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<> REGARDS CROISES SUR LA QUERELLE DE LA POESIE PURE ET LA POETIQUE DE JOSEPH DELTEIL.

<<Senez-vous dadaiste, monsieur (1)?>> Contre toute attente, cette question ne fut pas adressee a Joseph Delteil mais a Henri Bremond, par un tenant du rationalisme au moment de la querelle de la poesie pure. Bremond mentionne la reaction de celui qu'il nomme <<un humoriste de Saint-Ouen>> dans ses <<Eclaircissements>> au discours sur la Poesie pure prononce le 24 octobre 1925 devant les cinq Academies. Cette reaction n'etait nullement isolee. Paul Souday, considere par Frederic Lefevre comme <<l'un des plus puissants critiques de ce temps (2)>>, aurait pu etre l'auteur de cette accusation, tant il fut prompt a placer tous les ennemis de la raison dans le meme camp. Au reste, la revue protestante Foi et vie rangea de la meme facon Bremond aux cotes des avant-gardes, sans pour autant soutenir les rationalistes. En temoigne cette remarque ironique de Paul Chazel : <<"Boutade, me direz-vous. Vous ne me ferez pas croire qu'un Academicien ait ainsi plaide pour l'inintelligible. Dada, et les sur-realistes ne rendent pas encore leurs oracles sous la Coupole !" Eh bien ! il faut en prendre votre parti (3).>>

Cependant, Bremond n'hesita pas a se prevaloir de la defense de Joseph Delteil dans cette polemique. Il le citait dans ses <<Eclaircissements>> et s'incluait avec lui dans une premiere personne du pluriel : <<En verite, nous sommes tous du meme avis. Comme l'ecrit Delteil dans les Images de Paris (novembre 1925), nous, veux-je dire, qui avons depasse ou evite l'etape du livresque, du notionnel, de l'irreel (4) [...].>> Bremond acceptait donc une certaine communaute de pensee avec l'ecrivain fraichement exclu du groupe surrealiste. Ils se retrouvaient dans le refus de definir la qualite litteraire de la langue par le respect des regles academiques que represente sans doute le <<livresque>>. Ils se retrouvaient encore dans le rejet d'une pensee poetique abstraite et rationnelle, sans toutefois verser dans la negation du reel.

Bremond donnait-il des lors raison aux rapprochements effectues par ses adversaires ? Peut-on reellement parler d'une connivence entre les theories de Bremond sur la poesie pure et la poetique d'un surrealiste comme Delteil ?

La querelle de la poesie pure cristallisa manifestement le debat sur la definition de la langue litteraire qui faisait rage entre les puristes et certains ecrivains au lendemain de la Premiere Guerre mondiale. Ce debat faisait justement se rencontrer des artistes que rien ne reunissait par ailleurs, pas meme leur esthetique. C'est ce qui explique notamment qu'un Claudel defendit Delteil au moment de la parution de sa Jeanne d'Arc. Ensuite, nous verrons que la querelle de la poesie pure prenait part aux reflexions sur la theorie de l'inspiration que les surrealistes avaient relancee a travers notamment leur pratique de l'ecriture automatique. Nous verrons donc a travers ces deux prismes comment la querelle de la poesie pure put amorcer un dialogue entre la pensee de deux hommes qu'apparemment tout separait.

I. La querelle de la poesie pure au coeur du debat d'epoque sur la definition de la langue litteraire

L'annee 1925 fut l'occasion pour Paul Souday de pourfendre les adversaires de l'intelligence et de la rhetorique dans les lettres. Il avait ete l'un des plus farouches opposants a la Jeanne d'Arc de Delteil lors de sa parution en mai. Contre toute attente, on retrouve sous sa plume des reproches similaires a propos du discours sur la poesie pure prononce par Henri Bremond.

Il presentait ce dernier en ennemi de la raison, comme il avait reproche a Delteil de dire <<leur fait aux rationalistes>>. Il avait d'ailleurs qualifie l'ecrivain (encore) surrealiste de << bon catholique (5)>>. Cette definition, qui ne s'accorde nullement avec la position de Delteil au moment de la publication de sa Jeanne d'Arc, tres decriee par une partie des critiques catholiques, confirme les soupcons que Bremond exprime avec ironie dans le premier chapitre de ses <<Eclaircissements>>. Pour Souday, la tendance de certains catholiques au mysticisme s'inscrivait dans le courant anti-intellectualiste de la litterature contemporaine. Des lors, mettre Bremond dans le meme camp que les avantgardes n'avait rien de contradictoire. Le trouble du gout chez Bremond rejoignait le <<mauvais gout (6)>> d'un Delteil.

Autre point commun, la Jeanne d'Arc de Delteil fut assimilee a <<un fatras sans nom qu'on s'etonnerait moins de trouver dans une litterature negre (7)>>. A propos du discours sur la poesie pure, Souday declara :
M. Bremond, qui proscrit tout element intellectuel et ne compte en
poesie que sur les mots <<vides de sens ou dont le sens n'a que peu de
prix>> pour nous transmettre un <<fluide mysterieux>>--c'est a dire sur
un mysticisme uniquement declenche par la sensation pure--M. Bremond
nous fait penser aux fetichistes negres ou aux derviches tourneurs. (8)


Bremond s'en etonna dans sa replique, mais cette remarque meprisante montre que Souday rattachait le mysticisme de Bremond au courant primitiviste alors en vogue. Il lui apparaissait comme l'une des formes contemporaines de rejet de l'intelligence dans les arts au meme titre que le dadaisme ou le surrealisme.

La querelle de la poesie pure comme la bataille de Jeanne d'Arc sont des polemiques qui refletent toutes deux le debat d'epoque sur la definition de la langue litteraire. Souday les rapprocha explicitement dans son entretien avec Frederic Lefevre. Il vituperait d'abord contre << l'ignorance de la grammaire et de l'orthographe>> : <<On ne trouve pas en soi les regles de la grammaire (9) !>>, s'exclamait-il. Puis, il ajouta :
La litterature francaise aurait besoin de refaire une forte rhetorique.
Nous allons a une incoherence de litterature ataxique./Un vrai critique
doit avoir le courage de denoncer tout cela et de ne se faire le
complice d'aucun snobisme, d'aucun bluff. Il y a en ce moment le bluff
Ramuz et le bluff Delteil. Ils sont apparentes tous les deux. Le meme
courant de fausse naivete. (10)


Et il citait un peu plus loin l'exemple du mysticisme de l'abbe Bremond. Les deux hommes se trouvaient sous le feu de la meme critique puriste, parce qu'ils consideraient l'emotion comme un critere de definition de la langue litteraire au detriment de la rhetorique et des regles academiques du bien ecrire. De plus, chez l'un comme chez l'autre, la parole mystique legitimait un rapport au langage qui ne se limitait pas a son intelligibilite.

La defense de Bremond par Delteil dans les Images de Paris n'avait, des lors, rien de surprenant. Intitulee <<Une heure contre... M. Paul Souday>>, celle-ci etait certainement une reponse au rapprochement que Souday avait fait entre les deux hommes lors de son entretien avec Lefevre deux mois plus tot autant qu'une reaction au discours prononce par Bremond en octobre. Ce dernier apprecia vraisemblablement l'article de Delteil puisqu'il le citait dans ses <<Eclaircissements>>.

Bien qu'il s'en defendit en note, Delteil profita de cette tribune pour regler ses comptes avec Souday qu'il ridiculisait en <<grand-pretre de la deesse Raison (11)>>, dans la meme veine que Bremond qui le qualifia de <<martyr de la poesie-raison (12)>>. Delteil ironisait egalement sur le rapprochement de Bremond avec son ancien groupe : <<M. Paul Souday a raison : c'est un veritable scandale, M. L'abbe Henri Bremond [sic] est tout simplement un surrealiste (13).>> Cependant, cette affirmation facetieuse permettait aussi habilement a Delteil d'utiliser l'autorite de Bremond pour legitimer ses propres idees. Il se presenta alors en precurseur incompris de la querelle de la poesie pure qui venait d'eclater :
Il est excellent qu'un homme d'envergure, et de l'Academie, et d'Eglise
(et qu'on ne pourra plus cette fois traiter de blagueur et de
reclamier, les deux injures qui semblaient aller comme deux gants a
tout ecrivain moderne) pose enfin le probleme avec autorite et mette
chaque personnage en demeure de choisir. (14)


Contre toute attente, Delteil posait Bremond en figure legitimante d'une conception moderne de la poesie. Tout d'abord, il retrouvait chez l'abbe l'idee que la poesie s'adresse aux sens et non a l'intellect :
[<<]nous preparons une collection des principaux poetes dont
l'originalite sera de rendre sensible aux epidermes les plus epais le
passage du courant poetique.>> Cela ne peut que m'aller au coeur, a moi
dont la devise a toujours ete : sensible a la peau ! (15)


Pour Delteil, on sent la poesie, on n'en saisit pas le sens. Il soutenait donc egalement que l'intelligence ou la raison ne sont pas a la source de la poesie. Dans sa defense de Bremond contre Souday, il designait toutefois l'origine de la poesie pure dans l'intuition ou l'instinct. C'est d'ailleurs ainsi qu'il avait presente Jeanne d'Arc, en incarnation de l'Instinct. Or, la sainte ne constitue pas seulement un modele existentiel, elle offre aussi un modele esthetique. Presentee comme le double ideal de l'auteur, elle illustre les qualites requises pour un ecrivain moderne. En 1977, Delteil se presentait encore de la sorte dans un entretien : <<Je n'ai jamais rien appris, j'invente. Ca s'appelle l'instinct (16).>>

Bremond, de son cote, s'appuyait precisement sur cette question pour se demarquer des avant-gardes, lui qui fut accuse d'etre dadaiste :
C'est toujours le meme scandale : on pense que nous sacrifions aux
troubles lueurs de l'instinct les precisions lumineuses de la raison,
et que, sous le nom de poesie pure, nous voulons glorifier le pathos,
le vague, l'obscur, l'infra-rationnel, <<l'obscene chaos>> ou se
debattait la conscience avant le Fiat lux de l'entendement. Non, mille
fois non ! / La connaissance particuliere que nous etudions chez le
poete ou chez le mystique, n'est pas infra, elle est suprarationnelle;
raison superieure, plus raisonnable que l'autre. (17)


Bremond repondait aux termes employes par Souday dans sa critique, ce dernier affirmant que la poesie pure <<est plus que rationnelle, et non irrationnelle (18)>>. La querelle porte ici sur le lien de la poesie a l'irrationnel. Pour le rationaliste Souday, ce lien ne saurait exister. Pour le catholique Bremond comme pour l'ex-surrealiste Delteil, il est essentiel. Cependant, les deux hommes ne s'accordaient pas sur la definition de l'irrationnel, bien qu'ils aient tous deux en regard l'experience des saints. Bremond optait pour une <<raison superieure>> qui n'exclut pas les sens. Pour Delteil, peu a l'aise avec l'idee de transcendance, le supra-rationnel se confondait avec la sublimation des sens et de l'instinct. Ainsi fait-il sans doute erreur lorsqu'il croit reconnaitre ses idees dans la pensee de Bremond. Il alimentait, sans le vouloir, les soupcons portes contre l'abbe par certains de ses adversaires catholiques. Comme le signale Francois Tremolieres, Bremond fut accuse de <<naturaliser la foi, c'est-a-dire de nier la separation, selon eux [ses adversaires] essentielle, et ruinee par "l'immanentisme moderniste", du naturel et du surnaturel (19).>> Le melange de notions telles que le sentiment, le subconscient, le mystere et la mystique etait apparemment courant a l'epoque, si l'on en croit le reproche du poete catholique Robert Vallery-Radot (signataire du manifeste du Parti de l'Intelligence en 1919) adresse sur ce point en 1921 a son confrere Gaetan Bernoville (20) (qui fut l'un des defenseurs de la Jeanne d'Arc de Delteil). Ces problemes terminologiques etaient au coeur de la controverse sur le modernisme (21). Quand Bremond refusait la confusion de ces elements dans ses <<Eclaircissements>>, il repondait donc autant aux griefs religieux qu'a l'accusation de soutenir les mouvements litteraires d'avant-garde.

D'ailleurs, lorsque Delteil rejetait une definition formaliste de la poesie, il s'accordait avec Bremond, mais s'en demarquait pour ces memes raisons. Comme l'abbe pour qui l'opposition des vers a la prose etait <<techniquement fausse (22)>>, Delteil estimait qu'<<aujourd'hui, la poesie est partout, non seulement dans les vers mais dans la prose meme [...]>>. Tous deux avaient en effet une definition existentielle de la poesie. Bremond la concevait comme <<une experience ou le plus intime de notre ame se trouve engage (23)>>, car les arts <<aspirent tous a rejoindre la priere (24)>>. Delteil, de son cote, la concevait aussi comme une experience mysterieuse qui porte les sens vers le spirituel. Cependant, la frontiere entre instinct et spiritualite est poreuse, a ses yeux. Tous les saints qu'il presente dans ses hagiographies en font l'experience, y compris saint Don Juan, modele du <<pont entre la sensualite et Dieu (25)>>. Ainsi, dans Jeanne d'Arc, l'ecriture est fantasmee en substitut de l'experience mystique, mais un substitut ouvertement fictif. Seul un texte inedit, datant des annees 1920, avance une idee calquee sur la theorie de Bremond : <<Si la poesie confine a la priere, la prose meme et la couleur et la statue sont elles aussi des fleches qui visent Dieu (26).>>

On le voit, le dialogue que Delteil instaura avec l'abbe Bremond a l'occasion de la querelle de la poesie pure mettait en jeu les rapports de l'art et de la mystique. Sans les theoriser aussi systematiquement que Bremond, Delteil ne cessa de les questionner dans ces memes annees. Ils sous-tendront d'ailleurs toujours sa poetique.

II. Du poete au mystique

Finalement, Delteil rejoint la methode de Bremond pour elucider le mystere de la creation artistique. L'abbe a recours <<a la psychologie des mystiques (27)>>, Delteil passe par le detour de l'hagiographie. Grace a l'exemple de Jeanne d'Arc, il rend palpable l'opposition de l'intelligence au genie et place l'art du cote du merveilleux :
Toute action vraiment grande comporte une grande part d'inconnu, de
divin. Le phenomene n'admet pas d'explication humaine. Le merveilleux
rompt la raison. / L'attitude rationaliste est infiniment mesquine
devant une Jeanne d'Arc. Les forces de la nature, le genie, le bonheur,
l'art echappent de toutes parts au raisonnement. (28)


C'est pourquoi il defendit dans son article contre Souday la position de Bremond sur le <<don>> inne du createur et du recepteur. Il evoquait ainsi a sa suite le <<sens poetique du lecteur>> defini comme une <<grace (29)>>. Delteil retrouvait chez Bremond le parallele entre experience mystique et experience poetique dont Jeanne d'Arc lui avait fourni le modele.

En melant ainsi le vocabulaire litteraire au vocabulaire religieux, Delteil gravitait, en definitive, autour de la notion d'inspiration. Bremond, de son cote, evoquait le <<je ne sais quoi qui transforme en poete un pauvre homme petri de prose, qui l'eleve a l'etat de grace poetique, et qui, ainsi metamorphose, l'incite a fabriquer, marte sua, le premier et le second vers (30).>> La encore, Bremond fut accuse dans la revue protestante Foi et vie de naturaliser la grace en l'elargissant au domaine de l'art (31).

Cependant, cette ouverture n'etait pas evidente pour Delteil qui peinait a faire coincider le <<je ne sais quoi>> avec le divin. Chez Jeanne, cela ne fait aucun doute; chez le poete ou le grand homme, il preferait le terme plus flou de <<genie>> qui eloigne du rationnel sans evoquer clairement de puissance celeste. Repondant a une enquete sur ce qu'il faut retenir des mouvements dadaiste et surrealiste, Delteil cita le probleme de l'inspiration. Meme apres l'excommunication que lui valut la publication de Jeanne d'Arc, il tenait un discours qui maintenait la transcendance en l'homme dans un recueil d'essais publie en 1926 :
L'art a sa source non pas dans l'intelligence, mais dans le profond
domaine inconscient et subconscient de l'homme. On ne fait pas un livre
comme un meuble. Il y a dans l'oeuvre [...] une part inconnue qui
effraye l'artiste [...]. Pour trouver, il faut avoir la grace. On l'a
ou on ne l'a pas. Je ne crois qu'au genie. (32)


Comme souvent, le discours de Delteil, tres faiblement theorique, n'est pas clair. L'ecrivain semble osciller entre les profondeurs inconscientes et les profondeurs spirituelles de l'homme pour expliquer l'experience poetique. Cette confusion lui valut d'ailleurs de nombreuses condamnations de la part de critiques de tous bords au moment de la parution de ]eanne d'Arc. L'inconscient de la sainte y detronait la Grace et profanait, a leurs yeux, le genre hagiographique (33). Concernant la question de l'inspiration, qui pouvait a nouveau rapprocher l'experience mystique de l'experience poetique, Delteil opere moins une substitution qu'une superposition. La part d'irrationnel a la source de la creation artistique correspond au <<surreel>> sans exclusive. Les surrealistes opposaient, en revanche, le merveilleux en l'homme, dont l'inspiration poetique pouvait etre une manifestation, au merveilleux chretien qu'ils rejetaient absolument, a l'image de Paul Eluard dans cette diatribe contre la poesie pure definie par Bremond:
Notre decadence nous vaut cette fois un petit abbe venu semer la
confusion dans le coeur des profanes, le doute dans le coeur des
croyants. Il joint au mot poesie celui de priere et mele a
l'inspiration, a l'invention, la degoutante idee de Dieu, continuant
ainsi la tache entreprise depuis toujours par l'Eglise. [...] / Poesie
pure ? La force absolue de la poesie purifiera les hommes, tous les
hommes : <<La poesie peut etre faite par tous. Non par un.>>
(Lautreamont). Toutes les tours d'ivoire seront demolies, toutes les
paroles seront sacrees et, ayant enfin bouleverse la realite, l'homme
n'aura plus qu'a fermer les yeux pour que s'ouvrent les portes du
Merveilleux. (34)


De son cote, Delteil ne rejette pas le surnaturel chretien, il le rend immanent, et parfois trivial. Finalement, il spiritualise la pensee surrealiste en s'appuyant en filigrane sur les theories de Bremond. Il bricole ainsi une theorie hybride ou l'activite litteraire procede d'un au-dela du reel, depuis les mysteres de l'inconscient et de l'imagination jusqu'a ceux qui tendent vers le divin. Cette ambiguite est a la source du merveilleux present dans ses hagiographies et du merveilleux qui nimbe, a ses yeux, la creation artistique.

C'est ainsi que Delteil rejoint encore Bremond dans le rapprochement du poete et du mystique autour d'une facon nouvelle de voir et d'exprimer le reel. Dans ses <<Eclaircissements>> sur la Poesie pure, Bremond prend pour exemple <<les saints, les heros, les enfants, les simples>> qui font tous les jours des experiences comparables a celles vecues par le poete lorsqu'il ecrit. Cette liste correspond precisement aux personnages que Delteil a choisis dans ses recits de vies de l'entre-deux-guerres, partages entre saints et grands hommes. Jeanne d'Arc fait la encore la synthese de tous ces elements, Delteil la qualifiant tour a tour de <<sainte>>, d'<<enfant>>, d'<<ame forte>> et soulignant sa simplicite paysanne. Il rappelle a <<M. M. les intellectuels>> que son <<ignorance crasse>> lui a valu ses victoires, car <<elle entrait dans la bataille avec des yeux neufs, un esprit neuf (35)>>. L'ecrivain doit, selon lui, aborder de meme le champ de bataille litteraire. Un passage censure dans la version expurgee de son hagiographie tissait clairement le parallele entre la facon dont Jeanne mene le combat et sa propre ecriture du roman (36).

Le referent chretien permet aussi a Bremond de bouter les rationalistes hors du domaine de la poesie. Il appelle a son tour les poetes a renouer avec l'esprit d'enfance plebiscite par le Christ (37). Sur ce point, catholiques et surrealistes se rejoignaient. Le Manifeste de 1924 operait en effet le meme type d'incitation : <<L'esprit qui plonge dans le surrealisme revit avec exaltation la meilleure part de son enfance. [...] C'est peut-etre l'enfance qui approche le plus de la "vraie vie" (38) [...].>> La valorisation de l'enfance s'inscrit dans une tendance anti-intellectualiste tres vivante a cette epoque (39), independamment de l'appartenance a tel ou tel groupe du paysage litteraire.

La conversion du regard pour atteindre cette innocence illustre <<la Revolution de l'oeil (40)>> que Delteil voulait mettre en oeuvre contre <<le camp intellectuel>>. A ses yeux, le bon sens de Jeanne d'Arc offre l'exemple d'une apprehension du monde qui renoue avec celle du premier homme, non encore perverti par la societe ou par ce qu'il nomme avec mepris << la cerebralite >>. Il fournit donc, a ce titre, un modele pour l'ecrivain car il allie primitivite et spiritualite.

De son cote, Bremond presentait une autre version de cette recherche poetique d'un regard originel. Il avouait a la fin de ses <<Eclaircissements>> sur la Poesie pure qu'il attendait des poetes le devoilement d'une part du mystere des origines de l'homme (41). Contrairement a Delteil qui reste sur le plan de l'esthetique, Bremond fait un saut de la poetique a la metaphysique. Les mystiques qui incarnent, a ses yeux aussi, l'esprit d'enfance lui offraient un tremplin ideal. L'avant-propos du VIe tome de son Histoire litteraire du sentiment religieux soulignait, avant meme la querelle de la poesie pure, combien les mystiques font un usage extraordinaire de la langue en lien avec leur experience de la realite :
Il suffit d'admettre une bonne fois que les mystiques, usant des memes
termes que nous, ne donnent pas a ces termes le sens que nous leur
donnons, et qu'une longue habitude impose d'abord a notre esprit. Ainsi
leur <<connaissance>> n'a rien a voir avec notre connaissance a nous,
abstraite, conceptuelle et desesperement mediate; elle est experience
immediate, impression, contact, sentiment de presence, intuition...:
autant de mots qu'il nous faut encore depouiller de leur sens naturel,
revetir d'un sens mystique. (42)


Le sens mystique du reel, apparente a un sens poetique, se rapproche tout a fait de ce que Delteil attendait de l'art moderne avec la <<Revolution de l'oeil>> : <<La suppression des intermediaires, la mise en contact crue avec le fait. Tout concept nous apparait comme un arbre [y compris celui de Dieu]. Nous decrivons comme un arbre toute abstraction. C'est la concretisation generale (43).>> L'art porte, selon lui, a contempler le monde a la maniere du mystique.

Toujours attache a certains principes du surrealisme, Delteil proposait l'image pour rivaliser avec l'experience mystique du reel. Elle permet d'exprimer le mystere et fait surgir la merveille. Delteil souscrit en effet a la definition de l'image comme un equivalent stylistique du miracle : <<"Les images, c'est-a-dire les miracles en paroles">>, ecrit-il en citant Pasternak (44). Il reporte ainsi l'extraordinaire dans l'activite d'ecriture qui substitue la logique de l'imaginaire a celle de la foi. La connivence entre les idees de Bremond et la poetique de Delteil achoppe evidemment sur ce point. D'une part, l'abbe ne peut souscrire a ce remplacement. D'autre part, il tient la parole poetique pour inferieure a l'experience poetique. Au contraire de Delteil, il pense que la mise en mots fait ecran et implique une connaissance mediate. Ainsi, pour lui, plus l'experience poetique se rapproche de l'experience mystique, plus elle fraye avec l'indicible. La poesie pure tendrait alors au silence :<<[...] le poete se tait, ou, du moins, incline au silence, parce que les mortelles precisions de la parole humaine reduisent, deforment, limitent, degradent les realites mysterieuses, indefinissables que l'inspiration lui a permis d'entrevoir (45) [...].>>

Cette tentation du silence est totalement etrangere a Delteil. Ce qui le fascine dans les vies de saints ne tient pas en effet a l'experience ineffable de la transcendance, mais uniquement a l'experience sensible de l'irrationnel dans le quotidien. Il y retrouve l'echo d'un regard poetique sur le monde a la portee de tous, croyants ou non.

Delteil semble donc voir en Bremond une autorite qui pourrait remplacer celle de Breton en lui permettant de faire la synthese des idees surrealistes, qu'il soutient encore, et de la spiritualite chretienne qui sous-tend egalement sa poetique. C'est sans doute pourquoi il accorda tant d'importance a la querelle de 1925 : <<Et puis enfin, la Poesie pure, c'est la grande question autour de laquelle se bat depuis dix ans toute la litterature moderne (46)>>, s'enthousiasmait-il dans son article de defense de Bremond. Cette defense n'est pas, toutefois, de pur opportunisme, pour rester sur le devant de la scene litteraire a la faveur du recent scandale de Jeanne d'Arc. Delteil apporta encore en 1928 son soutien a Bremond dans une nouvelle charge contre Souday intitulee : <<Paul Souday ou le Camelot de la Raison>>. Il y maintenait l'idee d'un front commun contre <<la Foi intellectualiste>> dont Souday etait <<l'Inquisiteur (47)>>. Dans cet article, il presentait, d'ailleurs, le critique en maurrassien, donc heritier du Parti de l'Intelligence cree en 1919, dont les membres voulaient redresser les <<lettres nationales>> par l'intelligence, indument confondue a ses yeux avec le spirituel.

* * *

Pour Delteil comme pour Bremond, les vies de saints permettaient justement de donner une grandeur a l'anti-intellectualisme face aux defenseurs de l'intelligence, mais aussi sans doute pour l'abbe Bremond face au neothomisme. Choix fort habile, puisque le Parti de l'Intelligence liait le rationalisme au catholicisme.

Par ailleurs, ces vies leur fournissaient a tous deux un point d'ancrage pour definir l'experience poetique. Delteil y trouvait en particulier l'occasion de s'approcher de la Grace qui l'intrigue autant chez Jeanne d'Arc que dans le mystere de la creation litteraire. Il retrouvait donc dans les idees de Bremond l'echo du <<Dieu senti>>, present en filigrane dans ses hagiographies, le <<seul Dieu que puissent admettre les modernes (48)>> selon Denis Saurat. C'est d'ailleurs a travers cette notion que Saurat voyait en Bremond un revelateur de la mentalite moderne. L'abbe avait compris quel aspect de la religion pourrait seduire ses contemporains et il avait percu une recherche mystique dans la soif de merveilleux visible en litterature. Or, cette modernite de Bremond correspond bien au parcours de Delteil qui cherchait en Jeanne d'Arc une reponse aux debats esthetiques de son epoque, mais aussi un modele spirituel qui lui permettrait de lier l'art et la vie, comme le souhaitaient les surrealistes a la suite de Rimbaud, confondu par Delteil avec le saint dans son Francois d'Assise.

Le rapprochement entre Bremond et Delteil ne signifie donc pas l'avenement d'un Bremond surrealiste ou d'un Delteil <<bon catholique>>. Il revele une communaute d'interrogations autour d'une definition existentielle de la poesie, a partir d'une critique similaire contre une <<litterature trop intellectualisee>>, pour reprendre les mots de Bremond lors de son entretien avec Lefevre en 1924. Finalement, divises par le probleme du rapport--essentiel pour les uns, errone pour les autres--entre l'art et la foi, nombre d'ecrivains ou d'intellectuels de l'entre-deux-guerres cherchaient a explorer la meme region obscure de l'homme afin de comprendre l'activite artistique.

Universite d'Orleans, POLEN (CEPOC)

(1) Henri Bremond, La Poesie pure, Paris, Grasset, 1926, p. 93.

(2) Frederic Lefevre, <<Une heure avec Paul Souday>>, entretien du 26 septembre 1925, dans Une heure avec..., 4e serie, Paris, Gallimard, coll. Les documents bleus no 33, 1927, p. 41.

(3) Pierre Chazel, <<Les idees et les livres. La querelle de la Poesie pure>>, Foi et vie, no 21, 16 decembre 1925, cahier A, p. 1232-1233.

(4) Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 139.

(5) Paul Souday, Le Temps, 21 mai 1925, p. 3.

(6) Ibid.

(7) Jean de Pierrefeu, <<De Cholera a Jeanne d'Arc>>, Le Quotidien, 7 decembre 1925, p. 2.

(8) Paul Souday, <<Encore la poesie pure>>, Le Temps, 2 novembre 25, p. 1.

(9) Frederic Lefevre, <<Une heure avec Paul Souday>>, art. cit., p. 45.

(10) Ibid., p. 48.

(11) Joseph Delteil, <<Une heure contre... M. Paul Souday>>, Images de Paris, no 62, novembre 1925, p. 6.

(12) Titre du premier chapitre de ses <<Eclaircissements>> dans La Poesie pure, op. cit., p. 41.

(13) Joseph Delteil, <<Une heure contre... M. Pau) Souday>>, art. cit., p. 6.

(14) Ibid., p. 7.

(15) Ibid.

(16) Joseph Delteil, <<L'Homme des bois>>, L'Humanite, 14 juillet 1977, p. 2. Notons que dans cet entretien, il presente clairement Jeanne comme son double :<<[...] brulant comme si c'etait moi qui brulais.>>

(17) Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 94.

(18) Paul Souday, <<La poesie pure>>, Le Temps, 26 octobre 1925, p. 1.

(19) Francois Tremolieres, <<Note sur Henri Bremond et le "modernisme litteraire">>, dans Litterature et spiritualite au miroir d'Henri Bremond, textes reunis par Agnes Guiderdoni-Brusle et Francois Tremolieres, Grenoble, Jerome Millon, 2012, p. 108.

(20) <<Il (Bernoville] prend sans cesse les uns pour les autres, comme s'ils etaient synonymes, les mots de sensibilite, coeur, sentiment, sensation, subconscient, realites invisibles, intuition, mystere, mysticisme.>>, Robert Vallery-Radot, <<Ni Minerve, ni Belphegor>>, Revue des jeunes, no 19, 10 octobre 1921, p. 93.

(21) Sur ces <<blocages terminologiques>>, voir Sophie Houdard, <<Henri Bremond et la psychologie du sentiment religieux : l'impossible histoire d'un "vide mysterieux">>, dans Litterature et spiritualite au miroir d'Henri Bremond, op. cit., p. 130.

(22) Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 105.

(23) Ibid., p. 25

(24) Ibid., p. 27.

(25) Joseph Delteil, Saint Don Juan, [1930], OEuvres completes, Paris, Grasset, [1961], 2002, p. 455.

(26) Joseph Delteil, Le Missel de Pieusse (ou les Forains), conserve au Fonds Delteil de la Bibliotheque municipale de Montpellier sous la cote JDXXXI.8.

(27) Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 63.

(28) Joseph Delteil, Jeanne d'Arc, [1925], OEuvres completes, ed. cit., p. 293.

(29) Joseph Delteil, <<Une heure contre... M. Paul Souday>>, art. cit., p. 8.

(30) Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 89.

(31) <<Certes, en apparence, le savant abbe lui fait la partie belle [a la grace] : au lieu de n'etre que ce "rayon salutaire", si rare a descendre sur l'ame qui l'implore, elle devient comme une lumiere naturelle, offerte a tous les hommes, non seulement dans la religion, mais dans la poesie, dans la musique, dans tous les arts. Mais, des lors, ne s'evanouit-elle pas a force de s'elargir ?>>, Paul Chazel, art. cit., p. 1237.

(32) Joseph Delteil, Mes Amours...(... spirituelles ), Paris, A. Messein, coll. La Phalange, 1926, p. 31-32.

(33) Sur la controverse qui agita les revues a la parution de Jeanne d'Arc, nous nous permettons de renvoyer a notre ouvrage Les Hagiographes de la main gauche, Variations de la vie de saints au XXe siecle, Paris, Classiques Garnier, coll. Etudes de litterature des XXe et XXIe siecles no 22, 2011, en particulier p. 69-80.

(34) Paul Eluard, <<Des perles aux cochons. Ou il n'est pas seulement question de l'abbe Bremond>>, Clarte, no 78, 30 novembre 1925, p. 13.

(35) Joseph Delteil, Jeanne d'Arc, dans OEuvres completes, ed. cit., p. 296.

(36) <<[...] Jeanne d'Arc fait ses batailles comme Joseph Delteil fait ses romans : Va, va, va !>>, Joseph Delteil, Jeanne d'Arc, Paris, Grasset, coll. Les Cahiers verts, 1925, p. 180. (Le texte a ete corrige par l'auteur a partir de la 33e edition.)

(37) Voir notamment Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 143.

(38) Andre Breton, Manifeste du surrealisme, [1924], OEuvres completes, ed. Marguerite Bonnet, Paris, Bibliotheque de la Pleiade, vol. I, 1988, p. 340.

(39) Comme le souligne ElianeTonnet-Lacroix : <<Qu'il s'agisse de l'animal, de l'enfant, du primitif ou du simple d'esprit, on s'interesse a des formes de pensee plus elementaires, degagees de la logique et du rationalisme etroit de l'homme occidental moderne.>>, Apres-Guerre et sensibilites litteraires (1919-1924), Paris, Publications de la Sorbonne, serie Langues et Langages no 23, 1991, p. 126. Elle cite notamment Charles Derennes, Emile et les autres (1924), troisieme tome du Bestiaire sentimental qui obtint le prix Femina 1924 et proposait une critique de l'homme qui emploie mal son intelligence. La consecration de Jeanne d'Arc l'annee suivante n'est sans doute pas etrangere a cet etat d'esprit. Elle cite

aussi Duhamel, Les Plaisirs et les jeux (1922) et Montherlant, La Releve du matin (1920), valorisant l'enfance.

(40) C'est le titre d'un des essais recueillis dans Mes Amours...(... spirituelles), op. cit, p. 13-14.

(41) <<Eux aussi, les poetes, je l'espere, du moins fermement, "peuvent nous apprendre quelque chose a ce sujet">>, c'est-a-dire repondre aux questions sur l'homme : <<d'ou vient-il ? ou va-t-il ?>>. Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 166.

(42) Henri Bremond, Histoire litteraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu'a nos jours, [1923-1933], ed. Francois Tremolieres, Grenoble, Jerome Millon, 2006, vol. 2, tome VI, p. 706.

(43) Joseph Delteil, Mes Amours...(... spirituelles), op. cit, p. 14.

(44) Joseph Delteil, La Deltheillerie, [1963], Paris, Grasset, coll. Les Cahiers rouges, 1996, p. 138. Il y revient dans son dialogue avec Pierre Lhoste : <<Une chose qui, dite en langage ordinaire, n'aurait pas d'aureole, la moindre petite image vous la montre d'un coup d'une facon presque miraculeuse. [...] C'est le cote miraculeux des images.>>, dans Robert Briatte, Joseph Delteil. Qui etes-vous Lyon, La Manufacture, 1988, p. 264.

(45) Henri Bremond, La Poesie pure, op. cit., p. 67.

(46) Joseph Delteil, <<Une heure contre... M. Paul Souday>>, art. cit., p. 7.

(47) Joseph Delteil, <<Paul Souday ou le Camelot de la Raison>>, Gringoire, 30 novembre 1928, p. 3.

(48) Denis Saurat, Modernes, Paris, Denoel et Steele, 1935, p. 13.
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Author:Bonord, Aude
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2018
Words:5248
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