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Balises pour une lecture croisee des textes de Luhmann sur la religion.

Niklas Luhmann, A System Theory of Religion. Stanford: Stanford University Press, 2013, 303 pages avec index.

Le propos de cet ouvrage, ecrit dans les annees 1990, conserve son actualite pour nos societes consommatrices de medias sociaux : Luhmann nous invite a envisager les manifestations du religieux comme des phenomenes de communication. Il s'agit d'un texte posthume, publie en allemand en 2000 sous la direction d'Andre Kieserling et maintenant accessible en anglais. Le manuscrit n'avait pas necessairement atteint une forme achevee et Luhmann n'a laisse aucune indication permettant de confirmer qu'il en aurait accepte la publication. Le lecteur--surtout s'il s'agit la de son premier contact avec la pensee de Luhmann--peut s'attendre a rencontrer quelques irritants au fil des pages.

Les carences de l'ouvrage n'ont pas manque d'attirer l'attention des commentateurs des la publication en allemand (notamment Beyer, 2001; Laermans et Verschraegen, 2001). Il serait peu utile de repeter le meme exercice a l'occasion de la publication en anglais. Le parcours que propose le livre etant peu balise, ce compte rendu veut plutot proposer un accompagnement et indiquer au lecteur dans quels textes de Luhmann (en francais ou en anglais) il pourra trouver un developpement plus acheve des notions theoriques parfois deroutantes qui surgissent en cascade d'un chapitre a l'autre. La frequentation assidue des textes n'estelle pas une demarche que plusieurs grandes traditions religieuses nous ont appris a valoriser?

Les textes de Luhmann traduits en francais sont peu nombreux (voir Ferrarese, p. 265). Ils seront mis a profit aussi souvent que possible, en adoptant le vocabulaire qu'ont propose jusqu'ici les traducteurs, meme si des variantes apparaissent pour un meme concept. Par exemple, pour designer les systemes qui produisent du sens, on parlera de systemes de sens, de systemes constitutifs de sens ou de systemes constituant du sens. Quant a l'usage du mot << media >>, Luhmann a lui-meme explique dans une note qu'il en propose une conception << personnelle purement fonctionnelle >> (2010, p. 208, note 40). Les choix faits par les traducteurs etant multiples a cet egard, je m'en tiendrai ici au couple medium/forme, a la << re-entry >> et aux medias de communication generalises.

Des questions inedites pour une observation sociologique du religieux

Lors de la parution d'autres textes portant sur les systemes religieux (1984 ; 1985 ; 1989, chap. 14) on avait reproche a Luhmann de se referer presque exclusivement aux systemes religieux qui se sont constitues dans le contexte de la chretiente. A System Theory of Religion nous donne maintenant acces a des observations qui couvrent une plus grande diversite de traditions religieuses, souvent meme en retracant l'evolution d'un concept au cours de l'histoire de ces traditions.

Du premier au dernier des neuf chapitres, la demarche est balisee par des questions qui reviennent avec insistance. La premiere phrase du livre est d'ailleurs une question : << Comment arrive-t-on a identifier que certaines manifestations du social constituent une religion ? >> (p. 1, notre traduction). D'un chapitre a l'autre, Luhmann indique d'autres questions que voudra se poser une sociologie qui se positionne, de l'exterieur, en tant qu'observatrice de la religion (p. 111). La sociologie et la religion gagneront-elles quelque chose a examiner de telles questions ? Moins de naivete, repond Luhmann, tout en reconnaissant que cela n'empechera pas les derives attribuables a la nostalgie ou au fanatisme (p. 258).

Des le premier chapitre, Luhmann prend ses distances par rapport a la sociologie des religions dans sa forme classique, notamment telle que la pratiquaient Durkheim, Simmel ou Weber (p. 2-4). Plutot que de rechercher ce qui fait << l'essence >> d'une religion (p. 6, 232), il demande a la sociologie de prendre comme objets d'etude les descriptions d'ellememe que propose la religion. Le dernier chapitre de l'ouvrage porte d'ailleurs sur la capacite d'<< auto-description >> des systemes religieux.

Les systemes religieux sont des systemes de sens. Ils constituent le sens a partir de leurs seules operations, qui sont des evenements de communication. Pour assurer un meilleur succes a leurs operations de communication, ils les conditionnent avec des codes binaires et des formules de repli strategique en situation de contingence. Les systemes religieux sont aussi des lieux oU emergent des processus evolutifs. Voila ce que nous serons amenes a considerer dans notre parcours a travers l'ouvrage.

Des systemes qui produisent des evenements de sens

Dans le titre du premier chapitre, la religion nous est presentee comme l'une des << formes >> que revet le sens (1. Religion as a Form of Meaning). Le mot forme est ici synonyme de distinction. Des la deuxieme page, Luhmann le souligne et il indique comment sa demarche s'ecarte de celle de Durkheim. Durkheim, dit-il, commencait lui-aussi par poser une distinction : il distinguait entre ce qui est sacre et ce qui ne l'est pas. Mais la distinction en tant que forme n'a pas retenu son attention ; sa demarche l'a plutot amene a examiner le domaine du sacre pour y reperer les formes specifiques que peut prendre le religieux (p. 2). Chez Luhmann, au contraire, tout est distinction, en tant que forme. Une forme qui delimite ... mais qui demeure inseparable de ce qu'elle ne delimite pas. Les formes rendent visible une tension entre ce qui est marque et ce qui reste non marque ; c'est ce qui en fait, pour Luhmann, un outil conceptuel majeur. Ce n'est pas le seul element au sujet duquel les deux theoriciens du social adoptent des positions divergentes. Luhmann le signale aussi a l'egard de l'integration sociale et de la moralite (p. 219). On se rappellera ici que c'est Luhmann qui, en 1977, a redige l'introduction qui accompagnait la traduction en allemand de l'ouvrage de Durkheim, De la division du travail social. Ce texte, traduit en anglais, est devenu le premier chapitre de l'ouvrage de Luhmann intitule The Differentiation of Society (1982; chapitre 1. Durkheim on Morality and the Division of Labor).

L'outil conceptuel que propose Luhmann est une notion qui comporte deux versants : la oU il y a une forme, il y a aussi un medium. Et les deux sont indissociables (p. 91). On peut penser ici a l'empreinte d'un pied dans le sable (2002, p. 175); on comprend alors plus facilement que medium et forme sont a la fois differents et identiques, qu'ils constituent une unite.

Des le premier chapitre, ce mode d'operation qui procede en marquant quelque chose comme une forme pour le distinguer de ce qui reste non marque nous est brievement explique a la section III (p. 15-17). Luhmann accorde une grande importance a ce qu'il considere comme un << puzzling process >> (p. 15) : la capacite qu'ont les systemes de sens de reintroduire une forme (le marque), dans ce qui a ete precedemment constitue par la distinction entre le marque et le non-marque. Je vois la un phenomene de << passe et repasse >> : passer une frontiere et traverser de nouveau une frontiere, c'est a la fois poser le meme geste et vivre une experience differente. Cette operation de << re-entry >> ainsi que le couple medium/forme sont des incontournables dans la theorie de Luhmann. Ces concepts, qu'il a empruntes au mathematicien britannique George Spencer-Brown (p. 87, 98), risquent de derouter le lecteur car les explications sont minces comparativement a ce qu'on peut lire dans d'autres ouvrages de Luhmann (par exemple 2000a, chapitre 3). D'ailleurs, suite a la parution de l'ouvrage en allemand, le commentaire de Laersman et Verschaegen consacre toute une section (2001, p. 12-14) a l'application des notions de forme et de << re-entry >> aux operations des systemes religieux et en signale le caractere << enigmatique >>.

Le sens nous est presente comme un medium. Le sens est universel et echappe a la negation (<< non-negatable >> p. 8, 93; nier qu'il y ait du sens c'est aussi une operation qui fait sens, qui releve de la notion de sens et nous y rattache ; voir a ce sujet 2000a, p. 34 et 139). Constituer du sens, religieux ou autre, est un evenement sans permanence : les formes s'evanouissent aussitot distinguees. Chaque distinction doit cependant se connecter a la precedente pour que le systeme de sens continue de s'autoproduire. La capacite du medium de se preter a l'emergence d'autres formes est inepuisable : le monde ne retrecit pas a mesure que les systemes de sens procedent a des operations de distinction.

La sociologie du phenomene religieux que propose Luhmann s'interesse aux religions en en tant que systemes de sens (meaning systems, p. 233 ; meaning-processing systems, p. 24). On regrette ici que sa classification des systemes de sens en deux categories, les systemes psychiques et les systemes sociaux, ne fasse pas l'objet d'une presentation plus formelle (comme il l'avait fait, par exemple, dans 1990a, p. 23-24). Dans le premier chapitre, Luhmann se contente d'identifier ces systemes au debut de la section II (p. 7), sans preciser que dans le cas des systemes psychiques, les operations sont des evenements conscients, alors que les operations des systemes sociaux sont des communications. On le comprend neanmoins a la lecture des pages suivantes (p. 9-10).

Les systemes psychiques en arrivent a constituer le sens en connectant l'un a l'autre des evenements conscients qui se referent a d'autres evenements conscients; les systemes sociaux constituent le sens en connectant l'une a l'autre des communications que se referent a d'autres communications. D'amples developpements a ce sujet sont accessibles ailleurs dans l'oeuvre de Luhmann (par exemple, 2013, chap. 5; 2010, p. 36; 2012, p. 22-23), mais on deplore qu'ils n'aient pas ete tout au moins rapidement evoques.

Le systeme n'a pas a decouvrir un contenu predetermine qui serait << le >> contenu qui fait sens. C'est plutot lui qui << constitue >> le sens--comme le proposait deja la phenomenologie husserlienne (1990a, p. 25)--en choisissant d'actualiser une operation, alors que d'autres seraient aussi possibles. La notion de sens designe, pour Luhmann, ce traitement ininterrompu de la difference entre actualite et potentialite. Il repete, du premier aux derniers chapitres (p. 10, 185), qu'il definit le sens comme << une unite constituee par la difference entre actualite et virtualite >>. Une pensee ou une communication se constitue comme evenement de sens parce qu'elle actualise une possibilite parmi d'autres, tout en renvoyant a d'autres possibilites de penser ou de communiquer.

Si la religion est l'une des formes que revet le sens, c'est dans les operations des systemes de communications et non dans celles des systemes psychiques que Luhmann voudra observer comment sont distinguees des formes qui produisent du sens. Il n'aborde que brievement la production du sens par les systemes psychiques, a la section VII du chapitre 1 (p. 25), et y revient a la section XI du chapitre 2 (p. 78-80). On regrette de ne pas avoir acces ici a un court rappel des idees exposees dans Luhmann 2002, au chapitre 8 intitule << How Can the Mind Participate in Communication? >>. Luhmann se contente d'expliquer qu'il est hors de question de << reduire la religion a un phenomene attribuable a la conscience >> (p. 5). Selon lui, une theorie sociologique des religions doit plutot se centrer sur les systemes de communications. Il precise rapidement que la demarche qui inspire l'ouvrage est axee sur l'observation des systemes qui produisent des communications a caractere religieux et non pas des perceptions ou des pensees conscientes a caractere religieux : << Quand on se donne comme point de depart des systemes sociaux (et non pas des etres humains bien reels), c'est la communication qui est, et qui demeure constamment, l'operation premiere. Dans ce cas, le chercheur peut aussi s'abstenir de chercher a savoir ce qui se passe au plan psychique. Les processus psychiques qui s'actualisent et qui veulent devenir pertinents pour la communication doivent, quels qu'ils soient, faire en sorte d'etre discernes en tant que communications. >> (p. 27, notre traduction)

Notons que dans son commentaire sur la version originale en allemand, Beyer (2001) s'est particulierement attache a retracer comment Luhmann, dans A Systems Theory of Religion, reformule la religion en tant que communication.

Coder les evenements de communication selon le scheme binaire immanence/transcendance

Le systeme ne peut sortir de lui-meme pour mener des operations dans son environnement. La notion de << re-entry >>, evoquee precedemment, permet cependant au systeme de reintroduire << au-dedans >> la distinction systeme/environnement (p. 99, 247). Le systeme marque ainsi une << frontiere interieure >> (p. 155-156); il se donne acces a un << environnement interieur >> (2010, p. 56). Il y a alors pour lui un redoublement du reel (p. 43, 45, 55-56, 224; voir aussi Luhmann 2000b, chap. 1. Differentiation as a Doubling of Reality); c'est la une caracteristique majeure du processus de differentiation.

La differentiation permet a un systeme de sens de reconstruire a l'interieur de ses frontieres une difference systeme/environnement. Lorsque le systeme oriente ce processus de differentiation << dans la perspective de problemes specifiques qui devront des lors etre resolus dans le cadre de chaque systeme fonctionnel correspondant >>, on parlera de differentiation fonctionnelle (1999, p. 43-56). Selon Ferrarese, la theorie de la differentiation fonctionnelle des systemes sociaux developpee par Luhmann << deplace le modele de differentiation presente par Weber >> (2007, p. 46). La theorie de Luhmann permet d'observer comment les evenements de communication ont fait en sorte que se differencient progressivement plusieurs systemes fonctionnels, qui s'autoproduisent constamment en conditionnant leurs operations de communication de maniere a remplir une fonction precise. Mentionnons entre autres : le politique, qui permet au pouvoir de se reproduire en conditionnant ses communications selon le code legitime/non-legitime; l'economie, qui permet a l'argent de se reproduire en conditionnant ses communications selon le code paiement/non-paiement; le droit, qui permet au legal de se reproduire en conditionnant ses communications selon le code schema legal/illegal; la science, qui permet a la verite de se reproduire en conditionnant ses communications selon le code vrai/non-vrai. Dans le cas des communications a caractere religieux, le conditionnement des distinctions effectuees par le systeme se ferait selon le code immanence/ transcendance (p. 53).

La differentiation fonctionnelle est un processus evolutif ; nous decrirons plus loin les trois composantes d'un processus evolutif. Pour le moment, notons que les schematismes binaires se constituent euxaussi selon des processus evolutifs (voir l'exemple du pouvoir dans Luhmann 2010b, chap. 3). Luhmann retrace le processus evolutif de conditionnement binaire des communications a sens religieux en prenant des exemples dans diverses traditions religieuses (p. 56-63). Il explique aussi que l'evolution du processus de differentiation d'un systeme au cours de son histoire a une influence sur l'evolution du code qu'il utilise pour conditionner ses operations de distinction (p. 51-53). La discussion du code immanent/transcendant est enrichie par des considerations additionnelles au chapitre suivant (p. 87-89), qui porte sur la fonction de la religion. On regrette alors que ces elements n'aient pas ete mis a contribution plus tot.

Le code binaire presente une autre caracteristique. Grace a lui, le systeme de sens peut en arriver a mener ses operations sur les deux versants de la distinction (p. 143 ; voir aussi 2000a, p. 66). C'est la un phenomene que l'on peut observer dans les systemes de communications religieuses (p. 63). Avec le code immanent/transcendant, la constitution du sens prend alors, paradoxalement, la forme d'une operation immanente de << re-entry >> qui est menee a partir de la transcendance, alors meme que la transcendance est censee designer ce qui echappe a toute operation et a toute distinction (p. 63).

Plus loin, Luhmann reprend l'examen du code immanence/ transcendance en envisageant l'hypothese que la position de transcendance soit reservee a Dieu (p. 75), ou encore que l'experience de l'individu soit transcendance (p. 77). Une telle inversion des positions vient << revolutionner >>, dit-il, le code qui caracterise les operations de communication des systemes religieux (p. 78).

Quelle est la fonction specifique de la religion ? Du code on passe a la fonction, avec le chapitre 3, oU devrait se trouver la reponse. Elle y est, mais bien cachee. Elle est formulee en termes plus clair a la section V du chapitre 7 sur l'evolution des religions et a la section IV du dernier chapitre. La religion deconstruit les paradoxes qui surgissent inevitablement quand un systeme producteur de sens a recours au langage pour exprimer le code qui lui sert a conditionner ses distinctions. La religion n'est pas, en soi, responsable du sens, ecrit Luhmann, mais c'est la religion qui fournit un nouveau fondement pour la constitution du sens lorsqu'au detour de la communication surgit un paradoxe (p. 98). Les operations d'un systeme religieux le placent dans une position paradoxale : elles ont pour fonction de communiquer une reference a la transcendance a partir d'operations qui ne peuvent, en elles-memes, etre transcendantes (p. 196).

Notons que Luhmann termine le chapitre 3 en abordant un theme plus facile d'acces. Il examine la position qui veut que la religion ait perdu sa fonction (p. 102-104). On y trouve des considerations qui ont conserve toute leur pertinence meme si Luhmann y decrit ce qu'il observe dans les annees 1990.

Dieu, en tant que formule de repli strategique

Le titre du quatrieme chapitre place << Dieu >> dans une position qui peut surprendre : on fait appel a lui en tant que << formule >>, pour aborder des problemes de contingence (4. The Contingency Formula << God >>). Cette notion de << formule de contingence >> apparait aussi dans les textes de Luhmann portant sur l'economie, la politique et le droit. Il s'agit d'une formule interne (p. 105) qui permet aux operations de communication du systeme d'indiquer que des distinctions sont interdependantes au lieu d'etre purement contingentes. Pour decrire ce processus auxquels les systemes de sens peuvent recourir pour faire face a la contingence, Luhmann ecrit : << they flow back into themselves (1984, p. 55). Je vois la un repli strategique. Pour le systeme economique, la formule de contingence est la rarete ; pour le systeme politique, c'est la legitimite ; pour le systeme juridique, c'est la justice (2012, p. 282; 1984, p. 18; 1982, p. 313). La formule de contingence permet un repli strategique : lorsque le systeme economique invoque la rarete, il n'y a plus contingence pure : les couts evoluent en fonction de la rarete. Lorsque le systeme politique invoque la legitimite, le pouvoir justifie ses decisions en les disant fondees sur des valeurs qui sont censees maintenir leur legitimite. Lorsque le systeme juridique invoque la justice, les lois evoluent en fonction de ce qui est considere juste a ce moment-la de l'evolution d'une societe (p. 106).

La formule de repli strategique qu'utilisent les religions pour se soustraire a la contingence serait la notion de Dieu. Un systeme religieux peut, par exemple, faire valoir une interdependance entre la nature, consideree comme ce qu'il y a de plus immanent et imparfait, et un Dieucreateur qui ne peut etre que transcendant et parfait. La communication sur l'immanence peut ainsi se connecter a une communication sur la perfection et continuer de produire du sens malgre le paradoxe (voir 1981, p. 1000). Pour la tradition religieuse chretienne, on trouve de plus amples developpements au sujet d'un tel repli strategique dans Luhmann, 1984 (p. 52-56), un texte qui est la traduction en anglais du chapitre 2 du premier ouvrage majeur sur la religion publie en allemand par Luhmann, en 1977.

Notons que Luhmann examine aussi dans ce chapitre ce qui se passe lorsqu'un systeme religieux donne a Dieu la position de l'observateur du systeme de communications (p. 116-117 ; 129-130), ou encore la position du sacro-saint qui se derobe a toute operation de communication (p. 120).

Le sens est une conquete liee a un processus evolutif

Le sens est une conquete de l'evolution, selon Luhmann (2010a, p. 114). Il n'est donc pas surprenant que les derniers chapitres du livre A Systems Theory of Religion examinent les processus evolutifs qui menent a une differentiation fonctionnelle des communications dans les systemes religieux (chapitre 5), a l'emergence des organisations religieuses (chapitre 6), a la secularisation (chapitre 8), a l'auto-description de la religion (chapitre 9) et, bien sur, a l'evolution meme de la religion (chapitre 7).

Les trois composantes d'un processus evolutif, soit : la variation, la selection et la restabilisation (p. 151), sont presentees au lecteur a la section IV du chapitre 5 sur la differentiation des communications dans les systemes religieux, soit bien avant le chapitre 7 sur l'evolution de la religion. C'est aussi au chapitre 5 qu'est nomme l'un des << succes >> (2012, p. 121) des processus evolutifs, une autre << conquete de l'evolution >> (2010a, p. 211) : les medias de communication symboliquement generalises. Luhmann explique ailleurs : << Par medias de communication, il faut donc comprendre un dispositif qui s'ajoute au langage, notamment un code de symboles generalises qui guide la transmission d'operations de selection. >> (2010b, p. 9; voir aussi Luhmann, 2010, p. 208-212 et 1977).

Ces medias de communication sont eux-memes une distinction par rapport au medium le plus universel qu'est le sens (p. 93). Les medias de communication symboliquement generalises sont : le pouvoir, pour le systeme politique ; l'argent, pour le systeme economique ; la verite, pour la science. Pour les religions chretiennes, ce serait la foi (p. 146). Luhmann observe egalement que d'autres << complexes semantiques >> (p. 147) peuvent servir de medias symboliquement generalises pour des systemes religieux. Ces codes de symboles generalises ont un effet motivant pour la poursuite de la communication. Le succes des processus evolutifs s'en trouve facilite (1990b, p. 31)

Les organisations sont presentees au chapitre 6 ; elles se pretent elles aussi a l'observation des processus evolutifs. Les operations de distinction de ces systemes de communications prennent la forme d'une decision. Luhmann explique ailleurs que le concept d'organisation << designe un type particulier de formation des systemes sociaux dans lesquels on peut entrer au moyen de decisions et desquels on peut a nouveau sortir par d'autres decisions. >> (1999, p. 58; voir aussi 2010a, p. 37)

Lors d'une entrevue, Luhmann avait reussi a exprimer en termes tres simples la difference entre une organisation et un systeme fonctionnel : << les systemes fonctionnels sont programmes pour l'inclusion de la population. Tous les citoyens sont sujets de droit, tous devraient posseder quelque argent pour se nourrir, tous peuvent s'engager politiquement, frequenter l'ecole et ainsi de suite. En revanche, les organisations sont orientees vers l'exclusion. Sauf ceux qui en font formellement partie, personne n'appartient a l'organisation. La logique de l'inclusion et celle de l'exclusion sont permutees lorsque l'on passe de la societe a l'organisation.>> (1996, p. 12)

Luhmann signale le danger d'incompatibilite entre le code immanence/transcendance et le code inclusion/exclusion qu'utilisent les organisations pour conditionner leurs operations (p. 173, 179). Il examine aussi, a la section VI du chapitre, les processus de reforme dans les organisations religieuses. Parmi les systemes religieux, ceux qui utilisent la foi comme medium de communication symboliquement generalise peuvent se retrouver dans une position paradoxale en tant qu'organisations lorsqu'une reforme traite les questions de foi comme des decisions (p. 176). Les decisions--qui sont des distinctions contingents--sont alors placees en position de pretendre a l'infaillibilite.

Apres l'examen de ces divers processus evolutifs on passe, au chapitre 7, a la notion meme d'une evolution de la religion. Luhmann reprend a la section II chacune des trois composantes du processus : selection, variation, restabilisation, pour en donner des exemples dans differentes traditions religieuses. L'evolution du lien entre religion et moralite sert lui aussi d'exemple a la section III.

L'emergence de ce qu'il est maintenant convenu d'appeler les grandes religions du monde compte, selon Luhmann, parmi les plus importants resultats de l'evolution de la religion (p. 199). L'evolution s'est faite de telle sorte que ces grandes religions ne se sont pas integrees en un seul et unique systeme de communications a caractere religieux, partageant les memes themes ou les memes formes d'expression. Le resultat observe est plutot que ces grandes religions du monde se distinguent des autres systemes religieux qui produisent des communications en se rendant accessibles a tous, sans poser de restrictions liees a l'origine ethnique, a l'appartenance a une nation ou a l'occupation du territoire (Luhmann signale que le judaisme et le shintoisme constituent des exceptions a cet egard). La trajectoire historiques des religions n'annoncait pas de facon evidente qu'on en viendrait a ce resultat.

Le concept de secularisation, abondamment documente en sociologie depuis Auguste Comte, est repris par Luhmann au chapitre 8. Il s'applique alors a en << faire disparaitre >> la formulation classique (p. 223) en le redefinissant a partir de la theorie de la forme (p. 203-204). La religion etant une forme parmi d'autres, la secularisation a un effet de provocation : la religion, en tant que systeme de communications, est en quelque sorte sommee de s'auto-decrire (p. 205). A mesure que les processus evolutifs s'expriment sous la forme d'une differenciation accrue des systemes de sens, la religion se voit en quelque sorte depossedee du monde par les autres systemes fonctionnels, qui communiquent maintenant sans elle en matiere de politique, d'economie, de droit, de science, d'education ou d'expression artistique.

La theologie, pour sa part, est confrontee a diverses sciences des religions qui observent la religion comme un domaine partiel a l'interieur d'une culture (p. 225). Les divers systemes fonctionnels peuvent des lors traiter les communications des divers systemes religieux comme une contingence, une option parmi d'autres (p. 226). Malgre l'ironie que l'on devine derriere la metaphore qu'il emploie a ce sujet, Luhmann considere qu'il serait premature d'annoncer que les comparaisons culturelles vont affaiblir les systemes religieux dans la societe moderne (p. 227).

Comment la religion decrit-elle la religion ? C'est sur ce theme que se termine l'ouvrage. La section III de ce dernier chapitre nous ramene a la production du sens, la religion s'etant souvent auto-decrite comme une reponse a une quete de sens pour les etres humains (p. 247).

Plusieurs grandes religions se distinguent maintenant les unes par rapport aux autres de facon bien marquee, en meme temps que foisonnent les sectes, cultes et mouvements de courte duree. Cependant--et c'est la un element particulierement significatif selon Luhmann--les communications dans les systemes religieux ne semblent pas s'orienter vers une generalisation des distinctions qui menerait a l'emergence d'une seule religion pour une societe globale (p. 248). Au contraire, Luhmann envisage un accroissement de cette diversite des religions (p. 251) chacune produisant son auto-description, sans visee d'integration. Cela peut surprendre quand on observe les processus de centralisation a l'oeuvre dans des systemes fonctionnels comme la science, le systeme juridique ou le systeme economique (p. 252). A cet egard, ce que l'on observe dans le cas des religions se rapprocherait plus de ce qui se passe pour le systeme politique. Le dernier chapitre du livre sur l'autodescription des systemes religieux gagnerait probablement a etre lu en parallele avec le texte intitule << L'Etat et la politique >> (1999, p. 77-113), qui porte sur l'auto-description du systeme politique.

A Systems Theory of Religion examine le phenomene religieux en se servant d'outils conceptuels qui ne sont pas d'usage courant en sciences des religions ou en theologie. L'ouvrage saura-t-il interesser suffisamment les chercheurs pour que ces outils continuent d'etre mis a l'epreuve ? Il faut le souhaiter et c'est la raison pour laquelle ce compte rendu insiste sur les references susceptibles d'eclairer les concepts abruptement proposes au lecteur au fil des chapitres.

La constitution du sens dans les systemes de communications recoit avec Luhmann un encadrement theorique qui favorise l'interdisciplinarite. Sa theorie des systemes de sens, bien qu'elle se situe dans la mouvance de la phenomenologie husserlienne, s'affranchit des cloisonnements disciplinaires. L'etude du sens s'ouvre ainsi a des contributions scientifiques qui, il faut l'esperer, deborderont les decoupages traditionnels. On peut souhaiter, entre autres, un rapprochement avec les recherches en sciences cognitives qui s'interessent aux mecanismes de l'attention ou au caractere indirect de l'influence des processus conscients sur le comportement humain.

La theorie des systemes de sens que propose Luhmann ouvre des pistes qui peuvent mener a une meilleure intelligibilite du phenomene religieux, tel qu'il s'offre a notre observation, au present. Et dans ce present, le religieux nous interpelle de facon pressante, sans egard aux frontieres disciplinaires.

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Diane Laflamme

Universite de Quebec a Montreal

Diane Laflamme, Ph.D., est professeure associee au Departement de sciences des religions de l'Universite du Quebec a Montreal. Elle est membre de divers groupes de recherche, dont le groupe de recherche sur la sociocybernetique de l'Association internationale de sociologie. Laflamme.diane@uqam.ca
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Title Annotation:A System Theory of Religion
Author:Laflamme, Diane
Publication:Canadian Journal of Sociology
Article Type:Book review
Date:Mar 22, 2013
Words:4887
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