Printer Friendly

Aragon defenseur du realisme a l'epoque de la destalinisation.

Depuis son manifeste de 1935(1), Aragon continue a se reclamer du realisme socialiste au cours des annees 60, malgre "le mauvais emploi que certains ont pu en faire et le discredit que d'autres y attachent" (2). Il prend le risque d'assumer ce concept de la periode stalinienne, dans l'espoir d'en rehabiliter le caractere distinctif, "socialiste", au lieu d'escamoter "son epithete qui vous fait la bouche mauvaise [...] puisque c'est si mal vu aujourd'hui" (3). Tout en ironisant sur une solution opportuniste, il fait savoir qu'il defend son ideologie toujours plus difficilement, a contre-courant des tendances antirealistes qui occupent desormais le champ culturel contemporain (l'influence de l'art abstrait, la critique de l'illusion referentielle, le proces des continuateurs du realisme balzacien, par exemple ...). Mais rien ne saurait l'en dissuader des lors qu'il s'agit de resister a un nouveau consensus qui interdirait la reference a un terme decrie : "vous pouvez faire du mot "realisme" une etiquette d'infamie, je n'y renoncerai pas" (4).

Neanmoins cette fidelite provocatrice n'est-elle pas constamment invoquee vis-a-vis des lecteurs comme s'il fallait refouler l'arriere-pensee d'un choix problematique ? Au nom d'un parti-pris definitif, la denegation du debat personnel a t-elle, pour autant, le dernier mot ? En effet, Aragon a beau declarer a maintes reprises qu'il ne se "dedir[a] jamais" de "la voie socialiste du realisme" (5), il en ignore tous les parametres habituels, il en transgresse meme explicitement le sens admis. Ainsi les deux romans qu'il publie dans les annees 60, La Mise a mort (1965) ou Blanche ou l'oubli (1967) analysent la faillite de l'epopee revolutionnaire; depourvus d'antagonismes manicheens, ils contredisent les presupposes du discours militant. Mais ils echappent aussi a l'horizon d'attente du realisme traditionnel (du realisme "tout court" ...) puisqu'ils remettent en cause la credibilite a partir des hypotheses improbables de la fiction. Une extreme liberte dans les pratiques d'ecriture va de pair, ici, avec la survivance d'une denomination. Aragon ne souscrit donc qu'a l'esthetique, audacieusement decalee, du realisme qu'il invente, non a une doctrine figee. Au demeurant, la revision de la pensee stalinienne ne s'en tient pas a ce paradoxe. Le romancier du "mentir-vrai" a tout de meme recours a de nouvelles formulations theoriques a propos du realisme socialiste, a des remaniements allusifs, dans un registre serieux ou parodique. Cette nouvelle strategie de contrebande (6) paraphraserait le concept incrimine pour tenter de desamorcer l'hostilite qu'il suscite.

Fin de l'utopie stalinienne

En 1952, Aragon valorisait encore essentiellement dans le realisme socialiste son "obeissance surprenante a l'histoire, au peuple qui la fait, une sensibilite sans egale au mouvement historique" (7). Mais cet art de Parti n'a pas pressenti la possibilite objective du XXe Congres de 1956, il n'a pas recueilli de donnees sur cet evenement capital. Il s'expose donc a etre remis en cause pour avoir falsifie les faits, occulte la verite sur le regime stalinien. Aragon l'admet lui-meme, il lui faut renoncer a ses certitudes anterieures, prendre acte du sens variable de la realite historique, comme le montre sa reecriture des Communistes. Dans sa Postface du Monde reel, il explique qu'il a abandonne ce dernier roman du cycle parce que les lecteurs de son Parti l'assimilaient a un temoignage veridique, purement documentaire, loin de lui accorder les droits de la fiction (8). Tandis qu'en 1955, il approuvait encore "le mot d'ordre scientifique des ecrivains [...] l'Ecrivez la verite! stalinien" (9), il en conteste la validite, dix ans plus tard, avec scepticisme, dans un discours aux Sovietiques:
   Il y a de cela quelques annees, il vous en souvient, il etait
   Propose aux [...] romanciers une formule qui semblait constituer
   pour eux une morale: [Ecrivez la verite. Et, en soi, ce n'est pas un
   mauvais conseil a donner a un enfant. [...] Quand on y repense, cela
   releve de la haute curiosite: que l'audace d'une telle formule [...]
   soit venue precisement a un homme [Aragon veut parler de Staline]
   qui s'est surtout signale dans la vie par une certaine desinvolture
   a l'egard de la verite, et un certain divorce entre ses paroles et
   ses actes [...]. Il me parait a peu pres certain que le conseil
   Ecrivez la verite est insuffisant pour exprimer a lui seul l'esprit
   createur des romanciers. En definissant leur art comme un
   mentir-vrai, il me semble que l'on fait, au-dela de la formule
   precedente, un pas raisonnable et prudent, et qu'on donne a rever de
   formes nouvelles de notre art [...] (10).


Le concept de mentir-vrai est donc invente sous l'effet d'une desillusion politique, et s'entend ici comme un rectificatif au pretendu realisme d'obedience jdanovienne. En effet, ce neologisme aragonien dissocie le realisme d'une pretention abusive a representer le referent objectif, et le rapprocherait plutot d'une exploration des pratiques fictionnelles (11) :
   C'est ainsi que [...] dogmatiques et demagogues s'opposent toujours
   a une conception ouverte de l'art, a une litterature en devenir,
   a l'experience litteraire. Mais il ne faut pas oublier qu'a la
   longue la negation de la realite [...] finira par etre reconnue pour
   ce qu'elle aura toujours ete, et que ce n'est pas ainsi avec des
   images pieuses que l'on peut changer la realite. Le fait que cette
   methode antirealiste soit etiquetee realisme risque [...] de
   detourner du realisme les ecrivains [...] (12).


Selon Aragon, il faut, encore et toujours, mettre en avant" notre realisme critique qui est le premier pas du realisme socialiste (13). Le seul realisme valable est donc, par definition, incompatible avec la litterature de propagande. Or, les prolongements de ce realisme a vocation essentiellement critique s'averent d'autant plus necessaires qu'il importe maintenant de mesurer les consequences d'une "erreur dans les reves" (14) de l'humanite. Au moment ou le contexte de la destalinisation impose de dementir une illusion collective,--le mythe de l'avenement, en U.R.S.S., d'un monde meilleur--,il est probable que la conception du mentir-vrai, dans l'ecriture romanesque, a pour fonction immediate de transposer les enjeux de ce renversement dialectique:
   Rien n'est dangereux comme les belles images. [...] La litterature
   qui regle toutes les difficultes de la vie en quelques centaines de
   pages releve d'un genre d'activite qu'on appelle habituellement
   l'utopie. Rien n'est dangereux comme l'utopie, elle endort les gens,
   et quand la realite les reveille, ils sont comme des somnambules sur
   le bord d'un toit, ils en tombent (15).


Ce debat contradictoire vise, on le voit, a sanctionner l'irrealisme du "realisme revolutionnaire", pour resumer, a l'aide de cet apparent paradoxe, l'imperatif de l'optimisme historique, les mythologies de l'avenir et leur inevitable derive vers la croyance irrationnelle, magique:
   Peut-etre est-il presque impossible de resister au monde entier qui
   demande un grand conte de fees, a des gens comme nous, des
   camarades, parlant le langage du marxisme scientifique, et pourtant
   eperdument epris d'une utopie, cherchant a tout prix a la confirmer.

   Car nous avons ete longuement, pour ce qui est de l'U.R.S.S., des
   utopistes, des fourieristes qui s'ignorent, prets a croire au
   miracle, a la decouverte insensee, au progres qui brule les etapes
   (16).


Plus precisement, l'auteur de La Mise a mort considere que le pseudo-realisme academique, en vigueur a l'Est, releve de speculations "inapplicables". Car les hommes de parti meconnaissent le primat de la praxis lorsqu'ils exigent des ecrivains qu'ils anticipent sur la transformation exemplaire des rapports sociaux, alors que, d'apres le marxisme, les representations mentales resultent de changements qui se font jour d'abord dans la realite:
   La grande difficulte du realisme [...] tient a ce que [...] ce n'est
   pas la cervelle du romancier qu'il faut changer, mais le monde.
   [...] Ce serait justice que les ecrivains reprochent avec fprete aux
   hommes politiques de ne pas avoir assez organise la production des
   hommes positifs dont ils ont besoin comme modeles a leurs romans
   [...]. Or les hommes politiques au contraire mettent en accusation
   les ecrivains qui ne fournissent pas le peuple de heros a imiter.
   N'est-ce pas le monde renverse? (17)


Ailleurs encore, le discours du romancier prend ses distances par rapport aux directives du Parti communiste, au point de contester le bien-fonde du realisme historique :
   Voulez-vous un exemple de l'impossibilite d'ecrire des romans
   realistes ou soit ecrite la verite ? En 1948, un schisme s'est
   produit en Occident. La rupture entre la Yougoslavie et le
   Kominform. Au bout de quelques annees, on nous a explique que
   c'etait une erreur due a Staline [...]. Si j'avais accepte les
   theses du moment, mon roman, par la suite, se serait trouve
   disqualifie. (18)


En revanche, Aragon rend hommage a Elsa Triolet, pour son roman Le Monument: "Qui parle contre l'utopie, on le tient le plus souvent pour se detourner de l'avenir, quand c'est lui qui voit l'avenir." (19) Selon le titre de l'essai de Garaudy preface par Aragon en 1963, l'ecrivain novateur pratique un "realisme sans rivages", car il ne supporte plus les limites d'une doctrine. Cependant, il est "decrie par principe par les uns, dans la pratique par les autres". Il suscite "une double hostilite", parce qu'il ne se rallie pas aux positions antirealistes de la modernite tout en remettant en cause les propheties de la periode stalinienne (20). Aragon analyse donc tres explicitement les prescriptions contradictoires auxquelles il est confronte. A l'inverse, l'ecrivain qui entend respecter la ligne politique du Parti n'est pas un realiste digne de ce nom car il deforme les faits ou les contourne, pour ne livrer qu'une image expurgee de la realite. En tout etat de cause, le probleme de l'autocensure devient l'une des preoccupations majeures du realisme moderne, l'une de ses composantes essentielles :
   Le nombre de sujets qu'il ne faut pas toucher va croissant, du fait
   des tenants de l'art pur d'un cote, et de l'autre de ceux qui
   demandent a la fois a l'ecrivain de s'en tenir a l'actualite et de
   n'en rien dire que ce qu'ils considerent comme possible pendant la
   periode en cours (21).


Cette reflexion sur l'impasse historique est reprise dans la nouvelle intitulee "Le Mentir-vrai", en 1964 :
   On est pour ecrire, dans ce troisieme quart du siecle, plutot gene
   par ce qu'on sait, qu'on a connu, vecu: ce sont la les difficultes
   internes du realisme, et parfois je me demande combien de temps
   encore il sera possible de les surmonter. Les realistes de l'avenir
   devront de plus en plus mentir pour dire vrai (22).


Ainsi, le concept paradoxal du mentir-vrai se prete a reequilibrer de maniere plus satisfaisante les rapports entre le reel et son envers, l'imaginaire. Il met a distance l'ancienne etiquette de realisme socialiste, trop souvent confondue avec l'ideologie stalinienne, et tire la lecon d'une crise de confiance.

Maintien de la caution scientifique du realisme

En 1954, Aragon faisait valoir en principe qu'un "art de Parti [...] ne peut etre un art de hasard, un art empirique, il se distingue par le caractere scientifique de ses bases [...], comme [...] le communisme se distingue du socialisme utopique" (23). Mais dans les annees 60, il met a l'epreuve la validite supposee infaillible de cette doctrine, en appelant de ses voux un realisme socialiste a "caractere experimental" (24) :
   Le marxiste parle a partir d'un pari qu'il a fait (que cela
   s'entende comme de l'hypothese scientifique) et pour lui toute
   erreur de sa part compromettant le pari a valeur de crime contre
   l'humanite. J'ecris ceci dans un temps ou les erreurs de cet ordre
   ont ete l'objet d'une denonciation sans exemple, necessitant pour
   tous ceux qui se reclament du marxisme de passer au trebuchet leurs
   croyances, je veux dire les idees que des actes d'autorite leur
   avaient fait prendre pour justes [...] (25).


Pour retablir le statut du marxisme comme science, ne suffirait-il pas d'admettre que l'erreur stalinienne consistait a ne pas admettre l'erreur ? Cette solution de compromis parait transposee dans Blanche ou l'Oubli, ou la perte de la femme aimee et l'impossibilite du couple fusionnel, loin de ne symboliser que la desillusion, induisent une frustration benefique, une quete necessaire a l'acquisition du principe de realite. La problematique du roman-hypothese, du roman-parenthese suggere que l'activite d'ecriture-ecriture est "perpetuellement l'amorce d'un probleme, et non sa solution [...] (26). Intentionnellement deceptif, l'epilogue tend a "charger toujours quelqu'un d'autre de conclure" (BO, p. 439), a la difference du roman a these. Loin de l'enfermement sectaire, la critique du dogmatisme invoque deux theoriciens non marxistes, l'Americain Martin Joss (27), et l'epistemologue Karl R. Popper (28), qui ont montre combien la refutation d'une hypothese permet a la science de progresser. Le narrateur-linguiste de Blanche ou l'oubli fait aussi reference au recent developpement des sciences humaines et aux nouvelles theories de la cybernetique. En effet, il essaie de "programmer" la jeune Marie-Noire pour comprendre la rupture avec Blanche, de sorte que le roman fonctionnerait comme "une machine, au sens moderne de ce mot, a transformer au niveau du langage la conscience humaine" (29).

Toujours dans Blanche ou l'Oubli, la definition du roman comme "une science de l'anomalie" (BO, p. 474) pourrait bien aussi provenir des enjeux de la destalinisation. Il s'agit la encore d'un paradoxe, dans la mesure ou la methode scientifique requiert au contraire la coherence interne des hypotheses. Cette recherche de l'exception ne demontrerait dialectiquement que l'impossibilite d'expliquer l'inexplicable dans les limites d'une theorie. Antinomique des certitudes du savoir, elle n'appartient en droit qu'a l'esprit contestataire des nouvelles generations: c'est "le jouet des enfants aux mains d'avenir, naturellement enclins a [...] devenir les horsqa-loi, les explorateurs de l'ignorance [...] a cet instant du crime de connaitre [...] a cette minute du paradis perdu" (BO, p. 434). L'ecrivain de la maturite projette peut-etre ici le souvenir magnifie de sa propre jeunesse dans l'avant-garde surrealiste, mais au-dela meme de son experience personnelle qu'il legue a la posterite, et qui revient a se dessaisir de toute position d'autorite, la generalite de son propos consacre l'entiere legitimite de tout mouvement de rupture d'ou qu'il vienne, hors des clivages et des querelles d'ecole.

Mais plus precisement, l'auteur pratique-t-il l'exercice de l'autocritique, et a quel propos ? Cette attitude se manifeste, par exemple, quand le narrateur de Blanche ou l'Oubli, l'un des porte-paroles du romancier, reconnalt avoir eu tort de croire "qu'il suffisait de changer le systeme de distribution des biens" pour resoudre "toutes les anomalies sociales" (BO, p. 474). Apres avoir surestime les facteurs socio-economiques, caracteristique bien connue de la pensee stalinienne, il lui importe desormais avant tout d'eprouver la resistance du reel inconnaissable, ce "residu non-analytique", irrationnel, du psychisme humain. C'est en ce sens que le narrateur cite un aphorisme de Leon-Paul Fargue : En art, il faut que la mathematique se mette a l'ordre des fantomes." (BO, p. 57) En effet, le romancier trouve dans l'imaginaire createur l'audace conjecturale, ou une realite encore inconnue peut advenir, aussi insolite qu'une anomalie. L'ecriture est donc essentiellement ouverture sur le devenir, aventure au seuil de la decouverte que seuls les hasards objectifs determinent peut-etre, tandis que la croyance enferme dans la cloture de l'omniscience, cette illusion dogmatique. Ainsi, la resolution du Comite d'Argenteuil, en 1966, qu'Aragon a fait adopter par son Parti (30), definit la creation artistique et litteraire comme une forme de connaissance specifique qui, bien souvent, precede la science, et parallelement la postface du "Monde reel", contemporaine de Blanche ou l'Oubli, fait valoir les pouvoirs heuristiques de la fiction.

Refutation des dogmes sur le mode humoritisque

Quand il pretend verifier, a l'aune des invraisemblances du roman, la scientificite de son realisme, Aragon ne s'attend certes pas a etre pris au serieux. Bien plus, il regle ses comptes avec desinvolture dans son essai de 1969, Je n'ai jamais appris a ecrire ou les incipit :
   Le romancier, tel qu'on se l'imagine, est une espece d'ingenieur,
   qui sait fort bien ou il veut en venir [...], s'etant dit je vais
   construire un pont comme ci ou une machine comme ca. Voila
   soixante-cinq ans que je me paye la tete de ceux qui ne doutent
   point que j'en agisse ainsi, puisque je devais avoir six ans quand
   j'ai commence ce manege (31).


Certes, dans ce commentaire tardif, Aragon ne recuse que les lecteurs qui attendent d'un ecrivain responsable la planification d'un travail redactionnel, mais il nous fait savoir essentiellement que l'imagerie technologique n'est pour lui qu'un canular. Cependant, il n'aurait pas ete a l'ordre du jour d'en dementir la valeur exaltante dans Pour un Realisme socialiste, a l'epoque ou l'auteur, au contraire, saluait la "geniale" definition stalinienne de l'ecrivain comme "ingenieur des ames". La preface d'Aragon au roman de Milan Kundera, en 1968, reconnait l'efficacite subversive du rire: "Mais le pouvoir toujours supporte mal la plaisanterie. A Prague comme ailleurs [...]" (32).

La derision peut, en outre, s'attaquer plus directement a l'image du romancier dans l'histoire litteraire, pour faire evoluer, si possible, la reception de son ouvre de maniere moins schematique. Ainsi, au debut de La Mise a mort, quand un interviewer naif demande au defenseur du realisme si l'astrologie a influence son adhesion au realisme, cette hypothese fantaisiste, oiseuse, ecarte les causes objectives bien connues, a savoir les circonstances historiques: "Pouvez-vous en fixer precisement le jour, l'heure ... [...] pour voir en faisant votre horoscope, a la lumiere de cette nouvelle naissance, sous quelles influences astrales vous etes devenu un realiste [...] (33). Neanmoins, la boutade laisse entrevoir comment, a la faveur d'une causalite paradoxale, une convergence symptomatique relie le passage au realisme et la croyance magique. Cette pensee irrationnelle (que respecteraient, pour leur part, Andre Breton et ses amis), les marxistes-leninistes utopistes du XXeme siecle en ont meconnu l'incidence dans leurs aspirations.

Le plus souvent, les commentaires sur l'ecriture, dans les derniers romans, ironisent sur la betise des critiques qui ne s'en referent qu'au realisme traditionnel :
   Vous avez ecrit [...] le roman d'un homme qui n'existe pas, et vous
   vous pretendez realiste ! On me juge. Et si vous ne voulez pas etre
   juge, vous n'avez qu'a faire comme tout le monde [...] ne pas
   ecrire. (MM, p. 474).


Ce lecteur fictif qui n'admet pas en principe le jeu d'un realisme contradictoire permet, malgre lui, d'en faire ressortir le caractere novateur. Il formule une objection sur mesure a un romancier qui met a l'epreuve les normes du realisme (la coherence, la vraisemblance ...) et leur substitue une "science de l'anomalie" illustree entre autres, dans La Mise a mort, par les personnages dedoubles et la fantomatisation d'Anthoine. Le personnage de l'auteur implique dans le roman a beau s'en irriter, le raisonnement simpliste de son interlocuteur ne saurait le gener vraiment ... De la meme maniere, il conteste avec brio les dogmes du jdanovisme en mettant les rieurs de son cote, lorsqu'il parodie d'avance dans La Mise a mort la pesante phraseologie qui conditionne l'accueil favorable de la critique communiste :
   Un jaloux d'aujourd'hui, pas Othello bien sur. Il y a tout ce qu'il
   faut pour le realisme tel que nous l'entendons, la contemporainete,
   le typique, et surtout l'objectivite ... assez de cette litterature
   ou l'auteur se regarde tout le temps dans la glace, ce narcissisme,
   Proust, Barres ... L'image du jaloux, mais entendons-nous: d'un
   jaloux positif, la est l'important ! D'une jalousie qui est un
   facteur de transformation du monde, vous ne voyez pas? Une jalousie
   tournee au bien [...] comme on en connaitra une quand deja
   l'abondance regnant partout on ne saurait plus [...] y voir quelque
   vestige des temps feodaux. (MM, p. 26-27)


L'auteur n'a plus besoin de prendre position. Le discours rapporte, a la maniere flaubertienne, ironise sur les lieux communs d'une lecture "marxisante" dont les grilles explicatives occultent par avance le texte, et ne remettent en lice que de vieux chevaux de bataille. En effet le titre du roman contredit d'emblee une interpretation fondee sur l'optimisme historique et la morale exemplaire. La condamnation datee du narcissisme est ostensiblement transgressee par la rivalite des sosies et l'identification d'Anthoine a Othello. Plus loin dans le roman, l'auteur tourne en derision le critere de la "contemporainete", qui, applique a La Semaine sainte, est tout a fait absurde (MM, p. 266); plus generalement, cette exigence compromet la validite de l'ambition realiste, et la rend illisible a plus long terme, puisque "le roman risque avec une facilite deconcertante, realiste aujourd'hui de ne plus l'etre dans six mois, [...] remis en question par la moindre crise ministerielle" (MM, p. 474). Quant a la notion jdanovienne de heros positif, deja peu repandue dans le cycle du Monde reel, son inexistence flagrante dans La Mise a mort vise a en denoncer le caractere utopique :
   Tout d'un coup me voila demuni de heros positif, j'ai l'impression
   de me montrer en public dans une tenue plutot legere. Et cela dans
   le moment ou, justement, je faisais tous mes efforts pour revenir
   sur ce caractere imaginaire que prenait mon histoire, quand je
   croyais la ramener [...] entre les [...] rivages d'un realisme [...]
   comme tous les realismes, quoi, du pret a porter, de la bonne
   confection. (MM, p. 473).


Le ton familier contribue a discrediter les modeles, les stereotypes. Mais la refutation des mythes et des tabous du realisme socialiste s'avere ici d'autant plus aisee qu'Aragon lui-meme ne les a guere cultives: cet ereintement humoristique est reserve a un debat dans lequel l'auteur n'est guere implique luimeme comme theoricien du realisme socialiste.

Il en va differemment pour l'abandon de la notion de la "realite dominee". En effet Aragon avait affirme que "le realisme socialiste est la conception organisatrice des faits en litterature, du detail de l'art, qui interprete ce detail, lui donne sens et force, l'integre dans le mouvement de l'humanite" (34). Il en resultait que "les professions de foi contre le realisme s'accompagnent toujours d'un art [...] qui ne s'oppose au realisme que par le refus d'ordonner cette realite, c'est-a-dire par le triomphe du detail en dehors de sa signification generale" (35). En revanche, dans La Mise a mort, quand le narrateur disserte sur le roman comme miroir, Fougere, double fictif d'Elsa, l'interrompt; elle lui reproche de tout confondre et de se laisser deborder par son sujet: "Car il me semble a vous entendre ici que c'est la realite qui vous domine, d'ou ce multiple desordre." (MM, p. 203). Cette fois, le personnage de l'auteur dans le roman est decontenance, il ne repond pas a l'objection qui lui est ironiquement adressee. Ailleurs encore, sur le ton de l'auto-derision, le narrateur recuse en lui un temoin dont l'aveuglement designe l'effondrement du rapport au referent :
   On a les faits devant son nez, et on s'en tire avec un beau
   raisonnement. [...] Il n'y a qu'a retablir le contexte, placer le
   detail a l'echelle de cette immense realite [...]. Ah, ce que c'est
   mal foutu, la vie. On essaye de lui donner une signification
   generale. On essaye. Pauvre petit ! (MM, p. 62-63).


Par souci ethique autant qu'esthetique, le realisme contemporain n'a donc plus pour objet la coherence mais la defaillance de la mimesis. Le romancier reconnait qu'il serait vain et artificiel de reconstituer le puzzle: toute tentative d'interpretation de sa part releve d'un subterfuge, d'un trucage. Son propos sur l'Histoire doit abandonner les conventions mensongeres de la perspective, c'est-a-dire l'ambition du discours politique.

Pour conclure, le realisme socialiste ne persiste dans le discours aragonien qu'en se desolidarisant, des le debut des annees 60, de l'art de Parti. Le concept est maintenu dans la mesure ou il connote l'effort de depassement, acception toujours valable qui lui garantit des potentialites prometteuses, quitte a ce que le rapport a l'avenir soit replace sous le signe des recherches d'avantgarde. C'est a une poetique du roman qu'il appartient de liquider l'heritage doctrinal du stalinisme, pour mettre en avant le mouvement perpetuel de la conscience critique. Mais dans les annees 70, Aragon ne tient plus a sauvegarder le realisme socialiste par reference a son experience de l'ecriture. Il abandonne finalement sa defense et illustration tardive d'un concept controverse, comme si l'indifference gagnait du terrain, ou plutot le parti-pris de la desillusion. Certes, a aucun moment, Aragon ne remet en cause son itineraire vers le realisme, en tant que fait d'une indeniable historicite. Mais en 1972, dans le dernier numero des Lettres francaises, un sentiment d'echec domine le bilan d'une vie "comme un jeu terrible ou j'ai perdu. Que j'ai gachee de fond en comble" (36). Rappelons aussi que dans Theftre/Roman (1974), l'une des projections de l'Ecrivain regrette le sacrifice a autrui de multiples autres potentialites creatrices:
   J'ai tue des generations de moi-meme
   Avorte l'avenir eteint le vent eteint le feu (37)


Parvenu au terme d'une oeuvre ou le travail du deuil n'a cesse de s'approfondir, ou la tendance a l'entropie atteint une apogee de negativite symbolique, le dernier Aragon n'eprouve plus la tentation ou la necessite de combattre sous la banniere d'une ideologie.

Universite Paris III-Sorbonne Nouvelle

(1.) Aragon, Pour un Realisme socialiste, Denoel et Steele, 1935.

(2.) Aragon, "La fin du Monde reel", Les Communistes, t. II, Messidor-Temps actuels, 1982, p. 606.

(3.) Aragon, "Un realisme du devenir", Les Lettres francaises, no 1083 du 3 juin 1965, p. 7.

(4.) "Je tiens ce livre pour un evenement majeur", Preface d'Aragon a Roger Garaudy, D'un Realisme sans rivages, Plon, 1963, p. 11-19; repris dans Les Lettres francaises, no 997 du 3 octobre 1963.

(5.) Aragon, Je n'ai jamais appris a ecrire ou les incipit (Skira, Les Sentiers de la creation, 1969), reed. Champs Flammarion, 1981, p. 54.

(6.) Un terme image par lequel Aragon designe l'appel a la Resistance que transmettent ses poemes ecrits sous l'Occupation.

(7.) Aragon, Hugo, Poete realiste, ed. Sociales, 1952, p. 29; cite par Roger Garaudy, L'Itineraire d'Aragon, nrf, Gallimard, 1961, p. 276.

(8.) Cette crise de la reception se repercute en 1958, quand Aragon refuse de definir La Semaine sainte comme un roman historique.

(9.) Aragon, Litteratures sovietiques, Denoel, 1955, p. 25.

(10.) Aragon, "Puisque vous m'avez fait docteur", Les Lettres francaises, no 1063, du 14 janvier 1965, p. 6.

(11.) J'ai tente d'analyser ce renouvellement dans "Le "Mentir-vrai" : une poetique de la fiction", Lire Aragon, (Actes du Colloque du Centenaire de la naissance de l'ecrivain, Universite de Paris VII et Moulin de Saint-Arnoult-en-Yvelines, du 3 au 6 decembre 1997), sous la direction de Mireille Hilsum, Carine Trevisan et Maryse Vasseviere, editions Champion, 2000, p. 143-152.

(12.) Aragon, "Le Discours de Prague[??], Les Lettres francaises, no 944, du 20 septembre 1962, p. 7.

(13.) Aragon, "Le tournant des reves", J'abats mon jeu [Les Editeurs francais reunis, 1959], reed. "Les Lettres francaises", Mercure de France, 1992, p. 263.

(14.) Aragon, J'abats mon jeu, op. cit., p. 262.

(15.) Aragon, J'abats mon jeu, op. cit., p. 140.

(16.) Aragon, J'abats mon jeu, op. cit., p. 261.

(17.) Aragon, La Mise a mort, p. 475.

(18.) Aragon, "Il n'y a pas de solution de continuite dans mon oeuvre", Le Monde du 13 septembre 1967, p. IV.

(19.) Aragon, E. Triolet choisie par Aragon, "Introduction", nrf., Gallimard, 1960, p. 40.

(20.) Ibidem, p. 53.

(21.) Ibidem.

(22.) Aragon, Le Mentir-vrai, nouvelles, NRE, Gallimard, 1980, p. 24.

(23.) Aragon, J'abats mon jeu, op. cit., p. 219.

(24.) Aragon, "La fin du Monde reel", Les Communistes, op. cit., p. 607.

(25.) Aragon, preface a R. Garaudy, Les Lettres francaises, no 997 du 3 octobre 1963, p. 1; repris dans D'un realisme sans rivages, op. cit.

(26.) Aragon, Blanche ou l'oubli, nrf., Gallimard, 1967, p. 437. Les references suivantes figurent entre parentheses, precedees de l'abreviation BO.

(27.) "En 1958 [...] mon eminent collegue americain Martin Joss ecrit: "une proposition scientifique est une proposition vulnerable. Allez apres cela nier le caractere scientifique du roman !" (BO, p. 475).

(28.) "Mais mon eminent collegue Karl R. Popper n'a t-il pas ecrit quelque part que les meilleures hypotheses sont les moins probables ? [...] Et je ne serai pas loin d'y surencherir [...]" (BO, p. 325-326).

(29.) Aragon, "La fin du "Monde reel" ", Les Communistes, op. cit., p. 590.

(30.) Aragon et le Comite central d'Argenteuil, inedits de L. Aragon et L. Altbusser, Les Annales de la societe des amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, no 2, 2000.

(31.) Aragon, Je n'ai jamais appris a ecrire ou les incipit, op. cit., p. 10.

(32.) Aragon, "Ce roman que je tiens pour une ouvre majeure", Preface a La Plaisanterie de Milan Kundera, nrf., Gallimard, p. II.

(33.) Aragon, La Mise a mort, coll. Folio, 1965, p. 21. Les references suivantes aux pages de cette edition figureront entre parentheses, precedees de l'abreviation MM.

(34.) Aragon, J'abats mon jeu, op. cit., p. 176-177.

(35.) Ibidem, p. 163.

(36.) Aragon, "La Valse des adieux", Les Lettres francaises, no 1455, du 11 octobre 1972, p. 3.

(37.) Aragon, Theftre/Roman, nrf., Gallimard, 1974, p. 224.
COPYRIGHT 2001 Columbia University
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2001 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Title Annotation:Louis Aragon, defender of realism in the age of de-stalinization
Author:Limat-Letellier, Nathalie
Publication:The Romanic Review
Article Type:Critical Essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2001
Words:4662
Previous Article:Les infortunes de l'appartenance.
Next Article:Aragon et ses modeles ou le chemin des fables.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2018 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters