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<< Passions ordinaires >> ou nouveaux objets patrimoniaux ? Reflexions sur les liens entre sport et patrimoine culturel immateriel.

[C]'est l'observation des faits presents qui permet de mieux comprendre les phenomenes passes, et c'est l'approfondissement du passe qui ouvre l'acces a ce qui s'accomplit sous nos yeux. (Elias 1939 [1969] : 299)

Des quillous presentant leur jeu de quilles lors d'une manifestation culturelle occitane en France, des courses de canots a glace ou de raquettes figurant parmi les manifestations du Carnaval de Quebec, ou encore des pelotaris revendiquant leur culture basque a travers leur sport emblematique, la pelote basque, demontrent que la frontiere entre sport, culture et identite ne semble pas toujours aussi nette, mais egalement que des ponts peuvent s'operer entre ces entites. Pourtant, de prime abord, le sport et le patrimoine peuvent apparaitre comme deux sujets a priori antinomiques. Est-il permis de comparer << Chambord et le maillot de Zidane, le retable d'Issenheim et une banderole de supporters ? >> (Bromberger 2006 : 8). La reaction la plus classique rapprocherait ce champ d'etudes de << l'abus monumental >> stigmatise par Regis Debray (1999), voire meme d'une << quete patrimoniale >> qui recherche les gages de l'authenticite pour assurer un pouvoir ou une identite territoriale (Jeudy 2001 ; Hartog 2003). Posant la legitime question de ce qui est patrimoine et de qui le definit, le sport illustre cette extension de la notion de patrimoine et apparait comme l'un de ces nouveaux objets patrimoniaux si differents de l'ancien concept defini par les historiens de l'art, privilegiant la materialite des objets ou monuments en tant que temoins d'un passe. Les jeux et sports traditionnels incarnent a leur tour une dialectique patrimoniale en etant a la fois en perpetuation et en renouvellement, entre ce qui est acquis et ce qui se transforme, faisant preuve par moments d'une certaine capacite d'adaptation aux evolutions societales. Cette ambivalence s'inscrit dans un processus dynamique de construction et de transmission des expressions culturelles et identitaires, a la fois dans le temps et dans l'espace. Se pose des lors la question du lien entre le patrimoine et le sport : puisque ces deux champs semblent intrinsequement lies, comment des pratiques sportives peuvent-elles contribuer a la patrimonialisation d'expressions culturelles, c'est-a-dire a un processus de reconnaissance sociale d'un heritage culturel de jeux ou de sports traditionnels ? A moins que l'on n'assiste a une sportivisation du patrimoine, c'est-a-dire a l'evolution de pratiques culturelles et sportives traditionnelles vers des evenements sportifs modernes ? Quels sont donc les relations, les facteurs de mutation, les etapes operatoires qui se mettent en place pour qu'un sport devienne patrimoine ou vice versa ?

S'il est permis d'observer qu'un grand nombre de biens patrimoniaux ont ete patrimonialises par le sport, force est de constater qu'il n'existe que tres peu d'etudes ethnologiques sur cette question. Le theme du sport est reste longtemps un champ d'etudes inexplore--voire meme une << sous-culture >> en raison de son caractere peu << scientifique >> et de sa connotation populaire ou associee a la vie quotidienne. Christian Bromberger (1998) soulignait deja le caractere ludique de cette << passion ordinaire >> qui n'est souvent pas prise au serieux par les recherches scientifiques. Il n'en demeure pas moins que le sport et la culture (entendue au sens large, selon la definition de l'UNESCO (2)) restent intrinsequement lies puisque le sport revele des facettes particulieres de la societe qui le faconne. La pratique sportive semble correspondre au << fait social total >> de Marcel Mauss puisqu'elle << traverse et affecte toute la societe et en revele, par consequent, toutes [les] dimensions >> (Pociello 1999 : 2). Ainsi les jeux traditionnels permettent une analyse des fondements et des evolutions de notre culture, notamment a travers certaines dimensions sociales et symboliques de ces pratiques. Peut-on pour autant classer des sports comme des expressions relevant du patrimoine culturel immateriel de l'humanite, au meme titre que le chant Xoan de la Province de Phu Tho au Viet Nam (classe par l'UNESCO en 2011) ou le savoir-faire de la dentelle au point d'Alencon en France (classe en 2010) ? Existe-t-il des exemples significatifs de pratiques a la fois sportives et culturelles, des traditions sportives revelatrices d'une identite et d'un patrimoine d'une communaute ? Cet article exploratoire et critique entend expliciter la relation qui se noue entre le sport et le patrimoine immateriel, nouvel objet de recherche pour les ethnologues, voire meme les sciences sociales.

Quand le sport arrive dans les sciences sociales ... Epistemologie du sport

L'etude de l'objet-sport apparait progressivement dans les sciences sociales, de maniere plus ou moins tardive suivant les disciplines qui apportent une pluralite d'eclairage sur la multiplicite de ses composantes et la diversite de ses fonctions sociales. La plupart des etudes scientifiques, qu'elles relevent des disciplines historiques, sociologiques ou anthropologiques, se sont principalement attachees a expliquer les conditions socio-historiques des jeux et des sports, en analysant les geneses et les formes localisees des activites sportives, la dynamique de leurs institutions et organisations. Toutefois les travaux recents evoluent vers une conception plus globale en inserant ces pratiques dans le champ des structures sociales. A la suite de M. Mauss (1966), de N. Elias (1973) ou encore de J.-P. Warnier (1999), les sociologues Mickael Vigne et Christian Dorville postulent que les jeux sont les temoins et agents de la societe qui les accueille : d'une part parce qu'ils refletent l'essence des normes et des valeurs sociales que la societe diffuse ; et d'autre part, parce qu'ils sont un element fondamental de la construction de l'identite culturelle (Vigne et Dorville 2009).

La question de la definition du sport (3) a alimente les debats theoriques des annees 1960 et 1970 sans jamais etre totalement close. Thierry Terret et Michelle Zancarini-Foumel dressent un tableau synthetique de l'evolution du champ de recherche :

Tandis que Joffre Dumazedier scrutait les contours de ce << loisir >> devenu objet legitime de la sociologie (Dumazedier, 1962), que le << jeu >> avait fait l'objet de classifications philosophiques et anthropologiques distinguant l'activite ludique (libre, independante, amusante) et ses formes plus ou moins organisees (Huizinga, 1951 ; Caillois, 1958), que le monde anglo-saxon developpait au meme moment la difference entre play et game (Roberts, Arth et Bush 1959 ; les deux termes sont traduits en francais par le meme mot : jeu), les pionniers de la reflexion sur le sport tentaient d'identifier ce qui caracteriserait le sport, au-dela du jeu et du loisir. Les inspirations theoriques de ces definitions et classifications puisent alors aussi bien dans la philosophie que dans la psychologie ou la sociologie (Jeu 1977 ; Magnane 1966 ; Bouet 1968). (Terret et Zancarini-Foumel 2006: 3).

On peut donc observer que l'histoire du sport s'est construite en etroite relation avec d'autres sciences sociales dont, en particulier, la sociologie. Mais face a cette omnipresence des perspectives historiques et sociologiques, quelle place l'ethnologie et les ethnologues occupent-ils dans les sciences sociales du sport ?

Ethnologie du sport

La discipline ethnologique illustre

Ces transformations internes aux sciences sociales : l'effacement des perspectives explicatives globales et la designation des pratiques du quotidien comme domaine principal de la recherche. Parallelement, on passe d'une conception structuraliste de la vie sociale a une conception selon laquelle ce sont desormais les sujets qui sont les producteurs du social (Althabe 1992 : 247-248).

Ainsi l'homme et ses pratiques culturelles deviennent le coeur des sujets de recherche ; paradoxalement, le theme du sport ou des activites de loisirs parait longtemps absent des reflexions ethnologiques ou des politiques publiques mises en place pour preserver les pratiques et expressions culturelles traditionnelles.

Le sport comme nouvel objet d'etude ethnologique

Arnold Van Gennep (1873-1957) apparait comme un precurseur de l'ethnologie actuelle, qui n'est plus liee a un objet d'etude (les societes exotiques) mais a une methode. La classification enumerative et inachevee, qu'il propose dans son Manuel (1943) pour l'etude du << folklore >>, place en premier lieu les rituels et les pratiques--ainsi que les croyances qui leur sont associees--concernant la vie individuelle (<< du berceau a la tombe >>) et l'annee calendaire (ceremonies cycliques, saisonnieres et calendaires). Devaient ensuite etre etudies le folklore de la nature, la magie et la sorcellerie, la medecine populaire, la musique, les chansons et les danses populaires, les jeux et divertissements, le folklore domestique, les arts populaires. Ainsi les jeux font partie de ce que A. Van Gennep nomme << folklore >>, dont il affirme le caractere actuel, vivant et contemporain (et s'oppose en cela aux conceptions nationalistes et aux traditions archaiques portees notamment par A. Varagnac). Un autre exemple quebecois de classification, la Grille des pratiques culturelles de Jean Du Berger (1997), s'articule autour de trois poles : le champ coutumier (les pratiques coutumieres), le champ pragmatique (les pratiques du corps, les pratiques alimentaires, les pratiques vestimentaires et les pratiques techniques) et le champ symbolique et expressif (les pratiques ludiques et esthetiques, les pratiques langagieres et les pratiques ethno-scientifiques et ethiques). Le sport se trouve classe parmi les pratiques ludiques et esthetiques et continue l'arborescence en affinant l'analyse avec le type d'activite sportive, la pratique du sport ou encore son aspect symbolique. Meme si le theme de recherche interesse encore peu les ethnologues, les jeux et sports comptent bien parmi les champs d'etudes des folkloristes ou ethnologues d'apres ces systemes de classification qui mettent en avant les pratiques culturelles des communautes.

Les ethnologues s'emparent de l'objet << sport >> plus tardivement que les historiens ou sociologues (il faut attendre les annees 1990 environ), en portant une attention particuliere au role des corps ou bien a la dimension sensible des actions. Les travaux essaient de << voir >> et << decrire >> des phenomenes culturels, de percevoir les idees que s'en font les acteurs et de saisir le sens de ces comportements. Le jeu peut etre tres codifie, avec un reglement particulier, differentes etapes bien distinctes, un vocabulaire specifique, des gestes, des strategies deployees, des codes de conduite a l'egard des autres. Derriere le jeu se retrouve ainsi toute une theatralisation, une symbolisation, une mise en jeu des corps, qui s'inscrivent a la fois dans le temps, dans l'espace et dans le groupe. Reprenant le processus de ritualisation d'un spectacle sportif (en precisant qu'il s'agit d'une operation intellectuelle menee par l'ethnologue), Christian Bromberger (1992) prefere etudier un sujet moins connu que les etudes des pratiques sportives : l'assistance aux competitions, qui autorise une analyse du processus emblematique d'identification communautaire qui s'est construit par et sur les sports collectifs. Le stade de football illustrerait cette theatralisation expressive de rapports sociaux en etant un lieu de consensus, un espace d'affirmation, voire de prise de conscience d'opposition. Analysant lui aussi un << sport moderne >>, et plus exactement la pratique du hockey, le Canadien Michael Robidoux (2001) etudie le point de vue des joueurs professionnels, leurs interpretations et leurs perceptions pour discrediter les mythes du sport professionnel qui se retrouvent frequemment dans les discours journalistiques ou academiques (4). Ses travaux ne reposent pas tant sur l'analyse du jeu que sur le groupe social, la sexualite et le genre masculin, les dynamiques economiques et les enjeux de pouvoir du hockey professionnel. En decrivant la vie d'un joueur de hockey, M. Robidoux fait ressortir les dynamiques societales et demontre que la socialisation d'un jeune homme canadien se realise dans un monde modele (economiquement ou physiquement pour les joueurs) par les finances des corporations. De son cote, Frederic Saumade (1994, 1998) apporte un nouvel eclairage sur les jeux taurins europeens en prenant le contre-pied des approches anthropologiques du religieux, qui developpent les theories sacrificielles et le culte taurin. Il met ainsi en rapport d'autres pratiques que la seule corrida espagnole avec des espaces culturels et des groupes sociaux, notamment a partir d'une comparaison des cultures tauromachiques andalouses et camarguaises. Son travail porte davantage sur leurs proprietes formelles et leurs transformations structurelles que sur la nature de ces pratiques (jeux, spectacles, sports), ce qui remettait en question les interpretations classiques de la tauromachie. La << tauromachie >> est alors employee dans un sens restreint en renvoyant aux spectacles d'arenes modernes, codifiees et instituees, pour montrer toute la specificite de la pratique.

Les politiques patrimoniales et le sport

Longtemps ignore des champs de recherches scientifiques, le sport emerge egalement difficilement parmi les politiques publiques nationales et internationales qui preservent le patrimoine et les biens ou expressions culturels. A titre d'exemple, les jeux et sports traditionnels ne sont pas explicitement mentionnes dans les exemples de definition du patrimoine culturel immateriel de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immateriel de 2003 de l'UNESCO (5). Neanmoins c'est la << pratique >> par des peuples differents de jeux traditionnels uniques qui met en relation le sport et l'heritage culturel : la Convention de 2003 releve les pratiques sociales distinctives qui sont particulierement liees a une communaute et contribuent a renforcer un sentiment d'identite et de continuite avec le passe. Parmi les pratiques sociales, rituels et evenements festifs, qui sont des << activites coutumieres qui structurent la vie des communautes et des groupes, et auxquelles un grand nombre des membres de celles-ci sont attaches et y participent >>, on retrouve les << jeux et sports traditionnels >> au meme titre que les rites cultuels, les systemes juridiques traditionnels, les ceremonies rituelles liees a la parente et a l'appartenance au clan, les modes d'habitat, les traditions culinaires, les ceremonies en rapport avec les saisons, les pratiques specifiques aux hommes ou aux femmes, et bien d'autres encore (6). Les premisses d'une politique de l'UNESCO se manifestent deja dans la Declaration de Punta del Este (1999) qui, dans son article 8, stipule que << les ministres appuient la preservation et la mise en valeur des sports traditionnels et autochtones relevant du patrimoine culturel des regions et des nations, y compris par l'etablissement d'une "Liste du patrimoine mondial des jeux et sports traditionnels", et encouragent l'organisation de festivals aux niveaux regional et international (7) >>.

Pour autant, comme pour toute politique internationale qui << encourage >> ou << promeut >> une activite ou une pratique culturelle, se pose la legitime question des retombees politiques efficientes sur le plan national ou local. Malgre sa reconnaissance officielle, la mesure de l'impact de cette Declaration reste encore a demontrer. Neanmoins cet engouement pour la preservation des jeux et sports traditionnels semble se poursuivre puisque le Secretaire general de la Commission nationale coreenne pour l'UNESCO, dans une perspective catastrophiste, expliquait lors du 6e Forum mondial sur le sport, l'education et la culture (2008) que << la plupart des sports et jeux traditionnels ont deja disparu, et ceux qui subsistent sont menaces d'une extinction imminente. Expression unique de differentes cultures ayant traverse des milliers d'annees, ils sont neanmoins en voie de disparition a cause de l'effet combine de la globalisation et de l'harmonisation de la grande diversite du patrimoine sportif mondial. Le processus d'evolution sociale inherent au monde moderne represente clairement une menace pour la preservation de l'identite et de la diversite culturelles [...] >>. Aussi les mesures de preservation et de conservation mises en place par l'UNESCO s'averent essentielles pour en garantir la survie puisque << les sports et jeux traditionnels font partie integrante de l'identite et de la diversite culturelle, perdurant souvent sous la meme forme pendant des milliers d'annees >> (8). Pour autant, ce caractere fige ne va-t-il pas a l'encontre de la definition de la Convention de 2003 de l'UNESCO qui met en avant le caractere vivant et actuel de ces pratiques grace a leur transformation et leur recreation par les communautes, ce qui permet a la pratique de se perenniser ? Il est d'ailleurs a noter que la plupart des pratiques sportives citees ulterieurement ne perdurent pas << sous la meme forme >> mais font preuve au contraire d'une capacite d'evolution technique et societale, gage de leur resilience.

Meme si ces repercussions locales restent encore a prouver, l'expression de << jeux et sports traditionnels >> fait desormais partie du champ lexical de l'UNESCO, sur lequel se modelent les politiques culturelles des Etats signataires des documents normatifs internationaux. Cela s'illustre notamment dans les inventaires du patrimoine culturel immateriel que les Etats parties, qui ont ratifie la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immateriel de 2003, doivent realiser sur leur territoire. Aussi ne faut-il pas s'etonner de voir apparaitre le montage du dossier de candidature des << jeux et sports traditionnels de Bretagne >> aupres de l'UNESCO sur la liste de sauvegarde urgente (dossier en cours de depot) en 2012 (9). Cette demarche de reconnaissance et de sauvegarde est initiee par la Confederation FALSAB (Confederation des jeux et sports traditionnels de Bretagne) et la Federation de gouren (lutte bretonne), a la demande du Ministere de la Culture francais (10). D'ailleurs cette politique d'ouverture vers des domaines encore peu reconnus en ethnologie s'illustre avec l'inventaire des jeux traditionnels qu'a mene l'ethnologue Laurent-Sebastien Fournier pour le compte du Ministere de la Culture Francais depuis 2011 (11). L'inventaire, realise en 2012, a permis d'alimenter considerablement le nombre de fiches d'inventaire : si une seule pratique sportive (la pelote basque) a ete rajoutee aux trois existantes (a savoir la fauconnerie francaise, l'equitation de tradition francaise et la course camarguaise), le champs des jeux s'est vu augmenter d'une seule pratique (la Ringueta, festival de jeux traditionnels occitans en sarladais) a ... 71 jeux (12), ce qui constitue une des rubriques les plus fournies dans l'inventaire francais. En depit du fait que ces jeux sont pour le moment principalement repertories en Bretagne et en Aquitaine, ils demontrent d'une certaine maniere l'engagement des politiques publiques dans le financement d'un projet d'inventaire national portant sur une thematique qui emerge lentement dans le champ des recherches ethnologiques actuelles. Et qui commence a trouver sa place au meme titre qu'un Fest-Noz breton (rassemblement et danses traditionnelles) ou une fete des bergers dans les Pyrenees.

Le patrimoine sportif

Sport, traditions et echanges culturels

A travers les sports apparaissent en filigrane des marqueurs identitaires d'un territoire : ces elements peuvent caracteriser une societe specifique qui s'identifie a un territoire, qui est un espace geographique localise a propos duquel un groupe humain developpe des sentiments d'appartenance et d'appropriation. Comme le souligne Pierre Parlebas (2003), << les groupes sociaux et les peuples se distinguent autant par leurs jeux que par leurs langues : le lancer de tronc d'arbre ecossais, [...] le cricket anglais, la pelote basque, la course de pirogues africaine, [...] sont des pratiques aussi distinctives que les formes d'habitat et les structures de parente >>. Il definit ainsi une ethnologie de la motricite (ou << ethnomotricite >>), c'est-a-dire << le champ et la nature des pratiques motrices considerees sous l'angle de leur rapport a la culture et au milieu social dans lesquels elles se sont developpees >> (Parlebas 2003 : 158). Certains jeux ou sports traditionnels s'inscrivent dans des espaces particuliers et participent a la (re)constitution de leur identite culturelle et sociale. Pour illustrer cela, le << Caddetou >> d'Ernest Gabard, symbolisant le paysan bearnais avec son beret, ses sabots et sa blouse, represente l'ancrage du jeu de quilles de 9 (qui se joue encore dans le Sud-Ouest de la France et plus precisement--ou exclusivement --dans les Landes, le Bearn et la Bigorre) (13) dans la culture traditionnelle locale. L'homogeneite d'un groupe peut s'exprimer a travers des marques exterieures d'appartenance comme le costume du club ou de la federation de quilles de 9 ou encore le langage. Un vocabulaire technique specifique a la pratique vient ainsi suppleer ce code vestimentaire : << quille de main >>, << piter >> ou encore << raffiner >> les quilles, qui correspond a une culture que seuls possedent completement les veritables inities, autrement dit ceux qui connaissent les combinaisons tactiques et savent apprecier le << beau geste >>. De plus la langue occitane (dans sa variante gasconne-bearnaise) est encore presente dans les quillers, notamment dans la generation des veterans qui echangent entre eux << en patois >> ; on retrouve les expressions quate e choes, lo pinton ou les noms des figures des jeux en bearnais : cort revers, sauta arrua dreta, bater nau dret ou encore le sauta com (14). La communaute des quillous possede donc un registre d'enonciation particulier, qui suppose une maitrise au moins partielle des contraintes de l'enonciation et de l'interaction, ce qui lui assure un sentiment d'appartenance et accentue la dimension sociale de l'identite de ce groupe (15).

De son cote, l'historien quebecois Donald Guay pose les premiers jalons d'une histoire du sport au Quebec (1987) en demontrant l'integration du sport comme phenomene culturel d'origine britannique au sein du systeme culturel quebecois au debut du XIXe siecle. Parmi les sports releves, les raquettes, a l'instar de la crosse et du canot a glace, font partie de ces emprunts a la culture des Autochtones du Nord de l'Amerique, avant de devenir un divertissement a la fin du XIXe siecle et un sport ou loisir actuel suivant le mode de pratique. La problematique du lien entre metissage et patrimoine est egalement soulevee par Laurier Turgeon (2003). Il definit ainsi le metissage << comme processus continuel d'interaction entre deux ou plusieurs cultures qui transforme, a des degres divers, les cultures en contact. Ces dernieres ne sont pas des entites stables, mais des systemes deja constitues de maniere relationnelle et donc deja metisses, ce qui remet en cause l'idee d'une culture homogene ou d'une purete originaire. La transmission suppose l'echange et l'echange sous-entend la negociation d'un rapport de force [...]>> (2003 :23). Cette nouvelle maniere de montrer le caractere metisse du patrimoine doit permettre de tenir compte de l'heritage colonial, amerindien comme europeen. En effet lorsque l'on replace ces reflexions dans le cadre des pratiques sportives, on constate qu'au Quebec la plupart des activites traditionnelles qui sont devenues des pratiques sportives, sont des activites amerindiennes comme le kayak, les traineaux a chiens, la peche sur glace, etc. Se joue alors un processus d'appropriation de la culture de l'autre : pour reprendre l'exemple des raquettes a neige, elles font partie de ces emprunts culturels et techniques a la culture des Amerindiens d'Amerique du Nord. Au-dela, elles temoignent de l'evolution d'une pratique traditionnelle sur une meme aire geographique, d'abord utilisee a des fins d'exploration ou de survie (telles que la chasse) avant de devenir un loisir ou un sport de competition. Ainsi les decouvertes et les reels exploits physiques des explorateurs-voyageurs (a l'instar de Radisson au Lac Superieur en 1659-1660 ou Cavelier de la Salle allant du lac Huron jusqu'a Montreal) n'auraient jamais ete possibles sans cet outil indispensable. Au XVIIe siecle, les troupes francaises ont fait un usage militaire des raquettes dans la vallee du Saint-Laurent en les utilisant lors de leurs deplacements en hiver afin de frapper les villages frontaliers anglais. Cela s'illustre notamment lors de la campagne de Terre-Neuve en 1696-1697 menee par Pierre Le Moyne d'Iberville ou l'expedition preparee contre le village de Corlaer (Shenectady) lors de la Premiere Guerre intercoloniale (1689-1697). Mais les paysans les utilisaient egalement comme moyen de deplacement en hiver pour aller tendre les collets, ou bien lorsqu'ils allaient << bucher >> puis transporter du bois par exemple. Ici reside un defi majeur, celui de l'adaptation des Canadiens francais a la topographie et au climat de l'Est canadien. Sans les raquettes, ni l'exploration de ces territoires, ni le peuplement et le developpement des colonies n'auraient ete possible. L'evolution de ces pratiques traditionnelles met en avant les processus dynamiques de mouvement, de mutations et de melanges qui participent a la construction identitaire des societes : << Loin d'etre fixe et fige, le patrimoine est continuellement fait et refait par les deplacements, les contacts, les interactions, et les echanges entre individus et groupes differents >> (Turgeon, 2003 : 18).

Pour autant, la notion de tradition doit etre prise avec prudence car des << traditions >> qui semblent anciennes ou se proclament telles ont souvent une origine recente et sont parfois inventees. Ainsi pour Eric Hobsbawm, l'expression tradition inventee designe

un ensemble de pratiques de nature rituelle et symbolique qui sont normalement gouvernees par des regles ouvertement ou tacitement acceptees et cherchent a inculquer certaines valeurs et normes de comportement par la repetition, ce qui implique automatiquement une continuite avec le passe. En fait, la ou c'est possible, elles tentent normalement d'etablir une continuite avec un passe historique approprie (Hobsbawm 2006 : 12).

Cependant, leur continuite avec ce passe invente est fictive : les nouveaux modeles produits ou les nouvelles situations cherchent une reference dans le passe ; mais il s'agit bien d'une (re)construction de traditions anciennes, empruntees ou nouvelles qui peuvent prendre forme en utilisant des materiaux, un langage elabore de pratique et de communication symbolique, etc. L'etude de ce phenomene projette une lumiere sur la relation de l'homme au passe puisqu'elle utilise << l'histoire comme source de legitimation de l'action et comme ciment de la cohesion du groupe >> (Hobsbawm 2006 : 23). La pirogue polynesienne illustre cette reappropriation des symboles culturels du passe oceanien pour revendiquer les racines ma'ohi des Polynesiens. Plus qu'une simple embarcation, elle << vehicule des images chargees d'histoire et de sens, une memoire collective liee a la conquete oceanique et donc des sensibilites identitaires >> (Leloup 2011: 273), tandis que les courses de pirogues traditionnelles sont devenues tres populaires. Pourtant la pirogue devient en 1984 l'embleme central du drapeau de la Polynesie francaise et symbolise alors les aspirations autonomistes, voire nationalistes. Source de liens communautaires ma'ohi, elle devient un enjeu de politique electoraliste et, par les liens culturels, de politique exterieure avec les autres Etats du Pacifique.

Patrimonialisation du sport ou << sportivisation >> du patrimoine ?

Les jeux et sports traditionnels font partie de l'heritage ethnomoteur et representent un symbole de la diversite culturelle de nos societes, meme s'ils << ont ete supplantes au cours du dernier siecle par les sports modernes, jeux d'exercices physiques internationaux de niveau global dont les Jeux Olympiques ou les Championnats du monde specialises sont les representants emblematiques >> (Vigne et Dorville 2009). Mais ces jeux ou sports traditionnels ne demeurent pas sous une forme figee et immobile, ils evoluent en fonction des contextes economiques et sociaux. Face au danger de la museification se cache un discours nostalgique (et parfois excessif) sur les valeurs patrimoniales. Le passage des jeux traditionnels aux << sports traditionnels >> a deja ete souligne dans les travaux portant sur l'histoire du sport, en faisant apparaitre les evolutions subies par les jeux traditionnels au contact de l'ere contemporaine par l'analyse de la mise en place des structures federales et institutionnelles dans ces pratiques. Pourtant, le theme du patrimoine sportif donne l'occasion d'analyser les evolutions materielles, mais aussi symboliques des pratiques corporelles ; il permet egalement de porter la reflexion sur l'instrumentalisation du sport comme moyen d'expression culturelle et identitaire. Constatant que l'histoire des sports ne s'interesse pas forcement a l'appropriation sociale actuelle des sports traditionnels, ni a la maniere dont les references a la tradition structurent le present et le futur des groupes de pratiquants, l'ethnologue L.-S. Fournier cherche a comprendre << en quoi les membres des clubs sportifs, a l'instar d'autres groupes sociaux, produisent quotidiennement du patrimoine, c'est-a-dire en quoi ils constituent un milieu social et culturel specifique au sein duquel des valeurs et des references communes se forment et circulent >> (Fournier 2008 : 217). Selon lui, le patrimoine sportif ne se limite pas qu'aux traces materielles d'activites sportives passees et a leur valeur en terme de memoire collective ; il considere l'activite sportive dans une approche patrimoniale, ce qui donne l'occasion de renouveler le debat entre sports et loisirs comme enjeux de culture.

Au debut des annees 2000, l'apparition du neologisme patrimonialisation dans les disciplines des sciences humaines traduit la volonte d'<< envisager un processus social de reconnaissance de certains heritages plutot que les elements patrimonialises en tant que tels >> (Veschambre 2007 :368). Cette nouvelle approche du patrimoine, qui prend desormais en compte l'usage social qu'en fait notre societe, se traduit dans les ouvrages scientifiques ou les travaux de recherche sur le patrimoine en etant considere comme un nouvel objet d'hermeneutique (voir les travaux de Rautenberg 2003 ; Amougou 2004 ; Davallon 2006). Selon E. Amougou,
   [l]a patrimonialisation pourrait ainsi s'interpreter comme un
   processus social par lequel les agents sociaux (ou acteurs si l'on
   prefere) legitimes entendent, par leurs actions reciproques,
   c'est-a-dire interdependantes, conferer a un objet, a un espace
   (architectural, urbanistique ou paysager) ou a une pratique sociale
   (langage, rite, mythe, etc.) un ensemble de proprietes ou de <<
   valeurs >> reconnues et partagees d'abord par les agents legitimes
   et ensuite transmises a l'ensemble des individus au travers des
   mecanismes d'institutionnalisation, individuels ou collectifs
   necessaires a leur preservation, c'est-a-dire a leur legitimation
   durable dans une configuration sociale et specifique (2004 : 25).


Ce travail sur les processus qui << fabriquent >> le patrimoine est lie a la conscience critique developpee par les chercheurs a la suite des Lieux de memoire de Pierre Nora (1984). Le discours patrimonial s'interesse davantage aux << fabricants >> du patrimoine qu'aux corpus patrimoniaux eux-memes.

On peut alors se demander quelles sont les dynamiques sociales et/ou societales qui animent ces evolutions ou mutations pour que se produise une patrimonialisation de biens culturels par le sport, c'est-a-dire une transformation en patrimoine, et qu'il soit ainsi permis a ces pratiques sportives de survivre. Ainsi la pratique de la yole ronde martiniquaise semble devenue un << objet-symbole >> (Chastel 1994) qui cristallise engouement patrimonial, << exhibition identitaire >> (Thiesse 1999), << enracinement culturel et industrie touristique >> (Pruneau 2006 : 519). A moins que l'on n'observe une << sportivisation >>16 du patrimoine, c'est-a-dire une transformation en sport de pratiques qui pouvaient parfois avoir une autre fonction economique et sociale ; nous suivons en ce sens P. Parlebas qui considere l'institutionnalisation et la mise en place de competitions reglementees sur une activite physique comme une << sportivisation >> (1986 ; 1999). Ces evolutions s'illustrent notamment dans le jeu de quilles de 9 dont Jean Camy nous donne un autre exemple de ce processus de << sportivisation >>, entendu au sens du << passage des evenements culturels du mouvement traditionnel aux evenements sportifs modernes >> (Pruneau 2006 : 519).

Des 167 variantes de jeu de quilles, attestees au XIXe siecle et recensees par Helene Tremaud en 1945, ne demeurent que quelques specialites dument codifiees : les reglements, les installations, le materiel, les tenues des joueurs, la duree et le calendrier des parties, les facons de comptabiliser les scores ont ete normalises par des instances federales ; des categories, des classements ont ete crees ; aux rencontres improvisees et copieusement arrosees se sont substitues l'entrainement et une plus forte concentration lors des parties (Camy 1999 : 7).

L'evolution de pratiques sportives par la sportivisation ou la patrimonialisation peut correspondre a un positionnement intermediaire entre le passe et l'avenir. Il s'agit peut-etre d'une (r)evolution d'un systeme binaire opposant l'ancien et le moderne incarnes par les jeux et les sports (Vigne et Dorville 2009). Pourtant, il serait reducteur de croire que le processus de sportivisation a sauve les jeux traditionnels ; la mise en conformite sportive n'est pas operatoire et efficace partout et de la meme facon, meme si certaines pratiques ont pu retrouver une reconnaissance sportive et connaitre un certain renouveau grace a l'institutionnalisation de la pratique (17).

Le sport lu a travers le prisme du patrimoine culturel immateriel

Si le theme du patrimoine sportif reste encore un champ d'etudes qui emerge lentement parmi les sciences sociales du sport, il existe une perspective encore plus marginale et tres peu traitee par les scientifiques : le sport lu a travers le prisme du patrimoine culturel immateriel. Meme si, comme nous l'avons vu precedemment, ce domaine commence a etre pris en compte--du moins les << jeux et sports traditionnels >>--dans les inventaires du patrimoine culturel immateriel des Etats. Mais les travaux scientifiques sont quasiment inexistants ; un des rares exemples de travaux ethno-historiques porte sur le canot a glace comme patrimoine immateriel du Quebec (18), realise par Richard Lavoie (2002) et Bernard Genest (2010) comme nous allons le voir par la suite.

Le lien entre le materiel et l'immateriel

Lorsqu'il se rapportait a une conception materielle d'objets ou d'oeuvres produits par l'homme, la conception du patrimoine en tant que forme de transmission depuis le passe suffisait pour etudier et conserver ces objets : << comme si le moment de l'instauration du patrimoine, dont parle precisement Riegl a propos des monuments historiques, appartenait a un temps tellement lointain qu'il n'avait plus d'existence dans les memoires >> (Davallon 2006 : 96). Mais le patrimoine immateriel, contrairement aux vestiges materiels, ne peut s'apprecier comme un temoignage authentique d'une realite disparue ou << une preuve tangible de l'existence de ce qui a ete mais qui n'est plus >> (Jade 2006 : 37). Il devient alors difficile de conserver les valeurs appliquees aux monuments historiques (telles que la tradition, l'authenticite) dans le cadre du patrimoine culturel immateriel ; dans le cas du patrimoine materiel sportif, on ne peut donc simplement relever les batiments et equipements sportifs (stades, velodromes, arenes, etc.), les representations ou oeuvres d'art (affiches, sculptures, etc.) ou les objets emblematiques du sport (engins, equipements sportifs, trophees, banderoles, etc.). Laurier Turgeon explique la dialectique entre la materialite de l'objet et l'immaterialite du sens en avancant l'idee que, pour les disciplines scientifiques modernes, l'objet materiel evoquerait avant tout la trace des societes passees, en devenant << le temoin de choses aussi abstraites que les valeurs sociales, les modes de vie, les systemes de croyances et les representations du monde >> (Turgeon 2007 : 12). En effet, le statut de patrimoine s'accorde traditionnellement a la matiere parce que juge comme etant un temoignage authentique et emblematique d'une realite passee. Mais si l'on veut developper une conception plus riche et globale du patrimoine, << plutot que de separer l'immateriel et le materiel, et de les mettre en opposition, ou encore de ramener tout le sens de l'objet a la materialite, [...] l'avenement de la notion de patrimoine immateriel, qui vise a faire le pont avec le patrimoine materiel, invite a les considerer comme unis dans une etroite interaction, l'un se construisant par rapport a l'autre >> (Turgeon 2010:393). Ces deux champs apparaissent indissociables : la materialite de l'objet ne se comprend que si l'on prend en compte le contexte social et technique de sa production, c'est-a-dire son immaterialite. En effet une creation, produite grace a un savoir-faire particulier qui s'est transmis de generation en generation, possede souvent une fin utilitaire et non purement esthetique. Cette utilisation peut amener a faire evoluer les techniques de fabrication suivant les besoins de la societe qui produit ces artefacts.

Si l'on reprend l'exemple des raquettes, on constate que cette activite s'inscrit dans un temps long--depuis les premiers contacts avec les Amerindiens--et qu'elle s'est maintenue jusqu'a present, donnant naissance a un metier (fabriquant de raquettes) puis a un sport. Apres avoir ete longtemps essentiellement utilitaire, l'activite est reactivee et maintenue vivante par la pratique sportive, en s'adaptant ainsi aux besoins des populations. Si l'on se penche sur le mode de fabrication, on remarque egalement des evolutions dans ce domaine, liees au renouveau de la pratique a la fin du XXe siecle. Car un objet ne peut etre separe de son mode de fabrication et de ses usages sociaux : comme nous le soulignions, l'objet materiel ne prend sa totale signification que si l'on prend en compte les deux spheres qui comprennent d'une part les savoir-faire et les techniques (qui sont devolus a un nombre restreint de personnes) et d'autre part les usages (qui ouvrent a un monde social et culturel). Pour illustrer cela, on peut remarquer que la traditionnelle raquette en babiche fait desormais place a la raquette moderne et parfois de haute technologie. La raquette traditionnelle etait d'un usage courant, pratique, un objet vital sans reelle vocation sportive. Elle etait autrefois utilisee par les colons pour aller bucher le bois et trapper dans la foret en hiver, recueillir le sirop d'erable alors que la neige n'avait pas encore fondu et tout simplement se deplacer au quotidien puisque le reseau routier et les moyens de transport etaient encore peu developpes (Carpentier 1976). La raquette en babiche a reussi a perdurer jusque dans les annees 1970-1980, etant un objet utilitaire mais aussi de sport et de loisir, tout en apparaissant comme un objet parfois desuet ou << folklorique >>. La raquette aurait peut-etre pu disparaitre si elle n'avait pas opere le tournant technologique necessaire pour relancer le dynamisme de la pratique (et le nombre de pratiquants) dans les annees 1990. Ainsi, un des principaux fabricants de raquettes a neige, l'entreprise Raquettes GV situee dans la reserve huronne de Wendake, conserve des techniques de fabrication a la fois artisanales (des raquettes en bois) mais aussi modernes (des raquettes en aluminium ou moulees par injection, grace aux nouvelles technologies) pour satisfaire tous les types de clientele. Elles interessent des professionnels mais egalement des amateurs de sports et de loisirs, suivant l'utilisation qu'ils en font : des gardes des parcs nationaux ou des observateurs de la faune et de la flore preferent les silencieuses raquettes en babiche pour se deplacer dans la nature par exemple (19). Tandis que celles fabriquees avec de nouveaux materiaux et de nouvelles techniques validees par des brevets offrent plusieurs avantages : elles ameliorent la flottaison, permettent une adherence jusqu'alors inexistante (grace a l'ajout de crampons sous la raquette) ou diminuent le poids des raquettes. Cette gamme est souvent choisie pour la promenade familiale, les competitions organisees ou le trekking, voire meme pour les Forces armees canadiennes qui sont equipees de raquettes composees de nouveaux materiaux (cadre en magnesium et tressage en fil d'acier inoxydable) fournies par Raquettes GV. Le savoir-faire evolue donc en fonction de l'utilisation de ces objets, operant un pont entre le materiel et l'immateriel. L'artisan fabrique des objets << traditionnels >> tout en etant a l'ecoute du changement et des evolutions en fonction du contexte historique, geographique ou social. En creant et en innovant a travers leur pratique, ils l'enrichissent constamment et lui permettent de se perpetuer dans le temps.

Pratiques sportives relevant du patrimoine culturel immateriel

Le concept (ou nouveau paradigme) de patrimoine culturel immateriel place la question patrimoniale dans le cadre d'une reflexion plus large sur la maniere dont les acteurs locaux (les praticiens << porteurs de patrimoine >>, mais egalement les associations et les institutions) se positionnent par rapport a leur heritage culturel et, plus largement, au passe. Pour Bernard Genest, le patrimoine immateriel renvoie a l'<< ensemble des biens materiels [c'est-a-dire toute pratique traditionnelle transmise oralement, par imitation ou par d'autres manieres, presentant un interet public] de meme que les personnes ou les groupes qui en sont les detenteurs et les agents de transmission >> et concerne--entre autres--les langues, la litterature orale, la danse mais aussi les jeux (Genest et Lapointe 2004 :12). Des lors, le lien entre le patrimoine culturel et le sport peut se saisir si l'on observe qu'un certain nombre d'activites traditionnelles se sont mutees en jeu ou sport comme nous venons de le voir pour les raquettes, tout en continuant a jouer un role de marqueur identitaire ou un role social. Si l'on observe un jeu traditionnel comme les quilles de 9, on percoit immediatement le caractere identitaire de la pratique a travers par exemple le caractere localise du jeu, le langage usuel--le francais pour les jeunes pratiquants mele d'occitan pour les generations plus agees--et le langage technique du jeu, ou encore a travers les codes sociaux comme nous l'avons vu precedemment. L'apprentissage de ce jeu se faisait autrefois par imitation et par impregnation culturelle au cours de la vie quotidienne, des fetes et des loisirs. La transmission orale et gestuelle peut s'effectuer aujourd'hui dans le cadre associatif (le club, ou un joueur initie le debutant) mais la pratique familiale reste courante et il n'est pas rare de relever la presence sur le terrain de plusieurs generations de la meme famille, du pere (voire du grand-pere) et du fils. << L'art de jouer >> s'effectue encore de maniere informelle, par observation directe. Mais un facteur a longtemps menace la pratique du jeu de quilles et pose encore des questions aux responsables actuels. En effet, comment cet ancien jeu traditionnel, autrefois present dans chaque auberge de village de Gascogne, a-t-il pu evoluer et s'adapter au monde contemporain, alors meme qu'il a perdu une partie de sa fonction d'origine : l'interet economique du jeu (<< la chopine >> ou verre de vin paye par les joueurs, voir la note 14) pour les tenanciers qui financaient le materiel et possedaient les quillers (aires de jeu), alors que ces auberges n'existent quasiment plus aujourd'hui dans un contexte de desertification des zones rurales ? La creation de plantiers publics, construits par les collectivites locales a la demande des clubs de quilles de 9, fut une solution pour compenser--en partie--la fermeture des quillers dans les auberges.

De leur cote, Bernard Genest et Richard Lavoie nous demontrent que certaines pratiques sportives, telles que le canot a glace, apparaissent comme des traditions representatives d'un patrimoine immateriel. L'hypothese de cette etude reposait sur une reflexion sur le sens et la valeur des traditions quebecoises, afin de savoir s'il y avait au Quebec des traditions aussi riches et fortement enracinees que par exemple le Carnaval de Binche en Belgique reconnu patrimoine oral et immateriel de l'humanite par l'UNESCO en 2003 --et qui mettent en avant des criteres tels que l'enracinement de la pratique, la valeur d'exception ou d'unicite, l'excellence du savoir et du savoir-faire, le caractere identitaire, etc. Retenant la pratique du canot a glace comme l'une des plus anciennes et des plus vivaces du patrimoine immateriel du Quebec (en raison de la presence du fleuve et des rigueurs de l'hiver qui ont faconne les comportements), le travail s'elabora alors autour de l'hypothese d'un patrimoine unique et exceptionnel (Genest 2010). L'activite de canot a glace s'inscrit dans un temps long, depuis les premiers contacts avec les Amerindiens--qui fabriquaient et naviguaient deja en canot d'ecorce--et leur adoption par les premiers colons, notamment par les explorateurs et les coureurs des bois. Le canot de bois ou pirogue, plus solide que le canot d'ecorce, apparait frequemment dans les sources historiques au sujet des habitants des iles ou des rives du Saint-Laurent pour assurer les besoins de subsistance et de communication. La pratique s'est maintenue jusqu'a present, en donnant d'abord naissance au metier de canotier : ces nautoniers possedaient une expertise specifique sur les particularites environnementales du fleuve comme les conditions atmospheriques, les courants et les mouvements des glaces. Par la suite, cette activite maritime deviendra un veritable sport, norme et institutionnalise : les competitions actuelles de canot a glace dont certaines sont de vraies fetes populaires a l'image de celle realisee lors du Carnaval de Quebec. A l'occasion du premier Carnaval organise a Quebec en 1894, le journal L'Evenement du 2 fevrier souligne la valeur des athletes presents lors de la premiere competition de course de canot : << nos canotiers [...] ont prouve, hier, qu'ils n'ont pas degenere, que les canotiers d'aujourd'hui sont dignes, sous tous les rapports, de ces braves canotiers d'autrefois qui tenaient une ligne reguliere entre les deux villes >> (Lavoie 2012 :122). Temoignant d'une tradition maritime originale, cette pratique culturelle et sportive nous prouve sa valeur patrimoniale par << la profondeur historique de l'activite, sa continuite dans l'espace et dans le temps, son unicite et sa viabilite >> (Genest 2012 : 19), mais aussi par son savoir sur les techniques de navigation sur les glaces du Saint-Laurent et son savoir-faire en matiere de techniques de construction des embarcations. Ce faisant, cet ancien moyen de transport devenu un sport moderne met en avant les valeurs reconnues par l'UNESCO en tant que patrimoine culturel immateriel, en apparaissant comme l'une des figures emblematiques de la nordicite quebecoise.

Ces illustrations proposees par les quilles de 9, les raquettes et le canot a glace soulevent des questions sur le sens et la portee patrimoniale de ces pratiques sportives. L'exemple de ces sports actuels, anciens jeux ou moyens de transport, nous autorise a penser que le concept de << patrimoine culturel immateriel >> peut etre operateur pour saisir le vivant et apprecier de facon objective la valeur patrimoniale des pratiques ou expressions culturelles et sportives.

Conclusion

Les pratiques sportives font desormais partie des nouveaux terrains de recherche sur les formes de pratiques ou expressions culturelles, pour les ethnologues, voire meme les sciences sociales. Pour les ethnologues en effet, il ne s'agit pas seulement de se saisir de nouveaux objets (sports, activites physiques et ludiques, loisirs), mais bien d'apprehender un nouveau champ scientifique, ses acteurs, sa diversite, ses problematiques et ses dynamiques propres. De meme, les specialistes des sciences sociales du sport s'impliquant dans la demarche et les concepts de l'ethnologie sont confrontes a des difficultes similaires. L'histoire, le sens et les definitions du sport animent les debats actuels entre les sociologues, les historiens ou encore les anthropologues. Mais le fait de regarder le sport avec un oeil patrimonial reste encore peu commun dans le champ des recherches scientifiques sur ce sujet.

Pourtant certains jeux et sports traditionnels apparaissent bel et bien comme des relais du patrimoine. En incarnant la localite, les jeux traditionnels sont le miroir de nos societes et des lieux d'expression identitaire. Ils en sont les temoins car ils refletent l'essence des normes et des valeurs sociales en constituant un element fondamental dans la construction de l'identite culturelle. Meme si les territoires different, les memes processus dynamiques sont a l'oeuvre : certains jeux ou sports traditionnels << revitalises >> ont du faire face a de multiples difficultes pouvant menacer leur pratique, tout en faisant evoluer la structure et la fonction de celle-ci pour s'adapter au monde contemporain et ne pas paraitre comme des expressions obsoletes ou folkloriques. A travers ce systeme d'adaptation et de transmission peuvent se lire le lien entre le global et le local, c'est-a-dire les transformations que peut induire une societe qui evolue et s'installe dans un systeme mondialise. Cette reflexion renvoie au systeme d'adaptabilite et de mutation inherent a ces pratiques sportives comme a toute pratique culturelle traditionnelle : quels sont les acteurs de ces evolutions, comment et qui porte les mutations ? Quelle est la perception de cet heritage et quels en sont les modes de transmission ? Quels sont les techniques de fabrication, le savoir et le savoir-faire qui se cachent derriere ? Comment ces pratiques traditionnelles, se traduisant donc dans le temps long, s'inscrivent-elles dans le present ? Pour autant, on serait enclin a penser que la recherche de l'authenticite est une vue de l'esprit : pour que ces pratiques sportives vivent, il faut qu'elles aient une fonction (politique, economique ou sociale) dans la societe dans laquelle elles s'inscrivent ; ce faisant, elles peuvent etre << revivifiees >> suivant les besoins tout en s'inscrivant dans la transmission de certaines traditions et dans leur reformulation. Il ne faudrait pas non plus oublier que les rapports du sport au politique, a l'economie ou encore a la societe peuvent avoir des influences directes sur la prise en consideration de la valeur patrimoniale du sport.

Les trois champs privilegies par les etudes scientifiques pour analyser le terrain sportif (l'espace, l'objet et la pratique culturelle) sont en interaction et entrent dans la definition du patrimoine culturel immateriel. Le patrimoine immateriel, nouveau concept emergent dans le paysage culturel, amene a une reflexion sur les relations entre le materiel et l'immateriel. Ainsi les rapports dialectiques entre ces derniers expriment une rupture avec la vision ou l'on separait le patrimoine entendu au sens de monuments et d'artefacts (c'est-a-dire dans sa forme juridique de biens meubles et immeubles par destination), du patrimoine oral ou intangible tels que les danses, les contes, les savoir-faire, les jeux et sports traditionnels ou encore les fetes. Les contextes de production (culturel, politique, cultuel) et les societes sont reinterrogees, puisque l'element central dans la definition de ce patrimoine culturel immateriel repose sur la place des communautes ou des << porteurs de traditions >>. De plus la designation de la pratique du canot a glace sur le fleuve Saint-Laurent en tant qu'element du patrimoine immateriel quebecois le 9 fevrier 2014 (et donc son inscription dans le Registre du patrimoine culturel du Quebec) illustre cette ouverture vers le patrimoine immateriel sportif qui commence a etre reconnu dans d'autres pays a l'instar de l'inventaire des jeux traditionnels en France mene par L.-S. Fournier. A travers ces jeux et sports traditionnels, il s'agit de saisir ces circonvolutions humaines qui assurent des permanences d'expressions culturelles et identitaires.

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Mathilde Lamothe

Universite Laval

Universite de Pau et des Pays de l'Adour

(1.) J'emprunte cette expression a Christian Bromberger, tiree de son ouvrage Passions ordinaires. Du match de football au concours de dictee (1998).

(2.) << La culture, dans son sens le plus large, est consideree comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et materiels, intellectuels et affectifs, qui caracterisent une societe ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'etre humain, les systemes de valeurs, les traditions et les croyances >> (Declaration de Mexico sur les politiques culturelles, conference mondiale sur les politiques culturelles, Mexico, 26 juillet-6 aout 1982).

(3.) Si l'on s'en tient a son etymologie, le terme << sport >>, fonde sur une vieille racine francaise medievale (deporter ou desporter, c'est-a-dire s'amuser, s'ebattre, se divertir, jouer--mais aussi s'exercer), est revenu en France via l'Angleterre (disport, sport) a partir des annees 1820. Par la suite, le sport s'eloigne definitivement de son acception premiere de << divertissement aristocratique >> ; il est devenu un phenomene social et s'est institutionnalise en se dotant de structures diversifiees et hierarchisees, aptes a encadrer, controler et stimuler la pratique. Le sociologue Pierre Parlebas formule une definition assez restrictive : << Le sport est avant tout une situation motrice (ce critere eliminant les jeux non moteurs tels les echecs par exemple) ; cette tache motrice est assujettie a des regles definissant une competition (traits rejetant les activites libres et improvisees) ; enfin, et c'est la que git une grande part de son identite sociologique, le sport est un fait institutionnel (trait excluant l'immense cohorte des jeux non reconnus par les instances officielles). Le sport represente donc la motricite ludique et competitive approuvee par l'institution >> (Parlebas, Elements de sociologie du sport, 1986). Tandis que d'autres historiens, tel le Quebecois Donald Guay, proposent une definition plus ouverte puisque le sport est une << activite physique competitive et amusante, pratiquee selon des regles ecrites, et conformement a l'esprit sportif en vue d'un enjeu >> (Guay 1987 : 8).

(4.) << In the case of professional hockey, it is apparent that the heroic values placed upon players are largely superficial, and that the hockey player's ability to physically dominate an opponent has little currency outside the sporting arena. In fact, it is the hockey player's dependence on his body that denies him access to the very system of power that dictates his professional career, and to a certain extent his life >> (Robidoux 2001 : 28).

(5.) D'apres la definition du patrimoine culturel immateriel de l'UNESCO (voir, en ligne, http://www.unesco.org/culture/ich/index.php ?lg=fr&pg=00006).

(6.) Cette definition recouvre aussi une grande variete d'expressions et d'elements physiques : gestuelles et formules speciales, recitations, chants et danses, vetements specifiques, processions, sacrifices d'animaux, aliments particuliers (voir, en ligne, http://www.unesco.org/culture/ich/index. php ?lg=fr&pg=00055).

(7.) Troisieme Conference internationale des ministres et hauts fonctionnaires responsables de l'education physique et du sport (MINEPS III), qui s'est tenue a Punta del Este (Uruguay) du 30 novembre au 3 decembre 1999, reunie par l'Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture (voir, en ligne, http://www.unesco.org/education/educprog/mineps/french/projet_dec. htm).

De plus en 2003, le groupe de travail interinstitutions des Nations Unies sur le sport au service du developpement et de la paix a defini le sport, dans cette acception, comme comprenant toutes les formes d'activites physiques qui contribuent a une bonne condition physique, au bien-etre mental et a l'interaction sociale, telles que le jeu, le sport recreatif, le sport organise et le sport de competition, ainsi que le sport et les jeux indigenes (Rapport du Groupe de travail interinstitutions sur le sport au service du developpement et de la paix, 2003, en ligne, http://www. un.org/themes/sport/reportE.pdf).

(8.) Voir l'article de Samuel Lee, Secretaire general, Commission nationale coreenne pour l'UNESCO : << Signification et enjeux de l'identite et de la diversite culturelles en rapport avec les valeurs olympiques >>, 6e Forum mondial sur le sport, l'education et la culture, Comite International Olympique (en ligne, http://www.olympic.org/Documents/Conferences_Forums_and_Events/ Sport_Culture_and_Education/Report_final-Busan-FR.pdf).

(9.) La France a ratifie la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immateriel de l'UNESCO en 2006.9.

(10.) Voir leur site Internet (http://www.falsab.com/spip/article297.html). Au moment de la redaction de cet article, le dossier sur les pratiques ludiques traditionnelles bretonnes est en cours de realisation (depot du dossier en mars 2013).

(11.) Voir le site internet http://pci.hypotheses.org/

(12.) Voir le site internet du Ministere de la Culture francais : http://www. culturecommunication.gouv.fr/Disciplines-et-secteurs/ Patrimoine-culturelimmateriel/Inventaire-en-France/Inventaire/ Fiches-de-l-inventaire-du-patrimoine-culturel-immateriel/%28offset%29/5

(13.) Les quilles de 6 et les quilles de 9 font actuellement partie de la Federation francaise de Bowling et de Sports de quilles ; tandis que les quilles de 3, qui n'ont pas voulu s'affilier, rendent de ce fait leur avenir incertain (voir la note 17).

(14.) Quate e choes (<< quatre et choix >>) signifie avoir fait tomber quatre quilles en faisant << choix >>, c'est-a-dire que la boule est restee dans l'aire de jeu. Tandis que lo pinton [lou pintou] (le pinton) renvoie a la chopine, c'est-a-dire le demi-litre de vin : celui qui perdait payait sa tournee aux gagnants et aux spectateurs. Enfin, les jeux cites ci-dessus sont le << court revers >> (cort revers), le << saute-rue droit >> (sauta arrua dreta), le << battre au neuf droit >> (bater nau dret) et le << saute-cor >> (sauta corn).

(15.) Voir Lamothe (2013).

(16.) Emprunte a Norbert Elias (1994 : 236), la traduction de ce terme en francais fait debat. Pierre Parlebas (1999) utilise sportification, mais d'autres auteurs preferent sportisation (Garrigou et Lacroix 1997) ou sportivisation (Gloria et Raspaud 2006 ; Terret 1998). On preferera ici ce dernier usage qui est majoritaire.

(17.) Je renvoie a J. Pruneau qui souligne que l'institutionnalisation de pratiques a permis << une reconnaissance sportive liee au rayonnement nouveau qu'elles degagent en s'affichant dans des championnats du monde (boule lyonnaise, nantaise et provencale), voire aux Jeux olympiques (la pelote basque) mais au detriment d'un ensemble de traditions qui participait a une sociabilite particuliere, nee dans les origines historiques de la pratique et garante d'une identite regionale. D'autres n'ont pas reussi leur integration au milieu sportif avec autant de serenite et restent aujourd'hui encore marginalisees et peu reconnues >> (Pruneau 2006 : 520).

(18.) Il est a noter que meme si le Canada semble attache a une notion de co-gestion avec les communautes, il n'a pas ratifie la Convention de l'UNESCO probablement par crainte de voir l'equilibre politique delicat (notamment avec les communautes amerindiennes) remis en cause.

(19.) D'ailleurs une nouvelle gamme de raquettes en babiche vient d'etre creee avec du cuir synthetique qui remplace le cuir de vache, ce qui permet de renforcer la solidite de la raquette et de ne plus subir les odeurs desagreables lors du travail du cuir pour tresser la babiche, tout en conservant le << cachet traditionnel >>.

Legende: Figure 1. << Une partie de quilles de 9 >> a Dax (Landes, France) (source : Archives departementales des Pyrenees-Atlantiques, photo non datee)

Legende: Figure 2. Finales du concours d'Oloron-Sainte-Marie de quilles de 9, (Pyrenees-Atlantiques, France), le 22 octobre 2011. Photo de Mathilde Lamothe.

Legende: Figure 3. Following the Moose par Cornelius Krieghoff, 1860

Legende: Figure 4. Course << Raquettes GV >> sur les Plaines d'Abraham (Quebec), le 2 fevrier 2013. Photo de Mathilde Lamothe.

Legende: Figure 5. Hommes hissant une embarcation sur la glace, Quebec, par Cornelius Krieghoff, 1863. Source : Archives nationales du Canada

Legende: Figure 6. Course de canot a glace lors du Carnaval de Quebec, 10 fevrier 2013. Photo de Mathilde Lamothe.
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Author:Lamothe, Mathilde
Publication:Ethnologies
Date:Mar 22, 2014
Words:9824
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