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<> l'histoire des recollets dans les ouvrages franciscains au Canada, XIXe-XXe siecles.

Abstract : Based on works written by franciscans in the early twentieth century relating to the recollets missionnaries in Canada, this research note aims ar understand the canadian franciscan identity through the discourse proclaiming the primacy of the recollets in New France.

Resume: Cette communication tend a comprendre comment, a travers des ouvrages franciscains portant sur l'histoire des recollets, s'est construite, voire reconstruite, l'identite des franciscains du XXe siecle au Quebec. Notre hypothese est que la thematique de la primaute des missionnaires recollets en Nouvelle-France est le noyau autour duquel gravitent des dynamiques de reappropriation et de reconstructions identitaires de l'ideal franciscain au Canada.

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Les recollets comptent parmi les premiers missionnaires francais qui investirent la Nouvelle-France des 1615, charges d'etablir la foi dans ce nouveau monde. L'histoire de leurs missions et de leur role dans la vie socioreligieuse de la colonie est a ce jour encore relativement peu connue. L'historiographie recente, dont les perspectives de renouvellement sont florissantes depuis les annees 1990, offre pourtant un regard neuf et interdisciplinaire sur les missions en Nouvelle-France. De nombreux travaux sont parus, particulierement sur les missions jesuites, ou encore sur les congregations feminines. Or les recollets sont relativement absents de ce renouveau historiographique : tres peu de travaux qui leur soient consacres ont ete publies au Canada, ni plus specifiquement au Quebec (2). Les ouvrages recents traitent peu de l'histoire des recollets, qui se resume bien souvent a la mention de leur installation dans la vallee laurentienne, et a quelques elements de leurs methodes missionnaires. La bibliographie de l'histoire des recollets en Nouvelle-France est essentiellement constituee, outre des sources imprimees, d'ouvrages ecrits par des franciscains francais et canadiens dans le premier tiers du XXe siecle, et parus au Quebec. Le corpus regroupe des ouvrages thematiques sur l'etablissement missionnaire des recollets en Nouvelle-France (3), des ouvrages plus generaux sur l'histoire de l'ordre (4), des albums-souvenirs (5), ou encore des biographies (6) et des bibliographies (7). Cette historiographie, qui tend certes a l'edification et a l'apologie, n'en demeure pas moins, sinon une source d'informations precieuses, le temoignage d'une identite franciscaine en construction. Reprenant la plume de leurs predecesseurs missionnaires, les franciscains du Canada ont, dans les premieres annees du XXe siecle, cherche a mettre au jour, ecrire et promouvoir l'histoire des recollets en Nouvelle-France.

Nous nous interesserons ainsi aux ouvrages franciscains portant sur les missionnaires recollets en Nouvelle-France, essentiellement parus au Quebec dans le premier tiers du XXe siecle. Plus specifiquement, notre interet se porte sur le discours franciscain sur ces missions recollettes, dont la primaute est un leitmotiv. Pour cela, il sera d'abord primordial de comprendre comment a evolue la congregation au Canada depuis le XVIIIe siecle. Puis, nous nous interesserons a l'historiographie des recollets, pour enfin nous pencher sur la construction de l'identite franciscaine a travers son discours historique.

1. Les recollets et la famille franciscaine

1.1 Une branche reformee de l'Ordre de Saint-Francois

Les recollets forment une branche de l'Ordre de Saint-Francois; ce sont des franciscains observants reformes au XVIe siecle, soucieux d'un retour strict a la Regle (8) de Saint-Francois d'Assise. La recollection tendait a retourner aux valeurs primitives de l'ordre (que sont la pauvrete, la fraternite, la predication, et l'assistance), mais aussi au recueillement, a la meditation, et a la priere (9). Elle puisait ses racines des le XIVe siecle dans un courant de reforme anime par la montee des contestations contre l'Eglise et la querelle qui opposa les observants aux conventuels. Les premiers pronaient un retour a la purete primitive des valeurs franciscaines, tandis que les seconds, qui insistaient sur la vie en communaute dans une acception moins rigoureuse de la Regle, etaient accuses de transiger avec la pauvrete absolue. Ces tensions aboutirent a une scission, en 1517 (10). Le pape Leon X divisa l'ordre en deux par la bulle Ite et vos, avec les freres mineurs observants d'un cote, et les freres mineurs conventuels de l'autre. Moins d'un siecle plus tard, l'Observance fut a nouveau traversee d'une reforme qui fut a l'origine de la formation de la congregation recollette en France (11).

Celle-ci trouve notamment ses origines en Espagne au XVe siecle, notamment a l'initiation de Jean de la Puebla, un noble espagnol qui trouvait la stricte Observance peu conforme a sa ferveur. Il eut alors le projet de la reformer, afin de revenir a la spiritualite de Saint-Francois. Il obtint l'autorisation du pape d'eriger deux maisons de recollection en 1486. La reforme se propagea en Espagne en 1562 avec l'emergence des alcantarins, en Italie des 1532 avec les riformati, et enfin en France a la fin du XVe siecle avec les recollets (12).

Ces trois groupes relativement autonomes, ayant chacun un vicaire apostolique, visaient une application tres rigoureuse de la Regle, notamment en ce qui concerne la pauvrete, et ajouterent des prescriptions comme l'oraison mentale obligatoire. Cependant, toutes ces reformes jouissaient d'une certaine independance et demeuraient theoriquement sous la juridiction du ministre general de l'Observance. C'est a ce moment que se forma la communaute des capucins des 1525. Ordre mendiant autonome erige en 1601, il pronait l'eremitisme et l'absence d'etudes theologiques, et se demarquait par un habit nouveau, dont la particularite etait le capuce couvrant leur tete (13). Ainsi, au XVe siecle, plusieurs ramifications apparurent au sein meme de la famille franciscaine. Les recollets sont la branche francaise issue de ce mouvement de recollection qui s'est repandue dans toute l'Europe.

1.2 L'emergence de la congregation en France

La reforme, encouragee par le pape Clement VIII et le roi Henri IV, a ainsi rapidement gagne le royaume de France a la fin du XVIe siecle, ou des maisons de recollection s'erigerent peu a peu tandis que fut fonde le premier couvent recollet a Nevers en 1592. Le pape Paul V leur accorda en 1613 la possibilite de construire des couvents partout dans le royaume (14). La province de Saint-Denys fut fondee en 1612, precedent l'erection de dix autres provinces entre 1612 et 1750 (15). Les recollets se demarquaient en France par les missions a la contagion en periodes d'epidemies, les aumoneries militaires et quelques missions lointaines. La mission canadienne fut neanmoins leur premiere mission lointaine. Ils ont fonde une mission a Smyrne en 1642, mais elle fut transferee aux riformati en 1668. Ils ont fait une tentative de mission a Madagascar en 1660, qui n'a point abouti : la Nouvelle-France demeurait ainsi l'apostolat lointain des recollets le plus significatif. C'est ainsi a une toute jeune congregation que fut confiee la mission canadienne en 1615.

1.3 Les recollets missionnaires en Nouvelle-France

Les premiers recollets arriverent a Quebec en 1615 ; il s'agit des peres Joseph Le Caron, Denys Jamet, Jean Dolbeau et du Frere Pacifique Duplessis. Ils s'activerent aussitot pour l'etablissement de la mission. Le Pere Jamet celebra la premiere messe a la Riviere-des-Prairies le 24 juin 1615, tandis que le Pere Jean Dolbeau la celebra a Quebec pour la premiere fois le lendemain. Par ailleurs, la construction d'un couvent fut entreprise des 1620, et los missionnaires se haterent de visiter les Hurons et les Montagnais. Entre 1615 et 1619, 22 recollets passerent en Nouvelle-France, epaules a partir de 1625 par les jesuites. En 1629, l'Angleterre envahit la Nouvelle-France et les missionnaires furent contraints de retourner en France, laissant derriere eux les maigres succes de leur labeur (16). Lors de la restitution de la colonie au royaume en 1632, les jesuites furent autorises a retourner en Nouvelle-France et a y reprendre les activites missionnaires tandis que les recollets durent attendre 1670, soit pres de quarante ans, avant d'obtenir les autorisations du roi et du pape (17). Ils oeuvrerent notamment dans diverses cures et missions de la vallee du Saint-Laurent, de la peninsule de Gaspe, en Acadie, a l'ile Saint-Jean, a Terre-Neuve, et dans les forts de la region des Grands Lacs comme aumoniers militaires (18). Au total, le Dictionnaire biographique des recollets missionnaires denombre pres de 325 recollets missionnaires en Nouvelle-France entre 1615 et 1848, date de la mort du dernier recollet, et du dernier souffle de la congregation au Canada (19).

1.4 La suppression et restauration de l'Ordre franciscain, de la Franee au Canada

Deja la conquete britannique et le traite de Paris en 1763 avaient sonne le glas de la presence franciscaine sur les rives du Saint-Laurent, en engageant un inevitable declin numerique des suites des entreprises du gouvernement britannique, dont l'interdiction de recruter et de former de nouveaux profes. L'envoi de missionnaires devint inexistant, a quelques exceptions pres. En 1791, on ne comptait plus que cinq recollets, principalement d'origine canadienne, entres dans l'ordre avant la conquete. De plus, Londres decida la dissolution de l'ordre en 1794. Enfin le decret de Mgr Hubert, datant de 1796, conduisit a la secularisation de douze recollets (20). Ce decret, qui concernait le petit nombre de jeunes recollets entres dans l'ordre apres la conquete, les invitait a quitter le couvent et a mener une vie seculiere, tout en leur garantissant la liberte de demeurer au couvent de Montreal. Une dizaine de recollets opterent pour la secularisation; desormais pretres, ils demeuraient toutefois juridiquement recollets--c'est d'ailleurs pour cette raison que le Dictionnaire biographique mentionne l'existence de recollets (pourtant secularises) dans le pays jusqu'en 1849. Ce decret contribua, des lors, a l'essoufflement de la perpetuation de la congregation dans la colonie (21). La situation en France n'etait pas plus heureuse, pour 1'ensemble du monde ecclesiastique d'ailleurs. Le coup de grace fut donne par la Revolution francaise et la suppression des ordres religieux, entrainant pour les recollets un declin numerique sans precedent : les effectifs, estimes a 11 000 recollets en 1762, passerent a 813 en 1862, accusant ainsi une baisse de plus de 90 % en un siecle (22).

Pourtant, la famille franciscaine renait grace a l'initiative d'observants fervents a l'image du Pere Joseph Areso, qui entreprennent une restauration de l'ordre au XIXe siecle. Capucins, conventuels, puis recollets furent successivement restaures en France, respectivement en 1845, 1860 et 1861. Les couvents reprirent vie, les congregations se reconstituerent et recruterent a nouveau. Par ailleurs, les ambitions restauratrices--et notamment papales--appelaient a l'unite de l'Observance. En 1897, le Pape Leon XIII, par la bulle Felicitate Quadam, reunit toutes les congregations de l'Observance sous le nom d'Ordre des Freres Mineurs. Les denominations d'alcantarins, de riformati et de recollets furent supprimees, et avec elles, dans une certaine mesure, leur specificite. L'Ordre des Freres Mineurs est depuis regi par des constitutions uniformes, qui se traduisent par exemple par le port de l'habit identique, sans nuance de couleurs. Ainsi, le port de la bure grise des recollets fut supprime, au profit d'un habit desormais de couleur brune pour tous (23).

Fait tres interessant, c'est au Canada que les Freres Mineurs firent un retour significatif, leur restauration en France ayant ete quelque peu avortee par les lois republicaines et la laicisation de la societe. Le TiersOrdre (24) fut reintroduit en 1862 par Mgr Bourget au Canada, tandis que les franciscains francais eurent le projet d'y reintroduire la congregation, considerant la ferveur catholique de la societe canadienne-francaise comme un terreau fertile. Le role du Tiers-Ordre, qui aspirait a ce retour et qui le prepara, fut tres important. Le projet se concretisa notamment grace a la promotion de la cause franciscaine par le Pere Jansoone, qui fut charge de faire construire a Trois-Rivieres la premiere maison franciscaine depuis la fin de la presence recollette (25). Les franciscains au Canada provenaient de la province d'Aquitaine en France, ou les premieres annees du XXe siecle furent de nouveaux coups durs pour les Freres Mineurs, contraints de fermer leurs maisons (a l'exception du commissariat de Terre-Sainte).

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L'ordre prit peu a peu de l'ampleur au Canada. Un premier couvent fut ouvert a Montreal 1890, puis a Quebec en 1900 et enfin a Trois-Rivieres en 1903. Ils etaient 59 recollets au Canada en 1903, 144 en 1909, puis 135 en 1918. Si, au debut de cette restauration, les effectifs franciscains provenaient essentiellement de France, on assista peu a peu a la canadianisation de la congregation, qui tendait a l'autonomie. De meme, forte de son extension et de sa territorialisation, la congregation au Canada fut bientot erigee en commissariat en 1920, puis en province, nommee << Saint-Joseph>> en 1927 (26).

Au terme de ce bref survol historique, nous pouvons nous interroger sur les dynamismes de reappropriation identitaire au sein de la communaute franciscaine reinstallee au Canada. Notre hypothese, selon laquelle l'histoire des missionnaires recollets ecrite par les franciscains restaures au Canada, temoigne d'une volonte de se reapproprier un passe, pour mieux se reconstruire, se verifie justement a travers les schemes narratifs et historiographiques des ouvrages franciscains.

2. L'historiographie ales recollets : premiers missionnaires de la Nouvelle-France

2.1 Les sources de l'histoire des recollets

Bien que, comparativement aux jesuites, les recollets aient peu ecrit, ils ont legue de riches archives, et notamment un certain nombre de sources imprimees, largement usitees tant en histoire du Canada qu'en histoire religieuse. Nous pensons ici aux recits de missions et aux histoires de l'ordre ecrits par des recollets missionnaires tels Le Grand Voyage au pays des Hurons (27) et L'histoire du Canada (28) du frere Gabriel Sagard, respectivement publies en 1632 et 1636, ou encore a L'Histoire chronologique de la province de Saint-Denys du pere Hyacinthe Lefebvre, editee en 1677 (29). De meme, mentionnons les deux recits du pere Chrestien Leclercq, Premier Etablissement de la Foi (30) et Nouvelle Relation de la Gaspesie (31) tous deux parus en 1691. Ces sources imprimees, les plus employees dans les ouvrages d'histoire, recents et moins recents, revendiquent la primaute des recollets comme missionnaires de la Nouvelle-France. Elles sont le vecteur de l'identite recollette missionnaire, sur laquelle se fonde l'identite franciscaine restauree au Canada.

2.2. Les recollets dans l'histoire du Canada et du catholicisme canadien

Au XIXe siecle, on assiste a la reedition de ces recits de mission et d'histoire recollets, comme le Grand Voyage, publie chez Tross a Paris en 1865 (32). Ces publications, qui s'inscrivent dans un mouvement de reedition d'ouvrages anciens, permettent une rediffusion des ecrits recollets, et de leur histoire missionnaire.

Comme nous le mentionnions precedemment, il n'y a pas encore eu a ce jour de synthese retracant l'histoire des recollets en Nouvelle-France. Seul le Dictionnaire biographique vise a cette fin. Ce repertoire des recollets missionnaires, resultat des recherches des franciscains O. Jouve, R. Bacon, H. Blais et A. Godbout, constitue un interessant outil de travail : non seulement regroupe-t-il les fiches biographiques de plus de 300 recollets, mais en plus il est revelateur d'un intense travail de sondage, de depouillement et d'exploitation de sources manuscrites--telles des actes notaries, des correspondances, des registres paroissiaux--a l'acces parfois peu aise. Malgre cet ouvrage complet et relativement recent, les historiens se sont essentiellement penches sur les sources imprimees recollettes, et aussi contemporaines, comme les CEuvres de Champlain ou encore les Relations des Jesuites. En consequence de quoi, l'histoire des recollets dans les ouvrages sur l'histoire du Canada ou plus specifiquement sur l'histoire du catholicisme se concentrent sur leur etablissement en 1615 et sur leurs tentatives missionnaires jusqu'en 1629. Il s'ensuit un discours historique qui parait fige, point renouvele. L'histoire des missions recollettes en Nouvelle-France porte encore les couleurs de l'historiographie franciscaine, qui, au tournant des XIXe et XXe siecles, etait revelatrice des aspirations et des preoccupations de l'ordre

Le discours sur l'histoire appert comme un vecteur de l'identite et des representations franciscaines : l'histoire des premiers missionnaires semble constituer une base solide dans la reconstruction d'une identite franciscaine en moavement.

2.3 Les couleurs de l'historiographie franciscaine

En effet, l'historiographie franciscaine fleurit particulierement dans les trois premieres decennies du XXe siecle. La restauration etait en cours depuis quelques annees, l'ordre se reconstruisait, tant en son sein qu'au coeur de la societe canadienne-francaise. De meme, des 1914, les franciscains, avec le concours du Tiers-Ordre, entreprirent la preparation de la celebration du tricentenaire de l'etablissement de la foi, pour l'annee suivante. A cette occasion, un hommage fut rendu aux recollets, presentes comme les premiers missionnaires, dont les franciscains et les Canadiens francais etaient les heritiers. L'histoire franciscaine, ecrite des la fin du XIXe et surtout au debut du XXe siecle, est une historiographie qui tend a la connaissance, la reconnaissance et la promotion de l'ordre dans un processus de restauration. Il S'agit d'une histoire apologetique certes, mais qui s'erige en argument historique pour le legitime retour de l'ordre dans le pays et qui exprime le present en rehabilitant le passe. Ces ouvrages sur les recollets soulignent cette volonte de se reinscrire dans la trame historique, en faisant naitre au sein de la communaute canadienne-francaise le souvenir d'un passe commun.

Nos auteurs franciscains, dont les figures les plus prolifiques sont les peres Jouve (1875-1953) et Lemay (1877-1936), issus de la meme generation, sont ainsi les porte-parole de la restauration de l'ordre : voyons a present comment, pour s'enraciner au Canada, la primaute historique des recollets a ete invoquee.

3. << Nos premiers missionnaires >> : histoire du Canada et memoire franciscaine

3.1 Schemes narratifs et dynamiques identitaires : la memoire des origines

L'aspect preponderant dans nos ouvrages est sans conteste ce leitmotiv de la primaute : << premiers missionnaires, premiere messe, premier martyr >>. Dans la lignee des discours recollets, qui presentaient cette meme primaute (dont Premier Etablissement de la Foi en est l'exemple le plus abouti (33)), les ouvrages franciscains revendiquent non seulement une place particuliere dans l'histoire de la Nouvelle-France, mais aussi une legitimite dans leur retour a la fin du XIXe siecle. Cette place particuliere, celle des premiers missionnaires, est fondamentale dans leur construction identitaire, car elle replonge l'ordre dans les origines primitives de la societe canadienne-francaise, elle se constitue en terreau de la communaute catholique : elle a donc un role pilier. Cette dynamique prend particulierement son sens dans un contexte de restauration, elle-meme visant, par definition, a un retablissement dans sa purete d'origine. D'ou, a travers les ouvrages retracant le labeur des recollets, le courage et l'abnegation des premiers missionnaires de ces terres, l'evocation d'un age heroique, un age d'or meme, des missions recollettes.

Les ouvrages franciscains, et particulierement la thematique de la primaute de l'etablissement, materialisent cette reconquete identitaire et spirituelle de l'ordre, et son dessein de retrouver ses fondements legitimes au sein de la communaute. En effet, l'ecriture de l'histoire des missions recollettes par les recollets, en soulignant le devouement des peres a l'etablissement de la religion catholique, permet de mettre l'accent sur les promesses d'engagement de la congregation dans l'encadrement spirituel de la societe canadienne-francaise.

La thematique de l'etablissement et de la primaute est particulierement interessante dans le fait qu'elle est abordee par ville; les titres des ouvrages sont evocateurs de la spatialisation du discours historique : Les recollets a Perce (34), Aux Trois-Rivieres (35), L'etablissement des recollets a Montreal (36). Aux Trois-Rivieres, par exemple, est paru dans le contexte des celebrations du tricentenaire de la fondation de la ville en 1934. Le pere Jouve y relate l'etablissement recollet en Nouvelle-France sous la protection de Champlain, puis l'etablissement des recollets a Trois-Rivieres, qui furent les premiers religieux a s'y etablir. L'auteur expose la maniere dont la ville joua un role dans le retour des Freres Mineurs, ou le pere Jansoone y rouvrit une maison. Les franciscains obtinrent d'ailleurs la direction d'une paroisse de Trois-Rivieres en 1911. Le fait de relater la presence missionnaire << ville par ville >> permet non seulement d'evoquer les evenements marquant l'histoire des recollets, mais aussi de reconstruire la territorialite franciscaine, en ancrant une presence dans le temps, et dans l'espace. Par ailleurs, il y a une dimension commemorative fort interessante qui tend a inscrire les recollets dans une histoire locale, en recreant une proximite entre les recollets et la ville, ses habitants, et leurs ancetres.

Dans les ouvrages, l'accent est ainsi moins mis sur les missions en tant que telles, que sur l'implantation de la congregation, son inscription dans le temps et l'espace, recreant une continuite qui tend peut-etre a gommer l'absence repetee des franciscains dans le pays.

2.2 Les glorieuses figures de l'histoire des recollets

En outre, en plus du tableau de l'age glorieux de la congregation, sont dresses les portraits de figures fortes de l'histoire de la Nouvelle-France. En premier lieu, les recollets sont indissociables de la figure fondatrice de Champlain. Reprenant le discours des recollets qui, dans les recits de missions, presentait Champlain comme le bienfaiteur de leur mission, les auteurs franciscains rappellent la figure glorieuse de leur protecteur. Si l'historiographie recente ne s'est pas encore penchee sur les circonstances exactes de leur arrivee, et sur les jeux de pouvoirs qui ont eu lieu, il n'en demeure pas moins que cette association confere un caractere particulierement honorifique, et la figure de Champlain ravive au lecteur la notion de souvenir, par la dimension familiere qu'elle peut avoir dans la memoire canadienne-francaise. Cette amitie et cette protection, telles que relatees dans les ouvrages, conferent une grande credibilite, tant aux recollets qu'a leurs successeurs franciscains.

Une autre figure privilegiee de l'historiographie franciscaine des missionnaires recollets est sans conteste celle du frere Didace Pelletier, frere convers recollet d'origine canadienne, entre dans l'ordre en 1678. Maitre-charpentier, il travailla a l'erection des eglises de Perce et des etablissements de Plaisance et Montreal. Il poursuivait la construction de l'eglise conventuelle de Trois-Rivieres, lorsqu'il deceda en 1699. Un recit du Pere Denys, recollet, qui fut le compagnon missionnaire de Didace, laisse le souvenir d'un frere fervent, devot et devoue. Le manuscrit des Actes du tres devot Frere Didace contient les proces-verbaux qui relatent une vingtaine de miracles attribues a Didace apres son deces. Ces proces-verbaux constituent le dossier de cause en beatification, qui ne sera pas aboutie, d'autant plus que le souvenir du frere mort en odeur de saintete s'estompe apres la conquete (37). La figure du recollet intercesseur refait surface dans les annees 1890 avec la restauration de l'ordre. Le franciscain R. Bacon estime que la piete populaire stimulee, par le pere Jansoone, venere a nouveau le recollet (38). Bien des biographies et portraits louant ses vertus lui ont ete consacres : il y apparait comme une icone dans la memoire franciscaine (39) et s'impose comme la figure franciscaine par excellence de l'histoire des recollets. Exemple de mortification, de devouement, de pauvrete et de penitence, il est l'incarnation des valeurs recollettes et par extension, de l'ideal franciscain restaure.

Les grandes figures de l'histoire des recollets permettent de commemorer les valeurs franciscaines. Les franciscains ne commemorent pas seulement par la plume, mais aussi par la pierre. Les festivites du tricentenaire de l'etablissement de la religion catholique de 1915 en temoignent parfaitement.

3.3 Commemorer, par la plume et par la pierre

Les commemorations de 1915 nous plongent directement dans le processus d'union de la memoire franciscaine recollette a celle de la societe canadienne. Le monument de la foi fut erige a Quebec lors des celebrations (40). Son erection est l'initiative du Comite du tricentenaire, et particulierement celle du pere Jouve. Ce monument celebre les heros de la foi, autant qu'il rappelle leur foi aux Canadiens francais. L'erection solennelle du monument-fontaine de style gothique en 1916 fut d'ailleurs l'occasion de rappeler aux milliers de spectateurs leur arrivee et leur role evangelisateur. La statue symbolise la Foi, tandis que quatre plaques commemoratives ornent les cotes du monument. Un bas-relief represente l'arrivee du pere Dolbeau, le second la premiere messe celebree par les recollets, le troisieme le pere Le Caron aux Hurons et enfin, la quatrieme presente l'inscription : << A nos premiers missionnaires les recollets D. Jamet, J. Dolbeau, J. Le Caron et P. Duplessis, les canadiens reconnaissants>>. Par ailleurs, le 24 juin 1915 a la Riviere-des-Prairies toujours a l'occasion du tricentenaire, fut erige le memorial de la premiere messe, celebree par les peres Jamet et Le Caron, premiers missionnaires, en compagnie de Champlain. De la meme maniere, le monument au pere Nicolas Viel, presente par les recollets comine le premier martyr canadien, fut dresse en 1903 au Sault-au-Recollet, lieu de sa noyade (41).

Les reperes commemoratifs soulignent le discours historique des franciscains et sont autant de geosymboles (42) qui stimulent le souvenir des premiers missionnaires, en ancrant leur presence dans l'espace et dans la pierre. Les dynamiques identitaires autour des premiers missionnaires lient les recollets, les franciscains et les chretiens canadiens dans une destinee commune en leur rappelant ce passe commun.

Conclusion

La thematique de la primaute de l'etablissement missionnaire recollet en Nouvelle-France regit des dynamiques de reconstruction identitaire de l'ordre au Canada; celles-ci revelent une volonte de retour aux sources, a la purete de l'ideal franciscain, et stimulent une culture de la memoire des origines dans un contexte de restauration de l'ordre. Par ailleurs, la revendication d'une place dans l'histoire du Canada manifeste ce dessein d'affirmer leur poids et leur role dans la vie socioreligieuse du Canada francais. Enfin, ces recits permettent de toucher l'expression des valeurs franciscaines Les ouvrages, tout autant que les monuments, sont des outils de promotion de l'ordre, et sont surtout un support pour se redefinir comme communaute franciscaine au Canada, du Canada.

Dorothee Kaupp (1)

(1.) Dorothee Kaupp est etudiante au doctorat en histoire religieuse a l'Universite Lavai, sous la direction de Paul-Andre Dubois depuis 2005. Elle travaille sur l'histoire des recollets en Nouvelle-France, et elle s'interesse particulierement aux questions identitaires et a la notion de territorialite.

(2.) Mentionnons, pour les recollets de France, la these de F. Meyer, Pauvrete et assistance spirituelle. Les franciscains recollets de la province de Lyon aux XVIIe et XVIIe siecles, Saint-Etienne, Publications de l'Universite de Saint-Etienne, 1997 (coll. CERCOR). Les informations contenues sur la congregation (son histoire, son fonctionnement, sa spiritualite), y sont fort precieuses.

(3.) Hugolin LEMAY, o.f.m., L'etablissement des recollets a Montreal, Montreal, [sans nom], 1911, 56 p.; L'etablissement des Recollets de la province de Saint-Denis a Plaisance, en l'Ile de Terre-Neuve, 1689, Quebec, [sans nom], 1911, 24 p.; Les Recollets de la Province de l'Immaculee Conception en Aquitaine. Missionnaires en Acadie (1619-1633), Levis (Quebec), [sans nom], 1912, 21 p.; L'etablissement des Recollets a l'Isle Percee (1673-1690), Quebec, [sans nom], 1912, 47 p. ; De Quebec a Perce, sur les pas des Recollets, Montreal, Godin-Menard, 1916, 36 p.; Odoric JOUVE, o.f.m., Les Franciscains et le Canada. Aux Trois-Rivieres, Paris, Procure des missions franciscaines, 1934, 340 p.

(4.) Odoric JOUVE, o.f.m., Les franciscains et le Canada. Volume 1, L'etablissement de la foi 1615-1629, Quebec, Couvent des Saints Stigmates, 1915, 506 p.

(5.) Frere GILLES, o.f.m., Trois legendes franciscaines de l'an 1629, Montreal, Librairie Notre-Dame, 1916, 126 p.; Le troisieme centenaire de l'etablissement de la foi au Canada, Volume souvenir, Quebec, edite par Odoric Jouve, o.f.m., 1917, 498 p.

(6.) Frederic JANSOONE, o.f.m., Vie du frere Didace, recollet, Montreal, Librairie Saint-Joseph, Cadieux et Derome, 1894, 94 p.; Odoric JOUVE, o.f.m., Le Frere Didace Pelletier, recollet, Quebec, Couvent des Saints Stigmates, 1910, 347 p.; Le Pere Gabriel de la Ribourde, recollet, Quebec [sans nom], 1912, 73 p.; Hugolin LEMAY, o.f.m., Le Pere Joseph Denis, premier recollet canadien (1657-1736), 2 vol., Quebec, Imprimerie Laflamme, 1926, 411 p.

(7.) Hugolin LEMAY, o.f.m., Notes bibliographiques pour servir a l'histoire des Recollets du Canada, Montreal, Imprimerie des Franciscains, 1933;

(8.) Hugolin LEMAY, o.f.m., Tableau litteraire de l'Histoire des Freres Mineurs Recollets du Canada, XVIIe-X1Xe siecle, Firenze, Collegii S. Bonaventurae, 1935, 34 p. Voir Jacques DALARUN, Francois d'Assise ou le pouvoir en question : principes et modalites du gouvernement dans l'Ordre des Freres mineurs, Paris, De Boeck, 1999, 153 p.

(9.) F. MEYER, Pauvrete et assistance spirituelle, p. 18-19.

(10.) Theodosio LOMBARDI, o.f.m., Storia del francescanesimo, Padova, Edizioni Messagero, 1980, p. 332-338.

(11.) Lazaro IRIARTE, o.f.m., Cap., Histoire du Franciscanisme, traduit sous la direction de Marcel Durrer, Paris, Editions du Cerf--Ed. Franciscaines, 2004 (coll. Histoire), p. 93-111, 220, et Odoric JOUVE, o.f.m., avec la collaboration de Archange Godbout, Herve Blais et Rene Bacon, o.f.m., Dictionnaire biographique des Recollets missionnaires en Nouvelle-France, 1615-1629, 1670-1849, Quebec, Bellarmin, 1996, p. XV-XVIII.

(12.) F. MEYER, Pauvrete et assistance spirituelle, p. 18-19.

(13.) Les capucins ont ceuvre en Acadie dans les annees 1632-1654. Ivanohe CARON o.f.m., Cap, <<Les Capucins en Acadie>>, Bulletin de Recherches du Quebec, 5, 1941, p. 128-131.

(14.) F. MEYER, Pauvrete et assistance spirituelle, p. 127.

(15.) Ibid., p. 21.

(16.) Marcel TRUDEL, Histoire du Canada, Le comptoir, 1604-1627, Montreal, Fides, 1971, p. 350-351.

(17.) Des recollets oeuvrerent neanmoins en Acadie entre 1630 et 1645, H. LEMAY, Les Recollets de la Province de l'Immaculee Conception en Aquitaine.

(18.) O. JOUVE, o.f.m, Dictionnaire biographique, p. XXXV-LXIV.

(19.) Ibid., p. LXIX-LXXX.

(20.) Jean HAMELIN (dir.), Les Franciscains au Canada, 1890-1990, Sillery, Septentrion, 1990, p. 14.

(21.) O. JOUVE, o.f.m, Dictionnaire biographique, p. 41-44.

(22.) L. IRIARTE, Histoire du franciscanisme, p. 443-453.

(23.) Ibid., p. 465-467, 475. Par ailleurs, dans cette meme mouvance restauratrice de la fin du XIXe siecle, les conventuels et capucins furent restaures, sous les noms d'Ordre des Freres Mineurs conventuels, et d'Ordre des Freres Mineurs capucins, ainsi que le Tiers-Ordre regulier.

(24.) Le Tiers-Ordre regroupe les clercs et laics franciscains vivant dans le monde. L. IRIARTE, Histoire du franciscanisme, p. 577-586.

(25.) Sur le pere Frederic Jansoonne, ou << de Ghyvelde >>, voir J. HAMELIN, Les franciscains au Canada, p. 21-25.

(26.) Ibid., p. 21-25.p. 25-40. Une province est une circonscription ecclesiastique relativement autonome, regroupant un certain nombre de couvents. Le commissaire provincial est a la tete de la province; il etait charge, pour trois ans, de la visite des couvents de la province. Au terme de sa charge, il presidait le definitoire au cours duquel les affaires courantes de la province etaient traitees. F. MEYER, Pauvrete et assistance spirituelle, p. 102-105.

(27.) Gabriel SAGARD, Le grand voyage au pays des Hurons. Suivi de Dictionnaire de la langue huronne, Paris, Denys Moreau, 1632.

(28.) Gabriel SAGARD, Histoire du Canada et voyages que les Freres mineurs Recollets y ont faicts pour la conversion des Infideles depuis l'an 1615, Paris, Claude Sonnius, 1636.

(29.) Hyacinthe LE FEBVRE, Histoire chronologique de la province de Paris sous le titre de St Denys en France, depuis 1612, qu 'elle fut erigee, jusqu'en l'annee 1676. Composee par le tres reverend Pere Hyacinthe Le Febvre, Paris, Denys Thierry, 1677.

(30.) Chrestien LECLERCQ, Premier etablissement de la Foy, Livres I et II, Paris, Amable Auroy, 1691.

(31.) Chrestien LECLERCQ, Nouvelle Relation de la Gaspesie, Paris, Amable Auroy, 1691.

(32.) Gabriel SAGARD, Le grand voyage au pays des Hurons ; suivi de << Dictionnaire de la langue huronne, Paris, Tross, 1865.

(33.) Voir Serge TRUDEL, Etude de genese : le cas de << Premier etablissement de la Foi dans la Nouvelle-France >> (1691), these de doctorat (Etudes francaises), Universite de Montreal, 1997, [en ligne] http ://www.theses.umontreal.ca/theses/pilote/trudel/these.html (page consultee le 12 Septembre 2008).

(34.) H. LEMAY, o.f.m., L'etablissement des Recollets a l'Isle Percee.

(35.) H. LEMAY, o.f.m, L'etablissement des recollets a MontreaL

(36.) O. JOUVE, o.f.m, Les Franciscains et le Canada. Aux Trois-Rivieres.

(37.) O. JOUVE, o.f.m, Dictionnaire biographique, p. 761-774.

(38.) Rene BACON, << Le Pere Didace Pelletier est-il canonisable ? Regards sur les donnees historiques >>, Etudes d'histoire religieuse, 57, 2000, p. 69-88, p.70.

(39.) Voir notamment O. JOUVE, o.f.m, Dictionnaire biographique, p. 761-775 ; Le Frere Didace Pelletier; Aux Trois-Rivieres, et F. JANSOONE, Vie du frere Didace.

(40.) << Monument de la foi >>, http://inventairenf.cieq.ulaval.ca/inventaire/

(41.) <<Monument au Pere Nicolas Viel>>, http://inventairenf.cieq.ulaval.ca/ inventaire/

(42.) Un geosymbole est un repere spatial symbolique, porteur de l'identite de la communaute. Il peut etre une construction humaine ou une caracteristique morphologique. Joel BONNEMAISON, << Voyage autour du territoire >>, L'Espace geographique, vol. 10, 4 (oct.-dec.), 1981, Paris, Doin, p. 249-262.
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Title Annotation:Recollet Missionaries in Canada 19th-20th century
Author:Kaupp, Dorothee
Publication:Historical Studies
Geographic Code:1CQUE
Date:Jan 1, 2009
Words:5263
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