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AIMER EN TOUTE INFIDELITE: L'ANALYSE D'UN ADULTERE HORS-NORME DANS HIROSHIMA MON AMOUR.

En memoire a mon pere

Denis de Rougemont explique, dans L'Amour et l'Occident, que, depuis des siecles, l'adultere est un theme central des litteratures europeennes. Et la litterature francaise n'y fait pas exception, tout au contraire. Rougemont, apres avoir pose la question: "Sans l'adultere, que seraient nos litteratures?" (17) expose la raison, selon lui, de la << popularite >> de ce theme: "la moitie du malheur humain se resume dans le mot d'adultere" (17).

Hiroshima mon amour, la celebre oeuvre de Marguerite Duras ecrite pour le cinema en 1958 et portee a l'ecran par Alain Resnais en 1959, presente une histoire d'adultere hors-norme dans la mesure oU les deux heros, s'ils tombent violemment amoureux l'un de l'autre lors d'une rencontre de passage, expliquent qu'ils sont heureux avec leur epoux respectif: "Lui: 'Je suis un homme qui est heureux avec sa femme.'--Elle: 'Moi aussi je suis une femme qui est heureuse avec son mari.' Ceci est dit dans une emotion veritable" (OC II 45-46, italiques de l'auteur). (1) Dans l'ouvrage, Duras mentionnera par deux fois encore ce bonheur conjugal : dans le synopsis: "Ce sont des gens heureux dans le mariage et qui ne cherchent ensemble aucune contrepartie a une infortune conjugale" (OC II 10); et en appendice : "Il [le Japonais] n'est pas coureur. Il a une femme qu'il aime, deux enfants" (OC II 102, italiques de l'auteur). Pourquoi Marguerite Duras a-t-elle inclus cet element, somme toute de detail, qui n'etait pas necessaire a l'intrigue et pouvait surprendre, pour ne pas dire choquer, le spectateur? Etait-ce pour provoquer un "effet de reel" a la Barthes et rendre l'histoire encore plus credible par l'insertion d'un sentiment amoureux apparemment paradoxal? A moins que le but n'ait ete de refleter une nouvelle "sensibilite du coeur" anticipant la liberation sexuelle et sentimentale des annees I960? (2)

Cette situation "d'adultere heureux" pour le moins originale et certainement de rupture, en 1958-59, par rapport a la tradition litteraire amoureuse evoquee par Rougemont, si elle singularise les personnages principaux de cette oeuvre, ne convainc cependant pas pleinement. Simone de Beauvoir explique, dans Le Deuxieme sexe, que la femme qui tombe amoureuse "est rarement tout a fait sincere quand elle pretend n'envisager qu'une aventure sans lendemain tout en escomptant le plaisir, car le plaisir, loin de la delivrer, l'attache" (615). En ce qui concerne plus precisement la relation amoureuse adulterine, le psychiatre et psychanalyste Gerard Leleu ecrit que "toute infidelite repose sur une insatisfaction" (Wattier et Picard 395), cependant que le psychologue Aldo Naouri explique, lui, que "l'adultere n'est jamais, jamais [mot qu'il repete] l'effet d'un caprice ou d'un hasard. Il s'inscrit toujours dans un parcours existentiel dont nombre d'elements proches ou lointains auront rigoureusement determine sa survenue" (41).

Nous allons, dans cette etude, tenter de comprendre pourquoi Marguerite Duras, defiant la morale de l'epoque, a anime les deux personnages d'un desir d'aimer "en toute infidelite" alors que ce sentiment s'oppose encore fortement a la culture dominante et n'apparait avoir aucun role fonctionnel dans l'histoire. Est-ce l'emancipation culturelle et sexuelle en voie d'eclosion caracterisant la fin des annees 1950 qui a incite l'auteur de Hiroshima mon amour a preter ces sentiments aux protagonistes? Peut-on, dans un autre mode de pensee, aller jusqu'a dire, comme le fait Jacqueline Sudaka-Benazeraf, que dans "Hiroshima mon amour les deux personnages sont maries mais leur rencontre n'a aucun rapport avec un adultere"(95)?

Christophe Carlier, dans son ouvrage intitule Marguerite Duras, Alain Resnais: Hiroshima mon amour, expose ainsi les deux griefs regulierement avances contre "Elle," a l'epoque de la sortie du film:

Elle a le double tort de formuler ce que d'autres laissent entendre ("J'aime bien les garcons") [... alors qu'elle a] des enfants, un metier et un avion a prendre, et appartient a ce titre a un monde qui peut blamer sa conduite. [...] La Francaise est encore critiquable parce que son adultere n'est pas justifie par le poids de souffrances conjugales: "Je suis une femme qui est heureuse avec son mari" dit-elle. (98)

Et Carlier de conclure: "Cette nouveaute dans la conception du personnage aura sans doute compte plus que son rejet colereux des consensus moraux" (98). En resume, "Elle" choque. (3) Elle choque par son anticonformisme et par son "libertinage" qu'elle revendique.

Le "libertinage" de la Francaise est percu comme d'autant plus choquant qu'il n'est pas explique par la traditionnelle condition de "mal mariee" de nombre d'heroines de la litterature francaise. Le comportement du Japonais, tres semblable a celui de la Francaise, est, lui, essentiellement passe sous silence par la critique de l'epoque, et le protagoniste, heureux dans le mariage comme "Elle," n'est, a l'inverse de l'heroine, pas critique par l'opinion lors de la sortie du film. Deux poids, deux mesures, semble-t-il. Nous y reviendrons. Pourquoi Resnais et Duras ont-ils donc represente deux protagonistes "heureusement maries" dans le film, et non pas deux amants d'une semaine soumis a des relations conjugales difficiles ou placees sous le sceau de l'indifference?

L'homme, du point de vue du droit et d'une culture patriarcale tres longtemps dominante en Occident, a ete avantage dans sa quete amoureuse. (4) Il a donc pu concretement, et beaucoup plus facilement que la femme, satisfaire ses desirs sans s'attirer les foudres de la justice et l'opprobre public. Le heros masculin de Hiroshima mon amour, quoique d'origine extreme-orientale, n'est en realite qu'assez peu "japonais." Duras et Resnais inventent en effet un personnage, certes de nationalite nippone mais tres occidentalise, qu'ils affublent d'un accent francais relativement peu prononce, d'une solide education francaise et de traits moderement orientaux. Dans un entretien, Resnais fait ainsi la description du heros: "C'est un Japonais extremement tourne vers l'Occident. Ni Marguerite Duras ni moi n'avons connaissance de l'ame japonaise. Ce serait pretentieux de notre part de vouloir 'peindre le caractere japonais'!" (214). Cette oeuvre ne porte donc en rien sur la culture japonaise, quelle que soit l'importance symbolique majeure inscrite dans la ville d'Hiroshima, et n'y a jamais pretendu. Son but est d'universaliser l'histoire des deux protagonistes affectes par la mort et le malheur en estompant au maximum les differences geographiques, historiques, raciales et culturelles qui les separent.

Marguerite Duras, tout en approfondissant le propos de Resnais, insiste, elle, sur le caractere seduisant de l'homme:

C'est un homme d'une quarantaine d'annees. Il est grand. Il a un visage assez "occidentalise." [ ... ] Il ne faut pas que le spectateur dise: "que les Japonais sont seduisants!," mais qu'ils disent: "Que cet homme-la est donc seduisant!" [ ... ] Si le spectateur n'oublie jamais qu'il s'agit d'un Japonais et d'une Francaise, la portee profonde du film n'existe plus. Si le spectateur l'oublie, cette portee profonde est atteinte. (OC II 101, italiques de l'auteur) (5)

Romanciere comme cineaste cherchent a universaliser cette histoire d'amour de deux etres victimes de la guerre. "Il faut que ce film franco-japonais n'apparaisse jamais franco-japonais [...]. Ce serait la une victoire" (OC II 101, italiques de l'auteur), explique encore Duras. En cela, elle et Resnais vont essentiellement reussir cette gageure.

Le type de relation qui lie le Japonais a son epouse est particulier. Il aime sa femme mais pas au point de lui etre totalement fidele si le grand amour de rencontre, de passage, se presente. Il est interessant d'observer que Duras va defendre son comportement, expliquant que le Japonais "n 'est pas coureur," a une epouse dont il est epris et deux enfants, mais qu'"Il aime cependant les femmes" (OC II 102, italiques de l'auteur).

Le "cependant" employe par Duras cherche-t-il a justifier cette faiblesse? La romanciere poursuit en expliquant que le Japonais n'a jamais fait "carriere d"homme a femmes'" et n'en aime pas l'idee mais, croit a l'"aventure veritable" meme si celle-ci n'est qu'ephemere. C'est a ce moment-la que Duras decrit l'aspect contradictoire, et d'autant plus humain a ses yeux, du comportement du Japonais: "il vit avec cette jeune Francaise une aventure veritable, meme si elle est de rencontre. C'est parce qu'il ne croit pas a la vertu des amours de rencontre qu'il vit avec la Francaise un amour de rencontre avec cette sincerite, cette violence" (OC II 103). La romanciere defend l'amour par l'amour, une defense qu'elle a fait preceder d'une maxi me "a la Jesus Christ": "Que celui qui n'a jamais connu l'amour d'une seule femme est passe a cote et de l'amour et meme de la virilite" (OC II-102). Duras avec humour recrit l'Evangile.

Il est interessant de remarquer que l'ecrivain applique cette formule au heros, comme pour attenuer, pour ne pas dire meme justifier, son acte d'infidelite conjugale. D'une certaine maniere, cet "amour de rencontre" du Japonais represente l'exception a la regle que cela ne lui arrive pas. Il est essentiellement fidele a son epouse; et cette passion de passage ne remet pas en cause la profondeur et authenticite de son amour pour cette derniere. Cette logique adoptee par Duras pour expliquer le comportement du Japonais releve d'une casuistique de l'amour tres "durassienne."

Autant la romanciere defendait l'amour du Japonais pour son epouse dans lequel s'inscrivait cette rencontre amoureuse exceptionnelle, autant elle ne cherche pas a disculper la Francaise qui n'a rien a se faire pardonner, elle qui vit et aime parce qu'elle n'est pas morte d'avoir aime. Selon les mots de la romanciere, "Elle" est "davantage que les autres femmes 'amoureuse de l'amour meme'" (OC II 103), une formule qui ne peut manquer d'evoquer la maxime de La Rochefoucauld: "Dans les premieres passions, les femmes aiment l'amant, et dans les autres, elles aiment l'amour" (Maxime 471).

Tandis que Duras fait allusion a la morale d'un "evangile de l'amour" pour justifier la passion du Japonais pour la Francaise, elle fait implicitement reference a la Rochefoucauld pour expliquer les amours de la Francaise. Au "il aime cependant les femmes" (OC II 102) du Japonais, elle oppose "J'aime bien les garcons" (OC II 34) enonce par "Elle." Alors que la liaison extraconjugale de l'homme se doit d'etre justifiee, la femme se voit, elle, accorder par la romanciere un droit d'aimer dans la plus grande liberte et infidelite. Comment expliquer cette difference de traitement?

Elaine Michalski et Maurice Gagnon ecrivent, dans un article intitule "Marguerite Duras: vers un roman de l'ambivalence," que "la romanciere [dans ses textes] vacille entre l'acceptation des valeurs bourgeoises et la revolte" (376). Cette phrase explique peut-etre le statut different confere, dans la meme oeuvre, au Japonais et a la Francaise. Tandis que la philosophie du premier adhere essentiellement a des valeurs conservatrices, celle de la seconde releve, d'une certaine maniere, de la revolte.

Autant "Lui" est un etre relativement simple, lucide, qui vit dans le present, autant "Elle" est un etre complexe, inconsciemment dechire de l'interieur par un amour passe qu'elle s'est toujours efforcee de reprimer. Cette rencontre amoureuse, la premiere de cette intensite semble-t-il pour les deux protagonistes, va permettre a la Francaise de reveler le secret qui la hante, et a son interlocuteur de jouer le role de therapeute, de psychanalyste, mais aus si metaphoriquement d'architecte (qu'il est dans la vie), pour "reconstruire" l'heroine, la relever de ses "ruines sentimentales." (6)

Ce theme de la reconstruction de l'heroine a deja ete souvent traite, nous n'y reviendrons pas. (7) Nous allons, dans la suite de ce developpement, chercher a mieux comprendre "Elle" qui dit aimer son mari et le trompe sans etat d'ame, ne lui a jamais avoue son amour de jeunesse (cf. OC II 61) et se declare d'une "moralite douteuse" (OC II 34). Nous allons analyser la psychologie de ce personnage, voir comment cette psychologie a ete diversement comprise par les critiques et etudier dans quelle mesure Duras et Resnais ont fait de la Francaise l'incarnation d'une epoque en mutation (une epoque que l'on fait generalement commencer a la fin des annees 50).

L'heroine, quand elle rencontre le Japonais, a 32 ans. (8) Resnais avance l'hypothese selon laquelle "[s]a rencontre avec le Japonais lui fait surtout decouvrir ce qui lui a manque pendant dix ans de vie conjugale. Elle dit bien avoir ete heureuse, mais je pense que son mariage est surtout une union affectueuse et tranquille. Le choc erotique la bouleverse" (Leutrat 83). Bien qu'elle ait deja eu des aventures amoureuses, la rencontre avec le Japonais va avoir un effet cathartique. C'est lui qui va permettre a l'heroine de revivre l'episode de son premier amour, de le lui "representer," soit litteralement de le rendre a nouveau present a ses yeux par la fusion qui va s'operer dans l'esprit de la Francaise entre l'Allemand et le Japonais.

Ce que l'amant du moment va reussir a faire, soit ouvrir les vannes a ce reprime amoureux et permettre ainsi a l'heroine, dans une certaine mesure, de se reconcilier avec elle-meme en se reconstruisant sentimentalement, le mari n'aura, lui, pas su. Heureuse en couple, alors? Oui si on imagine que la Francaise est un etre contradictoire, partage entre l'adhesion a certaines institutions traditionnelles--la famille comme ancre de stabilite, le mariage comme promesse d'une vie calme et sans remous--et la remise en cause de cette vie bourgeoise conformiste. Il est possible d'imaginer que le mari de la Francaise a apporte a cette derniere, depuis une dizaine annees, une paix de l'esprit au prix d'une partielle anesthesie du coeur.

Son mari, l'heroine l'aime probablement, comme le laissent entendre ses propos, mais pas comme elle a aime l'Allemand a Nevers, ou a Hiroshima par Japonais interpose. Ce bonheur qu'elle evoque, cette declaration de femme "heureuse avec son mari" (OC II 46) qu'elle avance semblent authentiques dans le contexte conjugal et familial qui est le sien. Etre contradictoire qui parait heureuse dans le mariage mais s'abandonne regulierement a des frasques de passage, elle redecouvre a Hiroshima l'amour-passion de sa jeunesse qu'elle croyait eteint.

Le probleme de la Francaise est peut-etre, comme le suggere Duras, une certaine solitude, le prix a payer pour cette liberte dont elle est eprise mais dont elle est aussi dependante. Marguerite Duras, dans l'article intitule "La solitude," explique: "[q]uand on parle des gens seuls, c'est aussi la, dans ces couples qui se disent heureux, stables, qu'on les trouve. [...] La femme d'Hiroshima est seule, elle a ete rendue a la solitude par la mort du jeune Allemand. Elle reste seule meme dans le mariage, la maternite" (Les Yeux verts 90-91). Les aventures amoureuses d'"Elle," qui s'inscrivent dans cette liberte empreinte d'une certaine solitude, n'ont, semble-t-il, jamais menace la stabilite de son mariage ni sa vie de famille, elle qui est mere de deux enfants (OC II 8). Plutot qu'une double vie, c'est une vie doublement pleine qu'elle mene, une vie que ne minent en rien scrupules et etats d'ame parce que la Francaise ne se sent coupable d'aucune transgression particuliere. Comme l'ecrit Anna Ledwina, "Elle" est le modele type de la "femme durassienne [...] une personne audacieuse qui n'a pas peur de l'amour, qui ose vivre pleinement sa vie telle qu'elle lui convient, y compris sa sexualite" (2).

Resnais explique dans une interview que c'est apres avoir lu Moderato Cantabile (publie en 1958) qu'il a pressenti Duras: "dans ma tete c'etait un peu une espece de Moderato Cantabile, mais d'oU l'angoisse atomique ne serait pas absente" ("Entretien avec Alain Resnais" 215). Duras qualifie Anne Desbaresdes de "femme adultere" (84) en derniere page de l'ouvrage, apres le seul baiser echange entre elle et Chauvin, un baiser qui conclut leur relation. Dans Hiroshima mon amour, la relation adulterine entre "Elle" et "Lui" est tout autre: immediate, passionnee et pleinement cathartique pour la femme; mais Duras ne qualifie plus la relation d'"adultere," cette fois-ci. La romanciere va ecrire que, pour l'heroine, "C'est la l'equivalence non seulement d'une possession amoureuse, mais d'un mariage" (104, italiques de l'auteur), un mot tres fort.

Laure Adler, dans son ouvrage Marguerite Duras, explique qu'Anne Desbaresdes et l'heroine d'Hiroshima mon amour ont nombre de points communs: "Toutes deux s'approchent de l'homme qu'elles savent aimer mais pour mieux se derober. Elles souhaitent se livrer corps et ame, mais sans cesse elles s'echappent. Elles vivent dans un reve, distraites par ce reve, sollicitees par lui mais incapables de le vivre" (524). Son propos est partiellement incorrect dans la mesure ou "Elle" va, en fait, "se livrer corps et ame" (104) au Japonais qui a reussi a faire revivre un instant l'Allemand, une "resurrection" qui va aider l'heroine a en faire le deuil.

Sur un autre plan, le plan des valeurs celui-la, tandis que Duras rattache Anne a une generation aux valeurs passees, d'ou le "jugement" final dans le roman: "femme adultere," elle associe la Francaise d'Hiroshima mon amour a une generation contestataire incarnant des valeurs nouvelles. Cette generation qui desire que les mentalites changent pourrait desormais se voir attribuer le slogan: "Ne commet un acte adultere que celui ou celle qui croit en commettre un." De Moderato Cantabile a Hiroshima mon amour, on est passe du point de vue d'un jugement social et collectif qui culpabilise a celui d'un jugement individuel et particulier qui exonere. (9)

"Elle" est, comme nous l'avons mentionne, un etre contradictoire: conformiste, elle apprecie les avantages du mariage, mais rebelle, elle est loin de dedaigner les relations extra-conjugales. Resnais decrit ainsi son comportement: "Il y a chez elle une sorte de provocation, de revolte contre son milieu" (Leutrat 83). Le sociologue Edgar Morin, dans "La femme. Un nouveau type feminin," explique, lui, que "le fait que cette femme aime les garcons, aime faire l'amour, est lie a son individualite propre" (113). "Elle" est, selon lui, un cas non encore rencontre et, de ce fait, pleinement original au cinema: "Je crois que c'est un type nouveau dans le cinema si pas dans la litterature" (113). (10)

Peut-on alors qualifier "Elle" d'amorale? (11) Le critique Doniol-Valcroze explique que l'heroine est "tres enfantine, uniquement guidee par ses impulsions et non par ses idees" (Domarchi et al 6) cependant que Jacques Rivette la decrit comme "une femme [qui] [...] ne se comprend pas. Elle ne s'analyse pas" (Domarchi et al 7). Il est vrai que la Francaise n'a pas une nature introspective, parait agir plus par impulsion que par raison et, en matiere amoureuse, semble se laisser facilement entrainer par les elans de son coeur. Le lecteur peut douter que l'heroine, jusqu'a sa rencontre avec le Japonais, ait conscience de son probleme de refoulement de la premiere experience amoureuse qu'elle a si intensement vecue. Esprit rebelle sans en etre vraiment consciente, elle se revolte contre une societe patriarcale qui ne l'a pas comprise, son pere aussi bien que les "patriotes francais" qui l'ont tondue, alors qu'elle venait a peine de s'epanouir a l'amour.

Amorale donc, la Francaise d' Hiroshima mon amour, elle qui se declare de "moralite douteuse" (OC II 34) mais reve ainsi de l'Allemand dont elle s'est eprise en plein conflit mondial: "dans mes reves l'immoralite et la morale se melangerent de facon telle que l'une ne fut bientot plus discernable de l'autre" (OC II 94)? Oui, d'une certaine facon, mais selon nous pas immorale. A-t-elle en l'occurrence conscience de tromper son mari, de lui etre infidele? Le professeur Leleu, auteur de La Fidelite et le couple, un ouvrage publie en 1999 aux reflexions appropriees pour l'etude que nous menons, avance l'explication suivante sur le silence de dissimulation d'un epoux a l'egard de son conjoint: "Est-ce une infidelite de confier a un tiers ses peines ou ses secrets, specialement quand on ne les a pas dits a son partenaire? Mais si on ne l'a pas fait, c'est que peut-etre celui-ci ne s'est pas montre accueillant; il se peut aussi qu'on ait voulu eviter de l'inquieter, ou de le faire souffrir" (62). Certes la Francaise tombe amoureuse du Japonais parce que c'est tout d'abord son "type d'homme," eduque, charmant, tres bon connaisseur de la culture francaise, et qu'il ressemble (par ses mains, entre autre aspect physique) a l'Allemand. Or, il s'avere que ce Japonais est doue d'une sensibilite tres developpee et d'une perspicacite aigue, des qualites qui lui permettent d'identifier le mal amoureux de l'heroine et de se glisser momentanement dans la peau de l'amant allemand pour faire revivre ce dernier dans la "scene de confession" au cafe.

Le protagoniste japonais, ecrit tres justement Genevieve Sellier dans "Images de femmes," est implique, a ce moment, comme "instance de legitimation: de la l'abstraction du personnage qui est tour a tour un corps qui reveille des sensations/souvenirs, un regard qui interroge, le lieu d'une projection, une ecoute emphatique" (15). "Lui" n'est alors pas sujet amoureux mais objet mediateur permettant l' "accouchement" du souvenir refoule de la Francaise, un souvenir plus vrai que vrai pour cette derniere. Le Japonais a accepte de jouer le role de medium, d'intermediaire-acteur en favorisant puis recevant la "confession" qui va permettre a l'heroine de "panser" sa blessure amoureuse passee et de se reconstruire sentimentalement. Vu sous cet angle, le propos ambigu de Jacqueline Sudaka-Benazeraf selon lequel, dans Hiroshima mon amour, les deux personnages sont maries mais "leur rencontre n'a aucun rapport avec un adultere" (95) est comprehensible pour ne pas dire approprie.

Les deux heros--ou "antiheros," comme les appellent Nathan Weinstock (241)--d'Hiroshima mon amour, quoiqu'aimant leur conjoint, en viennent a vivre une breve mais intense liaison extraconjugale "en toute infidelite." Duras et Resnais, par ce film, anticipent les annees soixante qui vont remettre en cause les valeurs etablies et precisement la morale. Cette oeuvre, fondamentalement une expression du triomphe de la vie sur la mort et une celebration de l'amour, redefinit en fait et l'amour et la morale. Resnais, a la question: "Y a-t-il chez vous [dans Hiroshima mon amour] conscience d'introduire certaines idees qui attaquent la morale?," repond: "S'il y a une morale au film, elle doit etre implicite. Ce n'est pas un film a these, c'est un film de sentiment" ("Interview avec Resnais" 214).

Pour la Francaise d'Hiroshima mon amour, porte-parole implicite de Duras, aimer tout a la fois mari et amant, certes de deux amours differents (respectivement "amour raison" et "amour passion"), c'est vivre l'amour doublement. Cependant, la double relation amoureuse que mene, de son cote, le Japonais n'a que peu en commun avec la double relation (triple meme quand on inclut l'aventure passionnee avec l'Allemand a laquelle l'amant de passage a temporairement redonne vie) de la Francaise. Le heros sait que l'aventure qu'il vit avec "Elle" ne va probablement pas durer, meme s'il fait tout son possible pour qu'elle se poursuive, parce qu'il a essentiellement accepte, en provoquant la confession qui permet a l'heroine de se reconstruire sentimentalement, de se sacrifier, de disparaitre. Pour l'un comme pour l'autre, cette rencontre amoureuse est "vouee a l'impasse" car tous deux doivent desormais rejoindre l'ordre conjugal etabli. Ils sont "heureusement maries," apres tout.

BERRY COLLEGE

OUVRAGES CITES

Adler, Laure. Marguerite Duras. Gallimard, 1998.

--. Secrets d'alcove. Hachette, 1983.

Anderson, Stephanie. Le Discours feminin de Marguerite Duras. Un Desir pervers et ses metamorphoses. Droz, 1995.

Barthes Roland. "L'effet de reel." Le Bruissement de la langue. Essais critiques IV. Seuil, 1984, pp. 167-74.

Beauvoir, Simone de. Le Deuxieme sexe. Vol. 2: L'Experience vecue. Gallimard, 1949.

Carlier, Christophe. Marguerite Duras--Alain Resnais. Hiroshima mon amour. PUF, 1994.

Cismaru, Alfred. "Hiroshima mon Amour Revisited." Hartford Studies in Literature, vol. 3, 1972, pp. 39-44.

Domarchi, Jean, Jacques Doniol-Valcroze, Jean-Luc Godard, Pierre Kast, Jacques Rivette et Eric Rohmer. "Hiroshima notre amour." Cahiers du cinema, vol. 17, n. 97, juillet 1959, pp. 1-18.

Duras, Marguerite. OEuvres completes. Vol. 2. Edition de Gilles Philippe. Gallimard, 2011.

--. Les Yeux verts. Editions Cahiers du cinema, 1987.

Etienne, Marie-France. "L'oubli et la repetition: Hiroshima mon amour." Romanic Review, vol. 78, no. 4, Novembre 1987, pp. 508-14.

Houel, Annik. L'Adultere au feminin et son roman. Armand Colin, 1999.

Lane, Nancy. "The Subject in/of History: Hiroshima mon amour." Literature and Film in the Historical Dimension, edited by John D. Simons. U Florida P, 1994, pp. 89-100.

La Rochefoucauld, Francois de. Maximes. Garnier-Flammarion, 1977.

Ledwina, Anna. "Desir feminin, folie et ecriture: la transgression chez Marguerite Duras." Centre interdisciplinaire d'etude des litteratures d'Aix-Marseille http://cielam.univamu.fr/node/1139

Leleu, Gerard. La Fidelite et le couple. Flammarion, 1999.

Leutrat, Jean-Louis. Hiroshima mon amour. Colin, 2008.

Mercken-Spass, Godelieve. "Destruction and Reconstruction in Hiroshima mon amour." Literature/Film Quarterly, vol 8, no. 4, 1980, 244-50.

Michalski, Elaine et Maurice Gagnon. "Marguerite Duras: vers un roman de l'ambivalence." The French Review, vol. 60, no. 3, February 1978, pp. 368-76.

Morin, Edgar. "La femme. Un nouveau type feminin." Tu n'as rien vu a Hiroshima! Edition de Raymond Ravar. Editions de l'Institut de Sociologie, 1968.

Naouri, Aldo. Adulteres. Odile Jacob, 2006.

Resnais, Alain. "Entretien avec Alain Resnais." Tu n'as rien vu a Hiroshima! Edition de Raymond Ravar. Editions de l'Institut de Sociologie, 1968, pp. 207-19.

Rougemont, Denis de. L'Amour en Occident. Plon, 1972.

Rousso, Henry. Vichy. L'evenement, la memoire, l'histoire. Gallimard, 1992.

Sellier, Genevieve. "Images de femmes dans le cinema de la Nouvelle Vague." Femmes travesties: un 'mauvais'genre. Clio, vol. 10, 1999, pp. 1-18.

--. La Nouvelle Vague. Un cinema au feminin singulier. CNRS Editions, 2005. Siclier, Jacques. La Femme dans le cinema francais. Cerf, 1957.

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Sudaka-Benazeraf, Jacqueline. La Douleur suivi de Hiroshima mon amour. Nathan, 1995.

Vallier, Jean. C'etait Marguerite Duras. Vol. 2: Annees 1946-1996. Fayard, 2010.

Wattier, Pascal et Olivier Picard. Mariage, sexe et tradition. Plon, 2002.

Weinsock, Nathan. "Une vision synthetique." Tu n'as rien vu a Hiroshima! Edition de Raymond Ravar. Editions de l'Institut de Sociologie, 1968, pp. 239-45.

(1) Nous nous referons, dans cette etude, a l'ensemble des textes de Duras inclus dans les CEuvres completes (Pleiade, vol. 2): le scenario et les dialogues, le synopsis, les appendices, et divers textes publies sous le titre "Autour d'Hiroshima mon amour." A ces ecrits s'ajoutent un texte provenant de Les Yeux verts. Nous allons qualifier les protagonistes de "Japonais" et "Francaise," ou de "Lui" et "Elle," ou encore de heros et heroine.

(2) Il faut preciser que Marguerite Duras, intellectuelle a l'esprit libre, n'a jamais revendique l'etiquette feministe et l'a meme repoussee dans les annees 1980 (Anderson 9), ce qui ne veut pas dire qu'elle n'etait pas dans la mouvance de ce courant.

(3) Robert Harvey, l'auteur de l'appareil critique de Hiroshima mon amour publie dans la collection de la Pleiade, presente ainsi le personnage de "Elle" tel que Duras l'a concu, tout a la fois ordinaire et sexuellement libere: "Duras a fait de son personnage une femme somme toute ordinaire, mais dont la sexualite directe et simple--'j'aime bien les garcons'--pouvait choquer un certain public" (Notice, OC II 1636). La romanciere a pense un moment en faire une prostituee puis s'est ravisee (OC II 117). Peut-etre y a-t-elle pense parce que, comme l'explique l'historien Henry Rousso: "les femmes tondues [a la Liberation], quels qu'aient ete leurs 'crimes' reels, ont ete souvent assimilees a des prostituees. [... Elles etaient] symboliquement accusees d'avoir 'trompe' la nation et de l'avoir 'souillee' a travers leur propre corps" (504-05).

(4) Il a eu historiquement le droit de son cote. Par exemple, avant 1975, l'infidelite feminine en France etait un delit en toute circonstance, cependant que l'infidelite masculine n'etait un delit que si elle etait commise au domicile conjugal. Jusqu'a recemment encore, le Code penal frappait lourdement la femme (Consulter Adler: Secrets d'alcove, chap 5: "L'adultere"; Wattier et Picard 384; ou encore Houel 8 et 18).

(5) Elle poursuit un peu plus loin: "De profil, il pourrait presque etre francais" (OC II 102).

(6) L'auteur de la Notice d'Hiroshima mon amour, dans les CEuvres completes de Duras, ecrit ainsi au sujet de la dimension therapeutique de la parole et de l'ecoute de l'amant oriental: "Le Japonais comprend tres tot, comme intuitivement, les possibilites therapeutiques de cette substitution chronologique chez sa maitresse passagere. S'il y a une chance pour que celle-ci fasse enfin le deuil de l'Allemand, il faut l'aider a faire face a son soleil noir. Pour qu'elle puisse commencer a l'oublier suffisamment, il faut qu'elle s'en souvienne. A cette substitution dans le temps correspond alors une substitution des sujets parlants [...] En prenant la place de l'amant passe, l'amant present declenche chez la Francaise un flot de paroles. Le silence se mue en prolixite" (OC II 1639).

(7) Consulter sur ce theme, entre autres etudes: "The Subject in/of History: Hiroshima mon amour" par Lane, "Destruction and Reconstruction in Hiroshima mon amour" par MerckenSpass, "L'oubli et la repetition: Hiroshima mon amour" par Etienne, ou encore "Hiroshima mon amour Revisited" par Cismaru.

(8) Consulter Appendices, 103. L'histoire de Hiroshima mon amour se deroule en aout 1957 (OC II 7) et l'heroine a 19 ans en 1944 lorsqu'elle est tondue (OC II 11).

(9) Pour le journal catholique La Croix, "Hiroshima mon amour se signale, moralement, par une totale confusion des valeurs" (Sellier, La Nouvelle Vague 48).

(10) Sellier, evoquant le succes de l'actrice Emmanuelle Riva dans La Nouvelle Vague, ecrit qu' "elle incarne au plus haut point, depuis le film de Duras et Resnais, la femme moderne et autonome" (152).

(11) Siclier ecrit dans La Femme dans le cinema francais que son "amoralite inquiete" (180).
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Author:Gregoire, Vincent
Publication:Romance Notes
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2018
Words:4784
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