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Alberto Manguel. La Bibliotheque, la nuit.

Alberto Manguel. La Bibliotheque, la nuit, Arles/Montreal, Actes Sud/Lemeac, 2006. 335 P. 37,95$. ISBN 2-7609-2614-1.

Apres Une histoire de la lecture, tres remarquee lors de sa parution en 1998, Alberto Manguel recidive en nous offrant ses reflexions sur les bibliotheques, sur sa bibliotheque, sur l'interet et la motivation de se doter d'une bibliotheque et sur l'amour des bibliotheques. Comme il l'indique dans son avant-propos, le titre de ce livre aurait du etre Voyage autour de ma chambre : << malheureusement, voici plus de deux siecles, le grand Xavier de Maistre l'a trouve avant moi >>.

Au contraire de Montaigne qui ne frequentait sa << librairie >> que le jour, Manguel nous dit son plaisir d'etre dans sa bibliotheque la nuit (d'ou le titre de son livre), car, pour lui, la bibliotheque est pendant la journee un royaume d'ordre, et que, la nuit, l'atmosphere change et la bibliotheque semble se rejouir de son desordre fondamental et joyeux.

Dans cet ouvrage, l'auteur soliloque sur l'histoire des bibliotheques, sur l'evolution de l'institution bibliotheque a travers les ages. D'abord cette fameuse Bibliotheque d'Alexandrie, creee par les Ptolemees, qui continue de hanter nos reves d'un ordre universel; unique dans l'histoire du monde, elle reste la seule institution qui, s'etant donne pour tache de tout enregistrer du passe comme de l'avenir, pourrait aussi avoir eu la prescience et avoir conserve la chronique de sa propre destruction et de sa resurrection. Alexandrie et ses lettres ne se sont jamais mepris sur la vraie nature du passe; ils savaient que le passe etait la source d'un present toujours en mouvement ou de nouveaux lecteurs se plongent dans de vieux livres qui deviennent neufs en cours de lecture. Manguel a, pour illustrer le phenomene, cette belle expression : << le lecture est, en ce sens, un rituel de renaissance >>.

Une bibliotheque privee, contrairement a un etablissement public, offre l'avantage de permettre une classification fantaisiste et eminemment personnelle. Beaucoup d'ecrivains ont organise leur bibliotheque de diverses manieres, de facon a s'y retrouver et surtout a correspondre a leur vision des connaissances et du monde. Dans le domaine des bibliotheques etablies a l'intention du public ou d'un certain public, depuis Callimaque jusqu'a Melvil Dewey, on a reflechi a l'organisation du contenu des bibliotheques, car comme l'affirme Manguel, << si une bibliotheque est un miroir de l'univers, alors un catalogue est un miroir de ce miroir >>.

Comme la nature, les bibliotheques ont horreur du vide, et le probleme de l'espace, inherent a la nature meme de toute collection de livres, a tot fait de se poser. Et l'auteur rend compte et commente les solutions adoptees par de grandes bibliotheques, dont la Bibliotheque publique de San Francisco, la British Library, la Library of Congress, pour regler ces problemes d'espace. Pour lui, les plus recentes technologies electroniques sont incapables d'offrir une experience comparable a la manipulation d'un original. Une page imprimee engendre son propre espace de lecture, son propre paysage materiel dans lequel la texture du papier, la couleur de l'encre, l'aspect general de l'ensemble acquierent, entre les mains du lecteur, des significations particulieres qui pretent aux mots un ton et un contexte. Concernant le temps de vie des moyens electroniques, l'auteur se questionne et cite les travaux de la version multimedia du Domesday Book, redige en Grande-Bretagne il y a 1 000 ans et encore lisible dans sa version papier. Cette version, elaboree en 1986, et qui contenait 250 000 noms de lieux, 25 000 cartes, 50 000 illustrations, 3 000 fichiers et quantite de recits et d'images, stockes sur des disques laser de douze pouces, n'etait plus lisible en 2002, et l'on echoua a lire l'information et recuperer les donnees.

Au 17e siecle, le celebre mathematicien allemand Leibniz, aussi philosophe, juriste et conservateur des bibliotheques ducales de Hanovre, puis de Wolfenbuttel, soutenait que la valeur d'une bibliotheque n'est determinee que par son contenu et l'usage qu'en font les lecteurs, et non par le nombre de volumes ou la rarete de ses tresors. Il soutenait de plus que les bibliotheques ont pour mission de favoriser la communication entre les savants et il avait concu l'idee d'une organisation bibliographique nationale qui aiderait les hommes de science a s'informer des decouvertes de leurs contemporains.

Manguel avance que notre erreur fut peut-etre de considerer la bibliotheque comme un espace englobant l'univers et pourtant neutre. Toute bibliotheque embrasse et rejette a la fois. Toute bibliotheque est par definition un choix et son envergure est par necessite limitee. Tout choix en exclut un autre, celui qui n'a pas ete fait. La lecture coexiste de toute necessite avec la censure. Quel sujet inepuisable que la censure, depuis l'Antiquite jusqu'a l'Union sovietique, l'Allemagne nazie, le regime de Pinochet, en realite tous les regimes ideologiques et autoritaires, en passant par l'Inquisition et l'Index librorum prohibitorum.

Depuis des siecles, les hommes ont eu l'idee d'une bibliotheque et ils se sont appliques a la realiser materiellement, depuis le carre dessine en 820 pour la bibliotheque de l'abbaye de Saint-Gall jusqu'a la forme de la table retournee de la Bibliotheque nationale de France de la derniere decennie. Mais les realisations les plus marquantes de grandes bibliotheques ont eu lieu au 19e siecle. En France d'abord, l'architecte Henri Labrouste a tire parti du fer et de la fonte pour construire la Bibliotheque Sainte-Genevieve, puis la Bibliotheque nationale de France. En Grande-Bretagne, le grand bibliothecaire Panizzi supervisa la construction de la grande salle de lecture de la bibliotheque du British Museum.

Une bibliotheque est un endroit ou regne en premier lieu l'ordre. Mais pour Umberto Eco, une bibliotheque doit aussi avoir le cote imprevisible d'un marche aux puces. Quant a Manguel, il est fascine par les cabinets de travail-bibliotheques des grands ecrivains qu'il a visites. La configuration de chacun nous en apprend beaucoup sur la personnalite de l'ecrivain, sur sa facon de travailler et sur son rapport au livre.

Manguel reflechit aux rapports entre notre societe qui accepte le livre comme un fait acquis, mais qui a, en revanche, une attitude condescendante envers la lecture et les bibliotheques. Pour beaucoup, la lecture n'est qu'une activite secondaire, et la bibliotheque est percue comme un entrepot incommode et non comme une entite vivante. On n'aime pas se referer aux sources. Pourtant, dans les travaux intellectuels, citer, c'est continuer une conversation du passe pour donner un contexte au present, c'est reflechir a ce qui a deja ete dit. Cette conception humaniste est le contraire meme de la definition du Web. Le Web se definit comme un espace qui appartient a tous et le sentiment du passe y est exclu. Sur l'Interner, tous les textes sont egaux et de forme identique. Le passe, c'est-a-dire les traditions qui conduisent a notre present electronique, est, pour l'utilisateur de l'Internet, sans interet, puisque tout ce qui compte, c'est ce qui apparait dans l'instant. Il faut admettre que la technologie a rejoint les ecrivains. Grace a nos machines de traitement de texte, il ne demeure aucunes archives de nos notes, de nos hesitations, de nos cheminements ni de nos brouillons.

Selon Manguel, il est probable que les bibliotheques continueront a exister aussi longtemps que nous persisterons a attacher des mots au monde qui nous entoure et a les conserver pour de futurs lecteurs. Il se peut que les livres ne changent rien a nos souffrances, que les livres ne nous protegent pas du mal, que les livres ne nous disent pas ce qui est bien et ce qui est beau, et ils ne nous mettent certes pas a l'abri du sort commun qu'est la mort. Mais les livres nous offrent, par ailleurs, une multitude de possibilites, notamment la possibilite d'un changement, la possibilite d'une illumination.

L'auteur fait rappel des mots humoristiques du grand ecrivain autrichien Robert Musil qui ecrivait que le secret de tout bon bibliothecaire est de ne jamais lire, de toute la litterature qui lui est confiee, que les titres et la table des matieres : << celui qui met le nez dans les livres est perdu pour la bibliotheque. (...) Jamais il ne pourra en avoir une vue d'ensemble >>.

Si la Bibliotheque d'Alexandrie fut l'embleme de notre ambition d'omniscience, la Toile est l'embleme de notre ambition d'omnipresence. La bibliotheque qui contenait tout est devenu la bibliotheque qui contient n'importe quoi. Alexandrie se voyait avec modestie comme le centre d'un cercle limite par le monde connaissable; la Toile se voit comme un cercle dont le centre est partout et la circonference nulle part. Pour Manguel, la bibliotheque personnelle, de son cote, en plus d'etre une consolation pour son proprietaire, est une autobiographie.

Dans ce livre, comme dans d'autres livres qu'il a signes, Alberto Manguel, argentin d'origine, canadien de nationalite, francais de residence, livre ses reflexions personnelles et fait reflechir sur les phenomenes du livre, de la lecture et, dans le present volume, de la bibliotheque. Ses propos nous permettent d'elargir nos horizons, d'approfondir notre pensee et ils nous permettent aussi de nous sentir plus intelligents. Ce qui n'est pas une mince tache.

MARCEL LAJEUNESSE

Universite de Montreal
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Author:Lajeunesse, Marcel
Publication:Papers of the Bibliographical Society of Canada
Article Type:Book review
Date:Mar 22, 2007
Words:1487
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