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Bourdier Frederic, 2009, Ethnographie des populations indigenes du Nord-Est cambodgien. La montagne aux pierres precieuses (Ratanakiri).

Bourdier Frederic, 2009, Ethnographie des populations indigenes du NordEst cambodgien. La montagne aux pierres precieuses (Ratanakiri). Paris, L'Harmattan, 287 p. (Pierre Le Roux)

Les travaux ethnographiques portant sur les Proto-Indochinois, c'est-a-dire les habitants originels des hauts plateaux centraux et meridionaux de l'ancienne Indochine francaise--l'antique et fameux <<Hinterland moi>> avant la descente vers le sud des Viets, puis des peuples de langue tai venus du nord a partir du XIIIe siecle de l'ere chretienne--sont aujourd'hui rares. Pourtant, ces populations, tres diverses dans leur cohesion culturelle globale, restent pour certaines meconnues sur le plan de l'anthropologie sociale et, pour d'autres, tres mal documentees, meme en tenant compte de la riche litterature ethnographique qui les concerne depuis le XVIIe siecle, surtout a compter de l'arrivee des premiers missionnaires catholiques dans la region de Kontum (Vietnam) apres la mort de l'empereur Gia Long en 1820 (1). Les etudes ethnographiques des precurseurs les concernant sont soit de mauvaise qualite, soit partielles car restreintes a un sujet particulier sans couvrir tous les aspects de la societe consideree ou de l'ensemble des Proto-Indochinois, et de toute facon difficilement accessibles aujourd'hui, sinon introuvables. Au debut du XXe siecle, seul les travaux du pere Emile Kemlin--pionnier d'une discipline en devenir--a propos des Reungao de la region de Kontum peuvent etre consideres comme veritablement ethnologiques.

C'est surtout apres la Seconde Guerre mondiale que l'ethnographie scientifique des Proto-Indochinois prend son essor en Indochine avec de veritables chercheurs formes a l'enquete de terrain tels les Francais Georges Condominas, Jacques Dournes, Jean Boulbet ou, plus recemment, le Hongrois Gabor Vargyas. Mais en depit de leur valeur, leurs travaux ne concernent que peu de groupes, laissant bien d'autres dans l'ombre. Il faut souligner par ailleurs qu'on ne trouve encore aujourd'hui aucune synthese dediee a l'ensemble de ces populations. Il est donc heureux de voir publie l'ouvrage de Frederic Bourdier portant sur certaines demeurees meconnues, notamment les Tampuan, ouvrage qu'on doit d'autant mieux accueillir qu'il concerne une periode cruciale de l'histoire de ces societes traditionnelles de chasseurs-cueilleurs et surtout, le plus souvent, d'essarteurs.

L'essartage est la pratique culturale la plus repandue dans le monde, en tout cas jusque dans la decennie 1960. Elle est typique des milieux tropicaux forestiers, primaires ou degrades (foret dense secondaire, foret claire, recru forestier et bambouseraie, etc.). On la trouve presque identique sur tous les continents. Il s'agit d'une pratique evolutive, car les essarts--parcelles prises sur la foret2--sont deplaces periodiquement au sein d'un terroir. Cependant, l'essartage est dans l'ouvrage a peine defini en tant que <<riziculture itinerante sur brulis>> (p. 47). En realite, il faudrait ajouter <<et a longue friche forestiere>>, car cette pratique induit un nomadisme lent du a une exploitation cyclique : un essart est generalement exploite pendant une a deux annees de suite puis abandonne au recru forestier. Au terme de cinq a vingt annees, l'exploitant revient sur l'essart desormais recouvert de foret afin de l'exploiter a nouveau.

Cette pratique est sans danger sur l'environnement a la stricte condition d'une densite demographique tres faible qui permet la longue jachere forestiere qui la caracterise, et donc la regenerescence du sol a la mince couche arable. Il s'agit d'une agriculture autarcique plus que d'une riziculture, meme si cette derniere domine largement en Asie du Sud-Est. Dans l'essart sont en effet melees au riz d'autres essences, dont la liste varie selon les terroirs: mais, manioc, ignames, sorgho, larmes de job, courges, haricots, piment, herbes aromatiques, citrus, etc. Cette << riziculture >> est qualifiee de << seche >> car elle se nourrit des seules pluies de mousson, sans irrigation ou regulation de l'inondation. Elle est aussi appelee <<riziculture de montagne>> car, a la difference de la riziculture irriguee, elle permet l'exploitation des terrains a forte pente a l'aide d'un outillage limite, ce qui est la marque d'un progres technique qui, universellement, a tendance a aller du complique au simple; d'autant plus que, d'apres Haudricourt, l'essartage est probablement posterieur a la riziculture irriguee :

Ce serait une erreur a mon avis de voir dans la culture du riz de montagne un stade agricole plus ancien que celui du riz irrigue. Le riz sauvage est une plante aquatique, il est probable qu'elle apparut d'abord comme mauvaise herbe des fosses a taro, puis constitua ensuite une culture irriguee autonome avant d'engendrer des varietes capables de resister a la non-irrigation. Condominas rapporte que, chez les Mnong, les <<hommes sacres>> plantent des ignames dans le futur ray avant de commencer le defrichement (Nous avons mange la foret, p. 375). Le riz de montagne, partout oo il est connu, a remplace l'igname, car il demande moins de travail.

Haudricourt 1962: 41, note 3

Les essarts sont exploites par les femmes, qui versent des semences dans les poquets creuses par les hommes avec des batons-plantoirs relevant d'un outillage general tres simple (3). Cela se fait apres une deforestation mesuree respectueuse des plus grands arbres par les seuls hommes. Les grands futs, notamment sur les cretes, restent intouches du fait qu'ils sont consideres comme les habitations de genies et permettent en outre de maintenir la couche de terre arable qui serait autrement lessivee par les fortes pluies. Apres sechage puis mise a feu controlee des abattis, les cendres sont epandues sur le sol aux fins d'amendement. Durant la maturation, les femmes sarclent periodiquement les mauvaises herbes, puis moissonnent a la lame digitale, qui permet la selection des especes et des grains (4) en vue d'une conservation en meules de grains vetus sur leur epillet (5).

Ces societes traditionnelles a la morphologie sociale primitive--on parle evidemment des institutions et non des hommes (6)--sont, depuis recemment, dramatiquement prises entre le marteau d'une mondialisation en cours--qui ne les epargne pas en depit de leur position excentree, loin des capitales et des nouveaux dragons economiques--, d'une part, et l'enclume, resonnant encore tant les coups etaient rudes, des guerres successives d'Indochine et du Vietnam, d'autre part. La guerre americaine a haute technologie (qui a suivi celle, beaucoup plus limitee en effets ecologiques, menee par la France) autant ideologique que biochimique, avec force napalm et defoliants, s'en est pris tout specialement, sous le pretexte de la nebuleuse <<Piste Ho Chi Minh>>, aux Proto-Indochinois, a leur milieu naturel, leurs villages, leurs essarts (souvent pris pour des rizieres communistes par les aviateurs americains), leur faune sauvage, et ce, sans aucun discernement. D'immenses et intenses bombardements aeriens furent effectues en aveugle a tres haute altitude; des feux d'artillerie tres lointaine et non moins aveugles furent particulierement concentres sur les provinces orientales du Cambodge, entre autres. Dans les Bolovens de l'extreme-sud du Laos, chez les Katu par exemple, le vegetal a ete si bouleverse par les bombardements que les habitants ont ete obliges d'utiliser les nombreuses douilles d'obus en laiton ou les bombes non explosees a la place des arbres disparus pour confectionner les piliers de leurs habitations traditionnellement sur pilotis (7).

Parmi les millions de bombes et d'obus deverses entre 1966 et 1969 figuraient en bonne place les bombes a fragmentation, le napalm destructeur des couverts forestiers, les defoliants empechant la repousse, en particulier l'agent orange engendrant la monstruosite. Et ce, sans parler des millions de mines deposees par les belligerants des deux bords dont le nombre a encore considerablement augmente apres la << liberation >> du Cambodge par les Khmers rouges qui ont enferme leur pays dans un anneau etanche de champs de mines, sans aucun releve prealable de positionnement.

Mais, au temps des Americains et de la fameuse Piste de l'Oncle Ho, il etait peu question de Viet-minhs, de Viet-congs, de troupes regulieres de l'armee de liberation nationale, d'AK 47 et de canons anti-aeriens en ces territoires recules difficiles d'acces. Ces hauts plateaux etaient essentiellement peuples de tigres, de rares pantheres longibandes, banteng, gaurs ou autres buffles sauvages, d'ultimes rhinoceros d'Asie, de non moins rares crocodiles, varans, gibbons, elephants, drongos, milans ou vautours; animaux pour la plupart en voie d'extinction qui disparurent, tout comme leur foret nourriciere, sous les assauts de la modernite. On peut en dire presqu'autant des espaces sociaux restreints de la region.

Faibles demographiquement, ces groupes ethniques restes insoumis jusque dans les annees 1930 vivaient encore dans les annees 1960 de facon tres traditionnelle. Certains meme, comme les Cau Maa' du Vietnam, refuserent tout contact jusqu'au milieu de la decennie 1950. Les femmes allaient seins nus, hotte en vannerie sur le dos et enfant sur la hanche, vetues d'une jupe de coton tissee par leurs soins sur l'antique metier a bras; les guerriers marchaient torse et pieds nus, portant bouclier et coutelas sur l'epaule, chassant a l'arbalete, vetus d'un langouti, les cheveux longs reunis en un chignon pique de plumes d'oiseau ... Ce sont pourtant eux, animaux rares et <<hommes authentiques>> (comme les Cau Maa' se nomment eux-memes) qui ont subi les gigantesques bombardements qui ne les concernaient pas et ont bouleverse leur mode de vie et irremediablement detruit leur environnement ancestral.

Ce traumatisme a empire au Vietnam et au Laos avec la mainmise communiste sur les hauts plateaux, l'envoi de colons vietnamiens en masse sur leurs territoires traditionnels, et la vietnamisation ou laosisation forcee qui s'ensuivit apres 1975. Au Cambodge, leur situation a change apres l'horreur de l'autogenocide khmer rouge (1975-1979), et l'occupation militaire vietnamienne (1979-1989). Les transformations forcees se poursuivent d'une facon plus insidieuse mais non moins effrayante avec les mefaits de missionnaires bienpensants : experts des ONG et des organisations internationales ; agents de l'administration nationale sans consideration pour des minorites nationales considerees rurales et arrierees ; religieux etrangers venus catechiser, baptiser, sermonner, rhabiller des sauvages qui, avec leur torse nu et leur mince langouti ressemblent pourtant plus au Christ sur sa croix que ceux couverts d'etoffe qui parlent en son nom divin.

Les experts envoyes en mission au sein de ces populations par la Banque mondiale et autres organismes d'aide au bon developpement--en particulier chez les Tampuan--sont probablement a compter parmi les pires ennemis de cette alterite humaine miraculeusement survivante jusque-la dans l'est du Cambodge, le sud du Laos et l'est du Vietnam central et meridional, du fait qu'ils decident, choisissent, decretent en lieu et place de ces populations (et pour leur bien !), engageant leur avenir pour des annees ... Or, dans leur majorite, ces experts sont ignorants de l'histoire locale, des langues et cultures concernees; ils ne consultent pas l'importante litterature existante qu'ils jugent tres rebarbative. Ces experts ne restent le plus souvent que quelques jours sur place (sur des missions annoncees de plusieurs mois), visitant en 4x4 flambant neuf des villages oo ils ne dorment pas. Et ils sont manipules par des interpretes qui obeissent a des interets contingents et sont desireux de rentrer chez eux au plus vite et a moindre effort. Pour cette raison, ils coupent court aux questions et reponses, trahissent cellesci pour accelerer le depart en evitant toute discussion compliquee, consequence de la rencontre de ces cultures si differentes entre elles et qui demandent, reciproquement, temps et efforts pour qu'un premier vrai dialogue puisse etre envisage.

Frederic Bourdier, forme a l'Universite de Bordeaux en anthropologie sociale, specialiste de populations forestieres en milieux tropicaux (Inde du Sud, Bresil, Guyane francaise, Cambodge) et des questions de sante, fait porter ses recherches depuis 1996 sur l'epidemiologie du VIH-SIDA sur le plan social. Integre en 2004 a l'Institut de recherche sur le developpement (IRD), il y est responsable d'un programme de recherche sur les politiques d'intervention publique au Cambodge concernant la prevention et la distribution de medicaments. Avant cela, il avait passe, au debut des annees 1990, pres de neuf mois dans l'est du Cambodge, parmi des populations proto-indochinoises dont il avait appris les rudiments de la langue, notamment chez des Mnong et surtout des Tampuan. L'etude qu'il en fait dans Ethnographie des populations indigenes du Nord-Est cambodgien. La montagne aux pierres precieuses (Ratanakiri) est l'un des fruits de son terrain, et represente a ce titre le resultat d'un travail d'ethnographie rigoureuse mene par un professionnel. Toutefois, son ouvrage n'est pas exempt d'inexactitudes et de faiblesses, notamment dans sa tendance a la generalisation : il manque de la vision d'ensemble necessaire des lors qu'est abordee une de ces societes proto-indochinoises. A la decharge de l'auteur toutefois, cela peut se comprendre, puisque celui-ci n'etait, a l'epoque de la redaction de ces sept documents reunis en un volume, pas encore specialiste de l'Asie du Sud-Est, mais de l'Amazonie.

Malgre son titre, Ethnographie des populations indigenes du Nord-Est cambodgien ... constitue plus une etude d'anthropologie sociale qui privilegie l'analyse globale au sein de populations qui demanderaient a etre precisees que la description minutieuse de telle ou telle societe, ainsi qu'on l'attend d'une ethnographie. L'essentiel de l'experience directe de l'auteur s'est deroule chez les Tampuan, de langue austroasiatique. Le livre porte cependant sur une nebuleuse indigene plus large mais au traitement heterogene: soit tres precise mais pas regardee en detail, soit tres generale et vue de loin. Il ne s'agit pas non plus de l'ethnographie des populations indigenes du Nord-Est cambodgien puisque seule la province de Ratanakiri est consideree, et que ce sont quelques groupes, parmi des dizaines d'autres, qui sont pris en consideration. On est bien loin d'englober la totalite des dites populations qui representent, pour l'ensemble de l'ancien Hinterland moi, plus d'une cinquantaine de langues et groupes differents. Une presentation plus monographique plus specialement dediee aux Tampuan de Ratanakiri aurait ete preferable a la suite d'un apercu general des societes proto-indochinoises permettant de replacer ce groupe particulier au sein d'un ensemble coherent depassant le seul Cambodge, par exemple.

Ainsi qu'il est indique par le thuriferaire au dos du livre, il s'agit bien d'une etude des interactions entre ecosystemes sociaux et naturels dans certains villages d'un groupe ethnolinguistique donne, relevant des societes proto-indochinoises. Cette etude est melee a quelques autres textes issus de rapports divers concernant les Proto-Indochinois pris au sens plus large. Si cet amalgame est inevitable du fait de l'origine eparse des divers chapitres, la presentation des textes et leur deroulement auraient gagne a mieux en tenir compte.

Il faut attendre la page 13 de l'introduction pour voir apparaitre l'appellation <<Proto-Indochinois>>, a priori absconse pour un lecteur lambda, et qui demanderait a etre definie. Sa paternite, attribuee a tort a Georges Condominas, est le fait de Victor Goloubew, qui l'utilise en 1940 dans son article << Le tambour metallique de Hoang-ha>> publie dans le Bulletin de l'Ecole francaise d'Extreme-Orient., dans une acception prehistorique a propos des habitants disparus d'un lointain passe. Elle a ete reprise--reinventee?--par Condominas et Haudricourt en 1952, mais dans un autre sens, plus ethnologique qu'historique, sur le modele de <<Proto-Malais>>, pour designer les peuples autochtones d'Indochine, certes minoritaires mais contemporains des auteurs, dans un article redige en commun portant sur l'ethnobotanique mnong gar paru dans la Revue internationale de botanique appliquee du Museum national d'histoire naturelle de Paris. Les deux auteurs relancaient alors ce neologisme inelegant--mais au moins neutre--pour designer des populations connues jusqu'alors comme des <<Mois>> (terme francise non-pejoratif venant du mot viet moi, tres pejoratif, pour <<sauvage>>), des Phnong (<<sauvage>> en khmer, pejoratif), des Kha (<<esclave>> en lao, pejoratif), des <<Montagnards>> (ce qu'ils ne sont pas, du fait qu'ils vivent pour la plupart sur des hauts plateaux) ou des <<Pemsiens>>8. Fort de ces elements, on ne peut que s'elever en faux contre l'affirmation suivante:

Depuis la colonisation francaise les ethnies montagnardes, alors appelees Kha (esclaves), moi (sauvages), ont ete l'objet de representations sociales qui perdurent jusqu'a nos jours. Les peuples de la foret ont ete qualifies successivement comme des sauvages, des bandes de semi-nomades inorganises, des hordes fameliques incapables de subvenir a leurs besoins alimentaires, des superstitieux, des ignorants et des retardes.

Bourdier 2009: 209

En effet, point de detail, il n'etait question de colonie francaise qu'au Laos et en Cochinchine, pas en Annam ni au Tonkin, ni au Cambodge, qui etaient des protectorats. Plus important, ces appellations n'etaient pas d'origine francaise, ni tres employees par les Francais, qui utilisaient plutot le terme de << Montagnard >> ou de <<Moi>>, non pejoratif. Enfin, les stereotypes rappeles par Bourdier sont engendres et vehicules par les populations majoritaires locales, au Cambodge, au Laos, au Vietnam. Ils existent depuis des siecles, bien avant la venue puis le depart des Francais, assez respectueux de ces populations dont ils n'ont d'ailleurs pas notablement bouleverse le mode de vie traditionnel. Les Proto-Indochinois sont, depuis des temps tres anciens, nommes pejorativement Phnong par les Khmers, en langue khmere; appellation dont on aimerait que Bourdier, qui parle le khmer et vit alors au Cambodge, l'explicite en precisant les endonymes et les ethnonymes retenus par l'usage academique. Ceux qu'ils appellent <<Phnong>>, sont les gens qui se nomment eux-memes << Mnong >> au Vietnam ou << Bunong >> au Cambodge et sont surtout connus dans les milieux academiques comme des <<Mnong>> consecutivement aux travaux de Georges Condominas, Albert Maurice, Paul Huard et Jean-Marie Boucher de Crevecoeur, qui font autorite. Les trois derniers, en particulier, ont etudie les Mnong de l'Ouest, c'est-a-dire ceux installes de part et d'autre de la frontiere Cambodge-Vietnam. On ne peut donc pas plus les appeler << Phnong >> en 2009 que les traiter de << sauvages >>, appellation desuete de la fin du XIXe siecle, et desormais irrecevable, a l'instar de <<race>>, <<sauvage>>, <<tribu>>, etc.; et ce, meme si les Khmers actuels continuent de les nommer ainsi.

Si Bourdier appelle ces peuples proto-indochinois etrangement <<indigenes>> (9), on comprend bien qu'il s'agit d'autochtones (10). On peut regretter que contrairement a la realite--y compris historique car les frontieres politiques actuelles sont assujetties a l'Histoire et aux intrusions coloniales et etrangeres parmi les peuples des hauts plateaux--et malgre les faits ethnologiques, il ne soit pas fait mention de la dimension spatiale reelle du << Pays des Mois >> qui ne se reduit pas au seul Cambodge. En fait, les memes societes, a quelques variantes pres, et en fonction de la position des territoires de chacune, se retrouvent dans les pays voisins, Vietnam et Laos, sans consideration de frontieres. Les <<indigenes>> d'en face (Laos et Vietnam) auraient donc pu etre consideres: ils sont souvent les memes, relevent de la meme culture generale, notamment materielle, disposent de structures sociales, de modes d'appropriation de l'espace et de production, de croyances, rites et mythes tres comparables sinon identiques, a part une petite distinction plus theorique que pratique d'ordre linguistique et totalement exogene (car issue des seuls observateurs externes, sans realite locale): ces societes peuvent etre divisees entre celles qui parlent une langue de la famille austronesienne (notee malayo-polynesienne, une appellation abandonnee depuis longtemps) et celles parlant une langue de la famille austroasiatique (qualifiee de mon-khmere, terme egalement desuet). Cette differenciation n'a cependant pas de realite en termes ethnographiques ou d'histoire politique: bien des Austronesiens X ont ete les allies d'Austroasiatiques Y, alors que d'autres Austronesiens ou Austroasiatiques etaient leurs adversaires.

Le terme << ethnie >> est utilise pour evoquer des entites sociales, culturelles et politiques considerees a tort et a priori comme parts d'ensembles ethnolinguistiques recouvrant un vaste territoire donne, celui de l'aire de diffusion du dialecte concerne. Or, c'est precisement en cette region, a propos des Mnong Gar et de leurs voisins les autres Proto-Indochinois, que Condominas a tenu a forger le concept <<d'espace social>> en lieu et place d'<<ethnie>> ou de <<groupe ethnique>>, inoperants (11); un outil conceptuel qui aurait tout interet a etre considere.

La bibliographie de l'ouvrage est donnee par chapitres du fait que ceuxci sont a l'origine des articles ou rapports independants entre eux. On regrette l'absence de certains travaux de reference ainsi que sa forme quelque peu incoherente, pour ce qui est des titres et annees, notamment. Enfin, le vide documentaire indique par l'auteur au sujet de ces peuples peut etre comble: il existe une masse considerable de travaux les concernant etales sur plusieurs siecles, mais, il est vrai, pas specifiquement les Tampuan. Ces travaux, pour la plupart detailles, tres documentes, portent sur la plus grande partie des societes proto-indochinoises, en presque tous leurs aspects. En depit des manques et faiblesses eventuels de cette litterature pionniere signales au debut de cette note, celle-ci est incontournable. Certains sont de grande qualite, surtout a compter du debut du XXe siecle. Mais il est vrai qu'ils sont epars et souvent introuvables. L'envergure et l'importance de cette litterature existante, complexe et vaste a la fois dans le temps et l'espace, reste a saisir et a faire connaitre aux etudiants et chercheurs contemporains.

Ces faiblesses relatives et secondaires n'annulent pas la force ethnographique de l'ouvrage des lors que l'on rentre dans la description et l'analyse de faits bien releves sur le terrain, avec finesse et brio. Ce livre constitue une etude recente et extremement pertinente en ce qui concerne les interactions entre les hommes et leur milieu, qui sont par ailleurs percus dans une perspective de developpement, cruciale en ce lieu et pour cette periode qui est une epoque charniere et sensible pour les populations visees comme pour le pays tout entier; une periode qui n'a pour ainsi dire pas ete etudiee, et pour laquelle la communaute manque de donnees, faute d'observateurs, surtout en cette province reculee, loin de la capitale.

Ethnographie des populations indigenes du Nord-Est cambodgien ... est aussi le beau fruit d'une enquete directe effectuee par un professionnel forme a la recherche ethnographique et que l'on sent respectueux des populations concernees en khmer ainsi que dans la langue locale suffisamment defrichee. En soi, cette enquete dans les langues vernaculaires, c'est-a-dire sans interprete ni intermediaire d'aucune sorte, est le gage d'une etude de qualite. Le terrain a ete en outre suffisamment long pour permettre une image fidele de la situation rencontree. Enfin, en tout ce qui concerne les domaines d'expertise de l'auteur par excellence (geographie humaine, etat demographique et sanitaire des populations, rapports entre villages et villes, ecologie, apprehension du milieu physique, sans compter quelques trouvailles inedites de litterature orale), cette etude s'avere brillante et riche en donnees et fait d'autant plus pardonner les quelques faiblesses relevees plus haut.

En depit de ces dernieres, ce livre se situe dans le prolongement de prestigieux ouvrages que de grands anciens tels que Jean Boulbet, Georges Condominas, Jacques Doumes, Karl-Gustav Izikowitz, Albert Maurice--pour ne citer que quelques noms--nous ont offerts comme autant de chefs-d'oeuvre au sein d'une masse de travaux incontournables et de grande qualite, souvent dus a des ethnographes doues, missionnaires, officiers, administrateurs, comme Henri Azemar, Paul Huard, Emile Kemlin, Henri Maitre, Paul Guilleminet, entre autres. Tous ces observateurs disparus parlaient les langues locales et etaient des praticiens de tres longue duree. Meme si elles sont inconnues ou oubliees de nombre de chercheurs actuels au pretexte qu'elles sont anciennes, eparses et difficilement accessibles et pour cette raison pas lues, leurs oeuvres existent et doivent etre considerees. Le travail de chaque ethnologue ne constitue qu'un modeste maillon qui ne prend tout son sens que relie a celui de ses predecesseurs et successeurs au sein de la grande chaine intergenerationnelle et internationale de la connaissance scientifique.

References

Condominas G., 1977, <<Pour une definition anthropologique du concept d'espace social>>, ASEMI, 8, 2, <<Espace social et analyse des societes en Asie du Sud-Est>>: 5-54.

--, 1980, L'espace social. A propos de l'Asie du Sud-Est. Paris, Editions Flammarion.

Goloubew V., 1940, <<Le tambour metallique de Hoang-ha>>, Bulletin de l'Ecole francaise d'Extreme-Orient, 40, 2: 383-409.

Haudricourt A.-G., 1962, <<Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui>>, L'Homme, 2, 1: 40-50.

Haudricourt A.-G. et G. Condominas, 1952, <<Premiere contribution a l'ethnobotanique mnong gar (Proto-Indochinois du Vietnam)>>, Revue internationale de botanique appliquee et d'agriculture tropicale, 32, 351-352: 19-27; 353-354: 168-180.

Launay A. (R. R), 1894, Histoire generale de la Societe des Missions etrangeres, 3 vol. Paris, Missions etrangeres de Paris.

Le N.-D., 1975, Les Missions etrangeres et la penetration francaise au Viet-Nam. Paris, La Haye, Mouton.

Le Roux P, 1998, <<L'ethnologue Emile Kemlin>>: 13-64, in E. Kemlin, Les Reungao. Rites agraires, songes et alliances. Une societe proto-indochinoise du Vietnam au debut du XXe siecle. Paris, Ecole francaise d'Extreme-Orient.

Testart A., 2007, Critique du don. Etudes sur la circulation non marchande. Paris, Editions Syllepse.

Pierre Le Roux

SAGE (CNRS--UMR 7363)

Institut d'ethnologie

Faculte des Sciences Sociales

Universite de Strasbourg

22, rue Rene Descartes

67084 Strasbourg cedex

France

p.le.roux@unistra.fr

(1.) Launay (1894); Le (1975); Le Roux (1998).

(2.) Miir dans de nombreuses langues proto-indochinoises et en khmer, ray en vietnamien, hay pour les Lao, huma chez les Malais et ladang pour les Indonesiens.

(3.) Par ex. : haches a balancier, coupe-coupe, tubes de bambou a semences, serpettes a desherber, epouvantails sonores et visuels, couteaux a riz ou serpes a moissonner, hottes et paniers divers, mortiers et pilons, nattes.

(4.) De preference a la faucille qui coupe uniformement des tiges de meme essence et de meme hauteur comme c'est le cas dans les rizieres irriguees des terres basses.

(5.) Et non en vrac apres chaubage lorsque la recolte est faite a la faucille.

(6.) Testart (2007: 9-10, note 1).

(7.) Yves Goudineau, communication personnelle (1994); Nicolas Vidal, communication personnelle (2011).

(8.) De l'acronyme PMSI ou <<Pays montagnard du Sud-Indochinois>>; entite ephemere qui avait eu sa petite heure de gloire juste apres la Seconde Guerre mondiale, dans une vaine tentative secessionniste de recuperation politique des minorites.

(9.) Le terme est tres connote chez les Anglo-Saxons du fait de son usage intensif et pejoratif en des temps coloniaux revolus marques par une volonte de segregation propre aux societes anglo-saxonnes et hollandaises mais absolument sans equivalent dans la societe francaise au long de l'histoire.

(10.) Precisons que pour cette raison le Groupe International de Travail pour les Peuples Autochtones (www.gitpa.org) tient a traduire le terme anglais <<Indigenous>> par le mot francais <<autochtone>>.

(11.) Georges Condominas (1977, 1980).
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Author:Le Roux, Pierre
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Book review
Date:May 1, 2014
Words:4728
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