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Benoit Grenier, Breve histoire du regime seigneurial.

Benoit Grenier, Breve histoire du regime seigneurial (Montreal: Boreal 2012) LA BREVE HISTOIRE du regime seigneurial de Benoit Grenier est << un ouvrage de base sur une question fondamentale de l'histoire du Quebec et s'adresse tant au grand public qu'aux etudiants et chercheurs desireux de mieux comprendre les fondements et l'evolution de l'institution >> (25). Cette synthese parait dans une collection dans laquelle les auteurs sont appeles a faire le tour d'une question en 250 pages environ, dans un texte depourvu de notes.

L'ouvrage se divise en six chapitres suivant un plan a la fois chronologique et thematique, et menant des origines europeennes de la seigneurie a sa lente extinction au 20e siecle. Il s'ouvre sur cinq cartes--une du territoire seigneurial dans son ensemble et une par region (Montreal, Trois-Rivieres, Quebec, Est du Quebec)--, assorties d'une liste des 271 seigneuries qui y figurent. Il comporte en outre un glossaire de plus de 50 termes relatifs au regime seigneurial ou a des realites connexes, une bibliographie de plus de 125 titres ainsi qu'un index onomastique.

Au chapitre premier, l'auteur rattache la seigneurie laurentienne a ses origines europeennes--et, plus specialement, francaises--et montre que le modele implante en Amerique du Nord est << un modele parmi d'autres >> (33). Il fait ainsi ressortir le lien de continuite qui existe entre la feodalite en Europe et la seigneurie au Canada. Au chapitre 2, il brosse un tableau d'ensemble de la seigneurie en Nouvelle-France qui depasse la simple nomenclature des droits et devoirs des seigneurs et des censitaires. Il y decrit le rythme des concessions en seigneuries et y explique le role de la seigneurie dans l'occupation du territoire, l'amenagement de l'espace et l'organisation de la societe. Au chapitre 3, il trace le portrait des seigneurs, tant ecclesiastiques que laics--un groupe diversifie dont la composition a evolue dans le temps--, et demolit deux mythes au passage : celui du seigneur-defricheur et pauvre et celui du seigneur residant. Au chapitre 4, il explique que le regime seigneurial n'a pas disparu par suite de la Conquete et signale qu'il s'est meme durci sous le regime anglais. Au chapitre 5, il analyse les rapports seigneurs-censitaires et se demande si l'harmonie ou les conflits caracterisaient la societe seigneuriale. Au chapitre 6, il etudie l'abolition du regime seigneurial, devenu une institution anachronique, ce qui l'amene jusque dans les annees 1970. En conclusion, il presente un bilan nuance de l'institution et montre que de nos jours, elle n'est pas uniquement objet de patrimoine.

Docteur en histoire de l'Universite Laval et de l'Universite de Rennes-2, Benoit Grenier etait particulierement bien prepare pour dresser le bilan des connaissances sur le regime seigneurial, puisqu'il travaille sur le sujet depuis une quinzaine d'annees. Apres avoir consacre sa these de maitrise a la veuve Marie-Catherine Peuvret, seigneuresse de Beauport, et sa these de doctorat aux seigneurs campagnards de la NouvelleFrance, il poursuit aujourd'hui ses recherches sur les persistances du monde seigneurial au Quebec apres 1854.

Dans son livre, l'auteur vise a << rendre compte des acquis des dernieres decennies, lesquels ont considerablement transforme l'interpretation de l'histoire seigneuriale en plus d'avoir affine grandement nos connaissances sur le sujet >> (24). Il cherche ainsi a << contribuer a saisir la diversite du monde seigneurial au Quebec >> et a << comprendre l'evolution de cette institution jusqu'au 20e siecle >> (25). Ce faisant, il conteste la vision traditionnelle et idyllique de l'institution--celle du << bon seigneur paternel entretenant des relations cordiales avec les censitaires >> (26)--, vision inspiree en grande partie par deux oeuvres maintes fois reeditees de Philippe Aubert de Gaspe (1786-1871), seigneur de Port-Joly: ses Memoires et Les Anciens Canadiens. Mais il nuance aussi les propos tenus par les historiens depuis les annees 1960. Sous l'influence de l'historiographie francaise d'inspiration marxiste, ces derniers ont depeint la seigneurie comme un << instrument d'exploitation des paysans >> (28) et mis l'accent sur les prelevements feodaux et les conflits. << Des gestes favorables a l'endroit de certains censitaires peuvent coexister avec des poursuites judiciaires contre d'autres pour arrerages de rentes >>, rappelle Benoit Grenier (172). Le souci de l'equilibre est une caracteristique chez lui.

D'apres l'auteur, la seigneurie n'est << pas seulement un mode d'organisation de l'espace [...]. C'est egalement la manifestation tangible d'une societe hierarchisee >>. Elle est << aussi et surtout un rapport entre individus, rapport marque par l'inegalite sociale >> (22). Cette inegalite est presente tout au long de l'ouvrage. On la voit en particulier dans les obligations faites aux censitaires --redevances a acquitter, monopoles et servitudesarespecter, corveesa accomplir, droits honorifiques a reconnaitre--et dans les conflits engendres par toutes ces obligations. On la voit aussi dans le fait que les seigneurs ont ete indemnises deux fois pour la perte de leurs droits lucratifs : une premiere fois au lendemain de l'<< abolition >> du regime seigneurial en 1854 et une seconde fois en 1941. A cause des sources et de l'historiographie, la Breve histoire du regime seigneurial nous renseigne moins sur les censitaires que sur les seigneurs. Elle jette neanmoins la lumiere sur le cadre de vie des habitants et les conditions qui leur etaient faites.

Les Amerindiens et les seigneuresses trouvent leur place dans cet ouvrage. Les premiers ont eu des seigneuries mais en ont ete depossedes; les secondes ont parfois joue un role comme administratrices de seigneuries--Marie-Catherine Peuvret et les communautes religieuses feminines, par exemple. Les pages que l'auteur consacre a la lente abolition du regime seigneurial dont l'Acte constitutionnel de 1791 marque selon lui le debut, sont elles aussi novatrices. Contrairement a ses predecesseurs, Grenier n'arrete pas son etude a 1854, date qui represente a juste titre pour lui le << debut de la fin >>. Il la pousse jusqu'a 1971, car les censitaires ont continue de verser des rentes jusqu'a cette date. Et il explique bien comment on a mis fin une fois pour toutes a l'institution seigneuriale au Quebec.

L'auteur est muet cependant sur ce qu'il est advenu des seigneuries qui se sont retrouvees a l'exterieur de la Province of Quebec ou du Bas-Canada (lac Champlain et rive droite de l'Outaouais). Il aurait egalement pu etre plus precis sur le sort des Amerindiens de la seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes ainsi que sur les circonstances dans lesquelles les seigneurs se sont fait reconnaitre le monopole sur la force motrice de l'eau.

En lisant l'ouvrage de Benoit Grenier, on mesure tout le chemin parcouru par l'historiographie depuis la brochure de Marcel Trudel sur le regime seigneurial (Societe historique du Canada, 1956) et plus particulierement depuis 1970. Sur ce regime au Canada, il n'existait jusqu'ici qu'une synthese recente, en italien : Dalla Francia al Nuovo Mondo: feudi e signorie neUa vaUe del San Lorenzo de Matteo Sanfilippo (Viterbe, Serte Citta, 2008). Le livre de Benoit Grenier vient donc combler un vide en langue francaise, et il le comble habilement : l'ouvrage est instructif, le propos est juste et nuance, le texte est clair, il se lit bien, les chapitres sont tous plus interessants les uns que les autres. Souhaitons que la Breve histoire du regime seigneurial trouve son chemin aupres des enseignants et des auteurs de manuels scolaires, et pourquoi pas aussi aupres des auteurs de fiction. Ce livre est un petit bijou. L'auteur merite des felicitations. Il merite surtout d'etre lu.

Andre La Rose

chercheur independant

Gatineau (Quebec)
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Author:La Rose, Andre
Publication:Labour/Le Travail
Article Type:Book review
Date:Sep 22, 2013
Words:1185
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