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BENDA OU LA DISTANCE ENGAGEE.

Introduction

Dans l'histoire de l'engagement et du desengagement des intellectuels au vingtieme siecle, Julien Benda occupe une place a la fois centrale et paradoxale, qui a pu conduire a sa progressive marginalisation. Centrale parce que sa Trahison des clercs, parue en 1927, a ete l'un des essais les plus retentissants de la premiere moitie du siecle, qui a conduit, comme tous les livres importants, ses adversaires a se situer par rapport a lui (1). Paradoxale parce que son message semble contradictoire. Benda est celebre pour avoir soutenu que ceux qu'il appelle << les clercs >> ont renonce a leur vocation de retrait du monde et de veneration des valeurs eternelles de verite et de justice en cedant aux passions politiques et en prechant le realisme et le pragmatisme. Mais il l'est aussi pour avoir en apparence fait le contraire. Car apres avoir commence sa carriere litteraire comme dreyfusard et avoir ete un ami de Peguy et des Cahiers de la Quinzaine puis s'etre mis en retrait avec tous ceux qui pensaient que tout commence en mystique et finit en politique, il a pris place parmi les intellectuels antifascistes les plus engages a gauche des annees 1930, puis en devenant apres-guerre compagnon de route du Parti communiste. Le message de Benda est encore plus brouille quand on considere sa croisade contre l'esthetisme de son epoque dans son premier livre a succes, Belphegor en 1918, dont les tons maurassiens lui valurent la sympathie de l'Action francaise, puis, a vingt ans de distance, contre la litterature << pure >> incarnee par les surrealistes et Valery, dans La France byzantine (1945), qui contribuerent a le situer dans sa revendication du classicisme litteraire, au cote d'une certaine droite litteraire dont la NRF etait la representante attitree, alors meme qu'il incarnait aussi dans cette revue la gauche politique. Certes les annees 1930 ont ete le theatre de bien des revirements chez les intellectuels, mais Benda semble le parangon de la contradiction : voila un homme qu'on confondit dans les annees 1920 avec les maurassiens, dans les annees 1930 avec les socialistes, et dans les annees 1940 et 1950 avec les communistes. On l'accusa lui-meme de trahir la clericature dont il s'etait voulu le heraut et d'etre devenu, alors qu'il s'etait toujours considere comme un senex puer, tout simplement un adolescent gateux et irresponsable. Pour la responsabilite de l'ecrivain, on repassera, semblent nous dire les contemporains. Le jugement tres dur que passa sur lui un critique litteraire des annees 1950, Robert Champigny, semble avoir assez bien reflete l'idee des contemporains :
Que voulut etre Julien Benda ? Un clerc, mais qui est un clerc ? Le
savant, le specialiste, voila sans doute l'acception la plus normale du
terme. Mais Benda etait trop paresseux pour etre cela. Quand il parlait
des clercs, il lui arrivait de penser a certains philosophes. Mais il
etait trop impuissant pour etre cela. Il n'a peut-etre pas voulu, mais
il a essaye d'etre un esthete de l'intellect. Pour cela il vaut mieux,
comme M. Teste, ne rien publier. Mais Benda etait trop sur de lui-meme
pour ne pas vouloir etre lu, ou plus simplement etre vu. En se
choisissant comedien, il rata la clericature. Et il rata jusqu' a son
role quichottesque. Quand on s'affiche en champion de la logique, de
l'intellectualite, de la raison, de la clarte, il vaut mieux ne pas
etre arbitraire, irrationnel et ignorant. Au sortir du lycee Benda
devint vieillard et offrit, pendant un demi-siecle, sur la scene les
lettres francaises, deja riche en grotesques, le spectacle d'un
adolescent gateux. (2)


Benda semble encore plus difficile a saisir du point de vue de la sociologie des intellectuels et de la sociologie tout court. Issu d'une famille juive, republicaine et assimilee, de negociants aises d'origine belge installes en France sous Louis-Philippe, il echoue a Polytechnique mais integre Centrale, dont il demissionne << par haine du pratique >>, profitant d'un heritage pour mener une vie mi-studieuse mi-mondaine avant la guerre de 1914. Il incarne, a bien des egards, ce que l'on a appele le franco-judaisme. Il est de la meme generation a peu pres qu'Alfred Dreyfus, Bernard Lazare, Bergson, Durkheim, Proust, Halevy, Blum, ou Andre Spire, et il pourrait prendre place au sein de ceux que Pierre Birnbaum a appeles les << fous de la Republique (3) >>. Il les hait cependant, a des degres divers : il traite Bergson de << juif alexandrin >>, refuse le << judaisme larmoyant >> des dreyfusards et n'a jamais souscrit au sionisme d'un Spire. Louis-Albert Revah (4) soutient qu'il refoule son judaisme par quelque obscur processus freudien, mais son attitude ressemble souvent a cet egard a celle de Karl Kraus, qu'on a accuse aussi d'etre un juif antisemite, et on l'a aussi compare a Walter Rathenau (5). C'est pourtant lui qui essuiera, peut-etre plus que tout autre intellectuel juif, les insultes antisemites des intellectuels de droite des annees 1930 qui ne pouvaient pas supporter ses chroniques de la NRF : Jouhandeau, Drieu, Brasillach, Celine, Rebatet, etc. (6) Dans un contexte ou l'on est en train de redecouvrir le passe politique d'un apotre de l'effacement litteraire tel que Blanchot, il est peut-etre interessant de citer ce que ce dernier disait de Benda dans la feuille d'extreme droite de Maxence et Maulnier, L'insurge, en 1937, au sujet de La Jeunesse d'un clerc, paru en 1936 :
M. Benda eprouve un plaisir profond, inepuisable, a depeindre les Juifs
comme seuls les antisemites les plus intransigeants peuvent les
imaginer. Visiblement M. Benda serait content de provoquer quelques
pogroms dont, bien entendu, il serait exclu. Il n'est pas meme sur que
dans la pensee qu'il a de se rendre odieux il ne poursuive pas le
dessein d'attirer des ennuis a tout Israel et d'augmenter la violence
des haines dont sa race pourrait patir. Ce sont la des songes
voluptueux dans lesquels il trouve l'occasion d'oublier sa faiblesse de
penser et son impuissance a creer. [...] La preuve, c'est que ce
malheureux, apres tant d'efforts pour paraitre inhumain, desseche, <<
degenere >>, comme il dit lui-meme, brule ensuite de s'accorder
quelques avantages plus sensibles. (7)


Mais c'est le meme Benda qui fut interdit de publication par la NRF en 1940, et qui dut se refugier en zone Sud pendant toute la guerre, echappant a l'arrestation par la Milice seulement grace a l'aide des communistes. Reparu a la Liberation, il fut l'un des avocats les plus radicaux de l'epuration des ecrivains, et se rapprocha des communistes, qui Pinstrumentaliserent comme compagnon de route. Lui que Nizan traitait naguere de chien de garde et d'incarnation de l'idealisme bourgeois, s'en alla l'incarner improbablement aupres de Thorez et de Kanapa. Ce chantre d'un rationalisme desuet et cet adversaire des surrealistes autant que de Valery et de Gide, qui se moquait encore d'Aragon en 1945, devint ensuite l'un des piliers des Lettres francaises. On ne sait pas en fait ce pour quoi on l'a le plus hai. Pour ses positions litteraires ? Pour ses positions politiques ? Pour ce que l'on considerait comme ses reniements et ses propres trahisons ? Il en etait lui-meme parfaitement conscient, et prenait manifestement plaisir a jouer le role du vieux chnoque ronchon et rasoir, et a camper systematiquement a l'arriere-garde a une epoque ou tout le monde n'avait que l'avant-garde a la bouche (8). Mais a la difference de ceux qui prirent apres lui cette posture, comme Jean-Francois Revel, il n'eut pas la consolation de l'habit vert, que de toute facon il meprisait. Sa devise, qui etait etiam si omnes ego non, aurait pu etre aussi : << Viel Feind', viel Ehr' (9) >>.

Le resultat ne se fit pas attendre. Benda disparut a peu pres completement de la scene litteraire et intellectuelle durant toute la seconde moitie du vingtieme siecle. De lui aujourd'hui il ne reste plus qu'un slogan retentissant, celui de la trahison des clercs, qu'on utilise a tout va sans savoir ce qu'il voulait dire (10).

Le destin litteraire, philosophique et politique de Benda fut d'emblee, si l'on peut dire, mal engage, un peu comme s'il avait ete, a toutes les epoques de sa carriere, en porte-a-faux. Il me semble au contraire que Benda est un penseur tres coherent, tres engage non pas au sens politique du terme, mais au sens intellectuel, le seul qui lui semblait valoir la peine. Son refus constant, argumente, du bergsonisme, et sa defense d'un rationalisme sans nuances l'opposa a pratiquement a trois generations d'intellectuels francais. Son neo-classicisme litteraire, qu'on confondit avec celui de Maurras, etait en realite bien plus >proche de celui du Paulhan des Fleurs de Tarbes, dont il fut le mentor, et alla bien plus loin que ce dernier dans le sens de la defense de la raison en litterature. Et sa revendication de la posture de la verite et de la democratie liberale, loin de faire de lui une sorte d'attarde du dreyfusisme, place son heritage politique plutot du cote de penseurs comme Ortega y Gasset, Norberto Bobbio, ou Walter Lippman.

Je voudrais essayer ici de presenter la conception de l'engagement et de la responsabilite intellectuelle de Benda, et de montrer qu'elle n'est peut-etre pas aussi desuete qu'on le dit, en un temps ou la figure de l'intellectuel generaliste qu'il a incarnee nous est devenue plus ou moins inintelligible, et ou l'on nous explique que l'intellectuel ne peut etre que specifique, c'est-a-dire non universaliste - pour ne pas dire relativiste--, specialise, et plus soucieux de fustiger les pouvoirs que de fustiger l'erreur ou le sophisme (11).

Liberte et responsabilite

Bien que Benda soit un homme de lettres et un Kulturkritiker, et qu'il ait toujours refuse de s'auto-attribuer le titre de philosophe--dont de toutes facons personne parmi les philosophes professionnels ne daigna le gratifier --son oeuvre est, des ses origines, inspiree par les philosophes, et il a une theorie de l'engagement, c'est-a-dire une theorie de la liberte de la pensee et de l'action, qu'il a formulee a partir de sa lecture de Renouvier et de Ribot. On ne peut pas comprendre sa conception de la responsabilite des clercs si l'on ne la replace pas dans ce cadre.

Au premier il emprunte une conception neo-kantienne de la liberte comme autonomie et comme raison. Au second, une conception biologique et psychologique des passions. Les deux conceptions sont antagonistes. Ribot est un deterministe et un materialiste. Renouvier est un neo-kantien, qui defend sur la question de la liberte humaine la position incompatibiliste--le libre arbitre est incompatible avec le determinisme. C'est ce que Renouvier appelle, a la suite de Kant, un << dilemme de la metaphysique pure >>, l'une des antinomies irreductibles de la raison. Benda dans La Jeunesse d'un clerc nous dit que Renouvier fut sa bible et qu'il ne put jamais considerer la philosophie comme autre chose qu'un ensemble d'oppositions insolubles (12). D'un cote, Benda defend a la suite de Renouvier l'idee que la liberte du vouloir est une croyance non demontrable et primitive, a laquelle on ne peut pas souscrire sur la base d'un argument rationnel. De l'autre, Benda pense, comme le Ribot de la Psychologie des sentiments (13), que l'ame humaine est determinee par des facteurs exterieurs a l'intelligence, par des passions qui ont une origine biologique (14). La seconde tendance le conduira a defendre, dans Mon Premier Testament (1911), la these neo-spinoziste, neo-nietzscheenne et neo-paretienne selon laquelle << les idees sont adoptees non pas en tant qu'elles paraissent juste ou vraies, mais en tant qu'elles viennent a satisfaire le besoin qu'a le sujet pensant d'eprouver tel ou tel sentiment >>, et selon laquelle ce ne sont point les idees qui provoquent les sentiments, mais les sentiments qui provoquent les idees (15). Benda appliqua cette these a l'Affaire Dreyfus et a la genese de l'antisemitisme des son premier livre Dialogues a Byzance, et qui inspirera encore son analyse de ce qu'il appellera dans La Trahison des clercs le << perfectionnement >> des passions politiques et la maniere dont les clercs s'approprient ces passions. La premiere tendance renouvierienne conduira Benda a definir toujours la liberte au sens classique--cartesien--comme la capacite a exercer son libre arbitre sur la base du jugement et comme le pouvoir des contraires--la capacite a pouvoir faire autrement (16). Cette conception de la liberte est aux antipodes de celle de Bergson, le philosophe contre lequel Benda entra, depuis le debut de sa carriere, le plus constamment en resistance. Dans L'Essai sur les donnees immediates de la conscience, Bergson pretend defendre la realite psychologique de la liberte mais il attaque explicitement la conception traditionnelle de la liberte comme pouvoir d'actualiser des possibles existant anterieurement dans la conscience, et denonce cette << illusion de la possibilite >>. La liberte n'est pas la possibilite d'envisager deux lignes d'action et de faire le contraire de l'action qu'on accomplit en fait, mais elle est une actualisation de virtualites dans la duree. Comme le dit un recent commentateur de Bergson : << Chez Bergson, la liberte n'est pas une liberte d'action, c'est une liberte d'expression au sens ou un acte libre est d'abord un acte qui nous exprime, un acte par lequel s'expriment nos puissances de vie les plus profondes (17). >> Mais si la liberte est actualisation de puissances de vie qui existent deja en nous et que nous ne faisons qu'exprimer, en quoi est-ce de la liberte ? S'il n'y a plus de place pour un choix entre des options possibles, on voit mal comment le libre arbitre peut encore exister. La position de Bergson peut se laisser decrire bien plus comme une forme de compatibilisme que comme une forme de libertarianisme. Sartre, comme on va le voir, s'en souviendra.

Comment, sur la base de premisses philosophiques aussi classiques, Benda va-t-il aborder la question de la responsabilite des clercs, et en particulier des ecrivains ? Notoirement, la definition de la notion de << clerc >> que Benda a rendue celebre est tres plurivoque. Contrairement a ce que la majorite de ses lecteurs ont cru, le clerc selon Benda n'est pas celui qu'on a appele, depuis l'affaire Dreyfus, un << intellectuel >>, terme que Benda n'emploie quasiment jamais. Ce n'est pas chez lui une categorie sociologique, mais morale, designant, par un emprunt a Taine, ce qu'il appelle << une race morale >>. Benda nous dit dans La Trahison:
Je veux parler de cette classe d'hommes que j'appellerai les clercs, en
designant sous ce nom tous ceux dont l'activite, par essence, ne
poursuit pas de fins pratiques, mais qui, demandant leur joie a
l'exercice de l'art ou de la science ou de la speculation metaphysique,
bref a la possession d'un bien non temporel, disent en quelque maniere:
<< Mon royaume n'est pas de ce monde.>> [...] Je rappelle que je
regarde comme pouvant dire: << Mon royaume n'est pas de ce monde >>
tous ceux dont l'activite ne poursuit pas de fins pratiques: l'artiste,
le metaphysicien, le savant en tant qu'il trouve sa satisfaction dans
l'exercice de la science, non dans ses resultats. (18)


Cette definition negative recouvre en fait beaucoup de gens--du moine medieval au savant type Troisieme republique, du professeur de l'Universite humboldtienne ou du chercheur de ce qu'on appelait alors la Caisse nationale de recherche scientifique--mais surtout c'est une definition bien plus normative que descriptive. Peguy decrivit une fois son amitie pour Benda, amitie a bien des egards surprenante, en disant que ce qui les rapprochait est << qu'aucun d'eux n'avait part aux accroissements des puissances temporelles >> (19). La plupart des lecteurs de Benda comprendront qu'il assimile le clerc a un individu purement contemplatif, separe du monde et refusant toute compromission avec le temporel, a maniere, pour reprendre le titre d'un des livres de Benda, d'un regulier (20). Ils lui objecteront, comme Nizan, qu'il faut bien que ce clerc puisse nourrir son otium par une position de classe qui lui permette de ne pas travailler, et Benda revendiqua d'ailleurs cette position, refusant meme au clerc le statut de fonctionnaire de l'Etat. La question est bien celle de savoir comment de tels reguliers peuvent prendre place << dans le siecle >>. En premiere approximation, retenons seulement que le clerc selon Benda est un individu qui entre dans une certaine sorte de relation avec un univers << non pratique >>, << non temporel >>, et qui a une relation, pour employer la terminologie classique, cognitive avec cet univers. C'est quelqu'un qui connait et non pas quelqu'un qui agit. Qui connait quoi ? On a irresistiblement envie de dire, quand on lit Benda: des essences, des Idees platoniciennes, des << valeurs eternelles >>. Mais ce n'est pas le cas. Benda nous invite sans cesse a ne pas confondre les normes et les valeurs qui regissent le savoir, qui sont des << constantes de l'esprit humain (21) >> et les productions historiques du savoir. Le savant a pour but de connaitre la nature, qui est contingente. Ce qui est important pour Benda est que cette connaissance soit, ou soit basee sur, une forme de connaissance rationnelle, intellectuelle, et non pas sensible. Le clerc est celui dont l'activite est essentiellement cognitive, sans egard pour les consequences pratiques.

A partir de la, comment definir la responsabilite du clerc ? Benda semble etre le paradigme de ce que Weber appelle l'ethique de conviction par opposition a l'ethique de responsabilite. Mais cela n'interdit pas de considerer sa reponse a la question: a quelles conditions un sujet connaissant en general est-il libre et responsable ? En quoi une activite cognitive est-elle libre ou contrainte ? Plus generalement en quoi ceux dont le metier ou la vocation est de se consacrer a l'activite de connaissance--les savants, les enseignants, peut-etre les artistes selon une certaine conception de l'art--peuvent-ils etre libres ? La question se pose d'autant plus que la position de Benda semble paradoxale: d'un cote le clerc, s'il n'est qu'un serviteur des << valeurs eternelles >> ne semble avoir que la liberte de les contempler, mais de l'autre s'il doit les porter dans le siecle, il lui faut etre degage de ses liens avec toute institution et tout ordre superieur (22).

La conception renouvierienne de Benda dans le domaine cognitif est aux antipodes de celle de James et du pragmatisme philosophique. James parle d'une << volonte de croire >> et considere--tout comme Bergson--que toute connaissance doit, d'une maniere ou d'une autre, aboutir a l'action et etre controlee par l'action. Benda, comme la plupart des rationalistes, tient au contraire la croyance comme essentiellement passive. L'un des leitmotivs de sa critique de Bergson porte precisement sur le pragmatisme que ce dernier partage avec James, qui fait de la connaissance une forme d'action et assimile la verite au succes de nos actions. Il est donc clairement un passiviste quant a la croyance et la connaissance, et voit dans la philosophie de Bergson une tentative pour mettre de la liberte d'action la ou il n'y en a pas. Il s'ensuit que pour lui le savant n'est pas, en tant que savant et sujet connaissant, libre, ce qui ne veut pas dire qu'il soit entierement passif. La responsabilite du savant n'est pas dans le fait de connaitre. Mais la question de la valeur de la connaissance est differente de celle de savoir si l'on est libre de savoir ou pas. Contre Comte, Mach et les positivistes, et a l'instar de Renouvier, Benda refuse l'idee qu'on doit connaitre pour prevoir et agir. Il tient la connaissance comme une fin en soi, une valeur intrinseque. La verite et la connaissance sont des valeurs << clericales >> parce qu'elles sont << desinteressees >>, c'est-a-dire ne sont au service d'aucune autre fin qu'elles-memes. Ce sont des valeurs intrinseques, au sens que donnent a la meme epoque a cette notion Brentano, Scheler et Moore, que Benda ne connaissait pas, mais dont il retrouve les intuitions (il sera d'ailleurs considere par les membres du groupe de Bloomsbury comme l'un de leurs inspirateurs au meme titre que Moore) (23). Le fait qu'elles soient des valeurs implique qu'on doit les respecter et s'efforcer de les suivre. Si le savant, et le clerc en general, ne sont pas responsables de leurs connaissances, ils sont neanmoins responsables du respect qu'ils portent aux valeurs de la connaissance. C'est en cela qu'on peut les blamer ou les louer. C'est essentiellement le mepris de certains intellectuels pour les valeurs de la connaissance qui en fait aux yeux de Benda des << traitres >>.

Comment, finalement, envisager la responsabilite qui incombe a l'artiste, puisqu'il est defini lui aussi par Benda comme un clerc (et que Benda inclut parmi les valeurs clericales les valeurs esthetiques) ? Et parmi les artistes, la responsabilite qui incombe a l'ecrivain ? Ici Benda est tres clair. Il associe a la conception de l'art qu'il appelle << belphegorienne >> la these selon laquelle l'artiste et l'ecrivain sont entierement libres de produire des formes, et ne sont responsables que d'eux-memes et de leur propre sensibilite. Dans La France Byzantine, il vise regulierement la conception gidienne de la << disponibilite >> et il dit notamment, citant un passage du Systeme des Beaux-Arts d'Alain: << Un dogme de l'esthetique moderne... veut que la pensee de l'artiste ne ressortisse qu'a soi et tienne pour inferieure les elements qui ne viennent pas d'elle-meme. >> Une telle doctrine, nous dit-il, est dirigee contre l'intelligence, les elements de la pensee de l'artiste qui ne relevent pas de lui, comprenant certaines formes fondamentales de l'entendement heritees par l'individu et communes a toute l'espece sans lesquelles la pensee est impossible. Il voit la marque du romantisme, du devoir fait a l'ecrivain d'etre original et d'avoir le culte du nouveau, le refus d'avoir un autre langage que le sien propre. Pour Benda au contraire--comme pour Paulhan--la litterature doit respecter le sens commun. Elle ne doit pas s'opposer a l'intellect et elle est, elle aussi, une forme de connaissance, qui vise la verite au sens le plus banal du terme. En cela l'ecrivain est, tout comme le savant, contraint par le reel. C'est pourquoi Benda refuse la << litterature pure >> ou ce qu'il appelle le << litteraturisme >>, qui n'a le culte que de la forme et qui fait de l'ecrivain un etre exceptionnel, soumis a sa seule regle. Cela ne signifie pas que Benda ne reconnaisse pas que la creation artistique soit produite par un libre jeu des facultes et qu'elle ne soit pas << libre >>, mais il refuse l'esthetique romantique et post-mallarmeenne qu'il voit triompher partout, particulierement chez Valery, qui est sa bete noire litteraire au meme titre que Bergson est sa bete noire philosophique. En bref, le belphegorisme ou le byzantinisme sont des formes d'esthetisme, qui rejettent tout << etiage moral >> dans l'art et dans la litterature, et qui font des ecrivains des enfants, et pire, des caniches des dames de salon. Comme son amie Catherine Pozzi, il haissait Anna de Noailles et Colette (24).

Benda n'ignore pas que des ecrivains comme Valery revendiquaient, contre leurs confreres qui se melaient des affaires publiques (Valery ne manqua pas de s'opposer a ceux qui avaient choisi le camp de Dreyfus) le droit a une autre forme d'engagement, envers l'art et la pensee pure, independamment de tout appel a des ideaux moraux ou politiques. Mais il rend tres clair que cet engagement n'est ni la vraie vocation de la litterature, ni conforme a l'idee qu'il se fait de la responsabilite de l'ecrivain: << << Jamais Hugo, Lamartine ou Vigny, pour ne rien dire des grands classiques, n'ont envisage un probleme litteraire independamment de toute preoccupation morale ou philosophique (25). >>

Responsabilite et engagement

On pourrait pourtant penser que Benda n'aurait pas ete tres loin de Valery. Il semble de prime abord que la these de La Trahison des clercs soit celle du desengagement hautain des clercs de la politique au service du culte exclusif de l'esprit, et non pas de leur engagement dans la vie publique. Certes Benda se reclame, des ses debuts litteraires, de l'Affaire Dreyfus et du combat pour la revision du proces. Dans La Jeunesse d'un clerc il nous dit qu'il voit dans l'Affaire Dreyfus << le palladium de l'histoire >>, et aurait aime qu'il y eut << une affaire Dreyfus permanente >>. Mais il y fut lui-meme peu actif, mis a part ses articles parus dans la Revue blanche, les Dialogues a Byzance, jusqu'aux annees 1930 c'est-a-dire jusqu'a plus de 60 ans, ses activites politiques furent peu nombreuses. La plus consequente fut sa defense de l'union sacree dans Le Figaro, qu'il reunit en 1925 sous le titre Billets de Sirius, pour faire pendant au livre de Romain Rolland Au-dessus de la melee, qui defendait le pacifisme integral. L'ironie est que le message de La Trahison des clercs semble en fait a priori plus proche de celui de Romain Rolland, le pacifisme en moins. Presque tout le monde, a droite comme a gauche, comprit qu'il pronait l'abstinence et le retrait du politique, posture plus frequente a droite qu'a gauche. Tony Judt dans The Burden of Responsibility fait de La Trahison des clercs la critique la plus celebre de l'engagement intellectuel, accusant Benda de duplicite ou de naivete au regard de ses activites politiques ulterieures (26).

Si l'on attribue cette these du refus de l'engagement a Benda, et si l'on suppose qu'elle fut la sienne des ses debuts, on ne comprend pas pourquoi il est suppose incarner une des exemplaires les plus purs de ce que Gisele Sapiro a appele << l'intellectuel critique universaliste (27) >>, et pourquoi il a ete, pendant les annees 1930, le porte-parole de l'engagement de gauche au sein de la NRF. En realite, la these de Benda n'est nullement celle du non engagement ou du retrait du politique, comme il l'explique dans La Fin de l'eternel:
Le clerc ne manque nullement a sa fonction en paraissant sur la place
publique, s'il y parait pour y precher la religion du juste et du vrai
et s'il les preche ouvertement comme des valeurs non pratiques,
j'entends denuees de toute attention aux interets de l'egoisme, soit de
la nation, soit de la classe, en d'autres termes s'il y parait c'est
pour protester au nom d'un ideal, contre les passions realistes qui
sont la substance de la vie politique. (28)


Dans un article de 1935, << Le clerc et le politique >> (29), il explique qu'il ne manque pas a l'eternite qu'il exige du clerc en signant des manifestes et en defendant l'ideal de gauche. Il distingue deux composantes de la responsabilite politique de l'ecrivain:

(i) l'attitude de l'ecrivain en face des faits politiques, qui doit etre critique et inspiree uniquement par le souci de la verite. C'est celle a laquelle Barres a manque honteusement pendant l'affaire Dreyfus et qu'Anatole France a prise avec dignite (et bien que Benda ne le dise pas ici, c'est ce qu'il reproche a Gide, qui ne s'engagea que du bout des levres, et surtout a Valery, qui etait antidreyfusard)

(ii) son attitude face a des doctrines politiques, des mystiques politiques. Ici nulle necessite de respecter la verite, car une mystique n'a pas a etre vraie, mais seulement morale. Et Benda distingue alors nettement l'esprit de parti << moral >>, qu'il accepte, de l'esprit de parti politique, qu'il refuse. Il nous dit aussi qu'il ne faut pas confondre l'ideal de gauche et la pratique de gauche, ou de la politique de gauche.

On retrouve dans la seconde attitude la position renouvierienne de la liberte comme foi morale. Le clerc selon Benda est donc tout sauf un homme enferme dans sa cellule ou sa tour d'ivoire, meme s'il arrive souvent a Benda d'employer la rhetorique du monachisme. Pendant toutes les annees 1930, il ne cesse de signer des manifestes, il temoigne, il publie des articles, il assiste a des proces et participe a des actions militantes (30). Benda sera un journaliste prolifique jusqu'a la fin de sa vie (c'etait en fait son gagne-pain). Certains de ses livres, comme Billets de Sirius (1918) ou Supplement a de l'esprit de faction de Saint Evremont (1929), ou L'Esquisse d'une histoire des francais dans leur volonte d'etre une nation (1932), pamphlet contre la droite maurassienne (mais qui n'a rien perdu de son actualite quand on pense a la detestation ou le tient Mona Ozouf) (31) ou meme sa Grande epreuve des democraties (1940), sont des ouvrages de combat directement diriges vers un effet politique.

Mais il nous explique neanmoins que le clerc doit precher la justice et la verite sans se preoccuper des consequences (32). Dans la preface de l'edition de 1946 de La Trahison des clercs il dira:
Le clerc trahissait honteusement son devoir quand, a l'heure des
fascismes triomphants, il acceptait l'injuste parce qu'il etait << un
fait >>; mieux, se faisait le caudataire des philosophies les plus
meprisantes de toute idealite et le proclamait juste parce qu'il
incarnait ce qu'etait dans cet instant << la volonte de l'histoire >>.
La loi du clerc est, quand l'univers entier s'agenouille devant
l'injuste devenu maitre du monde, de rester debout et de lui opposer la
conscience humaine. Les images qu'on venere dans son institution sont
celles de Caton devant Cesar et du vicaire du Christ devant Napoleon.
(33)


Ici, il ne semble y avoir rien qui differe de la position de l'intellectuel republicain classique, a la Zola, a la Lucien Herr, a la Victor Basch ou a la Marc Bloch, meme si Benda fut certainement bien moins militant et moins efficace que ceux-la. Il n'y a rien non plus qui differe beaucoup de la position de Gide quand ce dernier publie Voyage au Congo ou il denonce les mefaits du colonialisme, ou son Retour d'URSS quand il denonce ceux du communisme.

Une question subsiste, qu'on ne peut manquer de soulever quand on considere la trame de ses engagements politiques. Quand il prend parti pour l'Union sacree en 1914, il se retrouve politiquement sur le meme bord que ses adversaires Barres et Maurras, et quand il defend les valeurs classiques en litterature il flirte avec les Riviere, Schlumberger ou Chardonne qui ne l'aimaient guere. Quand il critique le pacifisme de Romain Rolland, puis dans les annees 1930, celui d'Alain et de ses disciples, comme Simone Weil et Georges Canguilhem, et quand il s'oppose a Munich en 1938 et au pacte germano-sovietique en 1939, Benda se retrouve souvent sur des bords opposes a ceux des tenants de la mystique de gauche qu'il revere lui-meme. Quand il refuse de signer un manifeste en faveur des prisonniers politiques espagnols parce que celui-ci etait redige au nom de l'<< humanite >>, il choque les partisans des republicains et se voit soupconner de suivre les staliniens (34). Enfin, quand, apres la guerre, il rejoint les communistes et va jusqu'a approuver le proces Rajk, ne fait-il pas le grand ecart entre son culte des valeurs eternelles et sa politique concrete ? Comment peut-il a la fois s'opposer doctrinalement au communisme et l'accepter dans la pratique ? Comme on l'a souvent remarque, il ne semble pas y avoir une grande coherence entre ses ideaux et ses actions. Tony Judt, dans Un passe imparfait accuse Benda d'avoir change le sens du terme de << trahison >> apres la guerre quand il rejoint les communistes (35). En 1930, nous dit-il, la trahison consistait a ceder aux passions politiques en se detournant des valeurs eternelles de justice et de verite. Apres 1945, la trahison devient, toujours selon Judt, le fait de suivre les commandements de sa conscience au prix de cesser de suivre ses allies politiques. Judt nous dit aussi, dans The Burden of Responsibility que:
une fois que justice, verite et droits furent victimes d'une definition
ideologique pendant les annees 1930, la distinction de Benda entre le
point de vu depassionne du clerc non traitre et le point de vue
passionne du clerc traitre perdit son sens et en perdant tout point de
vue detache, comme le montre l'emergence de Benda comme compagnon de
route du PC, accusant ses adversaires sur les memes bases que celles
qu'il avait jadis utilisees contre le << relativisme >> de Maurras. (36)


Rien n'est a mon avis plus faux que ce jugement de Judt. Benda n'a jamais, des annees 1920 aux annees 1940, change de position. Son accord avec les communistes porte exclusivement sur la politique, et peut varier d'une epoque a une autre. Il n'implique aucune acceptation de la doctrine du materialisme dialectique et aucun renoncement a sa conception liberale de la democratie (37). Il ne cessera de denoncer le pragmatisme des marxistes, y compris quand fut leur compagnon de route. Il n'accuse jamais ses confreres intellectuels de trahir politiquement et il ne brandit jamais les ideaux de justice et de verite au nom du communisme. Judt a raison de dire que les marxistes--et parmi eux Benda eut affaire notamment a Nizan et a Guehenno (38)--consideraient comme des ideaux creux ceux de la clericature a la Benda. Mais il ne les abandonna jamais et ne se reclama jamais d'eux dans ses positions politiques, a une exception, de taille: son acceptation en 1947 du proces Rajk, qui le conduit a comparer, dans un article celebre, Rajk a Esterhazy, en meme temps qu'a admettre qu'il fallait condamner Rajk pour defendre le regime hongrois contre l'attaque que menent contre lui les adversaires de l'URSS. La, reellement Benda franchit la ligne qu'il ne voulait pas franchir: au nom de la verite incarnee dans le temps comme a l'epoque de Dreyfus, il demande la condamnation de Rajk, mais il la demande aussi au nom des finalites purement politiques. Judt nous dit encore, au sujet de cette affaire, que Benda etait gateux et dephase. Il ne manqua pourtant pas de conscience. Il se rendit a Budapest, alors qu'il avait 80 ans, et interrogea les intellectuels non communistes hongrois. Il rencontra Gyorgy Faludy, qui le raconte dans ses memoires, et a Paris Francois Fetjo (39). Mais il refusa de prendre en compte leurs arguments et de se departir de la ligne du Parti.

La these de Benda le conduit a separer radicalement le plan des valeurs << eternelles >> et celui de la pratique. Il pretend meme justifier en son nom un droit de non intervention. Ce qu'il refuse est le melange des genres: le fait d'invoquer, pour Dreyfus, un << faux patriotique >>, comme Barres, est une trahison des clercs parce que la notion de verite n'a pas de place dans la sphere politique:
La condamnation de Dreyfus est parfaitement injuste, mais pour des
raisons d'ordre social, je la maintiens. Des l'instant que vous ne
soutenez plus que deux et deux font cinq et respectez les lois de
l'esprit, je rentre dans ma cellule. Necessites de l'ordre social,
conditions vitales d'une nation, c'est la des choses que vous savez et
qui ne me regardent pas. Je n'empeche point les Etats de pratiquer le
mensonge, s'ils le croient necessaire; je les empeche seulement de
dire qu'il est la verite. (40)


De meme il loue Socrate de s'etre conforme a l'ordre politique athenien en buvant la cigue, le Christ en rendant a Cesar ce qui est a Cesar. En ce sens il a bien une politique du desengagement. Mais il ne s'agit pas du desengagement politique, mais plutot d'une these de separation des valeurs spirituelles par rapport au monde et au temporel, quasiment chretienne: << Mon royaume n'est pas de ce monde. >> Benda soutient en fait qu'il y a une parfaite indifference du monde des valeurs par rapport au monde reel, mais que cela n'interdit pas--au contraire cela les oblige--aux intellectuels de s'elever dans la cite au nom de ces valeurs transcendantes. C'est donc tout le contraire d'un indifferentisme sceptique ou d'un neutralisme du genre de celui que pronaient a l'epoque des auteurs comme Morand. Benda en a en fait une theorie assez elaboree des valeurs (41). Comme Thibaudet avait objecte a La Trahison des clercs que l'on ne voyait pas au nom de quel ideal il parlait, les clercs de Benda << trahissant comme marchent les choeurs d'opera >>, Benda entreprit d'ecrire une justification quasi theologique de ses positions dans Essai d'un discours coherent sur les rapports de Dieu et du monde (1932). Il y propose une metaphysique qui rappelle tantot celle de Spinoza, tantot celle de la vision en Dieu selon Malebranche, tantot celle de l'emergentiste britannique Samuel Alexander, selon laquelle Dieu s'identifie a un infini indetermine, qui se realise dans le monde phenomenal. Le monde phenomenal cherche a revenir au Dieu indetermine dont il est issu, mais il y a deux manieres de le faire: soit revenir a Dieu en accomplissant les volontes humaines, qui sont finies, soit revenir a Dieu en epousant l'infini et les valeurs eternelles. Seule la seconde volonte peut accomplir le vrai retour du monde a Dieu. Elle est une volonte de detachement du monde.
La trahison des clercs est que certains d'entre eux, et non des pires,
placent l'ideal, non plus au-dessus de l'humanite, mais dans l'humanite
meme, non plus dans la perfection a atteindre, mais dans l'effort pour
en approcher, non plus dans l'eternite divine, mais dans l'inquietude
humaine; c'est que, pour eux, l'ideal n'est pas une chose fixe et
transcendante aux realites, lesquelles ont a se modeler sur lui; il
est determine par les realites et variable avec elles. (42)


C'est au nom de cet ideal supra humain que Benda s'opposera a toute forme d'humanisme:
Cet imperialisme de l'espece est bien, au fond, ce que prechent les
grands recteurs de la conscience moderne; c'est l'homme, ce n'est pas
la nation ou la classe, que Nietzsche, Sorel, Bergson exaltent dans son
genie a se rendre maitre de la terre; c'est l'humanite, et non telle
fraction d'elle, qu'Auguste Comte invite a s'enfoncer dans la
conscience de soi et a se prendre enfin pour objet de sa religion. On
peut penser parfois qu'un tel mouvement s'affirmera de plus en plus et
que c'est par cette voie que s'eteindront les guerres interhumaines. On
arrivera ainsi a une << fraternite universelle >>, mais qui, loin
d'etre l'abolition de l'esprit de nation avec ses appetits et ses
orgueils, en sera au contraire la forme supreme, la nation s'appelant
l'Homme et l'ennemi s'appelant Dieu. (43)


C'est pourquoi Benda refusera d'intervenir dans les debats publics au nom de l'humanisme. Sa vision malebranchiste est aux antipodes de celle des intellectuels << humanistes >> de son epoque, comme Rolland, Duhamel, Romains, mais aussi de gens comme Mounier ou Remy de Gourmont (44), et plus tard Sartre et Camus. Elle pourrait plaire a certains intellectuels catholiques qui comme Maritain, Gabriel Marcel, ou Emmanuel Mounier se reclamerent d'un humanisme chretien. Mais son platonisme les rebuta toujours, et ils se recrierent immediatement a l'enonce de sa theologie.

Le plus ironique est que l'on a compris son message a l'envers. La tres celebre page finale de La Trahison des clercs a ete totalement mecomprise et consideree comme une apologie de l'<< humanisme >> communiste. Je la rappelle:
Et des lors, unifiee en une immense armee, en une immense usine, ne
connaissant plus que des disciplines, des inventions, fletrissant toute
activite libre et desinteressee, revenue a placer le bien au-dela du
monde reel et n'ayant plus pour dieu qu'elle-meme et ses vouloirs,
l'humanite atteindra de grandes choses, je veux dire a une mainmise
vraiment grandiose sur la matiere qui l'environne, a une conscience
vraiment joyeuse de sa puissance et de sa grandeur. Et l'histoire
sourira de penser que Socrate et Jesus Christ sont morts pour cette
espece. (45)


Le comble du ridicule sera atteint par Daniel Lindenberg, qui l'a comprise comme une apologie du stalinisme et du totalitarisme (46).

Benda entre Gide et Sartre

L'apologie--ambigue, comme on l'a vu puisque qu'il ne se reclame ni de l'engagement politique ni du retrait monacal du politique--du desengagement par Benda aurait du le rapprocher d'ecrivains comme Valery, qui partageait en apparence avec lui le meme culte de l'esprit et de l'intellect (47), ou comme Gide qui partageait avec lui son classicisme et un certain nombre d'engagements politiques, dont le rapprochement avec les communistes qui le conduisit a participer avec Benda au congres des intellectuels pour la culture organise par Jean Richard Bloch en 1935, ou Benda livra, a la consternation de Guehenno, de Nizan et de tous les communistes, un discours violemment individualiste et oppose a la litterature proletarienne et a l'humanisme communiste (48). Mais Benda reproche a Valery, outre sa position pendant l'affaire Dreyfus et son petainisme, son pseudo-intellectualisme, son hermetisme, son culte d'une litterature autoreferentielle et alexandrine. Pour lui l'intellectualisme en litterature ne peut s'accommoder d'une conception de l'esprit selon laquelle l'esprit s'oppose a la pensee, et selon laquelle << il n'y a d'universel que ce qui est assez grossier pour l'etre >>. Quant a Gide, Benda, malgre le fait qu'il se soit retrouve partager avec lui a une certaine epoque ses sympathies pour le communisme, il le tient comme le parangon de la << crise de l'affirmation >> qu'il voit au coeur des conceptions de ses contemporains. Celui qui lui est le plus proche, Paulhan, qui l'a accueilli a la NRF et a defendu son oeuvre pendant pres de vingt ans, et l'a presque considere comme son mentor philosophique, n'echappera pas plus aux attaques de Benda. Alors meme que l'esthetique des Fleurs de Tarbes semblait devoir a Benda plus qu'a n'importe qui, ce dernier la condamne, y voyant, nous dit-il, la methode de Taine et de Ribot, mais incognito, et se choquant de ce qu'un critique, Maurice Blanchot, y voie un crypto-mallarmeisme, eloignant d'autant plus Paulhan de la methode du sens commun dont il se revendique seulement en apparence (49).

Benda fait deux reproches essentiels aux tenants de la conception de la litterature pure qu'il denonce depuis Belphegor et contre lesquels il renouvelle sa charge en 1945. Le premier est de souscrire a une vision de la litterature qui deresponsabilise l'ecrivain penalement parce qu'il est ecrivain. Parce que l'ecrivain est ecrivain, et parce qu'il ne peut etre juge que comme ecrivain, il n'est pas condamnable s'il commet des delits. Cette position aligne la morale sur l'esthetique. Il la condamnait deja chez Barres. Il condamnera, au moment de l'epuration, des ecrivains comme Beraud, Rebatet, Brasillach et Maurras. Paulhan a la meme epoque, alors qu'il avait participe au CNE, tourne casaque et refuse de condamner Brasillach et les autres pour leurs seuls ecrits. Comme Sartre, Camus, Beauvoir et les communistes, Benda considere les paroles, dans le contexte, comme des actes. Il identifie la conception << pure >> de la litterature comme responsable des appels a l'amnistie. Il ira jusqu'a traiter Paulhan de << fossoyeur de la France (50). >> Benda en fait a trois arguments principaux pour refuser l'amnistie a Brasillach et consorts:

i. le fait qu'un ecrit soit litteraire ne le soustrait pas au jugement quant a sa verite: un ecrivain accuse de trahison en raison de ses publications appelant au meurtre ou a la deportation des juifs ne peut donc pas se justifier, comme le firent tant de collaborateurs, en disant qu'il aurait commis comme seul delit un delit d'opinion. Benda soutient cela parce qu'il a une conception cognitive de l'art litteraire. La litterature est une forme de connaissance, et elle exprime des verites. L'ecrivain ne peut-il cependant se tromper ? N'a-t-il pas, comme le plaidera Paulhan, le << droit a l'erreur >> ? Certes, dit Benda. Mais Maurras et Brasillach, nous dit-il, ne se sont pas trompes en faisant des affirmations fausses (51). Ils ont affirme une conviction bien ancree: << Nous avons la haine de la democratie et nous nous emploierons a la detruire par tous les moyens. >> Ils ont affirme un systeme de valeurs, et ils s'y sont conformes. Si ce systeme de valeurs met en danger la democratie ou la patrie, il est de la responsabilite de l'Etat d'y resister et de se defendre. Ils n'ont qu'a mourir pour leur cause, meme si c'est pour une mauvaise cause.

ii. Mauriac, dans sa celebre lettre demandant a de Gaulle d'epargner Brasillach au nom de la charite, oppose celle-ci a la justice. A quoi Benda oppose Malebranche: << Pas de charite sans justice. >> << Qu'est-ce qu'etre homme ? Pour Mauriac et consorts, il semble que cela consiste a presenter une certaine conformation anatomique et que cela suffise. Nous pensons qu'etre homme implique un certain degre de sens moral (52). >> Ici encore on voit les limites de son christianisme.

iii. Le troisieme argument de Benda est dirige contre l'un des arguments des partisans de l'amnistie: << Les autres exigent l'impunite de l'ecrivain au nom de sauvegarde la pensee. A moins d'appeler << pensee >> tout ce qui s'imprime, je ne vois pas ce que la pensee a perdu par la disparition d'un Maurras ou d'un Brasillach (53). >>

Ce dernier argument, ad hominem, n'a evidemment aucune valeur, mais on . peut le reformuler. Benda ne pense pas qu'il y ait une responsabilite directe des clercs en question sur le plan penal du fait qu'ils n'auraient pas ete capables de penser. Mais il considere neanmoins, et toute la Trahison est un argument en ce sens, que le non-respect des valeurs intellectuelles a des effets indirects sur les actions et que le comportement moral et politique en est affecte. Benda ne rend pas les clercs qu'il attaque dans La Trahison--de Nietzsche a Sorel, de Bergson a Maurras, de Barres a Mommsen, responsables d'une quelconque tendance historique, a la maniere dont plus tard des intellectuels francais rendront Fichte, ou Nietzsche, responsables du nazisme. Ce qu'il dit simplement est que ces intellectuels ont manque de responsabilite intellectuelle, la responsabilite intellectuelle etant le respect d'un certain nombre de valeurs cognitives. La responsabilite intellectuelle c'est le fait de ne pas se laisser aveugler. En ce sens Benda dira, et c'est la lecon principale que Raymond Aron retiendra de La Trahison, que << la veritable trahison des clercs c'est la betise >>. C'est le realisme, le refus de voir la force des ideaux intellectuels. Benda refusa toujours d'etablir un lien direct entre les prises de position intellectuelles de ses contemporains, notamment a la NRF, comme Drieu, Jouhandeau, ou Chardonne, qui le haissaient--sans parler de Celine, dont il ne dit mot ou quasiment--et leurs prises de position politiques. Mais dans un cas il laissa entendre qu'il pouvait y avoir un lien entre l'absence de responsabilite intellectuelle et l'absence de responsabilite morale, c'est celui de Ramon Fernandez, dont il ne mentionne pas les faits de collaboration, mais laisse entendre qu'il y a un rapport entre son refus des valeurs clericales et sa derive doriotiste:
Devore d'ambition politique, il fut de ceux qui ne voulurent jamais
comprendre que j'appelais trahison des clercs le fait pour eux de se
livrer a une manoeuvre politicienne, non de rappeler les Etats au
respect des valeurs eternelles, le fait de faire partie d'un comite
electoral, non de fletrir l'injustice du proces de Dreyfus; il etait
de cette race d'hommes de lettres pour lesquels l'attachement a un
ideal supra-temporel etait la plus surannee des niaiseries. (54)


Ces prises de position ressemblent a bien des egards a celles que Sartre adoptera apres la guerre. Sartre aussi prendra position contre l'amnistie au moment de l'epuration, et tiendra les ecrivains collaborateurs comme responsables de leurs ecrits qu'il considerera comme des actes. Sartre aussi defend en apparence une conception de la liberte et de l'autonomie de l'ecrivain. Comme Benda il deviendra compagnon de route des communistes au debut des annees 1950. Il est d'ailleurs assez frappant de constater que Sartre prendra souvent des accents a la Benda, subissant notamment l'influence de son grand pere Charles Schweizer. Dans un passage des Mors que cite Gisele Sapiro, il fait directement allusion aux conceptions quasi bendaiennes de son grand pere: << La clericature prenait l'humanite en charge et la sauvait par la reversibilite des merites (55). >> Dans bien des passages et des postures, Sartre prend des allures bendaiennes quand il fait en 1945 le portrait du collaborateur:
Realisme, refus de l'universel et de la loi, anarchie et reve d'une
contrainte de fer, apologie de la violence et de la ruse, feminite,
haine de l'homme: autant de caracteres qui s'expliquent par la
desintegration. Le collaborateur, qu'il ait ou non l'occasion de se
manifester comme tel, est un ennemi que les societes democratiques
portent perpetuellement en leur sein. (56)


Mais la s'arretent les analogies. Sartre considere que l'ecrivain collaborateur doit etre condamne parce qu'il est toujours libre, et parce qu'ecrire est la manifestation de la liberte de l'ecrivain.

Dans sa conference de 1946 a l'UNESCO, La Responsabilite de l'ecrivain, Sartre ecrit:
Puisque c'est la ce que veut l'ecrivain, nous dirons qu'il est, une
fois pour toutes, responsable de la liberte humaine. Mais alors ici,
nous abordons les problemes beaucoup plus concrets et beaucoup plus
difficiles: est-ce qu'il faudra, dans ce cas, qu'il soit un clerc,
comme feu M. Benda, et qu'il reflete, sans entrer dans la melee--parce
que la melee est toujours injuste--des idees de bien eternel. Est-ce
qu'il trahit s'il parle des nazis, de l'Espagne, de la resistance des
pays opprimes, de la question juive, du proletariat, de la guerre qui
vient ? Est-il simplement le gardien des valeurs eternelles. Il faut
repondre: non. On n'est pas, d'abord le gardien des valeurs eternelles,
car la liberte est concrete. (57)


Sartre ne comprend rien. Il croit que le clerc selon Benda doit s'abstenir de parler de politique. Quand il attaque Benda, Sartre ne differe guere des marxistes qui voient en lui un idealiste bourgeois. Dans Qu'est-ce que la litterature ? (1947), il retourne le raisonnement de La Trahison des clercs: les clercs du Moyen Age, supposes honorer le spirituel et mepriser le temporel, n'ecrivent en fait que pour eux-memes et leur classe:
L'ecrivain a pour mission de prouver son autonomie en se livrant a la
contemplation exclusive de l'Eternel; il affirme sans relache que
l'Eternel existe et le demontre precisement par le fait que son unique
souci est de le regarder: en ce sens il realise pleinement l'ideal de
Benda, mais on voit a quelles conditions: il faut que la spiritualite
et la litterature soient alienees, qu'une ideologie particuliere
triomphe, qu'un pluralisme feodal rende l'isolement des clercs
possible, que la quasi-totalite de la population soit analphabete, et
que le seul public des ecrivains soit le college des autres ecrivains.
Il n'est pas concevable qu'on puisse a la fois exercer sa liberte de
penser, ecrire pour un public qui deborde la collectivite restreinte
des specialistes et se borner a decrire le contenu de valeurs
eternelles. La bonne conscience du clerc medieval fleurit sur la mort
de la litterature. (58)


Et Sartre ajoutait plus loin, paraphrasant le Nizan des Chiens de garde:
Qu'il se reclame du Bien et de la perfection divine, du Beau ou du
Vrai, un clerc est toujours du cote des oppresseurs. Chien de garde ou
bouffon: a lui de choisir. M. Benda a choisi la marotte et M. Marcel la
niche; c'est leur droit, mais si la litterature, un jour, doit pouvoir
jouir de son essence, l'ecrivain, sans classe, sans collegues, sans
salons, sans exces d'honneurs, sans indignite sera jete dans le monde,
parmi les hommes, et la notion meme de clericature paraitra
inconcevable. (59)


Mais Benda refuse a tout crin cette conception. Comme il le dira dans son pamphlet anti-existentialiste de 1946, il refuse le << diktat existentialiste qui exige que la sensibilite de l'etre soit entierement accaparee par l'evenement de son temps, tout desinteressement a cet egard constituant une trahison (60). >> Il est faux que l'ecrivain soit necessairement engage. L'ecrivain a parfaitement les moyens de se degager: c'est une pure petition de principe, basee sur l'idee que l'homme est tout entier action, que de supposer qu'il ne peut pas s'evader. Comme le rappelle Gisele Sapiro, Sartre a deux conceptions de la responsabilite: objective, en raison de la << facticite >>, le fait que je sois dans des circonstances donnees, avec telle position historique et sociale, qui me << contraint d'etre responsable >>, et subjective, par le choix que je fais d'assumer ma liberte (61). De par la premiere tout le monde, collaborateur ou non, est responsable, qu'il le veuille ou non; de par la seconde je suis responsable de mes choix au sens du libre arbitre classique. Mais on ne voit pas en quoi la responsabilite << objective >> implique une liberte et est autre chose qu'un determinisme. Quant a la responsabilite << subjective >>, en quoi est-elle vraiment responsabilite si elle se reduit a un pouvoir de choix absolu qui cree les valeurs ? En quoi l'ecrivain collaborateur qui, tel Drieu ou Brasillach, epouse la cause fasciste et s'engage resolument aux cotes de l'occupant et du pouvoir vichyste, est-il moins engage que le resistant qui va au maquis ? En quoi son engagement est-il moins authentique ? Sartre ne nous donne pas les moyens de trancher. Pour un penseur comme Benda, il n'y a de liberte et de responsabilite que s'il y a choix entre des valeurs--celles de la democratie et de la raison par opposition a celles du fascisme et du racisme--et non pas cette dialectique sartrienne entre une responsabilite originaire qui n'en est pas une et une autonomie absolue qui ressemble a un choix aveugle.

Benda notera d'ailleurs la ressemblance etrange entre cette fausse conception de la liberte sartrienne et la conception bergsonienne. Il refuse la conception sartrienne de la responsabilite << en situation >>, qui lui semble en fait une simple soumission au devenir historique, guere differente de celle que revendiquent les marxistes. Et d'autre part il refuse a tout crin l'idee que la responsabilite serait propre a l'intellectuel et a l'ecrivain comme tel. Selon Benda la responsabilite de l'ecrivain ne differe pas de la responsabilite de tout un chacun, qu'il soit ou non homme de plume. Il ne voit pas de raison particuliere de distinguer les crimes de collaboration des individus ordinaires et ceux des ecrivains. Ces derniers n'ont pas plus de << droit a l'erreur >> en tant qu'ecrivains que qui que ce soit d'autre. Sartre au contraire tient l'intellectuel comme responsable en tant qu'ecrivain en raison de son engagement necessaire dans l'epoque. Sartre considere que par essence la litterature << pose la question politique: ecrire c'est reclamer la liberte pour tous les hommes; si l'oeuvre ne doit pas etre l'acte d'une liberte qui se veut faire reconnaitre par d'autres libertes, elle n'est qu'un infame bavardage (62). >> Cette croyance sartrienne, qui fondera sa theorie de l'<< engagement >>, en une responsabilite specifique de l'ecrivain comme << clerc sauveur >> particulierement investi des valeurs de la liberte, meme si elle ressemble superficiellement a la conception du clerc selon Benda, est en fait aux antipodes de la sienne. Benda considere l'ecrivain comme tenu par les valeurs morales et intellectuelles eternelles qu'il doit respecter, et non pas du fait de la situation historique dans laquelle il se trouve. Ces valeurs sont elles-memes independantes de son statut d'ecrivain, meme si, en tant que clerc, il a un devoir plus particulier encore de les respecter. C'est en tant que traitres a la republique et au nom du droit de celle-ci de se defendre que les ecrivains collaborateurs doivent etre, selon lui, condamnes (63): leur statut d'ecrivains ne les absout pas.

Il en resulte qu'il ne peut pas y avoir, pour Benda, de litterature << engagee >>. L'ecrivain peut, et sans doute meme doit, avoir des engagements politiques. Mais ce n'est pas en tant qu'ecrivain qu'il est << engage >>. Ses engagements n'ont rien a voir avec la litterature. Il etait parfaitement d'accord avec Andre Gide quand ce dernier disait: << Que la litterature, que l'art, puissent servir a la Revolution, il va sans dire. Mais il n'a pas a se preoccuper de la servir. Il ne la sert jamais si bien que quand il se preoccupe uniquement du vrai (64). >>

Conclusion

La conception de l'engagement intellectuel de Benda peut paraitre paradoxale a un double titre. D'une part il prone une conception contemplative et une forme de << serf arbitre >> du clerc par rapport aux << valeurs eternelles >> de verite et de justice qui semble le mettre a l'ecart de l'action, alors meme qu'il s'engage politiquement avec force. D'autre part la trame de ses engagements effectifs est deconcertante, du dreyfusisme au communisme en passant par un flirt avec des themes maurassiens apres la Grande Guerre. On ne cessa pas non plus de lui rappeler ses origines juives, alors meme qu'il revendiquait son universalisme et son nationalisme, voire toute sa distance avec le judaisme. Ces contradictions ne sont qu'apparentes.

Le premier paradoxe se resout aisement. Le fait de respecter et de servir les << valeurs clericales >>--Verite, Justice, Raison--dont Benda nous dit qu'elles sont << statiques >>, << desinteressees >> et << rationnelles >>, n'implique nullement un retrait du monde et un desengagement. Au contraire, le role du clerc selon Benda est de << porter >> ces valeurs dans la Cite. Mais pour les porter dans la Cite il est indispensable de mesurer d'abord toute la distance entre les valeurs en question et la realite sociale et politique a laquelle elles doivent s'appliquer: ces valeurs ne sont pas des valeurs sociales, et leur caractere << statique >> implique qu'elles ne sont pas non plus historiques, ou transitoires. Selon Benda les clercs de son epoque se rendent incapables de servir ces valeurs s'ils declarent d'emblee qu'elles sont l'expression de la societe ou du temps present. Il attaque Sartre, mais avant lui les marxistes, precisement sur ce point. Il aurait tout autant reprouve la declaration de Foucault selon laquelle le philosophe doit se consacrer a une << ontologie de l'actualite (65). >> Selon Benda, meme les clercs qui entendent adopter une posture critique vis-a-vis de leur present n'ont aucun moyen de le faire s'ils admettent que les valeurs au nom desquelles ils s'elevent sont-elles memes le produit--necessairement transitoire--de la societe et de l'epoque, ou s'ils pensent que l'homme est capable de creer ses valeurs. Quelle difference, demande-t-il, entre l'intellectuel revolutionnaire qui se reclame de la justice et de la verite pour critiquer l'ordre etabli et l'intellectuel reactionnaire qui au contraire les approuve au nom des valeurs sociales de l'ordre, si tous deux admettent que ces valeurs sont des valeurs sociales ? Admettre << l'eternite >> de ces valeurs ne resout cependant pas le probleme de savoir quand et comment elles peuvent se manifester, et quand le clerc est en droit de les revendiquer dans une situation historique ou sociale particuliere. Ici le clerc a la Benda n'a, pas plus que ses rivaux marxistes ou critiques, de solution toute faite. Il ne peut qu'exercer son jugement, et peut l'exercer bien ou mal. Benda l'exerca souvent bien--contre l'Action francaise, lors de la guerre d'Ethiopie, au temps du Front populaire, au moment du pacte Germano-sovietique--mais il l'exerca aussi souvent mal--quand il rejoint les communistes notamment. Mais ne vaut-il pas mieux se tromper pour des raisons historiques parce qu'on manque a comprendre le caractere totalitaire d'un regime, plutot que de soutenir qu'on a necessairement raison parce qu'avoir raison est fonction du temps present ? L'intellectuel generaliste a la Sartre--et l'intellectuel specifique a la Foucault n'est pas mieux loti a cet egard--sont mal places quand ils tiennent telle philosophie comme << horizon indepassable de notre epoque >>, ou quand ils revendiquent une << ontologique du present >>.

Mais le clerc << statique >> a la Benda est-il mieux place ? Il voudrait parler au nom de la verite, mais il se trompe souvent. Il change aussi souvent de positions politiques, comme le fit Benda, bien qu'il faille relativiser ces mutations: a partir des annees 1920 Benda ne varia pas dans sa defense de la democratie liberale. Mais s'il change dans ses jugements politiques, au nom de quoi le Clerc peut-il attaquer ses confreres ecrivains qui revendiquent, comme Paulhan, << le droit a l'erreur >> pour ceux qui se sont egares dans le fascisme ou la collaboration (et a l'epoque ulterieure, que ne connut pas Benda, dans le communisme) ? De quel droit notre clerc voue aux valeurs eternelles peut-il blamer ou condamner ? Il le peut parce que, comme le dit Benda, en choisissant, par exemple comme Maurras ou Brasillach, la collaboration au nom de leur << haine de la democratie >>, ils choisissent un systeme de valeurs. Les valeurs sont, selon Benda, objectives, et nous ne les creons pas, mais nous pouvons les choisir ou ne pas les choisir, ou en choisir d'autres. C'est en cela que reside notre liberte, et c'est en cela que repose la responsabilite des clercs (66).

EHESS

(1) Pour une liste, assez complete, des ouvrages de Benda, je me permets de renvoyer a mon livre, Les Lois de l'esprit, julien Benda ou la raison, Paris, Ithaque, 2012.

(2) Review of Julien Benda, by R. J. Niess, Modem Language Notes, vol. 72, no. 5, May 1957, p. 392-393.

(3) Pierre Birnbaum, Les Fous de la Republique, Paris, Fayard, 1992.

(4) L.A. Revah, Julien Benda, un misanthrope juif dans la France de Maurras, Paris, Plon, 1991.

(5) Daniel Azuelos, << Walther Rathenau und Julien Benda. Zwei Exponenten einer fortschrittlichen Kulturkritik >>, Barbara Besslich/Oliver Agard (Hrsg.), Kulturkritik zwischen Deutschland und Frankreich (1890-1933) - (Schriften zur politischen Kultur der Weimarer Republik 18), Francfort/Main, Berlin, Berne, Bruxelles, New York, Oxford, Vienne, Peter Lang 2016, p. 113-130. Dans son livre Ni reaction ni revolution, les intellectuels juifs, la critique du progres et le scrupule de l'histoire, Paris, L'Harmattan, 2013, Julia David situe Benda comme un dissident du franco-judaisme. Elle releve sa defense du transcendant comme l'esprit du progres, mais montre aussi tout ce qui l'eloigne des thematiques juives classiques.

(6) Cf. Antoine Compagnon, Les Antimodernes, Paris, Gallimard, 2005, p. 327-371.

(7) Cite par David Uhrig, << Levinas et Blanchot dans les annees 30 : le contrepoint critique de la philosophie de Louis Lavelle >>, Eric Hoppenot, Alain Milon (dir.), Emmanuel Levinas-Maurice Blanchot, penser la difference, Paris, Presses Universitaires de Paris Nanterre, 2008.

(8) Cf. Regine Pietra, << Mais c'est Byzance ! Julien Benda ou l'eternelle arriere-garde >>, W. Marx (ed.), Les Arrieres Gardes au [XX.sup.e] siecle, Paris, PUF, 2003, reed. Quadrige, 2008. Etiemble prit des poses bendesques souvent; voir Mes Contrepoisons, Paris, Gallimard, 1969. Jean Francois Revel reedita Benda dans sa collection << Libertes >> ; voir aussi son hommage dans Contre-censures, Paris, Pauvert, 1966.

(9) Azuelos, op. cit.

(10) Exemple recent, Thierry Discepolo, La Trahison des editeurs, Marseille, Agone, 2011.

(11) Il est assez surprenant qu'alors meme qu'on constate avec satisfaction la disparition de ce type d'intellectuel, on ne cesse egalement de le regretter. Cf. par exemple E. Traverso, Ou sont passes les intellectuels ?, Paris, Textuel, 2013.

(12) Julien Benda, La Jeunesse d'un clerc, Paris, Gallimard 1937, reed. 1969, p. 140 ; Renouvier, Les Dilemmes de la metaphysique pure, Paris, Alcan, 1901.

(13) Theodule Ribot, La Psychologie des sentiments, Paris, Alcan, 1896, reed. L'Harmattan, 2005.

(14) Ibid., p. 141.

(15) Mon Premier Testament (1911), reed. Paris, Gallimard, 1928, p. 22.

(16) Dans sa preface au Discours de la methode (Mulhouse, Bader-Dufour, 1948), Benda place clairement Descartes au sein de l'intellectualisme francais, au moment meme ou Sartre traitait de la liberte cartesienne comme un choix existentiel, non fonde sur la raison.

(17) David Lapoujade, Puissances du temps, Paris, Minuit, 2010. Cf. http://jeancletmartin.blog.fr/2011/01/03/entre-james-et-bergson-david-lapoujade-10298204/.

(18) Julien Benda, La Trahison des clercs, edition de 1946, Paris, Grasset 1970, p. 166.

(19) Charles Peguy, << Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartesienne >> [1914], in OEuvres completes, t. IX: OEuvres posthumes, Paris, Editions de la Nouvelle Revue francaise, 1924, p. 65 (voir: http://obvil.sorbonne-universite.site/corpus/critique/peguy_note-descartes).

(20) Julien Benda, Un regulier dans le siecle, Paris, Gallimard, 1938, reed. 1969, in La Jeunesse d'un clerc.

(21) Id., De quelques constantes de l'esprit humain, Paris, Gallimard, 1948.

(22) C'est le paradoxe que notait Roger Caillois dans son compte rendu de La Trahison: les valeurs du clerc ne peuvent etre desinteressees que si elles ne font pas l'objet seulement d'une contemplation pure et << justifient d'une portee effective qui determine quelque engagement de la personne >> (<< Sociologie du clerc >>,NRF, aout 1939, no 311, p. 66, repris in Approches de l'imaginaire, Paris, Gallimard, 1974).

(23) Voir Brentano, L'Origine de notre connaissance morale [1889], Paris, Gallimard, 2003. Les vues de Brentano en ethique ont souvent ete rapprochees de celles de G.E. Moore, qui etait l'un des inspirateurs du groupe de Bloomsbury. Quand parut La Trahison des clercs en 1927, Leonard Woolf lui consacra un article, << Just for the Riband to Stick in Their Coats >>, The Nation and the Athenaeum, vol. XLIV, no. 13, December 29, 1928. Cf. aussi les essais que T.S. Eliot consacra a Benda, notamment << The Idealism of Julien Benda >>, Cambridge Review, vol. 49, no. 6 June 1928, p. 486-487. Virginia Woolf, dans ses Essays, Stuart N. Clarke ed, vol. V: 1929-1932, London, Hogarth Press, 2011, et sa correspondance, montre qu'elle lisait Benda. Il y a des analogies entre le platonisme moral et le culte de l'ideal du groupe de Bloomsbury et le culte de l'esprit qui sevissait chez les intellectuels francais de la meme epoque. Cf. ci-dessous note 32.

(24) Catherine Pozzi, Journal, Paris, Ramsay, p. 42, reed. Editions Claire Paulhan, 1997.

(25) Julien Benda, La France Byzantine, Paris, Gallimard, 1945, p. 171.

(26) Tony Judt, The Burden of Responsibility, Chicago, Chicago University Press, 1998, tr. fr. La Responsabilite des intellectuels, Paris, Calmann-Levy, 2001.

(27) Gisele Sapiro, << Modeles d'intervention politique des intellectuels, le cas francais >>, Actes de la recherche en sciences sociales, 2009/1-2, no 176-177, p. 15 sqq.

(28) Julien Benda, La Fin de l'eternel, Paris, Gallimard, 1929, reed. 1977 (avec preface d'Etiemble), p. 72.

(29) Repris dans Precision, Paris, Gallimard, 1937, deuxieme ed. 1964, p. 23-29.

(30) Il est au Congres des intellectuels de la Mutualite en 1935, il visite les camps de refugies espagnols en 1936, signe quantite de petitions, participe a des manifestations, ce qui ne manque pas de faire de lui l'une des cibles les plus constantes de l'extreme droite.

(31) Mona Ozouf, dans Composition francaise, Paris, Gallimard, 2009, p. 6, rejette la definition de la France par Benda: << revanche de l'abstrait sur le concret >>. La position de Benda dans ce livre et ailleurs pourrait passer dans la terminologie contemporaine comme << souverainiste >>. Mais c'est aussi oublier qu'il ecrivit en 1933 son Discours a la nation europeenne, et en 1948 un livre Deux Croisades pour la paix, juridique et sentimentale, Bruxelles, Editions du Temple, qui defendent une forme d'universalisme et d'antinationalisme.

(32) Julien Benda, Precision, op. cit., p. 28.

(33) Id., La Trahison des clercs, op. cit., p. 114.

(34) Cf. Cahiers du Sud, 191, 1939, p. 379-392, repr. in Agone, 23, 2000, p. 193-204.

(35) Tony Judt, Past Imperfect, Berkeley, University of California Press, 1992, tr. fr. Un passe imparfait, les intellectuels en France 1944-1956, Paris, Fayard, 1992.

(36) Id., The Burden of Responsibility, op. cit.

(37) Il faudrait faire une place a part a un livre de Benda qui eut un certain retentissement pendant la guerre, et qui est peut-etre son livre le plus << engage >>, une sorte de Manuel du democrate a la maniere du Manuel du Republicain et du citoyen de Renouvier: La Grande Epreuve des democraties. Essai sur les principes democratiques: leur nature, leur histoire, leur valeur philosophique. Ecrit en 1940, il ne parut qu'en 1944 aux Etats-Unis, puis fut republie a la Liberation. C'est une des defenses les plus consequentes de la social-democratie. Il ne contient pas un gramme de marxisme.

(38) Sur les polemiques avec Nizan, je me permets de renvoyer a Les Lois de l'esprit, op. cit., p. 199-201. Sur Guehenno, voir de celui-ci << Lettre ouverte a M. Julien Benda >>, Europe, 15 fevrier 1930, p. 268: << Trois ans sont passes. [...] et l'on est un peu decu. Vous ne faites plus que la petite guerre. [...]. Aux vrais combats de la terre vous ne vous interessez pas. >>

(39) Georgy Faludy, My Happy Days in Hell, New-York, Kiado, 2002, p. 202.

(40) Julien Benda, La jeunesse d'un clerc, op. cit., p. 116; Appositions, Paris Gallimard 1930, p. 56.

(41) Je me permets de renvoyer a mon expose dans Les Lois de l'esprit, op. cit., ch. 3 et 4.

(42) Julien Benda, Un regulier dans le siecle, op. cit., p. 277.

(43) Id., La Trahison des clercs, op. cit., p. 295.

(44) Benda etait aux antipodes des << personnalistes >> comme Mounier, en qui il voyait des bergsoniens. Cf. Loubet del Bayle, Les Anticonformistes des annees 1930, Paris, Seuil, 1969.

(45) Julien Benda, La Trahison des clercs, op. cit., p. 295.

(46) Daniel Lindenberg, Les Annees souterraines, 1937-47, Paris, La Decouverte, 1990, p. 18, cf. Pascal Engel, Les Lois de l'esprit, op. cit., p. 268. (Note: malgre son erreur sur Benda, le livre de Lindenberg est une tres bonne analyse de l'epoque, et il faut rendre hommage a son auteur, recemment disparu).

(47) Voir pour un parallele Benda-Valery Paola Cattani, Le Regne de l'esprit. Litterature et engagement au debut du [XX.sup.e] siecle, Firenze, Olschki 2013, en particulier p. 144 sqq. Elle retrace les origines de la notion de << regne de l'esprit >> chez Rolland, Suares et Valery, et la rapproche de la notion de << valeurs desinteressees >> chez Benda, mais elle montre aussi comment Benda s'en distingue, essentiellement parce qu'il est, a la difference de ces derniers, un rationaliste universaliste. En fait Benda, meme s'il adopte souvent dans les annees 1930 un vocabulaire proche de celui du Valery de La Crise de l'esprit (1919), developpe ses themes propres bien avant. Le theme du clerc apparait chez lui des son Dialogue d'Eleuthere (Cahiers de la Quinzaine, 1911, reed. Emile Paul, 1920), puis dans son roman L'Ordination. Bien des auteurs a l'epoque, de Maurras a Maritain en passant par Valery, Suares, Mounier et Benda, se reclamerent de << l'esprit >>. Mais ni la partition ni l'execution n'etaient les memes. P. Cattani montre l'ubiquite de ce theme de 1918 a la fin des annees 1930, et les grandes differences entre ses variantes.

(48) Julien Benda, << Litterature occidentale et litterature communiste >>, Precision, op. cit.

(49) Voir Id., La France Byzantine, Paris, Gallimard, 1945, appendice sur Les Fleurs de Tarbes, et Antoine Compagnon, op. cit.

(50) Sur la querelle Paulhan-Benda, voir Antoine Compagnon, op. cit., p. 123-124.

(51) Julien Benda, Cahiers d'un clerc, Paris, Emile Paul, 1949, p. 139.

(52) Ibid., p. 130.

(53) Ibid.

(54) Julien Benda, Exercice d'un enterre vif, La Jeunesse d'un clerc, Paris, Gallimard, ed. de 1969, p. 322.

(55) Jean-Paul Sartre, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, p. 150-152; Gisele Sapiro, La Responsabilite de l'ecrivain, Paris, Seuil, 2011, p. 676.

(56) Id., << Portrait du collaborateur >>, Situations III, Paris, Gallimard, 1949.

(57) Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la litterature Situations II, Paris, Gallimard, 1948, reed. Folio, 2003, p. 31.

(58) Id., Qu'est-ce que la litterature ?, Situations II, Paris, Gallimard, 1948, reed. Folio, 2003, p. 94.

(59) Ibid., p. 161.

(60) Julien Benda, Tradition de l'existentialisme, Paris, Grasset, 1948, reed. Les Cahiers rouges, p. 126.

(61) G. Sapiro, op. cit., p. 667-668.

(62) Jean-Paul Sartre, << La litterature, cette liberte >>, Les Lettres francaises, 15 avril 1944, cite par Gisele Sapiro, La Responsabilite de l'ecrivain, op. cit., p. 682-683.

(63) Julien Benda, << Le droit a l'erreur >>, Le Soir, Bruxelles, 8 novembre 1946 (Cahiers d'un clerc, op. cit., p. 139-143). Sur ces discussions, voir Gisele Sapiro, op. cit.

(64) Andre Gide, << Litterature et revolution >>, 1934, in Litterature engagee, Paris, Gallimard, 1950, p. 58.

(65) Michel Foucault, << Qu'est-ce que les Lumieres ? >>, Dits et ecrits, Paris, Gallimard, 1994, p. 684.

(66) Cet article provient d'un expose au seminaire sur l'engagement des ecrivains auquel m'avaient invite au College de France en 2014 Jean Baptiste Amadieu et Paola Cattani, que je remercie de leur invitation et de leur relecture. Merci egalement a Gisele Sapiro, Annick Louis et Philippe Roussin.
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Author:Engel, Pascal
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2018
Words:11665
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