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Barres romancier: une nosographie de la decadence. (Reviews).

Wittmann, Jean-Michel. Barres romancier: une nosographie de la decadence. Paris: Champion, 2000. Pp. 219. ISBN: 2-7453-0190-X

En mars 1942, c'est avec amertume que Jean Cocteau deplorait dans les pages de son journal le fait que Maurice Barres se trouvat au purgatoire des lettres. Non seulement Cocteau regrettait-il que l'on ne lut plus les oeuvres du romancier mais encore pestaitil contre le fait qu'aux Deracines et a La Colline, le public preferat les oeuvres de son ennemi de toujours: Andre Gide. "Il est incroyable, ecrit Cocteau, que Gide l'emporte sur de tels chefs-d'oeuvre que la jeunesse idiote refuse de lire." Il va sans dire que le jugement feroce emis contre Gide par Cocteau, et dans le meme elan l'inclination manifestee a l'egard des oeuvres de Barres, est lourd d'arriere-pensees. A travers l'exemple de Barres, c'est avant tout sur son propre sort d'ecrivain malmene par la critique, et notamment par la Nouvelle Revue Francaise fondee par Gide, que Cocteau se lamentait. En pleine guerre et alors meme qu'il a fui la France pour se refugier en Afrique du nord, Gide incarnait encore pour les critiques et les lecteurs de 1942 le "contemporain capital" des lettres francaises, au grand dam de Cocteau qui ne comprenait pas que l'on puisse lui preferer ce vieillard sournois, tel qu'il aime a le depeindre dans les pages de son journal. On voit combien la question que se pose Jean-Michel Wittmann dans son nouvel essai, a savoir "peut-on encore lire les romans de Barres aujourd'hui?" est loin d'etre nouvelle. Il y a plus de trois quarts de siecle, au moins depuis le proces qu'intenterent jadis au romancier Andre Breton et ses acolytes, que la question ne cesse d'etre posee. Et les attaques de Cocteau contre Gide au profit de l'auteur de Colette Baudoche, il y a exactement cinquante ans, semblent avoir produit l'effet inverse que celui qui etait escompte. Le fait est qu'on ne lit pas plus Barres aujourd'hui qu'on ne le lisait en 1942. On suppose que Jean-Michel Wittmann, auteur d'un precedent essai sur les oeuvres "fin de siecle" de Gide, n'etait pas sans savoir le defi qui l'attendait cette fois-ci dans cette etude des oeuvres "nationalistes" de Maurice Barres, textes que le critique n'a aucun mal a qualifier lui-meme de "sechement didactiques." Mais loin de se limiter au fait qu'il s'agissait de parler de livres que l'on ne lit plus guere, le defi que se devait de relever Jean-Michel Wittmann dans son propre livre etait aussi le suivant. En ces temps de conformisme intellectuel et moral, ou la pensee objective et originale semble le plus souvent devoir ceder au "politiquement correct," le simple fait de revendiquer son appartenance a une culture en voie de disparition ou encore d'exprimer sa nostalgie d'un monde revolu passe pour la plus reactionnaire des attitudes et, pour le coup, devient meme passible de la censure. On l'a vu l'annee derniere, en France aussi bien qu'aux Etats-Unis, au moment de la publication de La Campagne de France de Renaud Camus vilipende par les journalistes de tous bords au point que l'editeur de La Campagne de France se vit contraint de retirer l'ouvrage des librairies sans autre forme de proces. On n'avait pas vu cela depuis Madame Bovary et Les Fleurs du mal. Dans un tel climat de suspicion et de haine, le defi de Wittmann etait donc courageux, et il convient de saluer le critique d'autant que nul n'est a l'abri des surprises. Ce n'est pas sans gene que l'on songe aux critiques persistants qui, depuis de longues annees, s'efforcent de sortir un Paul Morand du purgatoire lorsque surgissent soudain les pages inedites du journal intime que l'academicien ne voulait pas voir paraitre avant l'an 2000. Et pour cause, l'auteur s'y revele le plus detestable des individus: tour a tour misogyne, homophobe, antisemite. Nous ne souhaitons rien de tel a Jean-Michel Wittmann. D'ailleurs ce dernier a pris les devants puisque son essai, au lieu d'ignorer la question controversee du nationalisme, de la doctrine de l'enracinement et du rejet de l'autre, propose precisement de l'analyser dans le menu detail en tant que manifestation tardive de la question de l'unite psychologique, ethique et ideologique de l'individu a la fin du dixneuvieme siecle (toute la discussion par Wittmann des manifestations physiques de la crise, du danger de corruption du corps, est passionnante), de ce culte du moi qui avait valu a Barres tous les honneurs y compris l'adhesion de Gide et des surrealistes. A ce titre, le travail de Wittmann (de meme que son precedent ouvrage consacre aux oeuvres symbolistes de Gide) contribue de maniere originale aux etudes consacrees a la decadence ou les noms de Huysmans, de Lorrain et d'Oscar Wilde reviennent le plus souvent. A travers une brillante lecture detaillee des themes, des structures, des lieux et des motifs communs aux romans de la periode du culte du moi et a ceux appartenant au cycle de l'engagement nationaliste, Jean-Michel Wittmann reussit a nous faire comprendre ce qu'un demi-siecle de critiques trop presses et approximatifs avait fini par obscurcir. Le nationalisme de Barres, son ennui lancinant et sa quete egotiste, l'attachement a la terre natale et la "hantise" de l'autre, tout cela n'a rien a voir avec cette haine et cette xenophobie auxquelles on a le plus souvent tendance malheureusement, sans se soucier d'y aller voir, a associer son oeuvre. Le merite de l'essai de Wittmann consiste a nous faire prendre conscience du fait que l'on ne peut comprendre grand chose a Barres et a l'oeuvre de Barres -- de meme que, un siecle plus tard, l'on ne comprend guere davantage Renaud Camus et l'importance de l'oeuvre de ce dernier -- tant que l'on persiste a interpreter ce qui n'est qu'une forme exaltee, et exacerbee certes, de nostalgie du passe et d'inquietude vis-a-vis de l'avenir comme une manifestation de haine et de rejet de l'autre et de la societe moderne. A un siecle d'intervalle, alors que l'Europe est a nouveau dans une phase de transition et donc d'incertitude, l'oeuvre de Barres nous permet de mieux comprendre les prises de positions originales de certains ecrivains et intellectuels contemporains tels que Renaud Camus et Alain Finkielkraut. L'autre merite de Jean-Michel Wittmann est d'avoir su resister aux sirenes des theories en vogue et des critiques erigees souvent en doxa (les references a d'autres travaux ne prennent jamais le pas sur l'analyse detaillee des romans de Barres) pour se consacrer aux textes et reveler aux lectrices et aux lecteurs ce que l'on ne soupconnait plus depuis longtemps, par faute d'avoir lu un auteur qui le merite pourtant. De ce point de vue, l'essai de Wittmann atteint son but: non seulement on peut lire Barres aujourd'hui mais il faut absolument le lire et le redecouvrir tel qu'il est vraiment. Cocteau, que l'on ne peut pourtant pas taxer de reactionnaire, n'avait peut-etre pas tort lorsqu'il parlait en 1942, c'est-a-dire en pleine periode de transition -- encore une et non des moindres --, de la force et de l'actualite de l'oeuvre de Barres. En depit de l'agacement qu'il eprouvait pour le personnage de Gide, Cocteau ne pouvait manquer de percevoir dans l'oeuvre de ce dernier ce qu'il louait justement dans celle de Barres: l'oeuvre de toute une vie, c'est-a-dire l'amelioration de soi non pas comme un but en soi, mais pour le benefice et l'amour de l'autre, d'un autre et, a travers celui-ci, de tous les autres -- quels qu'ils soient et d'ou qu'ils viennent -- et de la societe tout entiere. "Il s'agit pour l'egotiste, ecrit Jean-Michel Wittmann, de mourir a soi-meme pour devenir Dieu." Le projet vaut bien qu'on aille y voir de plus pres.

Frederic Canovas, Arizona State University
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Author:Canovas, Frederic
Publication:Nineteenth-Century French Studies
Article Type:Book Review
Date:Sep 22, 2001
Words:1265
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