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<> ethnographie de l'usage symbolique du corps <> dans le carnaval guadeloupeen.

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Nul doute qu'au-dela de la naturalisation qui est consentie au corps, la materialite de ce dernier n'en revele pas moins des usages sociaux et culturels qu'il faut percevoir dans chaque societe. Les techniques du corps ont montre qu'elles pouvaient servir d'indicateur a ces fins en devoilant les <<idiosyncrasies sociales>> (Mauss 1936). Marcher est l'une d'elles, meme si l'utilisation du corps dans la marche semble tellement evidente qu'on ne pense plus qu'on marche.

Des lors, mettre son corps en marche de facon volontaire et consciente devient une de-marche dont l'expression, par le corps en mouvement du marcheur, peut servir de multiples allegories: celle du progres, celle de l'independance, celle de la realisation de soi, celle de la rencontre avec l'autre ou avec la nature. La marche fait l'histoire, <<elle serait la figure meme de la vie, celle des individus et, pourquoi pas, celle des societes tout entieres>> (Rauch 1997:9).

En Guadeloupe, les usages culturels du corps dans la marche epousent des formes particulieres lorsqu'ils deviennent, par la transformation des corps en performances artistique et sportive, un vecteur symbolique de la revendication a travers les deboules. (1) Planifies sur toute la periode carnavalesque, ces deboules surgissent la ou on ne les attend pas, dans un tumulte impressionnant pour traduire on larel e on lespri. (2) Le tambour ou Boula scande les pas qui martelent le sol ne laissant aucun indifferent. Le corps devient l'instrument obeissant a des themes dont le symbolisme est partage entre les membres du groupe qui sont charges de realiser leur Mas (3) selon les materiaux indiques et le modele de base. Des ateliers sont organises pour assurer la confection qui exige le respect scrupuleux des consignes, les mas ne doivent souffrir d'aucun defaut ou difference, sous peine d'exclusion. Le groupe Mas ka kle fait dans la production corporelle a partir de quelques fondamentaux locaux: lakou-la, (4) misik a Senjan, (5) le Gwo-Ka. (6) Une fois transforme, materialise comme support d'expression, le corps, dans certains groupes, sert l'ideologie. Les propos de Jean-Michel, membre de ce groupe, proposent une lecture dans ce sens, meme si elle ne peut etre generalisee: <<Nous sommes un desordre dans un ordre etabli. Le deboule, c'est quelque chose de tres rebelle, c'est une marche spontanee qui est basee sur une musique qui appelle a la rebellion. Comme dans la musique <<a mas>>, on est dans une rythmique a quatre temps, dans cette rythmique, il y a un instrument qui est syncope, fait qu'on a envie de marcher, c'est la contre-basse. L'esprit revendicatif, rebellion, est toujours present>>. Les membres du groupe parcourent des dizaines de kilometres aux quatre coins de l'ile. Qu'ils soient gros, maigres, grands, petits, hommes, femmes ou enfants, les corps maquilles souffrent dans l'effort collectif, mais se transcendent dans l'unite a la conquete d'un territoire, tentative d'une inscription au sol generatrice d'une construction identitaire. En reference aux conditions qui ont preside au peuplement de ces terres colonisees, et en l'absence de mythe fondateur, l'appartenance au milieu reste problematique. Le carnaval et les corps en marche qui developpent un sentiment communautaire et d'accomplissement personnel, mais aussi par l'usage symbolique du corps <<charnel>>, participeraient-ils d'un militantisme culturel pour certains de ces groupes <<a po>>? (7)

Si la dialectique <<carnaval/militantisme culturel>> ne peut etre systematique et generalisee, tout comme celle du <<corps/revendication identitaire>>, il s'agit cependant de decouvrir--par le regard ethnographique--en suivant les pas dans le <<deboule>> de ces corps anonymes par le deguisement, mais porteurs d'une nouvelle identite que l'on s'attribue, qu'on adopte le temps du <<Mas>>, combien une expression singuliere d'un corps materiel, charnel, au service d'une revendication collective qui se fait et se construit dans et par l'usage corporel, marque un temps lui-meme singulier: celui du carnaval.

Mas en Carnaval

Historiquement, <<Carne Levare Levamen>>, c'etait en fevrier la periode--jusqu'au Mardi Gras--durant laquelle, pour la derniere fois, on mangeait de la cuisine grasse avant d'entrer en quarantaine, la <<quadragesima>>. Ce mot se tranforme en <<quaresimo>> puis <<careme>>, celebrant les quarante jours de restriction jusqu'a Paques. A l'origine, le Carnaval n'etait pas une fete, mais un rituel. La date de sa celebration, changeante d'annee en annee, derive de l'antique tradition qui decoupait le temps en tranches de 40 jours selon le calendrier lunaire, non solaire. Ainsi, la periode qui va de l'Epiphanie au mercredi des Cendres unit etroitement le sacre au profane. Car si l'idee du Careme etait, dans l'Eglise des premiers siecles, de se preparer a la fete de Paques, le Carnaval permettait aux gens de vivre des rejouissances issues des anciennes fetes d'hiver. En effet, en ces temps-la, l'annee debutait non en janvier, mais en mars. Le mois de mars signifiait ainsi le premier mois de l'annee, celui du renouveau de la nature et du reveil de la terre. Or, avant toute nouvelle creation, le monde doit revenir au chaos pour se ressourcer. Ce chaos etait represente par le Carnaval, au cours duquel un pauvre d'esprit etait elu roi et revetait des ornements royaux, alors qu'un ane, symbole de Satan, etait revetu des vetements episcopaux et officiait a l'autel, assurant ainsi l'inversion de l'ordre ecclesiastique. Depuis, les masques et le maquillage permettent la confusion qui marque ce chaos.

Melange de modernite et de tradition, le carnaval, en Guadeloupe 8, surprend par sa force et sa diversite. Il couvre la periode du premier dimanche de l'annee jusqu'au mercredi des Cendres et fait une renaissance le jeudi de la mi-careme, en mars. Durant cette periode, les manifestations (parades, deboules, elections et concours, bals costumes) se succedent au fil des semaines et des week-ends dans les differentes communes de l'ile, selon un planning etabli par les federations en charge de son organisation, et connaissent leur apogee durant les jours Gras. Dans les Antilles francaises et dans la Caraibe en general, la coutume du carnaval est introduite au triste temps de l'esclavage par les colonisateurs europeens desireux de s'amuser avant les rigueurs du Careme que l'eglise recommande fortement de respecter. Les esclaves des plantations sont autorises a organiser leur propre carnaval, comblant leur absence de moyens par l'imagination et les souvenirs des fetes que les anciens pratiquaient en Afrique. Tres vite, des rites issus du continent noir se melent a la tradition catholique. Dans une demarche de mimetisme par rapport aux colons, aux maitres, les esclaves marquaient leur volonte soit de leur ressembler, soit de les tourner en derision, le carnaval tenant par nature du sarcasme. Les esclaves trouvent la une occasion inesperee de se defouler et de transgresser l'ordre etabli, ils profitent pour pratiquer les rites religieux ancestraux interdits par l'autorite catholique. Ne disposant pas des moyens fastueux de leurs maitres et habites par le genie des masques (9) en reference aux divinites africaines ou a leurs tribus d'origine, les esclaves creent, avec les materiaux accessibles, des personnages originaux. Inversion des roles et derision constituent les caracteristiques essentielles du carnaval christianise, encore vivaces dans les pratiques actuelles et superbement decrites par Collomb (1991). D'ailleurs beaucoup de danses dites traditionnelles sont un subtil melange ou un avatar des danses de salon des maitres (ex: biguine, mazurka), auxquelles se sont ajoutees des influences africaines.

A l'abolition de l'esclavage, le carnaval peine a survivre, devant attendre les lendemains de la seconde guerre mondiale pour se revivifier et s'organiser a nouveau dans les communes de Guadeloupe. Eric Nabajoth montre efficacement comment plusieurs temps successifs marquent le redemarrage de cette activite culturelle qui, progressivement, entre paliers successifs et crises, signe de sa vitalite et de son adaptation a la societe guadeloupeenne dont elle est le reflet, a evolue et s'instaure desormais comme l'evenement de l'annee. Le carnaval se caracterise par un type de fonctionnement qui evoque la <<situation de cette societe qui, plutot que de s'accepter dans sa totalite, oppose en permanence les divers elements qui contribuent a sa richesse>> et se decrit comme <<une piece avec unite de temps mais sans unite d'espace et de lieu>> (Nabajoth 1991:3). De nos jours, la periode du carnaval est investie differemment: courir le carnaval et <<fe Mas>> repondent a des logiques differentes bien decrites par Stephanie Mulot (1998, 2003). Les styles, les musiques, les pratiques se cotoient en reference a des interpretations plurielles et changeantes d'une realite contrastee. Pour autant, cet evenement qui prend possession des corps et des rues est l'occasion privilegiee d'une liesse generale et d'un exutoire collectif, mais dont la lecture a travers les <<mas>> semble propre a l'expression particuliere et populaire d'une revendication par le corps. La composante <<Mas>> et <<deboules>> abordee ici traduit cet aspect <<populaire>> par opposition a l'aspect <<police>>, <<bourgeois>> reflete a travers les <<deguisements>> et les parades associes a la notion de spectacle qui faisaient recette dans l'apres guerre, commecette mascarade de <<l'assassin et le malheureux>> si bien decrite par Fortune (1945). Elle se decline par ailleurs selon une variete d'expressions dont le tambour reste l'element dominant. Aujourd'hui encore, deux groupes generiques se distinguent entre ceux qui se reclament des <<mas>> et ceux qui se reclament des <<deguisements>>, survivances d'un passe ou cohabitaient les deux systemes de representation.

Pour bien apprehender cette ethnographie du deboule en Guadeloupe, il est primordial de comprendre, en premier lieu, ce qu'est le <<Mas>>. Le mot lui-meme porte plusieurs significations. Il est porteur de sens, des sens. Du point de vue de la semantique, le Mas designe a la fois le groupe lui-meme (Ti Mas La Pwent), (10) l'individu qui participe a ce type de manifestations carnavalesques (<<Mwen an se on mas! Ti moun an mwen se on ti mas!>>), (11) le style qui caracterise tel ou tel groupe (Nou ka fe mas an nou), (12) les differents masques et deguisements (mas siwo), et bien sur, le type de musique.

Si le carnaval est regi par des organismes scindes a l'heure actuelle en federations regionales(une en Basse-Terre et une a Pointe-a-Pitre) qui imposent chaque annee une thematique qui oriente le spectacle, la grande parade et le concours, le Mas, lui, s'affranchit de toutes les regles des federations carnavalesques et ne depend pas de ces federations. Le Mas est libre. Emancipe. Comme l'esclave en marronnage, le Mas est marronnage. Il sort des sentiers battus et des routes balisees, il est anarchie par rapport a l'ordre etabli duquel il se soustrait, meme si, en interne, il existe des regles de conduite, un code de l'honneur et un systeme auquel chaque Mas se soumet. Enfin, le Mas n'est pas unique, pas uniforme. Il est pluriel: chaque individu vit son Mas, chaque groupe fait vivre le Mas dans ses specificites, qui unissent et forment le <<Mas>> generique, la composante <<mas>>, que l'on dit traditionnelle, celle du carnaval. Quand Vim a un style de mas oriente vers les traditions africaines (mas masai, mas Touareg), Akiyo--manman mas la--racine de ce mouvement, fait vivre son Mas colon, ou ses militaires, et Voukoum--pli gwo mas Bas Te--montre ses tirailleurs senegalais ou ses mas siwo, parmi les plus connus.

Le groupe <<Mas Ka Kle>> retenu pour l'enquete ethnographique, fait partie des <<gwoup a po>> evoluant sous la musique des <<mas a senjan>> (13) mais plus generalement, il se reclame des <<mouvman kiltirel>> (14) places sur un terrain militant et de resistance culturelle. Declare en 1999, cette association culturelle qui resulte d'une scission avec les formations anterieures (Akiyo, 50/50, Point d'Interrogation, Le Point, La Kle) connait une renommee grandissante et fait autorite en matiere de recherche artistique et de valorisation du patrimoine. Son implantation, au Raizet, dans la conurbation Pointe-a-Pitre/Abymes, lui vaut un developpement certain (les 600 membres inscrits et a jour de leur cotisation ne sont que l'expression avouee d'une participation estimee entre 800 et 1200 personnes selon les sorties).

Plus communement denomme <<Mas-la>> entre les membres, le groupe constitue en realite une cellule familiale dont les valeurs et les principes sont respectes a travers le ralliement au drapeau, l'observation des commandements et la participation aux differentes activites qui ponctuent l'annee. Telle une <<vi a mas>>, ce respect mutuel consiste aussi au prolongement du groupe au-dela de la periode du carnaval, la communication par son site Internet y contribuant fortement. Instrument moderne d'aide a la perennisation de la tradition, celui-ci devient un interstice entre tradition et modernite, [par] lequel la dialectique a l'oeuvre permet de concilier un patrimoine culturel avec une ouverture au monde. Decouverte du milieu, campings, apprentissages de chants, de danses traditionnelles et du tambour bases sur la connaissance et la comprehension des us et coutumes du passe, visent a instaurer, nouer, consolider les liens puis transmettre ce qu'il en resulte: <<Mas' la bizwen tout' moun'ay!>>. (15) Pour cela, la discipline constitue un element cle qui fonde l'adhesion au groupe. Elle s'appuie sur un engagement eclaire, recherche des le depart sur la base d'une ceremonie initiatique a laquelle participent les nouveaux membres qui ont fait l'objet d'un parrainage. Les points d'ordre et les sanctions sont de mise, rappelant si besoin etait, les reglements et les valeurs consentis lors de l'inscription, notamment les fonctions du mas, au nombre de quatre dans ce groupe, (16) precisees dans les commandements: <<ou ke melanje le kat: mas derisyon, mas lakou, mas represyon e mas bede>>. (17) Tels les piliers du temple, les membres fondateurs veillent a la cohesion du groupe et a son ideologie: <<Mas-la mistik e filosofik>>. (18) Si ce principe resume a lui seul toute la dimension mystique et philosophique du groupe, neanmoins, il ne prend veritablement sens qu'a la periode du carnaval qui est vecue comme une invocation des esprits a la veille de la recolte sucriere. (19) Le Mas s'empare d'une energie mysterieuse puisee des flots, lors du <<ben demare>> (20) le 1er janvier, qui se libere durant les deboules successifs avant de s'evanouir a la Mi-Careme, dans la mer. (21) Ces trois temps se retrouvent dans le deboule, sorte de trilogie dans l'espace scenique que constitue le groupe. Le corps instrumentalise va connaitre differentes phases necessaires a sa transformation, a son de-chainement avant son retour a l'etat initial qui ne s'effectuera qu'apres le carnaval. Si le corps et l'esprit sont monopolises et investis par le carnaval, les effets ne s'en font pas ressentir apres le deboule mais le lendemain, le corps et les gorges (aphones) rappelant combien le <<Mas>> a pris possession de soi au-dela de la douleur du moment, elle-meme evanouie dans l'investissement personnel et collectif.

<<Mofwazaj>> ou la transformation des corps

Le dimanche, a partir de 12h30, les premiers membres arrivent au local, une bouteille de jus ou de limonade en main, la timbale accrochee autour du cou ou a la taille, le badge qui identifie au groupe bien visible. Hormis la piece du fond faisant office de studio et de salle d'exposition, le minuscule bureau attenant et les toilettes qui constituent un ensemble ferme, l'espace est largement ouvert sur l'exterieur. La construction est faite de toles richement peintes et colorees (representations de masques, de tambours et scenes de vie locales) et l'amenagement, sommaire, est adapte aux circonstances. Des bans, des treteaux sont installes ce jour-la pour accueillir tous ceux qui font le choix de vivre ensemble cet instant de partage et de commensalite. Les sections (22) a tour de role se chargent des preparatifs (plats de resistance, dessert de production locale) tandis que la boisson est l'affaire de tous. Au fur et a mesure, le nombre de participants augmente, les places de parking se font rares, l'ambiance est detendue. Entre appetit et bavardages, les langues vont bon train: les echanges portent sur la tenue du jour, <<mozambo>>, (23) et sur la creativite dont il a fallu faire preuve pour la realiser car la consigne est claire: <<fe linj a zot, zot men>>. (24) Les tambours resonnent, quelquesuns laissent deja leur corps s'emporter, executant deux pas de danse pendant que d'autres mangent. Les enfants s'attroupent pour obtenir un <<sinobol>>. (25) Le bar, lieu de vie est particulierement investi par les hommes enclins a <<decoller>> avant le repas: la scene est comparable a <<vi a on lakou>>, c'est-a-dire evocatrice d'une epoque <<an tan lontan>> ou les gens se rassemblaient autour des cases et mettaient en commun leurs faibles subsistances, dans un contexte de grande precarite. Solidarite, partage, detente constituaient l'essence de ces regroupements destines a resister face aux difficultes rencontrees. Pour rester dans la tonalite de l'instant rememore, l'encens est largement diffuse. De tout temps utilise dans les rituels religieux, esoteriques ou traditionnels, sa fumee et ses odeurs sont le symbole de l'aspiration de l'ame a s'elever vers des niveaux de conscience superieurs, il eloigne les mauvais esprits, source potentielle de conflits et de mesentente. Le Mas ne sort jamais sans l'encens, element de purification indissociable de l'heritage mystique des ancetres africains.

Progressivement les uns et les autres se retirent, le local est range, les tambours se taisent. Sans crier gare, sans qu'aucun signal n'ait ete donne, l'heure de la transformation des corps a sonne. S., 51 ans, s'eloigne a son tour: <<Le matin, on est une personne, a partir de 15h on est dans un autre esprit. Il y a comme un appel, un appel de quoi? C'est chacun qui le vit>>. Le parking s'anime entre ceux qui regagnent leur domicile et ceux qui choisissent de se preparer sur place. Isolement ou en petit groupe, le changement s'opere: les vetements de ville sont echanges contre la tenue de mas, les accessoires viennent completer l'ensemble afin de donner, en la circonstance, l'effet d'un macabre et d'une laideur portes a leur maximum, meme si cette recherche du laid pour effrayer n'est plus l'apanage de tous les groupes a peau. Dans cette dynamique, le corps constitue une entite physique, support de l'expression du rapport a l'autre, objet de soins. Les membres sont en communion, les rires et les blagues fusent, l'entraide est de mise pour la finition des tenues. Les corps se transforment, se muent. Quel que soit le theme du jour retenu, ce moment permet de penetrer la peau du mas, a devenir cet autre auquel on s'identifie en fonction de l'investissement que l'on a accorde a sa realisation, cet autre corps a habiter, a faire vivre le temps du deboule, et <<qui se prete a l'incarnation du masque sans aucune autre mediation>> (Mulot 2003:119). La gravite du moment se mesure au soin porte aux details, a l'attention bienveillante accordee a l'autre (aide au maquillage, a l'ajustement de la coiffe) dans un calme relatif. Pour autant, l'agitation se percoit dans les gestes et les deplacements nombreux tandis que les propos sont discrets entre membres. Certains s'executent dans un calme religieux, tel S.: <<Je suis encore calme, mais je sens que mon corps a besoin de bouger. Quand je mets mon mas, je suis quelqu'un d'autre, je ne sais pas comment l'expliquer. C'est a l'interieur et au fil des kilometres, ca se degage >>. Le resultat de cette mutation des corps est surprenant, la plupart sont meconnaissables, affichent un air distant, voire <<mauvais>>. Par definition, <<le Mas est mechant>> pour traduire les idees de rebellion et de revendication, idees fondamentales qu'il faut insuffler par l'expression des corps. Il est une deferlante de nouvelles identites qui deversent les frustrations de l'annee ecoulee dans la rue, notamment les revendications politiques et sociales qui y ont une place de choix. Plus encore, une forme de violence physique et symbolique transpire des corps par la determination virulente a denoncer, moquer, stigmatiser les detenteurs des pouvoirs de tous ordres. C'est ici que l'on dit, par les corps, son mecontentement.

A cela, les <<fouettards>> y participent. Rassembles pres du local pour s'enduire le torse, les bras, et le visage d'argile blanche, ils sont les sentinelles du Mas, ceux qui ouvrent le deboule au son claquant de leur long fouet dont la maniabilite n'a d'egal que le bruit assourdissant qu'il en ressort. Le fouet est liberateur d'energie et symbolise les chatiments corporels administres aux esclaves par leurs maitres. A l'avant du groupe, ils ecartent la foule en faisant tournoyer leur instrument en l'air dans un art de faire et une technique corporelle maitrises, incorpores depuis le plus jeune age. D'ailleurs, lors de la periode du carnaval, c'est le jeu favori des enfants qui s'essayent au fouet, celui-ci devenant a l'adolescence un rite initiatique dont le passage n-est reussi que lorsque que le bruit de l'instrument <<claque>> a l'instar de celui manie par les adultes, un bruit qui effraie. Leur tenue se limite a une jupe en jute et ils ont la tete attachee d'un foulard de couleur unie, differente selon le theme.

Petit a petit, en temoignent les claquements de fouets, les coups de sifflets et le tintement des grelots qui ornent les chevilles, l'effervescence monte, l'eparpillement des mas (individus masques de la tete aux pieds) est circonscrit a l'environnement plus ou moins proche du local. L'impatience se lit dans les gesticulations, s'entend dans les conversations, on s'apprete a partir, les spectateurs attendent eux aussi leurs groupes preferes le long des rues, certains groupes ayant assis leur reputation par leur prestation scenique. Il est pres de 17h30. Pour autant il est reconnu que <<le Mas part a son heure>> et se moque des conventions horaires. Aux abords du local, les musiciens ont pris place et egrenent une musique incessante. J-M repand du rhum sur les exterieurs immediats, le prepose a l'encens est fin pret, balancant le recipient de fer blanc (boite de conserves) contenant le melange de feuillages et d'encens enfume. L'appel du Mas fonctionne: les mas convergent vers la musique, le rassemblement s'organise, drapeau en avant, les musiciens sont precedes du gros de la troupe. Pas moins de 300 personnes prennent le depart donne par le responsable de la securite. A quelques metres de la, les fouettards alignes en ordre croissant et suffisamment distances pour permettre la manipulation des fouets ouvrent la marche. Les corps masques cherchent leur place, leur rythme tandis que d'autres rentrent dans le mouvement a la faveur de la progression du groupe. L'attention est portee sur la necessite de s'alimenter <<si tu deboules, il faut manger!>>. L'epreuve a venir est athletique et il convient de s'y preparer. La majorite des discours fait etat d'un entrainement physique prealable, d'une pratique reguliere de la course a pied ou de la marche, cette derniere activite trouvant un essor particulier en Guadeloupe depuis une dizaine d'annees (Pruneau et Agnes 2007).

La preparation des corps, puis leur mutation en d'autres corps, d'autres identites, marque la premiere etape d'un processus charnel ou l'expression corporelle cristallise toute l'energie que vont deployer les mas lors du deboule, a des fins de revendications collectives, mais aussi a des fins personnelles, parfois spirituelles, parfois simplement physique ou sportive dans une volonte hygienique. Pour autant, un element semble agreger l'ensemble du groupe, celui inexplicable de la magie du Mas qui s'opere, sorte de transe collective qui apparait <<en se faisant>> et qui est partagee par tout un chacun qui <<fe Mas>>. Peut-etre est-ce ici qu'il faut voir l'idiosyncrasie sociale de Mauss, cet habitus incorpore et transmis depuis toujours entre generations et ressenti par ceux qui font la dimension culturelle d'un groupe.

Le Deboule ou le de-chainement des corps

Au pas de charge, entonnant leur premier chant, les participants s'engouffrent dans une ruelle sous le regard des badauds, pour beaucoup habitues a la scene, pour d'autres, touristes profanes, deja impressionnes. Les membres de la securite encadrent le groupe qui est suivi de pres par une voiture utilitaire contenant le ravitaillement en eau, alcool et autres boissons fraiches. Une infirmiere est a bord, chargee de s'occuper de ceux qui font un malaise, des ampoules aux pieds qui surviennent, des crampes. La progression est rapide, le rythme est donne par les quelque cent fouettards claquant leurs enormes fouets sur le bitume, degageant de la sorte une energie impressionnante. Le bruit est ahurissant. Les musiciens s'ajustent: <<Si le tempo des fouettards accelere, la musique se doit de suivre>> explique l'un d'entre eux pour justifier la vitesse vertigineuse qui caracterise certaines sorties; il ajoute: <<quand les fouettards ne roulent pas, ils se battent, il faut qu'ils s'expriment>>. Se battre signifie ici se lancer un concours de bruit, a celui qui claquera le plus fort et le plus souvent son fouet au sol, temoignage de puissance et de force, de revendication aussi.

Dans ce maelstrom, combinaison imprevisible d'individus, il faut s'adapter au mouvement imprime et trouver sa place, parfois <<de maniere instinctive>>. C'est d'ailleurs une des remarques exprimees lors de la seance d'intronisation: <<Vous allez trouver votre place au fur et a mesure au sein du Mas, c'est un bouillon dans lequel vous allez etre bouscules. Tant que vous ressentirez cet inconfort, c'est que vous n'etes pas encore dans le Mas, dans le rythme>>. Ainsi va-t-il des nombreux corps en quete d'une existence dans le Mas afin de trouver l'endroit le plus propice: <<je suis derriere la musique, c'est la que je me sens bien>>, <<mon mari deboule a l'arriere, il a son mouvement et j'ai le mien>>, <<je sais que mes filles sont quelque part, mais je ne les vois pas sinon lors des arrets>>. Les affinites anterieures ne se verifient pas toujours, les vecus sont individuels, les emotions intimement ressenties, les sensations parfois extremes. Le corps devient langage, telle une communication entre le son et le geste, une communion spontanee qui se prete a une grande liberte d'expression: les bras en l'air ou le long du corps gesticulent ou s'ordonnent en fonction du deplacement general. Les mouvements sont repetes, rythmes par les tambours, le corps est epris par le tourbillon: l'esprit s'envole. La tenue en accentue la transcendance, les vibrations qui naissent au gre du theme et en fonction de la sensibilite de chacunforgent inexorablement le de-chainement: <<ca ne previent pas, il y a d'abord une excitation, il peut y avoir certains flashes comme si vous assistez a des scenes en fonction des costumes>>, <<tout a coup, le rythme cardiaque s'accelere, le sang devient chaud dans les veines, un pic de mal de tete, et on accede avec un costume plus qu'avec un autre a une transformation plus ou moins rapide, plus ou moins violente>>. (26)

Le Mas avance soude par l'energie qu'il porte en lui tandis que les corps et les esprits se calquent sur le meme rythme. La cadence est infernale <<se misik-la ki ka boure sa ki douvan>>, (27) aucun ralentissement n'est possible et les codes <<woule!>>, <<mache an mas-la!>> fusent en guise de rappel a l'ordre. Plus encore, ils invectivent et intiment d'avancer plus vite. Les corps ne forment plus qu'un, l'experience du rythme renforce la conscience de groupe et la voix collective exprimee a travers les refrains entrainants est unique. Le sol est martele, une puissance se degage, une force brute se repand au passage provoquant a la fois trouble et admiration chez les spectateurs. Ces derniers sont a l'affut du deplacement du Mas qui, tel un bulldozer, deblaye son chemin et se repand comme une lame de fond incontrolable. Le porte-drapeau, sous l'initiative du responsable a la securite, lui-meme en communication par talkie-walkie avec un de ses collaborateurs qui se porte en amont pour verifier les acces possibles, conduit le groupe vers des voies degagees favorisant sa progression en toute securite. La foule tente de suivre le mouvement qui, lorsqu'il est perdu de vue, renvoie a l'expression consacree <<nou ka ale bare mas>>. (28)

Pour autant, le circuit comporte des arrets mythiques qu'il convient de respecter, lieux de rendez-vous des divers groupes a peaux en hommage au personnage de <<Senjan>> et les siens qui initialement y observaient des regroupements. Le rituel est immuable et le fonctionnement tacite, chaque groupe repartant en fonction de l'ordre d'arrivee tandis que la pause reste une affaire de groupe. A cet endroit, le Mas s'arrete, mais les musiciens continuent alors que les participants tournent autour d'eux dans un <<dekatman>> (29) explosif ou se melangent danses effrenees et cris. Le defoulement est total, proche du delire, les corps se liberent a l'envi dans l'obscurite naissante, sous l'influence des tambours endiables et des volutes d'encens, odeur toujours presente dont la senteur accompagne le groupe voire l'identifie.

Puis d'un coup, c'est le silence avant qu'une clameur s'eleve pour remercier les musiciens. L'heure est venue de se desalterer, de recuperer. La soif et la fatigue ramenent les uns et les autres a leur dimension corporelle et physique, humaine. On reprend l'espace d'un temps une autre identite. L'instant est salutaire, les masques tombent, les affinites se reforment, les vecus sont partages. La rue et les trottoirs sont pris d'assaut, pas moins de deux mille personnes occupent l'espace selon une repartition implicite ou chaque groupe delimite son territoire, sorte de pre carre reserve. Il arrive parfois que les esprits s'echauffent entre membres d'un meme groupe ou encore entre membres de groupes differents pour des pretextes varies et le recours a la force s'impose pour eviter que les conflits ne degenerent. La, ce sont les querelles de clocher qui se ravivent, la encore une histoire d'adultere qui circule. Le temps du deboule est aussi un temps de reglement de compte parce que le monde social se concentre en un espace-temps restreint et les liens sociaux se rapprochent, bien souvent de gre, mais parfois par la force d'etre present et porte par la passion du Mas, par sa ferveur et sa fievre. Sa participation suppose aussi d'en accepter les risques, y compris ceux de rencontrer quelqu'un que l'on n'aurait pas croise dans l'espace social quotidien.

Au bout d'une quarantaine de minutes, les fouets resonnent dans l'air, les musiciens, environ soixante-dix, prennent place et donnent le tempo, le gros de la troupe se positionne a l'avant de ceux-ci, le reste s'organise a l'arriere sous le regard vigilant des membres responsables de la securite. Chacun retrouve ses marques et se fond a nouveau dans la masse. Le deboule, espace vibratoire et musical ou les corps sont parfois pris de transe, deverse son energie. Decrit par certains comme une <<fournaise>> ou les notions de danger et de menace sont omnipresentes, il contient les germes d'une violence rare qu'il est necessaire de contenir. Pour d'autres, la comparaison est faite avec un <<serpent>> se faufilant a grande vitesse, a l'affut d'une proie invisible. Les personnes masquees, proches de la possession, sont en crise, transportees dans une autre dimension qui transforme l'espace et le temps: <<je suis quelqu'un d'autre, je revendique a travers mon corps>>, <<plus rien n'existe, je suis au bord de l'extase>>, <<mon esprit s'envole>>. Le temps du carnaval est le temps du relachement en tout genre, impudeur, <<debauche>> selon certains, inhibition, abus de langage, chants <<grivois>> voire vulgaires pour d'autres, c'est le lacher prise total. Dans ce debridement, le rapport au corps change, celui-ci s'exhibe differemment, les complexes tombent par la liberte charnelle qui s'invite. Beaucoup de femmes bien rondes ou <<bien en chair>> font montre d'une aisance, d'une assurance corporelle, ici le ventre a l'air, la les seins a peine caches par une demi-calebasse: aujourd'hui elles assument ce qui hier, dans l'espace social conventionnel, etait montre du doigt comme l'anti-canon physique. Qu'importe les bourrelets ou quelque graisse qui enrobe le ventre, les fesses ou les cuisses, il s'agit la d'etre cet autre corporel, et de faire face a la norme, de la rejeter, de la decrier a son tour. Les mots expriment le corps possede quand, dans l'instant du deboule, le corps exprime son dechainement, liberation d'avec le corps social qu'il represente tout au long de l'annee. Ici, le social explose au profit d'un etre soi parmi les autres, mais des autres seuls avec eux-memes, avec leurs corps instrumentes. Seule l'addition des corps objets forme le Mas qui, ainsi assemble, regroupe, ressenti, devient une entite collective. On se vit soi a travers le Mas, on vit le Mas pour soi, on vit soi pour le Mas.

La scene est en effet saisissante, <<la magie du Mas>> s'opere. La ferveur des chants sous forme de rengaine surprend, le battement sourd des tambours au diapason du tempo des coeurs gronde, les corps enchevetres donnent l'impression d'un tout qui bouge a l'unisson: <<il y a un esprit que vous ne voyez pas, que vous ne sentez pas forcement, mais qui est la. >> Le Mas va connaitre son apotheose au prochain arret ou l'attend une foule impatiente, prete a exploser. Le groupe s'ecarte frayant un passage aux musiciens qui se dirigent vers la place du marche pour une demonstration attendue. Dans un delire collectif, les uns et les autres laissent parler leurs emotions par les corps veritablement ensorceles par le rythme, les cris fusent de toutes parts, l'excitation monte encore et encore, puis parvient a son comble. Brutalement, apres une ultime acceleration singuliere, les dernieres notes tombent accompagnees d'une ovation generale. Enfin, le silence s'installe apaisant provisoirement le corps et l'esprit. Les plus jeunes (enfants, adolescents) quittent la partie, de meme que tous ceux qui sont a bout de force ou obliges par des contraintes personnelles. Car la suite du deboule est laissee a l'appreciation individuelle tant l'energie atteint son paroxysme, <<pa ni ayen ki ka bare nou an chimen-la!>>. (30) Le ton est donne, la troupe s'engage pour la derniere epreuve. Au-dela de l'exaltation partagee, la tache est athletique, fatigante et ne laisse intact ni les corps, ni les sens.

<<Depose Mas-la>> ou l'apaisement des corps

Il est pres de 23h30, le Mas se rapproche du local. Durant ces derniers kilometres, les participants avancent sur un rythme effrene, puisant pour certains dans leurs reserves physiques et mentales. La souffrance est perceptible sur les visages, mais l'ensemble se deplace en communion avec l'environnement. On note une alchimie entre le son envoutant des tambours, le claquement des fouets, les grelots attaches aux chevilles, et le grondement du sol sous les pieds. Tous les avis sont unanimes, il est indispensable de ramener le Mas la ou on l'a pris dans le respect de la tradition. (31) Le rituel, c'est venir deposer l'esprit du Mas afin que tout redevienne normal: <<il faut que physiquement et dans la tete tout soit depose pour pouvoir repartir vaquer a ses occupations>>. A l'arrivee au local, dans un calme devenu relatif, les tambours cessent apres avoir redouble de force, les masques sont otes un par un, puis deposes, l'encens est etouffe, les corps reviennent a la realite: <<le corps redevient humain, le rythme cardiaque redevient normal. Cela peut mettre du temps selon chaque individu. La fatigue apparait>>. Les echanges sur les vecus sont partages, parfois les discussions sont vives entre ceux qui denoncent l'allure insoutenable du groupe et ceux qui la revendiquent: <<fo ou calme nou!>>, <<biten-la te red a lafen, me sa te bon!>>, <<se le ou ka soufe ke le choz ka pran on lo sans>>, (32) <<il faut avoir mal il faut avoir senti quelque chose, apres vient le plaisir>>. Sans rancune, le debat se poursuit tandis que le repas est servi, les restes du midi ayant ete soigneusement conserves pour ceux qui souhaitent partager cette derniere commensalite. Le corps recupere, se relache, se detend, l'apaisement est recherche, certains realisant meme quelques etirements tels des sportifs entraines en quete de decontraction: <<quand ce retour n'est pas possible, il me faut beaucoup de temps pour m'apaiser et trouver le sommeil>>. Pour autant d'autres avouent ne pas ressentir immediatement la fatigue et etre capables de s'activer encore de retour chez eux, font etat d'un sommeil agite, alors que quelques-uns s'ecroulent dans un sommeil reparateur.

Par contre, a aucun moment, les sensations attenantes a la transformation, a la transe, ne sont partagees entre les participants, comme si, de l'ordre de l'intime, elles appartenaient uniquement a ceux qui les vivent, accordant pour autant a la communion collective du carnaval sa dimension rituelle. Quant aux organisateurs, membres fondateurs du groupe, l'heure est au bilan global et au soulagement: canaliser une telle foule survoltee n'est pas simple, le reussir est un pari gagne. La reunion du lundi soir qui rassemble tout de meme entre 200 et 300 personnes constitue cet espace de regulation et d'information pour les sorties a venir, veritable instance de cohesion et de formation indispensable a la vie du groupe. Ce debriefing commun sert de <<sas>> de sortie a l'activite du jour, meme si, durant toute la duree du carnaval, le corps reste sous tension afin de mieux repartir le lendemain. Le relachement n'est que temporaire, l'esprit reste toujours sollicite, mobilise par ce qui fait le Mas, un don de soi pouvant amener a etre coupe de la famille. D'ailleurs, cette periode est propice a une autonomie qui serait difficilement acceptee durant le reste de l'annee. Comme si faire le Mas autorisait (presque) tout, notamment une independance des enfants et des adolescents liberes dans ce temps de fete d'une contrainte familiale ordinairement tres forte aux Antilles. Le Mas est protecteur, il accorde une confiance qui depasse la cellule familiale considerant alors qu'etre dans le Mas, c'est deja etre en famille. La reprise <<sociale>> apres carnaval est d'ailleurs difficile, au point de constater une baisse de regime des enfants a l'ecole qui necessite un temps de readaptation. Le carnaval est dans les moeurs, il s'accapare les esprits et les corps au-dela du temps de son deroulement, avant, pendant et apres, temporalite essentielle a la realisation rituelle.

Le corps entre rituel, expression et creation artistique

Le deboule, expression visuelle et festive de la transe des mas, est une specificite irreductible du carnaval guadeloupeen. Ce reservoir de pratiques et de symboles peut se comprendre comme une mise a distance rituelle de la modernite par un retour a la tradition et aux Anciens. La dimension rituelle consiste alors en un ensemble symbolique qui embrasse la totalite de la culture du groupe en question et permet, dans un instant transitionnel qui s'exprime comme <<un moment dans le temps et hors du temps, dans et hors de la structure sociale>> (Turner 1990:97), d'etablir un pont entre celle-ci et la <<communitas>> afin de recreer le lien social <<essentiel et generique sans lequel il ne pourrait y avoir aucune societe>> (Ibid.:98). En fait, Turner rejoint ici Durkheim ou, dans ces ceremonies collectives, le rituel permet <<d'assurer la continuite d'une conscience>> (Durkheim 1912:333). Cette derniere est essentielle dans les dynamiques a vocation traditionnelle comme celle du carnaval, car elle permet de relier, voire reifier les rapports entre une communaute et ses traditions qui ravivent, l'espace de ce temps, la memoire collective. Cependant, si l'activite rituelle consacre la communaute en deployant un referentiel commun a travers une symbolique, le sens de l'action des rites echappe aux pratiquants eux-memes. Ils peuvent etre decrits et situes dans chaque sequence mais l'exegese ne se devoile pas. C'est en cela que Levi-Strauss considere par une repetition constante, que <<le rituel (...) bouche les interstices, retablit du continu a partir du discontinu>> (Levi-Strauss 1971:603), creant ainsi le lien entre le deroulement d'un temps ordinaire et des representations ou des symboles situes hors du temps. Ce sont les categories de l'intellect qui forgent la realite, et le rite ici corporel n'est qu'effet gestuel qui vient completer la pensee mythique, en ce sens qu'il consolide par son vecu les oublis de l'histoire racontee.

Le corps transforme pour l'occasion devient objet de resistance et support de la revendication identitaire. A mi-chemin entre le rituel carnavalesque ancre dans les coutumes et revivifie depuis une cinquantaine d'annees, entre l'expression des corps a vocation de revendication collective d'un etre ensemble dans et par le groupe, et une configuration artistique qui prend pour scene la rue et ses nombreux spectateurs, le carnaval s'inscrit dans un usage social des corps dont le Mas est le support, le liant, mieux encore le ciment social. Etre <<Mas>> constitue une maniere de penser, un mode de vie qui concilie au mieux hier et aujourd'hui en vue de preserver demain: <<San ye pani jodi e san jodi pani demen>>. (33) Pourtant, si la scene carnavalesque fournit le cadre privilegie de cette proclamation de l'appartenance a une culture, de son expression, le prolongement s'etend au-dela sous l'influence des mouvements culturels. On assiste ainsi a l'apparition, la consolidation de nouvelles pratiques et produits culturels favorisant la (re)negociation d'identites par la presentation du corps dans un contexte societal en pleine evolution. Une fracture generationnelle s'opere par exemple entre les corps caches et pudiques de la generation parentale dont la presentation corporelle differe d'une excentricite parfois recherchee dans le style vestimentaire et corporel--tatouages, piercings--de la jeune generation guadeloupeenne: etre vu et reconnu participe d'une <<liberte>> dans l'attitude corporelle au quotidien quand le carnaval marque le temps singulier (et autorise) des corps debrides.

Received: 12 March 2008 Revision received: 7 May 2009 Accepted: 11 May 2009

References

Collomb, L. 1991. <<Carnaval en Guadeloupe: transmission et reappropriation.>> Vie & mort de Vaval. Guadeloupe: Association Chico-Rey a Pointe-a-Pitre.

Durkheim, E. 1912. Les formes elementaires de la vie religieuse. Paris: Alcan.

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Mauss, M. 1936. <<Les techniques du corps.>> Journal de Psychologie 3-4.

Mulot, S. 1998. <<Histoire d'une eclipse, eclipse de l'histoire: esclavage et identite dans le carnaval.>> Basse-Terrien. Derades (2):81-86.

--2003. <<La Trace des masques. Identite guadeloupeenne entre pratiques et discours.>> Ethnologie francaise XXXVII (2):111-122.

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Rauch, A. 1997. La Marche, la vie. Paris: Autrement.

Turner. V. 1990. Le phenomene rituel. Structure et contre-structure. Paris: P.U.F.

Notes

(1) Marches rythmees au son des tambours.

(2) Ligne directrice tracee par les ancetres africains, sous-tendue par la reflexion et guidee par une force mystique. Force et puissance se degagent a travers cette transe collective.

(3) Le <<mas>> est l'expression creole pour signifier le masque, plus largement le deguisement ou la performance corporelle associee.

(4) Espaces de circulation qui prolongent les maisons traditionnelles et qui vivent au rythme des histoires familiales.

(5) Un des deux rythmes principaux dans le Carnaval attaches a une region: <<misik a Senjan>> propre a la Grande-Terre, <<misik Gwosiwo>> propre a la Basse-Terre.

(6) Musique traditionnelle composee de sept rythmes de base: <<toumblak>>, <<graj>>, <<mennde>>, <<woule>>, <<padjambel>>, <<kaladja>>, <<lewoz>> qui correspondent a autant de facons de chanter et d'organiser le corps en mouvement par la danse, et permettent d'exprimer des sentiments differents.

(7) Groupe a peaux dont la constante est l'usage des peaux de cabris pour la fabrication des tambours.

(8) La Guadeloupe, departement francais d'Amerique est situee dans l'arc des Petites Antilles, dans l'aire geographique et culturelle Caraibe.

(9) Le masque est compris ici dans son acception africaine et designe a la fois ce qui est porte sur le visage et le corps, les deux sont inseparables.

(10) Litteralement <<le petit mas de Pointe-a-Pitre>>.

(11) Moi je suis un mas! Mon enfant c'est un petit mas!

(12) Nous faisons notre propre Mas. En somme, nous avons notre propre style de mas.

(13) Sen Jan (Saint-Jean) est la figure emblematique des laisses-pour compte de la societe guadeloupeenne qui sillonnaient, vetus de tenues rudimentaires, les rues de Pointe-a-Pitre durant la periode de carnaval, utilisant des tambours a aisselles joues avec des baguettes. Ils exprimaient ainsi leur derision d'un systeme caracterise par la discrimination sociale et economique.

(14) Ensembles constitues en association dans la mouvance du groupe Akiyo oeuvrant pour la reappropriation d'une culture creole quelque peu enfouie. Fonde en 1980, usant de la derision attachee au carnaval pour denoncer la repression et le malaise social, le colonialisme, les guerres et les essais nucleaires, le groupe suscite un sentiment d'attirance-repulsion de la part des spectateurs et des autres groupes. L'intervention intempestive du sous-prefet Hugobot en 1985 voulant interdire les activites du groupe, aura pour consequence l'effet inverse puisque le groupe, jusque-la cataloguee <<d'independantiste>>, est desormais reconnu et protege dans sa demarche. Depuis, le groupe a essaime et les nombreux mouvements existants jouent un role majeur dans le carnaval et forcent la reconnaissance grace a leur travail permanent et de forte implantation locale.

(15) <<Le groupe a besoin de tous ses membres!>>

(16) Au-dela de la relative uniformite des groupes a peau dans la revendication, il y a des specificites liees au <<mas>> dans chaque groupe, chacun ayant sa propre vision du <<mas>>.

(17) Tu melangeras les quatre fonctions du mas: la derision, le regroupement, la repression, l'amusement.

(18) Extrait des commandements.

(19) On peut voir ici une traduction du carnaval en reference aux civilisations agraires

(20) Bain qui permet d'etre libere des sortileges ou de repartir d'un bon pied. Traditionnellement pratique le 31 decembre a minuit, entoure d'un certain rituel.

(21) Dans l'imaginaire guadeloupeen, la mer est empreinte de symbolique en lien avec l'histoire coloniale; element a la fois recherche (vertus <<magiques>>) et redoute (entraine la mort, signifie le non retour a la terre ancestrale).

(22) Le groupe se compose de plusieurs sections: rime coupion (cohorte de femmes qui se dehanchent au son du tambour), longan (soins infirmiers et prevention sante), sekirite (la securite), vi a mas (l'organisation), mizisyen (les musiciens).

(23) Creatures malefiques et hideuses (morts vivants, momies, fantomes, cadavres en decomposition...), le maquillage macabre doit etre le plus laid possible.

(24) Chacun doit realiser sa tenue par ses propres moyens.

(25) Glace pilee arrosee de sirop (menthe, grenadine, orgeat). L'etymologie provient des mots <<snow ball>>, boule de neige. On retrouve des mots afferents a celui-ci dans plusieurs iles de la caraibe.

(26) Les sorties en Zayann (feuillages), Zoulou (peuplade Africaine), Kalina (Dieu mythique des indiens caraibes), mas a Lanmo (en reference a la mort) sont particulierement prisees.

(27) C'est la musique qui pousse les premiers a accelerer>>

(28) <<etre a la recherche du mas>>.

(29) Dechainement total.

(30) <<il n'y a rien qui ne saurait nous arreter!>>.

(31) Dans l'imaginaire creole et singulierement en Guadeloupe, s'agissant de la mort, il est recommande de revenir dans la maison ou etait expose le corps afin de ramener l'esprit du defunt chez lui.

(32) <<nous devons nous calmer!>>, <<la fin etait difficile mais dans l'ensemble c'etait reussi!>>, <<c'est lorsque l'on souffre que l'on comprend beaucoup de choses>>.

(33) <<Sans hier, pas d'aujourd'hui, sans aujourd'hui, pas de demain>>.
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Author:Pruneau, Jerome; Melyon-Reinette, Stephanie; Agnes, Danielle
Publication:Caribbean Studies
Date:Jan 1, 2009
Words:7653
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