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Au-dela de ce qui semble determine: << Faconner >> les nouveau-nes inuit dans le Kivalliq contemporain.

RESUME--ABSTRACT--RESUMEN Au-dela de ce qui semble determine: << Faconner >> les nouveau-nes inuit dans le Kivalliq contemporain.

<< When an elder tells you something while you are a baby it becomes true. You have to be very careful with your words >>, confie une ainee de la region du Kivalliq. Pour cette ainee, comme plusieurs autres de la region, la naissance d'un nouveau-ne est une periode de transition empreinte d'instabilite et de fragilite. Les relations entre eponymes ont une influence certaine sur la personnalite, mais au-dela de ce qui est determine, une certaine latitude semble possible. Les actions, les gestes, les sentiments et les mots dits ou penses revetent un pouvoir particulier. Pour le meilleur ou pour le pire, ces pratiques << faconnent >> l'Inuk et elles marqueront le fil de son existence.

Mots-cles : Rodrigue, Inuit, Nunavut, pratiques de socialisation des enfants, nouveau-nes, pratiques d'attribution des noms, recits contemporains

Beyond What Seems to be Determined : "Shaping" Newborn among Kivalligmiut Today

"When an elder tells you something while you are a baby it becomes true. You have to be very careful with your words", says an elder from Kivalliq. Forher, and many other elders, the birth of a child is a period of transition marked by instability and fragility. Relations between the newborn and a namesake certainly influence the infant's personality, but there exists a latitude beyond what seems to be determined. The acts, gestures, sentiments, words that are spoken or thought about a newborn have particular power. For better or for worst, these practices << shape >> the Inuk and will have great impact on his/her life.

Key-words : Rodrigue, Inuit, Nunavut, child rearing practices, newborn, naming practices, contemporary narrative

Mas alla de lo que parece determinado : <<fabricar>> los recien nacidos inuit en el Kivalliq contempordneo

<< When an elder tells you something while you are a baby it becomes true. You have to be very careful with your words >> (Kangiq&iniq 2004). Para esta anciana, como para muchos otros ancianos de la region de Kivalliq, el nacimiento de un recien nacido es un periodo de transicion marcado por la inestabilidad y la fragilidad. Las relaciones entre eponimos tienen una influencia sobre la personalidad, pero mas alla de lo que determinan, una cierta latitud parece posible. Las acciones, los gestos, los sentimientos y las palabras pronunciadas o pensadas revisten un poder particular. Para lo bueno y para lo malo, dichas practicas << fabrican >> l'Inuk y marcaran el hilo de su existencia

Palabras clave : Rodrigue, Inuit, Nunavut, practicas de socializacion de los ninos, recien nacidos, practicas de atribucion de nombres, relatos contemporaneos

Note de recherche

<< When an elder tells you something while you are a baby it becomes true. You have tobe very careful with your words>> (Ainee 3, Kangiq&liniq, 2004). Pour cette ainee, comme pour plusieurs autres de la region du Kivalliq (2), la naissance d'un nouveau-ne est une periode de transition empreinte d'instabilite et de fragilite. Les actions, les gestes, les sentiments et les mots dits ou pensees revetent une importance particuliere. Ils peuvent avoir de serieuses repercussions sur la trajectoire de vie de cet etre qui vient de voir le jour. Pour le meilleur ou pour le pire, certaines pratiques << faconnent >> l'Inuk et, aux dires de plusieurs, elles resonneront dans ses attitudes, ses aptitudes et ses actions tout au long de sa vie.

Si le nouveau-ne devient pleinement Inuk en recevant son ou ses atiit (noms), il semble que tout ne se determine pas necessairement a partir de ce moment. Pour plusieurs aines, il est certain que les relations entre eponymes ont une influence sur la personnalite des individus. L'anthropologue Edmund Searles a aussi pu constater que : << Pour plusieurs Nunavummiut, les noms sont autant des acteurs que des fragments personnifies de la memoire culturelle. Non seulement ils fournissent des recits detailles des gens et des evenements du passe, mais ils faconnent d'une maniere importante les destinees et les decisions des individus >> (2002 : 188). A partir de recits colliges a Kangiq&liniq au Nunavut, il est possible de pousser la reflexion un peu plus loin car, malgre l'influence certaine du et des noms sur les individus, une certaine latitude semble subsister. Il sera ici question de l'influence des pratiques effectuees en direction des nouveau-nes afin qu'ils acquierent certaines aptitudes, attitudes ou caracteristiques physiques.

Voici quelques passages tires de la litterature existante qui ont inspire l'idee d'approfondir ces pratiques. Knud Rasmussen mentionne a quelques reprises que des paroles sont dites aux nouveau-nes afin de les proteger (Rasmussen 1976 [1929] : 172, 1976 [1930] : 260). La fragilite des nouveau-nes necessite, selon lui, des precautions particulieres :
   It is always a good thing for a child's life to utter magic words
   over immediatly after birth, before it bas yet had the breast. It
   has also been described elsewhere how especially careful parents
   also take out the child's soul. This is by no means common,
   however, presumably because one might easily kill the child if it
   is not a very superior shaman who performs this trick.

      Rasmussen 1976 [1930] : 260


Le Pere Guy Mary-Rousseliere O.M.I fait egalement allusion, dans un des textes qu'il aurait ecrit au milieu des annees 1960, a des paroles qui devaient proteger les enfants et leur transmettre certaines caracteristiques specifiques.
   Il y avait des erinaliutit benefiques ou tout au moins neutres,
   tandis que d'autres comportaient des intentions nettement
   malefiques. Les premieres etaient frequemment employees. On
   recitait par exemple des paroles magiques sur les enfants pour les
   faire devenir forts. Un anglartuksiaq etait une personne sur
   laquelle, lors de la naissance, avait ete prononce un mot magique
   qui avait pour effet, si elle mourait, de la faire revenir a la
   vie.

      Mary-Rousseliere 1991-1992 : 15


Dans le recit de Nataaq ou la fabrication du premier male, collige par Bernard Saladin d'Anglure a Iglulik au debut des annees 1970, des passages portent sur des gestes poses par les parents de Nataaq et par son accoucheuse afin de lui assurer du succes a la chasse.
   L'education de l'enfant pouvait a present commencer sous le regard
   vigilant de ses parents et surtout de son accoucheuse et des vieux
   du groupe. Quand Nataaq consomma ses premieres bouchees de viandes,
   sa mere lui etira les membres ; elle lui fit toucher l'orteil
   majeur de son pied droit avec le majeur de sa main gauche et celui
   du pied gauche avec le majeur de sa main droite. Ensuite, le
   placant sur ses genoux, elle mit dans ses mains une broche a viande
   et le fit pagayer comme s'il etait en qajaq, puis harponner des
   morceaux de viande comme s'ils etaient du gibier [...]. Ainsi
   serait-il habile en qajaq et aurait-il du succes a la chasse.

      Saladin d'Anglure 1980 : 21


Les propos de Naqi Ekho, publie dans le volume Childrearing Practices de la collection Interviewing Inuit Elders font egalement reference a cette pratique de faire mimer a l'enfant le geste de pagayer ou celui de harponner le gibier.
   When I was a child this practice was no longer followed. But our
   ancestors in the days of the angakkuit used to do that. The
   angakkuq used to take the baby and pretend to paddle a qajaq and
   pretend to harpoon. Baby boys would be placed on the lap and they
   used to pretend the small baby was out hunting. You had to hold
   their little hands, move their arms, and power the qajaq. You
   pretented to paddle, and you got ahold of the first and pretended
   to throw a harpoon.

      Naqi, dans Briggs 2000 : 73


C'est avec ces recits en tete que ce sujet a ete aborde avec des aines de la region du Kivalliq. Les aines rencontres ont affirme que cette pratique avait bel et bien toujours cours dans la region. La plupart d'entre eux avaient ete << faconnes >> de cette maniere ou avaient assiste a ces pratiques ou encore avaient eux-memes << faconne >> ainsi des nouveau-nes.

Voici quatre recits representatifs des propos entendus au sujet des pratiques destinees a << faconner >> les aptitudes, les attitudes et les caracteristiques physiques des nouveau-nes. Ils sont, a mon sens, etonnants compte tenu du fait que ces pratiques occupent relativement peu de place dans l'ethnographie existante par rapport a l'importance que les aines rencontres a Kangiq&liniq leur accordent.

Recit 1 :
   My father-in-law said to my son Joe, when he was a little boy, <<
   Since you are named after me I want people to come to see you. I
   don't want you to be always alone like me. I don't like being
   around people, I want you to stay around lots of people. I don't
   want you to be all alone out on the land like me and my family
   were. We don't like having neighbors. But you, I want you to have
   neighbors ; I want you to have lots of friends around you. I want
   you to make friends >>. He also said to Joe << When you'll catch
   caribou, I want the caribou to have lots of blood soit will be good
   to make soup >>. That's how my son is now. Every caribou he catches
   they always have lots of blood inside their body. I guess his
   grandfather's words were true, every time he says something, it
   happened to be true.

      Ainee 1, Kangiq&liniq, 2004


Recit 2 :
   She [her umiggaq] was the first baby I delivered, and the first
   baby I had touched when she was bom. [...] Since there was no cloth
   to clean the baby up with, I just used caribou skins, cut in
   pieces, then I put her inside my atigi to keep her warm, so I
   called her my umiggaq (the child I put inside my atigi). I don't
   quite remember thinking about how she should be, what kind of
   person she should become, but her mother tells me that she gets
   angry easily. Her mother tells me that my umiggaq gets angry easily
   and opens her mouth easily. I don't think I thought anything about
   how she should be, but I thought just a bit that she should say
   something right away when she feels like saying something, not like
   me, that was all. I guess she follows my thinking. Some people
   really do say things to child and really mean what they say, to
   make a child. And some people really do what they've been told,
   even if their making was just by thinking. Sometimes the first
   person who takes the baby thinks of something, that the child will
   be that way.

      Magdalina Naalungiaq Makitgaq, dans Mannik 1995 : 131


Recit 3 :
   I never really said to my babies that I want them to learn how to
   sew or hunt, but my mother-in-law said to my son, when he was a
   newborn baby : << If you want to go out hunting you can go out
   hunting, but if you don't want to you can stay and relax. You don't
   have to do anything that you don't want to >>. That's how he is
   right now, he's always working but he's doing what he wants to do.
   But when I start having grandchildren I said to my granddaughter <<
   You are going to be a pretty and a tall girl and you will going to
   learn how to sew >>. She's about 17 years old right now and it's
   how she is. She is tall and pretty! To my other granddaughter, who
   is in Whale Cove and who is named after me, I said to her, when she
   was a little baby, << You are named after me, you're my atikuluk. I
   want you to rest on the couch cause I never had the chance to rest.
   You are going to be pretty and you'll have long hair >>. That's how
   she is, she has long hair, and she's a pretty girl and when she
   comes home after school, she just rests on the couch and sleeps. I
   never told my kids, but I say things to my grandchildren. Except
   when I had my son, his namesake is my second adopted father. My
   second adopted father was very kind to people, his wife was
   bitching at him all day long, but he wouldn't do anything to her.
   He was too kind. He would just stay quiet. When I had my son, I
   said to him << Your namesake was too quiet, too kind. I don't want
   you to be like that >>. So he is other way round, he's pretty wild!
   It's not fun. I feel sorry for him. I regret saying that to him. I
   should never have said that to him. When he was younger he was
   always getting into trouble. He was always breaking the law ; he
   had many troubles with the RCMP (3). I'm sorry that I told my son
   that he should not be like his namesake. I shouldn't have said
   that. He's mean and wild. He went to jail few times. The reason why
   he was doing that it was because he was beaten Up a couple of times
   and he was kicked in the head. One time in Iqaluit he got beaten up
   and they broke his jaw. Two years ago he came back in Rankin and
   he's now ok, but he gets wild once in a while cause he takes drugs
   and alcohol. When he is drunk he comes home mad and he can break
   the walls and break stuff, but he hasn't done that for a while. He
   almost died a couple of time. When he gets upset, he gets upset
   cause his head is so damaged. When he came back from Iqaluit he
   lost so much weight that my oldest daughter said to me << Did you
   know that [...] is going to court on October 15th? If he doesn't
   pay he has to go to jail >>. I said that I don't know anything
   about it. I finally asked my son what was going on and why he was
   looking so worried. He wouldn't say anything about his problems. He
   keeps his problems for himself. Every time he's hearing about
   somebody getting mad, like if one of his kids gets mad he would be
   mad too. He broke a wall once in a while, but since two years he is
   better, since two years he doesn't break the law. He hasn't been in
   trouble since 2 years. He's being good, but when he hears someone
   being mad he gets mad and frustrated too, but he tries to stay
   calm. He doesn't brake walls or throw things all around anymore.
   It's very hard for me to be a mother, but I love my kids very much.

      Ainee 2, Kangiq&liniq, 2004


Recit 4 :
   My mother said to me, when I was a little girl, << When you'll have
   an husband, even if he's having a tare on his parka and ask you to
   sew this say, "no, I don't want to sew this!" >>. So when I was a
   little girl and my mom ask me << Can you sew this? >> I would say
   to her, << No I don't want to sew this! >>. But I never said that
   to my kids or my husband. [laugh] I remember my mother telling all
   these saying to little girls and little boys. I saw my
   mother-in-law's mother saying to my son, while she put on him
   little mouse's feet, when he was a little baby, << I want you to be
   a fast worker. When you'll work on something you will finish it
   right away. It's going to be done in no time >>. That's how he is,
   when he worked on a boat, he would finish it right away. Since my
   mother was chubby, fat, she said to me, when I was born, << You
   going to be skinny as a tooth pick! >>. Now I'm skinny! Like my
   elders would say and I would listen to them. Every little thing
   they say like << You will be a good hunter >> or << You will be a
   good seamstress! >> while they were giving something to the newborn
   baby like an ulu or a pana become true. They would receive any
   tools to become a good hunter or a good sewer. That's what they use
   to say to little babies, to newborn babies. It's true! When an
   elder tells you something while you are a baby it becomes true so
   you have to be careful with your words.

      Ainee 3, Kangiq&liniq, 2004


Ceux qui << faconnent >> les nouveau-nes d'hier a aujourd'hui

Lorsqu'on fait le tour de l'ethnographie, le role de << faconner >> les bebes revenait a la sage-femme (Uqsuralik, dans Briggs 2000 : 37 ; Bennett et Rowley 2004). D'ailleurs, dans plusieurs dialectes inuktitut, sage-femme se dit sanaji ce qui veut dire << celle qui faconne ou fabrique >>. Dans la region du Kivalliq, la plupart des femmes ainees (4) se souviennent soit d'avoir vu des femmes donner naissance a des enfants en presence d'une sanaji soit d'avoir donne naissance avec l'assistance d'une sanaji ou encore d'avoir assiste des femmes lors de leur accouchement. Selon les propos recueillis, le role de sanaji ne semblait pas necessairement attribue a des femmes ou des hommes en particulier. Pour la plupart, c'etait leur belle-mere qui les assistait lors de l'accouchement. Compte tenu de l'isolement vecu par la majorite des familles, la plupart des femmes et des hommes se devaient de savoir comment venir en aide a une femme qui accouche. Meme si quelques hommes rencontres m'ont dit savoir comment assister une femme lors de l'accouchement, leur presence aupres des meres semble neanmoins peu commune (5). Dans le deuxieme recit, lorsque Naalungiaq donne l'exemple des pensees qui lui ont traverse l'esprit alors qu'elle tenait dans ses bras son umiggaq, elle revetait le role de sanaji, mais lors de mes entrevues, rares sont ceux et celles qui m'ont dit avoir << faconne >> un nouveau-ne alors qu'elles assistaient la mere lors de l'enfantement.

La plupart des femmes ainees rencontrees, etant nees dans les annees 1930, ont donne naissance a leurs enfants vers la fin des annees 1940 et au cours des annees 1950 et 1960. A cette epoque, le mouvement de sedentarisation des populations inuit etait enclenche et les Qallunaat, les Blancs, plus nombreux en Arctique canadien de l'Est. Il etait donc deja assez courant pour les femmes inuit de donner naissance avec l'aide de Qallunaat. Certaines se souviennent d'avoir accouche avec l'aide du medecin de la mine de Nickel (6) de Kangiq&liniq ou des soeurs grises a l'hopital d'Igluligaarjuk (Chesterfield Inlet) (7). Les femmes de cette generation sont d'ailleurs dans les dernieres a avoir donne naissance a la maniere inuit. La plupart de leurs filles et belles-filles ont ete transportees vers Churchill ou Winnipeg au Manitoba afin de donner naissance dans des hopitaux. Ce n'est que depuis l'ouverture du nouveau centre de sante de Kangiq&liniq en 2005 que les femmes de cette communaute et des environs ont la possibilite d'accoucher sur place. Cependant, les moyens etant limites, celles qui presentent des risques de complication sont toujours transferees vers Winnipeg. Aussi faudra-t-il voir pour la suite, car des cours de formation de sages-femmes sont maintenant offerts par le Nunavut Arctic College depuis l'automne 2006.

Ce n'est toutefois pas parce que la plupart des femmes inuit ne sont plus assistees par une sanaji lors de leur accouchement que les pratiques d'accueil des nouveau-nes ont ete mises de cote. La plupart des bebes sont toujours << faconnes >> par une ou des personnes de leur entourage. Les grands-parents ou les eponymes sont ceux qui habituellement << faconnent >> les nouveau-nes a l'aide de gestes, de paroles, de pensees et parfois d'objets. Puisque auparavant, la plupart des femmes etaient assistees de leur belle-mere, il semble que ces grands-meres aient garde un role important dans cette transmission de caracteristiques. S'ajoute a cela la proximite accrue des grands-meres maternelles. Autrefois, les epouses devaient quitter leur famille pour aller rejoindre celle de leur mari. Parmi les femmes ainees rencontrees, rares sont celles qui ont pu continuer a cotoyer regulierement leur famille. Aujourd'hui, la sedentarisation et la relative efficacite des deplacements inter-communautes semblent accroitre la presence des membres de la famille maternelle ainsi que leur role dans l'accueil et la socialisation des jeunes enfants. Les grands-peres sont aussi impliques dans ces pratiques, mais plus particulierement aupres de leurs petits-fils et en ce qui a trait aux competences liees a la chasse. Il semble que les hommes et les femmes n'ont pas necessairement les memes desirs pour les bebes qu'ils << faconnent >>. Les hommes semblent plus particulierement concernes dans le << faconnage >> des petits garcons, alors que les femmes semblent s'affairer autant au << faconnage >> des petites filles qu'a celui des petits garcons. Il serait cependant necessaire de pousser plus loin l'investigation notamment dans les cas oo des objets sont offerts aux petits. S'ajoutent a cela les eponymes, qui peuvent egalement emettre des souhaits aux nouveau-nes qui recoivent leur nom lors de leur premiere rencontre. Dans une moindre mesure, les parents peuvent egalement influencer la destinee de leurs enfants, mais il semble peu commun qu'ils soient directement impliques dans ces pratiques de<< faconnage >> des nouveau-nes (8).

<< Faconner >> les nouveau-nes

Concernant les souhaits diriges vers les nouveau-nes, leur diversite est particulierement etonnante. Il semble que ce qui peut etre souhaite est sans limite a la condition que celui ou celle qui << faconne >> l'enfant soit sincere dans ses mots, ses pensees, ses gestes et ses emotions. Selon les temoignages recueillis, trois types de souhaits semblent se degager. On peut souhaiter a l'enfant qu'il acquiere des aptitudes, qu'il adopte des attitudes ou qu'il developpe certaines caracteristiques physiques.

<< Faconner >> les aptitudes

<< Faconner >> l'enfant nouvellement ne afin qu'il excelle dans certaines taches de la vie quotidienne ou dans l'execution de ces taches fait partie de plusieurs souhaits emis par les adultes. Une ainee explique :
   When a baby girl comes out she is given a thread and a needle or an
   ulu so she'll become a good sewer. And to a boy elders would say <<
   I want you to become a good kayaker >> and they would move the arms
   like if the baby was paddling. [...] Our parents and grandparents
   wanted us to be smart and fast learners about hunting, sewing and
   other inuit way of doing things.

      Ainee 4, Kangiq&liniq, 2004


Hier comme aujourd'hui, les habiles couturieres et les chasseurs prosperes sont toujours valorises au sein de leur communaute. Ces propos de cette ainee recoupent ceux du recit 3 et du recit 4 :
   [A lady] said to one of my granddaughters [...] while she was
   giving her a thimble << I want you to be a great sewer [...] I said
   to my great grandson [...] << I want you to be a fast runner and a
   good hunter. Active >> and I made him a left hand mitt with a
   whistle.

      Ainee 5, Kangiq&liniq, 2004


Ce recit de Taipanaaq met en scene un grand-pere << faconnant >> son petit-fils qui est aussi son eponyme afin qu'il devienne un chasseur aguerri :
   My grandfather was told that his bone was born (when a child is
   named after someone people say it's that person's << bone >>). We
   heard him coming towards our shelter, and he was carrying a rifle
   as he entered our shelter. I thought maybe he was going to shoot my
   son, but he took my newborn son and showed him the rifle and said
   to him, << When Inuit are men they usually hunt >>. He pointed the
   rifle toward my son and said, << Never be lazy with animais, do
   that >>. I thought my grandfather was going to shoot my son, but I
   realized he was making him a hunter.

      Jimmy Taipanaaq, dans Mannik 1995 : 41-42


Tres jeunes, les enfants sont encourages a observer et a imiter les adultes et sont stimules notamment a l'aide de jeux et de chants en ce sens. Les realisations individuelles dans ses domaines sont toujours soulignees plus particulierement au sein des familles, mais aussi au sein des communautes. << Faconner >> les bebes afin qu'ils excellent dans ces domaines relies aux savoirs inuit est donc perpetue de generation en generation (9).

Non seulement les enfants sont << faconnes >> afin d'exceller dans certains domaines, mais des souhaits sont egalement formules quant a la facon dont ils vont effectuer leurs taches quotidiennes. Ainsi, dans le recit 4, l'ainee explique que sa belle-mere a dit a l'un de ses fils en lui apposant des pattes de souris << I want you to be a fast worker. When you'll work on something you will finish it right away. It's going to be done in no time >> (recit 4, Kangiq&liniq, 2004).

Ces pratiques ne sont cependant pas figees et de nouveaux elements de la vie en communaute viennent ainsi s'ajouter a la liste des aptitudes souhaitees aux enfants. Certains enfants se sont, entre autres, fait souhaiter d' apprendre 1' anglais rapidement, d'etre attentifs a l'ecole, d'obtenir un bon emploi dans le futur. Une ainee remarque a ce sujet :
   Now we're saying things to our grandchildren because we want them
   to learn, to know and we want them to have a good job. We want them
   to graduate because we want them to be smart, but it wasn't like
   that before.

      Ainee 4, Kangiq&liniq, 2004


<< Faconner >> les attitudes

En plus de << faconner >> les aptitudes, il est egalement possible d'influencer la personnalite de l'Inuk. Si l'apprentissage de la gestion des emotions et des sentiments occupe une partie importante du quotidien des jeunes enfants (Briggs 2001 [1970], 1998, 1983), le temperament de chacun ne se soumet pas entierement a cet apprentissage. D'une part, l'enfant peut recevoir des traits de caractere de son eponyme et, d'autre part, son caractere peut aussi etre << faconne >> selon les souhaits d'une ou plusieurs personnes qui lui sont proches. Ainsi le demontrent les quatre recits presentes.

Dans le premier recit, le beau-pere souhaite a son petit-fils de vivre entoure d'amis contrairement a lui qui a toujours vecu seul avec sa famille sur le territoire. Dans le recit 2, Naalungiaq se souvient d'avoir pense lors de la naissance de son umiggaq que celle-ci devrait savoir s'exprimer, s'affirmer et dire ce qu'elle ressentait, contrairement a elle. Dans le troisieme recit, une ainee se souvient que sa belle-mere, la mere de son mari, a dit a son fils, alors qu'il etait nouveau-ne, qu'il devrait faire ce qu'il voulait et qu'il n'avait pas a faire ce dont il n'avait pas envie. Elle a elle-meme << faconne >> des nouveau-nes dont une de ses petites-filles et son propre fils. A sa petite-fille, qui est aussi son eponyme, elle a dit : << [...] you're my attikuluk. I want you to rest on the couch cause I never had the chance to rest >>. Elle a aussi << faconne >> un de ses fils, qui s'est vu attribuer le nom de son deuxieme pere adoptif : << Your namesake was too quiet, too kind. I don't want you to be like that >>. Dans le quatrieme et dernier recit, l'ainee mentionne que sa mere lui a dit, alors qu'elle etait bebe, que lorsque son mari allait avoir un accro a son parka et qu'il lui demanderait de le recoudre, elle devrait lui repondre << No, I don't want to sew this! >>. Il est important de mentionner qu'elle a recu le nom de son grand-pere mort noye pendant une chasse aux phoques quelques annees avant sa naissance. Elle a ete habillee et socialisee comme l'etaient les petits garcons de son age. Elle a notamment appris a guider les chiens de traineau et a manier le fouet. Ce n'est qu'une fois mariee et apres ses premieres menstruations qu'elle a du arreter ses activites masculines et s'habiller en femme (10). Il se peut donc que ce souhait emis par sa mere soit plutot lie a sa socialisation inversee qu'a un reel desir de transmettre ou non certaines caracteristiques. Elle a tenu toutefois a preciser qu'elle a toujours refuse de coudre a la demande de sa mere, mais jamais elle n'a hesite a le faire pour son mari ou ses enfants.

<< Faconner >> physiquement

Il est egalement possible de << faconner >> physiquement les nouveau-nes en leur souhaitant qu'ils developpent certaines caracteristiques physiques comme avoir de longs cheveux (recit 3), devenir une grande personne (recit 3), rester mince (recit 4), devenir une belle personne (recit 3), bref tout est envisageable. Uqsuralik semble d'ailleurs s'en etonner en affirmant : << You could even request to have a long or short kakkiviaq, the area between the nose and lip >> (Uqsuralik Ottokie, dans Briggs 2000 : 37).

Pour les petites filles, il semble courant de leur souhaiter d'avoir une longue chevelure. Dans le recit 3, l'ainee interviewee souhaite oralement a sa petite-fille, qui est egalement son eponyme, d'avoir de longs cheveux. Certaines fois, ce desir d'avoir des filles avec de longs cheveux s'exprimait a travers des gestes ainsi que l'explique Uqsuralik : << My arnaliaq didn't really have much hair but I would comb it so she would have long hair >>. Egalement, selon des temoignages recueillis par Rose Dufour a Iglulik dans les annees 1970, si la mere se nouait les cheveux avec le duvet d'un panache de caribou ou appliquait une couche des premiers excrements du bebe sur la tete de celui-ci, cela allait contribuer a lui donner une chevelure longue et en sante (Dufour 1984 : 23).

Autre fait interessant, dans le recit 1, l'ainee rencontree mentionne que non seulement les enfants peuvent voir leur physique << faconne >> par leurs ainees, mais le physique des animaux avec lesquels ils entreront en relation peut aussi etre << faconne >>. Ainsi son beau-pere souhaite que les caribous chasses par l'un de ses petits-fils aient le sang abondant. Dans le meme ordre d'idee, une ainee raconte avoir vu son pere faire bouger les pattes des bebes chiens comme s'ils etaient en train de courir en leur disant << I want you to be a fast runner >> afin qu'ils deviennent de rapides chiens de traineau (Ainee 4, Kangiq&liniq, 2004).

La part d'ambiguite et de contradiction

Les temoignages et les observations autour de ces pratiques ne manquent pas de faire realiser l'etonnante et deconcertante complexite du rapport au monde inuit et l'importance d'aller au-dela des mots et des gestes afin de chercher des significations, qui ne resteront malheureusement que partielles.

Un des elements assez generalise parmi les recits est l'apparente intention de ne pas << faconner >> les enfants a leur propre image ou a l'image de leur eponyme. Ainsi dans le recit 2, Naalungiaq se rappelle avoir pense brievement que son umiggaq se devait d'etre differente d'elle et toujours dire ce qu'elle pense. Dans le recit 3, l'ainee souhaite que sa petite-fille, qui est aussi son eponyme, se repose alors qu'elle n'en a jamais eu l'occasion et que son fils ne suive pas les traces de son eponyme qui etait trop silencieux. Et, dans le recit 4, l'ainee raconte qu'elle s'est fait << faconner >> mince par sa mere qui etait plutot grasse. J'ai egalement pu entendre une ainee, qui rencontrait son eponyme pour la premiere fois, lui dire : << J'ai toujours eu soif, je n'ai jamais bu d'alcool alors que tout le monde buvait autour de moi, je veux que toi tu n'aies jamais soif. Tu boiras beaucoup de biere >> (Ainee 6, Kangiq&liniq, 2005). Ce desir de voir ses enfants avoir une destinee differente est clairement souligne dans ce recit de Tayak :
   When they want the child to be brave, or good at something, then an
   adult would tell her/him to be this way of that when s/he grows up.
   Like if a man and a woman are getting children, ans he's a poor
   hunter or not a good person, then when he gets child he sould tell
   his child to be successful hunter ot to be a good person. The man
   would tell his child to be a certain way because he himself isn't
   the way he wanted to be.

      Winnie Tayak Putumiraqtuq, dans Mannik 1995 : 8


Voici quelques exemples auxquels pourraient s'ajouter encore plusieurs autres. Il est difficile de saisir pourquoi plusieurs aines ne souhaitent pas necessairement << faconner >> les generations qui les suivent a leur image. La difference souhaitee en termes d'attitudes peut sembler contradictoire, alors que ces memes aines deplorent souvent certaines de ces memes attitudes, comme la paresse ou l'agitation, aux generations qui leur succedent. Cependant, lorsqu'il est question de la socialisation des enfants, Jean L. Briggs demontre tres bien comment l'utilisation des gestes ou paroles contradictoires peut venir renforcer la transmission de certaines valeurs communes (Briggs 1998 : 208, 1983 : 21). << Faconner >> des nouveau-nes au niveau individuel en contradiction avec des traits souhaites collectivement pourrait-il s'inscrire dans cette logique?

Cela dit, il n'est toutefois pas hors de l'ordinaire que des aines souhaitent a leurs descendants une condition differente de la leur. Nous n'avons qu'a penser a ces ancetres qui, souhaitant revenir au monde des vivants, emettent le desir de voir leur nom attribue a un nouveau-ne en exprimant fortement leur desir de connaitre de nouvelles experiences. Le recit intra-uterin d'Iqallijuq illustre bien ce desir qu'ont certains eponymes de ne pas reproduire les experiences deja vecues. Ainsi, Iqallijuq se souvient :
   J'etais une sipiniq (transsexuelle), car Sivviurtalik avait voulu
   revivre en femme et non pas en homme. Il ne voulait plus chasser
   parce que cela demandait trop d'efforts et qu'il y avait pour lui
   grand risque d'avoir froid. J'etais donc devenue une fille, apres
   que mon sexe eut change a la naissance.

      Iqallijuq, dans Saladin d'Anglure 2006 : 57


Le pouvoir des mots et des sentiments

Les mots et les sentiments, qu'ils soient emis a voix haute ou qu'ils traversent l'esprit, revetent un pouvoir inconteste. Rasmussen avait deja releve le pouvoir des mots notamment dans le cas des erinaliutiit (mots, chants ou incantations) (Rasmussen 1976 [1929] : 157). Plusieurs autres auteurs, a la suite de Rasmussen, ont egalement insiste sur le pouvoir des mots (Saladin d'Anglure 2006 : 231 ; Fienup-Riordan 2005 ; Therrien et Laugrand 2001). Sans parler des paroles ou des pensees dirigees vers les nouveau-nes en utilisant le terme d'erinaliutit (singulier d'erinaliutiit) comme l'a fait Rousseliere (1991-1992), les aines rencontres insistent tout de meme sur l'incidence que celles-ci peuvent avoir sur le destin des individus. Le pouvoir de la parole et de la pensee chez les Yup'ik d'Alaska a egalement ete aborde par Ann Fienup-Riordan. Les propos des aines Yupiit corroborent ceux des aines rencontres a Kangiq&liniq << The Yupiit viewed the human mind as inherently powerful, capable of pushing others toward both positive and negative outcomes >> (2005 : 45).

Dans une plus large mesure, les aines insistent fortement sur le fait que le contenu des paroles, des pensees, des gestes ou des sentiments diriges vers les nouveau-nes est finalement avere. Ainsi dans le recit 1, l'ainee insiste sur le fait que son fils ainsi << faconne >> par son grand-pere tue toujours des caribous qui contiennent beaucoup de sang. Elle insiste egalement sur le fait que meme les pensees << faconnent >> les bebes. Comme nous l'avons vu a l'ouverture de ce texte et dans le quatrieme recit, une femme ainee propose une constatation generale sur le pouvoir des mots en invitant a la prudence. Inviter a la prudence, c'est peut-etre aussi ce que la femme du recit 3 a voulu faire en presentant l'exemple de son fils a qui elle a souhaite qu'il ne suive pas les traces de son eponyme. Elle trouvait ce dernier trop silencieux et trop patient alors qu'il etait malmene par sa femme. Non seulement ses souhaits se sont realises, mais il est devenu l'oppose de son eponyme c'est-a-dire, au dire de cette ainee, d'une violence extreme. Aujourd'hui, elle exprime ses regrets et constate combien les paroles dites aux nouveau-nes ont une influence reelle, bonne ou mauvaise, sur leur destinee.

Conclusion

Jusqu'a present, il a beaucoup ete question de ce qui semble determine autour de la notion de personne en contexte inuit. L'etroite relation entre les morts et les vivants, par le biais du systeme d'attribution des noms, bien qu'elle reste a approfondir, a ete assez bien documentee (11). Les nouveau-nes recoivent un ou plusieurs noms de personnes, souvent decedees, qui ont manifeste leur desir de voir leur nom leur etre attribue. Le nouveau-ne en recevant le nom de cette personne, peut aussi developper certaines aptitudes, attitudes ou caracteristiques physiques de son eponyme. Il n'est pas rare d'entendre << He/she really follows his/her namesake >>. Cependant, au-dela de cette part predeterminee une marge de manLuvre semble subsister a travers ces pratiques qui << faconnent >> les nouveau-nes. Ainsi certains aines semblent s'en servir afin que leur eponyme ait une vie differente de la leur (recit 3) ou afin d'eviter que des individus ne subissent le meme sort que leur eponyme (recit 3). Dans une plus large mesure, certains souhaitent simplement que leurs enfants et petits-enfants connaissent un sort different du leur (voir notamment le recit de Tayak).

Si les pratiques de << faconnage >> des nouveau-nes offrent une alternative a ce qui est predetermine par la trajectoire des noms, ces pratiques semblent neanmoins ajouter une part supplementaire de determinisme dans la vie de chaque individu. Dans un tel contexte, il serait interessant d'approfondir la thematique de l'individualite. Se pourrait-il que l'individualite reside en partie dans l'apprentissage du controle ou de la mise a profit de cette part de determinisme ou, comme le dirait Briggs (1983, 1991) dans l'acquisition de l'isuma (12)? Les realisations individuelles sont toujours celebrees au sein des familles et l'apprentissage de la gestion des emotions et des sentiments semble toujours occuper une place importante dans la socialisation des jeunes enfants. Briggs explique l'absence de << rituel de progression collectif >> chez les Inuit, comme ceux de la puberte present dans d'autres societes, par le fait que chaque individu a son propre rythme d'apprentissage. Elle prend l'exemple du mariage pour illustrer ses propos. Elle explique que les jeunes inuit sont dits prets a se marier a partir du moment oo ils possedent un certain bagage de connaissances et non pas selon leur age (Briggs 1991 : 269). Toutefois, la place de l'individualite semble encore une fois assez restreinte. L'individu peut plus ou moins bien controler ses emotions, ses actions, ses pensees ou ses mots ou etre plus ou moins precoce ou habile dans ses realisations individuelles, mais il semble neanmoins contraint a des regles de vie collective assez strictes qui laissent peu de place a l'originalite ou aux exces (13). Alors peut-etre est-ce que ce qui distingue davantage l'individu serait ses experiences et les relations qu'il tisse tout au long de sa vie avec les personnes humaines et non humaines (les animaux, le territoire, les ancetres, les etres non humains, etc.)? Cette question de l'individualite reste a approfondir et elle me semble fondamentale. Elle pourrait notamment etre pertinente lorsque l'on reflechit aux interventions possibles lors de situations de crises qui, pour l'instant, selon ce que j'ai pu constater, semblent d'abord et avant tout cibler l'individu.

A la suite de plusieurs auteurs dont Bodenhorn (2000), Briggs (1983, 1991, 1998), Laugrand (2002) et Sonne (1990), je m'interesse particulierement aux elements de la culture inuit qui demontrent sa capacite d'incorporation de la nouveaute et du changement tout en conservant une coherence d'ensemble. Selon moi, ces pratiques de << faconnage >> des bebes inuit peuvent etre abordees comme faisant partie de cette capacite d'adaptation de la culture inuit aux changements en utilisant des schemes d'analyse qui leur sont propres. Malgre le fait que la grande majorite des femmes inuit n'accouchent plus en compagnie d'une sanaji, les pratiques reliees a l'accueil des nouveau-nes se perpetuent neanmoins. Les recits presentes dans cet article semblent apporter un eclairage nouveau sur ces pratiques d'accueil ; le lien qu'ont fait plusieurs aines de Kangiq&liniq entre ces pratiques effectuees sur les nouveau-nes et la possibilite de contrecarrer certaines caracteristiques transmises par le ou les noms attribues semble inedit. Il est entendu que ces pratiques s'adaptent continuellement. Ainsi, les aines peuvent aussi bien souhaiter aux jeunes inuit de devenir bons a l'ecole, de bien apprendre l'anglais, d'obtenir un bon emploi sans pour autant que cela vienne en contradiction avec le fait de leur souhaiter qu'ils deviennent de bons chasseurs ou de bonnes couturieres. Je terminerai ici avec ces paroles d'une ainee de Kangiq&liniq : << Our elders wanted us to be smart and we want the same thing for our children and grandchildren, even if we're making them different >> (Ainee 4, Kangiq&liniq, 2004).

References

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Julie Rodrigue

Centre interuniversitaire d'etudes et de recherches autochtones -- CIERA

Pavillon Charles-de Koninck

1030, avenue des Sciences-Humaines, bureau 0450

Universite Laval

Quebec (Quebec) GIV OA6

julie.rodrigue@ciera.ulaval.ca

(1.) Des versions anterieures de cet article ont ete presentees au Congres d'etudes inuit et a l'atelier << Du foetus au chamane : parente, genre et mediations religieuses >> en 2006. Je tiens a remercier tous ceux qui ont judicieusement commente ce papier incluant les evaluateurs. Vos commentaires et suggestions m'ont ete d'une aide precieuse. Cette recherche est rendue possible grace a la contribution du CRSH (Bourse de doctorat), du PFSN (bourses de terrain), de I'ARUC--Memoire et histoire au Nunavut et du projet << L'ecole de la toundra >>, Transmission des savoirs environnementaux et valorisation des perspectives inuit sur l'histoire et le territoire : un defi pour les jeunes et les aines du Nunavut dirige par Frederic Laugrand et Jarich Oosten et finance par le CRSH.

(2.) Les extraits des temoignages cites au cours de cet article ont ete recueillis en grande partie par moi-meme. Ils sont tires d'une quarantaine de recits de vie realises aupres d'aines au cours des automnes 2004 et 2005 a Kangiq&liniq (Rankin Inlet) au Nunavut. La plupart des recits proviennent de femmes agees de 55 a 90 ans. La plupart d'entre elles ont ete baptisees par des missionnaires catholiques et se definissent comme etant des catholiques pratiquantes, ce qui n'empeche pas certaines d'entre elles d'assister a des reunions de pfieres organisees par des anglicans ou des pentecotistes. J'ai decide ici de ne pas mentionner le nom des informateurs, mais ils figureront tous dans la these a l'exception, bien sur, de ceux et celles qui ont demande de rester anonymes.

(3.) Gendarmerie royale du Canada.

(4.) A l'exception de certaines femmes netsiligmiut (habitants de la region de Aqvilikjuaq (Pelly Bay) ou nees de parents netsiligmiut ou ayant epouse des hommes netsiligmiut. Selon cellesci, la coutume netsilik etait plutot de donner naissance seule.

(5.) Nous n'avons qu'un exemple d'homme ayant assiste une femme lors d'un accouchement. Il s'agissait en fait d'un accouchement particulierement difficile et, selon les propos recueillis, cet homme, qui etait chamane, avait ete appele en renfort.

(6.) Une mine de Nickel a ete exploitee entre 1957 et 1962 a Kangiq&liniq. Cette mine est d'ailleurs un des facteurs important de la migration de familles vers ce qui deviendra Kangiq&liniq.

(7.) L'hopital d'Igluligaarjuk ouvre ses portes en 1931.

(8.) Il est toutefois reconnu que les pensees, les actions et les paroles des parents, notamment lors de la grossesse, ont une influence directe sur la destinee des nouveau-nes. A ce sujet, voir le recit des souvenirs intra-uterins de Qisaruatsiaq, originaire de Sanikiluaq (Iles Belcher), qui se rememore les repercussions des actions de sa mere et de son entourage sur son confort ou son inconfort intra-uterin (Hiram 2005 ; Saladin d'Anglure 2006 : 373-382).

(9.) Jean L. Briggs a beaucoup ecrit au sujet de la socialisation des enfants inuit par le jeu et l'experience. Elle a egalement aborde le soulignement des realisations individuelles par les familles. Voir Briggs (1983, 1991, 1998 et 2001 [1970]).

(10.) Pour en savoir plus sur la socialisation inversee, lire Saladin d'Anglure (1986, 2004, 2006), Dufour (1984).

(11.) A propos du systeme d'attribution des noms chez les Inuit, voir Kublu et Oosten (1999), Saladin d'Anglure (2006, 2004, 1986), Houde (2003), Bennett et Rowley (2004), Bodenhorn (1988), Briggs (2000), Searles (2002) et Guemple (1965).

(12.) Selon Briggs, la notion d'isuma << [...] refers ro consciousness, thought, reason, memory, will --to cerebral processes in general--and the possession of isuma is a major criterion of maturity >> (1991 : 267).

(13.) L'apprentissage du controle des emotions et des sentiments chez les Inuit a aussi ete abondamment documente par Briggs (1993, 1991, 1998, 2001). Elle ecrit : << Les Inuit pensent que les grandes emotions peuvent engendrer de dangereuses consequences aussi bien pour celui qui les vit que pour les autres. La colere, la douleur, l'anxiete, la peur, tout comme la joie extreme, peuvent selon un mythe inuit tout tuer, soit indirectement en poussant celui qui vit de tels sentiments (ceux qui sont negatifs) a se suicider ou a tuer. La personne heureuse est la seule a ne pas etre dangereuse (1983 : 21) >>.
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Title Annotation:Note de recherche
Author:Rodrigue, Julie
Publication:Anthropologie et Societes
Geographic Code:1CNUN
Date:Sep 1, 2007
Words:8391
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