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Bernard Pirot, Enfants des rues d'Afrique centrale. Douala et Kinshasa. De l'analyse a l'action.

BERNARD Pirot, Enfants des rues d'Afrique centrale. Douala et Kinshasa. De l'analyse a l'action. Paris, Karthala, 2004, 197 pages, ann., gloss., bibliogr.

Daniel Stoecklin, Enfants des rues en Chine. Une exploration sociologique. Paris, Karthala, 2000, 367 pages, bibliogr.

Le phenomene des jeunes de la rue interpelle. Mais comment l'aborder? S'agit-il d'un effet de la dislocation des systemes de parente? Ou d'un dysfonctionnement de la reproduction culturelle des travailleurs en contexte de delocalisation et precarisation des emplois? Ou faut-il plutot y voir un effet de nouvelles politiques sociales et familiales? Evidemment, la facon d' apprehender la question, de poser le probleme, d'en proposer une exploration va jouer sur notre facon de repondre a l'interpellation, voire meme de penser une intervention aupres de ces jeunes. Cette recension propose deux terrains, deux regards qui eclairent le phenomene a partir de contextes contrastes. Prenons la mesure de ces deux livres afin d'en tirer quelques lecons pour la recherche.

Dans un livre divise en deux parties, Pirot (2004) traite d'abord de la situation des enfants des rues dans deux villes africaines (Douala et Kinshasa), pour ensuite indiquer des cheminements d'insertion sociale mis en oeuvre pour aider ces enfants a sortir de la rue. Le soustitre est parlant : l'auteur s'interesse principalement a l'intervention et, plus particulierement, au role joue par les ONG dans l'insertion socioprofessionnelle de ces enfants. Dans une perspective fonctionnaliste, l'auteur cherche a remonter aux causes possibles du phenomene pour evaluer les programmes de reeducation et de resocialisation proposes par les ONG.

Sa perspective ne detache pas le contexte et la situation des jeunes : elle met en parallele cette << societe en devenir >> des enfants de la rue et le << contexte socioeconomique >> du sous-developpement africain. La defaillance des systemes de parente (ce qui s'y joue) et les politiques economiques qui contribuent au sous-developpement seraient a l'origine du phenomene. Du << contexte >>, il retient deux elements qu'il juge importants pour comprendre la situation de ces jeunes : 1) la montee religieuse ou, en d'autres termes, l'ascendant que prennent des predicateurs de differentes venues sur la parente produirait des effets d'exclusion et 2) la decroissance industrielle et la difficulte pour tous les jeunes de se trouver un emploi (il y a moins d'emplois a distribuer a un nombre croissant de jeunes qui cherchent a s'inserer) expliqueraient que ces jeunes s'inscrivent dans differentes formes d'economie informelle.

La situation de ces jeunes se jouerait sur cette toile de fond. L'auteur degage trois zones d'intersubjectivite oo leur identite se fait et se defait : la famille comme milieu d'exclusion plus ou moins radicale (notamment le cas des enfants-sorciers a propos desquels on peut lire De Boeck [2000]), la rue comme milieu d'inclusion et de hierarchisation sociale et les organismes en reinsertion qui proposent d'autres solutions que la rue. Pirot propose une typologie de ces enfants (de la rue, dans la rue, a la rue), typologie dont il se sert pour baliser leurs trajectoires. Quant aux voies de reinsertion possible, il en dessine les contours (etablir une relation educative, offrir les solutions proposees par les ONG et institutionnaliser les solutions existantes), mais sans s'ecarter des voies connues que sont la resocialisation dans un cadre dit familial, la re-scolarisation a des degres divers et l'insertion en emploi par le biais d'une formation professionnelle.

Dans la perspective de Pirot, l'enfant de la rue est concu comme un sujet coupe (en quelque sorte) du reste du monde. L'auteur colle a une litterature qui contribue a le categoriser selon son rapport a la rue et la relative difficulte d'en sortir. L'intervention (non gouvernementale mais en extension des politiques etatiques) consiste a le ramener vers ce monde dont il est exclu dans les meilleures conditions possibles pour qu'il s'y maintienne ensuite.

Dans un livre dense construit en neuf chapitres, Stoecklin (2000) propose une veritable << exploration >> du phenomene dont il etudie un cas particulier (la Chine) sans perdre de vue la perspective comparative avec d'autres pays. Les quatre premiers chapitres presentent l'enfant << en situation de rue >> sur les places publiques de Shanghai. Rejetant les typologies et categorisations habituelles, l'auteur nous entraine a la rencontre d'enfants qu'il a observes et interpelles sur le terrain. Il analyse ensuite les dimensions de l'experience de rue et les competences particulieres dont ces jeunes sont porteurs (chapitre 5). Puis, il essaie de comprendre le jeu des politiques familiales et sociales qui interviennent dans cette experience (chapitres 6 et 7). Enfin, il donne a voir les mesures d'autonomie et les antecedents probables de ces jeunes sans cesser de se demander dans quelle mesure ils sont des acteurs sociaux (chapitres 8 et 9). L'intervention aupres de ces enfants est une preoccupation et l'auteur cherche a etablir dans quelles conditions il est possible d'intervenir.

Stoecklin s'interesse a la complexite des interactions sociales des enfants << en situation de rue >>. Il questionne les elements subjectifs et identitaires susceptibles de contribuer a construire les competences de ces enfants. Ses observations in situ l'amenent a exposer deux figures du sujet dont le reseau de relations sociales differe : l'enfant-mendiant dont l'autonomie est reduite et qui fait l'objet d'une forme de protection parce qu'il est insere dans un systeme d'exploitation hierarchise ; l'enfant-vagabond dont l'autonomie est plus grande, notamment parce qu'il s'installe dans la rue en s'associant a d'autres comme lui et en developpant des competences cognitives necessaires pour assurer sa survie.

Le presuppose de l'auteur est qu'en donnant la parole a l'enfant et en eclairant l'ensemble des interactions en situation de rue (et meme au-dela), il est possible de comprendre comment ces jeunes ont prise sur le monde. En placant la relation enfant-rue au centre de son enquete de terrain, Stoecklin met en lumiere des << acteurs en contexte >>, c'est-a-dire qu'il montre que ces enfants organisent leur relation au monde et developpent des competences dans les interrelations vecues. Les dynamiques de socialisation (dans la rue) sont mises a l'etude sans perdre de vue oo elles se jouent : places publiques (ce qui suppose la presence de la police et les interactions avec les gens qui circulent), necessites economiques (qui les amenent a securiser un territoire et developper des strategies pour se nourrir), hierarchies des rapports sociaux (qui different s'il y a assujettissement a une organisation, formation de quasi-groupe, rupture ou non avec les parents).

Dans une perspective interactionniste et foucaldienne, Stoecklin cherche a rendre compte de la << combinaison d'elements structurels et culturels contradictoires >> qui suscitent le phenomene social auquel il s'interesse. Il se penche sur les politiques familiales et sociales qui peuvent contribuer a une marginalisation << planifiee >> et sur les effets de la mondialisation dans une ville oo l'industrialisation marque depuis longtemps les rapports sociaux. A travers l'analyse, il privilegie l'usage de la notion de << carriere >> (de rue) plutot que celle de << trajectoire >> parce qu'il y voit une facon de problematiser la situation de l'acteur social plutot que celle du seul sujet des dispositifs. L'auteur montre que la maniere de vivre et d'interagir dans la rue est le << centre de gravite identitaire >> de ces jeunes. Les competences qu'ils developpent dans diverses formes d'echange sont de niveaux differents : sociales (evitement de la violence, inclusion dans une societe fictive, confiance mutuelle, defi identitaire face a l'autre), cognitives (decentration d'une situation angoissante, distanciation subjective permettant l'emancipation).

Dans son etude, Stoecklin entend faire ressortir sur quoi peuvent s'appuyer les efforts d'intervention de meme que le sens que devrait prendre une intervention aupres de ces enfants. Ses remarques sur le developpement de la personnalite sont interessantes. Selon lui, la personnalite ne peut emerger la oo son developpement se reduit a r apprentissage et a la reproduction de normes. Ce developpement doit necessairement entrainer la distanciation du sujet-acteur, le travail de redefinition de soi et du rapport au monde dans lequel leur situation les a engages. Dans un monde oo les inegalites s' accentuent, certains jeunes ne trouveraient que la rue pour developper cette competence. Si une telle situation est revelatrice d'un ordre social particulier, alors il faut retenir que la construction d'alternatives a la rue ne peut se faire sans ces jeunes. Pour modifier les relations de pouvoir dans le sens d'un reequilibrage et leur permettre d'acquerir une marge de manoeuvre suffisante pour les amener vers de nouveaux acteurs, il faut prendre en compte que ces jeunes ont des << projets de rue >> et qu'ils detiennent des competences de distanciation qui n'ont ete acquises ni dans la famille ni a l'ecole. La transformation n'est alors envisageable que si elle est pensee avec eux et non a leur place.

En definitive, pour Stoecklin, l'enfant en situation de rue contribue a construire le monde dans un ensemble de relations, d'interactions. Cet auteur se detourne d'une litterature nourrie d'attributions causales simplistes qui contribuent a categoriser ces jeunes. Il cherche plutot a savoir comment intervenir sans perdre de vue qu'on ne peut le faire sans saisir comment ces jeunes ont prise sur le monde.

Quelle lecon tirer de ces lectures au plan de la recherche? On ne peut problematiser l'insertion sociale comme une simple << sortie >> de la rue dont le succes serait evalue par le maintien en emploi du sujet. Les recherches qui se penchent sur l'insertion ne peuvent faire l'economie d'une reflexion sur deux points. Premier point : la recherche qui s'interesse a la transformation des rapports sociaux dans le sens d'un reequilibrage devrait sans doute etudier, du point de vue du sujet-acteur, tant la place qu'il occupe dans le monde que la prise qu'il a sur ce monde. Deuxieme point : une approche detachee du cadre dans lequel les politiques publiques sont elaborees court le risque d'obliterer la reflexion qu'il importe de conduire sur 1) les contradictions propres a une societe (toutes les societes ne repondant pas de la meme facon aux effets de la mondialisation et des politiques publiques), 2) l'emergence de pratiques susceptibles de tracer une ligne de defense et d'affirmation du sujet-acteur mis a mal dans son contexte de proximite, 3) la creation d'espaces publics incluant tous les acteurs dans la production et la mise en oeuvre des politiques.

Reference

De Boeck F., 2000, << Le deuxieme monde et les enfants sorciers en Republique democratique du Congo >>, Politique africaine, 80 : 32-57.

Andre Campeau (campeau@mediom.qc.ca)

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Author:Campeau, Andre
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Book review
Date:Jan 1, 2006
Words:1835
Previous Article:Vidgis Broch-Due (dir.), Violence and Belonging: The Quest for Identity in Post-Colonial Africa.
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