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Betail, perles et pieces de monnaie: l'equivalence et les transformations de la monnaie dans les territoires coloniaux d'Afrique du Sud.

RESUME

Cet essai porte sur les mecanismes qui permettent les echanges equitables entre differents ordres de valeur, dans la production de la societe et de l'histoire. Alors que les equivalences entre monnaies, la normalisation et la conversion sont presentes dans la plupart des theories sur l'argent et la marchandisation, leur nature en tant que processus social n'a pas ete suffisamment etudiee, surtout dans la construction du caractere universalisant des ideologies et des regimes politiques et economiques modernes. Notre analyse examine la confrontation des differents regimes de valeur a l'occasion de la rencontre entre les Tswana d'Afrique du Sud et les colonisateurs europeens, ainsi que les conflits et la mediation complexe auxquels ce processus a donne lieu. Le betail, les pieces de monnaie et les contrats, qui avaient la possibilite a la fois de renforcer et de nier les differences, ont rapidement ete investis de qualites magiques. Mais les peuples colonises etaient egalement sensibles a la faculte de ces monnaies de faciliter ou d'empecher la convertibilite, et connaissaient les formes d'abstraction et d'incorporation qu'ils impliquaient. C'est pourquoi, en Afrique du Sud et ailleurs, ces monnaies ont souvent servi de moyen de contestation de la valeur autour de laquelle les luttes coloniales se sont jouees.

Mots cles: Jean Comaroff, John L. Comaroff, colonialisme, marchandisation, equivalence, monnaies, argent, Attique du Sud

ABSTRACT

This essay explores the mechanisms that render equitable and negotiable different orders of value -- in the production of society and history. While equilibration, standardization and conversion are implicated in most theories of money and commodification, their nature as social processes has not been adequately specified, above ail in the construction of universalizing ideologies and modernist political and economic regimes. We examine the ways in which different regimes of value, brought up against one another in the encounter between the southern Tswana peoples and European colonizers, became the subject of both conflict and complex mediation. Cows, coin and contracts -- which had the capacity to construct and negate difference - soon were invested here with magical qualifies. But colonized peoples were also sensitive to the capacity of such currencies to enable or impede convertibility and to the forms of abstraction and incorporation they permit.

Which is why, in South Africa and elsewhere, those currencies often became metonymic of the contestations of value on which colonial struggles, tout court, were played out.

Keywords: Jean Comaroff, John L. Comaroff, Colonialism, Commodification, Commensuration, Currencies, Money, South Africa

RESUMEN

Este ensayo aborda los mecanismos que posibilitan los intercambios justos entre diferentes ordenes de valor, en la produccion de la sociedad y de la historia. Aunque las equivalencias entre monedas, la normalizacion y la conversion estan presentes en la mayor parte de las teorias del dinero y de la mercancia, su naturaleza en tanto que procesos sociales no ha sido suficientemente estudiada, sobre todo en la construccion ciel caracter universalizante de las ideologias y de los regimenes politicos y economicos modernos. Nuestro articulo examina la manera en que diferentes regimenes de valor han estado en oposicion en las relaciones entre los Tswana de Africa del Sur y los colonizadores europeos, asi como los conflictos y la mediacion compleja que este proceso ha hecho surgir. El ganado, la moneda y los contratos, que tenian la posibilidad tanto de intensificar como de negar las diferencias, han sido rapidamente investidos de cualidades magicas. Pero los pueblos colonizados tambien eran sensibles a la capacidad de esas monedas para facilitar o impedir la convertibilidad y conocian las formas de abstraccion y de incorporacion que posibilitaban. Por eso, en Africa del Sur como en otras partes, esas monedas han sido con mucha frecuencia los medios para refutar el valor en torno del cual se ban realizado las luchas coloniales.

Palabras clave: Jean Comaroff, John L. Comaroff, colonialismo, mercancia, equivalencia, monedas, dinero, Africa del Sur

Cattle, Pearls and Coins Conversion and Transformations of Money in Colonial South Africa

Ganado, perlas y moneda Equivalencia y transformaciones de la moneda en los territorios coloniales de Africa del Sur

Introduction (1)

Il n'y a pas si longtemps, c'etait encore un cliche de mentionner les fondements materialistes du colonialisme. L'economie politique marxiste et ses differents derives, tout comme le liberalisme, ont pris pour acquis que ce sont les considerations materielles qui ont motive et conditionne l'expansion coloniale en general. Cette posture au schema presque hegelien a produit son antithese dans les annees 1990, avec l'approche dite culturaliste selon laquelle le colonialisme se resume a l'imposition aux <<autres>> de nouveaux modes de connaissances, y compris de connaissance de soi, et de nouvelles lacons d'etre-dans-le-monde. Retrospectivement, cette opposition theorique semble bien artificielle. Le colonialisme a toujours ete un processus a la fois materiel et ideel, violent et insidieux. Les elements materiels sont toujours analyses par le biais de categories et de constructions culturelles, qui forment elles-memes moins un systeme ferme de << symboles et de significations >> qu'un champ de signes et de pratiques volatiles aux valeurs differentes, contestes de diverses manieres. Ces categories et constructions sont constamment reevaluees en fonction des conditions du monde materiel dans lequel elles sont ancrees. Il est certain que les significations, les messages et les valeurs sont souvent concretises dans des objets qui incarnent alors leur puissance respective de facon plus convaincante et moins intrusive que les mots.

S'interesser de pres aux elements materiels donne un acces privilegie aux rouages du colonialisme. Ils offrent un eclairage nouveau aux regimes de valeur qui sous-tendent les interactions, que ce soit a court, a moyen ou a long terme, entre les colonisateurs et ceux qu'ils essaient de coloniser. Mais les regimes de valeurs -- plus encore, les interferences entre les differents regimes -- supposent qu'il y ait mediation, traduction et communication (verbale et materielle) entre les monnaies qui les objectivent; ce qui, a son tour, repose sur des mecanismes de mesure d'equivalence de valeurs qui rendent negociables des ordres de signes et de pratiques en apparence incommensurables. Sans de tels mecanismes, qui ont souvent fait l'objet de conflits et de contestations, le colonialisme, tout comme le projet moderniste, n'aurait eu aucun sens, ni comme projet historique de la part des colonisateurs, ni comme realite vecue par ceux a qui il a ete impose.

Le present essai se penche donc sur le role que joue l'equivalence de valeurs dans le colonialisme et, par extension, dans la production de la societe et de l'histoire. Il explore un point tres specifique avec des consequences historiques tres generales: la tentative des evangelistes coloniaux pour introduire la monnaie -- pour remplacer les perles et les bovins par des billets -- chez les Tswana d'Afrique du Sud. D'une maniere plus generale, l'analyse se fonde sur un postulat postmarxiste qui met en exergue le role de l'equivalence des valeurs dans la construction moderniste de la societe et de l'histoire et, surtout, dans la mise en place des empires. Car au cLur des colonialismes << modernes >> se trouvaient des mecanismes d'equivalence de valeurs avec des racines culturelles differentes visant a les objectiver, a les comparer et a les negocier. L'equivalence des regimes de valeurs, ainsi que l'objectivation, la normalisation, l'abstraction et la convertibilite qui les accompagnent, figurent en bonne place dans les theories classiques de la marchandisation et de l'argent. Mais on ne s'est pas suffisamment penche sur le role majeur que ces elements ont joue dans la construction de la modernite comme ideologie mondialisee, d'une part, et dans la rencontre entre l'Europe et ses << autres >>, d'autre part. Et on n'a pas suffisamment theorise ni leur poetique, ni leur caractere fascinant, ni encore les differents moyens qu'ils empruntent.

Nous analysons ici sur un plan general les processus de mise en place des mecanismes d'equivalence des valeurs dans une zone de l'Afrique coloniale, en nous penchant sur les transactions materielles que ces processus ont permis a travers les frontieres semantiques; nous nous interessons aux signes, aussi bien indigenes qu'importes; a leurs implications a long terme dans la construction culturelle de la richesse; a leurs consequences materielles sur toutes les parties impliquees. Nous nous posons la question de savoir pourquoi la croisade en vue de convertir les Tswana au christianisme et aux facons de faire occidentales s'est tant focalisee sur la refonte de leur monnaie d'echange: il s'agissait de les obliger a utiliser l'argent liquide, de les convaincre qu'ils font bien en achetant et en vendant des articles, de sorte a rendre monnayable leur travail en transformant leurs salaires de miserables pecheurs en revenus nimbes de vertu. Nous retracons comment ces manieres de faire se sont heurtees aux conceptions africaines de la valeur; comment elles ont sont venues a constituer des moyens hybrides d'echange; comment elles ont continuellement lutte pour essayer de domestiquer cette nouvelle alchimie de la richesse tout en protegeant les moyens locaux de stockage des richesses. Nous allons montrer que, pour les evangelistes coloniaux du XIXe siecle en Afrique du Sud, << sauver les sauvages >> signifiait leur apprendre a epargner et a produire en utilisant les dons de Dieu pour generer la plus grande abondance possible, ou generer pour le moins des excedents commercialisables. L'incorporation des communautes indigenes dans la sphere des nations passait avant tout par leur acceptation de l'argent -- monnaie ultime de la conversion -- du commerce, de la civilite, et du salut divin. Pour ce faire, les missions protestantes se sont appuyees sur l'esprit persuasif offert par le capitalisme, avec ses moyens et ses conventions, chemin utilise dans le monde entier.

En remontant ce chemin, nous cherchons a rendre visible la main, le tour de main meme, qui se cache derriere l'economie politique du colonialisme europeen du XIXe siecle; ce qui nous renvoie aux grandes lignes de notre argumentation: premierement, dans la mesure oo la construction d'empires dependait de mecanismes d'equivalence de valeurs qui permettent de rendre epistemiquement equivalents des objets et des idees, des signes et des sens auparavant incommensurables, cela supposait des moyens -- perles, pieces de monnaie, contrats ou autres -- avec la capacite, simultanement, de construire, d'annihiler et de transmuer la difference; deuxiemement, dans la mesure oo ces moyens, ces monnaies de conversion, inauguraient de nouvelles voies de differentiation, de nouveaux langages de la valeur, de nouvelles formes d'inegalites, de nouveaux objets de desir ou de nouvelles possibilites d'appropriation et d'exploitation, ils ont acquis des proprietes magiques; et ce, parce qu'en troisieme lieu, ils semblaient objectiver l'histoire en cours, meme faire eux-memes l'histoire. C'est pourquoi les billets, les perles et les bovins, comme nous allons le demontrer, sont devenus l'objet d'une lutte prolongee dans l'interieur sud-africain; c'est pourquoi, plus generalement, ils sont devenus des metonymies des differences de valeur sur lesquelles la rencontre coloniale elle-meme se jouait.

Nous voulons donc ici insister sur deux points theoriques; les deux sont illustres dans l'histoire de l'Afrique du Sud, mais leur portee s'etend bien au-dela. Le premier point theorique concerne le colonialisme europeen moderne: selon nous, sa logique historique ne peut s'expliquer sans un examen des processus d'equivalence et de conversion de valeurs qui ont permis de mettre en presence des mondes completement differents sur les plans de l'imaginaire et du concret. Le second porte sur l'equivalence de valeurs elle-meme et sur les moyens sur lesquels elle se fonde; des moyens qui ont ete fetichises, non seulement du fait qu'ils fixent le travail et/ou les relations peu claires qui vont de pair avec le processus de production, ou parce qu'ils deplacent les passions inavouables des gens vers les objets ou l'inverse, mais egalement parce que, comme objets aux caracteristiques uniques, ils acquierent une vie sociale en eux-memes. Ils doivent leur particularite en partie a leurs qualites intrinseques, et en partie a l'action morale, materielle et magique qu'ils accomplissent au cours de l'histoire.

Valeur et numeraire L'economie politique chretienne: theologie la/que et commerce sacre

Si l'economie politique moderne a ses debuts etait une theologie laique (2), la theologie non-conformiste, elle, a sanctifie le commerce. Au cours de la << seconde Reforme >> de la fin du XVIIIe siecle, le protestantisme britannique s'est redefini culturellement au contact de la revolution industrielle. En effet, les interactions entre l'eglise et le milieu des affaires, domaines jamais completement separes, ont donne lieu a un discours varie, a la fois religieux et temporel, au sujet de la valeur et de sa production (3).

Le discours de l'economie politique etait particulierement proche de l'esprit des grandes societes evangeliques. Si la theorie liberale en soi a rarement constitue un sujet de debat ouvert pour les missionnaires en Afrique du Sud, la majorite d'entre eux agissaient selon ses principes materiels et moraux. Les societes evangeliques etaient gerees comme des entreprises, avec a leur tete des hommes d'affaires qui y investissaient (4). Les <<affaires >> semblent avoir servi de synecdoque de l'action humaine dans le monde (5), de meme que << l'utilite >> avait une connotation d'efficacite vertueuse (6). Sur le terrain, les non conformistes s'en remettaient au pouvoir de l'argent comme moyen d'apporter le progres et pour placer toutes choses, meme la grace de Dieu, a la portee des humains.

Les missionnaires non conformistes en Afrique du Sud ont consacre une grande partie de leurs efforts a transformer les Africains en << animaux qui echangent>> (Simmel 1978: 291), une entreprise dans laquelle l'argent a joue un role crucial. Ils revaient eux aussi d'une societe civile en expansion, fondee non sur le troc primitif, mais sur des transactions entre personnes autosuffisantes, avec de l'argent. Selon cet ideal, la liberation des << indigenes>> de leur dependance primitive a l'egard de l'autorite de la parente ou de leurs chefs devait se faire par le biais de la mise en place d'un ordre superieur, un monde d'interdependance morale et materielle fonde sur des moyens stables et impersonnels: lettres, chiffres, notes et pieces de monnaie.

Mais l'argent, on le sait, a une autre face: dans le monde chretien, il est considere comme un instrument de corruption et de traitrise, en partie a cause du pouvoir de l'argent (et des autres moyens d'equivalence) d'assimiler les formes disparates de la valeur. L'argent pouvait dissoudre ce qui etait unique, precieux et personnel, reduisant tout a des objets de convoitise. Qui plus est, la capacite de l'argent a transposer differentes formes de valeur permettait d'en tirer profit ; l'argent permettait en particulier aux riches de prosperer en utilisant leurs actifs afin de controler la productivite des autres. Bloch et Parry (1989:2 et sqq.) et Le Goff (1980) nous rappellent que cette sorte de benefices etait un anatheme pour l'Eglise de l'Europe medievale, qui voyait le travail productif comme la seule source legitime de richesse et condamnait comme etant contre nature les revenus que marchands et usuriers pouvaient obtenir sans effort. Le capitalisme allait largement exploiter les qualites metaboliques de l'argent, en particulier sa capacite a rendre les choses commensurables en transformant des composantes de la vie humaine, comme la terre et le travail, en marchandises alienables. En sanctifiant le desir en ambition vertueuse et en considerant le marche comme un lieu d'occasions providentielles, le protestantisme a encourage ce processus. Pourtant, les scrupules medievaux pouvaient subsister. Comme Weber (1958: 53) l'a souligne, les chretiens qui ont le plus justement incarne l'esprit du capitalisme ont ete des ascetes. Ils ont pris peu de plaisir dans la richesse en elle-meme. Pour eux, si gagner de l'argent etait une fin en soi, une valeur transcendantale, c'etait surtout qu'il attestait de leur activite incessante et beneficiait par la de l'approbation divine.

Dans la mesure oo l'argent gardait egalement sa connotation dangereuse, il n'y avait qu'une seule facon d'echapper a son caractere corruptible: s'en debarrasser. Pour etre nimbe de vertu, l'argent devait circuler de maniere visible. La richesse accumulee constituait << le piege du diable >> (Wesley 1986: 233). Elle avait pour consequence l'abandon par les humains de la spiritualite au profit de la superficialite : suffisance, luxe et oisivete. Le Grand Ordonnateur exigeait que ses serviteurs fassent fructifier leurs talents soit en recyclant l'argent dans des entreprises honnetes, soit en le distribuant a des Luvres de charite. La bonne circulation des richesses etait a la fois creatrice et positive.

Il est clair que le fait que les missionnaires en Afrique du Sud accordent une grande importance a l'economie a eu plus de consequences que la simple idee de survivre ou meme d'amasser des richesses. L'economie incarnait l'esprit de la modernite liberale, elle s'inscrivait dans la tentative de mettre en place une economie autonome, dans laquelle le marche etait la fois la fin et le moyen; elle visait aussi a encourager, aussi, ce qu'Unsworth (1992) a justement appele une << faim sacree >> -- un desir insatiable d'enrichissement materiel et de progres moral. Comme nous allons le voir, la tache s'est averee couteuse, car le diable de l'iniquite n'a jamais ete assujetti. Au milieu des annees 1820, des evangelistes tres radicaux en Angleterre denoncaient deja le fait que les qualites humaines puissent etre reduites a des prix. Et dans les missions, les non conformistes ont ete confrontes a cette double face de l'argent.

Autres types de valeur

Le Tswana du sud du debut du XIXe siecle presentait certaines similitudes avec le monde dont provenaient les missionnaires. La aussi, on accordait de l'importance a la production humaine comme source de valeur. Les communautes etaient vues comme des creations sociales, qui se constituaient grace aux actions et relations incessantes entre personnes desireuses de renforcer la valeur de leurs avoirs. Dans les deux endroits, l'echange etait facilite par des moyens polyvalents qui servaient a mesurer et stocker la richesse. Comme nous l'avons avance ailleurs (7), ces similitudes sont suffisantes pour jeter le doute sur l'association definitive que l'on fait entre biens materiels et individualisme competitif d'une part, et capitalisme industriel et modernite, d'autre part. Mais, par la meme occasion, des pratiques similaires n'ont pas necessairement une origine, un contenu ou une signification semblables. Bien que les Tswana du sud aient un sens fondamentalement humaniste de la production de richesses, leur comprehension de la valeur -- et la facon dont elle s'appliquait a des personnes, des relations et des objets -- etait differente de celle de leurs interlocuteurs europeens. Les premiers missionnaires ont d'abord cru voir chez les Africains des <<petits malins >>, un calque de l'homme economique occidental; mais ils se sont apercus avec le temps que ces derniers etaient bien loin des sujets dociles qu'ils esperaient entrainer vers leurs eglises. Les relations plus suivies entre des economies jusque-la distinctes ont mis en evidence de profondes differences derriere ces ressemblances superficielles. Ce qui a donne lieu a la naissance d'un champ dynamique de sujets et de signes hybrides.

Le verbe setswana go dira signifiait << fabriquer >>, << travailler >>, << faire >>. Tiro, sa forme nominale, s'appliquait a un large eventail d'activites -- de l'agriculture a la negociation politique, de la cuisine a la performance rituelle -- qui generaient de la valeur pour les personnes, les relations et les choses. Elles produisaient egalement la << richesse >> (khumo), un excedent utilisable (de biere, artefacts, tabac, bovins, etc.) pour multiplier la valeur. La sorcellerie (Boloi) en etait l'inverse, impliquant la negation de la valeur par des tentatives de nuire a l'autre ou de contrecarrer ses efforts. Tiro lui-meme ne pouvait jamais etre extrait de son contexte humain et simplement echange en tant que force de travail ; cette experience-la allait venir plus tard au Tswana du sud. Il s'agissait plutot d'une dimension intrinseque des actes quotidiens de definition de soi et de construction des relations sociales.

Cette conception de la production de valeur, fondee sur une etroite interdependance entre les humains, ne ressemblait guere a celle de l'economie liberale. Pour les Tswana, la richesse etait indissociable des relations. Ce qui explique pourquoi la recherche de richesse impliquait, en premier lieu, l'etablissement de liens durables entre parents et allies, patrons et clients, souverains et sujets, humains et ancetres; et, en second lieu, l'extension de l'influence par le biais des echanges, generalement de bovins, qui permettaient de s'assurer des droits face aux autres et sur les autres. Mais, alors que ces droits etaient constamment contestes, les proprietes productives et reproductives d'une relation, que ce soit le mariage ou le servage, ne pouvaient etre separees des liens autour de ces droits 8. L'objectif de l'echange social etait justement de ne pas accumuler de richesses sans obligation relationnelle ; les echanges de betes servaient a lier les humains entre eux en un tissage complexe dans lequel densite des liens et niveau de la valeur etaient une seule et meme chose.

Parce qu'ils constituaient le moyen par excellence d'etablir des liens et d'accumuler du capital, les bovins representaient la forme supreme de propriete ; ils pouvaient concentrer, stocker et accroitre la valeur, et la maintenir stable dans un monde fluctuant (9). Sans surprise, leur utilisation comme monnaie dans les societes humaines a ete notee par les premiers theoriciens de l'economie politique (10). Bien qu'Adam Smith les ait juges <<grossiers>> et <<malpratiques>> en tant que moyen d'echange, il reconnaissait qu'ils incarnaient plusieurs des caracteristiques elementaires de la monnaie: ils etaient des objets utiles, alienables, relativement durables. En outre, bien que standardises comme moyen d'echange, les bovins ont des caracteristiques differentes en termes de taille, de couleur, de sexe ou d'age, et peuvent par consequent etre utilises pour designer differentes qualites ou denominations. Le betail n'est certes pas aussi fractionnable qu'une substance inanimee comme le metal, et il s'avere plus brut et moins mobile en tant qu'unite de mesure. Mais, comme on le verra, dans le Tswana du sud cette caracteristique etait percue comme un avantage par rapport aux especes, dont les Tswana consideraient le caractere expeditif comme dangereux. Les troupeaux etaient quand meme mobiles, notamment a des fins d'echange, un fait souligne par Marx (1967: 115); pour celui-ci, l'autonomie apparente liee a la mobilite de la monnaie etait essentielle a son role dans les transactions commerciales. Les Tswana influents ont su exploiter faculte de mobilite, utilisant les bovins comme dot pour les membres de leur famille ou les pretant a des clients qui entendaient utiliser leurs ressources comme moyen de controle sur les gens. Ils effectuaient aussi la rotation des animaux a l'interieur de la famille et entre les paturages, un stratageme utilise comme protection contre les desastres ou comme moyen de soustraire leurs avoirs au regard envieux de leurs rivaux (11).

C'est donc en tant que valeur d'echange sur pied que le betail occupait une place centrale dans l'economie politique du Tswana du sud. Sa capacite a objectiver, a transferer et a creer des richesses lui conferait des pouvoirs presque magiques, tout comme l'argent en Occident. Il s'agit d'un exemple patent de fetichisme applique aux bovins: on attribuait ainsi a des objets une valeur qui leur etait conferee par des humains. Par ailleurs, le cas des bovins au Tswana montre que la marchandisation n'est pas necessairement un processus relevant du tout ou rien : elle est toujours culturellement situee dans un monde qui donne un sens au travail et a la valeur. Dans le cas des Tswana, par exemple, alors que les animaux ont permis aux hommes riches de s'approprier le travail d'autrui, ils n'ont pas depersonnalise les relations entre les gens. Bien au contraire, ils ont mis en evidence combien ces relations etaient socialement integrees -- tout en les faisant apparaitre comme partie integrante de l'ordre naturel des choses.

Les qualites complexes du betail comme monnaie d'echange ont joue un role a l'occasion des tentatives des missionnaires de transformer le sens de la valeur dans le Tswana du sud. En effet, les betes etaient suffisamment similaires a l'argent pour etre identifiees avec lui, et en meme temps suffisamment differentes signifier une difference. Les betes pouvaient a la fois faire de la valeur une abstraction et, a l'oppose, constituer la signification et venir conforter identite personnelle et liens sociaux (12). Tant du fait de leur beaute individuelle que de leur association collective avec la richesse, les vaches constituaient la personnification ideale -- et idealisee -- des humains. Un vocabulaire extremement nuance existait en setswana pour decrire les variations de couleur, de taches, de disposition, de cornes et de statut reproducteur (13). Dotees d'un nom et louangees, elles devenaient des creatures de distinction. Non seulement portaient-elles la marque de leur proprietaire quand elles traversaient l'espace social (14), mais encore servaient-elles d'archives vivantes du transfert des biens le long des voies de l'heritage, de l'affinite, de l'alliance et de l'autorite.

Les schemas complexes des mouvements de betail chez les Tswana ont rendu difficile l'evaluation de la taille des troupeaux par les premiers visiteurs europeens. Les comptes-rendus sur un plus long terme laissent supposer des fluctuations dans les populations animales, des cycles de diminution etant suivis de periodes de recuperation (15) au moins jusqu'a la fin du XIXe siecle. Mais il y a des preuves claires de l'existence, au debut du XXe, de grands troupeaux inegalement repartis. Les observateurs ont ete frappes par les divergences flagrantes dans la propriete du betail, et par l'association sans ambiguite (16) de la richesse en vaches avec le pouvoir (17). Ainsi, le chef etait le vacher supreme (modisa) de son peuple, une metaphore qui correspondait clairement a la conception vernaculaire de la valeur et de l'economie politique. Situe au sommet du morafe (<< nation >>), il presidait sur un domaine delimite non par des frontieres fixes, mais par une ceinture exterieure formee de points d'eau et de paturages -en d'autres termes, un << range>> (18). Le betail royal servait a nouer des relations au-dela d'un groupe politique, du fait qu'il etait utilise pour amadouer les autres souverains et echanger avec eux.

Il n'y avait pas que les chefs pour utiliser le betail a des fins d'instrument de pouvoir: d'autres hommes de bien en accumulaient pour constituer des reseaux d'alliance et de clientelisme. Les hommes ordinaires, toutefois, devaient compter sur l'heritage, la dot et l'accroissement naturel pour se constituer de modestes troupeaux. Certains n'avaient pas d'animaux du tout. lis formaient ce que Burchell (1967 [1822-1824], vol. 2: 348) appelait une classe <<qui joue de malchance>>, dont les membres sont eternellement dependants de ceux qui leur sont superieurs. Dans l'economie du Tswana du sud, en somme, une sorte de << bourse bovine >> autochtone fixait les inegalites de classe, de genre, de generation et de rang. Moyen d'echange souple utilise pour gouverner toutes les relations -- humaines ou avec le monde des esprits --, le betail etait la quintessence meme du capital social et symbolique.

Le betail constituait aussi un medium de choix pour les echanges qui, a la fin du XVIIIe, liaient le sud du Tswana a d'autres peuples du sous-continent: perles de Kora et de Griqua vers le sud; et fer, bijoux de cuivre et tabac vers le nord et le nord-est (19). Les bovins ont permis d'acquerir de l'ivoire et des peaux recherchees par les voyageurs blancs, qui sont arrives en nombre croissant a partir de l'an 1800 environ (20). Les boeufs de trait permettaient par exemple l'acheminement sur une longue distance du sebilo, un cosmetique pour les cheveux tres prise, depuis sa source dans le territoire de Tlhaping (21). Mais les premiers explorateurs europeens avaient deja note la reticence des Tswana a se departir de leurs betes (22).

Neanmoins, les reseaux d'echanges regionaux etaient assez actifs pour convaincre les Europeens qu'ils etaient en presence des << principes essentiels du commercce international>>, ou <<d'une activite mercantile a ses debuts>> dans la brousse africaine (23). Andrew Smith (1939:251) fait observer que les chefs geraient la production explicitement pour forger des alliances; ils essayaient egalement de monopoliser les relations avec les etrangers et de controler le commerce a travers leurs royaumes (24). Les Blancs ont ainsi observe que ces hommes etaient parfaitement au fait des ecarts dans les taux courants d'echange de biens comme l'ivoire et essayaient d'en tirer profit. Nonobstant la reticence a vendre les betes, les occasions d'echange avec les Europeens -- dans les premieres annees pour les perles, et par la suite pour des armes et de l'argent -- ont ete avidement saisies.

Nous reviendrons brievement sur la presence des missions civilisatrices dans le commerce des Tswana du sud. Deux choses sont claires cependant. La premiere est que les Africains dirigeaient depuis longtemps leurs excedents dans les echanges, se mettant ainsi a disposition toute une gamme de produits, allant des couteaux au tabac en passant par des monnaies diverses. La seconde est que, parmi ces derniers, les perles etaient devenues les plus importantes. Selon Beck (1989: 220), les perles ont ete introduites en Afrique meridionale par les Portugais et ont continue a trouver leur chemin vers l'interieur en petites quantites apres la creation de la colonie du Cap (25). Ce n'est qu'au tournant du XIXe siecle, cependant, que des perles issues de la production de masse sont arrivees de l'etranger (26).

Des le debut du XIXe siecle, les perles industrielles etaient un medium de transaction entre les economies locales et mondiale, faisant le lien entre le monde des bovins et celui de l'argent (Graeber 1996). Avec les boutons, qui ont ete introduits dans un but similaire, les perles ont ete un moyen aisement transportable qui, pour un temps, a symbolise les echanges exterieurs au-dela de la frontiere coloniale. Les perles etaient << le seul moyen d'echange ou la seule monnaie dans l'interieur>>, a note Campbell (1822, vol. 1 : 246), ajoutant que chaque << nation >> a travers laquelle elles transitaient prenait son benefice au passage.

En meme temps que les perles devenaient une quasi monnaie normalisee pour le commerce exterieur, elles etaient utilisees a l'interieur comme parures personnelles; en cela, elles etaient semblables a beaucoup d'objets de valeur. Leur attrait semblait decouler du fait que les objets de valeur pouvaient etre retires de la circulation pour etre affiches, ce qui constitue en soi une forme de consommation ostentatoire. Mais les hommes riches en accumulaient aussi des stocks en cachette: <<leur principale richesse, comme celle de plusieurs nations civilisees, [etait] amassee dans leurs coffres>> (Campbell 1967 [1822], vol. 1: 246) (27). Les echanges mercantiles etaient a ce stade une activite sporadique centree sur des objets exotiques specifiques. Ils etaient coupes des processus quotidiens de production et de consommation.

Certains observateurs ont souligne les proprietes monetaires des perles (28). D'autres ont plutot mis en evidence les differences entre perles et monnaie. Au debut, les qualites esthetiques des perles faisaient partie integrante de leur valeur (29). Simmel (1978: 73) aurait dit que la separation entre le beau et l'utile n'intervient qu'avec l'objectivation de la valeur; l'artefact esthetique a une existence unique, sui generis ; il ne peut etre remplace par un autre ayant la meme fonction. Un tel artefact constitue donc l'inverse absolu de la piece de monnaie, dont la caracteristique principale est sa substituabilite.

Chez les Tswana du sud, la vitesse croissante des echanges commerciaux a rendu de plus en plus interchangeables certains moyens d'echange -- les perles, puis l'argent. Mais ce processus n'a jamais ete mene a son terme et n'a pas pour autant elimine les autres formes de richesse en biens dont l'esthetique et l'utilite venaient explicitement se renforcer l'un l'autre. En effet, l'utilisation prolongee du betail comme monnaie dans les societes africaines est la preuve que les processus de rationalisation, de standardisation et d'universalisation sont toujours refletes dans les contextes culturels et sociaux. Dans la vache, l'esthetique et l'utilite, l'unicite et la substituabilite se completent mutuellement, et colorent les notions tswana de la valeur en general, et de l'argent en particulier.

Les objets qui en viennent a etre investis d'une valeur de moyen d'echange varient considerablement dans le temps et dans l'espace, un element bien mis en evidence par l'emergence de nouvelles monnaies lorsque des spheres economiques distinctes ont commence a s'entrecroiser. Marx (1967: 83) a ecrit que, dans ces circonstances, <<la forme equivalent universel>> se retrouve souvent arbitrairement et de facon transitoire dans un produit particulier. Ainsi en a-t-il ete des perles, qui etaient produites en masse a des fins differentes en Occident, mais qui ont pour un temps servi de moyen d'echange au-dela des frontieres coloniales. Marx a aussi ajoute que, lorsque la circulation persiste, ces moyens d'equivalence ont tendance a <<se cristalliser ... sous la forme d'une monnaie>>. Encore une fois, il en tut ainsi avec les perles. Bien que les Tswana acceptent divers articles comme cadeaux, ceux-ci etaient de peu d'utilite dans le commerce. <<Ils veulent de l'argent pour ca, c'est-a-dire des perles>> (Campbell 1967 [1822], vol. 1 : 246). Au fur et a mesure que les transactions augmentaient en volume, les normes de valeur dans les spheres reliees par cette nouvelle monnaie ont commence a exercer un effet les unes sur les autres; les marchands ont note que les taux appliques par les Africains de l'interieur ont augmente pour devenir plus uniformes. A partir des annees 1820, la demande pour les perles au Cap avait fait monter leur prix de facon spectaculaire, a un point tel que les missionnaires devaient parfois s'approvisionner en Angleterre, oo elles se vendaient a un tiers du cout (30).

Le marche des perles aux frontieres, toutefois, s'effondra (31). Il semblait avoir ete soutenu par la rarete des pieces de la Rixdale, la monnaie du Cap, au debut des annees 1800 (32). Mais apres 1825, la Grande-Bretagne introduisit ses propres pieces de monnaie d'argent et de cuivre dans ses possessions coloniales, et les dollars en papier furent remplaces par la livre sterling. Une fois cette nouvelle offre stabilisee et repercutee dans l'interieur, son effet sur la monnaie de perles fut devastateur.

Ironiquement, alors que les Tswana en etaient venus a compter en monnaie, de nombreux commercants preferaient traiter en nature. Mais, plus important encore que les changements dans l'approvisionnement en liquidites, est survenue une modification dans la structure des besoins et dans les notions locales de valeur; une modification qui a ete encouragee avant tout par la presence des evangelistes et par l'arrivee, a leur demande pressante, de marchands ambulants et de boutiquiers.

On se trouvait donc en presence de deux regimes distincts de valeur, l'un europeen et l'autre africain, dont la confrontation allait avoir un impact profond sur la rencontre coloniale. Pour les evangelistes non conformistes, la reforme economique n'etait pas un simple complement a la spiritualite; il etait du devoir de l'homme d'utiliser les rares ressources materielles leguees par la Providence pour ameliorer le monde, generant ainsi vertu et salut. L'entreprise commerciale permettait ainsi au travailleur de transformer le travail en richesse, et la richesse en grace. L'argent constituait la le moyen crucial de cette convertibilite. Il representait le potentiel de bien et de mal donne comme droit fondamental a tout sujet possedant un libre arbitre. Les Tswana du sud, auxquels les evangelistes esperaient imposer ces perspectives venues de Dieu, habitaient eux aussi un univers d'agents actifs dans lequel la richesse etait issue de transactions materielles. L'echange, pour eux, passait principalement par le betail. A la difference de l'argent, le betail permettait de socialiser les biens, du fait qu'il evaluait leur valeur ultime, non pas sous forme de tresors dans le ciel, mais en termes de pouvoir sur les hommes sur la terre. Mais passons maintenant a l'examen de la facon dont ces regimes de valeur, deja en contact au debut des annees 1800, se sont articules.

L'extension de la main invisible Civiliser le commerce comme echange sanctifie: les premieres annees

Les observateurs britanniques au debut des annees 1800 reconnaissaient que les Twsana du sud montraient un vif interet pour l'echange. Mais ils ont egalement souligne la difference entre le <<commerce indigene>> et celui, organise, pratique en Europe. Ainsi, Burchell (1967) constatait que <<la jalousie mercantile>> avait genere une concurrence pour le monopole des echanges avec la colonie au sud. Il a propose un <<commerce reglemente de l'ivoire ... avec la nation Bichuana>>, sous l'autorite d'une organisation autorisee de marchands blancs qui allait instituer un <<echange equitable>> a l'avantage de tous (33). Comme ca a ete et c'est toujours le cas pour les echanges a caractere liberal, son <<marche libre>> exigeait une gestion prudente.

Les premiers evangelistes avaient egalement une grande confiance en l'effet benefique des echanges. Certains disaient que la simple <<vue d'une boutique>> sur le terrain d'une mission enjoignait les <<sauvages>> a travailler (34). <<Civilisation egale commerce>> etait probablement l'un des grands cliches de l'epoque. Mais, pour les non conformistes, c'etait loin de n'etre qu'une platitude. L'objectif n'etait pas de generer une dependance dont on puisse tirer profit, bien que cela se soit produit. Il ne s'agissait pas de simplement jouer sur la concupiscence pour convertir les gens a l'Evangile, bien que cela soit egalement arrive. C'etait beaucoup plus profond. Le commerce avait la faculte de briser <<l'isolement du paganisme>>, de tarir la <<source de la misere africaine>> (Livingstone 1940 : 255). Tout cela faisait des transformations materielles une obligation morale urgente. L'optimisme des missionnaires a cet egard allait se heurter a la dure realite des limites du colonialisme. Les chretiens ont finalement du remettre en question leur reve d'une communaute de libre-echange entre les groupes noirs, qui leur confere plus de vertu et accroisse leur richesse. Mais ils ont continue de croire que le marche allait eliminer la superstition, l'esclavage, la paresse ; et ce, meme lorsque, plus tard, les contraintes du marche ont fini par miner leur reve de voir s'etablir des economies africaines independantes, forcant <<leurs>> populations a devenir dependantes de salaires.

Des le debut, les Tswana ont associe les evangelistes, comme tous les Blancs, avec le troc. La cooperation etait bonne entre les non conformistes et les marchands; les commercants qui voyageaient au-dela du fleuve Orange pouvaient loger dans les missions et accompagnaient souvent les evangelistes dans leurs voyages (35). Les non conformistes donnaient aussi des marchandises a des fins autres que commerciales. Des le debut, les missionnaires distribuaient du tabac, des perles et des boutons afin d'encourager la bonne volonte des indigenes, mais ils ont vite constate que ces dons finissaient par etre consideres comme un du en contrepartie de leur presence a l'eglise ou a l'ecole. Au depart, peu de Tswana semblent avoir saisi la distinction entre donner des cadeaux et echanger des marchandises, entre le don et les paiements. Une chose etait cependant claire : les Blancs etaient ceux qui controlaient les objets de leur desir. Les Blancs sont donc bientot devenus les inconfortables victimes de tentatives systematiques d'acquerir ces objets. Dans la correspondance des missionnaires, on peut lire que tous les Africains, meme les chefs les plus dignes, etaient des <<mendiants>> accomplis, reclamant avec insistance des articles comme le tabac a priser, dont les missions etaient censees disposer de grandes quantites, et que leur comportement enfreignait la notion protestante de gain honnete (36). Il a fallu un certain temps pour que les chretiens se rendent compte que la <<mendicite>> etait aussi une forme d'hommage aux plus puissants (37).

Comme le confirme Beck (1989: 224), les evangelistes ont introduit plus de produits europeens que n'importe quels autres Blancs a l'epoque. Leurs transactions successives ont diminue le desir des indigenes pour les perles et les boutons en faveur d'objets plus heteroclites, principalement des produits domestiques -- vetements, couvertures et ustensiles. Mais cette transformation impliquait bien plus que la simple fourniture d'objets. L'evolution des modes de consommation est venue d'un changement dans les conceptions que l'on se faisait de la nature, de la valeur et de la signification des choses en elles-memes. Plusieurs regimes de valeur, tres differents, se sont ainsi trouves confrontes.

Lorsque leur utilisation semblait evidente, les marchandises comme les vetements et les meubles, par exemple, ont acquis des significations qui ne se reduisaient plus a leur seule utilite, ce qui a souvent incommode les Europeens (38).

Encore plus fondamental, c'etait moins les missionnaires que les marchands qui finirent par etre responsables de fournir les marchandises. Mal a l'aise avec l'image d'hommes de Dieu marchandant sur le prix des objets (39), la plupart des evangelistes ont prefere encourager les commercants independants a s'installer dans les missions. Des 1830, John Philip (1828, vol. 1,204 et sqq.) avait fait connaitre le succes de son <<experience>> d'ouverture d'un magasin a Bethelsdorp. L'argent, dit-il, beneficiait d'un regard plus favorable de la part de la population, qui avait commence a apporter de maniere assidue des produits aux marchands en echange de marchandises. Le Bechuanaland a bientot suivi les traces de Bethelsdorp.

Avec le temps, la cooperation entre missions et commercants prit fin. En 1841, Mary Moffat (1967: 18) insistait sur la necessite d'entretenir le desir pour des biens materiels mais deplorait les prix eleves pratiques par les commercants locaux pour <<des biens inutiles>>. Les souverains Tswana avaient leurs propres raisons de se mefier des marchands. Ces derniers respectaient peu les mLurs ou les monopoles mis en place, et ils etaient prets a acheter a quiconque avait quelque chose a vendre; l'achat d'ivoire et de plumes en provenance de vassaux Rolong dans le Kalahari, par exemple, a coute la vie a un homme d'affaires et a son fils (40). Ces tensions etaient frequentes au-dela des postes de mission (41). Mais meme lorsque les commercants exercaient leur metier sous le regard des evangelistes, leur comportement etait souvent considere comme offensant. Les bagarres, les vols et les agressions sexuelles etaient monnaie courante. Pas etonnant que les dirigeants locaux aient developpe une reticence <<bien connue>> a permettre aux commercants ambulants de traverser leur territoire>> (Mackenzie 1871 : 130); rien d'etonnant non plus a ce que les chefs les plus puissants aient cherche par la suite a garder le controle sur le commerce avec les Europeens (42).

Les evangelistes ont du se debattre constamment avec les contradictions du commerce. En embrassant ses vertus, ils devaient composer avec le fait que c'etait une epee a double tranchant. Leur mission sacree risquait d'en etre profanee. Pourtant, les commercants etaient necessaires a l'effort de reforme des economies locales: il fallait les lier au marche colonial -- et a l'ensemble des nations commercantes au-dela.

Lecons de choses

C'est ainsi que les marchands se sont installes dans les missions, oo ils ont prospere. Les commercants avaient en stock tous les objets quotidiens indispensables a l'economie des menages (43). Les boutiques vendaient en outre des outils pour l'agriculture intensive ainsi que les fusils et les munitions necessaires pour obtenir des << produits de la chasse >>, desormais les plus precieux des articles d'echange. Les rapports des missions de la fin du XIXe siecle montrent que les denrees europeennes trouvaient dans le monde tswana leur debouche propre. Les objets de decoration et les ustensiles de cuisine etaient tres prises, tout comme le cafe, le the et le sucre. Les marchandises etrangeres qui semblaient en usage partout etaient indicatrices du chambardement de l'univers domestique.

Du moins dans certains milieux ; car l'acquisition de ces denrees supposait que l'on dispose d'un surplus de production et d'un revenu suffisant, ce qui etait limite a la paysannerie moyenne et superieure en emergence. En meme temps, malgre leur gout pour les choses d'Europe, de nombreux hommes de bien hesitaient encore a se departir de leur betail, sauf en cas extreme (44). Par ailleurs, le marche etait particulierement attrayant pour ceux qui etaient exclus des processus d'accumulation indigenes. Les peuples clients, par exemple, etaient facilement tentes de transformer le tribut en echange commercial -- raison pour laquelle des chefs ont perdu leurs monopoles sur certains echanges (45). C'etait particulierement le cas le long de la frontiere, oo de plus en plus de Tswana, citoyens comme <<vassaux>>, avaient recours aux transactions commerciales; en consequence, ils ont acquis des biens manufactures bien avant la revolution due a l'exploitation des mines en Afrique du Sud dans les annees 1870 et le debut des migrations de travail a grande echelle. De petites choses peuvent bien sur etre indices de changements importants. La hausse des ventes de cafe, de the et de sucre a mis en evidence d'importantes modifications dans les modes de nutrition et de socialite. Ils ont egalement lie les populations locales a la production et a la consommation de marchandises dans d'autres parties de l'empire (Mintz 1985). Comme George Orwell (1962 [1937]: 82) l'a souligne, a cet egard, les <<changements de regime alimentaire sont plus importants que les changements de dynastie, voire de religion>>.

Mais les rapports suggerent aussi que les missionnaires avaient perdu le controle sur leurs missions. Wookey (1884: 304), par exemple, admet que le progres materiel favorise par les evangelistes n'a pas ete que positif; en cela, il a anticipe les preoccupations des critiques africains exprimees par la suite au sujet de l'impact du sucre, de l'alcool et d'autres biens importes sur la sante des populations noires. Non seulement de nouvelles maladies etaient apparues, mais l'alcool etait devenu "l'un des plus grands fleaux du pays ". L'alcool etant le bien le plus rentable, et en creant une dependance, ses effets constituaient une caricature sordide du desir de rendre les " indigenes " dependants du marche.

L'ouverture de nouveaux centres industriels autour des gisements de diamants a revele les dessous sataniques du commerce, a la porte meme des missions. Cela mit en evidence la naivete des missionnaires qui esperaient conduire avec bienveillance les Tswana sur la voie du marche dans un environnement controle. Les commercants avaient deja contribue a mettre en marche une revolution mineure par le biais de la " magie " de leurs marchandises. Cette magie a eu des effets ambigus. Si elle a conduit, a un extreme, a la mise en place d'une bourgeoisie policee, elle a aussi conduit les gens ordinaires vers des formes de consommation dans lesquelles les objets s'inscrivaient dans de nouvelles conceptions de la vie, dans des identites nouvellement construites, fusions stylistiques du connu et du nouveau. A l'autre extreme, elle a seme dependance et pauvrete (46). Les marchands avaient egalement donne aux Tswana du sud des lecons pratiques en matiere d'exploitation dans le cadre du capitalisme eclaire. Des le debut, ces entrepreneurs ont introduit la mechante pratique d'acheter des produits locaux pour une somme derisoire afin de les revendre avec des profits exorbitants en periode de penurie.

Les missionnaires ont eux aussi joue un role crucial dans la facon d'introduire les objets et les pratiques economiques occidentales dans la vie des Tswana. Cependant, comme nous l'avons souligne, il y a plus dans la marchandisation que la simple fourniture de marchandises. Les chretiens visaient a instaurer une " faim sacree ", un sentiment de desir liant la consommation a un mode particulier de production des biens et des identites, et encourageaient continuellement a poursuivre les investissements en l'entreprise civilisatrice. Avant toute chose, cela necessitait un respect pour les nombreuses fonctions de l'argent.

L'objectivation de la valeur et la signification de l'argent

De la meme facon que le colonialisme a entraine une confrontation entre differents regimes de valeur, la rencontre entre Tswana et missionnaires s'est tres clairement jouee via le medium le plus utilise pour mesurer de la richesse pour les uns et les autres : le betail, l'argent, et les perles qui, pendant un temps, les ont relies. Les confrontations de ce genre, surtout quand elles allaient de pair avec l'expansion du capitalisme europeen, se sont souvent terminees par le remplacement d'une monnaie par une autre. Mais elles ont occasionnellement donne lieu a des processus beaucoup plus complexes que ceux decrits par les theories sur la marchandisation. Car la valeur depend des etres humains qui cherchent activement a la definir en fonction de leur propre interet. Le long de la frontiere, la monnaie et les vaches sont devenues des signes tres disputes, symboles de modes d'existence distincts, mutuellement menacants.

Pour les Tswana, on l'a vu, les betes constituaient le principal moyen de stockage et de mouvement de la richesse, le moyen de representer la valeur dans les relations sociales. En fait, avoir le controle sur ces relations etait l'une des fins de la possession d'animaux. Ainsi, meme si des bovins etaient parfois echanges sur les marches etrangers, l'objectif de la plus grande partie du commerce interieur et exterieur semble avoir ete l'acquisition de bovins. Dans des circonstances normales, le troc n'a pas recours au capital. Les perles, ici, representaient la forme etrangere et alienee de la valeur, circulant en echange de biens etrangers ou d'autres articles qui avaient echappe aux regles locales. En etant transigees avec les peuples voisins contre des animaux, elles pouvaient egalement etre utilisees pour convertir la valeur dans des formes moins reifiees.

Mais cette monnaie avait sa propre logique. Avec la standardisation croissante du marche interieur des perles au debut du XIXe siecle, la valeur de certaines ressources tswana est devenue mesurable et plus facilement negociable. Des articles auparavant exclus de la vente ou echanges uniquement contre des bovins devinrent achetables (47). Les non conformistes ont encourage ce processus de marchandisation, leur objectif reel etant l'introduction de la monnaie. C'est pourquoi ils utilisaient la monnaie d'appoint pour mettre un prix sur des choses inalienables, telles que la terre et le travail. Non seulement ils payaient les salaires en perles, mais encore ils les ont utilisees pour acquerir (ce qu'ils croyaient etre) la pleine propriete des terrains sur lesquels leurs missions etaient construites, en 19234s. Les perles ont egalement servi a l'achat d'excedents agricoles a la fois par les missionnaires et les commercants.

Les efforts deployes par les evangelistes pour transformer la terre, le travail et les produits africains en marchandises et pour susciter le desir pour des biens domestiques ont contribue a reorienter l'essentiel du commerce de l'interieur vers le Cap. Cela a eu pour effet de limiter la viabilite de l'utilisation des perles comme monnaie. Les perles avaient leur utilite tant que les transactions en pieces etaient confinees dans l'espace et le temps; tant qu'elles se limitaient a une gamme etroite de produits de luxe provenant de quelques sources exterieures; donc aussi longtemps que l'echange est demeure sporadique et ne concernait pas des produits de premiere necessite. Mais une fois que biens et facons de faire de la vie quotidienne sont devenus monnayables, et toujours plus issus de l'economie coloniale, une monnaie plus normalisee, facilement disponible et circulant a grand echelle est devenue necessaire pour les acheter et les vendre. Ainsi, au fur et a mesure que les Tswana entraient en contact dans les annees 1830 avec un eventail toujours plus large de boutiquiers et d'intermediaires, l'argent est devenu la mesure de la valeur. Et cela est venu menacer les regimes indigenes de la valeur, auparavant maintenus separes du commerce etranger. Meme si les pieces ne changeaient pas toujours reellement de mains, elles en ont fini par symboliser a la fois l'economie morale, les valeurs materielles ainsi que les modes de relations contractuelles propages par la mission civilisatrice -- et son univers entier.

En depit de cela, ou peut-etre a cause de cela, les premieres tentatives des missions d'inculquer la valeur de l'argent n'ont pas ete un succes. Les Tswana se mefiaient de la monnaie europeenne, et en particulier de la monnaie de papier. Non seulement elle etait soupconnee d'etre un moyen facile de fraude, mais on s'inquietait de son manque de durabilite, et ce, pour de bonnes raisons. Entre 1806 et 1824, les billets en Rixdollar etaient connus comme fragiles, et etaient consideres comme peu fiables par de nombreux Blancs (49). Quelques decennies plus tard, certains commercants ont meme triche en donnant a des Africains analphabetes de la fausse monnaie de papier contre des diamants (Matthews 1887: 196).

Compte tenu du manque de fiabilite de la monnaie coloniale, les evangelistes n'ont pas toujours cru en l'introduction de l'argent ou en la dissemination de ses avantages dans l'economie de marche. Parfois, ils prenaient eux-memes les choses en mains. Ainsi, le reverend Campbell, lors d'une tournee au-dela de la frontiere coloniale en 1812-1813, avait decide que les Griqua devaient etre soutenus a la fois comme " nation " et comme base pour etendre les operations de la Societe Missionnaire de Londres vers l'interieur (50). Une monnaie specifique s'est averee cruciale dans cette entreprise (51).

Les evangelistes ont egalement use d'autres moyens pour encourager la deference envers l'argent. Comme nous l'avons dit, il s'agissait de creer une economie morale dans laquelle l'argent serve de moyen de mesure a l'entreprise et permette la conversion de la richesse en vertu. S'il n'y avait pas de monnaie dans l'interieur de l'Afrique, il fallait l'inventer -- ou feindre son existence. Les donnees montrent que, meme si peu de pieces de monnaie etaient en circulation, les non conformistes l'utilisaient comme une norme invisible, comme une monnaie virtuelle qui jauge la valeur des biens, des dons et des services.

A l'inverse de l'economie de troc, les missionnaires gardaient des comptes d'une grande exactitude numerique. C'est qu'ils associaient la numerisation a la maitrise de soi, a l'exactitude et a la raison. Les chiffres constituaient un outil permettant de faire correspondre des ordres de valeurs auparavant incomparables, de les convertir en prix, et de permettre la convertibilite de l'un a l'autre. La quantification etait emblematique du processus de standardisation et d'incorporation, c'est-a-dire de l'annihilation des differences de nature qui est au cLur de la colonisation culturelle. Mais elle etait egalement representative de la logique contraignante de l'evangelisme non-conformiste, avec son besoin de mesurer les soumissions et de chiffrer les tresors. Les protestants se preoccupaient egalement de la moralite de l'argent, car, pour eux, l'echange de richesses avait lieu a des fins de vertu plus que de profit. Ils cherchaient sans cesse a concilier ces deux dimensions de la valeur.

Neanmoins, en encourageant la marchandisation du monde Tswana -- oo, en fait, le betail avait longtemps ete compte -- l'evangelisation coloniale a engendre un changement de l'idiome dominant de determination de la valeur, le faisant passer du qualitatif au quantitatif. Ce changement a eu des consequences importantes sur le controle de la circulation des richesses, ce que les hommes importants ont rapidement compris. Dans cette entreprise, les non conformistes ont ete aides, et bientot depasses, par les commercants europeens. Ironiquement, alors que ces hommes preferaient faire du troc, ils ont calcule toutes les transactions en valeur monetaire (52) -- y compris l'achat de gros de produits locaux, en echange de marchandises a des prix de detail fixes tres haut, et de prets qu'ils octroyaient a de forts taux d'interet (53).

Le fait d'etre familier avec la valeur de l'argent ne se traduit pas toujours dans la circulation des liquidites ; neanmoins, elle atteste ici de l'augmentation du volume de la production des Tswana pour le marche. Les produits de la chasse etaient les plus lucratifs. Mais l'agriculture a aussi servi a la production pour le marche, surtout parmi la paysannerie moyenne et superieure. Des quantites de plus en plus grandes d'excedents se vendaient, permettant l'achat de betail, d'outils agricoles, de chariots et d'autres produits. Lorsque les diamants ont ete decouverts -- mais avant que le territoire ne soit annexe par la Grande-Bretagne en 1871 -- les regions de Tlhaping, Kora et Griqua ont pris part au nouveau commerce, en vendant des diamants a des speculateurs contre de l'argent, des chariots et des betes (54).

Bien que les Tswana du sud aient rapidement perdu tout droit sur les gisements de diamants, beaucoup sont restes impliques dans l'economie

locale autour de Kimberley, essayant dans la mesure du possible d'obtenir du betail en echange. Un rapport dans le Diamond News en 1873 emet la crainte que, en achetant des animaux, les Africains cherchent a eviter le travail salarie (55). De telles inquietudes n'etaient pas sans fondement. Mais elles s'appliquaient uniquement aux Africains les plus riches et sous-estimaient l'appauvrissement croissant des populations de l'interieur. Alors que la plupart des ressources avaient desormais un prix (56), la majorite des Tswana n'etaient pas en mesure de beneficier des opportunites que pouvait apporter le marche. Plusieurs avaient deja commence a vendre leur travail aux employeurs ruraux ou dans la Colonie du Cap.

Nous avons ecrit ailleurs sur l'ironie de l'histoire de la proletarisation des Tswana (57). Deux remarques sont ici suffisantes. Premierement, le fonctionnement de l'economie coloniale, les mecanismes memes censes <<civiliser>> et enrichir les Africains, ont deteriore leur vie materielle (58). En outre, ils ont perverti les efforts des missions protestantes pour stimuler chez eux l'adhesion au travail independant et au commerce en toute connaissance de cause; pour semer chez eux l'idee du marche comme un lieu sacre, avec des pratiques et un processus sacres; pour remplacer leur <<communisme primitif>> par un mode de vie centre sur la domesticite, la famille nucleaire et l'argent. Deuxiemement, la plupart des Tswana du sud sont restes des proletaires reticents, avec des opinions bien arretees sur les conditions dans lesquelles ils etaient disposes a vendre leur travail. Meme dans les periodes de famine, oo l'emploi dans les mines de diamants se faisait rare, ils etaient tres reticents a travailler dans les mines d'or du Transvaal, oo il y avait une grande demande de travailleurs, mais qui etaient maltraites (59). En fait, les observateurs notaient a repetition que la migration des forces de travail n'etait pas liee a une necessite absolue. Comme un inspecteur des villages indigenes en prenait note en 1908 (60), elle etait plutot liee au fait que ces hommes possedaient du betail; et egalement due au desir des Tswana d'investir par le biais du betail dans les relations sociales et politiques; ce qui etait precisement ce que des decennies d'evangelisation coloniale avaient tente de faire.

Conclusion

Notre recit historique s'arrete ici, mais les processus decrits plus haut se sont perpetues. Si autour de 1880 une sorte d'economie hybride etait deja en place, les Europeens ont essaye d'inclure completement les Tswana dans l'economie de marche. Depuis ses tout debuts, la colonisation du Tswana du sud impliquait la reduction des troupeaux et la depossession du pouvoir allant avec. Assez tot, les Boers ont essaye de soumettre les populations en confisquant leurs troupeaux, en prenant possession des points d'eau et en envahissant les paturages. L'epidemie de peste bovine de 1896 a fait le reste, et l'ensemble s'est avere fatal aux troupeaux.

Les preoccupations des Tswana vis-a-vis du betail ainsi que leur resistance a la proletarisation ont perdure pendant plusieurs decennies, bien que les plus pauvres d'entre eux aient ete forces a travailler contre un salaire. Parfois, la resistance donnait lieu a de violentes revoltes. C'est precisement parce qu'ils vivaient la colonisation comme une perte de controle sur la production et la circulation des valeurs que les Tswana ont mis tout leur espoir dans le betail au debut du XXe siecle. Cela ne signifiait pas qu'ils evitaient l'argent ou le travail salarie. Mais, jusque la, pour les gens qui ne pouvaient avoir l'ambition de devenir bourgeois ou de faire partie de l'elite eduquee, le betail constituait la meilleure facon d'accumuler de la richesse.

Cela nous ramene a ce que nous avancions au debut de cet article. Les mouvements historiques mondiaux d'incorporation sociale -- construction nationale, colonialisme, globalisation ou autres -- se fondent sur une logique de conversion et de traduction des valeurs, sur la base du fait que des valeurs irreconciliables -- en matiere de langage, culture, richesse, esthetique, et meme pour ce qui est de l'idee de Dieu -- peuvent devenir equitables et convertibles. Des formes de differences irreconciliables entre peuples et choses deviennent reductibles (sur le plan conceptuel comme pratique) a des denominateurs communs. Au cours de ce processus, les monnaies de conversion sont souvent fetichisees, du fait qu'elles semblent avoir un pouvoir en elles-memes. D'oo l'obsession de la part des missionnaires europeens d'obtenir que les Africains se servent de monnaie -- et l'obstination proportionnelle des Tswana a maintenir leur richesse en betail. La conversion, apres tout, n'etait pas du tout une question de reforme religieuse. C'etait un mecanisme cle pour imposer l'imperialisme.

Article inedit en francais, traduit de l'anglais par Bernard Bernier

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Jean Comaroff

Department of Anthropology

University of Chicago

1126, East 591h street

Chicago (Illinois) 60637

Etats-Unis

jcomarof@uchicago.edu

John L. Comaroff

Department of Anthropology

University of Chicago

1126, East 59th street

Chicago (Illinois) 60637

Etats-Unis

jcomaro@uchicago.edu

(1.) Une version plus longue d'un article sur le meme sujet est parue en 2006 dans Archaeological Dialogue, 12, 2: 107-132.

(2.) Hart (1986: 647).

(3.) Hempton (1984: 11); Waterman (1991: 3f); Rack (1989: 3851).

(4.) Helmstadter (1992: 10).

(5.) Smith (1976 [1776]: 14).

(6.) Helmstadter (1992: 9).

(7.) Comaroff et Comaroff (1992 : 127f).

(8.) Molema (1920: 125); Schapera (1940: 77).

(9.) Comaroff et Comaroff (1992: 139).

(10.) Smith (1976 [1776]: 38); Marx (1967: 183).

(11.) Schapera (1938: 24).

(12.) Mauss (1954); Munn (1977).

(13.) Lichtenstein (1973: 81); Sandilands (1953: 342).

(14.) Somerville (1979: 230).

(15.) Grove (1989: 164).

(16.) Burchell (1822-1824, vol. 2: 272) a utilise le mot <<metonymie>>.

(17.) Lichtenstein (1973: 76f) ; Molema (1920:115).

(18.) Comaroff et Comaroff (1992 : 141).

(19.) Lichtenstein (1930: 409); Stow (1905: 449, 489).

(20.) Shillington (1985: 11).

(21.) Campbell (1974 [1813]: 170).

(22.) Somerville (1979: 140).

(23.) Burchell (1967 [1822-1824], vol. 2: 555); italiques originales.

(24.) Campbell (1967 [1822], vol. 2: 194).

(25.) Saunders (1966: 65).

(26.) Somerville (1979: 140).

(27.) Voir aussi Graeber (1996).

(28.) Par exemple, Campbell (1967 [1822], vol. 1 : 246).

(29.) Philip (1828, vol. 2: 131).

(30.) Beck (1989: 218).

(31.) Il s'est cependant maintenu plus au nord. Voir Chapman (1971 [1868]: 127).

(32.) Arndt (1928: 44-46).

(33.) Burchell (1967 [1822-1824], vol. 2: 536-539).

(34.) Philip (1828, vol. 1 : 204-205).

(35.) Livingstone (1960: 141).

(36.) Moffat et Moffat (1951 : 63).

(37.) Price (1956: 166); Mackenzie (1871 : 44 et sqq.).

(38.) Comaroff et Comaroff (1997: chapitre 5).

(39.) Beck (1989: 213).

(40.) Mackenzie (1871: 130).

(41.) Livingstone (1959, vol. 2: 86).

(42.) Parsons (1977: 122).

(43.) Moffat (1842: 507, 502F et sqq.).

(44.) Schapera (1933: 648).

(45.) Sauf exception. Voir Parsons (1977: 120).

(46.) Holub (1881, vol. 1: 236).

(47.) Moffat et Moffat (1951 : 262, 267).

(48.) Moffat et Moffat (1951: 189, 113).

(49.) Arndt (1928: 44, 62).

(50.) Parsons (1927: 198).

(51.) Campbell (1974 [1813]: 256).

(52.) Philip (1828, vol. 1 : 205f).

(53.) Shillington (1985: 221); Livingstone (1940: 92).

(54.) Shillington (1985: 38); Holub (1881, vol. 1 : 242).

(55.) Shillington (1985 : 68).

(56.) Holub (1881, vol. 1 : 231,246).

(57.) Comaroffet Comaroff (1987; 1997: chap. 4).

(58.) Polanyi (1944) a note le meme genre de processus en Europe au XIXe siecle.

(59.) Van Onselen (1972: 486); Cape of Good Hope (1909: 20).

(60.) Cape of Good Hope (1909: 32).
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Author:Comaroff, Jean; Comaroff, John L.
Publication:Anthropologie et Societes
Geographic Code:6SOUT
Date:May 1, 2010
Words:12306
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