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Analyse de l'acedie dans Volupte de Sainte-Beuve.

Introduction: Volupte de Sainte-Beuve: nature et objet du livre

Volupte n'est pas un roman a proprement parler, si l'on entend par ce terme une oeuvre de fiction pure. Il est tout au plus << un roman de l'individualite, de la quete du moi >> (Sainte-Beuve 16), ce qui en fait une oeuvre profondement impure, se situant entre le recit, le journal intime et les memoires. On peut appeler ce genre d'oeuvre << roman personnel >> et voir en lui l'ancetre de l'actuelle << autofiction >>. L'epoque du premier romantisme a vu naitre beaucoup de ces romans de l'intime, romans-prenoms, qui sont devenus des classiques de la litterature francaise: Rene de Chateaubriand, Adolphe de Constant, Obermann de Senancour, Delphine et Corinne de Mme de Stael, pour ne citer que les plus connus. Tous, ils ont en commun la passion de l'analyse de l'ame humaine. Leurs heros aiment a sonder les meandres de leurs coeurs et les dedales de leurs pensees, dans une demarche de quete psychologique, spirituelle ou esthetique du sens de leur existence.

Tel est egalement Amaury, le heros de Volupte. Le livre se presente comme une sorte de confession d'Amaury, devenu pretre, et qui s'adresse a un jeune homme, vingt ans apres son ordination, sous forme d'une longue lettre, pour le dissuader des derives mondaines qu'il a lui-meme bien connues dans sa jeunesse. Les adresses a cet ami ne sont pas rares, quoique l'importance de ce destinataire soit sans commune mesure avec le poids de l'aveu lui-meme. << C'est [...] moi, malade un peu gueri, qui parle uniquement a vous, malade qui vous desesperez. Ces pages ne sont qu'une confession de moi a Dieu, et de moi a vous >>, ecrit, par exemple, Amaury (157). Et plus loin: << Je ne pensais, mon ami, vous parler de moi que par rapport a notre maladie commune; je voulais surtout vous enseigner de mon exemple, et, ne m'attachant qu'au fond, vous epargner et m'interdire les broderies trop mondaines >> (203).

La jeunesse d'Amaury a en effet ete une periode ou, malgre l'ambition d'un perfectionnement spirituel, il n'a pas su eviter les ecueils qui menacent une telle demarche. Le jeune Amaury evolue dans la proximite de monsieur et madame de Couaen. Devenu ami de la famille, admirateur du marquis, il s'eprend de sa femme et entretient avec elle une relation ambigue. Deux autres femmes sont presentes dans l'orbite du jeune homme: Amelie de Liniers, jeune fille pure, amoureuse de lui, a qui il promet-de facon, il est vrai, voilee-un engagement qu'il ne respectera pas, et madame R., une amie de madame de Couaen, avec qui le heros entretiendra une relation passionnelle en meme temps que celles avec les deux autres femmes. A ces liaisons s'ajoutent les incursions nocturnes d'Amaury dans << l'autre Paris >>: periphrase pudique pour exprimer la recherche de plaisir charnel dans des quartiers malfames de la capitale. (1) Un autre leitmotiv importe dans le livre: un complot politique dans lequel sont engages le marquis de Couaen et ses amis, dont Georges, devenu aussi proche d'Amaury, lequel, grace a lui, a un moment, pensera vouloir utiliser son energie et son << mal du siecle >> au service de la cause politique en question, mais qui pourtant, selon la logique interne de son psychisme, n'en fera rien en definitive.

La complexite de la vie amoureuse d'Amaury et ses velleites politiques ne doivent pourtant pas occulter la veritable demarche de son existence: celle d'atteindre a la purete de la creation divine, vivant selon les preceptes du christianisme. Ce projet spirituel ne devient effectif qu'a la fin du livre, quand Amaury embrasse l'etat ecclesiastique, au terme d'un parcours mondain des plus tortueux ou le vice le dispute a la vertu, ou les fragiles renaissances sont suivies de rechutes, lesquelles, au fond, devenant plus rares, ne cessent jamais pour autant, meme apres son ordination.

Tous les romans personnels sont inspires de la vie de leurs auteurs; Volupte ne deroge pas a la regle. Sainte-Beuve a avoue en effet: << En ecrivant mon ouvrage qui est tres peu un roman, je peignais d'apres des caracteres vrais, d'apres des situations observees et senties, parce que meme dans la transposition de l'epoque et du milieu, je m'attachais a etre rigoureusement vraisemblable. Les ames que je decrivais et montrais a nu etaient des ames vivantes, je les connaissais, j'avais lu en elles >>. (2) Ces ames sont en effet facilement identifiables. Du moins pour trois d'entre elles, a commencer par celle d'Amaury qui est l'alter ego du grand critique lui-meme; celles, ensuite, de M. et Mme de Couaen, transposition litteraire respectivement de Victor et d'Adele Hugo. Amaury est passionne de medecine comme l'etait Sainte-Beuve; comme Sainte-Beuve, il est partage entre l'amour sensuel et l'aspiration mystique; de Sainte-Beuve, il a les qualites-la passion et la profondeur dans la dissection du coeur humain-et les defauts-<< dispersion, indecision, narcissisme >> (Guyaux 27).

Une etude de cette autofiction en elle-meme serait des plus interessantes mais elle ne peut etre l'objectif de la presente contribution. Celle-ci se propose d'aborder exclusivement ce que l'auteur appelle <<le veritable objet de ce livre >>: << l'analyse d'un penchant, d'une passion, d'un vice meme, et de tout le cote de l'ame que ce vice domine, et auquel il donne le ton, du cote languissant, oisif, attachant, secret et prive, mysterieux et furtif, reveur jusqu'a la subtilite, tendre jusqu'a la mollesse, voluptueux enfin >> (Guyaux 31). Un penchant qui empeche Amaury d'avancer dans son ascension vers Dieu. Une passion pour la complexite de l'ame prete a choir plus que pour les plaisirs de la chair eux-memes. Un vice qui, sans dire son nom, est omnipresent dans la confession d'Amaury, un vice proteiforme, le plus insinuant et le plus pervers de tous: l'acedie.

1. Discours sur les choses de Dieu et du Diable

Volupte se presente comme une longue confession, pratique de purification spirituelle fondamentale pour le christianisme. Amaury confesse ses erreurs passees a un jeune homme qui, imagine-t-on, a du, au prealable, lui avoir confesse ses propres angoisses. Mais, c'est une confession en abyme: elle en contient d'autres encore. Sous les especes de nombreuses allusions a des textes litteraires ou spirituels, tout d'abord. Deux d'entre eux sont capitaux pour comprendre la problematique de Volupte: Secretum de Petrarque et les Confessions de Saint-Augustin, eux-memes dans une relation d'etroite intertextualite. Mon secret de Petrarque, ecrit en 1343, est en effet une confession se presentant sous forme de trois dialogues avec Saint-Augustin, << ou le saint tente d'arracher le poete a la melancolie >>. (3) Tout comme pour Petrarque, Saint-Augustin, auteur de l'une des plus celebres confessions du christianisme, est le << patron revere >>, le << directeur attentif >> de la vie d'Amaury (74). Tout comme lui, le heros de Sainte-Beuve renie sa premiere existence, pecheresse et voluptueuse, pour embrasser l'etat ecclesiastique. L'esprit de l'eveque d'Hippone habite egalement les pages de Volupte par l'intermediaire des evocations du Port-Royal, du livre Augustinus de Cornelius Jansen et de Jean Hamon (326-29), medecin des corps et des ames au sein de cette retraite spirituelle de la Chevreuse dont, rappelons-le, Sainte-Beuve, se fera l'historiographe.

La confession sous forme de correspondance entre Amaury et le jeune homme qu'il veut sauver (mais l'oeuvre de Sainte-Beuve ne livre que le volet d'Amaury) des derives du monde fait penser aux echanges spirituels entre les Peres du desert, ayant atteint la sagesse, et les jeunes moines, en proie a la tentation. L'un des exemples les plus celebres dans ce domaine est la correspondance de Barsanuphe et Jean de Gaza, oeuvre d'une haute valeur spirituelle et psychologique. En effet, comme le rappelle Jean-Charles Nault, les apophtegmes des Peres du desert font souvent reference a un jeune moine qui allait voir l'ancien et lui disait: << Pere, que dois-je faire pour etre sauve ? >>: telle est la question lancinante qui traverse toute la litterature du desert >> (Nault 47). Question qui ne doit pas etre limitee a son sens litteral de vie monacale, mais bien elargie a la vie de tout etre moral qui aspire a la perfection spirituelle, intellectuelle ou professionnelle et dont Volupte de Sainte-Beuve retrace avec eloquence les subtils ecueils.

Sur son chemin vers Dieu, le heros beuvien apparait en effet comme le parangon de brebis egaree, a la recherche d'un maitre-mais c'est en vue de se rapprocher du Maitre absolu de nos vies-Jesus-Christ: dimension parabolique de Volupte qui motive l'aspect confessionnel du recit beuvien et qu'Amaury justifie de facon suivante: << Tous ont et se font plus ou moins dans la vie de tels maitres. Mais s'il est des natures qui osent davantage, qui prennent plus aisement sur elles-memes et marchent bientot seules, regardant de temps en temps en arriere si on les suit, il en est d'autres qui ont particulierement besoin de guides et de soutiens, qui regardent en avant et de cote pour voir si on les precede, si on leur fait signe, et qui cherchent d'abord autour d'elles leurs pareilles et leurs superieures [...].-J'etais un peu de ces natures-la, premierement infirmes, implorantes et depareillees au milieu d'une sorte de richesse qu'elles ont; j'avais hate de m'attacher et de m'appuyer >> (324-25). En mettant en evidence l'omnipresence de la notion chretienne de confession dans Volupte, il ne faut pas oublier enfin le fait qu'Amaury, pretre depuis quelques semaines, est choisi pour confesseur par madame de Couaen sur son lit de mort (367-75).

L'histoire d'une ame infirme au milieu d'une richesse qu'elle possede: tel pourrait etre le raccourci extreme de cette longue confession, raccourci qui, de par l'apparent paradoxe sur lequel il est construit (ame << infirme >>, << implorante >>, << depareillee >>, et pourtant comblee de richesses ...) renvoie a l'ambivalence profonde et la dialectique de la spiritualite chretienne illustree par la notion d'acedie.

L'ouvrage multiplie les references a la Bible, aux ecrits des Peres de l'Eglise des premiers siecles de la chretiennete et aux moralistes des siecles ulterieurs. La reference a la parabole du Vanneur qui separe l'ivraie du bon grain (Bible Mt. 13: 24-30; 36-43) dans l'adresse initiale a l'ami, determine la tonalite chretienne du long recit d'Amaury et met l'accent sur sa preoccupation par l'aspect soteriologique de son existence. Apres avoir ouvert le recit par cette phrase qui pourrait a elle seule constituer la definition de l'acedie-<< Mon ami, vous desesperez de vous; avec l'idee du bien et le desir d'y atteindre, vous vous croyez sans retour emporte dans un cercle d'entrainements inferieurs et d'habitudes mauvaises >>; apres avoir enjoint a son jeune ami de se relever et l'avoir assure sur les chances de la guerison, avec l'aide de Dieu, Amaury met l'accent sur la perspective du Jugement dernier qui attend tout mortel: << [...] heureux le grain mur qui, en se detachant, resonnera sur l'aire, et qui trouvera grace dans le van du Vanneur !>> (36).

Selon la parabole du Vanneur: un homme seme dans son champ le bon grain, l'ennemi vient et seme l'ivraie (<< zizania >> en grec) parmi les bons grains. Nous pouvons faire une double lecture de cette parabole. Le champ peut designer le monde, le semeur de bons grains-Dieu; celui qui seme la zizanie-le Diable qui veut contrecarrer l'entreprise divine de faire de ce monde son Royaume. Le but de cette lecture serait de nous demander quelle sorte de semence nous sommes: le bon grain ou l'ivraie ? Le bon grain, ce sont les fils de Dieu, les croyants qui accederont au paradis. L'ivraie-les fils du malin que le Satan garde en son pouvoir, qui vivent dans l'obscurite et l'aveuglement et a qui le feu eternel est promis. Mais une telle lecture serait par trop manicheenne, car, au fond, personne n'est ni entierement bon, ni entierement mauvais par nature. Ainsi, il convient de voir plutot dans ce champ l'equivalent de notre ame: les bons et les mauvais grains y sont presents, autrement dit, elle est l'enjeu d'une lutte entre Dieu et le Diable, entre le bien et le mal. Et il ne depend que de notre libre arbitre que ce soit l'un ou l'autre qui triomphe. Dans la nature, le ble ne devient jamais ivraie ni l'ivraie du ble, mais il en est tout autrement dans le royaume de Dieu. Grace au sacrifice et a la resurrection du Christ, l'etre humain peut cesser d'etre de l'ivraie pour devenir du ble (le pecheur a la possibilite de se convertir) et, inversement, cesser d'etre du ble pour devenir de l'ivraie (meme le chretien le plus confirme n'est pas a l'abri du peche). Dans cette possibilite de faire triompher le bien-de se repentir, de sortir des tenebres, de rejeter les suggestions du malin et de jouir de la gloire eternelle-reside precisement l'esperance et la grandeur du christianisme.

C'est cette oscillation entre le vice et la vertu qu'Amaury decrit dans sa confession, dans des termes qui sont ceux des Peres de l'Eglise et des moralistes chretiens. Lecteur fervant de Bourdaloue, de Jean Gerson, de Jean Climaque, il s'impregne de leurs ecrits et loue leur sagesse. << Le plus corrompu et le plus tortueux des mondains n'en sait pas tant bien souvent sur les moindres replis de l'ame, que vous, droits et humbles. Car, chaque soir, chaque matin, a toute heure du jour et de la nuit, durant des annees sans nombre, vous avez visite coins et recoins de vous-meme, comme, avant de se coucher, fait dans les detours du logis la servante prudente >> (234-35).

La jeunesse Amaury s'est deroulee sous le signe de la gravite, de la piete et de la purete. La description de ces << chastes annees >> par Amaury devenu pretre reflete les preceptes fondamentaux de la vie monacale: << Quand je m'y reporte aujourd'hui, malgre ce que Dieu m'a rendu de calme, je les envie presque, tant il me fallait peu alors pour le plus saint bonheur ! Silence, regularite, travail et priere [...]>> (38). Malgre cette regularite, cette frugalite d'imagination et cette saine discipline, l'idee de volupte arrive a s'engendrer doucement dans le coeur du jeune homme. << Car elle naquit des lors, elle gagna peu a peu en moi par mille detours et sous de perfides dissimulations >> (39). Ce qui l'a declanchee en premier, c'etait la decouverte de sa laideur, et par consequent, << la crainte de n'etre pas aime a temps >>. A partir de ce moment-la, l'idee de femme se presente a la maniere d'une obsession dans l'esprit d'Amaury-tout comme elle l'obseda Saint-Antoine et tant d'autres anachoretes partis dans le desert pour se rapprocher de Dieu. La decouverte de sa malformation de l'uretre qui le rendait hypospade acheva de cristalliser cette tentation: << ... Toutes les chimeres de l'imagination me criaient de me hater >> (44) ... de jouir de la vie, de cette sante qui risque de se degrader, de sa jeunesse, des femmes ...

L'entree dans le monde grace a l'amitie avec la famille de Couaen inaugure une periode d'intenses relations d'Amaury avec les femmes, a commencer par celle avec madame de Couaen, entrecoupee par les velleites de mariage avec Amelie de Liniers, la liaison orageuse avec madame R., les sollicitations d'autres femmes de son entourage, enfin, par ses << courses lascives >> qui le menent vers les filles de joie. Tout au long de sa jeunesse, dans son essor vers le bien, Amaury doit affronter les pensees immondes et les tenebreux desirs dictes par le cote voluptueux de son ame. Si le mot d'acedie lui-meme n'apparait pas dans son recit, il y fait clairement allusion, en le designant comme le << demon du midi >>, tel qu'il a ete decrit par Cassien. << [...] d'autres fois, ce n'est que vers midi, apres la premiere matinee assez bien passee, que l'ennui vague, le degout du logis, un besoin errant si connu des solitaires de la Thebaide eux-memes et qu'ils ont appele le demon du milieu du jour, vous pousse dehors, converti fragile et deja lasse >> (312). S'ensuit la description des memes symptomes de ce mal que chez les Peres: le souvenir des paysages riants de l'enfance et des gens quittes pour se rapprocher de Dieu, les images de la femme, l'instabilite mentale, le degout de la cellule, la fuite devant l'effort sur le chemin vers Dieu, le decouragement, voire le desespoir...

Ces assauts du Tentateur mettent a mal regulierement les promesses de purete, de charite et de constance d'Amaury. Comme celle-ci, par exemple, qu'il formule, honteux, apres une nuit de tentations et d'egarement: << o Dieu ! [...] grace ! je veux me retremper en toi avant le soir, te prier tandis que le soleil luit toujours et qu'un peu de force me reste; je veux m'entourer d'actions bonnes, de souvenirs nombreux et pacifiants pour que mon dernier sommeil soit doux, pour qu'un songe heureux, paisiblement deploye, enleve mon ame des bras de l'agonie et la dirige aux lumieres du rivage >> (94). Cette lumiere qui est celle du Royaume de Dieu promis aux justes sera pourtant jusqu'au bout menacee par le feu de l'enfer. A la fin de sa longue lettre, en evoquant les << attaques >> et << les variations >> constantes de sa vie, Amaury-pretre confesse en effet: << On n'echappe jamais entierement a ces heures; elles ont leurs acces de tenebres jusqu'au coeur de la foi; elles sont du temps de Job, du temps du Christ, du temps de Jerome, du temps de saint Louis comme du notre; meme a genoux sur le saint rocher, on redevient plus vacillant que le roseau. Je n'ai pas ete exempt non plus d'assauts frequents dans ces plaies particulieres que vous m'avez vu si en peine de fermer, et qui, a certains moments se rumuaient,-se remuent toujours. Ceci encore est l'effort interieur, le combat quotidien de chaque mortel >> (389-90).

Etant un etre dechu, inacheve, ambivalent, une alliance d'ame et de corps, l'homme est un etre faillible, incapable d'eviter les contradictions insolubles de son existence, travaille par la nostalgie de l'eternite mais non pour autant a l'abri du peche. L'homme n'est jamais parfait, il reste toujours a faire, il doit lutter toujours contre les passions de sa nature, resister aux assauts diaboliques. Un seul remede a cette fragililite fondamentale de sa position, selon les Peres spirituels: la perseverance dans son ascension vers le bien.

2. La perseverance: qualite essentielle de tout etre moral

La perseverance est en effet l'une des vertues capitales de celui qui aspire a la perfection spirituelle. Comme nous avons pu constater, le chemin d'Amaury est une suite de chutes et de renaissances illusoires, faute de posseder cette energie du vouloir qui impulse toute action humaine et qui lui permet d'aboutir. Ce sont deux caracteristiques acediastes de son vouloir qu'il nous faut analyser a present: l'enthousiasme et la procrastination.

De ce premier point de vue, Amaury apparait en effet comme un heros romantique par excellence: incapable de << vouloir vraiment >>, comme disait Kierkegaard, il ne sait que s'emballer, anime par l'euphorie et l'exaltation. Citons trois exemples, mais on pourrait en relever d'autres, tout au long du recit. Ayant compris qu'il aimait Mme de Couaen, un sentiment de superiorite et d'orgueil << exaltent >> son coeur durant les premiers moments de cette decouverte. << Au lieu d'etre plus triste et reveur comme le sont d'ordinaire les personnes ainsi atteintes, je marquai une gaiete bizarre. Les bosquets me virent moins; je restais en compagnie et m'y melais aux discussions avec un feu et un developpement inaccoutumes >> (86). La proposition que lui fait Georges de participer a une action politique, pour laquelle Amaury s'est << enflamme >>, provoque dans son esprit une veritable euphorie, accompagnee toujours d'orgueil: << Toutes les vivacites de l'age, toutes les irradiations de la jeunesse brillerent de nouveau. Mes amis me revirent plus a eux, plus expansif et ingenieux a leur plaire. Je pouvais assister desormais aux parades, aux splendeurs militaires sans haine ni aigreur: mon regard etait celui d'un rival qui s'apprete et qui mesure, en passant, la hauteur du camp ennemi avec une sorte d'orgueil. Comme simulacre et prelude, j'allais a une salle d'armes, et je me remis a l'escrime passionnement. Dans mon amour des contraires, les etudes elles-memes gagnaient a cette allegresse nouvelle >> (178). L'exemple, enfin, le plus humiliant de tous, de l'excitation d'Amaury par la reprise de la guerre en 1805, excitation qui aneantit en un clin d'oeil tous les efforts de la foi et qu'Amaury met explicitement sur le compte du << demon du milieu du jour >>, autre nom de l'acedie: << Je retombai dans le chaos et le conflit purement humain, ne revant qu'ivresse et gloire, emulation brulante, m'agiter avec tous, galoper sous les boulets, et vite mourir >> (337). Un officier de sa connaissance, le capitaine de cavalerie Remi juge le desir d'Amaury de s'engager << executable >>: << De telles paroles m'enleverent. [...]. Des le matin, nous roulions, mon nouveau compagnon et moi, vers Strasbourg >> (339).

Cette celerite dans l'action est indubitablement une composante de l'acedie. On peut y voir l'equivalent de ce que Bernard Forthomme appelle la << dromomanie >> (Forthomme 318) de l'acediaste. Aller vite en besogne, decreter des buts a brule-pourpoint, c'est la meilleure facon de ne pas voir clair dans l'ordre de ses preferences. Car, en effet, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'enthousiasme d'Amaury qui caracterise les passages ci-dessus ne fait pas long feu. L'illusion d'aimer reellement madame de Couaen ne tarde pas de retomber. << Une semaine au plus tot ecoulee, il y avait deja des doutes en moi et une incertitude qui ramenait toute ma langueur. Je me disais: Est-ce donc la en realite l'amour ? [...]; ma vie reprenait son train uniforme de tristesse >> (86). L'Amaury qui ambitionnait de defier les rivaux, en suivant Georges a la guerre, fait vite de retrouver ses embarras, son ennui et ses tergiversations habituels: << L'elan prodigieux que m'avait donne ma rencontre avec Georges s'etant ainsi deploye en tous sens et assez tot epuise, je retombai peu a peu, selon le penchant de ma nature, a considerer les difficultes de l'entreprise, ses lenteurs, et la deconvenue probable avant un commencement meme d'execution >> (185). Et que dire de l'alliance avec le capitaine Remy et des projets du jeune homme de combattre a ses cotes et meme << d'y rester >> (340)? Au moment de traverser Strasbourg, pour se diriger vers l'Allemagne, Amaury, << la plus volage des ames >> (340), abandonne le capitaine, rebrousse chemin et rentre morne et humilie a Paris ... L'enthousiasme d'Amaury << retombe >>, comme on dirait aujourd'hui qu'on se << degonfle >> apres s'etre emballe pour une entreprise, qui, au fond, ne correspondait pas a notre vouloir profond: c'est la aussi un signe de l'adaptation du lexique de l'acedie aux epoques; le mal, lui, reste le meme.

La complexite de la notion d'acedie est telle que la ferveur d'Amaury, qui se manifeste par son envie d'aller vite, n'exclut pas pour autant son oppose: la tendance a ralentir les taches a faire. Cet autre aspect du vouloir acediaste d'Amaury se manifeste par la procrastination et par les promesses non-tenues. Apres une de ses nombreuses << chutes >>, mot pudique dans un emploi absolu pour signifier son peche de luxure, Amaury fait cette remarque: << Une petite fille de cinq ans, a qui l'on disait qu'elle gatait ses dents a forces de sucreries, fit cette reponse: << Oh ! ces dents-la tombent, je me corrigerai quand j'aurai des dents neuves >>. Nous sommes tous plus ou moins comme cet enfant; au moindre echec, a la premiere chute, nous poussons a bout notre defaite; nous attendons des jours neufs, nous nous fixons de solannels delais avant de nous remettre:-Paques,-Noel,-la semaine prochaine. Nous passons bail avec nos vices, et renouvelons sans cesse les termes, par egard pour l'hote impur. Nous faisons comme l'ecolier en desordre, qui salit d'autant plus le cahier qu'il acheve, qu'il se promet de mieux remplir le cahier suivant >> (314).

La procrastination est un des aspects fondamentaux de l'acedie. Elle est, selon la formule de Bernard Forthomme, une << diversion retardant la conversion >> (Forthomme 269). << L'acedie ne desire pas etre pressee; elle prend son temps, retarde, divertit [...]. Tardivite qui [...] fait songer [...] au motif medieval de la procrastination [...] >> (Forthomme 269). Selon certains specialistes, remettre un travail a plus tard-peu importe que celui-ci soit d'ordre physique ou spirituel-, denoterait l'idealisme du procrastinateur, son envie de bien faire, de faire de son mieux ... Comme s'il etait toujours trop tot, comme si ce n'etait jamais le moment pour faire basculer l'idee, le reve, le projet, dans le domaine de l'action... Comme si l'acte accompli etait de moindre qualite que le projet qu'on en avait concu. Ce serait la une interpretation valorisante de cette manoeuvre dilatoire, si on oubliait que l'idealisme est une maladie et que le mieux est l'ennemi du bien... Or c'est precisement ce dont il faut se garder pour bien comprendre la complexite et les ecueils de l'acedie. Cette incapacite a faire basculer le projet a l'etat de l'acte constitue un point nevralgique dans ce qu'il convient d'appeler une lutte entre le bien (sous les especes de la forme, de l'achevement) et le mal (l'informe, l'inacheve, l'inaccompli). De ce point de vue, la procrastination illustre parfaitement la logique de l'acedie qui consiste dans l'empechement a investir le present et, par la, a << prendre soin >> de sa vie et de celle des gens qui nous entourent ici et maintenant.

C'est dans cette perspective que nous relevons de nombreuses promesses non tenues d'Amaury dans Volupte. La premiere concerne une parente de sa famille, qui nourrissait a l'egard d'Amaury des sentiments proprement maternels. Malgre les liens affectifs tres forts entre le jeune homme et la vieille dame, et en depit du fait qu'il lui etait tres facile de lui rendre visite, Amaury neglige la chere parente. << [...] une fois le premier embarras cree, j'attendis, j'ajournai, je n'osai plus, confesse-t-il. Elle se montra d'abord toute indulgente; elle s'informait de moi pres de son oncle, et mettait mes irregularites sur le compte des occupations et des nouveaux devoirs; mais quand, apres les mois et les saisons, les jours de l'an eux-memes se passerent sans que je la visse, il lui echappa de se plaindre, et elle dit un jour: << Ne reverrai-je donc plus Amaury, une fois au moins avant ma mort ? >> Je sus ce mot, je me promis d'y aller et je ne le fis pas >> (125-26). Un autre personnage du recit subit le meme sort. Il s'agit de Georges, l'ami condamne pour son action politique et qu'Amaury delaisse egalement. << Les debats du proces de Georges allaient s'ouvrir. Je m'etais bien promis [...] d'y assister. Je ne saurais vous dire par quel frivole enchainement je ne le fis pas >> (249). Il en est de meme par rapport a son intention d'aller en pelerinage a Port-Royal, dans la Chevreuse, et d'y chercher des traces des solitaires reveres, dans l'espoir de trouver aupres d'eux une sagesse qui puisse lui permettre de combattre le vice. << Une ou deux fois donc, les jours de mes courses aux environs apres les rechutes, je me dirigeai vers ce desert, prenant par Sceaux et les collines d'au-dela; mais mes pieds, n'etant pas dignes, se lassaient bientot, ou je me perdais dans les bois de Verrieres. Un simple caillou jete a la traverse derange tant nos plus proches esperances, que je n'executai jamais le voyage desire >> (329). Dieu, enfin. Desespere par ses rechutes systematiques, impuissant de s'en sortir par ses propres forces, humilie de l'exces de son neant, Amaury est tente d'aller se jeter aux pieds d'un directeur de conscience pour qu'il le tire de son abaissement. Mais, a posteriori, il decele dans cet abaissement plus de honte de sa propre degradation que de remords devant Dieu. Car, ecrit-il, << au lieu d'aller droit a lui dans cet etat humilie, et tout ruisselant de cette sueur qu'il aurait parfumee peut-etre de sa grace, je me disais: Attendons que ma jeunesse soit revenue, que mon front soit essuye, qu'un peu d'eclat y soit refleuri, pour avoir quelque chose a offrir a ce Dieu et a lui sacrifier. Et des qu'un peu de cette fleur de jeunesse me semblait reparue, je ne la lui portais pas >> (301). Il y aura encore l'ajournement de son mariage avec Amelie de Liniers, dont nous parlerons plus bas.

La vieille dame, Gorges, Amelie de Liniers, la memoire des solitaires, Dieu lui-meme enfin: tous ces passages de la longue confession d'Amaury illustrent le sens du mot acedie que nous retrouvons chez Homere, celui de la negligence dans les soins donnes aux morts. Morts ou vivants, qu'importe ? Dans Volupte, c'est de vivants qu'ils s'agit le plus souvent, vivants que, par sa negligence a leur egard, par la durete du coeur, par manque de gratitude, par frivolite ou par orgueil, Amaury, precisement, fait mourir symboliquement. Tous ces personnages l'attendent pour completer pour ainsi dire le sens de son existence, pour la remplir de leur tendresse maternelle (vieille amie), de leur amour (Amelie), pour lui offrir l'occasion d'un depassement heroique (Georges), pour l'accueillir et le consoler dans son desespoir (Dieu). Mais lui, au lieu de saisir l'instant propice de ces rencontres qui pourraient inflechir positivement la direction de sa vie, les neglige a cause de son engourdissement et de sa nonchalance, traits qui le releguent parmi les acediastes enfermes dans la prison de leur autisme.

3. << Il me fallait bien, avant de mourir, entendre ce mot, Je t 'aime >>

Volupte est une reflexion sur trois sortes d'amour: l'amour << legitime >>, couronne par le mariage avec la femme choisie parmi toutes les autres; l'amour sensuel, voluptueux des femmes, fruit de l'instigation du Tentateur; et l'amour chretien des hommes, base sur les vertus de purete, d'esperance, de charite et de misericorde. Les trois se melent dans la confession d'Amaury, aboutissant, le plus souvent, a une confusion a laquelle l'ordonnation finale se voudrait un remede definitif.

Amelie de Liniers est la premiere femme a apparaitre dans les souvenirs d'Amaury, apres que, sortant a peine de l'adolescence, il a decouvert son desir d'aimer et d'etre aime. Amelie est une jeune fille de dix-sept ans, << inalterable de patience et d'humeur, d'une complaisance egale >> (46-47), << noble de maintien, reguliere de traits, unie et pure de ton >> (49). Devouee a ses grands-parents qui l'ont elevee et a sa petite cousine a laquelle elle sert de gouvernante et de mere, Amelie charme rapidement le jeune homme assoiffe d'amour. Ses visites a la Gastine, ou elle reside, deviennent de plus en plus frequentes et un rapprochement ne tarde pas a avoir lieu, sans que, pour autant, il ait le meme sens pour chacun des << amoureux >>. Pour Amaury, cette familiarite << avait cela d'attrayant qu'elle etait indefinie, et que le lien delicat qui flottait entre [eux], n'ayant jamais ete presse, pouvait indifferemment se laisser ignorer ou sentir, et fuyait a volonte sous ce mutuel enjouement qui favorise les tendresses naissantes >> (49-50). Il restera jusqu'au bout << fidele >> a ce sentiment vague et mysterieux, et, tout en se pretant a << une agreable esperance d'union >>, selon son pli de proncrastination contracte, il en ajournera dans sa pensee le terme << jusqu'a des evenements inconnus >> (53). << Les vertus memes de cette noble personne, son regime egal d'ordre et de devoir, sa prudence naturelle [...], tout ce qui l'eut rendue actuellement souhaitable a qui l'eut meritee, operait plutot en sens contraire sur une imagination deja fantasque et pervertie. Cette paix dans le mariage, precede d'un accord ininterrompu dans l'amour, ne repondait en rien au tumulte enivrant que j'avais invoque >> (53). S'ensuivent,-en s'habillant d'un voile de delicatesse et de generosite-, des arriere-pensees egoistes, des tergiversations, des mensonges d'Amaury devant lui-meme, des objections factices sur le peu de fortune et de distinction personnelle qu'il aurait a offrir a son eventuelle epouse. Et, c'est lorsque, pendant une promenade, a l'evocation de ladite << fortune >>, Amelie laisse echapper un << nous l'aurons ! >> plein de confiance, qu'Amaury comprend vraiment ses attentes. La bague, present de sa mere mourante, que la jeune fille porte au doigt, sert a ce << pretendant >> particulier pour improviser une scene de << fiancailles >>: << J'affectai de la remarquer, je la desirai voir, et pris de la occasion de l'oter a son doigt et de l'essayer au mien: elle m'allait, je la lui rendis: tout se fit en silence >> (56). Cette scene a des allures non seulement d'une profanation mais encore d'une sorte de surenchere perverse, si l'on songe au peu de sincerite et d'envie d'engagement que le jeune homme avait deja detecte en lui bien avant cette << mascarade >> de l'amour et de l'union. Et, en effet, de cet amour, de cet aveu, de ce choix d' une femme parmi toutes les autres, de << ce bonheur accorde >> qui s'offrait alors, Amaury << ne voulu[t] pas >>. Il pretexta des raisons universelles a son refus-<< quel coeur un peu reflechi ne s'est pas trouble, n'a pas recule presque d'effroi au moment de vous presser et de vous saisir ! >>-, pour, enfin, sacrifier a la principale idiosyncrasie de son acedie: la procrastination: << << Quoi ! me fixer, me disais-je, me fixer la, meme dans le bonheur ! >> et face a face avec cette idee solenelle, je tressaillis d'un frisson par tout le corps. Un pressentiment douloureux jusqu'a la defaillance s'elevait du fond de mon etre, et, dans sa langueur bien intelligible, m'avertissait d'attendre, et que pour moi l'heure des resolutions decisives n'avait pas sonne >> (56).

En effet, bien des peripeties attendent le jeune homme avant qu'il s'engage, non aupres d'une femme, mais aupres de Dieu. Peu de temps apres ses << fiancailles >> tacites avec Amelie de Liniers, il devient ami de la famille de Couaen et delaisse ainsi la Gastine. Tout en etant << lie >> moralement avec Amelie a qui il promet le mariage, dans un langage embarrasse et peu franc, il poursuit son desir d'amour, son reve romantique de femme idealisee et inaccessible. <<Jusqu'a quand l'attendre? en quel lieu la poursuivre? existe-t-elle quelque part? en est-il une sous le ciel, une seule que je doive rencontrer?>> (79)... C'est en s'adonnant a de telles interrogations, sortant un jour du bosquet des de Couaen, que son regard tombe sur la proprietaire des lieux assise a la fenetre de sa chambre et qu'il realise qu'elle est la femme dont il reve. Cet amour << platonique >> et sublime au depart pour une femme qu'il percoit comme pure, et presque immaterielle, n'en revelera pas moins tres vite le piege de la sensualite toujours en eveil. Le voluptueux en Amaury s'en voudra un temps de songer a degrader cette image lumineuse. C'est alors que l'idee d'Amelie reapparaitra: << L'idee de mariage alors me revenait: un amour virginal, a moi seul, et dans le devoir, ne pouvait-il donc balancer, me disais-je, l'attrait enervant de ces molles amities avec les jeunes femmes ? Je m'y rejetais eperdument; je me peignais le foyer, son repos serieux, ses douceurs fortes et permises. [...]. Mais, subterfuge bizarre ! au lieu de me diriger dans ces instants vers mademoiselle de Liniers, qui etait toute trouvee, et pres de laquelle, au fond, je me regardais bien comme assez engage pour ne rien conclure ailleurs, j'allais imaginer des projets d'union avec quelqu'une des jeunes filles que j'avais pu apercevoir aux chateaux d'alentour >> (90-91).

Retombant tres vite dans la volupte-l'autre extremite de sa nature-, <<las a l'exces de l'amitie sans la possession et de la possession sans amour>> (190), Amaury se rapprochera d'une amie de madame de Couaen, madame R.: << Mais ce n'etait rien d'imperieux a quoi je cedasse veritablement; je ne faisais qu'essayer du singulier attrait qui se glisse en ces complications naissantes. Apres quelque adieu tendre qui m'etait echappe de la sorte, et qu'un oui suave avait accueilli, souvent j'eprouvais, au retour, un flatteur mouvement d'orgueil de donner ainsi mon coeur a l'une, mon sourire et un mot a l'autre, de les satisfaire toutes les deux, et, moi, de n'etre pas rempli >> (191). La relation avec madame R. deviendra de plus en plus intime, sans que cesse pour autant celle, plus chaste, avec madame de Couaen. En realite, se sera une periode de rapprochements et de reniements successifs de l'une et de l'autre femme par Amaury, periode remplie de reproches et de scenes de jalousie de part et d'autre. Et si, dans la phase initiale de cette << alternance >>, Amaury penche pour une liaison avec madame R., c'est moins par un veritable amour que pour des raisons bien particulieres: << Il me fallait bien, avant de mourir, entendre de quelque bouche ce mot, Je t'aime, ce seul mot, me disais-je, qui fait qu'on a vecu. Or, en cherchant uniquement de quel cote j'etais en mesure d'esperer cette prompte parole, il n'y avait pas, selon moi, a hesiter entre madame de Couaen et madame R >> (202). Ce calcul, qui n'a rien de l'amour, nous le retrouverons dans d'autres circonstances. Sans y songer reellement, Amaury evoque, par exemple, devant madame de Couaen l'envie de se suicider pour en finir avec une vie sans amour (206), sachant d'avance que celle-ci s'en trouvera attristee et lui temoignera plus d'egards. Mais, paradoxalement, au lieu de lui en etre reconnaissant, juste apres l'assurance de madame de Couaen sur sa sympathie et son amitie a l'egard du jeune homme, celui-ci <<revient>> vers madame R.: <<L'image, tour a tour fuyante ou languissante, de l'autre femme reparut dans toute sa ruse. L'orgueil d'emouvoir ainsi deux etres a la fois, de faire dependre peut-etre deux bonheurs de mon seul caprice, puis une crainte furieuse de les voir m'echapper toutes les deux, le desir croissant, la soif, avant de mourir, de ce mot, Je t'aime, prononce au plus tot par l'une ou par l'autre; c'etaient la les miserables combats que j'emportais dans ma nuit>> (207).

Resultat de ce tiraillement: une lettre ecrite a madame R. dans laquelle il evoque l'eventualite de sa mort prochaine dans un combat et lui avoue son amour, sans y croire vraiment: << Suivaient alors mille aveux, mille souvenirs releves et interpretes. Et l'imagination en ce genre est si mobile, le coeur si bizarre et si aisement mensonger qu'a mesure que je prodiguais ces expansions d'un jeune Werther, je me les persuadais suffisamment. Cette lettre ecrite, cachetee, et l'adresse mise, je la serrai dans mon portefeuille, bien certain, en cas d'aventure, de frapper par la un coup de plus au sein de quelqu'un >> (207). Amaury n'enverra pas la lettre a madame R., pris de remords pour ce discours mensonger et factice lors d'une promenade le lendemain avec madame de Couaen. La <<lettre parjure>> (211) finira dans les flammes, madame de Couaen se verra rassuree et lui redira a son tour toute l'amitie qu'elle et son mari portent au jeune homme qui, de son cote, se contentera d'etre aime par elle <<comme l'aine de ses enfants>>. Sa <<constance>> ne durera cependant que huit jours, elle sera suivie de rechute dans les plaisirs des sens, eux-memes suivis par le << retour >> vers madame R. << J'y etais pousse, non par aucun de ces desirs reels et materiels si aveuglement assouvis, mais par un besoin de distraction et d'excitation artificielle, pour m'etourdir, pour recouvrir et reparer, en quelque sorte, l'infraction brutale a l'aide d'une autre espece d'infraction moins grossiere, quoique plus perfide, et qui se passait dans l'esprit plutot que dans les sens. Une heure ou deux, assaisonnees de propos galants et d'amabilites mensongeres, etaient une suffisante ivresse; il me semblait qu'ainsi transporte dans une sphere plus delicate, le dereglement de mon coeur s'etait ennobli; que le poison, arrivant sous forme invisible en parfums subtils, devenait une nourriture assez digne de l'ame, et que j'avais moins a rougir de moi >> (230). Le coup de grace, provoque par de telles motivations, raffinees et mesquines, sera une toute derriere << attaque, meprisable, acharnee >> (289): le dechainement de colere d'Amaury contre la jeune femme qui laisse entendre dans le monde qu'il l'aime sans retour et qu'il s'en desespere. La colere et l'orgueil d'homme blesse rendent Amaury violent avec madame R. qui, a sa grande surprise, lui tient tete. En effet, des trois femmes, c'est elle qui ressemble le plus au jeune homme: acediaste, bovaryste avant la lettre, secrete, renfermee au point de lui devenir comme etrangere a la fin de leur relation.

La rupture avec madame R. consommee, invite par madame de Couaen dans une lettre a << simplifier >> sa vie, Amaury prendra peu a peu le chemin du sacerdoce, non pour autant sans succomber avant et meme apres ce moment charniere. Amelie de Liniers, desesperee d'attendre qu'Amaury honore ses promesses, epousera un gentilhomme dont elle aura un fils; elle mourra peu de temps apres, tout comme madame de Couaen. Concernant madame R., pretre deja, Amaury apprendra un jour qu'elle s'est rapprochee de son mari dont elle a eu un fils qui faisait sa joie.

4. La philautie ou l'immaturite psychique

Ce qui est <<immoral>> dans les relations d'Amaury avec madame de Couaen et madame R, c'est moins le fait qu'il trangresse les interdits en pretendant aux faveurs de femmes mariees que sa maniere d'instrumentaliser celles-ci et de les soumettre au seul et unique but qui compte pour lui: lui-meme. Car aimer sincerement envers et contre tout et surtout en s'oubliant soi-meme pour ne vouloir que le bien de l' <<objet>> de son amour, combien meme celui-ci serait considere comme une usurpation d'un point de vue moral, prouverait encore de la grandeur d'ame. Mais Amaury n'a rien du panache d'un Cyrano ... Il en est meme un parfait oppose. Toujours l'emportent chez lui l'amour de sa propre personne, les egards pour les raffinements de sa sensibilite, l'assouvissement de ses propres caprices. Tout comme l'emportera le mensonge, le calcul, la manipulation, la demi-sincerite et la demi-volonte face a Amelie, le jour ou Amaury essayera d'aborder la question de leur engagement mutuel. <<Je tachais a la fois d'exprimer ce que j'eprouvais reellement, et de paraitre exprimer ce que je n'eprouvais pas, d'etre sincere avec moi-meme et trompeur avec elle; ou plutot, a le bien prendre, je ne cherchais qu'a me tirer decemment d'une crise penible, sans viser meme a donner le change sur le fond; car cela signifiait trop clairement: <<Comptez sur moi comme moi-meme, mais n'y comptez pas plus que moi. Je suis tout votre, si jamais je puis l'etre; je voudrais vouloir, et je ne le veux pas!>> (130).

Comme cet <<engagement>> est tortueux, comme cet <<amant>> craint de promettre ce qu'il sait qu'il ne pourra realiser! Car, au fond, malade de la volonte, il ne sait pas ce qu'il veut ... La <<promesse>> d'Amaury est a l'image du serpent: elle se tord et ondule dans tous les sens, elle pretend signifier une chose et son contraire, prouvant ainsi la corruption du principe noble de l'etre humain qui serait celui d'aller jusqu'au bout de son vouloir mais aussi de sortir de la prison de sa propre individualite pour aller ouvertement vers l'autre, en tant qu'objet principal de notre amour. Ces extraits-mais en realite tout le livre est ainsi-prouvent a quel point Amaury vit dans l'opacite et le mensonge par rapport a lui-meme et aux autres; a quel point, revant d'amour, il ne sait pas aimer, ou plutot a quel point, pensant aimer une femme, il n'aime que lui-meme.

Cet amour-la, les Peres de l'Eglise le designaient du nom de << philautie >>, mot qui veut dire precisement une << tendresse excessive pour soi >> (Bunge, Evagre le Pontique 145), un autoesclavage, ayant comme corrollaire la << sclerocardie >>, c'est-a-dire la << durete du coeur >> par rapport aux autres. << Dans la philautie, Evagre reconnait la substance de base de toute passion. [...]. Celle-ci est bien une alienation egoiste, un attachement maladif au moi. Elle ne cherche en tout que soi-meme, n'aime en tout que soi-meme. Et puisqu'elle ne peut s'atteindre nulle part, cette << tendresse pour soi >> se tourne en haine aveugle contre tout >> (Bunge, Akedia 70). Autant dire qu'il s'agit la de peches capitaux pour le christianisme. La philautie, la sclerocardie et l'orgueil (superbia) caracterisent en effet toute la confession d'Amaury. Les trois femmes en font les frais. Citons tout d'abord la vengeance puerile d'Amaury par rapport a Amelie. Lors d'une promenade a cheval, au moment ou Amaury essaie d'aborder le sujet de leur relation, la jeune fille, visiblement d'humeur taquine, s'echappe a plusieurs reprises avec son cheval. Cette << espieglerie >>, qui, aux yeux de biens des pretendants passerait pour une conquetterie et une invitation a conquerir la femme aimee, finit par << irriter >> Amaury, qui, de toute evidence, ignore l'humour, cette arme redoutable contre toute forme de melancolie. << De retour vers le soir a la Gastine, [...], je jouai la superiorite, l'indifference, et parus fort occupe de causer avec la jeune dame du Breuil, a laquelle je m'etais rattache. Mademoiselle Amelie, serieuse et presque inquiete alors, passait et repassait dans le petit salon ou nous nous tenions a l'ecart; mais moi, laissant errer comme par distraction mes doigts sur le clavecin, pres duquel j'etais debout, je couvrais ainsi ma conversation futile, de maniere qu'il ne lui arrivat rien >> (51).

Un degre de plus dans la philautie et la cruaute est atteint par le jeune homme par rapport a madame de Couaen. A la timide reflexion de la jeune femme lui faisant remarquer qu'il espace de plus en plus ses visites et qu'il ne l'aime pas assez, celui-ci repond avec passion: << Mais, vous, aimeriez-vous sans egal qui vous aimerait sans mesure, aimeriez-vous au-dela de tout, au-dela de cet epoux et de ces enfants ? >>. C'etaient les jours ou j'avais ete le plus sensuellement egare que je me montrais ainsi egoiste et dur. Son souci de son mari et de ses enfants me rebutait alors; a la moindre maladie des uns, a l'idee de la prochaine sortie de l'autre, je la trouvais pleine d'un objet qui n'etait pas moi. Le trone que je convoitais en son coeur ma paraissait, le dirai-je ? grossierement usurpe par eux. Oh ! que l'amour humain est intolerant, injurieux, des qu'il s'abandonne sans frein a lui-meme ! >> (186). (4) Lui ayant, un jour, rendu visite a Blois, apres une longue separation, Amaury est froisse par le peu d'egards que madame de Couaen lui montre, preoccupee par son enfant malade. << Une premiere et inevitable pensee me blessa, c'est qu'en ce moment peut-etre elle eut mieux aime voir entrer le medecin que moi-meme. [...]. Et je lui en voulais d'une si admirable sensibilite de mere, non seulement comme d'un tort fait a ce que je pretendais etre pour elle, mais comme d'une fatigue qui brulait sa joue de veilles et qui alterait sa beaute! >> (237-38). N'ayant que faire de ces << consomptions maternelles >>, jugeant << inutile >> << le don >> de son << etre >> (239) en de pareilles circonstances, Amaury repart aussitot, en colere, et avec la decision de retourner vers madame R.: << Aimons, aimons, repetais-je [...]. Aimons d'amour, mais aimons qui nous le puisse rendre, qui s'en apercoive et en souffre et en meure, et prefere a toutes choses l'abime avec nous ! >> (240). Ce ne sera pas l'unique fois ou Amaury se montre si egoiste avec celle qu'il pretend aimer. Un peu plus tard, sa cruaute reapparaitra dans un bien triste contexte. Mme de Couaen lui fait part de son chagrin, apres avoir perdu son fils, mais Amaury, impatient et ferme a sa douleur, a hate de la quitter pour retourner vers madame R.: << Ses droits anciens, sa douleur recente n'allaient pas jusqu'a me retenir une demi-journee entiere; une autre avait l'empire du moment >> (270).

Cette autre, a son tour, ne sera pas epargnee. L'intention de rompre a l'amiable avec madame R. se voit en effet aussitot remise en question pour plusieurs raisons: << Surtout l'amour propre a demi-voix me disait que c'etait avoir depense bien des peines et fait sentinelle bien des nuits pour trop peu de reussite. J'avais voulu pres d'elle me soustraire a la plus pure des passions et aux plus impurs des plaisirs, assembler en une liaison choisie assez d'ame et de sens, assez de vice et de delicatesse ...; qu'avais-je obtenu ? >> (287).

Tous ces exemples montrent un des principaux aspects de l'acedie du heros de Volupte: son immaturite psychologique et son incapacite d'altruisme. Les trois femmes ne sont jamais l'objet de l'amour d'Amaury; elles ne sont pour lui qu'un instrument dont il se sert soit pour lutter contre sa volupte (madame de Couaen est ce << refuge >> qui lui permet, l'espace de quelques jours, de s'eloigner des quartiers malfames...), soit pour assouvir celle-ci (madame R., les filles de joie ...), etant, en realite, lui-meme, le veritable objet de son << amour >>. Mais c'est, evidemment, la jeune et pure Amelie de Liniers qui, a l'aube de sa vie de femme, a le plus a souffrir de la faussete et de l'egoi'sme d'un tel pretendant, les deux autres femmes, etant, a n'en pas douter, plus aguerries dans les simulacres du monde.

La philautie d'Amaury constitue un element non negligeable pour qui aspire a cerner son acedie. En effet, selon les ecrits des Peres, seul, celui qui, dans ses relations avec les autres, peut faire abstraction de son ego, source de toutes les passions, arrive a acceder a l'etat de perfection qu'Evagre appelle apatheia, notion capitale pour la spiritualite chretienne, dans la mesure ou elle implique invariablement la victoire sur les pensees mauvaises, autrement dit le triomphe du bien sur le mal.

Conclusion: Le sens du titre et son lien etroit avec la notion d'acedie

Pour justifier l'interet provoque par le livre dans les cercles litteraires de son epoque, Sainte-Beuve invoque la parente spirituelle de son recit avec le mal du siecle, tel que l'a connu le premier romantisme. << Le livre repondait certainement a une disposition maladive qui couvait alors dans la jeunesse et qui n'avait pas ete rendue encore a ce degre. C'etait << une sorte de langeur reveuse, attendrie, enervee >>, que j'avais nommee de ce nom de volupte, et que plus d'un jeune lecteur reconnaissait en soi-meme dans cette description faite d'apres nature >> (401). L'histoire d'Amaury est certes proche de celles de beaucoup d'autres romantiques, heros eponymes de romans-prenoms, souffrant du vague des passions, adonnes a l'analyse d'eux-memes, subtils jusqu'a l'evanouissement: Rene, Adolphe, Obermann ... Neanmoins, Volupte est bien plus qu'un recit romantique circonstancie (mettant en scene une jeunesse oisive et languissante en proie au mal du siecle, revant d'exploits guerriers): il est un veritable traite de spiritualite chretienne, dans la lignee des Peres de l'Eglise et des plus grands penseurs de la vie morale. Dans cette mesure, il est anhistorique et universel. La peinture de l'acedie-mal metaphysique avant tout-y est tellement criante de verite que l'on aurait trouve naturel que le livre en portat le nom. Le mot ne figure pourtant pas dans le titre, pas plus que dans le livre d'ailleurs, ce qui peut etonner d'autant plus que l'on sait que c'est par l'intermediaire de Sainte-Beuve qu'il est reapparu au XIX e siecle, apres une longue periode d'eclipse. L'occasion aurait ete belle pour mettre en valeur toute la richesse de ce vocable desuet et des realites spirituelles qu'il recouvre. Et eviter par la meme quelques malentendus que l'autre mot-<< volupte >>, quoique son synonyme, comme nous allons le demontrer-a du, a coup sur, provoquer ... (5)

Dans sa Preface a Volupte, Andre Guyaux rapporte que le livre devait s'appeler initialement << Une vie morale >> (9). (6) C'est << Volupte >> qu'en fin de compte Sainte-Beuve retiendra, << un peu a la legere >> (31), (7) de son propre aveu. Changement pourtant judicieux, tant ces deux titres apparaissent comme opposes l'un a l'autre: l'un renvoie a l'ethique, a une vie ordonnee, droite, pure, se deroulant selon les preceptes religieux; l'autre a des connotations esthetiques, c'est dire que le Diable s'en mele pour en alterer le vouloir, pour y introduire l'inachevement, l'obliquite, le detour, la perversion.

En effet, comment se fait-il que cette << vie morale >> a laquelle Amaury aspire pourtant, lui echappe-t-elle si souvent, si dramatiquement? Pourquoi se montre-t-il si impuissant a l'atteindre ? Ne le desire-t-il pas ? Si. Mais desirer n'est pas vouloir. Comme disait Vladimir Jankelevitch, a la suite de Saint-Augustin, pour vouloir, il n'y a qu'a ... vouloir: << Pouvoir vouloir ! voila [...] une aptitude [...] qui n'exige aucun apprentissage, aucune initiation particuliere [...]. Et de meme, pour etre, il n'y a qu'a etre et c'est la chose la plus facile au monde [...] >> (Jankelevitch 250). Telle serait une vie morale, sans obstacles, sans empechements, illuminee par la grace divine, guidee par une volonte pure, mais, nous rappellent les ecrits de saints, la chute a eu lieu, rendant cette volonte imparfaite. << Lors de la chute d'Adam, le diable a insuffle en lui la melancolie qui rend l'homme tiede et incredule, >> (8) ecrit Hildegarde de Bingen. Et ce sont en effet les aleas du vouloir acediaste d'Amaury que depeignent de nombreuses pages de Volupte. Il suffit, pour s'en convaincre, de penser a cette scene dans une eglise, ou, agenouille devant le berceau du petit Jesus, il a le sentiment de se trouver en presence de ses jours les plus vifs de croyance et de grace. << [...] Je souhaitais de les ressaisir, j'etendis la main vers ce berceau redempteur qui me les offrait. Oh ! qu'elle demeure etendue, cette main suppliante, qu'elle ne se lasse pas, qu'elle se desseche avant que de retomber ! [...]. Helas ! non pourtant, j'etais deja trop sous la prise mortelle, trop au bord de ma perte [...]. La volonte en moi ne voulut pas; la grace d'en haut glissa comme une lueur >> (117). La perseverance escomptee ne s'intallera pas, chassee par l'imagination lascive des plaisirs qui l'emporteront encore une fois sur le chemin vers l'ascese.

L'acedie d'Amaury est bien en relation etroite avec les defaillances de sa volonte. Elle est cette tiedeur, cette defaillance de la ferveur et par dessus-tout, cette << mollesse >>,-mot dont on trouve d'innombrables occurrences dans le recit de Sainte-Beuve, pour caracteriser le mal dont souffre son jeune porte-parole-qui sont autant de signes de paresse et de decouragement dans l'ascension vers Dieu. Et cette pente descendante est voluptueuse precisement, dans la mesure ou elle dispense de l'effort que l'autre pente-ascendante, celle qui mene vers le bien-, exige de nous. La mollesse voluptueuse de l'acedie contre la durete de l'ascese: tel parait etre en effet l'ambivalent combat d'Amaury. Mais, dans l'analyse de son mal, il ne faut pas faire impasse sur l'element essentiel de la position de tout chretien: son libre arbitre. C'est pourtant la nonchalance qu'Amaury se permet souvent, comme dans l'extrait ci-dessus: << la volonte en moi ne voulut pas ... >>. La personnification de la notion de << volonte >> sert a dedouanner trop facilement-gout de volupte oblige-la responsabilite individuelle d'Amaury a ses propres yeux. Et cette mauvaise foi non seulement decredibilise la sincerite de sa plainte mais justifie encore la these d'une complicite latente d'Amaury avec son mal: il le combat autant qu'il s'en nourrit ...

Selon Rene Mauzi, << la volupte est un accord parfait entre les sens, l'esprit et le gout >> (Mauzi 418), ce en quoi elle s'oppose au << simple >> bonheur d'exister. Dans ce dernier, equivalent a une vie morale, a la spontaneite, a la transparence et a la purete du vouloir humain, << les sensations ne sont jamais truquees ni meme choisies, mais simplement accueillies dans une large ouverture de tout l'etre a la nature >> (427). En revanche, dans la volupte, les sensations sont artificiellement provoquees, le plaisir est transforme par l'esprit et la pensee: << aux grandes forces de l'univers se substituent ornements et accessoires, inventes par l'art le moins spontane. L'essentiel de la volupte est bien ce refus de la nature au profit de l'artifice. L'univers voluptueux est un univers de machines et de magies: la volupte est une sorte de mecanique du plaisir >> (427).

Mais quel est le plaisir d'Amaury ? Rien ne serait plus faux que de croire que ce plaisir-la, ce sont les plaisirs << naturels >> de la chair, les juissances de la luxure a laquelle Amaury succombe a intervalles reguliers. Ces plaisirs-la ne relevent le plus souvent que des sens, sans aucune complicite de l'esprit, contrairement a la volupte qui, elle, a besoin de l'esprit, pour que le moi savoure la joie de << descendre >>. Le plaisir d'Amaury reside au fond dans la conscience, l'analyse et le recit de ses chutes et confere par la a cette longue confession une dimension eminemment perverse. Perverse, car l'infatigabilite d'Amaury dans le recit de ses souffrances laisse voir clairement la delectation morose (desperatio)-une des << filles >> de l'acedie-a laquelle il s'adonne en construisant cette logorrhee. Les phrases de Volupte sont longues et tortueuses, le style enfle, les comparaisons sophistiquees jusqu'a conferer a ce recit une sorte de vertige. Ce n'est pas pour autant que l'on adhere sans reserve a la confession d'Amaury. Bien au contraire, on peine a croire a sa sincerite, tant il est vrai que ce discours long et raffine dessert clairement l'autenticite de son combat interieur. La vraie souffrance, elle, est pudique. La vraie souffrance repugne a cette verbosite qui caracterise d'un bout a l'autre Volupte et qui est precisement un autre des rejetons de l'acedie (verbositas). On ne peut s'empecher de croire que le but d'Amaury, contrairement a ce qu'il annonce, comme nous l'avons vu, soit moins de faire eviter a un autre (l'ami a qui il s'adresse) les ecueuils du vice dans lesquels il etait lui-meme tombe, que de se complaire dans leur recit et de savourer sa propre perversite.

L'un des sens possibles de la notion de perversion est la << reduction des differences entre les matieres, les etres, les objets, par le jeu des echanges, des substitutions et des deplacements, toutes operations visant a fabriquer de la matiere indifferenciee, de la matiere morte, de l'etre-neant >> (Vignoles 51). N'est-ce pas precisement la nature des relations d'Amaury avec les trois femmes qu'il cotoie dans le dessein de les aimer et d'en etre aime ? Amelie de Liniers, madame de Couaen et madame R., possedant chacune une personnalite specifique, sont a peine << distinguees >> par lui, qui, comme nous l'avons deja souligne, passe de l'une a l'autre, au gre des circonstances, selon ses caprices, ses humeurs ou ses besoins egol'stes. Aucune d'elles n'est irremplacable a ses yeux, comme le voudrait le principe d'un amour adulte, sincere et responsable. Au contraire, toutes ces femmes sont parfaitement interchangeables, commutables a l'envie, si ce n'est a l'infini ... << Mme de Couaen eloignait Mlle de Liniers sans regner elle-meme; d'autres apparitions s'y joignaient; je me troublais a chacune; un paysan rencontre avec sa bergere me semblait un roi. Ainsi, pour ne pas aimer d'objet determine, je ne les desirais tous que plus miserablement >> (71), confesse Amaury. Apres l'enieme eloignement de madame de Couaen, le jeune homme s'est rapproche de madame R., qui s'est installee a Auteuil, l'endroit ou avait reside auparavant la femme du marquis: << [...] et ces voyages de chaque jour que j'y avais faits l'an dernier pour une autre, je les refis, helas ! pour elle: tout m'y parlait de mon infidelite. J'en souffrais, mais j'amortissais le plus possible ce contraste injurieux des souvenirs >> (242). Peu importe enfin au jeune homme de quelle bouche il entendra << je t'aime >>, pourvu qu'il l'entende un jour, avant de mourir ...

L'infidelite est precisement le mot cle de l'acedie d'Amaury. Dans sa double quete de perfection a laquelle il se sent appele,-quete du bonheur terrestre qui se traduit par la recherche de l'amour et quete de la felicite chretienne qui a pour but de vivre pres de Dieu, Amaury ne cesse de trahir, de fuir, de reculer, ou d'ajourner sine die-detours, manipulations, manoeuvres perverses qui sont autant d'infidelites a sa vocation, autant de negligences (akedia) par rapport aux richesses et aux potentialites spirituelles et intellectuelles qu'il possede et, surtout, qu'il est conscient de posseder. Amelie est, en effet, oubliee au profit de madame de Couaen, celle-ci, a son tour, est evincee par madame R.; les deux femmes disparaitront et << reapparaitront >> en s'annihilant l'une l'autre, dans une alternance que l'on pourrait qualifier de nihiliste avant l'heure. Amaury, que fuit-il ?-Avant tout le bonheur que lui offre, ici et maintenant, la noble et l'adorable Amelie, l'etre le plus lese par son acedie. Plus qu'une fuite, c'est un abandon, un recul, un refus. La fuite, elle, chez le heros de Volupte, est surtout une << fuite en avant >>, qui se manifeste par ses acces d'enthousiasme et de ferveur superficielle, par des prises de decisions hatives et qui avortent aussitot, prouvant ainsi les insuffisances de sa volonte et le manque de la qualite essentielle dans la recherche de la perfection spirituelle: la perseverance. Enfin, la procrastination d'Amaury est une manie qui trahit son cote pueril, mais aussi, par l'inachevement sur lequel elle repose, elle est un refus de mourir, de disparaitre, ne serait-ce que symboliquement, avec le temps qui passe et qui relegue << les choses a faire >> dans le neant, une fois faites.

Au terme de cette reflexion, force nous est de conclure que Volupte de Sainte-Beuve qui est une peinture des plus fascinantes du vice de l'acedie est par la meme l'analyse de l'essence meme de la liberte humaine, qui nous est laissee par Dieu, en guise de sa reconnaissance de notre dignite en tant que ses creatures. Liberte bien singuliere neanmoins, puisqu'il s'agit en l'occurrence, non pas de la liberte pleniere d'aller vers le bien, ce qui justifierait le titre initial de Sainte-Beuve: La vie morale, mais bien, comme nous l'avons montre, la liberte de fuir le bien. Comme l'ecrit Giorgio Agamben, << Ce qui afflige lacidiosus n'est [...] pas la conscience d'un mal, mais au contraire l'idee du plus grand des biens: l'acedia consiste precisement en un vertigineux et craintif retrait (recessus) devant l'obligation faite a l'homme de se tenir en face de Dieu. C'est pourquoi l'acedia, fuite horrifiee devant ce qui ne peut etre elude, est un mal mortel; ou plutot, elle est la maladie mortelle par excellence [...] >> (Agamben 25).

De son combat avec le Demon, Amaury,-habite par de hautes aspirations spirituelles et soucieux de repondre a l'appel d'en haut, malgre la permanence des suggestions d'en bas,-sort vainqueur,-son ame << comme une olive mure >>, tomba << dans la corbeille du Maitre >> (344) ... Combien meme le lecteur, l'ayant accompagne jusqu'a ce moment crucial de son sacerdoce, resterait sur sa faim, dans cette phase finale du livre, tant cette confession perd de son caractere dramatique, tant elle s'amuit progressivement, en s'approchant de Dieu. On aimerait croire que ce silence est une felicite en Dieu, et que celle-ci ne sera plus jamais remise en question. Mais ce serait se mentir. Et il faut reconnaitre qu'Amaury, pour une fois, ne le fait pas, en avouant honnetement que ce combat sera son fait jusqu'a la fin de ses jours. A moins que ce silence qui s'installe a mesure que le peche d'acedie s'eloigne ou se rerefie, ne signifie, en creux, le ferment positif de ce mal, qui, de par les ambivalences qu'il genere, de par l'energie spirituelle et intellectuelle qu'il oblige l'etre humain qui en est atteint a mobiliser pour le combattre, constitue le moteur et l'inspiration de toute creation humaine ... Afin que, precisement, le silence soit rempli de mots, comme l'est Volupte de Sainte-Beuve, oeuvre originale et unique dans le registre de l'art, lequel, comme on le sait, entretient avec la melancolie une relation d'etroite symbiose.

[Received 6 Jan. 2012; accepted 28 Mar. 2012]

Notes

(1) Cette recherche est qualifiee par Amaury de <<rechute dans l'ignominie des plaisirs>> (315); de <<reprise des obscurcissantes delices>> (317); de <<courses lascives>> (150); <<courses malfaisantes>> (150).

(2) Cite d'apres Andre Billy 196.

(3) Sainte-Beuve 484, note 5.

(4) Dans ce passage, Amaury fait allusion a la permission de <<sortie>> de M. de Couan de prison, ou il est enferme pour son action politique.

(5) De ce titre, Sainte-Beuve dit en effet qu'il a l'inconvenient de <<ne pas s'offrir de lui-meme dans le juste sens, et de faire naitre a l'idee quelque chose de plus attrayant qu'il ne convient>>. (Avant-propos de Sainte-Beuve 31).

(6) Preface par Andre Guyaux.

(7) Avant-propos de Sainte-Beuve.

(8) Cite par Jean Delumeau 274.

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Author:Stachura, Katarzyna
Publication:Fu Jen Studies: literature & linguistics
Article Type:Critical essay
Date:Sep 1, 2012
Words:10634
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