGNEMENT DE LA THEORIE DU RECIT ET DE LA SEMIOTIQUE.

Introduction

En 1967, en plein cLur du mouvement de renouveau des etudes litteraires lance en France par les Greimas, Genette et compagnie, l'ecrivain italien Italo Calvino prononce une conference sur un theme tout a fait curieux et, en apparence, eloigne des preoccupations des theoriciens francais du recit: les machines litteraires. Pour cet auteur, << l'acte d'ecrire n'est qu'un processus combinatoire entre des elements donnes >> (Calvino, 1984 [1967]: 21). Il n'est donc pas surprenant qu'il envisage la creation d'une machine ou d'un automate litteraire qui explorerait toutes les combinaisons possibles de materiaux determines et proposerait une serie d'histoires entre lesquelles le lecteur n'aurait plus qu'a choisir. Certains lecteurs pourraient en effet trouver amusant et pratique qu'une machine realise toutes les etapes de la composition litteraire, jusqu'a et y compris la production d'un texte dans la langue de l'utilisateur. Cependant, envisageons la question du point de vue des redacteurs, ou des scripteurs, comme on appelle les jeunes des ecoles qui participent a des ateliers de composition litteraire. Ces scripteurs pourraient-ils compter au moins sur un outil qui faciliterait le processus combinatoire? L'informatique offre un tel outil.

Dans le present travail, nous allons decrire une approche de l'analyse et de la production de recits de fiction qui renouvelle a la fois les methodes de recherche en etudes litteraires et les methodes d'enseignement de la theorie du recit: les bases de donnees. Dans une premiere partie, nous exposerons les principaux facteurs a prendre en compte dans la creation d'une base de donnees pour l'invention d'histoires et, dans la seconde, nous montrerons comment utiliser ces bases de donnees. Soulignons que la presente etude releve de la semiotique, entendue comme la science des signes et de leur utilisation dans la production et la communication de messages, y compris des recits.

1. Creation d'une base de donnees

Dans cette premiere partie, apres avoir dit ce qu'il faut entendre d'une facon generale par << base de donnees >>, nous examinerons successivement les divers degres de validite des donnees, les domaines d'application des bases de donnees, les categories qui servent a regrouper les donnees et les etapes de l'elaboration d'une base de donnees pour l'invention d'histoires.

1.1 Qu'est-ce qu'une base de donnees?

Selon un dictionnaire d'informatique courant, une base de donnees est un << regroupement, dans un ensemble structure, des donnees d'un ou plusieurs domaines d'application, afin de rendre ces donnees accessibles en permanence a l'ensemble des programmes utilisateurs >> (Morvan, 1996: 29). De cette definition, nous retiendrons d'abord qu'une base de donnees a un domaine d'application et que l'ensemble des donnees est << structure >>. Cela apparente la base de donnees a ce que Moles appelle un << repertoire >>, comme un repertoire d'Luvres symphoniques classiques, de signes typographiques ou de mots (Moles, 1972 [1958]: 50, 190). Ensuite, nous notons que la base de donnees est accessible par l'intermediaire d'un programme d'ordinateur. Dans le contexte du present travail, nous dirons qu'une base de donnees a un domaine d'application, qu'elle contient des donnees regroupees en sous-ensembles que nous appellerons << categories >> et qu'elle peut aussi etre utilisee manuellement, sans ordinateur.

1.2 Validite des donnees

Il y a deux types de jugements de validite ou de verite des donnees: en premier lieu, le jugement de realite, qui porte sur l'existence ou la non-existence de la realite designee par les donnees; en second lieu, le jugement de valeur, qui porte sur l'importance ou la non-importance de la realite designee par les donnees pour celui qui les recueille.

Pour les besoins du fonctionnement d'une societe commerciale, on ne compte que deux degres de validite: une donnee est normalement vraie, mais il arrive qu'elle soit fausse, c'est-a-dire qu'elle ne corresponde pas ou ne corresponde plus a la realite. La verite d'une donnee n'est jamais affirmee comme telle. Elle fait partie des attentes du destinataire de la donnee en vertu d'un << principe de cooperation >> elementaire qui, selon Grice (1989: 2628), fonde les echanges de messages dans toute societe. Quant a la faussete d'une donnee, elle peut etre affirmee apres coup par l'auteur de la donnee lui-meme ou par une autre personne. La faussete est due soit a une erreur de l'auteur de la donnee, soit a une manLuvre deliberee de sa part.

Outre les donnees vraies et les donnees fausses, on peut concevoir un troisieme degre de validite, les donnees fictives. Par << donnee fictive >>, il faut entendre une donnee presentee des le depart comme fausse. Ce jugement initial explicite annule le jugement de verite normalement sous-entendu dans tout echange de messages. L'affirmation qu'un message est une fiction est frequente chez les auteurs d'Luvres litteraires: des que le terme << roman >> figure sur la page couverture d'un livre, le lecteur est prevenu: toute l'histoire est fondee sur des donnees fictives, c'est-a-dire imaginees, inventees par l'auteur. Autrement dit, le terme << roman >> inscrit sur la couverture est un jugement de realite porte par l'auteur sur le contenu du texte qui va suivre. Lejeune (1975: 27) appelle << pacte romanesque >> cette declaration initiale de l'auteur d'un roman. Ce pacte est parfois rompu. Lejeune (1975: 31) donne l'exemple du recit intitule Le Sabbat, de Maurice Sachs, et accompagne du sous-titre << roman >> lors de sa parution en 1960. Or ce recit avait deja ete publie chez un autre editeur en 1946 avec le sous-titre Souvenirs d'une jeunesse orageuse ! Voila un cas de fausse fiction qui s'ajoute aux trois autres degres de validite mentionnes plus haut: la verite, la faussete et la fiction.

Tout message, qu'il soit long, de type << article de journal >> ou << roman >>, ou bref, comme une donnee, est accompagne des le depart, avons-nous dit, d'un jugement quant a sa verite (implicitement, du fait du principe de cooperation de Grice) ou quant a sa faussete (explicitement, toujours du fait du principe de cooperation). Ce jugement de l'emetteur est categorique: selon l'emetteur, le destinataire peut etre certain que ce message est vrai (cas ordinaire), ou qu'il est faux (cas de la fiction). Cependant, le jugement de l'emetteur peut etre hypothetique, c'est-a-dire que l'emetteur peut ne pas etre certain que le message est vrai ou qu'il est faux. Cette incertitude complexifie encore davantage les degres de validite d'un message. Presentons sous forme d'une << table des jugements de verite >> les differentes combinaisons possibles entre un jugement initial categorique (V = vrai; F = faux) ou hypothetique (V? = incertitude quant a la verite; F? = incertitude quant a la faussete) et un jugement final categorique (voir la figure 1).

Commentons brievement les huit cas presentes dans la figure 1. Tous les jugements initiaux portes sur un message sont explicites, sauf dans les jugements initiaux categoriques de verite, ou ils sont laisses implicites en vertu du principe de cooperation (cas 1 et 2). Les cas 2 et 4 sont des jugements initiaux errones (ou mensongers, si l'emetteur est conscient de la faussete de son message). Le cas 3 couvre tous les vrais recits de fiction, y compris les romans, ou le jugement initial << F >> est confirme. Enfin, les cas 5 a 8 inclusivement se rapportent aux demarches de la vie quotidienne ou les agents sont parfois obliges de fonder leur action sur des donnees incertaines, ainsi qu'a la demarche experimentale fondee sur la production initiale d'une hypothese et la confirmation ou l'infirmation ulterieure de cette hypothese a la suite d'une epreuve.

Pour l'enseignement de la theorie du recit et de la semiotique dans les ateliers de composition litteraire a l'ecole, ce sont les recits de fiction courts qui nous semblent les plus appropries, et cela, pour deux raisons: la rapidite avec laquelle ils peuvent etre produits et le plaisir qu'ils sont susceptibles de procurer a leur auteur, si les bases de donnees sont bien choisies.

1.3 Domaine d'application d'une base de donnees

Si les romans contiennent des donnees fictives, les romans en tant que tels sont des objets reels et leur titre peut figurer dans une base de donnees vraies. Les bibliotheques classent les romans sous diverses etiquettes, notamment par nom d'auteur, pays de provenance, epoque et ce que les specialistes en etudes litteraires appellent habituellement << sous-genre >> du roman, par exemple << policier >> (Aron, Saint-Jacques et Viala, 2002: 526). Nous appellerons les sous-genres du roman des << genres d'histoires >>, ce qui permet de faire abstraction a la fois du support materiel des histoires racontees (voix, dessin, film, mime, image electronique, etc.) et du code (systeme des signes linguistiques ou iconiques). Le Repertoire de vedettes-matiere de l'Universite Laval renvoie a quelques dizaines de genres d'histoires au sens qui vient d'etre donne. Citons en particulier les romans chretiens, de guerre, d'espionnage, de science-fiction, ecologiques, familiaux, feministes, judiciaires, medicaux, pastoraux, politiques et westerns. Ce repertoire est accessible sur abonnement (Hudon, 2013: 105) ou sur demande particuliere adressee a une bibliotheque universitaire du Quebec. A chacun des genres d'histoires qui y sont mentionnes, et a chacun de ceux qui peuvent exister dans toutes les litteratures du monde, on peut associer une base de donnees fictives qui contiendrait les elements plus ou moins frequents des univers crees par l'imagination. Nous appellerons << domaine de la base de donnees fictives >> l'ensemble des histoires racontees dans des Luvres de fiction appartenant a un genre d'histoires particulier, et qui font l'objet d'un depouillement et d'un classement systematiques, et << categories >> les sous-ensembles de donnees ayant un caractere commun.

L'idee d'une base de donnees par genre d'histoires a ete entrevue des 1928 par Propp, auteur qui a inspire a retardement plusieurs theoriciens francais du recit des annees 1960, notamment Greimas, mais pour une raison differente de celle qui nous occupe maintenant. Rappelons que l'etude de Propp porte sur un corpus d'une centaine de contes merveilleux russes: c'est le << domaine >> des histoires merveilleuses russes produites a une epoque lointaine. Souhaitant proposer un nouveau principe de classification des contes, Propp s'interesse surtout aux categories d'actions qui y apparaissent et qu'il appelle des << fonctions >>. Pour chacune des fonctions, il donne toutefois des exemples ou figurent des listes de personnages et d'objets bien precis. Voici quelques exemples regroupes sous la fonction << malfaisance >>: 1) enlevement d'un etre humain (fille du roi, fille d'un paysan, petit garcon, fiancee d'un frere plus jeune) par un agresseur (dragon, sorciere, frere aine); 2) vol d'un objet magique (coffret, chemise, cheval) par un agresseur (<< gars qui ne paye pas de mine >>, fille du roi, petit homme) (Propp, 1970 [1928]: 53-54). Si l'action de malfaisance n'est pas propre au domaine des histoires merveilleuses, par contre, nous sentons que plusieurs des personnages ou objets mentionnes caracterisent ce genre d'histoires. Propp envisage en outre une analyse des attributs des personnages. Il suggere meme quelques rubriques: denomination, age, sexe, situation, aspect exterieur, traits particuliers, formes particulieres d'apparition, habitation (Propp, 1970 [1928]: 147-148). Meme si Propp ne nous a pas fourni de listes de donnees pour les categories d'attributs, les listes de personnages, d'actions et d'objets rangees sous les differentes fonctions du conte merveilleux constituent en somme une base de donnees qui pourrait servir, au moyen de recombinaisons judicieuses, a produire de nouvelles histoires merveilleuses.

1.4 Regroupement des donnees en categories

Existe-t-il une liste finie et universelle de categories pour les bases de donnees? Comme premier exemple, prenons celui du repertoire de personnages de la litterature francaise etabli par Ajame et Brucker (1981). A partir d'une analyse de plus de 200 romans de 83 ecrivains, les auteurs du repertoire ont constitue une liste de quelques centaines de personnages qu'ils ont caracterises au moyen de donnees, quand il y en avait, appartenant aux 28 categories suivantes: nom, prenom, surnom, nationalite, epoque, age, domiciles, sante, aspect physique, habillement, famille, education et etudes, activites professionnelles, fortune, domesticite, voyages, vie sexuelle et sentimentale, amities, inimities, relations, opinions religieuses, opinions politiques, qualites, defauts, aime, n'aime pas, signes particuliers, mort.

Comme second exemple, prenons la liste des 16 categories auxquelles se refere explicitement Petitjean (1994) pour la production de robinsonnades, c'est-a-dire des histoires fictives de naufrages qui se deroulent dans un cadre exotique, comme l'histoire de Robinson Crusoe. Voici les categories mentionnees ca et la par l'auteur dans son texte: abri, animaux, armes, bateaux, croyances, langage, mode de couchage, nourriture, paysage, physique des personnages, plantes, pratiques magiques, pratiques sexuelles, relations sociales, rites sacrificiels, travail. Les donnees appartenant a ces categories n'etaient pas fournies. L'experience pedagogique consistait, entre autres, a confier a des eleves de 5e de college (environ 13 ans) le soin de les extraire d'un petit corpus de robinsonnades et de recombiner certaines de ces donnees pour creer de nouvelles histoires.

La comparaison de la liste des categories d'Ajame et Brucker avec celle de Petitjean revele quelques points d'une toute relative convergence: domiciles--abris; activites professionnelles--travail; relations--relations sociales; vie sexuelle et sentimentale pratiques sexuelles; opinions religieuses--croyances. Tout comme les categories d'Ajame et Brucker ne s'appliquent pas a tous les personnages de leur corpus par manque de donnees a leur sujet, certaines categories peuvent etre utiles a la production de certains genres d'histoires et d'autres non: une liste d'armes convient tres bien s'il s'agit d'inventer une histoire policiere, merveilleuse heroique ou de science-fiction ... ou une robinsonnade, mais tres peu si la consigne d'ecriture concerne une histoire familiale ou sentimentale.

1.5 Etapes de l'elaboration d'une base de donnees

Avant tout, il faut prendre en consideration les destinataires de la base de donnees qui servira a la production d'histoires fictives. S'il s'agit de jeunes de moins de 18 ans qui participent a des ateliers de composition litteraire dans les ecoles, le createur de la base de donnees doit tenir compte des regles de la censure et restreindre les genres d'histoires et les donnees a mettre a la disposition des utilisateurs. Une fois le domaine ou le genre d'histoires choisi, le createur de la base le nomme en utilisant la designation la plus courante ou la plus claire et donne une definition de l'expression. L'analyse peut porter sur une dizaine d'Luvres fictionnelles que les experts du domaine jugent les plus representatives. Elle peut inclure aussi des Luvres documentaires liees au genre traite. Par exemple, si l'analyste s'interesse aux histoires maritimes, il pourrait tirer des donnees d'un livre sur les vrais pirates et flibustiers des Antilles au XVIIe siecle. Quant aux donnees extraites des Luvres, elles sont regroupees dans une vingtaine ou une trentaine de categories. Dans chacune des categories, le nombre de donnees pourrait osciller entre quelques-unes et plusieurs dizaines. Les donnees et les categories sont presentees en ordre alphabetique.

Prenons l'exemple de la base de donnees << Histoires exotiques >> (Noel-Gaudreault et Gaudreault, 2013: 33-40). Les createurs de la base definissent d'abord d'une facon precise ce genre d'histoires: << Nous entendons par "histoire exotique'' une histoire fictive qui se passe a notre epoque, hors de l'Amerique du Nord et de l'Europe, mais dont l'auteur et au moins le personnage principal resident dans un pays nord-americain ou europeen >> (Noel-Gaudreault et Gaudreault, 2013: 29). Ensuite, ils presentent 19 categories, parfois subdivisees, dans lesquelles sont repartis 749 elements d'information. Voici des extraits de listes d'elements appartenant a deux categories:

BUTS. Chercher la carcasse d'un avion dans la jungle. Echapper a des hommes deguises qui attaquent. Participer a une ceremonie vaudou pour jeter un sort a quelqu'un. Partir a la recherche d'un tresor. Retrouver un camion de dynamite qui a disparu. Sauver des amis retenus en otages. Se liberer d'un piege. S'evader d'une prison. Survivre apres une panne d'avion en pleine jungle.

NATURE. Arbre a pain, bambou, buisson epineux, cactus, cataractes, desert de sable, eau couleur de jade, foret marecageuse, hevea, ile frangee de cocotiers, monolithes de basalte rouge.

Les listes partielles de donnees ci-dessus ont ete extraites de romans d'Henri Vernes, auteur belge qui a produit une serie d'aventures exotiques de son heros Bob Morane.

2. Utilisation d'une base de donnees pour la production de recits de fiction

Dans cette deuxieme partie, nous etablirons d'abord la liste des operations de production d'un message, notamment d'un recit de fiction, et la comparerons a celle des operations de production de messages verbaux de Jakobson et a celle des operations de calcul automatique de Turing, qui aboutissent a la production d'un message dont le contenu est un nombre. Ensuite, nous decrirons les differents degres de valeur d'une operation et comparerons cette conception de la valeur a celle pronee par Greimas. Enfin, nous indiquerons dans quelle mesure les notions de quantite et d'ordre associees a la definition des operations de production de messages correspondent aux notions fondamentales de la theorie du recit de Genette.

2.1 Operations

Considerons les mouvements possibles d'un objet entre deux lieux contigus que nous nommerons << A >> et << B >>. L'existence de ces deux lieux implique deux sortes de mouvements: un mouvement de A vers B et un autre de B vers A. Appelons << operation de retrait >> le mouvement d'un objet de A vers B provoque par un agent et << operation d'introduction >> le mouvement de B vers A provoque par un agent. De tels mouvements contraires peuvent ne pas se produire, l'objet etant maintenu en repos par l'agent dans le premier lieu ou n'etant pas introduit dans le second lieu apres avoir ete extrait du premier. Nous appellerons ces deux mouvements contraires qui ne se realisent pas << operation de nonretrait >> et << operation de non-introduction >> (1).

L'agent qui produit un message a l'aide d'une base de donnees execute successivement des operations du genre mentionne ci-dessus: retraits de la base de donnees suivis d'introductions dans le message. Par suite des introductions successives, la quantite de donnees augmente dans le message. Elle ne diminue pas pour autant dans la base, car l'agent effectue au prealable une copie des donnees. Cependant, dans le message, la quantite de donnees peut diminuer par suite de retraits hors du message. Par ailleurs, les retraits et les introductions peuvent etre effectues a l'interieur meme du message sans que changent ni la quantite ni la nature des donnees. Dans ce cas, les operations ont une incidence eventuelle seulement sur l'ordre des donnees.

Le mecanisme de production de messages au moyen des operations elementaires proposees ci-dessus est connu depuis longtemps, meme si les termes utilises par les auteurs ne sont pas les memes. Pour le linguiste Jakobson (1963 [1956]: 48), le locuteur produit un message en selectionnant des mots [retrait] dans un repertoire lexical et en les combinant [introduction] dans des phrases. Parfois, sans changer le sens de son message, le locuteur remplace un signe linguistique par un signe equivalent, mais plus clair pour le destinataire. Selon Jakobson (1963 [1959]: 79-80), il existe trois types de remplacement de signes linguistiques equivalents: 1) la traduction intralinguale, ou remplacement de mots par des mots equivalents de la meme langue (synonymes); 2) la traduction interlinguale, ou remplacement de mots par des mots equivalents d'une autre langue; 3) la traduction intersemiotique, ou remplacement de mots par des signes non linguistiques equivalents, ou l'inverse. Dans tous les cas de traduction, il s'agit de retirer un signe d'un message, de retirer la copie d'un signe equivalent d'un repertoire et d'introduire ce signe equivalent dans le message. La description du processus de traduction presentee par Jakobson n'exige pas le recours a d'autres operations que celles de retrait et d'introduction. Elle fait toutefois ressortir la distinction entre le support ou la forme d'une donnee et son contenu ou son sens, qui est au fondement de la notion de signe equivalent: un signe qui n'a pas la meme forme qu'un autre signe, mais qui a le meme sens.

Les operations de retrait et d'introduction proposees pour expliquer le processus de production de messages en general se retrouvent aussi sous un autre nom dans un travail du mathematicien Turing, anterieur d'une vingtaine d'annees a celui de Jakobson, mais apparemment sans influence sur ce dernier. Pour resoudre un probleme propre a la mathematique de l'epoque, Turing concoit sur papier un calculateur automatique, qu'on appellera plus tard la << machine de Turing >>. La machine comprend trois parties: 1) une bande divisee en cases ou sont inscrits des symboles; 2) un dispositif mobile de lecture-ecriture; 3) un ensemble d'instructions. Le dispositif mobile inspecte les cases et, selon ce qu'il y trouve et les instructions qui s'appliquent, execute differentes operations.

Voici les quatre operations elementaires du dispositif mobile: 1) deplacement d'une case vers la droite; 2) deplacement d'une case vers la gauche; 3) effacement d'un symbole dans la case inspectee; 4) inscription d'un symbole dans la case inspectee (Turing, 1995 [1936]: 54). Sous l'operation d'effacement d'un symbole, nous reconnaissons l'operation de retrait et, sous l'operation d'inscription d'un symbole, celle d'introduction. Quant aux deplacements vers la gauche ou la droite, ils signalent l'importance de l'ordre des elements a l'interieur du message. Turing ajoute une derniere operation a ses quatre operations de calcul automatique: la recopie d'une sequence de symboles a la fin de la bande (Turing, 1995 [1936]: 61). Cette operation accessoire est apparentee a une autre proposee plus haut: la copie d'une donnee inscrite dans une base de donnees.

2.2 Valeurs

Un jugement de valeur s'ajoute au jugement de realite dont nous avons parle au debut a propos de la validite des donnees. L'importance ou la valeur d'un message, et par consequent des donnees qu'il contient, varie selon le lien que celui-ci entretient avec les objets qui satisfont les besoins du producteur du message. Deux besoins permanents orientent l'action d'un etre vivant: 1) un besoin de conservation l'incite a rechercher tout objet utile a son fonctionnement; 2) un besoin de protection le pousse a eviter ou a eliminer tout objet nuisible a son fonctionnement (2). Outre des objets utiles ou nuisibles, il peut en trouver d'inutiles ou de non nuisibles. Par consequent, nous dirons qu'un objet a quatre valeurs possibles pour un etre vivant: 1) une valeur positive, s'il lui est utile; 2) une valeur negative, s'il lui est nuisible; 3) une valeur non positive, s'il ne lui est pas utile; 4) une valeur non negative, s'il ne lui est pas nuisible.

Par << objet >>, il faut entendre un etre non vivant, y compris un message, un etre vivant ou une association d'etres vivants. Une association d'etres vivants comporte les memes organes qu'un etre vivant individuel: des organes de commande, des organes d'execution de la commande et des organes d'information sur l'execution de la commande (Wiener, 1971 [1950 et 1954]: 88-89; 164-165). Prenons l'exemple d'un Etat: le gouvernement correspond au cerveau de l'etre vivant; l'armee, la police, les societes agricoles, industrielles, commerciales et autres, qui satisfont les besoins de protection et de conservation, correspondent aux muscles et a des organes physiques speciaux; les organismes de surveillance comme les tribunaux correspondent aux organes sensoriels. En consequence, tout le fonctionnement des etres vivants et des associations d'etres vivants repose sur la production et la communication de deux types de messages: les messages de commande et les messages d'information (3). Dans le cas d'un Etat, les lois sont des messages qui commandent d'executer ou de ne pas executer certaines actions (prescriptions et interdictions). Parmi les interdictions, on compte les limites imposees au contenu des messages qui peuvent etre echanges entre des agents. Comme le non-respect des lois entraine des sanctions, c'est-a-dire des actions qui ont une valeur negative pour le contrevenant, un agent evitera d'introduire dans ses messages des elements de contenu (des donnees) susceptibles d'entrainer une sanction et qui, de ce fait, prennent une valeur negative pour lui. Par exemple, pour la presse et le cinema, il existe des interdictions touchant l'expression de la sexualite (bonnes mLurs, erotisme, obscenite) et l'agressivite (ordre public, violence, incitation au crime) (Michard, 1967: 55).

La non-introduction d'un element de valeur negative dans un message, dont nous venons juste de parler a propos du respect de certaines interdictions, n'est que l'une des 16 combinaisons possibles entre les quatre operations de production de message et les quatre valeurs attribuables par un agent a des objets quelconques, y compris des messages et des donnees. La figure 2 regroupe l'ensemble de ces combinaisons (voir ci-dessous).

Parmi les 16 combinaisons d'operations et de valeurs, certaines ont deja ete decrites par des theoriciens du recit, en particulier Greimas et Genette. Greimas etablit quatre types de transferts d'objets entre sujets (4): le don, le contre-don, l'echange et l'epreuve (Greimas, 1983 [1973]: 39-40). Dans tous les cas, il s'agit de la meme sorte d'objets: des etres non vivants, mais non des messages, qui ont une valeur positive pour les sujets (un tresor, de la nourriture). Le don est le retrait volontaire d'un objet de valeur positive des possessions d'un premier sujet suivi de l'introduction de cet objet parmi les possessions d'un second sujet (RP suivi d'IP). Le contre-don consiste dans la meme suite d'operations, concernant le meme objet, effectuees par le second sujet au profit du premier. L'echange est la suite d'operations du don du premier sujet repetees par le second sujet, mais concernant un objet different de l'objet donne par le premier sujet. L'epreuve est ce que nous pourrions appeler un << don force >>, c'est-a-dire le retrait force d'un objet de valeur positive des possessions d'un premier sujet et l'introduction de cet objet parmi les possessions d'un second sujet (voleur ou agresseur). Les quatre types de transferts n'illustrent que 2 des 16 combinaisons (RP et IP). Toutefois, Greimas apporte deux couples de distinctions nouvelles: 1) meme objet et objet different; 2) operation volontaire et operation forcee.

Quant a Genette, autre grand theoricien du recit et contemporain de Greimas, il concoit ce que nous appelons une operation de non-introduction de donnees dans le message sous le nom d'<< ellipse >>, c'est-a-dire << omission >> (Genette, 1972: 92). En ce qui a trait aux donnees introduites, l'auteur les classe d'abord en pensees, perceptions, paroles et actions des personnages et distingue diverses << focalisations >> (Genette, 1972: 206-211), selon que certains types de donnees sont presents ou absents (presence de pensees et de perceptions, ou focalisation interne; absence de pensees et de perceptions, ou focalisation externe) ou selon que l'auteur introduit ou non une plus grande quantite de donnees a propos de certains personnages par rapport aux autres (focalisation fixe ou variable, absence de focalisation). Ensuite, d'autres donnees concernent des objets materiels ou le decor des evenements, qui font l'objet de << pauses descriptives >> (Genette, 1972: 129, 133). Genette souligne en outre l'importance de l'ordre d'exposition des evenements et reprend les distinctions traditionnelles entre les retrospections, ou retours en arriere, et les anticipations (Genette, 1972: 82). Selon notre approche, ces transformations de l'ordre d'exposition des evenements sont des operations successives de retrait et d'introduction de donnees a un autre endroit a l'interieur du message.

Conclusion

La creation de bases de donnees pour la production de recits de fiction dans les ateliers de composition litteraire faciliterait l'enseignement de la semiotique concue comme la science des signes et de leur emploi dans la production et la communication de messages, y compris des recits. Les bases de donnees sont des repertoires auxquels on accede soit a l'aide d'un ordinateur, soit manuellement. Chaque repertoire a un domaine d'application, par exemple, les genres d'histoires fictives que vehiculent les Luvres litteraires d'un pays a une certaine epoque. Les donnees du repertoire sont classees en categories dont le nombre et la nature varient selon le genre d'histoires.

Pour produire un recit de fiction a l'aide d'une base de donnees, seulement quatre operations elementaires sont requises: le retrait (apres une operation accessoire de copie) ou le non-retrait d'une donnee de la base et l'introduction ou la non-introduction de la donnee dans le message. Les donnees ont plusieurs valeurs possibles: elles peuvent etre utiles, nuisibles, non utiles ou non nuisibles au but poursuivi. Le producteur d'un message doit eviter d'introduire dans celui-ci des donnees qui lui sont nuisibles, notamment celles qui font l'objet d'interdictions de la part des autorites des differents groupes sociaux auxquels il appartient (Etat, famille, ecole, entreprise et autres associations). Quant aux donnees utiles, le producteur d'un message continue d'en introduire jusqu'a ce qu'il ait atteint la quantite voulue pour chacun des objets dont il veut parler. Cela fait, il examine le contenu du message et maintient ou modifie l'ordre des donnees introduites. S'il decide de modifier cet ordre, il a de nouveau recours aux operations elementaires qui lui ont deja servi a produire le message a partir de la base de donnees.

Le recours a des bases de donnees pour faciliter la production de recits de fiction dans les ateliers de composition litteraire a l'ecole a deux consequences pratiques importantes: premierement, la fin de la preeminence accordee a la memoire interne du scripteur pour la production de recits de fiction, car la base de donnees joue le role de memoire auxiliaire externe; deuxiemement, la creation d'un nouveau debouche et le recours a de nouvelles methodes pour les specialistes en etudes litteraires qui sont aussi des semioticiens. Dans le present travail, nous n'avons qu'effleure l'aspect quantitatif des bases de donnees quand nous avons dit que celles-ci regroupent des elements << plus ou moins frequents >> des univers crees par l'imagination. Pour approfondir la question de la frequence des elements rapportes sous forme de donnees dans une base, il conviendrait d'etudier attentivement l'utilisation de la theorie des probabilites, notamment les probabilites de transition, dites << chaines de Markov >>, par Shannon dans sa theorie mathematique de la communication, Luvre que Moles (1975: 11) a qualifiee d'<< evenement intellectuel >>.

Notice biobibliographique

Romain Gaudreault est chercheur independant. En 1991, il a obtenu un diplome de doctorat de l'Universite Laval pour une these intitulee << Jalons pour une semiotique fondamentale >>. Il a publie notamment << Renouvellement du modele actantiel >> (revue Poetique, 1996), << Valeurs, emotions, sentiments et crise >> (revue Semiotica, 1998) et << Reflets des tensions nationales dans l'art public de Montreal >> (dans Hebert et Guillemette, Performances et objets culturels, 2010). Il a egalement codirige, avec Daniela Roventa-Frumusani, Pour connaitre la science des signes (Craiova, Roumanie, 2001).

Ouvrages cites

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ARON, P., D. SAINT-JACQUES et A. VIALA (dir.) (2002), Le dictionnaire du litteraire, Paris, Presses universitaires de France.

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Romain Gaudreault, chercheur independant

romain.gaudreault@videotron.ca

(1) La conception de ces quatre operations elementaires doit beaucoup a l'etude des relations contraires et contradictoires de Greimas. Elle s'en demarque toutefois tres nettement (voir Gaudreault, 2008).

(2) Resultat de l'etude de la theorie des besoins de Maslow (dans Gaudreault, 2007).

(3) Les recits sont des messages informatifs.

(4) Greimas designe aussi ces transferts comme des disjonctions et des conjonctions de sujets et d'objets, c'est-a-dire des operations analogues a celles de retrait et d'introduction d'elements effectuees dans une base de donnees ou dans un message.
Figure 1. Table des jugements de verite

Cas    Jugement initial     Jugement final

1      V                    V
2      V                    F
3      F                    V
4      F                    F
5      V?                   V
6      V?                   F
7      F?                   V
8      F?                   F

Figure 2. Combinaison des operations et des valeurs

       P     N     nP     nN

R      RP    RN    RnP    RnN
I      IP    IN    InP    InN
nR     nRP   nRN   nRnP   nRnN
ni     nIP   nIN   nInP   nInN

Code: R = retrait; I = introduction; nR = non-retrait; nI =
non-introduction; P = objet de valeur positive; N = objet de
valeur negative; nP = objet de valeur non positive; nN = objet de
valeur non negative
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Author:Gaudreault, Romain
Publication:Applied Semiotics/Semiotique applique
Date:Feb 1, 2018
Words:5528
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