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Azelie Papineau, Vertiges: journal, 1867-1868.

Azelie Papineau, Vertiges : journal, 1867-1868. Introduction et notes de Georges Aubin. Avant-propos de Micheline Lachance, Montreal, VLB, 2018, 138 p. 23$

Filie cadette de Julie Bruneau et de Louis-Joseph Papineau, epouse du peintre Napoleon Bourassa et mere du chef nationaliste Henri Bourassa, Azelie Papineau (1834-1869) tient un bref journal qui couvre les derniers mois de sa vie et dont le chercheur Georges Aubin a assure la publication et les reperes biographiques. L'historienne Micheline Lachance en a redige l'avant-propos.

De par sa naissance en contact avec la pensee liberale du chef patriote, Azelie Papineau epousera par amour un peintre impecunieux issu d'une famille ultramontaine. Ces deux influences fortement contrastees entreront en conflit dans son esprit sensible imbu d'un conservatisme religieux obsede par l'incertitude du salut.

Affectivement, Azelie est pourtant proche de son pere et grandit naturellement dans un milieu familial et social ou circulent des idees et des attitudes liberales. Elle evoque pourtant dans son journal <<des diners recherches de trois heures et demie >> ou les convives tiennent parfois des propos <<mordants contre la devotion, le clerge>>, propos qui les indisposent, son mari et elle. Elle deplore qu'on s'y fasse <<gioire de n'etrepas devot>> et que <<beaucoup de jeunes filies montrent une independance, une tolerance de ces doctrines, une amabilite redoublee pour ceux qui les repandent ou les affichent>>.

Face a ce pere pourtant aime et a son monde, Azelie a done choisi le parti des <<devots>> et priera chaque jour pour sa conversion. Mais cette foi sera tourmentee, rarement visitee par la joie de se savoir aimee de Dieu. Azelie redoute meme le bonheur s'il doit conduire au peche, mais se reconnait incapable d'opter pour le sacrifice expiatoire : <<Je ne suis qu'egoisme et lachete>>, avoue-t-elle. Elle soupconne meme ses propres gouts de dissimuler des occasions de peche. Mais le courage d'affronter la souffrance lui manque: <<Et moi, je n'ai pas le courage de souffrir en holocauste pour Lui!>> Elle ajoute: <<Sommes-nous done de pere en fils une famille rejetee de Dieu?>> Considere-t-elle le liberalisme de son pere comme un peche dont il devrait se repentir? Elle voit au contraire dans sa mere Julie une veritable martyre de ses maternites et dit d'elle-meme a Dieu : << Toute souffrance me repugne au point que je dois me croire hors de la voie ou doivent marcher vos disciples >> ... Aussi avoue-t-elle sa peur d'etre damnee faute de courage, sa crainte d'etre trouvee indigne de communier, obsessions nourries par les <<sermons terrifiants>> d'une neuvaine qu'elle poursuit malgre tout par devoir. Elle reconnait que seul l'amour de Dieu pourrait la sauver mais decouvre avec effroi qu'elle ne l'eprouve pas et que l'aridi te demeure son lot quotidien. <<Quelle nature que la mienne pour se degouter de tout ! Je n'ai que bonheur autour de moi, et je suis lassee, degoutee. >>

C'est cependant dans la musique qu'elle trouve des periodes de paix et de reconfort. Ses talents d'artiste sont indeniables. Lorsqu'elle se met au piano, dit-elle, ses <<pensees tristes>> la quittent. Elle ajoute meme que <<c'est la premiere jouissance que j'ai ressentie, la premiere occupation que j'ai pu gouter>>. Mais ce bien-etre ne saurait durer sans que ne se manifeste une nouvelle crainte, celle des derives de cette pure jouissance, crainte de <<ces melodies effeminees qui rendent les ames molles et voluptueuses>> (Fenelon), tels a son avis, la musique de bal et, dans certaines circonstances, l'opera. La musique instrumentale trouve toutefois grace a ses yeux, a la reserve pres que <<pour le chant, ceux qui s'occupent des paroles entendent bien des sottises ...>>

La musique demeure toutefois la reserve d'oxygene qui lui permet de survivre moralement a ce qu'elle qualifie de ses <<tenebreuses souffrances>>. Elle confiera meme : <<Jamais je n'oublierai qu'elle m'apresque sauvee de la folie>> ... Le mot est lache : l'obsession secrete de sa famille dont Lactance, son frere aine, est atteint de delire religieux. Il sera plus tard interne en hopital psychiatrique a Paris.

Azelie a son journal comme confident de ees craintes lancinantes. Elle croit que le demon << cherche a la perdre >> meme dans ses rares moments de bonheur: <<Mais j'en rougis de ce bonheur! Quel egoi'sme chez moi!>> ... <<Presque tout me sourit, et je devrais en trembler, car l'adversite me trouve toujours si rebelle>>. Elle cherche la paix de l'esprit et ne la trouve pas. A l'instar d'Eugenie de Guerin qu'elle affectionne, le <<trop-plein de ses pensees>> l'obsede. Elle se demande qui pourra <<soulager sa pauvre tete>> victime de l'eternelle ambivalence. << J'ai peur de jouir, peur de souffrir, peur pour moi, toujours moi. >> Et plus loin : <<J'ai peur de vivre et j'ai peur de mourir. >> Elle prend conscience de la gravite de son desarroi interieur : <<Mes degouts, mes tristesses me reprennent. [...] Est-ce mon esprit ou mon corps qu'il faut soigner?>> Appel muet a Faide dans cet aveu : <<Je n'ai presque plus ma tete a moi ... >>

Qui pourra l'aider a retrouver la paix ? Napoleon, le mari artiste qu'elle compare a David et auquel elle prete toutes les qualites, sauf, etrangement, celle d'etre femme ? Azelie est partagee entre la securite que lui procure sa presence et la crainte d'une grossesse apprehendee comme une veritable epreuve physique. Experience redoutee qui lui fait ecrire : << Je ne souhaiterai jamais a mes filies de se marier. Si Dieu les appelle a l'etat religieux, je Pen remercierai; sinon, qu'elles fassent de bonnes vieilles filies>>. Quant aux joies de la maternite, elles ne l'emporteront jamais chez elle sur la crainte de voir ses enfants en butte aux tentations du monde--les garcons surtout. <<Dans toutes mes angoisses, je desire toujours n'en pas avoir d'enfants f.sic], a cause de l'incertitude du salut. >>

Si les quelques pages du journal consacrees aux amities feminines d'Azelie--celles d'Augustine D'Arcy et de Fanny Leman--projettent un peu de soleil sur le sombre parcours d'une ame en detresse, l'ensemble du recit traduit l'enfermement moral dans lequel la jeune diariste a vecu ses trente-quatre annees de vie. Enfermement et brievete qui lui laissent peu de temps pour faire oeuvre litteraire ou pour nous instruire sur la vie quotidienne et les moeurs de la societe a la seigneurie de Montebello. Le genre auquel s'apparente le recit d'Azelie Papineau reste celui des confessions. Celles-ci s'achevent par le naufrage d'un esprit rebelle pourtant prisonnier de la spiritualite doloriste du XIXe siecle au Canada francais.

Helene Pelletier-Baillargeon

Montreal
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Author:Pelletier-Baillargeon, Helene
Publication:Historical Studies
Article Type:Book review
Date:Jan 1, 2019
Words:1040
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