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<< Un chainon incontournable au Quebec >>: les Chevaliers du travail, 1882-1902.

GENERALEMENT TRAITE PAR LA BANDE OU scrute a l'aide d'un nombre de documents assez restreint, l'Ordre des Chevaliers du travail au Quebec echappe encore et toujours a la comprehension des specialistes. L'image que les historiens, sociologues et experts en relations industrielles ont pu en livrer a entraine des appreciations tres negatives : l'aile quebecoise de la centrale syndicale americaine etant montree comme un mouvement utopiste, trop eloigne des besoins immediats des travailleurs et de la realite du monde industriel. A renfort de nouvelles sources, nous presentons un portrait tout autre de son cheminement organisationnel. Non seulement l'experience des chevaliers quebecois est-elle tout a fait remarquable, mais elle faconnera une generation de travailleurs et probablement davantage. Dans le paysage le plus laborieux et capricieux du Canada, Montreal, ils ont entame une collaboration intense entre francophones et anglophones. Cherchant a construire un rapport de force sur le terrain, ils ont privilegie le syndicalisme de metier, tout en experimentant avec le syndicalisme industriel a une echelle insoupconnee par l'historiographie. Ouverts aussi aux immigrants de l'Europe du Sud et de l'Est, de meme qu'aux femmes, les chevaliers derangerent donc l'ordre existant. C'est pourquoi, plus que tout autre mouvement syndical quebecois avant lui, l'Ordre affronta l'hostilite du clerge catholique. Toutefois, le catholicisme joua egalement dans le sens contraire lorsque, suite a la diffusion de Rerum Novarum, les ouvriers s'inspirerent de la legitimite offerte a l'organisation du travail pour relancer le mouvement dans les annees 1890.

BECAUSE IT HAS BEEN GENERALLY STUDIED superficially or examined using a fairly small number of documents, the Order of the Knights of Labor in Quebec again and again escapes the understanding of experts. The picture historians, sociologists and industrial relations experts were able to deliver resulted in very negative assessments: the Quebec wing of the American trade union center is viewed as an utopian movement, too far from the immediate needs of workers and the reality of the industrial world. Using a wide variety of new sources, we present an entirely new portrait of its organizational structure and course. Not only is the Quebec Knights' experience remarkable, but it also shaped a generation of workers and probably more. In the most laborious and capricious Canadian landscape, Montreal, they began an intense collaboration between Francophones and Anglophones. Seeking to strengthen labor's power, they focused on craft unionism, while experimenting with industrial unionism on a scale unimagined by historiography. Also open to immigrants from Southern and Eastern Europe, as well as to women, the Knights thus challenged the existing order. That is why, more than any other Quebec labor movement that preceded it, the Order faced the Catholic clergy's hostility. However, Catholicism also played in the opposite direction when, following the release of Rerum Novarum, workers were inspired by the legitimacy given to labour organization and revived the movement in the 1890s.

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L'EXPANSION DES CHEVALIERS DU TRAVAIL en terre quebecoise a fait couler beaucoup d'encre depuis la publication d'une courte notice redigee sur le sujet, par l'historien Edouard-Zotique Massicotte, en 1934. Pourtant, la nature veritable du mouvement, de meme que sa force et sa place dans l'histoire ouvriere, echappent encore aux experts des sciences humaines et sociales. Cette lacune est d'autant plus deconcertante que l'Ordre des Chevaliers du travail fait le pont entre les debuts du syndicalisme, caracterise par des syndicats de metier souvent isoles, et la periode qui suit au tournant du siecle, ou les syndicats internationaux et nationaux d'abord, et les syndicats catholiques ensuite, en viennent ensuite a exercer une tres forte empreinte sur le paysage.

Les premieres recherches portant sur les chevaliers quebecois remontent aux annees 1940, alors que les abbes Laberge et Browne, a l'aide d'archives diocesaines, abordent l'epineuse question des rapports entre l'Ordre et l'archeveque Taschereau. Au meme moment, trois etudiants a la maitrise, Douglas R. Kennedy, Robert W. Cox et Victor O. Chan, utilisent des journaux pour documenter l'action politique des chevaliers et leurs relations tumultueuses avec les autorites religieuses (1). Au milieu de la decennie suivante, l'ex-president de la Confederation des travailleurs catholiques du Canada, Alfred Charpentier, y va egalement de quelques notes sur leur activite politique, largement basees sur les souvenirs de son pere. Il faut toutefois attendre l'annee 1965 pour y voir plus clair en ce qui concerne l'organisation des Chevaliers du travail, alors que l'etudiant Jacques Martin depose une these de maitrise qui dresse pour la premiere fois un portrait de la structure adoptee par la centrale syndicale americaine dans la province, entre 1882 et 1902. En s'appuyant abondamment sur la presse montrealaise, ce dernier peut etablir l'existence de soixante-trois assemblees locales dans la metropole, soit un amalgame d'unites syndicales fondees sur le metier (assemblees locales de metier) ou sur le territoire (assemblees locales mixtes). Martin signale aussi en passant l'existence de cinq assemblees de district et d'une assemblee provinciale chargees de coordonner l'action sur le terrain. Un an plus tard, les historiens Richard Desrosiers et Denis Heroux publient a leur tour un livre dont la contribution, fort notable, est de souligner le role du chevalier et depute ouvrier Alexandre-Telesphore Lepine en politique ouvriere (2).

Au cours de la decennie 1970, les progres sont beaucoup plus minces. A vrai dire, on assiste a un net ralentissement dans l'avancement des connaissances. Les historiens Jean-Guy Genest (1972) et Philippe Sylvain (1973) nous apprennent bien peu de nouveau sur l'hostilite de l'archeveque Taschereau a l'egard de l'Ordre. Le collectif publiant l'ouvrage Les travailleurs quebecois 1851-1896 apporte par contre quelques renseignements utiles concernant les reactions de la presse et de la bourgeoisie d'affaires, en signalant au passage l'existence d'une soixante-quatrieme assemblee des Chevaliers du travail a Montreal. Quant a l'article intitule << Les Chevaliers du travail et la montee de l'organisation ouvriere durant les annees 1880 >>, redige par Richard Desrosiers et Denis Heroux, il decoit en ce qu'il omet la contribution de Jacques Martin et ne fait, essentiellement, que reprendre le materiel que ces auteurs avaient fait paraitre dans leur livre sept ans auparavant. La section portant sur l'implantation de l'Ordre a Montreal laisse donc enormement a desirer (3). Beaucoup plus serieux est l'effort de l'historien Jacques Rouillard qui, dans sa these de doctorat, presente des eclaircissements sur la desintegration de la Chevalerie a compter de 1896 de meme qu'un examen approfondi des tractations menant a son expulsion du Congres des metiers et du travail du Canada en 1902. Toutefois, la palme revient au sociologue Fernand Harvey qui, loin de s'en tenir a de vagues generalites, propose une synthese audacieuse des connaissances accumulees dans un ambitieux article paru en 1973 et reedite en 1980 (4). Suit alors un immobilisme s'etalant sur trois decennies, qui vient tout juste d'etre brise par Marc-Andre Gagnon, avec sa these de maitrise sur le depute ouvrier Lepine, et par nos propres investigations sur les rapports entre la Societe bienveillante des journaliers de navires de Quebec et les assemblees locales (AL) de l'Ordre (5).

Excepte les recherches les plus recentes, l'historiographie laisse une image somme toute peu positive des Chevaliers du travail. En etablissant a Montreal trente-neuf assemblees locales de metier et vingt-cinq assemblees locales mixtes, dont quarante-huit, ecrit Fernand Harvey, sont a consonance francophone, les Chevaliers du travail se placent << au coeur du mouvement ouvrier au Quebec >>. Toutefois, leurs pratiques syndicales, fondees sur l'education, l'arbitrage, la cooperation et l'action politique, cadrent mal avec celles des syndicats de metier surtout preoccupes d'assurer a leurs membres << des avantages economiques immediats et tangibles >>. Ainsi, en ne s'adaptant pas aux besoins immediats des ouvriers et en pronant le << changement du systeme capitaliste sans vraiment poser au niveau des faits, des gestes de rupture >>, les Chevaliers du travail s'affichent comme des << utopistes progressistes >> (6). Meme son de cloche du cote de Jean de Bonville qui, en reprenant les propos de Jean-Pierre Despres, affirme que << l'idee des Chevaliers du travail n'etait pas tant d'organiser des unions (sic) de metier que d'edifier une structure organique de toute la classe ouvriere >>. Dans ses travaux sur le syndicalisme quebecois, Jacques Rouillard repete aussi cette idee qu'ils auraient ete << animes par un utopisme difficilement conciliable avec les realites du monde industriel >>. La fondation de syndicats mixtes, << groupant des travailleurs d'entreprises differentes >>, note-t-il, suscite l'ire des ouvriers de metier, car ces unites ne peuvent participer a la negociation collective (7). Harvey et Rouillard, les deux plus influents auteurs sur la question, proposent de surcroit une explication similaire du declin plus tardif de l'Ordre au Quebec, par rapport a l'Ontario et aux Etats-Unis : la difference provenant fort possiblement de << la structure economique differente de la province ou l'industrie legere emploie surtout une main-d'oeuvre non qualifiee >> (8). Rouillard ajoute que la distance separant le Quebec des grands centres industriels americains a egalement joue, tandis que Harvey suggere que les Chevaliers du travail profitent sans doute de l'opposition nationaliste a l'egard des syndicats internationaux.

Une evaluation attentive de la methodologie sous-tendant cette litterature permet deux constats generaux. D'abord, que l'examen du travail effectue par les Chevaliers du travail sur le terrain n'a pas encore ete realise. Des propos anecdotiques, completes par de nombreuses references a la Declaration de principes de l'Ordre ou a des affirmations de dirigeants americains, tiennent lieu d'analyse de leur activite syndicale. Ensuite, que la comprehension de l'evolution structurelle de l'Ordre a Montreal repose toujours sur des donnees assez sommaires, tributaires de l'effort deploye par Jacques Martin en 1965. De ce fait, les caracteristiques de la Chevalerie a Montreal et son debordement vers les autres centres de la province restent largement meconnus. A vrai dire, les zones d'ombre demeurent si nombreuses, que la representation du mouvement ne depasse guere le stade de l'esquisse. Par exemple, on ne sait pratiquement rien de la preparation des chevaliers aux greves auxquelles ils ont ete meles, du financement des conflits de travail et de l'issue de ces derniers. On ignore aussi la place du sentiment religieux chez les chevaliers et leur attitude a l'egard de l'Eglise (9). De plus, les relations ethniques et de genre au sein du mouvement n'ont pas encore ete abordees, ni la culture ouvriere dont l'Ordre a ete porteur (10). Meme les rapports entre l'organisation et les elites politiques municipales demeurent nebuleux (11). Corriger ces lacunes demanderait la production d'un livre, auquel d'ailleurs nous travaillons.

Dans cet article, nous poursuivons un objectif plus limite, mais fondamental : examiner minutieusement la percee de l'Ordre dans la province et son cheminement du point de vue organisationnel (12). Des historiens chevronnes demontrent ailleurs que les Chevaliers du travail forment un mouvement social a la recherche de solutions, immediates et a plus long terme, aux problemes economiques, sociaux et politiques des travailleurs (13). Comment ce projet se traduit-il au Quebec en termes de structure syndicale? Aux defis du temps--une industrialisation effrenee, un reseau urbain en pleine envolee et un systeme politique peu receptif aux ouvriers--l'Ordre repond-il par la mise en place d'une organisation souple et malleable aux besoins? Ses membres, des ouvriers de la << troisieme generation >> de travailleurs en milieu capitaliste industriel, sont en effet a la recherche de solutions susceptibles de depasser les limitations des syndicats de metier et des syndicats locaux, qui se sont montre si fragiles face aux employeurs et a la Grande Depression des annees 1870 (14). Quels vehicules organisationnels exploitent-ils? Quelles populations ouvrieres parviennent-ils a mobiliser? Pourquoi ont-ils perdure si longtemps au Quebec? Enfin, par quelles hypotheses peut-on expliquer leur declin?

Notre etude des Chevaliers du travail repose sur une panoplie de sources. Le profil des assemblees locales de l'Ordre a d'abord ete documente grace a l'organe officiel de l'organisation, le Journal of United Labor; le chercheur peut y trouver, jusqu'a la fin de 1886, l'annee et le mois de fondation des sections syndicales et leur type (mixte ou de metier). Les donnees qu'a colligees Jonathan Garlock sur l'ensemble des 15 000 AL etablies par l'Ordre s'averent aussi precieuses pour suivre l'apparition de nouvelles AL quebecoises apres 1886 que pour evaluer leur longevite (15). Ces renseignements completent ceux amasses par Jacques Martin en permettant notamment de mieux cerner la croissance des Chevaliers du travail a leurs debuts a Montreal et de presenter pour la premiere fois un portrait de leur progression hors de la metropole. L'authentification de la duree des AL et de leur mode d'organisation a ensuite ete principalement documentee au moyen de quatre annuaires des organisations syndicales montrealaises restes inexploites jusqu'a present, d'articles dans la Gazette du travail et dans la revue annuelle Report on Labor Organization in Canada et a l'aide d'une base de donnees de pres de 1 600 articles de journaux que nous avons constituee a ce jour sur l'Ordre. Enfin, les 362 lettres que se sont echangees les militants quebecois et les hautes autorites de l'Ordre ont aussi servi a mieux cerner le profil des AL, de meme qu'a apprehender leurs relations reciproques et celles entretenues avec leur milieu ambiant (16). Jusqu'a maintenant, il a ete possible d'identifier 109 AL quebecoises, distribuees selon les regions de la maniere suivante : soixante-quinze a Montreal, seize a Quebec, six a Levis et douze situees ailleurs dans la province. Cette information est suffisamment abondante pour dater precisement les AL et evaluer leur duree (voir tableau 1).

La table est donc mise pour une analyse en trois temps de l'evolution structurelle des Chevaliers du travail au Quebec. La premiere partie, intitulee << L'irruption des Chevaliers du travail au Quebec >>, traite de l'arrivee de l'organisation par l'entremise des ouvriers des secteurs les plus avances technologiquement de la periode, soit les telegraphistes d'abord, puis les machinistes ensuite. Sous le titre << L'enracinement a Montreal, l'expansion vers les regions >>, la deuxieme section s'attache a l'ancrage de l'Ordre a Montreal, en 1883, puis a son debordement, deux ans plus tard, vers d'autres villes et villages de la province. Il sera notamment question du role dirigeant des premieres AL mixtes, des relations entre membres francophones et anglophones et des contraintes posees par les condamnations repetees de l'Eglise catholique. Enfin, la derniere partie de l'article s'interesse a la nouvelle vague d'expansion de la centrale syndicale a compter de 1892. Alors que l'ordre des Chevaliers du travail recule partout en Amerique du Nord, ses adherents quebecois, majoritairement catholiques, profitent de la legitimite que l'encyclique Rerum Novarum confere aux droits et a l'organisation des ouvriers pour relancer ses activites (17). Dans cette conjoncture, force est de constater aussi << la centralite des AL de metier >> dans leur fief montrealais.

L'irruption des Chevaliers du travail au Quebec

LES IMPRECISIONS OU LES INEXACTITUDES, quant aux origines de l'Ordre au Quebec, sont legion dans les vieux articles toujours en circulation ou dans les ouvrages de synthese reconnus (18). L'assemblee Dominion no 2436, etablie en 1882, constituerait la premiere cellule syndicale. Apparaitrait l'annee suivante, l'assemblee de district nommee << assemblee Ville-Marie no 3484 >> puis d'autres AL a Montreal et dans diverses villes quebecoises (19). En realite, les Chevaliers du travail se sont introduits au Quebec, presque simultanement, en deux vagues distinctes, dont une seulement, la seconde, laissera des fruits durables. Et, fait notable, des ouvriers de metier, oeuvrant dans des secteurs technologiquement avances, en seront chaque fois les initiateurs.

Dans un article publie en 1971, qui malheureusement est passe inapercu dans l'historiographie quebecoise, Eugene Forsey revele que c'est a des travailleurs des communications, les telegraphistes montrealais, que revient la palme d'avoir implante l'organisation dans la province. En aout 1882, ces derniers joignent l'assemblee nationale de district no 45 des Chevaliers du travail, un groupement parapluie de l'ensemble des sections du Brotherhood of Telegraphers of the United States and Canada. Alors en pleine campagne de syndicalisation des gens du metier, cette AND integre les Montrealais a ses rangs en tant qu'assemblee locale de metier no 2191 (20). Pour les telegraphistes de la metropole quebecoise, ecrit Forsey, il est notamment imperatif de relever les salaires restes etonnamment bas pour des cols blancs. Cinq mois plus tard, c'est au tour de leurs confreres de Quebec, Riviere-du-Loup et S'herbrooke de leur emboiter le pas et d'etablir, respectivement, les assemblees locales de metier nos 2441, 2443 et 2478 (21). Les telegraphistes montrealais forment donc l'avant-garde de l'Ordre au Quebec.

Ces premieres cellules syndicales n'auront cependant qu'une vie tres breve. Elles sont en effet plongees dans une greve << internationale >> a compter du 19 juillet 1883, de laquelle elles ne se releveront pas. Ce conflit de travail paralyse les bureaux de telegraphie canadiens et americains. Malgre une opinion publique assez sympathique a leur cause, les telegraphistes perdent la bataille (22). A la mi-aout, ces ouvriers sont forces de baisser pavillon devant l'inflexibilite des grandes entreprises de telegraphie. En consequence, les AL quebecoises, comme leurs consoeurs du reste du Canada et des Etats-Unis, disparaissent quelques mois plus tard.

Les telegraphistes de la ville de Quebec laissent cependant un legs qui viendra empoisonner l'existence des Chevaliers du travail de la seconde vague. En effet, ce sont eux qui, d'une certaine maniere, sont a l'origine de la celebre attaque de l'archeveque Taschereau contre l'Ordre. Un certain nombre de catholiques parmi les telegraphistes avaient ete inquietes, a la fin mars 1883, par leur confesseur en raison de leur appartenance a l'organisation. Ils rencontrent donc Mgr Taschereau pour lui exprimer leur embarras (23). Celui-ci s'oppose au principe de la greve contenu dans un des articles de leur constitution, car le refus de travailler, selon lui, s'accompagne trop souvent << de menaces et d'actes de violence >>. Le prelat ne desire pas d'une autre organisation ouvriere susceptible, a l'instar de la Societe bienveillante des journaliers de navires a Quebec, de semer le trouble et le desordre dans son diocese (24). Toutefois, il laisse faire les telegraphistes a condition que ceux-ci respectent, en cas de greve, les trois conditions suivantes :

1. tout associe sera libre de quitter la societe s'il ne veut pas prendre part a la greve et libre de travailler sans molestation au prix qui lui convient;

2. sous peine d'exclusion definitive de la societe, il est defendu d'user de menaces ou de violence envers qui que ce soit;

3. aucune procession de grevistes n'aura lieu, parce qu'elles sont l'occasion ordinaire de rixes et de violence (25).

A la suite d'un long debrayage des telegraphistes, l'Archeveque en vient neanmoins a douter de sa decision. En consequence, il adresse une lettre a Rome, le 5 octobre 1883, dans laquelle il fait part au cardinal Bilio de sa grande inquietude face aux progres des syndicats, tels que ceux des telegraph operators, ship labourers, railway engineers, brakemen, conductors, iron moulders, glass blowers, etc., qu'il assimile a des << loges maconniques >>. L'ordre des Chevaliers du travail l'alarme particulierement, non seulement parce que Cette societe rassemble les telegraphistes, mais aussi et surtout parce qu'elle << parait plus generale, comme s'etendant a toute espece de travaux >> (26). Taschereau craint probablement que cette organisation perturbe l'ordre social encore davantage que la Societe bienveillante des journaliers de navires a Quebec. Il demande en consequence au Cardinal d'examiner la constitution des Chevaliers du travail et celle de l'assemblee de district (AD) des telegraphistes, dont les membres quebecois lui avaient remis une copie au mois de mars precedent, pour l'eclairer sur le statut de ces organisations (27). La reponse arrivera un an plus tard dans un contexte ou la Chevalerie connait un nouvel elan, durable celui-la, qui propulse l'organisation a l'avant-scene.

En effet, tandis que les telegraphistes s'agitent, d'autres travailleurs de metier se mettent egalement en branle a Pointe-Saint-Charles, dans le sudouest de Montreal, la ou predomine l'industrie lourde, et ouvrent ainsi un second front. Au commencement de decembre 1882, deux jeunes Irlandais catholiques, l'ex-mouleur de fer John F. Redmond devenu proprietaire d'un comptoir de journaux et le machiniste William Keys, convoquent des ouvriers tries sur le volet a une reunion au Mechanics' Hall dans le but de mettre sur pied une AL de l'Ordre dans cette partie de la ville de Montreal. Le contexte parait opportun a un reajustement de l'action syndicale. Les organisations ouvrieres, mises a mal par la depression economique (1873-1879), eprouvent des difficultes enormes a se relever. Aux immenses ateliers de la Compagnie du Grand Tronc, les travailleurs se tiennent sur le qui-vive depuis l'ecrasement de leur greve, un an plus tot, a l'issue de laquelle tous les meneurs avaient ete congedies. Dans les autres secteurs, le portrait reste peu encourageant : le puissant syndicat des cordonniers monteurs est sur la voie de se faire broyer par une association patronale nouvellement fondee; les debardeurs accumulent les defaites face a la redoutable Allan Line; les typographes essuient aussi un autre revers; quant aux travailleurs des fabriques de coton d'Hochelaga et de SaintHenri, ils mordent egalement la poussiere (28).

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Redmond et Keys (estampes 1 et 2) ne se laissent cependant pas abattre par ces deboires. A lire la presse internationale sur les progres des Chevaliers du travail, Redmond et Keys entrevoient des lendemains qui chantent. En effet, les deux amis ecrivent au secretaire general de l'Ordre, Robert Layton, a Pittsburgh, pour lui demander le necessaire en vue de demarrer une AL. En prudents catholiques, ils vont ensuite presenter le materiel recu, la constitution et meme le manuel du rituel secret de l'Ordre (l'Adelphon Kruptos), a leur eveque, Mgr Fabre. Keys raconte ceci : << I called a week later when his lordship handed me the constitution and other documents stating that he did not see anything in the organization that the Church could object to, so said he, go ahead and I hope your efforts will be crowned with success >> (29). Munis de ces documents et de l'appui episcopal, Keys et Redmond commencent alors a chercher les dix membres necessaires, tel que le stipule la constitution, pour etablir une AL. Toutefois, a leur grande deception, seules sept personnes se presentent au rendez-vous. A la rencontre du 20 decembre, ils sont a nouveau decus. Perseverants jusqu'au bout, ils finissent par obtenir gain de cause le 12 janvier 1883 en reussissant, avec huit autres travailleurs, dont deux que nous avons reussi a identifier (les machinistes James Hill et Edward Butler), a former l'association tant souhaitee (30).

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Le groupement est reconnu par le secretariat de l'Ordre comme l'assemblee locale 2436. Baptisee par ses membres fondateurs d'un nom patriotique, l'assemblee Dominion, la section syndicale de type << mixte >> se fixe comme objectif de faire entrer l'organisation dans les ateliers de la Compagnie de chemin de fer du Grand Tronc et d'etendre le mouvement aux autres ouvriers montrealais. Sous la houlette de William Keys, son premier maitre ouvrier, la cellule syndicale s'active, allant jusqu'a organiser une conference donnee par le grand-maitre ouvrier en personne, Terence V. Powderly, en decembre 1883. Elle connait cependant un depart plutot lent, car plusieurs ouvriers craignent de perdre leur emploi s'ils sont reconnus comme faisant partie des Chevaliers du travail (31). Ainsi, dans les six mois qui suivent sa fondation, l'assemblee locale 2436 voit ses effectifs n'augmenter qu'a soixante-quatre individus. De plus, la volatilite de ces derniers constitue un autre defi. En juillet 1884, l'assemblee Dominion no 2436 ne compte que 120 adherents en regle. Bien que 133 personnes aient ete admises, 74 membres sont suspendus (probablement pour arrerages de cotisations syndicales) et trois autres ont obtenu leur transfert vers une autre AL. Pendant un temps, l'organisation songe a imiter les travailleurs torontois et a lancer une campagne visant a convaincre les societes ouvrieres de Montreal de la necessite d'etablir un Conseil central des metiers et du travail. Mais, vu sa jeunesse, elle juge que ce serait premature (32).

Toutefois, l'assemblee Dominion attire des militants prometteurs comme le cigarier et secretaire correspondancier de la succursale no 58 de l'Union internationale des cigariers, George S. Warren, qui deviendra le plus grand organisateur de l'Ordre au Quebec (estampes 3 et 4). Entre en novembre 1883, alors que l'AL ne comptait que quatre-vingt-dix membres, dont deux francophones, Warren est nomme au poste de statisticien. En aout 1884, on le retrouve comme porte-parole des quarante Canadiens francais presents a ce moment-la dans la societe, qui lui demandent d'adresser au grand-maitre ouvrier, Terence V. Powderley, une requete en faveur d'une charte d'assemblee locale pour francophones seulement. Warren, qui pouvait s'exprimer aussi bien en anglais qu'en francais etant donne ses origines familiales, ecrira ceci a Powderly : << The Canadiens numbers who has joined they don't understand a word of what is said and it becomes a nuisance for them, they say that it is no use for them to come to the meetings, although they are very exact as it is >>. Aussitot que la charte sera concedee, lance Warren, quarante autres << French members >> y adhereront. Au bout d'un an, l'AL devrait compter 400 a 500 membres canadiens-francais. Le potentiel d'une telle action trouve une oreille attentive, car le 5 novembre 1884, l'est de Montreal voit s'etablir l'assemblee locale mixte francophone no 3484, appelee l'assemblee Ville-Marie (33).

La nouvelle succursale nait par contre dans un contexte appele a s'assombrir. Non seulement le commerce et l'industrie connaissent un ralentissement, mais le Saint-Siege, soucieux de combattre tout ce qui s'apparente de pres ou de loin a des sectes franc-maconnes ou a des societes secretes, y met son grain de sel. Et les Chevaliers du travail du Quebec en feront bientot les frais. En effet, en avril 1884, le pape Leon XHI diffuse son encyclique Humanum Genus qui denonce la franc-maconnerie universelle. La congregation du Saint-Office, chargee par le pontife romain de proposer les mesures les plus efficaces et opportunes pour s'attaquer au mal, emet, le 10 mai, aux eveques du monde catholique une instruction detaillee dans laquelle elle discerne trois types de societes a censurer, selon le danger qu'elles incarnent (34).

Arrive alors enfin, en octobre 1884, la reponse du Saint-Siege a la requete de Mgr Taschereau : les Chevaliers du travail doivent etre ranges parmi les societes defendues, tel que la Sainte Inquisition l'avait defini dans sa directive du mois de mai. En l'absence de l'archeveque Taschereau, le vicaire general Legare transmet cette grave decision, sans autre precision, au clerge de son diocese de meme qu'aux autres eveques de la province ecclesiastique de Quebec. La situation porte a confusion. D'abord, parce que ni Rome ni le vicaire general n'ont indique dans quel type de societes defendues (parmi les trois categories) les Chevaliers du travail devaient etre places. Ensuite, parce que l'eveque de Montreal, meme s'il a informe ses clercs du jugement romain survenu le 4 novembre suivant, refuse de retirer son soutien au mouvement (photographies 1 et 2). a l'instigation de William Keys, de George Warren et de deux autres chevaliers, le grand-maitre ouvrier, Terence V. Powderly, est en effet arrive a calmer les apprehensions du prelat : en janvier 1885, il lui avait fait transmettre des documents par Keys, qui l'avaient rassure sur la moderation de l'organisation et de la probite de ses dirigeants (35).

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C'est ainsi que, malgre les nuages noirs qui s'accumulent, les membres fondateurs de l'assemblee Ville-Marie vont se mettre en branle. Au nombre de douze, ils ne semblent pas manquer de determination. On compte parmi eux quatre cigariers, dont le futur maitre ouvrier elie Massie (estampes 3 et 4) et quatre cordonniers, soit encore une fois des ouvriers tres motives a redresser la situation dans laquelle se trouve leur metier. Des liens de voisinage renforcent probablement la volonte de ces meneurs, car plusieurs d'entre eux logent a proximite les uns des autres sur deux rues : Montcalm (trois cigariers) et Wolfe (deux cordonniers et un tailleur de pierre). Ces chevaliers sont d'autant plus resolus que William Keys repete a qui veut l'entendre que l'Ordre beneficie toujours de l'appui moral de l'eveque de Montreal (36).

L'enracinement a Montreal et l'expansion vers les regions

LA FONDATION D'UNE SECONDE ASSEMBLEE locale mixte a Montreal permet aux Chevaliers du travail d'etendre leur champ d'action. Les assemblees Dominion et Ville-Marie vont operer chacune sur leur << territoire >> respectif, c'est-a-dire chez les ouvriers montrealais de leur propre groupe linguistique. Leur strategie vise a rassembler les travailleurs des differents metiers, les iournaliers de meme que les petits entrepreneurs, etc., le temps de reunir une masse critique de travailleurs d'un metier et ainsi preparer le terrain au lancement d'associations locales de metier. Vu la grande taille de certaines firmes de la metropole, veritable coeur des secteurs manufacturiers et du transport du Canada, les deux assemblees locales mixtes pressentent egalement qu'il faudra regrouper leurs travailleurs, lorsqu'ils seront en nombre suffisant, en << assemblees locales industrielles >> (37). Comment en effet organiser autrement la main-d'oeuvre alors que certains employeurs, parmi les plus puissants, recourent a l'intimidation, aux congediements pour activite syndicale et aux listes noires de militants pour briser le syndicalisme? Aux ateliers ferroviaires du Grand Tronc et du Canadien Pacifique, de meme que le long des quais du port, les membres des assemblees Dominion et Ville-Marie operent toutefois secretement pour echapper a la surveillance des contremaitres, de leurs superieurs et des mouchards (38).

Au mois de mai 1885, l'assemblee Dominion est la premiere a se lancer. Elle parvient d'abord a etablir une cellule chez les ouvriers anglophones des ateliers de construction et de reparation de materiel ferroviaire du Grand Tronc, situes a Pointe-Saint-Charles. Annonce depuis fevrier 1884, l'etablissement de l'assemblee locale Progress no 3852 denote le fort interet des Chevaliers du travail a la constitution d'une tete de pont dans l'industrie lourde (39). Un mois plus tard, l'assemblee locale industrielle Maple Leaf no 3965 est fondee parmi les charpentiers et les chaudronniers anglophones, employes dans le secteur de la fabrication de navires a vapeur (probablement les chantiers maritimes de Tate et de Cantin). Plausiblement par prudence, les chevaliers montrealais fondent des cellules a un rythme moins rapide que leurs confreres ontariens. Leurs troupes demeurent donc fortement concentrees a l'interieur de certaines succursales : en juillet 1885, si l'AL 3965 rapporte 14 membres, les assemblees locales 2436, 3484 et 3852 font respectivement etat de 225, 230 et 213 adherents (40). a Toronto et Hamilton, en pareille date, les AL, qui sont beaucoup plus nombreuses, mentionnent seulement des effectifs sous la barre des soixante-quinze individus (41). Decidement, les Montrealais jouent de prudence : seulement quatre autres sections syndicales sont etablies avant la fin de l'annee. L'assemblee Ville-Marie demande a George S. Warren de regrouper les ouvriers francophones des ateliers du Grand Tronc. C'est chose faite en septembre : l'assemblee locale industrielle La Concorde no 4194 voit le jour, avec Louis Guyon, le futur inspecteur des manufactures, comme maitre ouvrier (42). En novembre, une nouvelle assemblee locale mixte est fondee dans l'ouest de Montreal, tandis que les verriers montrealais constituent une assemblee locale de metier le mois suivant. Enfin, les Chevaliers du travail reussissent a deborder de la metropole en depechant le debardeur montrealais Michael H. Brennan a Quebec, avec mission d'implanter une assemblee locale mixte le premier juillet : l'assemblee locale Montgomery, dominee par les journaliers de navires, tel que nous l'avons deja ecrit ailleurs, formera la tete de pont du mouvement dans la Vieille Capitale (figure 1) (43).

Il faut dire que le climat socio-economique est peu propice a la syndicalisation en cette annee 1885. Les usines tournent au ralenti, les salaires ont ete reduits et plusieurs ouvriers se retrouvent au chomage. Le correspondant montrealais au Palladium of Labor ecrit ce qui suit : << The cry from all quarters in the city is "laying off hands", "or short time", and "reducing wages" >>. Il ajoute qu'il y a << 500 machinists out of work >> (44). La situation s'avere d'autant plus defavorable que l'archeveque Taschereau a mobilise le clerge contre l'organisation. Dans une circulaire datee du 2 fevrier, le prelat explique quel est, d'apres lui, le statut des Chevaliers du travail : range jusqu'a present par le Saint-Siege, sans autre precision, parmi les trois categories de societes secretes defendues, l'Ordre doit etre considere comme une organisation du deuxieme type, avec pour consequence, que celui-ci est interdit aux catholiques sous peine de faute grave. Taschereau, qui reprochait a l'Ordre, en 1883, ses dispositions a l'egard de la greve, hausse maintenant le ton en demandant a ses cures de denoncer son << caractere secret >> et sa << direction etrangere >> (45). Heureusement pour les Chevaliers du travail, l'eveque de Montreal ne dement pas l'appui que William Keys lui prete publiquement d'avoir donne au mouvement en 1883. Ils profitent aussi de la division de l'episcopat canadien et americain sur la portee du jugement romain, car celle-ci gene serieusement le travail des partisans de l'interdit au Quebec (46).

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A la fin de 1885, les ouvriers de la province s'agitent, stimules par le climat d'optimisme et d'enthousiasme qui, aux etats-Unis comme dans le reste du Canada, amene les travailleurs a adherer en masse a l'Ordre. La croyance se repand a Montreal a l'effet que les Chevaliers du travail peuvent operer des changements drastiques a leur condition, et ce, rapidement. L'assemblee Ville-Marie appelle alors toutes les societes ouvrieres a se reunir, a coordonner leurs actions et a presser les politiciens d'ameliorer le sort des travailleurs. De cet elan va naitre, en janvier 1886, le Conseil central des metiers et du travail de Montreal. Porte par la vague, l'Ordre multiplie ses cellules dans la region montrealaise au cours de l'hiver. Des dirigeants francophones emergent de la masse tels que le cordonnier Olivier-David Benoit, le machiniste Louis Guyon et les typographes Urbain Lafontaine et Alphonse-Telesphore Lepine. Dans l'enthousiasme du moment, les membres de la succursale montrealaise de l'Amalgamated Association of Iron and Steel Workers adherent en bloc a l'organisation et constituent l'assemblee locale 5580. George Warren va jusqu'a mettre sur pied une assemblee locale mixte feminine : la premiere cellule du genre, l'assemblee locale no 5462, est nommee l'assemblee Notre-Dame (figure 2). Forts de la participation des Canadiens francais et des Irlandais catholiques, les succursales de la Chevalerie se multiplient au point que les Montrealais demandent a l'assemblee generale des Chevaliers du travail une assemblee de district : cet echelon d'assemblee aura pour mission de gerer les relations entre les sections et de coordonner leur plan de campagne. C'est chose faite le 12 avril 1886 (47). Des responsables sont aussi depeches en region et, malgre l'hostilite du clerge local, ils parviennent a mettre sur pied des AL mixtes a Saint-Jean, Richmond, Sherbrooke, et Upper Bedford. Meme les enormes ateliers ferroviaires du Canadien Pacifique, dans la mire du maitre ouvrier de l'assemblee Dominion depuis le debut de 1884, sont dotes d'une cellule industrielle au mois de mai. Selon les chiffres que nous avons compiles, l'accroissement des AL se revele non seulement d'une grande ampleur, mais aussi d'une rapidite insoupconnee par l'historiographie, tributaire depuis si longtemps de la recherche menee en 1965 par Jean Martin (figure 3).

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Outre par l'etat des choses, l'archeveque Taschereau doit encore une fois monter aux barricades. C'est que les Canadiens francais affluent dans l'organisation des Chevaliers du travail, comme le laisse sous-entendre la multiplication des AL francophones ou mixtes (figure 4). Le 2 mars, il ecrit au cardinal Simeoni se disant choque du profit que tirent les Chevaliers du travail de la division du clerge. Le prelat demande a Rome de mettre un terme a la scandaleuse situation : la condamnation prononcee en 1884 doit etre respectee universellement. Lorsque la reponse se fait attendre, Taschereau publie de sa propre initiative un nouveau mandement. Pour en bonifier l'effet, l'Eveque mise cette fois-ci sur la << menace etrangere >>. Dans le document date du 19 avril, il denonce ces << troubles serieux >>, provoques par l'Ordre aux Etats-Unis, << accompagnes d'incendies desastreux et de nombreuses pertes de vie >>. Les fideles, declare-t-il, doivent se premunir contre le travail << des emissaires de la societe des Chevaliers du Travail (sic) >> qui << ont essaye de recruter des membres dans quelques parties de cette province >>. Ils sont tenus de ne pas << preter l'oreille a des etrangers >> et de ne jamais adherer a cette organisation qui a ete rangee par Rome, en septembre 1884, parmi les societes defendues (48).

Un mois plus tard, l'Archeveque relance encore une fois Simeoni, mais sans succes. En juin, toutefois, Taschereau va profiter de son elevation au rang de cardinal pour frapper un grand coup (photographie 3). Il parvient en effet a arracher aux eveques de la province ecclesiastique de Quebec, reunis en concile, une condamnation unanime, et plus feroce encore, de l'Ordre. Selon la lettre pastorale, qui sera lue dans toutes les eglises et chapelles, l'organisation est a proscrire, car << beaucoup >> de membres quebecois sont necessairement exposes << a executer les ordres d'un conseil siegeant dans un pays etranger, qui, a un moment donne, peut etre en opposition d'interets et meme en guerre avec le gouvernement >>. Rangee encore une fois parmi les societes secretes, la Chevalerie est aussi accusee de constituer un instrument de tyrannie. Par consequent, ses membres sont exposes a << perdre leur foi, leurs moeurs et tout sentiment de probite et de justice >>. Le denigrement de l'Ordre atteint donc un sommet. Les chatiments aussi. La lettre pastorale stipule en effet que << ceux qui font partie de ces societes et refusent d'en sortir, ne peuvent etre admis aux sacrements, meme a la mort, et sont prives de la sepulture ecclesiastique >>. En conformite avec l'encyclique Humanum Genus et l'instruction de la Sainte Inquisition, l'episcopat suggere encore une fois aux ouvriers, comme voie de sortie, de former << entre eux des societes de bienveillance et de secours mutuels >>, en prenant soin << de suivre la direction de leur cure et de soumettre leurs reglements a l'approbation de leur eveque >> (49).

Les temps sont d'autant plus difficiles que le ralliement force de Mgr Fabre a la ligne dure consterne les Chevaliers du travail : la centrale syndicale perd en effet un appui de taille. Sous l'avalanche des coups, le recrutement cesse quasiment, et les membres desertent en masse. Meme si les AL demeurent intactes, les effectifs de l'Ordre fondent : ceux-ci passent de 8 000 a 4 000 personnes. Apres juillet, la formation de nouvelles assemblees est interrompue, exception faite, en novembre, de l'assemblee locale de souffleurs de verre no 9077, fondee par un organisateur americain provenant de I'ADN 149 (figure 2) (50). Le cardinal Taschereau croit arriver au bout de sa peine lorsqu'il recoit, le 12 juillet, un message de Simeoni selon lequel Rome maintient le jugement de 1884 exactement dans les memes termes. Calculateur, il annonce cette decision dans une lettre circulaire datee du 21 juillet que seuls devront publier les journaux montrealais. Le prelat veut en effet porter un coup special aux Chevaliers du travail dans leur fief montrealais. Il est outre par le fait que la moitie des membres de l'organisation resistent a ses condamnations. De plus, il ne peut accepter l'effronterie qui a pousse ces derniers a presenter des candidatures ouvrieres dans les trois circonscriptions de la ville a l'occasion des elections provinciales prevues a l'automne. Ne laissant rien au hasard, Taschereau prend soin d'ajouter a la decision romaine deux remarques de son cru : le jugement est de portee universelle; ainsi, les catholiques ne doivent plus douter du comportement a suivre. (51)

Heureusement pour les chevaliers de la province, les opposants a la ligne de conduite intransigeante du cardinal Taschereau demeurent nombreux au sein de l'episcopat canadien et americain. L'archeveque Lynch, qui avait rassure le chef des Chevaliers du travail de Toronto, Daniel J. O'Donoghue, des octobre 1884, quant a l'innocuite de l'Ordre devant la religion et l'Eglise, compte parmi les detracteurs. En octobre 1886, il reitere J. O'Donoghue qu'il est de tout coeur avec l'organisation et affirme meme que l'ensemble de l'episcopat ontarien appuie la position de leur agglomeration (52). Entre-temps, l'eveque Fabre, promu au rang d'archeveque, prepare un memoire a l'attention de Rome. Il soutient que la condamnation des Chevaliers du travail est le fruit d'un malentendu, et que son maintien risque de susciter de nouvelles tensions entre les autorites ecclesiastiques de Montreal et Quebec. Fabre, trompe par l'archeveque de New York, n'expediera jamais le document (53). C'est le cardinal Gibbons, de Baltimore, qui passera a l'histoire, car en soumettant un plaidoyer qui abonde dans le meme sens, il reussira a faire lever la sentence. Le 5 avril 1887, un cardinal Taschereau contrarie redige une circulaire a son clerge dans laquelle il annonce la suspension de la condamnation : desormais, moyennant certaines conditions, les confesseurs peuvent absoudre les Chevaliers du travail. Toutefois, une restriction accompagne la circulaire selon laquelle celle-ci doit etre lue << seulement dans les paroisses ou il y a des chevaliers (sic) du travail >>. Taschereau souhaite probablement entretenir l'incertitude dans les villages et les campagnes quant a l'adhesion a la Chevalerie en vue de permettre a son bas clerge de continuer a avoir les coudees franches pour contrecarrer le travail des organisateurs de l'Ordre (54).

Cette opposition latente de l'eglise peut se mesurer par la configuration de la croissance des AL, en 1887, a la levee de l'interdit. Dans l'agglomeration de Quebec, pour commencer, les Chevaliers du travail prennent le terrain qu'ils auraient occupe en l'absence des condamnations de Mgr Taschereau. Des le 18 avril 1887, une AL mixte voit le jour (AL 10061). Au cours des huit mois subsequents, cinq AL additionnelles suivent, dont l'influente assemblee locale de cordonniers dotee de 1 548 membres (figure 5) (55). Sur la Rive-Sud, les Levisiens ajoutent quatre AL au lot. Pas de doute, les Quebecois procedent a un << rattrapage >>. Par contre, a Montreal, l'Ordre n'etablit que trois cellules, soit des assemblees locales de metier. Dans les autres regions de la province, seules deux AL sont constituees. Ces dernieres se trouvent dans des centres ou priment les scieries Saint-Raymond dans Portneuf et Buckingham dans l'Outaouais. Quel contraste avec la situation en Ontario ou l'organisation s'est implantee dans une multitude d'agglomerations (56). L'hostilite du cardinal Taschereau et de nombre de cures dans les villes et villages explique certainement le peu d'expansion de l'Ordre en region. Il reste que la chevalerie quebecoise se releve de son affrontement avec l'eglise : l'AD 114 voit le nombre de ses membres passer de 3 442 individus en juillet 1887 a 4 400 en octobre suivant, puis a 6 423 en janvier 1888. En raison d'une serie de facteurs qu'on ne peut aborder ici par manque d'espace, elle ne connait pas alors les vives tensions avec les syndicats de metier qui ont si fortement ebranle sa consoeur ontarienne (57). En termes d'effectifs, l'AD 114 en vient ainsi a surclasser toutes les AD ontariennes reunies (tableau 2).

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En 1888, avec ses quarante-quatre AL en fonction dans la province, la centrale syndicale a donc atteint un plateau. Fait remarquable, une percee est realisee sur le front des relations de genre : une assemblee locale industrielle feminine, l'assemblee Vercheres, est etablie a Quebec dans l'industrie de la chaussure. En mars 1888, sur le plan des rapports canado-americains, l'assemblee locale montrealaise River Front (debardeurs) innove egalement. Elle joue un role cle dans la constitution d'une nouvelle AND, cruciale dans l'histoire des journaliers de navires nord-americains : la Longshoremen's International District Assembly. Cette ADN est chargee de coordonner les campagnes de quarante-sept assemblees locales de debardeurs des Etats-Unis et du Canada (58). Malgre de telles reussites, l'Ordre va voir ses effectifs se reduire a 4 126 membres en juillet 1888, un chiffre neanmoins respectable etant donne qu'il represente quarante-trois pour cent des chevaliers du pays (tableau 2) (59). Le fol engouement pour l'Ordre, ce sentiment qui lui a donne une si forte impulsion depuis la fin de 1885, est en effet chose du passe. Les retombees de l'affaire du Haymarket Square aux Etats-Unis et les batailles internes que se livrent les dirigeants americains lui font une mauvaise presse a compter du milieu de l'annee 1886. L'echec de la greve generale des typographes de la ville de Quebec, en janvier 1888, lui porte aussi un dur coup. D'autant plus que le cardinal Taschereau, toujours hostile a son egard, repete en termes tranchants les regles que les catholiques doivent suivre pour etre en mesure de demeurer dans l'Ordre (60). Des tensions entre les Chevaliers du travail de Montreal et de Quebec, en 1888, dont nous allons parler plus loin, en ont egalement decourage certains. Le travail d'intrigants, fideles au Parti conservateur ou au Parti liberal, a par ailleurs produit son lot de discorde. Enfin, en coulisse, les cures et leurs allies parmi les laics continuent leur besogne consistant a presser les travailleurs de se rabattre sur des societes de secours mutuel (61).

Un nouveau vent, encore leger, commence en effet a souffler sur le mouvement ouvrier quebecois. C'est la brise d'un nationalisme canadien-francais, fouette par la pendaison de Louis Riel, que l'Eglise tente d'utiliser pour insuffler aux travailleurs canadiens-francais sa vision des luttes a mener. Ses partisans vont combattre les influences etrangeres sur les organisations ouvrieres, chercher a extirper des syndicats les dispositions susceptibles de susciter des affrontements entre ouvriers ou des confrontations avec les capitalistes et viser a placer ces assemblees sous la supervision du clerge. Ils feront grand cas, par exemple, des tailleurs de cuir de Quebec qui ont choisi, en 1886, tel que le proposait les eveques, de se constituer en societe de secours mutuel (62). Des leaders de la Cite, comme l'avocat Bellerive, le docteur Fiset et Jean-Baptiste Caouette, un employe des postes, les couvrent d'eloges le 26 decembre 1888, devant le gratin des dirigeants ouvriers. Tout ce monde etait invite par les tailleurs, desireux de montrer comment on peut faire les choses differemment. Ces derniers vont jusqu'a annoncer une procession de leur organisation le 13 janvier suivant pour susciter l'emulation d'autres travailleurs. Bravant le froid, les tailleurs sortent en parade le jour venu, drapeaux deployes et fanfare en tete. Ils profitent subsequemment d'une grand-messe chantee a la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, a Saint-Sauveur, a laquelle assistent des personnalites de marque tel le maire de Quebec, l'honorable Shehyn, et le maire de Saint-Sauveur, le chevalier Martineau (63). L'abbe Lessard, vicaire dans la paroisse Saint-Jean-Baptiste, fait a l'occasion << un remarquable eloge >> de l'organisation.

Dix mois plus tard, les membres de l'elite clerico-nationaliste se font encore plus eloquents quant a la necessite de former une societe de secours mutuel. Devant une foule de 8 000 travailleurs reunis a la salle Saint-Jacques le 24 novembre 1889, ses representants denoncent l'ordre des Chevaliers du travail pour sa direction etrangere, le salaire trop eleve percu par son grand-maitre et le detournement des cotisations des Canadiens au benefice des Americains. Caouette, cet employe des postes, et les jeunes avocats, Joseph Turcotte, Apollinaire Corriveau et Orner Beaubien, martelent que les ouvriers doivent se separer et etablir une societe de secours mutuel. Quelques chevaliers semblent preter oreille a ce discours, car le secretaire de l'AL 10581, Narcisse Cote, present sur l'estrade a titre de secretaire du rassemblement, prend aussi la parole en abondant dans le meme sens (64).

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Dans ce contexte politique et ideologique, l'ordre des Chevaliers du travail s'essouffle. Un grand nombre d'AL disparaissent. Les assemblees locales industrielles sont particulierement touchees : six de ces neuf assemblees formees avant 1888 succombent au cours des deux annees suivantes. A Sherbrooke, l'assemblee locale 6632 des ouvriers du lainage cesse ses activites apres 1889. La section des travailleurs du bois de Saint-Romuald, pres de Levis, l'AL 10660, subit un sort identique. Le fief des Chevaliers du travail, Montreal, essuie le gros des pertes. L'AL 8120 (ouvriers du bronze) ferme ses portes des 1887. L'AL 8017 (tabac) suit en 1889. Dans les ateliers ferroviaires, l'Ordre connait aussi un recul : l'AL 7487 (Canadien Pacifique) et l'AL 4194 (Grand Tronc) disparaissent respectivement en 1888 et 1890. Malgre la percee de la Chevalerie dans l'Outaouais, en septembre 1890, avec la fondation d'une succursale de trois cents membres a Hull, la tendance lourde domine (65). En 1891, l'organisation ne compte plus que trente-deux AL dans la province (figure 6).

Les dissensions au sein de l'ordre des Chevaliers du travail n'ont certainement pas contribue a ameliorer la situation. Plusieurs AL montrealaises francophones en ont assez des deliberations menees dans les deux langues a l'AD 114 et demandent, sans succes, une AD ou regnera le francais. Pour ajouter aux tensions, en fevrier 1888, l'AD 114 est << capturee >> par les membres de la ville de Quebec, lorsque leurs delegues, superieurs en nombre, votent pour le demenagement de son siege a Quebec. Dans l'espoir d'apaiser les Montrealais, l'assemblee generale de l'Ordre adopte a l'automne 1888 des resolutions remodelant la structure de l'organisation au Quebec. L'AD 114 cede la place a deux assemblees de district, elles aussi siegeant dans la metropole : l'une francophone (AD 1) et l'autre anglophone (AD 2). Une assemblee provinciale voit egalement le jour, pour amadouer les Chevaliers du travail de Quebec. Le calme n'est veritablement retabli que par l'octroi, en avril 1890, d'assemblees de district distinctes pour Quebec et Montreal. Cette derniere d'ailleurs recoit deux chartes, la premiere pour une AD francophone et la seconde pour une AD anglophone, ce qui permet de maintenir les acquis des francophones (66). Cette decision survient toutefois tardivement. Selon une lettre datee du 21 decembre 1890, l'Ordre se trouve en effet dans un etat pitoyable : il n'est plus compose que de cinq cents membres francophones et anglophones qui suffisent a peine a assurer la cohesion des vingt-cinq AL existantes. Dans la missive, adressee au grand-maitre ouvrier Powderly, deux responsables montrealais declarent ceci : << apparently nothing short of an earthquake or your presence here can stop the downward march the Order has taken. >> Powderly, trop accapare par ses fonctions, tardera a venir a Montreal jusqu'a la fin de septembre 1891 (67). Par contre, le tremblement de terre souhaite aura bel et bien lieu, mais il vient d'une direction insoupconnee.

C'est en effet de Rome qu'arrive un signal surprenant. Le 15 mai 1891, le pape Leon XIII publie l'encyclique Rerum Novarum. Selon son enseignement, le clerge de la province (et du monde catholique) peut poursuivre sa campagne intimant les fideles a se rassembler en societe de secours mutuel. Toutefois, il lui sera plus difficile de les inquieter, voire les menacer moralement, pour cause d'appartenance aux Chevaliers du travail ou a un autre syndicat. Le document papal affirme en effet que les ouvriers possedent des droits naturels, dont celui a l'organisation. Il souligne l'importance des societes de secours mutuel, mais davantage encore celle des corporations ouvrieres, definies soit comme des associations professionnelles composees seulement de travailleurs ou comme des organisations mixtes, c'est-a-dire regroupant patrons et ouvriers. Dans l'encyclique Rerum Novarum, on va meme jusqu'a utiliser une fois le mot << syndicat >>, en parlant des corporations ouvrieres constituees essentiellement de travailleurs, et a reconnaitre a ce type de societes le droit de negocier les salaires et les autres conditions de travail (68).

Au Quebec, la diffusion de l'encyclique Rerum Novarum est annoncee des le 18 mai dans la presse. Du 20 juin au 8 aout, le journal La Verite, de l'ultramontain Jules-Paul Tardivel, en publie la version integrale, par tranches, sans exprimer aucun commentaire. Entre-temps, le vicaire general de l'archidiocese de Quebec, Mgr Marois, transmet la copie francaise officielle de l'encyclique aux cures du Quebec pour etude et pour la formation des fideles. Qualifiant le document d'<< admirable >>, Marois reste toutefois silencieux sur son enseignement et sa portee. Les clercs et leurs allies seraient-ils surpris par les instructions papales (69)? Pour plusieurs, en effet, l'organisation autonome des ouvriers constitue une voie parsemee de dangers, dont l'exploration ne devrait pas etre encouragee. Meme la nouvelle pratique de celebrer la fete du Travail avait souleve la mefiance de certains. Le cure de la paroisse Notre-Dame de Montreal, l'abbe Leon-Alfred Santennes, n'avait-il pas declare en chaire, le 8 septembre 1889, que cette fete etait << dangereuse >> du point de vue religieux et national, car elle ouvrait la voie << aux idees revolutionnaires, au communisme et au socialisme >> (70). En fait, il faut un peu de temps au clerge et ses allies au sein de l'elite laique pour s'approprier l'encyclique. A Quebec, en septembre 1891, des ecclesiastiques acceptent de participer a la celebration de la fete du Travail en offrant une grand-messe au commencement de la journee, a l'eglise Saint-Sauveur. Le clerge ne pouvait refuser cette faveur aux tailleurs de cuir (71). La pratique se repete les annees suivantes, car les membres du clerge realisent qu'ils y trouvent une tribune de choix pour conseiller et feliciter, tandis que les syndicalistes y cherchent assurances et respectabilite. Une experience similaire debute deux ans plus tard, a Montreal, lorsque l'assemblee locale des debardeurs francophones, appelee Grande Hermine, se voit accorder une messe chantee a la cathedrale Notre-Dame, a l'occasion de la fete du Travail.

L'abbe Collin, superieur du Seminaire de Saint-Sulpice, y prononce un sermon faisant l'eloge du travail. Les ouvriers, declare le pretre, disposent du droit naturel a l'organisation. Ce droit est cependant accompagne, precise-t-il, de responsabilites comme celles d'offrir un travail de qualite a son employeur et de veiller au maintien de la bonne entente avec ce dernier (72). Toutefois, dans la vie quotidienne, le commun des clercs fait une lecture beaucoup plus conservatrice de Rerum Novarum. Ils incitent fortement les ouvriers a opter pour les societes de secours mutuel, surtout celles dotees d'un aumonier agissant comme conseiller moral (73). N'empeche, une porte est ouverte.

Chez les dirigeants ouvriers, Rerum Novarum semble etre percu comme un encouragement a l'action syndicale. Dans la grande region de Montreal, ou la densite de la population, l'immensite du territoire urbain et les demenagements frequents posent des defis enormes a l'encadrement clerical, le contexte est particulierement favorable a une conduite plus tranchante que ne le souhaiteraient les cures. Se mettant en branle, les Chevaliers du travail entrent dans une seconde periode de croissance entre 1891 et 1894 (figure 6). Trente et une assemblees sont fondees dans la province, dont vingt-six voient le jour dans la metropole. Cette derniere comptera jusqu'a trente-trois AL en 1894, soit trois de plus que lors du sommet de 1886 (figure 6). Ces chiffres, il faut le noter, reposent sur une nouvelle strategie. D'un cote, les chevaliers renforcent l'image d'honorabilite du syndicalisme en assistant nombreux aux grand-messes offertes annuellement a l'occasion de la fete du Travail (74). De l'autre, ils changent aussi leurs methodes d'organisation. Toujours utiles en region en raison de plus faibles concentrations d'ouvriers de metier, les AL mixtes, en tant que vehicule, sont par contre delaissees en bonne partie a Montreal. Elles ne servent plus toutefois a des fonctions dirigeantes, car cette responsabilite est assumee par des AD. Pour leur part, les AL industrielles disparaissent graduellement du paysage dans la metropole, comme ailleurs en province, probablement du fait de la forte resistance patronale rencontree dans les etablissements concernes. La formidable croissance que va connaitre l'Ordre dans son fief montrealais prendra appui sur l'organisation par metier.

La centralite des assemblees locales de metier

CE DEPLACEMENT DU CENTRE DE GRAVITE des AL mixtes vers les AL de metier remonte en fait loin dans le temps. Au cours des annees 1880, des decisions et des obstacles rencontres sur le terrain avaient jete les bases des changements a venir. Jusqu'au printemps 1886, les assemblees locales mixtes Dominion et Ville-Marie agissent comme de formidables foyers de mobilisation des travailleurs pour leur groupe linguistique cible. Elles s'affairent, d'une part, a recruter des membres et a les reunir en de nouvelles sections lorsque leur nombre le justife et, d'autre part, a intervenir sur le front du cooperatisme et de l'action politique municipale. L'assemblee Ville-Marie opere avec un dynamisme particulier. C'est elle, par exemple, qui constitue l'ame dirigeante de la bataille livree pour l'abolition de la corvee en 1884-85. C'est elle encore, qui rassemble les AL et d'autres syndicats en vue de fonder, en janvier 1886, le Conseil central des metiers et du travail de Montreal (75). A compter du 12 avril 1886, toutefois, lorsque les chevaliers montrealais forment l'AD mixte 114, la dynamique du mouvement commence a changer. L'exercice du pouvoir se deplace vers le nouvel organisme etant donne ses fonctions de forum de discussion et de centre de coordination de la Chevalerie. Non seulement l'ascendant des assemblees locales Dominion et Ville-Marie en prend un coup, mais l'AD Ou siegent les representants de chaque AL mine leur influence en pretant desormais l'oreille aux besoins des AL de metier, tres nombreuses (figure 7).

Trois mois suivant sa fondation, soit en septembre 1886, l'AD 114 adopte en effet un reglement defavorable aux assemblees locales mixtes : chaque nouveau membre a dorenavant l'obligation de rallier l'assemblee de son metier, si celle-ci existe, ou encore celle de son entreprise, si les employes de cette derniere sont organises en assemblee locale industrielle. Le maitre ouvrier de l'assemblee locale mixte francophone Hochelaga (dans la ville du meme nom, a l'est de Montreal), Auguste Charles, proteste energiquement aupres du grand-maitre ouvrier Powderly. Il qualifie de deraisonnable l'exigence faite aux ouvriers de parcourir quatre a six kilometres, apres leur journee de travail, pour se rendre au lieu de reunion de I'AL de metier. << We are now under the control of the DA >>, se plaint-il amerement, dans une lettre, laissee sans reponse (76). Toujours pour une question de distance, un membre de l'assemblee locale de metier anglophone River Front (debardeurs) sollicite aussi un an plus tard, mais en vain, son transfert a l'assemblee locale mixte anglophone Unity (d'Hochelaga) (77). Deja a la fin de la decennie 1880, les Chevaliers du travail commencent a miser sur les AL de metier pour faire avancer leur cause.

En 1891, c'est avec une determination accrue que l'Ordre poursuit ses efforts dans cette voie. A l'aide de ses dirigeants les plus eloquents et persuasifs, tels les typographes Joseph-Alphonse Rodier et Urbain Lafontaine, le ferblantier Victor Dubreuil et le cigarier George S. Warren, ou encore le debardeur Joseph Arthur Sabourin, il interpelle les travailleurs lors de grands rassemblements organises par l'AD. Les journaux montrealais publiant une chronique ouvriere, soit La Patrie et Le Monde, font etalage de ces reunions s'adressant a un corps de metier a la fois et se succedant a un rythme rapproche entre les annees 1892 et 1894. Les conferenciers, a grand renfort d'arguments, plaident en faveur de la syndicalisation, de preference sous le drapeau des Chevaliers du travail. Ainsi, en 1892, les selliers, les tailleurs couturiers, les electriciens, les charretiers, et les conducteurs de tramways sont rassembles en cinq nouvelles AL de metier. L'annee suivante, c'est au tour des charretiers de grosses voitures, des tailleurs de hardes, des charpentiers de navires, des fabricants de boites en bois, des employes civils et des cordonniers monteurs de faire de meme. En 1894, les cloutiers des laminoirs, les ouvriers du linoleum, les barbiers, les bourreurs et les musiciens joignent egalement l'Ordre sur la base du metier (78). Dans cet elan, l'organisation ouvre la porte aux nouveaux immigrants comme en temoigne la fondation d'une assemblee locale de Juifs allemands et russes (tailleurs couturiers) en 1882 et, trois ans plus tard, d'une assemblee locale d'Italiens (journaliers) (79). Au sommet de leur puissance, en 1894 et 1895, soixante-neuf pour cent des AL montrealaises sont constituees sur la base du metier (figure 7).

Pour susciter ces adhesions, l'ordre des Chevaliers du travail a pu jouer sur certains avantages. L'AD 19 finance un fonds de secours pour les membres dans l'infortune. Son service de Conciliation et d'arbitrage, connu pour avoir regle a l'amiable plusieurs conflits de travail, fait aussi naitre l'espoir de reduire la frequence des accrochages avec les employeurs (80). De leur cote, les assemblees locales Grande Hermine (debardeurs) et Esperance (selliers) font grand cas de leurs bureaux de placement ouvrier, ouverts depuis 1892. Adherer a l'Ordre, peut egalement signifier pour les ouvriers operant en atelier ferme (closed shop) le parrainage de leur production grace a l'etiquette syndicale : les tailleurs de hardes profitent de cette solidarite economique, de meme que les cigariers (81).

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Au niveau symbolique, l'affiliation aux Chevaliers du travail presente aussi ses avantages. C'est, par exemple, l'occasion de defiler fierement en tete de la procession de la fete du Travail. La regle habituelle veut en effet, depuis 1889, que les membres des assemblees locales anglophones ouvrent la marche, suivis des membres de l'executif de leur assemblee de district. Viennent ensuite les membres des assemblees locales francophones, escortes pareillement par leurs dirigeants. Les autres societes ouvrieres et les sections des syndicats internationaux ferment la parade (82). L'affiliation a l'Ordre, c'est aussi joindre une centrale syndicale maintenant fortement respectee, a preuve la participation des politiciens municipaux et provinciaux aux banquets annuels de l'assemblee locale Dominion (le 12 janvier de chaque annee) et de l'AD 19 (a la mi-avril). Ce prestige, qui rejaillit a sa maniere sur tous les membres, est amplifie par les postes importants occupes par les chevaliers a la direction du Conseil central des metiers et du travail de Montreal ou au Conseil des metiers et du travail du Canada (83). Somme toute, l'Ordre semble etre sur une solide lancee a Montreal. Pourquoi l'edifice s'ecroule-t-il soudainement apres 1896?

Cette annee-la, une serie de facteurs, externes et internes a la province, viennent rattraper les Chevaliers du travail de la province, surtout ceux de Montreal. Aux Etats-Unis, les luttes fractionnelles au sein du comite executif general de l'Ordre a Philadelphie, qui ont mene a la demission du grandmaitre T.V Powderly a la fin de 1893, paralysent l'organisation, au point qu'elle n'accorde presque plus d'attention a ses parties constituantes. Des paris entiers de l'Ordre s'effritent, alors que des AD et des AND rompent les rangs pour fuir le marasme et chercher des cieux plus clements (84). A la fin de novembre 1895, c'est au tour de la majorite des AL montrealaises attachees a l'AD anglophone de Montreal (AD 18) d'envisager la separation. De retour de la reunion annuelle de l'assemblee generale, leur representant livre un rapport accablant sur la corruption des officiers generaux de l'Ordre, le gaspillage des fonds de l'organisation et la manipulation des deliberations qui avait permis leur reelection. Le tolle des membres est tel que l'AD anglophone quitte l'Ordre en amenant avec elle dix des treize AL existantes (85). Considerant ces evenements, l'ex-secretaire de l'AL 3852 ecrit a T.V Powderly le message suivant : << ... our once grand order is virtually destroyed but the same loyalty still exist with a few of us that got no use for the gang (86). >> En fevrier 1896, les journaux La Presse et La Patrie font etat de la secession d'assemblees francophones. Les membres de l'assemblee Ville-Marie, comme la plupart des AL francophones d'ailleurs, en arrivent meme a la conclusion qu'elles doivent se saborder : l'ancien vaisseau amiral de la chevalerie montrealaise francophone met un terme a ses activites et offre au Conseil central des metiers et du travail de Montreal le bail de sa salle de reunion ainsi que les meubles qui s'y trouvent. Devant la reduction drastique du nombre d'AL francophones et le pied de nez que lui a fait l'assemblee Ville-Marie, l'AD francophone de Montreal (AD 19) disparait a son tour dans la tourmente (87). Meme si des AL anglophones secessionnistes rentrent dans le giron de l'Ordre quelques mois plus tard, juste a temps pour que l'AD 18 puisse encore une fois envoyer des delegues a l'assemblee generale, la chevalerie montrealaise reste en chute libre. Elle a beau voir l'un de leurs dirigeants, Sarsfield Fitzpatrick, sieger au comite executif general de l'organisation, de 1897 a 1899, et fonder de nouvelles assemblees locales en 1899-1900, elle se fait exclure du Conseil des metiers et du travail du Canada en 1902, perd son AD en 1903, puis s'eteint doucement en 1909 (88).

Il est certain que la crise economique des annees 1894 a 1896, avec son lot de sans-emploi, place l'Ordre dans une position difficile ou ses rapports avec le siege social vont s'averer destructeurs. Le chomage a en effet reduit le nombre de membres et fragilise les finances, ce qui contribue a destabiliser les aL. La disparition des quelques cellules existant ailleurs en province, sauf a Quebec ou elles resistent mieux, ajoute au sentiment d'abattement (figure 6). Des divisions ideologiques surgissant entre des chevaliers montrealais ne font qu'exacerber la situation. Des dirigeants, tels que William Darlington et William J. Kerrigan, se radicalisent et, des septembre 1894, proposent une solution socialiste a la crise (89). En janvier 1895, Darlington fait les manchettes lorsque, en tant que porte-parole de 4 000 chomeurs affames manifestant bruyamment devant l'hotel de ville de Montreal, il declare qu'une troupe de 500 anarchistes armes pourrait etre levee en quelques heures pour forcer la Ville a mettre en oeuvre les travaux publics de grande envergure demandes. Les tensions entre moderes et socialistes se font vives au sein des AL, au point, semble-t-il, d'accroitre la saignee parmi les membres (90). Toutefois, l'implosion des Chevaliers du travail s'explique davantage par la concurrence que lui livrent d'autres organisations (91).

La Federation americaine du travail profite, il est bien connu, de la faiblesse de son adversaire pour recruter parmi sa clientele. Elle fait valoir qu'elle a le vent dans les voiles : jusqu'a ce que la crise economique eclate, ses syndicats internationaux de metier ont pu multiplier leurs succursales et enroler nombre de travailleurs. Leurs membres, repete-t-elle, peuvent tirer parti d'un fonds de greve en cas de besoin et de la carte syndicale de voyage dans l'eventualite de pertes d'emploi ou de conflits de travail. Bref, les syndicats internationaux exercent un certain ascendant sur les marches du travail nord-americains, alors que l'influence des Chevaliers du travail sur ce plan n'est presque plus qu'un souvenir. Bien sur, les ouvriers de Quebec, eloignes comme ils le sont des principaux circuits migratoires, se revelent moins sensibles aux avantages de voyage et, par consequent, restent plus attaches a l'Ordre (92). Mais en ce qui concerne les travailleurs montrealais, l'attrait est puissant. Meme si la metropole se trouve a une plus grande distance que Toronto et Hamilton des voies les plus achalandees des filieres migratoires syndicales, la carte syndicale de voyage constitue un atout face a l'instabilite de l'emploi. Le transfert d'allegeance des Chevaliers du travail prend donc de l'ampleur et s'accentue probablement sous l'effet de la severe crise economique qui eclate en 1894. L'heure semble etre a l'abandon des vieilles solidarites pour une position de repli, en l'occurrence un syndicalisme de << survie >> centre sur le metier (93).

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L'ordre des Chevaliers du travail du Quebec semble aussi etre mine par la concurrence insidieuse que lui mene l'Eglise catholique. Cette derniere, qui a commence a se familiariser avec les organisations ouvrieres, grace au travail de ses aumoniers a l'interieur de societes de secours mutuel et a sa participation a des evenements festifs, comme les fetes de saints patrons et la fete du Travail, se decouvre une ardeur a encadrer les travailleurs. Bien sur, elle est pressee par le pape d'aller vers la classe ouvriere (94), mais elle fonde aussi de grands espoirs sur le mutualisme pour faciliter son travail d'education et de direction des masses. Bien supervisees, fortement encouragees, les societes de secours mutuel seraient susceptibles, selon elle, de detourner les travailleurs du syndicalisme, mouvement toujours suspect, et de les mettre a l'abri de la franc-maconnerie et des autres societes defendues ou dangereuses. L'Eglise catholique va donc miser sur les attributs confessionnels de ces societes et sur la presence d'aumoniers en leur sein pour accomplir le travail (photographie 4). Etant donne le caractere national de beaucoup d'entre elles, l'Eglise pourrait faire d'une pierre deux coups et sensibiliser davantage les ouvriers canadiens-francais au nationalisme canadien-francais mis a mal par la pendaison de Louis Riel, la crise scolaire manitobaine et l'emigration massive vers les Etats-Unis.

Les Chevaliers du travail se heurtent donc a un nouveau type de societes de secours mutuel au Quebec qui, avec l'aide du bas clerge, se multiplient a grande vitesse a compter de 1893 : les societes catholiques de forme federative dont la croissance repose sur la creation de succursales a l'echelle des paroisses. La menace est serieuse, car ce mouvement mise a la fois sur les plans social, patriotique et religieux pour recruter. A Montreal, ce mutualisme entraine la fondation d'au moins 105 succursales entre 1888 et 1900, avec des sommets de 27 loges en 1893-1894 et de 21 en 1899-1900 (tableau 3). Du cote de Quebec, ou un portrait d'ensemble n'est pas disponible, notons que des officiers bien en vue de l'Ordre choisissent d'explorer la nouvelle voie : ils investissent la Societe bienveillante Saint-Roch vers 1892-93, et lui donnent une direction << eminemment sociale, patriotique et religieuse >> (95). Il y a lieu de croire que de nombreux ouvriers entrent dans ces organisations pour trouver une protection financiere ou spirituelle, pour s'integrer davantage a la communaute paroissiale ou par sentiment de contribuer a un grand projet collectif de reveil national (96). L'elan du nationalisme canadien-francais et l'essor des institutions paroissiales font brievement miroiter a l'Eglise la possibilite qu'elle puisse eloigner durablement les travailleurs du syndicalisme. Toutefois, si les Chevaliers du travail tombent sous la combinaison des coups que nous venons de decrire, le clerge realisera assez rapidement qu'il faudra un autre vehicule pour contrer les syndicats internationaux : des syndicats catholiques.

Conclusion

LORSQUE LES MILITANTS IRLANDAIS catholiques John Redmond et William Keys lancent les Chevaliers du travail a Montreal, ils font le pari d'enraciner le mouvement dans le paysage syndical le plus laborieux et capricieux du Canada. La metropole regroupe non seulement les plus grands etablissements manufacturiers et de transport du pays, mais aussi toute une panoplie de petites et moyennes entreprises de transformation. Sur ce territoire, situe a la tete de la navigation du fleuve Saint-Laurent, ou s'entrecroisent de surcroit plusieurs chemins de fer, de puissantes firmes de transport maritime et ferroviaire contribuent par leurs activites au cachet singulier de la ville. La force du capital s'avere donc plus considerable et diversifiee qu'ailleurs au Canada, d'autant plus que Montreal constitue egalement une place financiere de premier plan. Les syndicats, pour leur part, se trouvent confrontes a une main-d'oeuvre segmentee selon des frontieres ethniques et religieuses, mais aussi linguistiques, definissant notamment la fameuse ligne de partage, dans l'histoire canadienne, entre les Canadiens francais et une population d'origine britannique et irlandaise. La gageure de Redmond et de Keys se revelera d'autant plus difficile a tenir que la ville est situee dans une province ecclesiastique catholique ou la condamnation des organisations ouvrieres est frequente, .pouvant meme devenir frenetique, a cause de la peur provoquee par la franc-maconnerie, les autres societes secretes et l'influence syndicale americaine.

Le portrait qui se degage de notre analyse en termes de structure organisationnelle et de gestion de membres, c'est que le projet de Redmond et de Keys constitue une experience remarquable. Nonobstant les obstacles, ces pionniers ont enclenche a n'en pas douter un processus qui faconnera toute une generation de travailleurs, et probablement davantage. La fondation de la premiere AL mixte, a laquelle ils ont preside, sera suivie par une deuxieme, pour faire place ensuite aux Canadiens francais. Ainsi, l'Ordre se montre suffisamment flexible pour repondre au clivage linguistique divisant le monde ouvrier quebecois. De grands dirigeants francophones emergent des rangs tels que Louis Guyon, Urbain Lafontaine et Joseph-Alphonse Rodier (97). Toutefois, il faudra attendre quelques annees avant que la structure soit adaptee pour repondre de maniere satisfaisante a la dualite linguistique : ce n'est qu'en 1890 que l'assemblee generale de l'Ordre autorise l'etablissement d'assemblees de district linguistiques a Montreal : l'une francophone et l'autre anglophone. Entretemps, les premieres AL mixtes fonctionnent comme des << ruches >> : ses militants les plus dynamiques s'en servent comme tetes de pont pour jeter les bases d'autres AL mixtes et des AL de metier. Vu la taille enorme de certaines entreprises manufacturieres et de transport, les Chevaliers du travail doivent egalement innover par rapport a la generation precedente d'ouvriers en operant plusieurs AL industrielles, et ce, souvent dans le secret pour echapper aux foudres patronales. L'Ordre explore ainsi le syndicalisme industriel a une echelle encore insoupconnee par l'historiographie (98).

Presque soixante ans avant la legalisation de la negociation collective, dans un contexte peu propice a la syndicalisation, les travailleurs quebecois doivent fonder tous leurs efforts sur la << construction d'un rapport de force >>. De fait, les ouvriers de metier en viennent a jouer un role central dans le lancement de la. Chevalerie, la mise en ouvre du syndicalisme industriel, puis l'imposition des AL de metier comme modele de developpement au cours de la deuxieme periode d'expansion de la Chevalerie (1892-94) (99). Sous leur direction, les ouvriers non qualifies ainsi que les femmes se joignent a l'Ordre. Meme les musiciens et les commis de bureau entrent dans la danse. Explorant le potentiel de la << double affiliation >>, des sections montrealaises de syndicats internationaux se rallient egalement a l'Ordre en bloc : c'est le cas des travailleurs du fer et de l'acier, et probablement aussi celui des cigariers et des ouvriers de la chaussure. Par ailleurs, certains chevaliers montrealais greffent, de differentes manieres, leur cellule syndicale sur l'architecture tres complexe de la centrale nord-americaine : les souffieurs de verre se rattachent directement a l'AND 149 et les debardeurs participent a la Longshoremen's International District Assembly (une autre AND). Il se degage de cette structure souple et malleable une volonte et une capacite a defendre les interets ouvriers immediats. Bien que l'analyse approfondie des conflits de travail reste a faire, nous pouvons deja affirmer que des propos tels que << les Chevaliers du travail n'ont pas comme objectif prioritaire l'amelioration des conditions materielles des travailleurs par la negociation de contrats collectifs de travail >>, semblent maintenant depasses (100).

Aux yeux du clerge, dans tous les cas, l'ordre des Chevaliers du travail disposent sur le terrain de ressources suffisantes pour troubler l'ordre social et religieux, au point ou leur eradication s'avere imperative. Malgre le fait que l'Ordre soit place sous une premiere condamnation (septembre 1884 et fevrier 1885), celui-ci clame publiquement, a la fin de decembre 1885, son intention d'obliger le Grand Tronc a retablir l'echelle salariale a ses ateliers ferroviaires de Pointe-Saint-Charles. Son outrecuidance a vouloir deborder l'ile de Montreal, dans les mois suivants, pour fonder des cellules ailleurs en province, et a presenter des candidatures ouvrieres aux elections municipales et provinciales, pousse l'eglise a redoubler ses attaques : la centrale syndicale est frappee une seconde fois d'anatheme par Mgr Taschereau, puis condamnee encore plus severement par l'ensemble des eveques. Plus que tout autre mouvement syndical quebecois avant lui, l'Ordre affronte l'hostilite du clerge. Dans une province qui se distingue par sa forte majorite de catholiques, il n'est pas etonnant que les effets soient dommageables. Les foudres de l'Eglise, combinees a la peur provoquee par l'affaire du marche Haymarket, contribuent a discrediter suffisamment la Chevalerie pour lui faire perdre la moitie de ses adherents. Toutefois, la specificite quebecoise joue egalement dans le sens inverse lorsque, a la suite de la diffusion de l'encyclique Rerum Novarum, les ouvriers s'inspirent de la legitimite donnee a l'organisation pour relancer l'Ordre.

Les Chevaliers du travail s'essoufflent au cours de la crise economique de 1894-96. Ils tombent sous la force des scandales et des divisions minant la societe mere aux Etats-Unis, des tensions entre moderes et socialistes en leur sein de meme que de la competition livree par les syndicats internationaux et les associations de secours mutuel parrainees par l'Eglise. Qu'ont-ils laisse en heritage aux ouvriers de la province du point de vue organisationnel? D'abord, une experience de collaboration a grande echelle, entre francophones et anglophones. Ensuite, une ouverture aux etrangers amenes par l'immigration recente en provenance de l'Europe du Sud et de l'Est. Mais plus significatifs encore, ils ont provoque un debat sur la necessite, ou plutot la possibilite, du syndicalisme industriel. Meme la syndicalisation des femmes a progresse avec la fondation d'assemblees locales feminines. Ce bilan, cela va sans dire, tranche sechement avec l'historiographie. Il lance aussi des pistes de reflexion concernant les organisations ouvrieres qui prendront la releve. En misant si fortement sur le syndicalisme centre sur le metier, les syndicats internationaux ne constituent-ils pas une retraite strategique pour les travailleurs (101)? Plus encore, les syndicats catholiques, qui poindront peu de temps apres que le clerge se sera rendu compte que les societes de secours mutuel ne suffisent pas a detourner les travailleurs des syndicats non confessionnels, n'introduisent-ils pas une segmentation de la classe ouvriere selon la religion? Avec la presence d'aumoniers et le droit de regard de l'Eglise sur les deliberations syndicales, n'engagent-ils par les ouvriers dans une soumission, limitee mais reelle, a l'appareil clerical (102)? En prenant du recul, il nous semble que l'immense effort d'organisation des forces syndicales mene par les Chevaliers du travail a, en quelque sorte, ete en avance sur son temps. Leur heritage sera repris beaucoup plus tard, lorsque la Grande Depression appellera le syndicalisme a modifier la donne. Nul doute que les Chevaliers du travail constituent un chainon incontournable de l'histoire du syndicalisme quebecois.

Je remercie Robert Tremblay, Bryan D. Palmer et les lecteurs anonymes de Labour/Le Travail pour leurs judicieux commentaires.

(1.) Philippe Laberge, << Les eveques de Quebec et le syndicalisme ouvrier, 1850-1891 >>, memoire de maitrise, Universite Laval, 1947, 70 p.; Henry J. Browne, << The Catholic Church and the Knights >>, these de doctorat, Catholic University of America, 1949, 415 p.; Douglas Kennedy, << The Knights of Labor in Canada >>, memoire de maitrise, University of Western Ontario, 1945, 127 p.; Robert W. Cox, << The Quebec Provincial Election of 1886 >>, memoire de maitrise, McGill University, 1948, 281 p.; Victor O. Chan, << Canadian Knights of Labor with Special References to the 1880s >>, memoire de maitrise, McGill University, 1949, 209 p.

(2.) Pour faciliter la lecture, nous utilisons les sigles suivants : AL (assemblee locale), AD (assemblee de district) et AND (assemblee nationale de district). Alfred Charpentier, << Le mouvement politique ouvrier de Montreal, 1833-1929 >>, Relations industrielles, 10, 2 (1955), 74-93; Jean Martin, << Les Chevaliers du travail et le syndicalisme international >>, memoire de maitrise, Universite de Montreal, 1965, 135 p.; Richard Desrosiers et Denis Heroux, Le travailleur quebecois et le syndicalisme (Montreal 1966), 120 p.

(3.) Jean-Guy Genest, << La vie ouvriere au Quebec >>, Protee, (1972), 51-69; Philippe Sylvain, << Les Chevaliers du travail et le cardinal Taschereau >>, Relations industrielles, 28, 3 (1973), 550-563; Richard Desrosiers et Denis Heroux, << Les Chevaliers du travail et la montee de l'organisation ouvriere durant les annees 1880 >>, Cahiers de l'Universite du Quebec, 31 (1973), 43-69.

(4.) Jacques Rouillard, Les syndicats nationaux au Quebec, 1900-1930, these de doctorat, Universite d'Ottawa, 1976, 561 p. La recherche a ete publiee par les Presses de l'Universite Laval en 1979. Comparativement aux sociologues Jacques Dofny et Paul Bernard, Fernand Harvey deploie un grand effort pour comprendre les Chevaliers du travail. Voir : Fernand Harvey, << Les Chevaliers du travail, les Etats-Unis et la societe quebecoise >>, dans Fernand Harvey (dir.), Aspects historiques du mouvement ouvrier au Quebec (Montreal 1973), 33-118 et dans Fernand Harvey (dir.), Le mouvement ouvrier au Quebec (Montreal 1980), 69-130; Jacques Dofny et Paul Bernard, Le syndicalisme au Quebec: structure et mouvement (Ottawa 1968), 28-29.

(5.) Marc-Andre Gagnon, << Harmoniser le Travail et le Capital : les Chevaliers du travail et l'action politique ouvriere a Montreal, 1883-1896 >>, memoire de maitrise, Universite d'Ottawa, 2011, 172 p.; Peter C. Bischoff, Les debardeurs au port de Quebec : tableau des luttes syndicales, 1831 a 1902 (Montreal 2009), 332, 341-342, 378-379 et 382.

(6.) Les trois citations proviennent de Fernand Harvey (dit.), Aspects historiques du mouvement ouvrier, 112-113.

(7.) Jean de Bonville, Jean-Baptiste Gagnepetit. Les travailleurs montrealais a latin du XIXe siecle (Montreal 1975), 161. Les citations de Jacques Rouillard proviennent respectivement des publications suivantes : Histoire du syndicalisme quebecois (Montreal 1989), 43; << Le Quebec et le congres de Berlin, 1902 >>, Labour/Le Travail, 1 (1976), 73.

(8.) Jacques Rouillard, Histoire du syndicalisme quebecois, 46. Fernand Harvey abonde dans le meme sens. Voir : Fernand Harvey (dir.), Aspects historiques du mouvement ouvrier, 111.

(9.) Au Quebec, un historien comme Rene Hardy a surtout vu dans l'augmentation de la pratique religieuse un phenomene cause par l'accroissement du controle clerical sur les fideles. Louis Rousseau et Frank W. Remiggi insistent plutot sur l'emergence rapide d'une culture religieuse populaire pour expliquer l'assiduite des Canadiens francais. Selon nos propres recherches, le premier pourrait accompagner la seconde. Il nous apparait aussi que la religion peut constituer, pour un groupe social ou des individus, en l'occurrence ici les ouvriers, un element dynamique, une sorte de levier, en faveur du changement social. Voir : Rene Hardy, << A propos du reveil religieux dans le Quebec au XIXe siecle, le recours aux tribunaux dans les rapports entre le clerge et les fideles (district de Trois-Rivieres) >>, Revue d'histoire de l'Amerique francaise, 42, 2 (1994), 187-212; Louis Rousseau et Frank W. Remiggi, Atlas historique des pratiques religieuses (Ottawa 1998), 153-174 et 199-212. Le sentiment religieux reste toutefois un theme marginal en histoire du syndicalisme au XIXe siecle. Par exemple, dans l'ouvrage que Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer ont coecrit sur les chevaliers ontariens, le sujet est peu traite. Les auteurs suggerent, par contre, une piste stimulante selon laquelle le besoin religieux peut etre comble non seulement par les Eglises officielles, mais aussi par la Chevalerie. Voir : Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming of What Might Be: the Knights of Labour in Ontario (New York (1982),) 144-145, 311-312. De son cote, Lynne Marks fait preuve d'exception. Sa recherche veut demontrer que la religion occupe une place centrale dans la vie des ouvriers : soit un << terrain conteste >> ou des travailleurs ontariens cherchent a orienter les croyances et pratiques religieuses de maniere a renforcer la conscience de classe des ouvriers et a alimenter leur critique du systeme capitaliste. Lynne Marks, << The Knights of Labor and the Salvation Army: Religion and Working-Class Culture in Ontario, 1882-1890 >>, Labour/Le Travail, 28 (automne 1991), 89-127.

(10.) Nous savons, par contre, que dans les fonderies montrealaises, les differences ethniques et linguistiques ont ete utilisees par les employeurs pour diviser les travailleurs et detruire leur syndicat. A l'oppose, les debardeurs canadiens-francais et irlandais du port de Quebec reussissent a s'unir sous la meme ombrelle, soit la Societe bienveillante des journaliers de navires a Quebec, tout en conservant une certaine marge de manoeuvre par l'entremise de sections linguistiques semi-autonomes. Voir respectivement : Peter Bischoff, << La formation des traditions de solidarite ouvriere chez les mouleurs montrealais : la longue marche vers le syndicalisme (1859-1881) >>, Labour/Le Travail, 21 (printemps 1988), 9-43; Peter C. Bischoff, Les debardeurs ..., 136-137, 250-253, 294-295, 326-327, 405 et 411. Sur la culture des chevaliers ontariens et americains, voir les interessants travaux suivant : Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 277-329; Robert E. Weir, 'BeyondLabor's Veil'. The Culture of the Knights of Labor (University Park 1996), 343 p.

(11.) Au XIXe siecle, le gouvernement municipal constitue, tant au Canada qu'aux Etats-Unis, un enjeu de pouvoir en raison de son autorite fiscale et de sa capacite a livrer des services et d'assurer la securite publique. Voir : Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 205-214; Leon Fink, Workingmen's Democracy, The Knights of Labor and American Politics (Urbana & Chicago 1985), 38-218.

(12.) Nous utilisons a bon escient une approche institutionnelle. Dans le livre que nous redigerons prochainement sur la Chevalerie au Quebec, toute une gamme de themes seront abordes, qui ne peuvent etre traites ici par manque d'espace. Grace a des sources tres variees et d'une grande richesse, le social et l'ideologique de meme que le politique et le culturel seront alors a l'honneur.

(13.) Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 17; Robert E. Weir, Knights Unhorsed: Internal Conflict in a Gilded Age Social Movement (Detroit 2000), 14-18; Kim Voss, American Exceptionalism, The Knights of Labor and Class Formation in the Nineteenth Century (Ithaca & London 1993), 290 p.

(14.) La premiere generation d'ouvriers ayant opere, grosso modo, dans les annees 1840 et 1850, et la seconde, au cours des annees 1860 et 1870. Norman J. Ware a ete le premier a saisir la place charniere de l'Ordre dans la formation de classe ouvriere. Voir Norman J. Ware, The Labor Movement in the United States, 1860-1895. A Study in Democracy (New York 1929), 22-80.

(15.) Jonathan Garlock, Guide to the Local Assemblies of the Knights of Labor (Westport 1982), 571-574.

(16.) Montreal Labor Directory pour 1893, 1897, 1906 et 1909; Canada, Departement du Travail, Gazette du Travail, 1900-1914 et Report on Labor Organization in Canada, 1911-1914; Bibliotheque et archives nationales du Canada (dorenavant BAC), R2872-0-5-E, Fonds des Chevaliers du travail, correspondance au grand-maitre Terence Powderly (dorenavant BAC, CP) et au secretaire-tresorier general John W. Hayes (dorenavant CH). La base de donnees de la correspondance comprend aussi 38 lettres du lieutenant ontarien de l'Ordre, Daniel J. O'Donoghue, soit un total de 400 lettres. O'Donoghue travaillait de concert avec les chevaliers quebecois en se rendant, par exemple, a plusieurs reprises a Montreal pour livrer des conferences ou encore pour aider a desamorcer la crise provoquee par les condamnations de l'Eglise.

(17.) Les historiens quebecois sont unanimes sur le sujet : l'encyclique de Leon XIII sur la question ouvriere, Rerum Novarum, diffusee en mai 1891, passe d'abord presque inapercue au Quebec. Il faut attendre le debut du XXe siecle, soulignent-ils, pour que l'Eglise porte une veritable attention a la question ouvriere. En ordre chronologique : Fernand Harvey (dir.), Aspects historiques du mouvement ouvrier, 91-92; Jacques Rouillard, Les syndicats nationaux au Quebec de 1900 a 1930 (Quebec 1979), 159; Jacques Rouillard, Histoire du syndicalisme quebecois, 46; Pierre Savard, << La reception de Rerum Novarum dans un sol mal prepare : le Canada francais >>, dans Actes du colloque internationale par l'Ecole francaise de Rome et le Greco no 2 du CNRS, Rerum Novarum, ecriture, contenu et reception d'une encyclique (Rome 1997), 411-412. Nous nous sommes recemment eleves contre cette interpretation : Peter C. Bischoff, << La reception de Rerum Novarum dans un sol prepare d'avance : la province de Quebec >>, Bulletin du RCHTQ, 35, 2 (automne 2010), 4-8.

(18.) Les articles de Richard Desrosiers et Denis Heroux (1973) et de Philippe Sylvain (1973) figurent dans le recueil de James D. Thwaites, (dit.), Travail et syndicalisme. Origines sociales et defis d'une action sociale (Quebec 2007), 75-95 et 112-122. Les syntheses les plus connues etant : Jacques Rouillard, Histoire du syndicalisme quebecois; Centrale de l'enseignement du Quebec, Histoire du mouvement ouvrier au Quebec : 150 ans de lutte (Montreal 1984), 328 p.

(19.) Rouillard, Histoire du syndicalisme quebecois, 41; Desrosiers et Heroux, dans Thwaites, Travail et syndicalisme (2007), 81. Desrosiers et Heroux assimilent erronement l'AL 3484 a une AD.

(20.) L'ordre des Chevaliers du travail incorpore des syndicats de metier tres organises et soucieux de preserver une certaine autonomie : les fameuses << assemblees nationales de district >> (National District Assemblies). Ces dernieres conservent une grande liberte d'action, car elles ne sont pas soumises a l'autorite des assemblees de district territoriales, mais uniquement a celle, plus lointaine, du comite executif general de l'Ordre et de l'assemblee generale annuelle. Dans sa celebre etude sur l'organisation, William C. Birdsall se penche sur ces accommodations structurelles, montrant que la Chevalerie cherche de cette facon a construire un mouvement syndical d'une ampleur inegalee. William C. Birdsall, << The Problem of Structure in the Knights of Labor >>, Industrial and Labor Relations Review, 6, 4 (1953), 532.

(21.) Eugene Forsey, << The Telegraphers' Strike of 1883 >>, Proceedings and Transactions of the Royal Society of Canada/Deliberations et memoires de la Societe royale du Canada, (1971), 245-259. Jacques Rouillard mentionne brievement les telegraphistes dans la reedition de sa synthese historique en se basant sur le livre d'Eugene Forsey : Trade Unions in Canada. Voir : Jacques Rouillard, Le syndicalisme quebecois : deux siecles d'histoire (Montreal 2004), 25; Eugene Forsey, Trade Unions in Canada, 1812-1902 (Toronto 1982), 600 p.

(22.) Montreal Post, 3 aout 1883.

(23.) L'abbe Philippe Laberge est le premier historien a signaler cette rencontre. Philippe Laberge, Les eveques de Quebec, 27-28. Il sera cite a cet effet dans les travaux de Jean-Guy Genest de meme que dans ceux de Noel Belanger et de Jean-Guy Lalande. Etonnamment, Philippe Sylvain, Fernand Harvey, Richard Desrosiers et Denis Heroux ne font pas du tout etat des telegraphistes dans leur traitement des Chevaliers du travail. Les confesseurs se montraient si intraitables etant donne que l'archeveque Taschereau avait, le 7 mars precedent, ordonne ce qui suit : << Vous pouvez et devez regarder comme prohibee toute societe dont les reglements renferment le principe des greves, principe fecond en troubles et en desordres, comme l'experience le prouve trop souvent. >> Archeveque Elzear-Alexandre Taschereau, << Circulaire au clerge >>, dans H. Tetu et C.-O. Gagnon, Mandements, lettres pastorales et circulaires des eveques de Quebec, 2 (Quebec 1890), 339.

(24.) Taschereau avait probableraent sous les yeux la constitution des telegraphistes ou l'on peut lire plusieurs articles tres detailles sur la gestion d'une greve et du fonds de greve. Brotherhood of Telegraphers of the United States and Canada, District Assembly No. 45 Knights of Labor, By-Laws (Pittsburgh 1882), 14 a 18, microfiches ICMH no 60251. L'archeveque de Quebec craignait la Societe bienveillante des journaliers de navires a Quebec, etablie par les debardeurs au coeur meme de son diocese : cette derniere constituait le syndicat le plus puissant et remuant du Canada. Sur cette organisation, voir : Peter C. Bischoff, Les debardeurs.... 217-220, 302-303, 313 et 410.

(25.) Archives de l'archeveche de Montreal, 295.101.886.11, lettre de l'archeveque Taschereau a l'eveque Fabre, 4 avril 1883.

(26.) Vicaire general Cyrille E. Legare, << Circulaire au clerge au sujet de deux societes secretes >>, 17 octobre 1884, dans H. Tetu et C.-O. Gagnon, Mandements, 2,445 (traduit du latin).

(27.) Archives de l'archeveche de Quebec, 210 a, lettre de l'archeveque Taschereau au cardinal Bilio, 5 octobre 1883.

(28.) Jean Hamelin, Paul Larocque et Jacques Rouillard, Repertoire des greves dans la province de Quebec au XIXe siecle (Montreal 1970), 51-52, 64-65, 67-69, 73-76.

(29.) BAC, CP, lettre de W. Keys a T.V. Powderly, 25 janvier 1887. Ce message de Keys, ou il fait mention de ses demarches et de sa rencontre avec Fabre, est aussi cite dans Henry J. Browne, The Catholic Church, 95. Philippe Sylvain est le seul historien quebecois a mentionner son existence. Philippe Sylvain, << Les Chevaliers du travail ... >>, 554-555.

(30.) Le Repos du travailleur, 1er septembre 1890.

(31.) T.V. Powderly visitera Montreal a trois reprises : en 1883, 1886 et 1891. Voir : Montreal Post, 19 decembre 1883; Montreal Star, 19 fevrier 1886 et Le Monde illustre, 10 octobre 1891. Le Repos du travailleur, 1er septembre 1890; SAC, ce, lettre de G. S. Warren a T.V. Powderly, 22 juillet 1887.

(32.) Knights of Labor, General Assembly, Proceedings (1883), 552 et Proceedings (1884), 826; Montreal Star, 7 septembre 1891.

(33.) BAC, CP, lettre de G. S. Warren a T.V. Powderly, 14 aout 1884 et lettre d'Urbain Lafontaine a T.V. Powderly, 17 aout 1888. Le grand-pere paternel de George S. Warren est un officier ecossais venu en Nouvelle-ecosse, a la fin du XVIIIe siecle, avec un regiment des Highlanders. Il y marie une denommee Marie Claisse d'origine acadienne, puis s'etablit quelques annees plus tard a Baie-Saint-Paul, au Quebec. a compter de 1819, son fils etienne vient travailler a Montreal comme boulanger. Il y marie Basilise (?) Boisseau, une Canadienne francaise. Grace a ses antecedents familiaux, son bilinguisme et son dynamisme, le petit-fils George S. Warren, arrive rapidement a jouer un role pivot entre les chevaliers anglophones et francophones. Le repos du travailleur, 1er septembre 1890; Dictionnaire biographique en ligne, Jacques Rouillard, << George S. Warren >> (ca. 1846-1926).

(34.) La congregation du Saint-Office, communement connue aussi sous le nom de la congregation de la Sainte Inquisition romaine et universelle, fait le classement suivant : premierement, la maconnerie et les sectes menacant l'eglise ou les puissances doivent etre frappees d'excommunication automatique (latae sententiae); ensuite, les << sectes interdites >>, << principalement celles qui exigent de leurs membres un secret qu'il ne faut devoiler a personne, une obeissance sans reserve devant etre pretee a des chefs occultes >>, sont a eviter sous peine de peche grave; enfin, les societes << suspectes et pleines de perils, tant pour les doctrines qu'elles professent que pour leur mode d'action et pour les chefs autour desquels elles se groupent et qui les commandent >> doivent etre denoncees pour en detourner les catholiques. Cardinal Raphael Monaco la Valetta, << Instruction de la Sainte Inquisition romaine et universelle aux eveques du monde catholique >>, dans Louis-Francois Lafleche, Conferences sur l'encyclique Humanum Genus (Trois-Rivieres 1885), xxiv-xxix.

(35.) Vicaire general Cyrille E. Legare, << Circulaire au clerge au sujet de deux societes secretes >>, 17 octobre 1884, dans H. Tetu et C.-O. Gagnon, Mandements, 2, 444-445; eveque Fabre, << Circulaire de Mgr l'eveque de Montreal au clerge de son diocese >>, 4 novembre 1884, dans Mandements, lettres pastorales, circulaires et autres documents publies dans le diocese de Montreal depuis son erection, 10 (Montreal 1893), 96-105. Concernant la mobilisation des chevaliers visant a preserver l'appui de l'eveque Fabre, voir : BAC, CP, lettre de William Keys, George Warren, William Rawley et Eugene O'Rourke a T.V. Powderly, 11 janvier 1885; BAC, CP, lettre de T.V. Powderly a William Keys, 13 janvier 1885; BAC, OP, lettre de William Keys a T.V. Powderly, 18 janvier 1885. Dans l'enveloppe adressee a Keys, le 13 janvier, T.V. Powderly incluait aussi, a l'attention de l'eveque Fabre, une circulaire secrete de l'Ordre et une copie d'une longue lettre envoyee le 24 octobre 1884 a l'archeveque Ryan de Philadelphie. La circulaire voulait demontrer que l'Ordre n'avait de << secrets >> que pour les patrons avaricieux et que sa direction abhorrait les socialistes et les anarchistes. Le second document, plus important, portait a l'attention de Fabre des arguments qui avaient desarme un ecclesiastique americain comptant parmi les principaux opposants des chevaliers aux etats-Unis. Powderly y prechait la moderation de son mouvement et son utilite pour les ouvriers catholiques qui constituaient plus de la moitie des membres. Il soulignait egalement qu'advenant la persistance de l'hostilite de l'eglise catholique, l'Ordre pourrait bien se transformer en puissante organisation exclusivement protestante. Le document se terminait par la soumission du grand-maitre aux autorites ecclesiastiques : << si on m'ordonne de quitter l'Ordre, je suis dispose a le faire, mais j'espere et prie pour que le concile de Baltimore ne le commande pas ... >> [notre traduction]. Pour en savoir davantage, voir : Peter Bischoff, << Lettre inedite de Terence V. Powderly, grandmaitre de l'ordre des Chevaliers du travail, a William Keys, chevalier montrealais (13 janvier 1885) >>, Bulletin du RCHTQ, 25, 1 (printemps 1999), 45-47.

(36.) Le nom des membres fondateurs provient de La Presse, 24 juin 1893. Leur profession a ete etablie par iumelage avec les listes nominatives du recensement de 1881, disponibles en ligne sur le site web de Family Search (https://familysearch.org). Le Montreal Directory de 18821883 a servi a trouver leur adresse. Sur Keys, voir : BAC, CP, lettre de W. Keys a T.V. Powderly, 25 janvier 1887.

(37.) Pour plusieurs chevaliers, indique Birdsall, l'AL mixte constitue le type d'assemblee ideale. Leur aspiration est de rassembler les travailleurs, peu importe les differences de metier, de genre et de race (excepte les Asiatiques) et de batir un grand syndicat (<< One big union >>). Toutefois, ils ont du composer avec le particularisme professionnel : << workers could not be forced to join heterogeneous locals where it was possible to form craft or industrial units. >> Ainsi, note-t-il, dans les villes rassemblant un nombre important d'ouvriers de differents metiers et des grandes entreprises, << the trade local was the predominant type (...) It might be either craft or industrial in nature >>. Birdsall, << The Problem of Structure >>, 538 et 539.

(38.) Montreal Star, 18 decembre 1885; BAC, CP, lettre de T.V. Powderly a John T. Redmond, 15 fevrier 1886; Canada, Report of the Royal Commission on the Relations of Capital and Labor in Canada, Quebec Evidence, 2, temoignage d'Edmund Tart (debardeur et secretaire de l'assemblee River Front), 180-181.

(39.) BAC, CP, lettre d'Edward Butler (maitre ouvrier de l'assemblee Dominion) a T.V. Powderly, 3 fevrier 1884.

(40.) Knights of Labor, General Assembly, Proceedings, 1885, 210, 218,223 et 225. Cette inquietude de diviser les forces face au patronat peut se lire, en 1884, dans une lettre adressee par le maitre ouvrier de l'assemblee Dominion, Edward Butler, au grand-maitre ouvrier Terence V. Powderly : << what is your opinion on having so many locals situated in close proximity to one another with so small a membership do you not think that one gd (sic) strong LA would be better calculated to attain our objectives? >> Voir BAC, CP, lettre d'Edward Butler a T.V. Powderly, 23 janvier 1884. Ce pli restera sans reponse.

(41.) Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 76.

(42.) << I do not think the Grand Trunk will try and cut the workingmen wages anymore >>, ecrira le secretaire de l'AL 3965 a Powderly. Il poursuit ainsi : << the Noble Order of the KNS of Labor has I think made them come to their senses and let them know that labor now can stand up on its own footing and fight capital successfully. >> Voir BAC, CP, lettre de W.H. Conway a T.V. Powderly, 29 octobre 1885. Ce n'est qu'un exemple de l'activisme terre a terre des chevaliers sur les lieux de travail. Cette militance a echappe aux historiens jusqu'a present, puisque ces derniers se contentent, lorsqu'ils abordent la question, d'analyser ses representations ideologiques. Sur le voyage de Brennan a Quebec, voir : Montreal Star, 31 aout 1889.

(43.) Peter C. Bischoff, Les debardeurs ..., 332 et 341-342.

(44.) Palladium of Labor, 4 avril 1885, 9 mai 1885, 6 juin 1885. Pour la citation : Palladium of Labor, 23 mai 1885.

(45.) Archeveque Taschereau, << Circulaire au clerge >>, 2 fevrier 1885, dans H. Tetu et C.O. Gagnon, Mandements, 2,454-455. Taschereau precise dans cette circulaire que << les membres ... ne peuvent etre absous, s'ils persistent a faire partie de cette societe >>. C'est a l'abbe Philippe Laberge que revient le merite d'avoir revele le role exact du prelat dans la condamnation des chevaliers. Laberge, << Les eveques de Quebec >>, 40-42, 56.

(46.) William Keys et John F. Redmond occupent des fonctions dirigeantes de premier plan a Montreal jusqu'en 1887, alors qu'ils sont supplantes par de nouveaux venus anglophones, tels que William Darlington et Edward Lauer, par le franco-ecossais George S. Warren et par des dirigeants francophones a l'influence grandissante, comme Urbain Lafontaine et Joseph-Alphonse Rodier. En ce qui concerne les divisions au sein de l'episcopat, notons qu'en Ontario, seul l'eveque Joseph-Thomas Duhamel, un suffragant de l'archeveque Taschereau, s'oppose a la Chevalerie. De leur c6te, la plupart des eveques americains ne voyaient aucune menace serieuse dans la centrale syndicale. L'influence de Taschereau, motivee par un fort conservatisme sur le plan des relations de travail, se limite a la province ecclesiastique de Quebec.

(47.) BAC, CP, lettre d'Edward Little a T.V. Powderly, 9 aout 1888. Notons, toutefois, que l'AL 4736 (verriers) n'a pas de compte a rendre a l'AD 114. Elle repond directement a l'AL 300 (Window-Glass Workers Assembly), une AL au statut special, qui agit comme un syndicat semi-autonome operant a l'echelle americaine et canadienne. Voir Birdsall, << The Problem of Structure >>, 540-541. Sur la fondation de l'assemblee Notre-Dame, voir BAC, CP, lettre de G. S. Warren a T.V. Powderly, 22 juillet 1887.

(48.) Archeveque Taschereau, << Mandement sur certaines societes defendues >>, 19 avril 1886, dans H. Tetu et C.-O. Gagnon, Mandements, 2, 555 et 557 respectivement.

(49.) eveques de Quebec, << Lettre pastorale des peres du septieme concile de Quebec >>, 6 juin 1886, dans H. Tetu et C.-O. Gagnon, Mandements, 2, 578 et 582-583. Pour la correspondance au cardinal Simeoni, voir : Archives de l'Archeveche de Quebec, 210 a, registre de lettres, v. 35, lettres de l'archeveque Taschereau a Giovanni Simeoni, 2 mars et 13 mai 1886. Taschereau est eleve au rang de cardinal le 8 juin 1886. Voir : La Minerve, 8 et 9 juin 1886. Martin Petitclerc souligne qu'a l'invitation de l'encyclique Humanurn Genus, les laics petits-bourgeois d'origine canadienne-francaise vont participer activement a la formation et la multiplication de societes de secours mutuel, vues comme un lieu de reconciliation des classes sociales. Martin Petitclerc, << Nous protegeons l'infortune >>. Les originespopulaires de leconomie sociale au Quebec (Montreal 2007), 181-182.

(50.) Ces chiffres proviennent d'une declaration du chevalier et depute ouvrier Alphonse Telesphore Lepine au Montreal Star. Lepine a l'habitude d'etre assez juste et precis lorsqu'il cite des chiffres aux medias. Montreal Star, 31 aout 1889. L'AL 9077 n'a pas de compte a rendre a l'AD 114 de Montreal. Elle est liee a l'AND 149. Cette derniere regroupe toutes les cellules syndicales de l'est des etats-Unis, membres de l'ex-Independant Druggist Ware Bottle Blowers' League, une << union internationale >> qui s'est affilie aux Chevaliers du travail en 1886. Philadelphia Record, 23 novembre 1886.

(51.) Montreal Star, 13 aout 1886.

(52.) BAC, CP, lettre de D.J. O'Donoghue a T.V. Powderly, 1er novembre 1884. Au cours de sa rencontre avec Lynch, raconte O'Donoghue a Powderley, il rapporte avoir declare qu'il etait pret a abandonner la Chevalerie si le prelat le commandait. Voir : BAC, CP, lettre de D.J. O'Donoghue a T.V. Powderly, 3 octobre 1886.

(53.) Peter Bischoff, << Projet de memoire de Mgr Fabre au cardinal Simeoni, 17 aout 1886. Un

plaidoyer demandant a Rome de reconsiderer l'interdit pesant sur les travailleurs. >>, Bulletin du RCHTQ, 24, 2 (automne 1998), 40-43.

(54.) Cardinal Taschereau, << Circulaire au clerge >>, 5 avril 1887, dans H. Tetu et C.-O. Gagnon, Mandements, 2,613-614; BAC, CP, lettre d'A.T. Lepine a T.V. Powderly, 30 avril 1889.

(55.) Sur l'assemblee des cordonniers de Quebec, voir : BAC, CP, lettre de Narcisse Cote a T.V. Powderly, 16 juillet 1888.

(56.) Dans les annees 1880, en Ontario, 47 villes ont une population excedant 3 000 habitants. De ce nombre, quatre-vingt-un pour cent voient la formation d'au moins une assemblee locale des Chevaliers du travail. Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 59-61.

(57.) Notons toutefois que les echos de la rivalite qui oppose aux etats-Unis et en Ontario les cigariers membres de la Chevalerie a ceux representes par l'Union internationale des cigariers, peuvent etre entendus jusque dans la metropole quebecoise. Le 11 juillet 1887, l'Ordre transmet en effet a toutes ses AL une circulaire tranchant sur le sujet. Cette derniere oblige George S. Warren et les cigariers montrealais a choisir entre demeurer membres de la succursale no. 58 de l'Union internationale des cigariers (200 membres) et rester dans la chevalerie montrealaise (5000 membres). Cette chicane, << importee >>, voit alors la chevalerie montrealaise perdre Warren, celui qui a mis sur pied 24 AL sur les 31 etablies depuis son adhesion en 1883, et un grand nombre d'autres cigariers. Warren retournera cependant dans les rangs en 1889. Knights of Labor, General Assembly, Proceedings, 1887, 1872; BAC, CP, lettre de G.S. Warren a T.V. Powderly, 22 juillet 1887; La Presse, 15 janvier 1889.

(58.) BAC, CP, lettre d'Edward Little (maitre ouvrier de l'AD 114) a T.V. Powderly, 5 janvier 1889. L'assemblee locale Vercheres disparait a la suite d'une greve se deroulant la meme annee. D'autres assemblees locales feminines, sur lesquelles nous cherchons encore de l'information, lui succedent : l'assemblee Aberdeen (1893) et Fraternity (1894-1895). La Presse, 2 septembre 1893, 1er septembre 1894; Le Monde, 29 avril 1895; Montreal Herald, 3 septembre 1895. Notons aussi que l'assemblee Dominion est representee par une femme a la reunion annuelle du Congres des metiers et du travail du Canada, a Quebec, en septembre 1891 : il s'agit d'une veuve du nom de Mary Duffy (La Presse, 1er et 4 septembre 1891). Sur la Longshoremen's International District Assembly, voir : New York Times, 2 mars 1888. Le maitre ouvrier de l'assemblee River Front, Patrick J. Dalton, est elu president du congres de fondation de l'organisation.

(59.) Jacques Rouillard calcule que les Chevaliers du travail << ne depassent probablement pas 3500 en 188Z au faite de leur puissance dans la province >>. Cette evaluation, qui sous-estime la force de la Chevalerie, doit maintenant etre ecartee. Rouillard, Histoire du syndicalisme quebecois, 41.

(60.) Le 4 mai 1886, une foule est reunie a la place Haymarket, a Chicago, en solidarite avec les ouvriers en greve pour l'obtention de la journee de huit heures. Une bombe est lancee par un inconnu, qui tue plusieurs policiers et civils. Les blesses sont nombreux. La campagne mediatique soulevee par l'affaire porte serieusement atteinte a l'Ordre des Chevaliers du travail. Leon Fink, Workingmen's Democracy, 25. Notons la remarque tout a fait pertinente de Kim Voss selon laquelle les historiens ont generalement sous-estime les facteurs externes au mouvement ouvrier dans leur analyse des difficultes rencontrees par les chevaliers. Kim Voss, American Exceptionalism, 11. Sur Taschereau, voir : La Verite, 14 janvier 1888.

(61.) L'espace manque pour traiter de l'influence des vieux partis. Cet aspect sera etudie en detail dans notre livre sur la Chevalerie.

(62.) Cette invitation a abandonner les syndicats au profit de societes de secours mutuel est reiteree en janvier 1888, lors de la greve generale des typographes a Quebec. Toronto Daily Mail, 17 janvier 1888.

(63.) Les tailleurs ont fonde leur societe de bienfaisance en 1886. Le Canadien, 28 decembre 1888. Le docteur Fiset est aussi conseiller municipal de Saint-Sauveur. Le Canadien, 10 et 15 janvier 1888.

(64.) L'Evenement, 25 novembre 1889. Cote sera promptement expulse de l'AL 10581, le 5 decembre suivant. BAC, CP, lettre de Louis Gamache a T.V. Powderly, 9 decembre 1889.

(65.) L'assemblee La Canadienne est etablie le samedi 6 septembre 1890. Trois cents ouvriers s'y enregistrent au cours de la reunion de fondation. Le Spectateur, 9 septembre 1890. Voila un depart canon. Quel contraste avec les propos d'Edward McKenna qui supposait un depart lent de l'Ordre en raison du caractere saisonnier, non qualifie et mobile de cette main-d'oeuvre. Edward McKenna, << Unorganized Labour versus management: The Strike at the Chaudiere Lumber Mills, 1891 >>, Histoire sociale/Social History, 5, 10 (novembre 1972), 186-211.

(66.) Il s'agit des assemblees de district no. 18 (anglophone) et no. 19 (francophone) de Montreal et de l'assemblee de district mixte no. 20 de Quebec. L'assemblee provinciale est sabordee. BAC, CP, lettre de John Wilkin a T.V. Powderly, 22 juin 1890; BAC, CH, lettre de Amede Blondin a John Hayes, 8 decembre 1890; BAC, CH, lettre de John Hayes a l'AL 10829, 10 mai 1890. Concernant les AD 1 et 2 et l'assemblee provinciale, voir : La Presse, 30 aout 1889.

(67.) BAC, CP, lettre de John Wilkis (secretaire du district) et de William Darlington (maitre ouvrier du district) a T.V. Powderly, 21 decembre 1890. A l'automne 1891, Powderly visitera a la fois Montreal et Quebec pour raviver le mouvement. Voir : La Minerve, 29 septembre 1891; Le Canadien, 2 octobre 1891; Quebec Morning Chronicle, 3 et 5 octobre 1891.

(68.) Le texte pontifical n'impose pas de modele : il laisse la porte ouverte a une diversite d'organisations. Neanmoins, il prend egalement soin de specifier que si le but des associations est l'accroissement << des biens du corps, de l'esprit et de la fortune >>, << il faut viser avant tout a l'objet principal qui est le perfectionnement moral et religieux >>. Leon XIII, << Lettre encyclique sur la condition des ouvriers >>, dans Mandements, lettres pastorales et circulaires des eveques de Quebec, 3 (Quebec 1893), 250.

(69.) La Verite, 20 et 27 juin, 4, 11, 18 et 25 juillet, 1er et 8 aout 1891; La Presse, 23 mai 1891; Le Canadien, 18 mai 1891; La Patrie, 18 mai 1891; L'Etoile du Nord, 9 juillet 1891. Vicaire general Charles Marois, circulaire au clerge (Leon XIII, << Lettre encyclique sur la condition des ouvriers >>), 30 juin 1891, dans Mandements, 3, 217-254.

(70.) Le Canadien, 11 septembre 1889.

(71.) Saturday Budget, 5 septembre 1891 et Quebec Morning Chronicle, 2 septembre 1891.

(72.) Le Monde, 1er septembre 1893; La Presse, 1er, 2 et 5 septembre 1893.

(73.) Peter C. Bischoff, << La reception de Rerum Novarum ... >>, 4-8.

(74.) Au debut du mois de septembre 1896, peut-on lire dans La Presse, les syndicalistes souhaitent profiter des messes dominicales pour populariser la fete du Travail : << Une delegation de societes ouvrieres de Montreal s'est rendue aupres des cures de toutes les differentes paroisses de la ville, afin de leur demander de faire le sermon de dimanche sur le Travail. >> La Presse, 5 septembre 1896.

(75.) La Presse, 24 juin 1893.

(76.) BAC, CP, lettre de Auguste Charles a T.V. Powderly, 13 septembre 1886.

(77.) BAC, CP, lettre d'Edmund Tart (secretaire de l'AL 7628) a T.V. Powderly, 23 octobre 1887. La decision est enterinee par Powderly. Voir : BAC, CP, lettre de T.V. Powderly a Edmund Tart, 28 octobre 1887.

(78.) Les conducteurs de tramways operent par contre secretement pour eviter d'etre ostracises pour activite syndicale. Montreal Labor Directory, 1893, 35. L'assemblee locale des musiciens forme fort probablement le noyau initial de ce qui deviendra, au XXe siecle; la Guilde des musiciens et musiciennes du Quebec. Sur la mobilisation des musiciens, voir : Le Monde, 23 et 28 avril 1894, 6 et 13 avril 1895 et 1er septembre 1895. Entre 1892 et 1897, dix-sept AL de metier sont fondees a Montreal. Une assemblee locale mixte et une assemblee locale industrielle (travailleurs de tabac) voient aussi le jour. Par contre, le statut des 7 autres sections n'a pu etre determine.

(79.) La Minerve, 2 janvier 1893 et La Patrie, 25, 27 et 29 mai 1895 et 11 juin 1895.

(80.) Au cours de la decennie 1880, les chevaliers ont resolu huit conflits au moins par la conciliation ou l'arbitrage. Un coup de sonde dans La Patrie, en 1895, revele trois autres reglements similaires. Il nous reste encore des fouilles a effectuer dans les journaux pour evaluer l'etendue de cette approche de meme que pour statuer sur leur recours a la greve. BAC, CP, lettre d'Edward Little a T.V. Powderly, 5 janvier 1889; Montreal Herald, 2 octobre 1889; La Patrie, 26 et 27 mars 1895 et 22 mai 1895.

(81.) Le Monde, 5 novembre 1892, 22 et 25 mai 1893; La Presse, 7 juin 1895 et 26 aout 1895; La Patrie, 9 janvier 1893.

(82.) Jacques Rouillard a ecrit deux articles utiles sur la fete du Travail a Montreal. Toutefois, la participation des Chevaliers du travail a l'evenement, au cours de la premiere decennie, y est malheureusement occultee. Voir : Jacques Rouillard, << La Fete du travail (sic) a Montreal, expression de la solidarite ouvriere (1886-1964) >>, Bulletin du RCHTQ, 22, 2 (automne 1996), 9-10; Jacques Rouillard, << La Fete du travail (sic) a Montreal le premier lundi de septembre, symbole de l'affirmation de la classe ouvriere dans l'espace public (1886-1952) >>, Revue d'histoire de l'Amerique francaise, 64, 2 (automne 2010), 33-73.

(83.) Voir, par exemple : La Patrie, 13 janvier 1895; Le Monde, 16 avril 1895. L'analyse des postes occupes par les chevaliers quebecois sur ces organismes ne peut etre realisee ici par manque d'espace. Toutefois, elle le sera dans notre livre.

(84.) Sur le declin de l'Ordre et les rivalites menant a la demission du grand-maitre ouvrier T.V. Powderly, voir : Robert E. Weir, Knights Unhorsed, 161-178. Weir mentionne que les chevaliers ne comptent que 75 000 membres en 1893. Il faut cependant chercher ailleurs pour trouver des chiffres pour les annees subsequentes. Dans un rapport de Daniel DeLeon, publie dans le journal du Socialist Labor Party, ils ne seraient plus que 30 000 a la fin de 1895. The People, 1er decembre 1895. Selon Richard Oestreicher, le nombre de membres tombe ensuite a 21 500 en 1897, remonte a 32 300 l'annee suivante, pour glisser a 20 200 en 1900. Richard Oestreicher, << A Note on Knights of Labor Membership Statistics >>, Labor History, 25, 1 (1984), 106.

(85.) Montreal Herald, 30 novembre 1895; La Presse, 17 janvier 1896 et 27 mars 1896. Dans La Presse, on peut lire : << La raison de cette scission c'est que l'assemblee generale est gouvernee par une clique qui a gaspille ou empoche les fonds de l'Ordre, au lieu de s'en servir pour l'interet general des membres. On peut dire des maintenant que l'Ordre (sic) des Chevaliers du travail fonde il y a pres de trente ans, et qui a ete, a un certain moment, la plus forte organisation ouvriere qu'il n'y ait jamais eu en aucun pays du monde, n'existe plus, non seulement au Canada, mais encore aux Etats-Unis. >> Voir La Presse, 27 mars 1896. Sur le retrait de l'assemblee Ville-Marie, voir : La Patrie, 18, 20 et 21 fevrier 1896.

(86.) CP, lettre de Bernard Feeney a T.V. Powderly, 22 decembre 1895.

(87.) La Presse, 7 fevrier 1896. Voir aussi l'edition du 17 janvier 1896. Sur le retrait de l'assemblee Ville-Marie, voir : La Patrie, 18, 20 et 21 fevrier 1896.

(88.) Eugene Forsey est le seul historien a avoir analyse la participation des chevaliers quebecois a l'assemblee generale annuelle, l'instance supreme de l'Ordre. Il demontre le grand interet des Quebecois pour cette centrale syndicale nord-americaine : c'est-a-dire leur volonte de participer a ses rouages, d'en tirer des benefices de meme que d'en influencer les politiques. Nous entendons creuser ce sujet. Mais, d'ores et deja, il se degage une interrelation remarquable entre les Quebecois et le reste de l'organisation. Eugene Forsey, Trade Unions in Canada, 165-6. On ne peut donc plus affirmer, comme l'a fait Jacques Rouillard, que les membres quebecois auraient profite d'une si grande autonomie (par rapport a la chevalerie americaine) qu'ils en auraient << oublie l'origine etrangere >>. Jacques Rouillard, Les syndicats nationaux (1979), 16. Sur l'expulsion du Conseil des metiers et du travail du Canada, voir : Jacques Rouillard, << Le Quebec et le congres de Berlin >>, 69-91. Les dernieres AL de la province, la 713 (Papineau) et la 1007 (Sillery) de la Vieille Capitale, disparaissent lorsque la province entre dans la Grande Depression. Voir : Quebec Directory, 1929-1930, 66-67.

(89.) Les alliances tacites avec les partis traditionnels, telle celle qui favorisa l'election d'A.T. Lepine au parlement federal entre 1887 et 1896, avaient fini par refroidir beaucoup d'ouvriers. Voir : Marc-Andre Gagnon, << Harmoniser le Travail et le Capital ... >>, 138-139.

(90.) Sur les difficultes economiques, voir : Jean Hamelin et Yves Roby, Histoire economique du Quebec (Montreal 1971), 95-97; Journal du peuple, 2 fevrier 1895. Pour les actions des socialistes et les denonciations dont ils font l'objet, voir : Le Reveil, 8 septembre 1894; New York Times, 16 janvier 1895; La Patrie, 17 janvier 1895 et 31 mars 1896; New York Herald, 17 janvier 1895; La Presse, 9 septembre 1895.

(91.) Jason Kaufman a explore l'importance de cette competition dans un article tres stimulant : << Rise and Fall of a Nation of Joiners: The Knights of Labor Revisited >>, Journal of Interdisciplinary History, 31, 4 (printemps 2001), 553-579.

(92.) La carte syndicale de voyage est un << passeport >> offert sur demande au travailleur syndique. Si ce dernier n'est pas en arrerages de cotisations syndicales, il pourra obtenir le laissez-passer qui lui ouvrira la porte des ateliers a l'exterieur de sa localite, partout ou son << union internationale >> est influente. Les deplacements des ouvriers syndiques dessinent dans l'espace de veritables filieres migratoires liant les principaux centres industriels americains et canadiens. Dans une recherche anterieure, nous avons remarque, toutefois, que Montreal et Quebec semblent moins << visites >> par les migrants, probablement en raison de la distance les separant des grandes villes industrielles americaines et canadiennes. Peter Bischoff, << "Traveling the Country 'Round" : migrations et syndicalisme chez les mouleurs de l'Ontario et du Quebec membres de l'Iron Molders Union of North America, 1860 a 1892 >>, Journal of the Canadian Historical Association/Revue de la Societe historique du Canada, 1990, 37-72.

(93.) Sur les ressources des syndicats internationaux, voir : Peter Bischoff, << La gestion syndicale des marches du travail dans l'industrie siderurgique nord-americaine, 1879-1945 >>, Revue du Nord, 15 (2001), 289-306; Robert H. Babcock, Gompers in Canada. A Study in American Continentalism Before the First World War (Toronto 1974), 292.

(94.) La Verite, 9 septembre 1893.

(95.) Societe bienveillante Saint-Roch, Bulletin, 2, 1 (avril 1894), 4. Voir aussi les numeros suivants du Bulletin : 1, 1 (avril 1893), 2; 1, 3 (juin 1893), 2; 2, 1 (avril 1894), 8 a 10. En avril 1893, elle compte 4 succursales. Un an plus tard, ce nombre atteint 10. Dans la region de Hull-Ottawa, l'Union Saint-Joseph d'Ottawa reoriente aussi son action a compter de 1895 : elle adopte la ligne de conduite clerico-nationaliste et se met a etablir des succursales. Voir : Pierrick Labbe, << 'L'union fait la force ?' : la concurrence comme element determinant de l'evolution de l'Union Saint-Joseph du Canada >>, memoire de maitrise, Universite d'Ottawa, 2007, 177 p.

(96.) Selon l'historien Yvan Rousseau, les ouvriers formeraient, par exemple, jusqu'a 50 % des membres de la Societe des artisans canadiens-francais. Yvan Rousseau, << De la cotisation a la prime d'assurance. Le secours mutuel au Quebec entre 1880 et 1945 >>, Annules de Bretagne et de l'Ouest, 110, 4 (2003), 161.

(97.) George S. Warren, ce chef bilingue d'ascendance ecossaise par son pere, et canadienne-francaise par sa mere et sa grand-mere, joue un role pivot entre les cadres anglophones et francophones.

(98.) Kealey et Palmer font etat d'un syndicalisme industriel naissant dans des centres industriels secondaires de l'Ontario tels que Guelph et Oshawa. Toutefois, le phenomene n'a pas l'ampleur de son pendant montrealais. Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 73-74. Aux Etats-Unis, l'exploration du syndicalisme industriel par la Chevalerie est effleuree par Birdsall dans son article paru en 1953 : << the Order was also the first breath of 20th century industrial unionism. >> William C. Birdsall, << The Problem of Structure >>, 547.

(99.) Sur le role central des ouvriers de metier au sein de la Chevalerie, voir : Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 73; Leon Fink, Workingmen's Democracy, 14.

(100.) Jacques Rouillard, Histoire du syndicalisme quebecois ..., 41-42. Sur la double affiliation, voir : Catherine Collomp, << Les Knights of Labor et le syndicalisme de metier : structure et relations des deux types d'organisation >>, Revue francaise d'etudes americaines, 32 (avril 1987), 251-52.

(101.) Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming ..., 10.

(102.) Concernant la mainmise graduelle du clerge sur les syndicats, il faut lire les theses de doctorat fascinantes, mais trop peu connues, de Philippe Laberge et de Michel Tetu : Philippe Laberge, << La Confederation des travailleurs catholiques du Canada. Origine, formation, evolution >>, these de doctorat, Universite pontificale gregorienne, 1954, 366 p.; Michel Tetu, << Les premiers syndicats catholiques canadiens, 1900-1921 >>, these de doctorat, Institut Social de Lyon, 1961, 555 p. L'ouvrage de Jacques Rouillard, Les syndicats nationaux, est, bien sur, egalement essentiel pour comprendre l'ingerence clericale.

Peter C. Bischoff, <<<< Un chainon incontournable au Quebec >> : les Chevaliers du travail, 1882-1902, >> Labour/Le Travail, 70 (Fall 2012), 13-59.
Tableau 1 Duree des assemblees locales des Chevaliers du travail
de la region de Montreal, 1882-1914

                  Nombre d'AL selon   Nombre d'AL selon
Duree             Fernand Harvey      nos recherches

1 an                     10                  15
2 a 4ans                  9                  30
5 a 10 ans               18                  16
11 ans et plus            4                  14
Indeterminee             23
TOTAL                    64                  75

Sources: Fernand Harvey, Le mouvement ouvrier ou Quebec
(Montreal 1980), 102; Journal of  United Labor, 1882-1886;
Jonathan Garlock, Guide to the Local Assemblies of the
Knights of Labor (Westport 1982), 571-574; Montreal Labor
Directory pour 1893, 1897, 1906 et 1909; Canada,
Departement du Travail, Gazette du Travail, 1900-1914 et
Report on Labor Organization in Canada,  1911-1914; BAC,
R2872-0-5-E, Fonds des Chevaliers du travail, correspondance
au grand-maitre Terence V. Powderly.

Tableau 2 Effectifs des assemblees de district des Chevaliers
du travail au Canada, 1886-1888

Assemblee de district                             1886         1887

No.    Lieu                       Duree      1er juil.    1er juil.

114    Montreal (provinciale)     1886-88         4246         3442
61     Hamilton                   1883-90         2016         2070
125    Toronto                    1886-90         4997         2539
138    St. Thomas                 1886-90         2873         1256
174    Windsor                    1887-89                       616
207    St. Catharines             1887-93                      2031
235    Belleville et Gananoque    1888-90
236    Uxbridge et Peterborough   1888-90
241    Berlin                     1888-89
       TOTAL ONTARIO                              9886         8512
204    Winnipeg                   1887-90                       388
203    Nanaimo et Vancouver       1887-89                       300
       GRAND TOTAL                               14132        12642

Assemblee de district                   1887         1888         1888

No.    Lieu                         1er Oct.     1er jan.     1er avr.

114    Montreal (provinciale)           4400         6423         5274
61     Hamilton                         1648         1288          532
125    Toronto                          1848         1676         1183
138    St. Thomas                        863          609          452
174    Windsor                           461          431          357
207    St. Catharines                   1621         1280         1137
235    Belleville et Gananoque                                    1548
236    Uxbridge et Peterborough                                    507
241    Berlin                                                      348
       TOTAL ONTARIO                    6441         5284         6064
204    Winnipeg                          325          287          204
203    Nanaimo et Vancouver              223          214          459
       GRAND TOTAL                     11389        12208        12001

Assemblee de district                   1888

No.    Lieu                        1er juil.

114    Montreal (provinciale)           4126
61     Hamilton                          386
125    Toronto                           922
138    St. Thomas                        239
174    Windsor                           373
207    St. Catharines                    934
235    Belleville et Gananoque          1456
236    Uxbridge et Peterborough          456
241    Berlin                            257
       TOTAL ONTARIO                    5023
204    Winnipeg                          130
203    Nanaimo et Vancouver              256
       GRAND TOTAL                      9535

Source: Knights of Labor, General Assembly, Proceedings, 1886,
326-327; Ibid, 1887,1847-48; Ibid, 1888, 2 et 3.

Note: I'AD 114 a pour juridiction la province de Quebec.

Tableau 3 Les succursales des societes de secours mutuel a Montreal
en 1900

                                                       Societe des
               Nombre        Ordre des                 artisans
Annee de       total de      forestiers    Alliance    canadiens-
fondation      succursales   catholiques   nationale   francais

1884
1885
1886
1887
1888           2
1889           3             3
1890           2             1
1891           3             3
1892           2             2
1893           17            6             7           1
1894           10            2             7
1895           3                           3
1896           3                           2
1897           5                           5
1898           2                           2
1899           17                          4           13
1900           4             1             2           1
Indeterminee   32            16            1

TOTAL          105           34            33          15

               Association   Association
               catholique    catholique                 Legion
Annee de       de secours    de secours    Union        catholique
fondation      mutuel du     mutuel des    franco-      de
               Canada        Etats-Unis    canadienne   bienfaisance
1884
1885
1886
1887
1888           2
1889
1890           1
1891
1892
1893           2             1
1894           1
1895
1896
1897
1898
1899
1900
Indeterminee   7             5             ?            3

TOTAL          13            6             1            3

               Union
Annee de       Saint-Pierre
fondation      de
               Montreal
1884
1885
1886
1887
1888
1889
1890
1891
1892
1893
1894
1895
1896           1
1897
1898
1899
1900
Indeterminee

TOTAL          1

Source: Le diocese de Montreal a la fin du XIXe siecle
(Montreal 1900), 800 p.

Note: L'ouvrage ne mentionne pas les succursales de l'Union
franco-canadienne.
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Author:Bischoff, Peter C.
Publication:Labour/Le Travail
Geographic Code:1CQUE
Date:Sep 22, 2012
Words:20051
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